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Chômage et solidarité: la République en Marche prise d’une crise de hollandisme?

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Curieusement, la question de la solidarité face au chômage donne l’occasion, à la République en Marche, de resserrer ses rangs autour des vieilles lunes hollandistes. Démonstration est faite, une fois de plus de la distance qui sépare la majorité parlementaire et le libéralisme. Les cadres devraient en faire les frais.

La question de l’indemnisation des cadres dans l’assurance chômage est un serpent de mer qui revient à chaque renégociation de la convention qui fixe les règles de calcul des indemnités. Il se trouve toujours quelqu’un dans la salle pour dénoncer les « gros salaires » qui abuseraient du système. En l’espèce, le plafonnement des indemnités mensuelles à environ 6.000 euros suscite régulièrement des anathèmes acides et des appels au coup de rabot.

En soi, cet appel n’a rien de choquant. On peut en effet se demander pourquoi des salariés qui gagnent 15.000 euros mensuels bénéficient d’un système de droit commun qui n’a pas été conçu pour eux. Toute la difficulté est de monter un raisonnement cohérent sur le sujet.

Et c’est ici qu’Aurélien Taché, député du Val d’Oise et ancien de l’Unef, nous donne à voir comment la République en Marche a blanchi d’un coup de baguette magique les vieux principes moisis du hollandisme.

Les deux certitudes du hollandisme en matière de solidarité

Rappelons d’abord les deux conceptions méphitiques qui inspirent la doctrine hollandiste de la solidarité.

La première conception est que la solidarité repose sur une aspiration officielle à une égalité de droits entre riches et pauvres où, en réalité, les riches n’ont aucun droit et les pauvres les ont tous. C’est la généralisation du deux poids deux mesures où, en particulier, tous les gens qui ont commis l’erreur de s’élever de leur condition durant leur vie doivent voir l’ensemble de leurs gains confisqués et redistribués à ceux qui n’ont pas fait le même effort.

La deuxième conception est que la solidarité est un système à sens unique: elle ne doit profiter qu’aux pauvres, et les riches doivent en être méthodiquement exclus. C’est ce qu’on appelle la redistribution des richesses.

Aurélien Taché et le recyclage des vieilles lunes hollandaises

Aurélien Taché est un ancien des cabinets ministériels sous François Hollande. Il s’est opportunément recyclé dans la macronie, mais il n’en reste pas moins attaché aux vieilles leçons reçues du mandat précédent, en particulier cette manie de vouloir tout réglementer sans respecter l’autonomie des corps intermédiaires.

Le fait que l’assurance chômage soit financée par les entreprises et gérée par les partenaires sociaux n’est donc pas de nature à le dissuader d’expliquer en lieu et place de ces partenaires comment bien gérer le régime chômage. Le hollandisme et ses adeptes (y compris chez les plus frondeurs) avait coutume de procéder de la sorte: nous sommes de gauche, donc nous sommes légitimes à parler des intérêts des salariés à la place des syndicats qui sont chargés de les représenter.

Cette idée selon laquelle être de gauche donne le droit de s’ériger en porte-parole des opprimés en tous genres, même lorsqu’ils ont des porte-parole élus et légitimes, est une tarte à la crème d’une banalité bien connue. On notera que les mêmes qui foulent aux pieds les syndicats sont généralement les premiers à appeler de leurs voeux la « démocratie sociale » et autres fantasmes où les salariés deviendraient de fait les vrais propriétaires des entreprises. L’intervention de Taché dans le champ de l’assurance chômage confirme une fois de plus que l’appel à la démocratie sociale est une fiction qui cache une simple volonté de puissance de la part de députés qui ont, qui plus est, une connaissance le plus souvent théorique du secteur privé.

C’est ici qu’on notera le premier manque de cohérence qui caractérise le plus souvent les partisans de la solidarité. L’expérience montre que leur conception de la solidarité s’intéresse assez peu à l’opinion de ceux qui sont supposés en bénéficier.

Baisser les allocations chômage des cadres, ou la généralisation du deux poids deux mesures

S’agissant de l’allocation chômage des cadres à 6.000 euros par mois, on se délectera du populisme sous-jacent qui anime ses adversaires et contempteurs. Car tous adorent attiser la haine du grand public en citant des chiffres astronomiques, mais tous oublient de préciser que la perception d’une indemnité de 6.000 euros par mois est généralement précédée d’une période de carence de six mois. Autrement dit, pour qu’un cadre puisse bénéficier de son allocation chômage à ce montant élevé, le régime chômage tient compte de l’indemnité qu’il a perçue au moment de son licenciement. Certains se retrouvent donc privés de revenus pendant plusieurs mois avant d’ouvrir droit à la première indemnisation.

Certes, ils ne nous feront pas pleurer sur leur sort. Mais enfin, le système calculé par les partenaires sociaux, et qu’aucune convention signée par ces partenaires depuis de nombreuses années n’a souhaité remettre en cause malgré les polémiques sur ce sujet, a bel et bien intégré dans ses mécanismes des éléments de justice sociale concernant les cadres. Leurs droits sont ouverts moins facilement que ceux des salariés « ordinaires », et c’est très bien comme ça.

Dans la logique hollandiste, ce mécanisme n’est pas suffisant. C’est pourquoi Aurélien Taché propose de baisser les allocations perçues par les cadres. Autrement dit, les cadres cotiseraient comme les autres (à travers la CSG dans les années à venir), mais un euro cotisé par un cadre ouvrirait moins de droits qu’un euro cotisé par un ouvrier.

On retrouve ici la logique de la sanction sociale qui est la marque de fabrique du hollandisme. Tous ceux qui ont voulu s’élever dans l’échelle sociale doivent être sévèrement punis en ayant moins de droits que les autres. Dans cet univers de l’inégalité assumée, le fils d’ouvrier qui s’est discipliné pour faire des études et vivre mieux que ses parents doit être stigmatisé pour ses prétentions hors norme, et payer chèrement son péché d’orgueil.

On suppose que la prochaine mesure proposée par Aurélien Taché consistera à demander aux cadres ou aux riches de payer plus cher leur assurance voiture, sous prétexte qu’ils en ont les moyens, ou de subir un malus plus important que les ouvriers en cas d’accident. Ou alors proposera-t-il que les peines infligées en justice soient systématiquement alourdies pour les plus riches, que les contraventions pour excès de vitesse soient proportionnelles aux revenus et que la baguette soit payée chez les boulangers en fonction du salaire.

Comment transformer la France en enfer fiscal?

Redisons-le, supprimer le système des indemnités chômage à 6.000 euros peut avoir du sens. Plusieurs scénarios sont possibles pour y arriver.

Il y a par exemple un scénario à l’allemande, qui est simple à comprendre: on limite l’assurance chômage aux assurés qui gagnent moins d’une certaine somme. C’est ainsi que fonctionne Outre-Rhin l’assurance maladie. Au-delà d’un certain niveau de revenus, le salarié n’est plus obligé d’adhérer au régime. Cela ne signifie pas que cela lui est interdit. Simplement, il peut choisir d’adhérer à un autre système: il prend ses responsabilités.

Un scénario à l’anglo-saxonne est aussi possible: l’assurance-chômage est plafonnée pour tout le monde, mais les cotisations le sont aussi. Par exemple, l’assurance-chômage assure 50% du dernier salaire dans la limite de 2.000 euros d’indemnité. Les assurés sont obligés de cotiser, mais leur cotisation ne porte que sur les 4.000 premiers euros de salaire. Au-delà, le salarié est libre de souscrire ou non à un contrat d’assurance-chômage complémentaire.

Le scénario proposé par Aurélien Taché, en fidèle hollandiste, est celui de l’enfer fiscal. Il consiste à maintenir des cotisations obligatoires et sans limite ou presque, mais à dégrader purement et simplement les droits offerts aux plus riches, selon la logique du deux poids deux mesures.

On peut évidemment camoufler cette violation fondamentale de la démocratie en « solidarité ». Les soviets n’ont pas fait autre chose pendant des décennies, avant que leur économie pourrie de l’intérieur ne s’effondre brutalement. Simplement, il faut assumer ce que l’on fait dans ces cas-là: décourager la promotion sociale et transformer peu à peu son pays en enfer fiscal où les meilleurs partent vivre à l’étranger et sont peu à peu remplacés par de la main-d’oeuvre étrangère. Aurélien Taché multiplie d’ailleurs les propositions en ce sens.

On verra quel sera le choix d’Emmanuel Macron sur ce sujet.

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