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Après l’affaire Benalla, Macron est-il devenu l’obligé de la haute fonction publique?

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Les annonces d’Édouard Philippe concernant les arbitrages budgétaires pour 2019 confirment qu’Emmanuel Macron est le président des fonctionnaires avant d’être le président des riches. Avec 4.500 suppressions de postes seulement (pour 50.000 prévues sur le quinquennat), la fonction publique est largement épargnée par l’effort de rigueur demandé aux Français. Faut-il y voir la conséquence naturelle d’un rapport de force que la fonction publique a imposé cet été à Emmanuel Macron, notamment avec l’affaire Benalla?

Les annonces sont froides et sans ambages. Le gouvernement, dixit Édouard Philippe, supprimera progressivement la taxe d’habitation, et progressivement seulement. Il s’apprête à désindexer fortement les retraites et certains minima sociaux (0,3% d’augmentation pour une inflation qui s’approche de 2%). En contrepartie, il préserve la fonction publique en ne supprimant que 4.500 postes, là où il en faudrait 12.000 par an jusqu’à la fin du quinquennat pour tenir l’engagement de 50.000 suppressions en 2022.

Le président des fonctionnaires rend un arbitrage de l’ancien monde

À chaque arbitrage budgétaire, la même chanson revient: faut-il ou non éviter des coupes sombres dans la fonction publique pour préserver la paix sociale? Car les fonctionnaires sont ceux qui préparent les dossiers au jour le jour, qui préservent la sérénité des ministres et qui, d’une façon ou d’une autre, tiennent le « système ». Les affronter en leur demandant de travailler plus et mieux suppose toujours une bonne dose de courage.

Le gouvernement Philippe n’a pas échappé au dilemme. Entre un Emmanuel Macron, inspecteur général des finances, et un Édouard Philippe, conseiller d’État, sans surprise, la balance a penché en faveur des fonctionnaires: ils subiront peu de suppressions de postes. La police verra même augmenter ses effectifs pour la énième fois.

Les efforts seront pour les autres. En particulier pour les pauvres. Les pensions de retraite seront partiellement désindexée. Comme les allocations logement. Comme les allocations familiales.

Les mauvais arguments d’Édouard Philippe

4.500 postes supprimés, ce n’est même pas une goutte d’eau dans le million de fonctionnaires que l’État appointe. Pour justifier ce faible chiffre de suppressions, Édouard Philippe a utilisé les arguments de la base syndicale dans la fonction publique: il faut attendre des gains de productivité pour supprimer des emplois.

Tous ceux qui ont pratiqué les gains de productivité ont entendu cette mauvaise rengaine: on améliore d’abord avec le personnel existant, puis on supprime les postes. Autant demander à des salariés de creuser leur propre tombe professionnelle. Comme si les fonctionnaires allaient faire différemment des autres, et mettre au point méthodiquement des réorganisations qui permettent de se passer d’eux.

Il existe une loi éternelle dans le monde du travail: ceux qui ont un travail en charge ne choisissent jamais de le perdre en prouvant à leur encadrement qu’ils sont inutiles. La logique des organisations veut qu’un salarié préserve son emploi en expliquant à qui veut bien l’entendre qu’il est indispensable.

Bref, Édouard Philippe vient d’expliquer que Macron ne supprimerait pas les emplois qu’il a promis de supprimer.

La police augmente ses effectifs

De façon très révélatrice, Édouard Philippe a d’ailleurs annoncé qu’il créerait 2.000 emplois dans la police et la gendarmerie, DGSI incluse. Après l’affaire Benalla, on comprend bien le sens de cet arbitrage.

Cet été, l’exécutif a pu mesurer l’immense pouvoir de nuisance de la hiérarchie policière. Et encore, l’enquête n’a-t-elle pas cherché à savoir ce que contenait la fameuse armoire forte de Benalla, déménagée juste avant la perquisition. On ne peut s’empêcher de penser qu’un rapport de force s’est installé entre la police et le gouvernement, à l’abri des microphones et des télévisions. Tous ceux qui aujourd’hui entendent reprendre la police en main s’exposent-ils à des manoeuvres de déstabilisation?

L’histoire le dira peut-être un jour. Mais il est curieux de mettre en résonance les chiffres de 10.000 suppressions de poste qui circulaient avant l’été, et ces soudaines créations d’emplois dans la police après l’affaire Benalla.

CAP 2022 bientôt enterré?

Au passage, on peine à voir quelles seront les mesures préconisées dans le fameux rapport CAP 2022 qui seront mises en pratique dans la fonction publique.

Il s’agissait de réformer l’État et de diminuer la dépense publique. Toutes ces idées ont-elles volé en éclat? Sont-elles abandonnées en rase campagne? Après avoir hésité à publier le rapport, le gouvernement pourrait tout simplement décider de ne rien en faire. Et de considérer que la fonction publique n’a plus d’effort à faire.

L’affaire Benalla intimide-t-elle le gouvernement?

Pourquoi la fonction publique est-elle si bien protégée par Emmanuel Macron? Répétons-le, avant les vacances, c’est-à-dire avant l’affaire Benalla, il était question de 10.000 suppressions de postes, ce qui était déjà modeste. On est comme par magie tombé à 4.500 suppressions, ce qui est à peine le minimum syndical.

Faut-il voir dans ce revirement estival une conséquence immédiate de l’affaire Benalla? Macron a-t-il mesuré en juillet son extrême faiblesse face à ses fonctionnaires? L’affaire Benalla a-t-elle sonné comme un avertissement de l’État profond, de la technostructure, lancé à un exécutif qui voulait se montrer trop entreprenant?

Cette version est d’autant moins à exclure que l’exécutif affiche son optimisme sur les suites de l’affaire. Visiblement, tout porte à croire qu’après ces arbitrages budgétaires, les choses devraient rentrer dans l’ordre. Pour Emmanuel Macron, pas pour le pays.

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