Accueil » Archives pour Éric Verhaeghe

Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

30.000 enfants vivent dans la rue en France

La France aime-t-elle les enfants? Ses amortisseurs sociaux fonctionnent-ils aussi bien qu’elle ne veut bien le dire? Deux études officielles sont passées inaperçues cette semaine, qui permettent de mieux saisir la question. Et elles donnent froids dans le dos.

30.000 enfants vivent dans la rue en France

L’INSEE a publié les chiffres de son enquête récurrente sur les sans-domicile fixe dans un numéro d’Economie et statistique paru cette semaine. Une donnée retiendra en particulier l’attention: le nombre d’enfants vivant dans les rues.

enfants

Sur ces 30.000 enfants, la proportion d’étrangers est de 75%. Ce sont les victimes innocentes et silencieuses de ces déplacements de population dont nous voyons les stigmates dans les rues de Paris, avec toutes ces familles allongées sur le sol, le froid, dans la nuit.

Les chiffres sont au demeurant terriblement significatifs. La population de sans-domicile fixe natifs n’atteint pas les 45.000 personnes. Entre 2001 et 2012, ce chiffre a augmenté de 14%, ce qui est, somme toute, assez peu si l’on tient compte du passage de la terrible crise de 2008. Le nombre de vagabonds étrangers a en revanche considérablement augmenté: + 67% pour les francophones nés à l’étranger, + 207% pour les non-francophones étrangers.

Au passage, on peut se demander pourquoi ceux-là doivent être moins aidés que les « réfugiés » arrivés l’an dernier.

Dans le même temps, l’aide sociale à l’enfance n’a pas progressé

Alors que de plus en plus d’enfants dorment dans les rues, les départements n’ont pas levé le petit doigt pour réagir. Les dépenses d’aide sociale qui leur sont consacrées n’ont pas varié d’un iota, ou presque. C’est ce qui ressort d’un document de la DREES, consacré cette fois aux dépenses d’aide sociale des départements en 2014.

enfants

De 1996 à 2014, les dépenses d’aide sociale des départements ont triplé (en euros constants), mais uniquement sur des segments de population adulte. On notera en particulier l’explosion des dépenses consacrées aux « pauvres » adultes et aux personnes âgées. L’intervention en faveur des enfants est restée stable.

Parmi celles-ci, les dépenses les plus élevées concernent le placement. Une fois de plus, la prévention est réduire à la portion congrue:

enfants

Et voilà, une fois de plus, comment la décentralisation produit des effets pervers. Alors que la société française devrait mettre le paquet sur l’intervention en faveur des enfants, elle leur préfère largement les adultes, parce qu’ils sont en âge de voter et qu’un petit cadeau (notamment pour les personnes âgées) s’accompagne volontiers d’une voix aux élections.

Pourquoi le pédago-bashing est salutaire

Le pédago-bashing est probablement le sport le plus salutaire pour l’avenir de la société. Et si l’on admet l’hypothèse que le corps enseignant du vingt-et-unième siècle a repris toutes les fonctions (et les vices) du clergé français du dix-huitième siècle, il devient aussi vital pour la société française de pratiquer le pédago-bashing pour retrouver la voie de la prospérité collective, qu’il était indispensable sous Louis XVI d’être libertin et de bouffer du curé pour accéder aux Lumières.

La grande implosion scolaire française

Dans le déluge de mauvaises nouvelles qui s’abat sur la société française, un seul diagnostic terrifiant mériterait d’être emmené avec nous sur une île déserte: celui de l’implosion du système scolaire français, dont les vices sont non seulement évidents pour tous, mais désormais (à de nombreux égards contre la volonté de l’institution scolaire elle-même) parfaitement documentés par des études détaillées. La pédagogie à l’oeuvre en France, et les choix obsolètes en matière d’organisation du système scolaire (centralisation excessive, opacité du fonctionnement, co-gestion syndicale, égalitarisme salarial) sont au coeur d’un ratage collectif très impressionnant.

Jamais on n’a vu une organisation aussi peu performante avec un budget aussi considérable (près de 60 milliards d’euros). Pour l’ensemble de la société française, à long terme, la rupture dans la transmission des savoirs à laquelle nous assistons constitue un danger majeur.

Le pédago-bashing contre le déni des évidences

Les seuls à ne pas manifestement mesurer le poids de leur responsabilité dans la construction collective sont les enseignants eux-mêmes, qui refusent tout examen de leur performance pédagogique et résument la visée de l’Education Nationale à la satisfaction de ses personnels pédagogiques.

Là encore, tous ceux qui connaissent des enseignants savent que l’enjeu majeur de cette armée d’un million de personnes est, à une très large majorité, fondé sur l’idée que le système éducatif doit être au service de l’enseignant et non l’inverse. Dans cette espèce d’admiration narcissique, les enseignants se battent mordicus sur une ligne de défense fondamentale: le seul problème de l’Education Nationale, c’est le manque de moyens. L’évidente obsolescence de la pédagogie ne peut pas être interrogée.

Le pédago-bashing contre le refus de l’innovation

Mais je reprendrai volontiers quelques témoignages sur le site Néoprofs pour étayer cette affirmation, écrits notamment à l’occasion du livre de Céline Alvarez sur la méthode Montessori.

Ces témoignages sont assez effrayants, car ils montrent comment l’enseignant ordinaire peut déborder de haine et de mépris pour tous ceux qui cherchent à rénover la pédagogie et à faire réussir leur élèves sans éternellement geindre sur le manque de moyens et le manque de reconnaissance des enseignants. Ils me rappellent des cas que j’ai observés lorsque j’oeuvrais à l’Education Nationale de jeunes enseignants décidés à faire réussir leurs élèves et littéralement harcelés par leurs collègues, singulièrement par les syndicalistes d’ailleurs, pour que rien ne bouge.

pédago-bashing

Voilà comment toute proposition d’innovation formulée à un enseignant est vécue comme une marque de mépris, et même comme une insulte. Avec un corps enseignant aussi nul, on ne s’étonnera pas de voir les élèves, à l’âge adulte, marquer une préférence pour la sclérose et l’encroûtement. Disons-le clairement: nos jeunes qui aiment l’innovation sont des héros qui ont survécu à 15 ans de lavage de cerveau sur le mode du « toute nouveauté est dangereuse, prétentieuse et inutile ».

Pour ne pas tuer la capacité à innover en France, il est indispensable de consacrer au moins un quart d’heure chaque jour à un pédago-bashing public!

Le pédago-bashing contre le harcèlement au travail

Je continue ici les témoignages de Néoprofs sur Céline Alvarez:

pédago-bashing

Lorsqu’un enseignant essaie de promouvoir les bienfaits de l’innovation en remettant en cause l’équation absurde: proposer d’innover, c’est nous soupçonner d’être ringards, donc c’est nous insulter, on trouve toujours les arguments mentionnés ci-dessus pour le tacler:

1° l’institution (qu’aucun enseignant ne manque de conspuer quand il y trouve intérêt, bien entendu) a bien dit que l’innovation était nulle,

2° l’innovateur (en l’espèce Céline Alvarez) a probablement des choses à cacher, puisqu’elle ne nous a pas convaincus. En l’espèce, elle n’a pas accepté de prêcher pendant dix ou vingt ans dans le désert sous nos quolibets. C’est bien la preuve…

3° d’ailleurs, elle fait des caprices d’enfants, elle ne mérite pas d’être écoutée,

4° preuve est donc faite qu’elle nous méprise.

Si, si! des « cadres » qui ont en moyenne fait cinq ans d’études après le baccalauréat sont capables d’écrire des conneries pareilles, en s’estimant par ailleurs beaucoup plus intelligents que les autres. Et c’est à eux que vous confiez vos enfants!

Si le Code du Travail s’appliquait à l’Education Nationale, on serait d’ailleurs étonné de la floraison de cas de harcèlements au travail: la communauté éducative est tellement impitoyable avec tous ceux qui cherchent la réussite des enfants et la rupture avec la musique de fond syndicale sur « on n’est pas aimés par des parents débiles qui ne comprennent rien à rien ».

L’exemple de l’article du livre de Carole Berjon

 

Le Point a publié récemment un article sur un livre de Carole Berjon intitulé « Mais qui sont les assassins de l’école? ». Sur le fond, ce livre ne me paraît pas devoir devenir une nouvelle bible, mais il a le mérite d’ouvrir un débat. Il s’est étrangement attiré une réaction syndicale de la CFDT, la grande admiratrice de l’immobilisme français:

pédago-bashing

Ce communiqué reprend la rhétorique habituelle du site Néoprofs (tous les enseignants sont insultés par ce livre, bien sûr) et pousse les feux sur un argument amusant: il faut élever le débat. On lira la même chose dans cet article de blog:

pédago-bashing

Alors que le livre de Berjon constate que l’enseignement du français a implosé (ce qui est une évidence, notamment pour tous les recruteurs), il se trouve encore des enseignants pour prétendre qu’il s’git de « ridicules outrances » démenties par le terrain. On notera avec amusement la rhétorique de l’anathème (qui, pour le coup, est une vraie outrance ridicule, une sorte de formule compassée de la IIIè République) qui s’ensuit. L’esprit du clergé n’est pas vraiment pas loin.

On notera en tout cas comment, face à ces dénis en bloc, seul le pédago-bashing est une démarche utile.

Le cas du rapport du CNESCO

Je reprends ici un courrier reçu après mon article sur le rapport du CNESCO et les inégalités à l’école:

pédago-bashing

 

Forcément, attribuer à la pédagogie les inégalités que l’école fabrique repose sur ces « poncifs » qui « frôlent l’insupportable ». Ah! toute cette rhétorique à deux balles avec ces formules d’indignation éculées me fait toujours rire. Bien sûr que s’élever contre les inégalités, c’est relever du poncif. Bien sûr que moi, qui fus administrateur de l’Education Nationale et notamment en charge de l’organisation des examens dans des centaines de lycée, je ne connais rien au terrain et je devrais me renseigner sur ce qui s’y passe.

On trouve, une nouvelle fois, l’obsession affligeante, propre à la machine éducative, de se mentir à elle-même sur sa vérité quotidienne, en mobilisant toutes les ficelles de la manipulation pour se convaincre que ses mensonges sont une vérité.

Les Belges auront-ils le mot de la fin?

Je le redis, face à ce déluge de mensonges dont nous payons les prix (les enfants d’enseignants étant les seuls à bénéficier de l’implosion scolaire française), le pédago-bashing est la seule réaction salutaire. Il faut assumer tout le mal que nous pensons de nos enseignants, qui sont des escrocs, et il ne faut pas craindre de le dire. Leur pression incessante pour nous faire prendre leur vessie pleine et chargée pour des lanternes ne peut pas avoir de prise.

A l’appui de cette remarque, je rajouterai ici, simplement, la copie d’un commentaire reçu après mon article cité un peu plus haut:

pédago-bashing

Je souhaite à Roxane de garder en elle le feu vivant qui l’anime, et de ne pas se laisser déssécher sur pièce par le mammouth.

2 hausses d’impôts cachées pour les entreprises en 2017

Hausses d’impôts ou pas? Officiellement, les impôts baissent, y compris pour les entreprises. Pourtant, 2017 va révéler deux mauvaises surprises pour les entrepreneurs, et l’addition risque d’être salée. Une troisième nouvelle a finalement été abandonnée par le gouvernement devant le tollé des organisations patronales.

Le calcul de l’ISF tient désormais compte des holdings patrimoniales

La loi de finances 2017 prend une mesure crainte depuis plusieurs sur le plafonnement de l’ISF: les revenus tirés des « cash box », c’est-à-dire des holdings patrimoniales, seront intégrés dans l’assiette de revenus pour le calcul de l’ISF. Cette mesure en apparence technique permettra donc de majorer le montant de cet impôt.

C’est évidemment un mauvais coup pour tous ceux qui utilisent les revenus mobiliers d’une cash box pour minorer le montant de leur impôt sur la fortune. Une fois de plus, les entrepreneurs qui ont décidé de rester en France en bénéficiant d’un aménagement de la fiscalité pour ne pas consacrer plus de 75% de leurs revenus à l’impôt en seront pour leurs frais. Indécrottablement, Bercy frappe au fil des besoins budgétaires le portefeuille de tous ceux qui ont eu la mauvaise idée de s’enrichir en prenant des risques.

Le résultat de cette mesure est bien connu d’avance: les entrepreneurs ont tout intérêt à s’installer en Belgique, où le patrimoine n’est pas taxé, et où le Paris-Bruxelles dispose du wi-fi embarqué pour un trajet d’1h20, quand aucun TGV intérieur ne le propose, même sur des trajets qui durent 3h.

Le Conseil Constitutionnel en rajoute une louche

Par une décision rendue dans le cadre d’une question prioritaire de constitutionnalité, le Conseil Constitutionnel modifie négativement la fiscalité sur les montants distribués en faveur des sociétés d’un groupe fiscalement intégré. La société Layher, qui n’est pas fiscalement intégrée, a souligné que l’exonération de contribution additionnelle à l’impôt sur les sociétés au titre des montants distribués était inconstitutionnelle dans la mesure où elle était réservée aux seuls groupes fiscalement intégrés.

Le Conseil Constitutionnel a suivi ce raisonnement et a considéré que l’intégration fiscale ne justifiait pas une différence de traitement réservant aux uns l’exonération de cette contribution de 3%, et pas aux autres. Concrètement, les montants distribués par une filiale à la société mère dans le cadre de l’intégration fiscale devraient donc faire l’objet d’une taxation de 3% à compter du 1er janvier 2017.

Le Conseil Constitutionnel a donc laissé le soin au législateur d’aménager ce dispositif par la loi de finances pour 2017.

La fiscalité se durcit et continue son instabilité

Ces deux mesures sont sans lien direct, autre que la volonté manifestée par l’Etat de déjouer toutes les stratégies d’optimisation qui permettent aux entrepreneurs et aux entreprises d’adoucir une fiscalité fondée sur des taux confiscatoires. Personne ne se satisfait vraiment de cette multitude de niches et d’astuces complexes pour obtenir des baisses d’impôts. Mieux vaudrait une baisse globale des taux pour que la situation soit lisible et claire.

Faute d’une appétence des pouvoirs publics pour cette clarté, les acteurs de la vie économique sont conduits à pratiquer un système D destiné à garantir leur survie fiscale. Progressivement, une chasse au système D se met en place. Les conséquences sont évidentes: ceux qui ne veulent pas consacrer 75% de leurs revenus à l’impôt, les entreprises qui se structurent pour ne pas voir leurs maigres bénéfices captés par une administration ruineuse et peu performante, partiront à l’étranger.

L’instabilité et l’inquisition fiscales sont les deux mamelles de la misère.

Bercy voulait durcir les seuils sociaux

Au détour d’une information lancée par l’AFP, la direction de la sécurité sociale a envisagé de publier un décret intégrant les apprentis dans le calcul des effectifs des entreprises. Cette décision aurait mécaniquement baissé les seuils sociaux sans modifier l’état du droit. En particulier, les entreprises de neuf salariés employant un apprenti auraient vu leur contribution à la formation professionnelle majorée de 0,45% de masse salariale sans aucune modification de leur activité. Diverses autres contributions auraient fait l’objet d’une majoration.

Le gouvernement a finalement renoncé à cette mesure. Les organisations d’employeurs avaient commencé à monter au créneau. Elles ont remporté le morceau.

L’opération ne manque toutefois pas de laisser perplexe. Il y a encore un an, le ministre Rebsamen annonçait son intention de relever les seuils sociaux pour encourager l’emploi. Un an plus tard, non seulement ce relèvement n’est pas arrivé, mais c’est l’administration qui, au détour d’un décret, propose la mesure exactement inverse…

On connaît ici le mépris profond de la technostructure pour les très petites entreprises. Seules les grandes entreprises capables d’organiser le pantouflage des hauts fonctionnaires trouvent grâce à leurs yeux. Mais cet égoïsme et cette vision anti-économique peuvent-ils éternellement rester à l’abri d’une reprise en main?

Juppé, le libéral qui veut un Etat fort

Et si Juppé remportait la primaire? Cette possibilité ne manque pas de piquant, puisqu’elle ramènerait la présidentielle à une sorte de tournoi du vingtième siècle, alors que la France a plus que jamais besoin d’un renouveau. Pour les partisans d’une libération des forces économiques, cette annonce sonne comme une mauvaise plaisanterie.

Les postures de Juppé sur l’entreprise

Alain Juppé, inspecteur général des finances qui a une connaissance théorique et livresque de l’entreprise, prend des positions tout à fait inquiétantes sur les entreprises. Dans son discours tenu à Lyon hier soir, il a notamment dit ceci:

«L’État est trop absent lorsqu’il devrait être présent et trop présent lorsqu’il devrait être modeste», a estimé l’ancien premier ministre. Ajoutant: «Il est omniprésent là où nos compatriotes n’aspirent qu’à la liberté, avec un interventionnisme économique brouillon, des procédures tatillonnes, une bureaucratie d’un autre âge, une fiscalité confiscatoire.» «Je veux un État discret et modeste, là où d’autres sont plus efficaces que lui, au service de l’économie et de l’emploi», a-t-il complété. Pour lui, il n’est pas admissible qu’une «défiance» se soit installée «envers l’État». Notamment «quand ses administrations traitent tout entrepreneur comme un délinquant en puissance».

Voici une petite rengaine qui fait peur. Elle annonce une floppée de notes, de circulaires, demandant aux fonctionnaires d’être gentils, quelques baisses d’impôts savamment distillées, et pour le reste, tout recommencera comme avant. Car on en a connu des pourfendeurs de la bureaucratie et des procédures, qui simplifient d’une main ce qu’ils compliquent de l’autre.

Bref, Juppé n’est pas un libéral, et il aime l’Etat.

La déclaration d’amour de Juppé à l’Etat

D’ailleurs, il ne s’en cache pas. Dans le même discours de Lyon, il a ajouté:

s’il fait l’éloge d’un État «modeste» sur l’économie, il le veut «fort» pour le régalien. «Puissant, a-t-il même dit, là où lui seul peut agir, et nous en avons plus que jamais besoin face à la montée des périls.»

La messe est donc dite: Juppé nous fera du Chirac pur sucre. Il ne réformera rien, se contentera de ravaler quelques façades, et pour le reste reprendra le chemin des créations de postes chez les fonctionnaires et de maintien de la dépense publique à des niveaux record.

Juppé, le candidat du déclin

On comprend donc bien la logique juppéiste qui se prépare. Là où la France a besoin d’hommes et de femmes en accord avec leur temps, le pays pourrait très bien faire le choix de se rassurer en recourant à des personnalités qui fleurent bon la nostalgie d’avant. Celle de l’époque où l’on ne parlait pas de crise, d’Internet, d’immigration. Le bon temps quoi.

Reste à savoir si ce choix rapproche ou éloigne de l’effondrement final, celui où le pays aura asséché ses forces vives, désespéré sa jeunesse, et mis en place toutes les conditions d’une implosion globale créatrice de rupture. Dans l’attente de cet effondrement, on comprend déjà que les discours de Juppé sur les prisons, la police, l’autorité (mais avec un public qui siffle le principe d’une abrogation de la loi sur le mariage gay), conduira rapidement à une sorte de statu quo, mais heureux sans doute, avec la situation actuelle.

Vraiment, ça donne envie.

Assurance-vie: prêts pour la spoliation?

L’Assemblée Nationale vient de prendre une position claire sur l’assurance-vie dans le cadre de la loi Sapin 2: les liquidations de contrat pourront être suspendues en cas de mauvais temps. Autrement dit, vous ne pourrez pas vendre votre contrat et récupérer vos avoirs si l’Etat décide de suspendre ces opérations, notamment en cas de coup de tabac sur les places boursières.

L’assurance-vie, victime collatérale de la loi Sapin 2

La loi Sapin 2 est un fourre-tout compliqué. On y trouve une série de dispositions à caractère financier.

L’une retient particulièrement l’attention: elle autorise, en cas de crise financière, les assureurs-vie à refuser la liquidation ou le rachat d’un contrat par un épargnant. Concrètement, ceux qui ont placé leurs liquidités sur un contrat d’assurance-vie en attendant leurs vieux jours et en prévision de moments difficiles (ce qui est le propre de l’assurance-vie) risquent bien d’être bloqués en cas de crise financière, pour une durée de trois mois qui pourrait tout à fait être prolongée si la situation le justifie.

Un hold-up qui ne dit pas son nom

La logique de ce dispositif est aisément compréhensible: elle constitue une sorte de porte coupe-feu destinée à limiter la contagion des crises financières. En cas de coup de tabac sur les marchés, les épargnants ont en effet le réflexe de transformer leurs avoirs en liquidités, parfois pour de bonnes raisons d’ailleurs: ils peuvent tout simplement avoir besoin de leur argent pour faire face à des dépenses imprévues (comme leur licenciement…).

Ce réflexe ne sera donc plus possible: l’argent devra rester sur le compte d’assurance-vie dès que le gouvernement actionnera le dispositif. Votre argent ne sera donc plus totalement votre argent…

La question des participations aux bénéfices

Autre disposition prévue par le texte: l’assureur pourra, si le gouvernement y consent, « truquer » les résultats du compte et minorer la participation de l’assuré aux bénéfices. Autrement dit, l’Etat pourra permettre à l’assureur vie de garder dans ces comptes tout ou partie du rendement du contrat qu’il doit à l’assuré.

Pour être clair, cette mesure est le vrai scandale de la loi Sapin 2: elle affranchit l’assureur d’appliquer le principe selon lequel les bénéfices du contrat appartiennent à l’assuré.

La spoliation d’Etat

Les assureurs-vie peuvent dire merci à Michel Sapin, qui leur rend un fier service. Dans un contexte de taux bas, les assureurs vie traversent un moment difficile: les rendements sont faibles, mais, même faibles, il est compliqué de les servir. En cas de risque de survie de la compagnie, l’assureur peut donc décider autoritairement d’exercer une retenue sur les avoirs que l’épargnant lui a confiés. Cette mesure est vraiment très spectaculaire… Elle en dit long sur l’état de détresse qui accable le monde financier après plusieurs mois d’assouplissement monétaire de la BCE.

Le spectre Deutsche Bank

Ces décisions tombent au moment opportun. Les rumeurs de faillite de la Deutsche Bank s’amplifient. Elles courent depuis plusieurs mois. Selon toute vraisemblance, le gouvernement allemand procèdera à la nationalisation au moins partielle de la banque pour éviter le pire. Les gouvernements européens préparent déjà leur riposte.

La loi Sapin 2 en fait partie.

Hollande généralise et renforce l’inquisition fiscale

L’inquisition fiscale se généralise en France, selon une logique schizophrène portée par François Hollande et son gouvernement depuis l’invention du pacte de responsabilité. D’un côté, le discours officiel porte à une baisse des impôts et à des mesures favorables au desserrement fiscal. De l’autre, les actes concrets visent tous à renforcer la mise sous surveillance de la société française par l’administration fiscale, devenue le principal pilier du régime.

Le prélèvement à la source, sommet de l’inquisition fiscale

La mise en place du prélèvement à la source constitue sans doute le paroxysme de cette hégémonie de l’administration fiscale.

Officiellement, le prélèvement à la source est une mesure de simplification. Sa transposition dans les faits prend pourtant la forme d’une usine à gaz manoeuvrée par une troupe de garde-chiourmes dont le principal métier consistera à mettre la société française sous surveillance. La collecte de base sera en effet effectuée par les employeurs. Le temps rendu disponible dans les services fiscaux par ce transfert de charge sera consacré à un épluchage en règle de toutes les situations fiscales.

Aucun gain de productivité prévu dans l’administration fiscale

Le prélèvement à la source n’est en réalité rien d’autre qu’un transfert vers les employeurs de la charge la moins gratifiante de la collecte fiscale. Une fois de plus, ce sont les entreprises qui vont prendre à leur charge les externalités négatives de la politique d’austérité. Tout ce que l’Etat peine à financer, ce sont les entreprises qui le prennent à leur charge, gratuitement.

En contrepartie, Bercy n’annonce aucun plan de restructuration, n’affiche aucun gain prévisible de productivité. La raison est simple: les inspecteurs des impôts consacreront l’essentiel de leur temps à une inquisition fiscale accrue.

Le prélèvement fiscal et les indépendants

Dans la moulinette du prélèvement à la source qui se met en place, les indépendants vont, une fois de plus, être les grandes victimes du système. Dans le dispositif de 2018, les indépendants verront leur impôt à la source calculé sur les revenus engrangés les deux années précédentes. Toute variation de revenu attirera l’attention et devra donner lieu à une longue explication aux services fiscaux. On mesure tout de suite la signification implicite de cette démarche, et on sait par avance à quel enquiquinement se promet l’indépendant qui sollicitera ce geste d’indulgence auprès de services fiscaux désoeuvrés.

La question des impositions par couple

Dans la transformation progressive de la société française en un vaste système d’inquisition fiscale, avec des troupes régaliennes à Bercy et des troupes supplétives disséminées un peu partout, notamment dans les entreprises, la question des impositions conjugales va donner lieu à un sport de haut niveau.

À quel taux en effet l’employeur devra-t-il prélever la caissière mariée avec un médecin? Chaque salarié devrait pouvoir indiquer le taux auquel il veut être mangé. L’administration fiscale vérifiera que le tout s’élève bien au bon montant. On mesure immédiatement toute la part du dévoilement qui va transformer la vie d’un certain nombre de nos compatriotes, puisque, incidemment, le prélèvement à la source permettra à chaque employeur de connaître le montant d’imposition de ses salariés… et de leurs conjoints.

La question couperet du patrimoine

Pour les salariés qui disposent, par héritage ou pour d’autres raisons, d’un patrimoine en décalage avec leur niveau de salaire, l’addition risque d’être gratinée dans l’entreprise. On prend le cas d’une femme mariée à un banquier, mère de trois enfants, qui divorce et qui cherche un travail après vingt ans passés à la maison. Lorsque son employeur qui la recrute comme caissière découvre qu’elle perçoit des revenus locatifs tirés d’une propriété dont elle a hérité, et que sa prestation compensatoire est deux fois supérieure à son salaire…

Tout porte à croire que ladite caissière n’est pas prête de voir son salaire augmenter.

Bercy, le big brother en marche

Peu à peu, le « redressement dans la justice » promis par François Hollande dévoile son visage. Il est en fait un redressement par l’inquisition fiscale. De même que le fisc sous Louis XVI goûtait la soupe du tiers Etat pour vérifier que chacun payait le bon montant de gabelle, le fisc sous François Hollande demande à chacun de surveiller tout le monde pour savoir s’il paye bien les impôts exorbitants auxquels il est soumis.

Nul ne sait jusqu’où la société française qui est, comme on ne sait plus qui le disait, une société de Gaulois bagarreurs et râleurs, profondément attachés à leur vie privée, peut accepter ce glissement progressif vers un système de suspicion très germanique. Mais je prends, pour ma part, les paris sur le fait que cette terreur fiscale n’aidera pas au consentement à l’impôt, et qu’elle prend le problème par le mauvais bout.

La direction de la sécurité sociale veut tuer les entreprises

Selon le Figaro, la direction de la sécurité sociale préparerait un décret intégrant les contrats aidés dans le calcul des effectifs des entreprises. Voilà encore une idée lumineuse qui éclaire de façon singulière le fonctionnement de la technostructure et sa déconnection complète des réalités.

Quand les fonctionnaires décident à la place des élus

C’est une longue tradition, à la direction de la sécurité sociale, de vouloir outrepasser le pouvoir ordinaire de l’administration et de concurrencer le pouvoir législatif. Dans le cas du projet de décret en question, on ira pas jusqu’à dire que la sécurité sociale viole l’article 34 de la Constitution en prenant par voie réglementaire des décision qui relèvent du domaine de la loi.

En revanche, la DSS ne peut ignorer qu’une modification aussi brutale du mode de calcul des effectifs des entreprises revient à modifier les seuils dans le sens du durcissement. L’entreprise de neuf salariés qui emploie trois apprentis va devoir subir les contraintes applicables aux plus de 10 salariés. C’est à l’exact rebours de ce que le gouvernement proposait durant l’été 2015 sur les mêmes seuils.

Pourtant, le gouvernement n’a pas changé. Mais la direction de la sécurité sociale ne semble pas liée par la politique en vigueur dans ce pays. En fait, la direction de la sécurité sociale a décidé de supprimer la démocratie et d’appliquer la technocratie idéale: celle une poignée d’intellectuels éthérés décident, depuis leur bureau, pour tout le monde, quitte à créer des chocs économiques.

La Direction de la Sécurité Sociale, ce bastion de la technocratie

Manifestement, la Direction de la Sécurité Sociale fait un usage déraisonnable de son pouvoir réglementaire. Non seulement elle enjambe les politiques gouvernementales, mais elle agit contre l’intérêt général en appliquant des dogmes et une idéologie rigide et à courte vue.

Cette stratégie anti-économique ne surprend guère, puisque l’on sait depuis longtemps que l’objet même de la sécurité sociale est de bétonner une protection déconnectée de l’intérêt des salariés. Néanmoins, il faut rappeler ici que la direction de la sécurité sociale est assurée par Thomas Fatome, ancien élève d’HEC, ancien directeur de cabinet de Laurent Wauquiez, et ancien conseiller technique de Xavier Bertrand.

Fatome nous confirme l’ampleur de la fâcherie entre la droite française et l’intérêt des petites entreprises.

La polémique a déjà commencé

Il n’en fallait en tout cas pas plus pour que les entreprises et les mouvements patronaux bondissent de leur siège. On notera en particulier ce communiqué de la CGPME:

Le Gouvernement envisage de réintégrer les contrats aidés, dont les apprentis et les contrats de professionnalisation, dans le calcul des effectifs des entreprises.

Une telle mesure aurait pour conséquence d’augmenter les cotisations et contributions sociales des entreprises, franchissant de ce fait les seuils sociaux et notamment celui des 11 salariés.

Plus grave encore, cette décision se traduirait par une chute brutale du nombre de contrats d’apprentissage qui peine pourtant à se redresser à la suite des changements de législation intervenus depuis 2013.

Une PME employant aujourd’hui 9 salariés et 2 apprentis serait demain comptée avec un effectif de 11 personnes avec les charges et les obligations sociales afférentes.

Il faut stopper cela. Maintenant.

Demain il sera trop tard.

L’école publique, cet instrument de domination au service des élites

L’école publique est devenue, au fil des années, le principal instrument utilisé par le gouvernement profond pour légitimer un ordre social inégalitaire. Un rapport du Conseil National de l’Évaluation du Système Scolaire (CNESCO) vient d’en approfondir l’analyse. Une petite incursion dans ce texte permet de mieux comprendre dans quelle mesure le service public de l’enseignement est devenu le premier vecteur, en France, des inégalités.

L’école publique avoue enfin que son organisation produit des inégalités

Il a fallu attendre des années pour obtenir, enfin! cet aveu: l’aggravation des inégalités à l’école n’est pas due au manque de moyens, ni à on ne sait quelle cause mystérieuse relevant de l’astrologie. Elle est due principalement aux défaillances pédagogiques de la machine « Éducation Nationale » face aux élèves.

école publique

Autrement dit, l’école publique place devant les élèves les plus difficiles des enseignants de moins en moins aguerris qui transmettent de moins en moins de savoir. Comme le dit le rapport, la qualité de l’enseignement dans les quartiers difficiles n’est pas la même que dans les quartiers aisés.

La fin du mythe égalitaire

Cette mise au point est salutaire, car elle tue enfin le mythe longtemps maintenu vivant par la machine scolaire sur la parfaite égalité entre tous les établissements scolaires. Officiellement et jusqu’ici, la qualité de l’enseignement était la même dans tous les établissements, dispensée par des enseignants tous de même qualité et de même compétence, selon une méthodologie et une organisation irréprochables.

Enfin! enfin! l’école publique reconnaît qu’elle couve des problèmes structurels (l’absentéisme, la politique d’affectation des enseignants, l’incapacité à assurer la sécurité des personnels et des élèves) que non seulement elle ne règle pas, mais qui sont producteurs d’inégalité.

La co-gestion syndicale abordée par allusion

Ce que ne traite pas ce rapport, c’est l’origine même de ces difficultés structurelles, et surtout les raisons pour lesquelles la machine éducative refuse de les régler. Or, au coeur de ce dossier, on trouve d’abord un problème de fond: la co-gestion de l’Education Nationale avec le SNES, qui transforme la gestion des ressources humaines en une immense mafia où le syndicat s’engraisse par un commerce d’indulgences simple à comprendre.

Ce commerce d’indulgences repose en effet sur une mécanique bien huilée: tu es un jeune enseignant toulousain nommé à Aulnay-sous-Bois? plus tu paieras de cotisations au syndicat, et plus vite tu rentreras dans ta belle province grâce aux mutations qu’on t’offrira ou qu’on fera passer dans des commissions paritaires bidons où l’adhésion syndicale est essentielle.

Et donc… une fois de plus, le discours insupportable de la solidarité et de la lutte des classes montre combien il est toxique pour l’égalité des chances.

La question de l’autonomie des établissements occultée

Une gestion intelligente des ressources humaines à l’Education Nationale devrait consister à mettre entre parenthèses la syndicalisation et l’ancienneté comme critères d’évolution dans la carrière, au profit d’une logique de compétence et d’adaptation à l’emploi. Pour parvenir à inverser les valeurs, il faut évidemment remplacer la co-gestion syndicale par une évaluation des enseignants et de leurs pratiques face aux élèves.

L’évaluation signifie la fin de la solitude de l’enseignant dans sa classe, la fin de son despotisme devant les élèves, qui se traduit si souvent par le règne du caprice et l’instauration d’un délit de sale gueule dont les dégâts parmi notre jeunesse sont une évidence. La clé de voûte de ce retour au monde normal s’appelle l’autonomie des établissements, c’est-à-dire le pouvoir du chef d’établissement de recruter son équipe et de la faire travailler dans un projet commun en lui demandant des comptes sur ses résultats.

La résistance des enseignants pose un problème majeur

La fin de l’enseignant tout-puissant sur le destin des élèves? L’autonomie des établissements et le pouvoir hiérarchique du chef d’établissement? Il suffit de lire ce passage tiré au hasard du site « néoprofs » pour mesurer le chemin qui reste à parcourir:

école publique

Ce genre de conversation, fondée sur le principe de l’individualisme et du refus du collectif, nous prouve là encore que les diatribes anti-individualistes des enseignants cachent des pratiques bien hypocrites…

On regrettera que le rapport du CNESCO ne mette pas les pieds dans le plat en soulignant que l’individualisme des enseignants est la première cause des inégalités sociales dans le système éducatif, et que seule une autonomie des établissements permettra d’inverser la tendance.

Pourquoi la machine éducative laisse l’individualisme enseignant exploser le système

La question reste de savoir pourquoi « l’institution », comme disent les enseignants, n’assume pas ses responsabilités en reprenant la gestion de ses ressources humaines en main.

Nous connaissons tous bien la réponse, mais il faut lui donner sa signification politique. En réalité, les enfants de l’élite fréquentent des écoles et des lycées où ces problèmes ne se posent pas. Dans ces lycées de « compèt' », l’ordre règne, les enseignants sont motivés et tout le monde travaille. Donc, tout va bien.

Quelle est la portée politique de ce réflexe? Il est simple: l’école ne se préoccupe réellement que de la formation des élites, et ne s’occupe pas d’éduquer les enfants des autres couches sociales. Pour les petites gens, une garderie suffit, où les enseignants ont le droit de semer la terreur à leur guise.

Autrement dit, le paradigme de l’école publique est fondé sur une reproduction assumée des inégalités, et se satisfait pleinement d’un système à deux vitesses, où les pauvres vivent leur destin de pauvres, et où les riches bénéficient d’un service conçu pour les riches. Avec, bien entendu, un principe de gratuité qui revient à demander aux pauvres de financer l’éducation des riches.

Comment changer le système? [lettre ouverte à un président de syndicat]

Comment changer le système? Un président de syndicat m’a interrogé récemment sur la meilleure façon de relever le pays et sur la méthode à suivre pour y parvenir. Je me permets de lui répondre sous forme d’une lettre ouverte, car je sais que beaucoup de lecteurs se posent la même question…

Cher Président,

Vous m’avez interrogé sur la meilleure façon, selon moi de « changer le système », pour reprendre cette expression consacrée, et sur ce qui me semblait être la meilleure méthode pour y parvenir. Vous m’avez d’ailleurs touché, en me posant cette question, puisque j’ai senti dans le timbre de votre voix lorsque vous m’interrogiez cet étrange mélange de désespérance, de colère, de détermination et d’angoisse, que je connais bien, face aux périls au devant desquels nous courons tous.

Votre question est suffisamment sérieuse, et l’amour que nous partageons pour notre vénérée patrie est suffisamment intense pour que je prenne un peu plus de temps qu’une simple conversation pour partager avec vous mes idées sur ce sujet.

Le système est l’ennemi du sens

La première étape à suivre dans le cheminement que je vous propose consiste à s’abstraire des vaines polémiques, des querelles de chapelle et des préjugés imposés par le « système » lui-même. Pour changer celui-ci, il faut commencer par le regarder avec des yeux neufs, détachés de toute idée préconçue, et se donner la liberté de poser sur lui les mots qui correspondent à ce que l’oeil en voit. Bref, il faut lui donner le sens qu’il mérite.

Dans vos fonctions, vous croisez par exemple nombre de confrères qui parlent au nom de la liberté d’entreprendre, du marché, de la concurrence, de l’entreprise, voire même certains qui se déclarent libéraux. Ou, inversement, vous en croisez d’autres dont les discours regorgent de mots comme solidarité, protection, nouveaux droits, etc. Il est salutaire, chaque fois que ces mots sont prononcés, d’interroger leur correspondance avec la réalité.

Par exemple, combien de syndicats patronaux parlent-ils de « marché » ou de « concurrence », tout en suppliant chaque fois qu’ils le peuvent l’Etat et ses services d’adopter une nouvelle réglementation ou une nouvelle règle qui servira leurs intérêts? Combien de ces défenseurs de la libre concurrence pestent-ils contre l’excès de celle-ci et plaident-ils pour sa réduction à la portion congrue (au nom, bien entendu, de la loyauté, de l’intérêt général, etc.)?

Chaque fois qu’un acteur du système réclame une prise d’acte en contradiction avec les intentions qu’il affiche, vous pouvez être sûr que votre esprit doit salutairement se consacrer au travail de retour au sens. Pour ce faire, il suffit de comprendre que les intentions affichées sont d’autant plus « morales » que les actes réclamés par celui qui les affiche sont à rebours des convictions qu’il exprime.

Le système est un théâtre d’ombres

Ce travail de retour au sens vous montre rapidement que le « système » est un théâtre d’ombres et d’exécuteurs de basses oeuvres dont les commanditaires craignent la lumière. Et c’est d’ailleurs la grande force de ce gouvernement profond que de s’appuyer sur un attirail de décors en carton-pâte pour transformer le citoyen que nous sommes en un spectateur de théâtre, qui gobe une intrigue douce à entendre et qui endort sa conscience devant ce « story-telling » destiné à lui rendre acceptable et légitime une conclusion que la simple raison ne peut tolérer.

Cet attirail de décors s’appelle aujourd’hui la démocratie représentative, avec son cortège de commissions, d’instances, d’organismes consultatifs divers, avec sa comitologie savante, qui donne au spectateur l’illusion qu’il décide lui-même de l’intrigue qui se déroule sur la scène, alors que celle-ci obéit scrupuleusement à un scénario écrit ailleurs et à l’avance.

Lorsqu’il arrive que les spectateurs demandent une autre fin, ou une autre péripétie que celle à laquelle ils assistent, les scénaristes mettent entre parenthèses la règle du jeu et reprennent directement la maîtrise de l’intrigue. Ce fut le cas flagrant du referendum sur l’Europe de 2005, où le pouvoir en place décida finalement de passer par la représentation nationale pour obtenir sans vergogne ce que la consultation directe du public lui avait refusé.

Comment le gouvernement profond choisit ses acteurs

Face à un public de plus en plus remuant, le gouvernement profond a besoin d’acteurs compétents, convaincants, qui exercent sur le public une séduction suffisamment grande pour que le scénario écrit en coulisse arrache un tonnerre d’applaudissements, et non une série de huées qui compromettrait ses intérêts.

Le casting des acteurs constitue donc un exercice délicat qui ne peut être laissé au hasard. Sur ce point, le système rivalise d’astuces pour multiplier les filtres destinés à écarter les personnalités trop dangereuses. C’est pourquoi la question que vous m’avez posée: « comment changer le système? », qui pourrait se formuler aussi par un « comment changer le scénario qui se joue? », est délicate.

La grande règle imposée parle gouvernement profond pour autoriser ou justifier votre présence sur scène, comme acteur, est celle de la loyauté. Le système attend de vous que vous mettiez votre talent au service du scénario qu’il rédige, et non que vous ayez l’illusion que vous pouvez jouer votre propre partition.

La liberté dont vous disposez est celle d’arbitrer en permanence entre le contentement que vous avez de jouer le scénario qui vous est proposé, avec le droit de faire varier quelques mots, et le désir que vous souhaitez assouvir de changer de fond en comble le contenu des répliques, qui rendra tôt ou tard votre présence sur scène extrêmement difficile.

Comment le gouvernement profond exclut les acteurs indociles

Dans l’hypothèse où vous souhaiteriez vous affranchir de ces règles imposées à l’avance, le gouvernement profond dispose d’un arsenal, d’une panoplie de mesures qu’il faut connaître à l’avance pour exercer sa liberté de choix avec pertinence.

La première arme du gouvernement profond pour convaincre les récalcitrants consiste à changer les règles du jeu qu’il vous est demandé de jouer.

Un exemple des changements récents de règles du jeu vous illustrera mon propos. Nicolas Sarkozy avait, à la fin de son mandat, expliqué qu’il contestait l’existence de « corps intermédiaires ». Son successeur a rapidement repris le cours du scénario original en imposant ouvertement une préférence pour deux de ces corps intermédiaires: la CFDT et le MEDEF. Il a gravé dans le marbre que le MEDEF devenait le syndicat majoritaire dans le monde patronal, en lui accordant 60% des voix au lieu des 50% dévolues jusqu’ici.

Vous le savez, ce changement des règles du jeu vise à resserrer la vis qui bougeait trop et à rendre incontournables des corps intermédiaires dont le sort a subi des menaces.

Une deuxième arme du gouvernement profond consiste à diaboliser ceux qui s’écartent de leur partition, à les discréditer ou à les décrédibiliser. Là encore, les techniques ne manquent pas pour rendre inaudibles ceux qui veulent s’écarter du scénario choisi pour eux. Il suffit d’ailleurs de les accuser d’avoir la rage pour que le public demande leur éviction.

L’arme ultime, lorsque les deux premières ont été épuisées, est bien connue. Elle s’appelle la campagne de déstabilisation. Certains exemples récents, à la CGT entre autres, l’ont montré.

Comment déterminer son choix

Face à cette règle du jeu, se pose désormais la question de la détermination de votre conduite. Dans tous les cas, vous savez que vous ne pourrez être sur scène et changer substantiellement le scénario qu’il vous est demandé de réciter. Tout au plus, pourrez-vous changer quelques mots ou quelques virgules, mais en ayant franchi le cap de la censure.

Et vous voilà, à la recherche d’une casuistique jésuitique pour orienter votre choix, dont les prémisses sont simples.

Soit vous pensez qu’il faut effectivement une scène pour occuper le public, soit vous ne le pensez pas.

Si vous pensez l’existence d’une scène inutile, votre choix est simple: vous comprendrez que votre liberté de parole et d’action vous condamnera au pire à devoir quitter une scène que vous jugez inutile, et, dans ce cas, soyez libre! mais n’attendez pas des autres acteurs qu’ils applaudissent à vos propos. Ils vous haïront, vous diffameront, vous nuiront à des degrés plus ou moins intenses selon la liberté que vous vous arrogez et selon la résistance que vous leur opposerez.

Si vous pensez que la scène, que le théâtre d’ombres, sont des éléments indispensables à notre société, il vous appartient d’en protéger l’existence en plaçant l’intérêt supérieur de la société avant vos convictions personnelles.

Le public est seul coupable

Sur le fond, le public jamais ne peut être exonéré de sa responsabilité face à la médiocrité du scénario qui lui est proposé. Le public a toujours la faculté de quitter la salle où il est maintenu en état d’asservissement. Il a la faculté de ne pas payer sa place, ou d’en demander le remboursement jusqu’à ce qu’un autre scénario lui soit joué. Il a la même la faculté de révoquer les scénaristes.

Au fond, le public n’a guère que ce qu’il mérite, et rien ne peut l’affranchir de cette responsabilité.

Tel est, cher Président, ma réponse à votre question: « comment changer le système? ». Elle se résume, au fond, en une seule phrase: soyons libres et choisissons notre destin! rien ne peut nous exonérer de notre devoir d’accéder à notre liberté.

Pour qui Macron est-il la dernière sortie avant la tempête?

Macron fait campagne et engrange les soutiens. Mais qui sont-ils, tous ces gens qui misent sur ce jeune homme sans mandat électif? et pourquoi le soutiennent-ils? Qu’il nous soit permis, ici, de rédiger un billet « d’insider » sur ce qui se dit dans les couloirs fleuris par les partisans de Macron, sur cette candidature de derrière les fagots.

Macron, une candidature très élitiste

Comme l’a montré le Sommet des réformistes européens, Macron est d’abord un candidat soutenu par une certaine élite française. Entre Gérard Collomb et son réseau très social-libéral, l’institut Montaigne fondé par Bébéar et piloté aujourd’hui par Henri de Castries (de la Voltaire, comme Hollande), et les Gracques, qui rassemblent un bon nombre de rocardiens aux ambitions souvent frustrées (par François Hollande lui-même, d’ailleurs), Macron n’a rien d’un candidat spontané. Il est soutenu par de puissants réseaux qui comptent faire ce qu’il faut pour lui assurer la visibilité et les soutiens nécessaires à une candidature présidentielle.

Macron, l’espoir des réformistes

Le ciment global de ces soutiens dont on voit bien qu’ils émanent autant de la droite que de la gauche, pourvu qu’ils émanent de l’élite, tient à un seul mot: la réforme. Une grande partie de la technostructure française considère que l’absence de réforme depuis plusieurs décennies, et que nos partenaires européens nous reprochent, met le pays et son destin en danger.

Ils considèrent tous que Macron constitue un bon joker pour gérer la chienlit et éviter une implosion de la société française qui conduirait à jeter le bébé des lourdeurs héritées du passé avec l’eau d’un bain dans lequel ils jugent vital de continuer à se baigner, comme la construction communautaire par exemple.

Macron a la chance de tomber là où il tombe

Macron eut-il été leur premier choix si une offre politique différente se présentait? incontestablement, le jeune homme a un pouvoir de séduction et un charisme qui les étreint, mais il est probable qu’un certain nombre de soutiens de Macron eussent préféré spontanément miser sur des personnalités plus expérimentées.

François Fillon fait partie de deux-là. L’homme présente un programme qui peut séduire la technostructure et le gouvernement profond dont elle garantit les intérêts. L’inconvénient de Fillon est d’être très marqué à droite, et surtout d’avoir peu de chances de remporter la primaire des Républicains.

À gauche, Valls aurait pu jouer ce rôle. Mais sa fidélité envers François Hollande, en partie dictée par la conviction qu’une candidature hors parti n’a aucune chance d’aboutir, l’a empêché de réaliser cette alchimie.

Macron, représentant du gouvernement profond

Une fois désigné comme le jockey de l’élite dans une course très hasardeuse, Macron doit donc endosser les dossards qu’on lui apporte sur un plateau. Les axes idéologiques de ce programme sont évidents.

Premièrement, il doit porter un discours sur l’Europe, garante de la paix, de la liberté, de la prospérité. Il n’est pas impossible que Macron soit profondément et sincèrement convaincu de ces sornettes dont la principale conséquence connue depuis 30 ans s’appelle la désindustrialisation du pays. En tout cas, la ligne qu’il doit incarner est celle d’un sauvetage in extremis du Titanic européen, avec des éléments de langage simple: c’est vrai que l’Europe s’est pris les pieds dans le tapis ces dernières années, mais c’est quand même un truc cool qu’on devrait garder, hein les amis?

Deuxièmement, Macron catalyse tous les espoirs de réforme dont la technostructure est convaincue d’avoir besoin pour préserver son rôle dominant dans la société de demain. Il s’agit ici d’abattre plein de pans du corporatisme traditionnel (notamment les fameuses rigidités du marché du travail) sans toucher à l’essentiel, en particulier sans toucher aux mécanismes actuels de reproduction des élites et aux intérêts des grandes entreprises avec lesquelles elles vivent en parfaite connivence.

Au fond, Macron est un architecte d’intérieur: il a pour mission de changer l’aspect des pièces, d’abattre quelques cloisons, mais de ne pas toucher aux murs porteurs.

La grande peur de l’implosion finale

La stratégie de soutien transpartisane à Macron s’explique par un fait générateur dominant: la grande peur qui s’empare des élites françaises face à la béance du volcan dont elle a conscience de se rapprocher chaque jour un peu plus. Le fond de l’analyse est ici assez simple.

Premier point: les élites sont contestées et la stigmatisation des « populismes » et de la « démagogie » ne suffit plus à tenir la société. L’hypothèse d’une rupture par la voie démocratique, notamment avec une victoire du Front National aux élections (complète ou simplement partielle), voire l’hypothèse d’une implosion brutale, est de plus en plus prise au sérieux et même crainte. Il faut donc un sauveur.

Deuxième point: cette hypothèse est d’autant plus crédible que la France n’a pratiqué aucune des réformes nécessaires pour sa modernisation. Le résultat est évident: elle se situe sur un sentier de croissance très bas, avec un chômage élevé, là où ses voisins ont amélioré leur performance macro-économique.

Troisième point: malgré un assouplissement monétaire massif avec des taux bas qui épuisent le rendement du capital, les fondamentaux économiques ne repartent pas durablement. Une explosion systémique rend de plus en plus urgente une réaction forte.

Un Orléans en attendant un Bonaparte

Face à ces périls imminents, la technostructure cherche un libéral contrôlable et docile pour sauver les meubles en nourrissant l’illusion d’une refonte du système. C’est la carte du Philippe Egalité de 1789, de l’orléanisme bon teint, que la France expérimente tous les cinquante ans.

A-t-elle une chance de réussir?

Nous verrons bien, mais je parie plus, à titre personnel, sur un échec faute d’accepter de toucher aux fondamentaux d’un système dégénéré, et sur l’émergence future d’un Bonaparte qui pratiquera les vraies réformes…