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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Faudra-t-il bientôt payer pour les liens hypertextes?

Les liens hypertextes vont-ils devenir payants? C’est ce qui pourrait ressortir du projet de directive européenne sur les droits d’auteur. Le sujet est technique, mais devrait avoir rapidement un impact puissant, s’il devait voir le jour, sur la façon de traiter l’information sur Internet.

Le droit d’auteur, ce serpent de mer

Depuis plusieurs années, la Commission Européenne tente de réglementer les questions de droit d’auteur, mises à mal par la révolution numérique. Les possibilités de duplication numérique sont en effet infinies et bouleversent le droit réservé aux auteurs dans le monde le production matérielle.

À titre d’exemple, Youtube permet de diffuser de façon simple n’importe quelle oeuvre musicale quand l’obligation de recourir à un support matériel limitait forcément cette duplication. Il en est de même pour la presse: l’invention du blog permet de produire de l’information sans limite, quand le support papier supposait des investissements considérables pour y parvenir.

En juillet 2012, le traité ACTA qui visait à réglementer les droits d’auteur au niveau mondial avait capoté, laissant le sujet vierge.

Le sophisme de la Commission Européenne

Obsédée par l’idée de transposer la logique des droits d’auteur (qui sont souvent des droits d’éditeur…) au monde numérique, la Commission Européenne utilise un sophisme discret. Elle part en effet du principe que les méthodes numériques de duplication coûtent moins cher que les méthodes traditionnelles et qu’elles doivent donc être sanctionnées. Mais elle oublie aussi dire que le droit d’auteur, et plus encore les droits de l’éditeur, se justifiaient par l’investissement nécessaire pour mettre l’oeuvre en production.

Avec le livre numérique, quelle est encore la légitimité de l’éditeur? du producteur de musique?

Comment Internet a changé la culture

En réalité, ce sont les conditions générales de production culturelle qui ont changé, et qui modifient en profondeur non seulement la façon dont les auteurs peuvent se rémunérer, mais la notion même d’auteur. Les technocrates de Bruxelles, au lieu de prendre le temps de tirer toutes les conséquences de ces mutations dont nous ne connaissons que le début, semblent très pressés de colmater les brèches pour sauver ce qui peut l’être encore de l’ancien monde.

Des dispositions inapplicables

Dans ces conditions, le projet de directive tel qu’il semble prendre forme, devrait s’attirer les foudres des internautes. Il prévoirait notamment de rendre payants les liens hypertextes:

La proposition la plus caricaturale est celle de créer un nouveau droit voisin au profit des éditeurs de presse, censé leur permettre d’obtenir une meilleure position face aux moteurs de recherche et autres agrégateurs de nouvelles. Cette approche a déjà été tentée en Allemagne et en Espagne, avec des résultats désastreux, mais la Commission persiste dans cette voie et va même encore plus loin avec un droit d’une durée de 20 ans, applicable au-delà des seuls moteurs de recherche, avec des interférences probables sur la liberté de faire des liens hypertexte.

Nous ne sommes pas prêts d’en voir le bout…

CGT: le dur choix entre les humains et les robots

Dès qu’on parle CGT, c’est le nom des « huiles » qui vient à l’esprit. Il y a pourtant un grand intérêt à suivre l’activité de « terrain » de la confédération, dont les prises de position, notamment en entreprise, révèlent des difficultés souvent inattendues.

La CGT à Sévelnord

C’est par exemple le cas à Sévelnord, près de Valenciennes, où Peugeot a annoncé son intention d’investir massivement pour rendre son usine compacte, après y avoir injecté 150 millions pour y produire de nouveaux modèles. En apparence, l’annonce qu’un constructeur place plusieurs dizaines de millions d’euros dans une usine en France, spécialement dans une zone sinistrée par le chômage, devrait constituer une bonne nouvelle.

La CGT y a pourtant vu un danger pour l’emploi, et a doc exprimé son inquiétude face aux intentions du constructeur automobile.

Les syndicats et les gains de productivité

Ce point n’est en fait jamais à oublier: les organisations syndicales ont peur des gains de productivité, tels que ceux que Peugeot s’apprête à réaliser sur son site de Sévelnord. Ils sont en effet synonymes de réduction d’emplois à production constante. Pour les organisations syndicales, il existe donc un postulat syndical caché: une production peu productive est préférable, dans la mesure où elle est plus créatrice d’emplois à court-terme qu’une production optimisée.

Bien entendu, ce calcul n’intègre pas l’effet de destruction d’emplois à long terme, si l’on admet que le gain de productivité confère un avantage concurrentiel qui peut entraîner la disparition à terme des acteurs les moins productifs. Sur ce point, les organisations syndicales ont un arbitrage à rendre: soit défendre un outil peu productif qui produit de l’emploi à court-terme et en détruit à long terme, soit l’inverse.

La CGT chez Peugeot a manifestement rendu cet arbitrage en faveur de l’emploi à court-terme, sans prendre en compte la pérennité de l’outil industriel peu productif à long terme.

Les syndicats et la robotisation

Structurellement, le fait syndical est donc « travaillé » par la question de la robotisation. Celle-ci substitue par définition des machines aux hommes et permet donc d’améliorer la production en supprimant des emplois. Pour le syndicalisme, la robotisation est un phénomène dangereux dès lors que l’arbitrage social est pris en faveur de l’emploi à court terme sans considération des risques durables de suppression d’emplois.

On ne peut évidemment s’empêcher de rapprocher cette logique avec la faiblesse du parc de robots en France (32.000 exemplaires).

La baisse de productivité en France

Assez logiquement, on rappellera ce graphique, tiré d’une note de France Stratégie, sur l’évolution de la productivité en France et aux Etats-Unis depuis 30 ans:

productivité

Les mauvaises langues souligneront que le développement de la « démocratie sociale » en France s’est accompagné d’une forte décrue de la productivité, pendant que nos concurrents, comme les Etats-Unis, profitaient à plein de la révolution technologique et numérique pour gonfler la leur…

Le syndicalisme produit-il de la désindustrialisation?

Dans la mesure où le syndicalisme français exprime son aversion pour la robotisation et pour les gains de productivité, faut-il en déduire qu’il existe un lien intrinsèque entre le fait syndical et la désindustrialisation française? De fait, la rigidité du travail, dont l’action syndicale hostile aux gains de productivité est l’un des éléments, a contribué à la délocalisation des activités industrielles françaises.

Comme toujours, les victoires à court terme dans les dossiers de restructuration, se paient à long terme par des effets d’éviction dont l’effondrement de notre appareil industriel constitue une conséquence directe et immédiate.

Les Républicains sont-ils trop sûrs de gagner?

L’université d’été de La Baule, qui réunit les Républicains agités par leur primaire, donne un spectacle étrange: celui d’une tribu en guerre si sûre de gagner qu’elle passe plus de temps à choisir son chef qu’à se battre contre ses adversaires.

Gagner la primaire ou la présidentielle?

Les Républicains semblent avoir une idée sotte en tête: celle qui veut que le vainqueur de la primaire sera automatiquement le vainqueur de la présidentielle. Comme si le suffrage universel était une étape symbolique, ou une formalité de second ordre.

On comprend bien le calcul sous-jacent à cet état d’esprit. Il part du principe que le candidat des Républicains aura gagné une sorte de ticket automatique pour le second tour. Et, à ce moment-là, de deux choses l’une: soit les Républicains sont face au Front National, et, avec l’appui des voix de la gauche, ils ne feront de Marine Le Pen qu’une bouchée. Soit les Républicains sont face à François Hollande, et, avec les réserves des voix de droit, ils n’en feront qu’une bouchée. Donc, dans tous les cas, l’élection est une partie de plaisir.

L’effet pervers de l’excès de confiance

Pour les Républicains, l’enjeu ne se situe donc pas au mois de mai 2017, mais bien en novembre 2016. Celui qui gagnera ce jour-là aura tout gagné. La véritable bataille n’est pas contre le camp adverse, mais bien contre son propre camp. D’où cette espèce de tombereaux de petites phrases qui visent les hommes et non les idées, et ce sentiment de déchirement permanent entre des personnalités qui se détestent entre elle et qui, par-dessus tout, détestent Nicolas Sarkozy.

C’est le propre de l’excès de confiance: puisque l’élection est gagnée, il faut y être à tout prix.

L’incertitude sondagière

À une époque pas si lointaine, les militants des Républicains s’accordaient pour dire que l’élection à la primaire serait intimement liée à l’état des sondages. Serait élu celui qui, dans les sondages, aurait le plus de chances d’être élu président de la République. Malheureusement, les sondages sont incertains, et les Français donnent autant de chances à Juppé qu’à Sarkozy. Les Républicains n’éviteront donc pas les mauvais coups entre eux, et ils ne pourront compter sur les sondages pour leur éviter un combat des chefs.

Les arguments sous et sur la ceinture de François Fillon

D’où les arguments sous la ceinture de François Fillon, qui a épinglé les justiciables candidats à la Présidence. Ce va-tout vise autant Nicolas Sarkozy qu’Alain Juppé. La manoeuvre est un peu rustique, mais elle pourrait produire son effet. Toujours est-il que Fillon a refait une partie de son retard, et présente aujourd’hui le programme économique le plus libéral de tous les candidats. Rien n’exclut donc qu’il ne parvienne à surprendre, au moins en partie, ses adversaires.

Sarkozy plus que jamais bonapartisé

Reste que Sarkozy inquiète le plus ses rivaux et concentre le feu de leurs critiques. Cette convergence est suprêmement contre-productive. Il y a, dans Sarkozy, un profond relent de bonapartisme que cette solitude met en exergue. Les Républicains voudraient forger une légende, ils voudraient donner l’impression d’un destin unique, d’une réussite seul contre tous, qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Et Sarkozy leur devra sans doute une fière chandelle, car l’intensité des petites phrases, des allusions, des critiques dont il est l’objet font d’eux ses meilleurs ennemis et ses plus fidèles alliés.

Ce n’est pas tant que Sarkozy ait besoin de Juppé et compagnie pour gagner. En revanche, il a besoin d’eux pour reprendre les habits de l’hyper-présidence, avant même d’être élu. Il a besoin de ce feu nourri pour donner la pleine dimension de sa bestialité électorale.

De là à penser que le vainqueur de la primaire sera automatiquement élu, il y a un gouffre que les Républicains franchiront seuls.

Protection du consommateur ou normes déloyales?

La protection du consommateur constitue l’un des manthra de la réglementation commerciale. Quelques normes montrent toutefois que cette divinité contemporaine peut cacher bien des arrangements avec la libre concurrence, et même quelques intentions nuisibles…

Protéger les mangeurs de viande ou les éleveurs?

La question de la réglementation en matière de viande constitue un bon exemple de l’enjeu essentiel que la protection du consommateur représente pour certaines filières.

On lira, sur le dernier numéro de « Culture viande » (l’organe de la filière viande en France), ce texte éloquent sur la façon dont la France prépare sa réglementation:

Après la publication, le 21 août 2016, du décret relatif à l’indication de l’origine du lait et des viandes utilisés en tant qu’ingrédient, le groupe de concertation s’est réuni ce 30 août 2016 au Ministère de l’Agriculture. L’objectif de cette rencontre était de préciser les modalités d’application du texte et de définir le pourcentage minimum d’incorporation des viandes et du lait dans les denrées alimentaires. Les administrations, Ministère de l’Agriculture et DGCCRF ont apporté des clarifications mais des points restent à valider (…)

Les consommateurs ont rarement conscience du processus d’influence qui précède l’élaboration des normes techniques.

En l’espèce, par exemple, la filière viande en France souhaite une réglementation qui permette au consommateur de choisir facilement de la viande française dans les produits en vente. Les pouvoirs publics n’arbitrent donc pas les règles de protection des consommateurs en prenant seulement en considération cette protection, mais en y ajoutant une stratégie industrielle destinée à favoriser tel ou tel acteur.

S’agissant de l’agriculture française, cette prise en compte est plutôt positive. En revanche, sur des sujets plus « scabreux », l’opinion publique peut se sentir lésée.

La question du glyphosate

Au hasard, la question du glyphosate soulève le même problème: comment arbitrer entre les argumentations industrielles et la protection du consommateur?

Fin juin, la Commission Européenne a réautorisé pour 18 mois cet herbicide accusé d’être un perturbateur endocrinien cancérigène. La décision a fait l’objet d’un débat très politique et très polémique. Selon le site EurActiv,Vytenis Andriukaitis, le commissaire européen en charge du dossier (santé), a ordonné au lobby du glyphosate de donner accès à ses études médicales sur le sujet aux associations de défense des consommateurs.

Pour ce faire, Monsanto a monté une « salle de lecture » où les associations ont pu consulter les documents sans pouvoir les emporter avec elles. Cette technique, critiquée par Greenpeace, vise à protéger les informations confidentielles des entreprises concernées. On ajoutera qu’un règlement européen autorise à « expurger » une partie des documents.

Comment la réglementation sur le glyphosate est préparée

La question du glyphosate éclaire la façon dont les décisions publiques sont prises (en l’espèce celles de la Commission Européenne). Les fonctionnaires en charge des dossiers ont, face à eux, des structures d’influence financées par les entreprises bénéficiaires des autorisations. S’agissant du glyphosate, ce groupe s’appelle le Glyphosate Task Force (GTF). Il représente, auprès des pouvoirs publics, les intérêts des entreprises concernées par le glyphosate. On y trouve Monsanto, bien entendu, mais aussi des acteurs du secteur moins connus comme la Société Financière de Pontarlier, spécialisée dans le commerce de gros en produits chimiques.

C’est à partir des études produites par ces lobbies que la Commission prend sa décision. Elle entend dans le même temps les associations qui luttent contre les produits en question.

Quelle est la place réelle de l’intérêt du consommateur dans ces décisions finales? Chacun se forgera son opinion sur le sujet. Il n’en reste pas moins que les industriels ont l’occasion de faire valoir leurs arguments.

La question des PRIIPs

Le dossier des « packaged retail and insurance-based investment products » ou PRIIPs donne une illustration parfaite de la façon dont certains acteurs des marchés peuvent utiliser la réglementation en faveur de la protection des consommateurs pour modifier l’état du marché et de la concurrence dans le secteur concerné. Dans la pratique, les PRIIPs regroupent tous les produits financiers « packagés ». La Commission Européenne a souhaité améliorer la protection du consommateur sur ce marché.

Manifestement, certains acteurs ont poussé le vice jusqu’à rendre l’information du consommateur si complexe que plus aucun client ne pourrait comprendre les brochures obligatoires. Pour la première fois dans l’histoire du Parlement européen, la commission monétaire et financière a voté contre les standards techniques proposés par la Commission. L’objectif affiché ici est de simplifier l’information au consommateur pour éviter que ce marché ne devienne opaque et que les consommateurs s’en détournent.

Preuve est faite qu’un excès d’information peut tuer l’information, et qu’un excès de protection du consommateur peut tuer la consommation.

Calais et la burkini, ou le foutage de gueule anglo-saxon

Hier, Bernard Cazeneuve a annoncé le démantèlement de la « jungle de Calais ». Aujourd’hui, le New York Times se livre à une impressionnante entreprise de désinformation et de « French bashing » en donnant une vision mensongère de la question du voile et de la burkini en France. Et soudain, on a envie de rappeler quelques vérités basiques à nos amis anglo-saxons, qui semblent pris d’une très arrogante fièvre bo-bo, à nous donner des leçons d’humanité alors qu’ils sont aujourd’hui les premiers producteurs de racisme anti-musulman dans le monde.

Quand le New York Times désinforme

Je relèverai quand même quelques points dans l’article du New York Times qui laissent totalement rêveurs sur la visée politique d’un article publié en une. Je prends quelques citations du texte:

On m’insulte, me crache dessus (littéralement) tous les jours dans le métro, le bus, mon école. (…) J’ai peur un jour de porter une lune jaune sur mes habits, comme l’étoile de David pour les Juifs il n’y a pas si longtemps.

Charlotte Monnier, 23 ans, Toulouse. Étudiante en architecture.

Voilà le genre de considération extravagante qui laisse perplexe. La lecture de ce témoignage totalement bidonné laisse évidemment croire qu’une femme qui porte le voile dans la rue subit quotidiennement des crachats et de mauvais traitements… Quand à la question de l’étoile jaune, on s’amusera de la lire présentée de la sorte, puisque l’étoile jaune visait à donner une preuve vestimentaire de l’appartenance à une religion, ce qui est exactement le cas du voile.

Personnellement, je suis scandalisée que les chiens aient plus de droits que des femmes voilées.

Samia Fekih, 36 ans, Paris. Chef de projet numérique.

Là encore, la mise en exergue de cette considération est hallucinante et n’a qu’un objectif: jeter de l’huile sur le feu.

Être musulmane en France, c’est vivre dans un régime d’apartheid dont l’interdiction de plage n’est que le dernier avatar. … Je crois que les femmes françaises musulmanes seraient fondées à demander l’asile aux USA, par exemple, tant les persécutions que nous subissons sont nombreuses.

Karima Mondon, 37 ans, professeur de français.

Euh, comment dire? L’apartheid et les USA… Le New York Times se moque de nous ou quoi?

Je laisse mes lecteurs se forger leur propre idée sur le grotesque article du New York Times, dont l’objectif n’est évidemment pas d’informer mais de promouvoir la conception communautariste des relations humaines (au nom, bien sûr, de la lutte contre l’apartheid).

Quelques rappels sur les Etats-Unis et l’Islam

Faut-il rappeler ici la relation binaire que les Etats-Unis ont construite avec l’Islam depuis les attentats du 11 septembre? Entre l’invasion de l’Afghanistan, puis celle de l’Irak, qui ont produit des chaos successifs dont l’Etat islamique est l’une des conséquences durables, on s’esclaffe en lisant, sous la plume de journalistes anglo-saxons, des attaques directes sur l’islamophobie régnant en France.

Mais, s’agissant de « l’Islam intérieur », l’attitude des Américains mérite aussi quelques mentions dont le New York Times pourrait faire un utile rappel.

Par exemple, les services de sécurité américains se sont livrés à des arrestations arbitraires bien plus liberticides qu’en France, et la justice américaine a tout fait pour les ignorer. Abdullah al-Kidd a par exemple mis douze ans pour obtenir une indemnisation réparant son arrestation arbitraire en 2003, soit deux ans après les attentats.

Par exemple, Donald Trump a pu être investi candidat républicain en ayant tenu des propos extrêmement durs sur les Musulmans. Les Musulmans américains considèrent d’ailleurs que la discrimination qu’ils subissent du fait de leur appartenance religieuse s’est aggravée depuis 10 ans.

On restera donc tout à fait perplexe, redisons-le, sur les visées politiques de l’opération menée par le NYT quand la situation des Musulmans aux Etats-Unis semble infiniment plus critique.

L’affaire de Calais

Mais le plus grotesque, dans les prises de position anglo-saxonnes, vient probablement de Grande-Bretagne. Que n’avons-nous lu, dans la presse britannique, complaisamment relayé par les bobos français, sur l’interdiction de la burkini? Les mêmes qui trouvent d’opportuns amis de l’autre côté de la Manche pour dire du bien de la burkini et de toutes les formes contemporaines d’oppression de la femme, sont aussi les premiers à s’indigner du démantèlement du camp de Calais (oubliant de dire que Calais, ville économiquement sinistrée, est la première victime de ce campement illégal).

Pourtant, faut-il rappeler (là encore, une énième évidence sur la générosité de la France passée à la trappe par les anglo-saxons et leurs relais français) que si le camp de Calais existe, c’est d’abord parce que la Grande-Bretagne a une politique d’immigration beaucoup plus restrictive que la nôtre vis-à-vis des migrants musulmans. On trouve, à Calais, beaucoup d’Afghans, de Syriens, de Somaliens (tous en position de demander l’asile en Angleterre), dont les anglo-saxons donneurs de leçons ne veulent surtout pas.

Faut-il aussi rappeler qu’il y a deux mois les Anglais ont majoritairement opté pour la sortie de l’Union Européenne, notamment du fait de la politique migratoire de celle-ci?

Et ces gens qui veulent rester sur leur île et exportent sur le continent la tâche ingrate de les protéger contre des vagues musulmanes indésirables viennent nous expliquer aujourd’hui comment nous devons régir nos relations avec le monde musulman?

Mais de qui se moquent-ils?

Une offensive politique qui ne dit pas son nom

Les Anglo-Saxons seraient mieux inspirés d’expliquer leur visée politique profonde. La France se nourrit en effet d’une conception de la nation fondée sur la théorie du creuset. Les gens vivent ensemble et s’intègrent à une identité commune qui n’a rien à voir avec le melting pot anglo-saxon. Cette vision-là de la nation exaspère les Anglo-Saxons parce qu’elle est productrice d’effets en série, comme une résistance profonde de la France au marché anglo-saxon mondialisé.

C’est pour diluer la résistance française à ce grand marché intégré que les Etats-Unis, comme la Grande-Bretagne, instrumentalisent la question de l’Islam. Tout ce qui peut affaiblir la nation française est bon pour le monde anglo-saxon. Il est navrant de voir dans quelle proportion ce sont les prétendus amis du prolétariat en France qui se font les plus grands complices de cette lutte contre le capitalisme anglo-saxon.

TAFTA: le rétropédalage d’Ayrault… un de plus

Article mis à jour à 22h

Les politiques de libre-échange ont-elles vécu? Le prétendu plaidoyer français en faveur de l’arrêt des négociations avec les Etats-Unis pour le traité transatlantique peut le laisser croire. Mais la réalité est un peu plus complexe… et opaque, de telle sorte que la fin des grands traités n’est pas encore pour demain. Jean-Marc Ayrault vient de la confirmer

Pourquoi la France s’attaque au TAFTA

On sait désormais pourquoi la France demande officiellement la fin des négociations sur le TAFTA: l’accord ne sera pas signé avant le départ d’Obama, et le ou la successeur(e) de celui-ci voudra probablement imprimer sa marque au texte. Les discussions auront lieu durant la campagne des présidentielles en France. Au cas où François Hollande parviendrait à être candidat, il n’a évidemment pas envie de devoir traiter ce sujet symbolique. De bonne guerre, il propose donc une interruption des négociations de façon pour ainsi dire préventive.

Le rétropédalage de Jean-Marc Ayrault

Toutefois, ce vendredi, en visite en Slovaquie, Jean-Marc Ayrault est revenu sur les annonces de François Hollande et les a démenties. Ayrault en a d’ailleurs profité pour dire du bien du traité avec le Canada, comme ses amis allemands. L’annonce de la fin du TAFTA ressemble donc à un enfumage suprême.

L’Allemagne n’a pas dit son dernier mot

Toujours officiellement, le vice-chancelier allemand Siegmar Gabriel, social-démocrate, soutient la demande française en expliquant urbi et orbi que le traité transatlantique est mort. Ce petit coup de pouce entre sociaux-démocrates est bien sympathique et fait chaud au coeur. Il n’ébranle néanmoins pas la détermination de la Chancelière Merkel, qui continue à dire plein de bien de ce texte:

«Il est dans notre intérêt de ne pas rétrograder derrière d’autres régions du monde, comme par exemple les régions asiatiques qui ont déjà conclu un tel accord avec les Etats-Unis», avant de poursuivre : «je pense qu’un tel accord offre des chances de créations d’emplois pour nous et nous avons besoin d’emplois de façon urgente en Europe».

L’ambiguïté de Sigmar Gabriel

Non seulement l’Allemagne n’a pas vraiment renoncé au TAFTA, mais le même Sigmar Gabriel qui a prêté un renfort à la France sur ce sujet, prend une position totalement inverse sur le traité UE-Canada qui lui vaut, en Allemagne, le surnom de « Zigzag-politicien ». Il ne faudrait pas imaginer que le ralliement de Gabriel à la position française s’inspire d’un renoncement au libre-échange (pas plus que la position socialiste en France d’ailleurs). Elle est juste un élément de circonstance qui ne touche pas « au coeur » des objectifs commerciaux européens.

La lutte contre le traité canadien commence

Précisément, sur ce petit frère du traité transatlantique qu’est le CETA (accord Europe-Canada), l’engouement du gouvernement profond européen reste le même. Et ce n’est pas l’action de groupe menée en Allemagne, devant la Cour de Karlsruhe, ni les revendications des agriculteurs, qui vont arrêter le mouvement. Artis Pabriks, député démocrate-chrétien letton en charge du dossier au Parlement européen, vient de l‘expliquer clairement:

L’accord économique et commercial global est un accord négocié entre le Canada et l’Union européenne très complet et extrêmement moderne. Il constitue un exemple pour de futurs accords commerciaux et repose sur une compréhension entre des partenaires qui partagent de nombreuses valeurs.

Le libre-échange, un credo inusable

Contrairement à une idée répandue, l’inspiration libre-échangiste n’a donc pas quitté l’Europe, et beaucoup de ses décideurs continuent à promouvoir de grands accords commerciaux inter-régionaux qui permettent d’intensifier les échanges entre sphères multilatérales. Croire à un reflux durable du libre-échange est donc un enfumage dans les grandes largeurs.

Mais de quel libre-échange parlons-nous?

En revanche, le problème est de savoir de quoi on parle au juste quand on évoque la notion de libre-échange aujourd’hui. Dans la pratique, les accords qui sont négociés visent à faciliter les échanges de biens et de marchandise, mais ils excluent systématiquement la libre circulation des personnes. Nous sommes donc loin de l’esprit des physiocrates, et en particulier de François Quesnay, qui posaient un principe général de libre circulation. Autrement dit, le libre échange n’est certainement pas une doctrine de la libre circulation.

La mort de Schengen et le libre-échange

On remarquera d’ailleurs que la première mort du TTIP vient d’u phénomène totalement extérieur: la montée du terrorisme international, favorisée par la « crise des réfugiés », a mis un terme à toute forme de candeur sur la question de la libre circulation des personnes. Sur ce point, le libre-échange tel qu’on a pu l’entendre avant les années 70, est bien mort. Mais on évitera de dire la même chose des autres aspects de cette doctrine économique, encore très structurante pour l’Europe.

« Merci Macron! », le nouveau safari movie électoral

Emmanuel Macron s’est fendu d’un sidérant passage à Châlons-en-Champagne, la ville de Benoist Apparu. À écouter ses malheureux propos sur place, on comprend quelle image il va dévoiler de lui durant cette année électorale: celle d’un banquier parisien méprisant visitant ses pauvres et ses paysans dans une calèche de luxe!

De « Merci patron! » à « Merci Macron! »

On se souvient du film de François Ruffin, le gauchiste des beaux quartiers, ami de Frédéric Lordon et de toute la clique des âmes bienpensantes qui aiment les pauvres, « Merci patron! », qui a régalé tant de bobos dans feue la Nuit Debout. Ce film, sous couvert de dénoncer le capitalisme, s’offrait un safari chez les pauvres Ch’tis, avec le voyeurisme digne d’un directeur commercial de province qui a gagné le voyage annuel en Namibie offert au meilleur vendeur de la boîte.

Avec Emmanuel Macron, ce n’est pas un safari social qui commence, mais un safari électoral: je m’en vais voir les Français dans leurs parcs naturels pour me divertir et leur dire de bonnes paroles qui me rapporteront des voix et de la popularité.

Macron veut voir de vraies gens

Le banquier de chez Rothschild a donc décrypté pour la presse le sens de son escapade à Châlons-en-Champagne (1h30 de Paris…):

 

On n’aurait pas dit mieux: je viens voir comment les Français vivent. Il ne lui manquait que le chapeau colonial et le fusil à bouchon pour faire plus vrai que nature.

Le mépris social: un art qui se cultive

On remarquera quand même le talent avec lequel Macron parvient à camper son personnage d’aristocrate en visite sur ses terres. Car, en une phrase et une image, il parvient à composer une sorte de fragrance parfaite où se retrouvent toutes les essences du mépris social français depuis plusieurs siècles.

On écoute Macron et c’est à la fois le châtelain qui vit à Passy et se rend au castel pour les vacances, debout sur son carrosse, le haut-de-forme sur la tête, arrivant à la messe devant des paysans qui baissent la tête, mais aussi le Tartarin de Tarascon qui veut voir la mer de glace pour la raconter à ses invités de retour chez lui, c’est le président Duvalier traversant les faubourgs de Port-au-Prince dans une limousine regorgeant de billets qui s’éparpillent dans les rues, c’est Giscard jouant de l’accordéon devant un éboueur africain, c’est la bête de foire transformée en enjeu électoral, sans que l’on ne sache plus qui joue le rôle de la bête.

Tout cela en un seul homme aussi jeune, pardi… un talent n’est pas donné à tout le monde.

Macron est-il son meilleur ennemi?

La campagne électorale est décidément un exercice redoutable. Elle oblige les candidats à s’exprimer malgré eux. Elle ne se limite pas à des discours, bien au contraire. Elle donne à voir, elle dévoile l’homme (ou la femme), elle le montre plus qu’elle ne le laisse dire. Elle n’est pas affaire d’intelligence, mais de présence.

Encore une ou deux apparitions de cet acabit pour Emmanuel Macron, et il suscitera chez les Français la haine viscérale qu’ils nourrissent de façon grandissante pour l’élite incompétente qui les dirige et les a ruinés. Peut-être même Macron parviendra-t-il à en incarner le substrat.

Pourquoi Sarkozy n’est pas soluble dans le MEDEF

Le passage de Nicolas Sarkozy à l’université du MEDEF n’est pas passé inaperçu. Organisé de façon baroque, il appelait forcément à un bras d’honneur décomplexé de la part de l’ancien Président de la République. L’assistance n’a pas été déçue: Nicolas Sarkozy, qui planchait sous un chapiteau dédié à Malakoff Médéric, dont son frère vient d’être écarté de la direction générale (encore une faute de communication du MEDEF), est arrivé en retard et s’est octroyé deux fois plus de temps de parole que les autres candidats à la primaire des Républicains.

Une fois de plus, donc, la relation entre Nicolas Sarkozy et les patrons se donne dans ce qu’elle a de complexe et de malentendu.

Les promesses fiscales de Sarkozy

Comme ses rivaux, Sarkozy s’est livré à une série de promesses fiscales, dont la suppression de l’ISF, qui, comme d’habitude, n’engagent que ceux qui les entendent. Sur ce point, il ne se distingue guère de la moyenne en vigueur chez les Républicains. C’est à peine si la surenchère entre les uns et les autres permet de distinguer les programmes. On dira de même sur la suppression des postes de fonctionnaires, chiffrée à 300.000 chez Sarkozy.

Sur tous ces points, les patrons, comme les autres, demandent à voir tant les différents quinquennats qui se succèdent depuis 2002 ont montré la distance entre la coupe et les lèvres.

Sarkozy et le droit du travail

Sarkozy, durant son intervention de 40 minutes, a par ailleurs fait diverses annonces en matière de droit du travail. Il a reparlé des 37 heures payées 37, une solution qui tranche avec celle de ses concurrents, qui proposent un maintien salarial. Il a aussi remis le couvert sur la défiscalisation des heures supplémentaires. Il a vanté les vertus du referendum d’entreprise.

On fera volontiers crédit à Nicolas Sarkozy d’être le plus au fait et le plus volontaire sur ces questions parmi ses rivaux, mêe si François Fillon se déclare le plus libéral.

Sarkozy et le paritarisme

L’originalité de Sarkozy tient à un autre sujet: la place des partenaires sociaux dans l’élaboration des normes sociales. Pour les défenseurs de la démocratie sociale, cette place doit être essentielle. Pour Sarkozy, elle doit être réduite à néant. On retrouve ici les critiques adressées aux « corps intermédiaires » durant sa campagne électorale de 2012.


Sarkozy au Medef sur les syndicats : « Le paritarisme, c’est l’autre mot de l’immobilisme »

Un morceau de bravoure au MEDEF

Pour le MEDEF, ce discours est évidemment complexe à soutenir. La fonction fondamentale du MEDEF consiste en effet à gérer le paritarisme, et c’est grâce aux fonds du paritarisme que le MEDEF est financé. Certes, il est souvent de bon ton avenue Bosquet de dire pis-que-pendre du monde syndical. Il n’en reste pas moins que le MEDEF constitue, avec la CFDT, le principal partenaire social du gouvernement. Le discours de Nicolas Sarkozy n’annonce donc rien de bon pour lui à moyen ou long terme.

Vieilles fâcheries

Nicolas Sarkozy est le seul candidat de droite qui ose se prendre le paritarisme de front. On lui en saura gré. Mais il est à remarquer que cette posture relève chez lui d’une certaine constance… Durant son quinquennat, Sarkozy avait déjà noué des relations complexes avec Laurence Parisot, la protégée de Michel Pébereau. Le Président rêvait alors d’obtenir du MEDEF de grands accords interprofessionnels permettant de dynamiter les 35 heures.

Il faut donc ici comprendre que la position de Nicolas Sarkozy n’est pas de pure circonstance. Elle découle d’un substrat idéologique d’essence bonapartiste où la norme sociale ne peut émaner de corps intermédiaires qui imposeraient leur propre logique.

Les patrons face au bonapartisme

Il est intéressant de voir le scepticisme profond du patronat français face à cette modernité relativement anglo-saxonne. Peu de dirigeants d’entreprise, en France, apprécient l’idée d’un capitalisme directement organisé par des accords d’entreprise dans un cadre global fixé par la loi. Beaucoup lui préfèrent les couches de corporatisme actuel, avec une forte intervention de l’Etat dans les négociations.

Mais peut-être la France a-t-elle le patronat le moins libéral du monde.

Apple et le gouvernement profond en guerre contre les nations

L’affaire Apple – c’est-à-dire celle d’un modèle industriel transnational fondé sur l’évasion fiscale, en dit brutalement très long sur les véritables clivage structurants de l’Occident contemporain. Au-delà de l’anecdote, ce billet propose donc un décryptage du lien structurel entre la géopolitique de l’Occident et l’émergence de son nouveau modèle économique.

Apple et l’émergence des sociétés transnationales

D’Apple, on ne dira pas qu’il s’agit d’une société multinationale, mais bien d’une société transnationale. En effet, comme l’a montré l’enquête de l’ancien sénateur démocrate Carl Levin, Apple, comme bien d’autres, fonctionne à partir d’une cascade de sièges fantômes dont l’objectif est de permettre une optimisation fiscale, expression pudique qui cache l’évitement fiscal complet. Apple n’est donc pas une entreprise multinationale, mais une entreprise qui est sortie du cercle des nations et ne participe pas à l’effort de financement des dépenses publiques grâce auxquelles elle peut dégager des profits.

Apple et l’Europe

Grâce à l’enquête de Carl Levin, la Commission Européenne a pu mener sa propre enquête (ouverte en avril 2014) sur les pratiques fiscales d’Apple. La Commission sait désormais que le montage d’Apple en Irlande a permis au géant transnational de limiter son taux d’imposition à 0,005% en 2014, après avoir payé 1% seulement d’impôt sur ses bénéfices en 2013. Ces taux, qui laisseront rêveurs plus d’un entrepreneur, expliquent le « redressement » dont Apple fait l’objet aujourd’hui. Le montage est décrit ci-dessous par la Commission:

Apple

Apple et les tax rulings

Pour parvenir à échapper à peu près complètement à l’impôt sur les bénéfices, Apple bénéficie d’un système dit de tax ruling, c’est-à-dire de dérogations fiscales dont la validité juridique, notamment au vu du droit communautaire, est au coeur de l’enquête. En demandant le remboursement de 13 milliards d’euros (Apple détiendrait 181 milliards hors des USA), la Commission glisse donc l’idée que le processus fiscal mis en oeuvre en Irlande n’est pas conforme au droit de l’Union.

Le tax ruling en Europe

L’Irlande n’est évidemment pas le seul Etat à pratiquer ce système, qui consiste à baisser artificiellement ses taux d’imposition pour attirer les sièges sociaux des transnationales. Jean-Claude Juncker, qui porte le fer contre le dumping fiscal en Europe, a lui-même été l’artisan d’un système qui a permis au Luxembourg d’accueillir énormément de sièges fantômes, et qui avait fait l’objet d’une campagne de presse peu de temps après son accession à la présidence de la Commission. Les Pays-Bas et la Grande-Bretagne ont également mis en place, sur certains segments comme l’innovation ou la recherche et développement, une fiscalité concurrentielle.

Comprendre le tax ruling

Le tax ruling donne un bon exemple de la logique de passager clandestin dans un ensemble multilatéral qui devrait être porté par un esprit de coopération. En principe, tous les membres d’un ensemble multilatéral comme l’Union Européenne devraient coordonner leurs pratiques pour ne pas se livrer de concurrence déloyale et pour favoriser la réussite collective (ce qui n’exclut pas une division continentale du travail). L’exemple d’Apple et de l’Irlande montre que certains préfèrent tirer le meilleur profit du système collectif en minimisant leurs coûts de coordination et de participation. Le tax ruling constitue l’un des formes de cette logique de passager clandestin qui pousse certains à optimiser leur profit individuel au détriment du profit collectif.

Les enquêtes de la Commission en cours

Plusieurs enquêtes sont en cours pour « débusquer » les passagers clandestins. Si Apple est le cas le plus emblématique, on notera qu’au Luxembourg, la Commission demande un redressement de 20 à 30 millions d’euros contre Fiat. En Belgique, la Commission estime que 35 entreprises transnationales (dont BASF, Proximus, BP) doivent 700 millions d’euros. Aux Pays-Bas, Starbuck est également sous le coup d’une enquête.

Que cache l’idéologie européiste?

Rétrospectivement, et au vu des éléments ci-dessus, on comprend mieux pourquoi l’Union Européenne est devenue une sorte de croyance fétichiste pour le gouvernement profond. Au-delà du bla-bla sur l’Europe qui garantit la paix et la prospérité, il apparaît de plus en plus clairement que l’édifice communautaire a d’abord permis, par sa porosité et sa capacité à fabriquer des passagers clandestins, à exonérer des profits colossaux de tout impôt digne de ce nom. Derrière les hymnes à la joie candides, c’est donc à une entreprise de prédation et de fraude massive que les membres du gouvernement profond font allusion lorsqu’ils vantent les mérites de l’Europe.

1991, année de la mort de l’Europe

La construction communautaire a-t-elle toujours été le faux nez de cette entreprise de passagers clandestins? Probablement pas, et une étude précise permettrait sans doute de dater historiquement le moment où l’idéal du traité de Rome s’est transformé en grande blanchisserie pour fraudeur fiscal. Dans le cas de l’Irlande, le tax ruling date de 1991. Dans le cas du Luxembourg, la pratique daterait du début des années 2000. C’est donc dans la décennie 90, celle du traité de Maastricht et celle de l’affirmation prussienne, que l’Europe a fait sa mue officielle pour devenir un nid à passagers clandestins.

Entreprises transnationales et institutions multilatérales

On notera avec intérêt qu’Apple, comme d’autres, ont choisi l’Europe comme pivot de leurs forfaits. Pendant ce temps, le fisc américain a officiellement renoncé à récupérer les sommes que l’entreprise transnationale aurait pu payer sur son sol. Ce système en dit long sur la mécanique qui se met en oeuvre dans une sorte de division internationale, voire mondiale, de la fiscalité. Aux Etats-Unis la fonction de portage salarial, qui permet d’attirer sur le sol américain une masse d’ingénieurs capables de produire de l’innovation disruptive. A l’Europe la fonction d’intermédiaire fiscal vers les paradis des Caraïbes.

Structurellement, l’institution multilatérale est donc devenue la meilleure amie de la transnationalisation des entreprises.

Réinventer un projet européen

De cette première analyse succincte, nous pouvons mieux comprendre aujourd’hui l’engouement des élites européennes pour le projet communautaire, et leur obsession à l’imposer malgré les referendums populaires qui l’ont condamné. L’enjeu de l’Union européenne est d’organiser une grande plate-forme qui permet les échanges dans un marché de 500 millions de consommateurs dominée par l’Allemagne, pendant que les trous dans la raquette réglementaire permettent aux grandes entreprises transnationales d’assurer leur développement sans contribuer à la prospérité collective.

On comprend mieux l’angoisse du gouvernement profond après le Brexit.

Pour réparer l’image déchirée de l’Union, quel est le projet désormais en vigueur? parce qu’après tout la bonne vieille nation reste le meilleur rempart contre la paupérisation inéluctable dont la transnationalisation des entreprises est la cause structurelle.

Le créateur du RSI soutient Macron

Macron est à peine sorti de Bercy et n’est pas encore candidat à l’Elysée que, déjà, les thuriféraires se précipitent pour monter dans un train qu’ils espèrent prometteur! C’est le supermercato de la présidentielle qui veut cela: partir assez tôt pour ne pas paraître un résistant de la 25è heure, mais ne pas partir trop tôt quand même, car il ne faudrait pas se griller pour rien.

Dutreil soutient Macron

Dans cette course au minutage complexe, les entrepreneurs apprécieront une première incongruité à sa juste valeur: Macron a d’ores et déjà recueilli le soutien de l’ancien ministre raffarinien Renaud Dutreil, créateur, avec son ami Philippe Bas, lui aussi ministre de cette époque reculée, du RSI. Les deux compères, accessoirement conseillers d’Etat, sont des adeptes du « jardin à la française« , dont la logique profonde consiste à supprimer la concurrence « émiettée » au profit de quelques grands acteurs.

Dutreil, un soutien embarrassant?

Pour Emmanuel Macron, ce ralliement de droite déjà acté depuis juillet constituera rapidement un handicap. Dutreil, admirateur du jardin à la française, a oeuvré un temps à New York pour LVMH. Si certains cherchent des arguments pour étayer l’idée que Macron est le candidat des riches, Dutreil les leur sert sur un plateau. On ajoutera que l’épouse de Renaud Dutreil a attaqué les Wendel en 2012 après avoir contourné l’impôt dans un plan d’intéressement de 324 millions d’euros. Elle n’était pas seule à en profiter… mais là encore, les faits, qui sont têtus, risquent de ne pas profiter à Macron dans une hypothétique course à l’Elysée.

Bientôt le soutien d’Henri de Castries?

Macron devrait prochainement bénéficier d’un autre soutien officiel: celui d’Henri de Castries, ancien président d’Axa, dont il se murmure depuis plusieurs mois qu’il a démissionné pour soutenir son poulain. Pour mémoire, Henri de Castries est un ancien de la promotion Voltaire, et personne ne peut soutenir avoir entendu dans sa bouche des propos flatteurs pour François Hollande. En outre, Axa est le grand financeur de l’Institut Montaigne, le think tank dont l’épouse du directeur Laurent Bigorgne fut la première à héberger le mouvement de Macron…

Macron soutenu par Gérard Collomb

Pour l’heure, le soutien le plus actif de Macron n’est autre que le maire de Lyon, Gérard Collomb. Âgé de 70 ans, celui-ci fut pendant quelques années enseignant en lettres avant d’entamer une carrière politique qu’il n’a plus quittée. Là encore, Macron devra s’appuyer sur cet embarrassant soutien qui n’incarne ni une autre façon de faire de la politique, ni un renouvellement des générations, et qui peinera à combler l’image très élitiste qui lui colle à la peau.

Macron et le gouvernement profond

Macron pourra donc compter sur le soutien actif du gouvernement profond pour faire campagne. Grâce à ces petits artifices, il devrait obtenir une bonne couverture médiatique et bien occuper l’aile droite de François Hollande. En revanche, cette facilité pourrait lui coûter cher en termes d’images: elle constituera un pain béni pour tous ceux qui voudront voir un lui un candidat fabriqué de toutes pièces (ou presque) pour maintenir debout un système à l’agonie, moyennant un peu de chirurgie esthétique.