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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Les Roms, ces victimes de l’Europe technocratique

Les polémiques autour de la question Rom brisent avec une vitesse fulgurante les tabous que l’idéologie eurocrate avait dissimulés.

Il fallait bien que, tôt ou tard, cette polémique éclatât sous la gauche. Car, si les expulsions massives de Roms ont commencé en France en 2010 (sans cesser depuis…), des signaux faibles – mais efficaces – prouvaient jour après jour, et prouvent encore, que le gouvernement ne contrôle rien sur ce sujet.

Premier signal faible: je me souviens d’avoir visité en début d’année la petite ville de Riom, au nord de Clermont-Ferrand. Cette ville sans histoire (chef-lieu d’arrondissement tout de même) est ceinturée par plusieurs camps, dont au moins un est un bidonville repoussant, à la lisière de l’autoroute. Pour que nos villes ancestrales et proprettes soient le réceptacle d’espaces aussi régressifs (des terrains couverts de boues, où se mêlent ferrailles, caravanes défoncées et enfants en haillons), il faut bien que nous ayons franchi un cap dans un quelque chose (chacun a son idée sur quoi) qui n’est plus ni acceptable ni gérable.

Deuxième signal faible: la place de la République à Paris. Chaque soir, elle accueille des familles Roms qui dorment à même le sol, avec leurs bébés, leurs enfants en bas âge, qui s’abritent comme elles le peuvent du froid et de la pluie. C’est une pitié d’accrocher le regard de ces mamans aux abois, qui prennent dans leurs bras, protègent comme elles le peuvent, ces enfants parfois à peine nés et déjà broyés par les vicissitudes.

J’aborde délibérément la question Rom sous l’angle humain et sensible, car je constate avec effroi qu’une fois de plus notre élite dirigeante aime bien évoquer les questions sans dire aux Français la complexité des problèmes en apparence stratosphériques dont ils débattent sous l’oeil complaisant des caméras officielles.

D’un côté, une frange des décideurs parle d’une minorité qui ne peut être intégrée. D’un autre côté, une autre frange parle d’une minorité à protéger. Je suis pour ma part convaincu que la question Rom, c’est d’abord la confrontation de deux souffrances immédiates: celle d’un nombre grandissant de Français qui se serrent la ceinture et supportent mal la présence d’une minorité soupçonnée et parfois convaincue de franchir les limites de la légalité, et celle d’une minorité venue de nulle part et en route pour on ne sait où, dont personne ne veut, et qui paraît l’actrice idéale pour jouer le rôle du bouc-émissaire en temps de crise.

Que la confrontation de ces souffrances donne lieu à une prise de position partisane de nos décideurs (les uns étant pour l’expulsion des Roms, les autres contre), sans qu’aucune solution conciliable avec les idéaux humanistes affichés par l’Europe n’émerge, en dit long, au passage, sur le naufrage politique auquel nous assistons en France. Car, répétons-le, nos élus ne sont pas grassement payés pour suivre l’opinion ou mettre en scène leurs convictions sur tel ou tel sujet, mais pour régler les problèmes des Français quand ils sont de leur ressort. Et nous sommes bien loin de la recherche de solutions, aujourd’hui.

Là encore, j’entends bien la colère de beaucoup de Français qui attribuent la recrudescence des cambriolages dans leur village, dans leur quartier, à l’arrivée d’un camp Rom.

En même temps, je suis profondément convaincu que très peu de ces Français en colère ne choisiraient d’expulser ces familles s’ils avaient à signer personnellement la décision d’expulsion. Car nous les Français, nous nous reconnaissons depuis plus de vingt siècles au sentiment que nous partageons entre nous de l’universalité de l’Homme. Et de façon dominante dans l’Histoire, même aux pires heures, nous avons toujours refusé d’infliger à l’autre ce que nous ne voulions pas qu’il nous infligeât.

Une mère de famille française ne décidera pas de jeter sur les routes une mère de famille Rom, même si elle peste contre les nuisances de cette minorité misérable dans son voisinage.

Ce sens de l’universalité fait la dignité et la grandeur du peuple français. Même si cette grandeur n’est pas facile à porter chaque jour et paraît, pour beaucoup de nos dirigeants, un poids si écrasant qu’ils préfèrent nous seriner à longueur de journées que la France n’est plus un grand pays et qu’elle doit donc se résigner à faire de tout petits choix.

Manuel Valls, les Roms, et l’antisémitisme

Ce choix difficile de la dignité est pourtant le seul qui préserve l’identité française de notre pays, le seul qui soit conforme à notre Histoire si exceptionnelle.

Je le glisse à Manuel Valls, qui est aussi le ministre des Cultes, et qui devrait réfléchir à l’issue finale de la pente glissante sur laquelle il s’est engagé.

Je prends au hasard le catalogue de l’exposition « Projets de l’Union Européenne en faveur de la communauté Rom », organisée en 2010. Pages 24 et 25, j’y lis la description du projet piloté par l’Allemagne, en partenariat… avec l’Autriche et la Pologne, et intitulé: « les autres Européens ».

Source: Commission Européenne
Source: Commission Européenne

Voici quelques citations de la présentation de ce projet:

Le projet « Les autres Européens (The Other Europeans) » était un projet culturel d’une durée de deux ans qui a étudié les liens d’hier et d’aujourd’hui entre la culture juive ashkénaze (yiddish) et la culture rom par le biais de la musique. (…)

Depuis plusieurs siècles, les peuples juif et rom jouent un rôle économique, politique et culturel important, mais ambivalent, au sein des sociétés européennes. Soumis aux cultures dominantes au sein desquelles ils vivent – et acceptés à titre provisoire seulement par celles-ci –, ces deux peuples ont développé des identités culturelles complexes. Tout en conservant leurs propres traditions, ils ont aussi dû s’adapter constamment à celles de leurs voisins et interagir avec eux. (…)

Bien que les cultures juive et rom se recoupent, il existe des différences profondes entre elles. Toutes deux sont ancrées dans leur propre histoire et leur propre tradition, ainsi que dans le contexte politique, économique, historique et culturel des différentes sociétés avec lesquelles elles ont interagi.

L’un des principaux sujets de recherche de ce projet consistait à étudier les similitudes fascinantes entre les rôles joués par les musiciens professionnels dans ces deux cultures, en particulier dans les endroits où ils vivaient côte à côte. (…)

Aujourd’hui, le caractère transculturel de la musique yiddish et de la musique rom est souvent romancé et nourrit nombre d’opus de « world music ». Une vague de musique rom et pseudo-rom s’adressant à un large public et une vague parallèle de nouvelle musique juive inspirée de la tradition post-klezmer ont remis ces styles musicaux au goût du jour. (…)

J’ai surligné en vert les termes de présentation qui me paraissent relever d’un champ sémantique compatible avec le discours des années 30 sur les Roms et les Juifs.

Je ne dis pas que l’intention des Allemands, des Autrichiens et des Polonais qui ont monté ce projet était malicieuse. Mais si j’en résume de façon orientée ce qu’on y lit, je retrouve une idée simple: Juifs et Roms appartiennent à deux peuples non-européens qui vivent en Europe (les « autres européens »), et qui y entretiennent des relations ambivalentes avec les peuples européens proprement dits. La musique de ces autres européens prête d’ailleurs à une culture transnationale.

Quand on commence comme ça, on ne sait jamais où ça finit. Manuel Valls, qui est un chouchou du CRIF, devrait y réfléchir. On remarquera au passage que le CRIF ne paraît guère s’intéresser à la question des Roms, ni aux propos tenus par Manuel Valls sur ce sujet.

L’Europe prise au dépourvu

En réalité, ces glissements sémantiques, déjà constatés dans les pays européens les plus sensibles sur la question de l’antisémitisme (c’est-à-dire l’Allemagne et l’Autriche), me paraissent constituer la meilleure preuve de l’échec d’un projet continental fondé sur une vision purement technocratique. Pour traduire cette phrase alambiquée en français contemporain, disons plutôt que l’Union Européenne, produit technocratique abouti, a profondément échoué à rebâtir l’Europe en faisant abstraction de ses aspérités nationales internes. Et c’est à cet échec que nous assistons à travers la question Rom.

Car que ne nous a-t-on baratiné sur l’Europe du marché unique, seule alternative à une Europe morcelée entre des peuples qui se font la guerre et s’exterminent allègrement dès qu’ils le peuvent. Grâce à l’Europe au moins, nous avons la paix, la concorde universelle, et nous neutralisons les méfaits des nationalismes bellicistes.

Il faudra revenir un jour sur ce discours et sa véracité. Constatons en tout cas que, depuis la chute du Mur de Berlin et la réunification allemande, le nationalisme a le vent en poupe en Europe… Dès le début des années 90, la guerre dans l’ex-Yougoslavie en fut le signal, fort et indiscutable, qui ne doit pas pour autant masquer les phénomènes collatéraux: montée de l’extrême-droite aux Pays-Bas, en Belgique, en France, au Danemark, raidissement de l’Allemagne, etc.

Tiens! en parlant de guerre en ex-Yougoslavie… Ne fut-elle pas le premier signal envoyé aux Roms en faveur d’une migration massive vers l’Europe de l’Ouest? Des chercheurs en balkanologie estiment à environ 120.000 personnes les mouvements de Roms produits par la guerre en ex-Yougoslavie.

Aujourd’hui, on estime, en Europe, à environ 6 millions de personnes la population Rom en Europe, répartie comme suit:

Source: Liégeois
Source: Liégeois

Cette carte, au demeurant approximative puisque le recensement de la population Rom est un exercice très aléatoire, montre bien la difficulté du projet européen: la libre circulation des personnes permet aux populations migrantes d’aller là où le vent chaud les pousse.

On mesure aussi très vite le danger auquel l’Europe est confrontée aujourd’hui: face au risque d’un mouvement massif de « lumpen prolétaires » Roms, la réaction idéologique est immédiate, et puise dans les tréfonds les plus obscurs de notre histoire continentale – dans des tréfonds antérieurs à l’invention du Marché Commun, et dont les promoteurs de ce marché avaient juré qu’ils détenaient la baguette magique pour remettre les pendules de l’histoire à zéro.

Face au risque d’un mouvement massif de population, ce sont en effet les vieux paradigmes raciaux qui reviennent: il y aurait, en Europe, des peuples européens sédentaires, de souche, et des peuples nomades relevant de la catégorie « autres Européens », pour qui le projet européen n’est pas valide. Mais nous, on croyait tout cela terminé par l’effet de la Sainte-Commission et de son bréviaire technocratique!

Pourquoi certains europhiles abhorrent les Roms

On ne dit pas assez, au fond, que si la question Rom prend une telle dimension dans le débat public et dans la définition des politiques publiques, cela tient à la relation obscure qui rapproche structurellement une certaine idée de l’Europe et le symbole que représentent les Roms migrants.

Faisons d’abord un sort à l’idée selon laquelle il existerait en Europe un peuple nomade appelé les Roms. 20% des Roms à peine sont nomades. Le nomadisme de ces Roms s’explique d’abord par l’extrême précarité de ces populations en Roumanie et en Bulgarie, où ils représentent 10% de la population totale environ (ainsi qu’en Serbie et en République Slovaque). Les Roms ne migrent pas parce qu’ils sont Roms, mais parce qu’ils sont pauvres…

Pourtant, ce qui angoisse les europhiles, c’est que ces Roms sont des gêneurs, des empêcheurs de tourner en rond. Avec leur Union Romani Internationale, ils constituent un défi aux platitudes sur lesquelles beaucoup de dirigeants fondent leur conception du projet européen.

Dans le catéchisme élémentaire de l’Europe, il y a en effet, en tout premier lieu, l’idée que l’Europe transcende les peuples et rend les nations caduques. Au fond, le projet communautaire, c’est l’éponge passée sur la tableau noir de notre Histoire. D’un coup, une institution politique raisonnable éclipse l’obscurantisme des nationalités et fond toutes ces horreurs obsolètes dans le creuset technocratique d’un gouvernement d’experts pour des peuples interchangeables.

Les Roms constituent le désagréable grain de sable dans cette belle machine. Avec leurs caravanes en guise de maison, leur langue mal connue et, comme diraient les Allemands, leur « identité culturelle complexe » (puisque, c’est bien connu, les peuples européens sédentaires ont tous une identité culturelle simple), ils forment une catégorie de population dont les formulaires de la Commission Européenne n’ont pas prévu l’existence.

D’où l’idée répandue dans l’Union qu’il faut absolument les sédentariser. Avec le succès que l’on connaît. Mais, selon un non-dit largement répandu dans l’élite européen, l’Europe est un projet qui repose sur des peuples sédentaires, et, d’une façon ou d’une autre uniformisés autour de modes de vie commun. Qui oblige les Roms à choisir: adopter ce mode de vie ou partir.

Rebâtir un autre projet européen

Peut-être faudrait-il, face aux errements et aux risques auxquels l’Europe s’expose en soulevant la question Rom, qui remet au premier plan des réflexes glissants que l’on croyait avoir exorcisé, proposer un autre projet européen.

On voit mal en effet comment les défenseurs d’espace unique pour les marchandises et les personnes pourront exclure une ethnie particulière du bénéfice de ces dispositions libérales, sans remettre en cause le projet d’espace unique lui-même. Il y a là une aporie incontournable.

Cette aporie tient à la permanence de l’Histoire. En Europe, il existe des différences entre les peuples, les nations, les Etats, et vouloir en faire fi à coup de directives et de règlements est une illusion dont on mesure aujourd’hui le coût humain.

Face à cette obsession de l’Europe de la réglementation, le moment vient probablement d’imaginer une Europe de la prospérité, où la condition des Roms ne justifiera plus des migrations massives de l’Est vers l’Ouest. Au fond, plutôt que d’imposer une uniformité sans se préoccuper du bien-être, il faut probablement s’occuper du bien-être sans uniformité.

Cela passe par une révision drastique de l’organisation économique de l’Europe, en particulier par une autre politique monétaire.

Ce discours, inaudible pour les élites, est pourtant le seul qui garantisse la préservation de nos principes politiques et de nos libertés publiques. Car on voit qu’à force d’imposer l’idéologie européiste contre la réalité, ce sont les principes mêmes de l’Europe qu’on aime: la liberté, l’égalité, la fraternité, la justice, qui sont en train de passer à l’as.

Dette publique: 1912,2 milliards d’euros

L’INSEE publie l’état de la dette en France. Un petit rappel qui n’est pas inutile… Le cap des 1900 milliards est passé.

Voici l’historique de la dette:

Source: INSEE
Source: INSEE

 

La France approche allègrement, avec ses 1912,2 milliards d’euros de dette publique, le cap des 95% du PIB.

Au deuxième trimestre 2013, la dette a pratiquement augmenté de 42 milliards d’euros.

Budget 2014: comment l’Etat prétend économiser 15 milliards d’euros

Le budget 2014 prétend économiser 15 milliards d’euros sur les dépenses publiques. Voici comment.

Les économies annoncées par le gouvernement peuvent s’expliquer comme suit:

Mesure Economie Commentaire
Dépenses sociales 6 milliards TOTAL
Assurance-maladie 2,9 milliards dont 2,4 milliards sur les dépenses de santé
Décalage de la revalorisation des pensions 0,8 milliard revalorisation en octobre plutôt qu’en avril
Réforme de la politique familiale 0,2 milliard dont abaissement du quotient familial et réforme de la PAJE
Economies de gestion 0,5 milliard réformes d’organisation
Régimes complémentaires de retraite 1 milliard augmentation des cotisations
UNEDIC 0,3 milliard baisse des dépenses
Dépenses de l’Etat 9 milliards TOTAL
Dépenses de fonctionnement et masse salariale 2,6 milliards largement financée par la baisse des effectifs militaires
Maîtrise des concours financiers de l’Etat 3,3 milliards dont baisse des dotations aux collectivités
Interventions et investissement 2,6 milliards diverses mesures d’économie

Les amateurs de calcul mental noteront que ces grands projets d’économie comportent deux erreurs: il manque quand même 200 millions d’économie dans les dépenses sociales pour atteindre les 6 milliards fatidiques, et il manque 500 millions dans les dépenses de l’Etat pour atteindre les 9 milliards.

Sur l’ensemble de cet effort, l’effort effectif des services de l’Etat sur leur fonctionnement se limite à 2,6 milliards, soit un « cost-killing » de 0,5% à peine.

Dans cet ensemble, les assujettis à l’impôt payent le prix fort, avec plus de 6 milliards d’économies (coupes dans les dépenses sociales + dans les dépenses d’intervention de l’Etat).

L’effort demandé à la fonction publique d’Etat paraît donc encore modeste.

Chômage: encore des chiffres en trompe-l’oeil

Pôle Emploi et la DARES viennent de publier les statistiques du chômage pour août 2013. Vraie ou fausse baisse?

A plusieurs reprises dans ce blog, j’ai amicalement rappelé que la statistique du chômage est un exercice très « politique », moins instructif que les statistiques de l’emploi. L’exercice de ce mois-ci le rappelle une nouvelle fois.

Officiellement, le chômage baisse dans des proportions inconnues depuis 2000: près de 63.000 chômeurs de moins en un mois. Ceux qui arpentent les coulisses du marché savent que rien, dans la conjoncture actuelle, ne permet de croire à une quelconque sincérité de ces chiffres.

Voici, donc, comme les mois précédents, un passage direct à la lecture des tableaux « entrées et sorties de Pôle Emploi » pour comprendre l’évolution qui se cache derrière ces grands agrégats.

Du côté des entrées, voici les chiffres:

Source: DARES
Source: DARES

Une lecture rapide montre que, par rapport à août 2012, les fins de CDD ont baissé de 9.000 entrées, et les fins de mission d’intérim de 3.500 entrées (pour la France métropolitaine). D’autres cas expliquent une baisse supplémentaire de 10.000 entrées. En revanche, les premières entrées ont augmenté de 5.000, ce qui n’est pas un bon signal. Au total, en un an, les nouvelles entrées à Pôle Emploi ont baissé de 43.000. En un mois, cette baisse… est de 48.000.

Du côté des sorties, voici les chiffres:

Sorties de Pôle Emploi

Ce tableau est intéressant parce qu’il montre que 95.700 demandeurs d’emploi seulement ont retrouvé un emploi en août 2013, soit 4.000 de plus qu’en juillet. En revanche, les radiations (ou cessations d’inscription) ont augmenté de 77.000 en un mois, soit + 35%.

Voici d’ailleurs le graphique correspondant:

Cessations d'inscription à Pôle Emploi

Personne n’a pu, à ce stade, expliquer ce chiffre qui, évidemment, tempère fortement l’optimisme officiel.

Budget 2014: 90 emplois supplémentaires pour le Premier Ministre

Le budget 2014 procède à une discrète mais importante augmentation de l’emploi dans les services de Matignon.

Enfin! on se disait bien que « charité bien ordonnée »…

Officiellement, l’Etat devrait perdre 2.144 postes l’an prochain, avec 4 ministères bénéficiant d’une augmentation de leurs effectifs (Intérieur, Justice, Enseignement Supérieur et Education Nationale), et le reste soumis à suppression.

Cette petite annonce commet un oubli: la création de 90 emplois dans les services du Premier Ministre l’an prochain, comme cela apparaît dans le tableau ci-dessous:

Source: PLF 2014
Source: PLF 2014

Ce tableau montre quelle ventilation est retenue officiellement pour les emplois des services du Premier Ministre l’an prochain.

Comme chaque année, les juridictions administratives considèrent que l’augmentation des effectifs est la seule solution pour gérer leur charge de travail (tout gain de productivité étant visiblement exclu dans ces services): + 25 emplois dans ces services, donc.

La fameuse coordination du travail gouvernemental, c’est-à-dire la technostructure qui gère les innombrables réunions et projets transversaux de la machine matignonesque verra elle aussi ses effectifs augmenter: + 39. Bonjour l’inflation de réunions interministérielles, de concertations, et autres instances inutiles dont l’enjeu principal est de multiplier les écrans de fumée entre le pouvoir et la réalité des citoyens!

Plus cocasse, le Haut Conseil des Finances Publiques, qui vient de déplorer le manque de réalisme des économies annoncées dans les services de l’Etat, bénéficiera de 3 créations d’emplois (tout comme la coordination des moyens déconcentrés).

Enfin, le Défenseur des Droits devrait lui aussi bénéficier d’une forte augmentation de ses moyens: + 29. On notera d’ailleurs que ce fromage de la République occupe au total près de 800 fonctionnaires. On rêve…

En échange de ces créations, quelques emplois sont supprimés de-ci de-là: 4 emplois à la Commission de Spoliation des Biens Juifs, par exemple, 3 suppressions au Conseil Economique et Social.

On rappellera que Matignon a d’ores et déjà suscité la polémique en recrutant une chargée de mission pour aider Mme Ayrault dans ses déplacements internationaux.

Manifestement, tout le monde n’était pas à l’aise, au sein des services de l’Etat, avec ces créations, dont le volume global a manifestement flotté. Le tableau récapitulatif produit au début du projet de loi présente en effet un chiffre différent:

Source: PLF 2014
Source: PLF 2014

Alors, 107 ou 90 emplois créés? Décidément, Bercy n’est plus ce qu’il était: les erreurs matérielles dans les documents ne permettent même plus de savoir où la sincérité budgétaire…

 

Economie: chic, le climat des affaires remonte… à son niveau de 2010

L’INSEE publie l’indice de climat des affaires. Avec un score de 94, la France est 6 points sous sa moyenne habituelle.

Drôle d’indice pour une reprise… L’INSEE publie ce graphique:

Indice du climat des affaires

Le climat des affaires s’améliore donc… Nous voici au niveau de septembre 2008, quand la crise éclatait. Ou au niveau d’avril 2010, quand le déficit budgétaire atteignait les 8%.

Belle perspective, donc.

Loi de finances 2014: les dernières rumeurs

Elles courent, elles courent, les rumeurs sur le budget 2014, présenté à 10 heures au Conseil des Ministres. Voici une petite liste des derniers ragots récoltés dans les milieux autorisés.

Du côté des ménages, il se dit que le gouvernement augmenterait la décote de 5% sur les revenus pour atténuer les effets de seuil. Cette mesure profiterait à près de 150.000 foyers nouvellement assujettis. En outre, l’abattement d’impôt pour les parents d’élèves du secondaire serait finalement maintenu.

Le gouvernement a exclu la mise en place d’une CSG progressive demandée par les parlementaires socialistes. Cette décision enterre définitivement toute perspective de réforme fiscale au sens où le candidat François Hollande l’avait entendu.

Le Crédit d’Impôt sur le photovoltaïque serait également supprimé.

Du côté des entreprises, plusieurs mesures échauffent déjà les esprits.

C’est tout d’abord le cas de la création d’une taxe sur l’excédent brut d’exploitation, qui devrait fortement impacter la vie des grandes entreprises. En outre, la réforme de l’aide juridictionnelle suscite la colère des avocats.

Au total, le PLF devrait prévoir outre la récupération de 6 milliards d’euros dont le prélèvement correspond à des mesures qui deviennent caduques, une hausse de 1 milliard nette des prélèvements, auquel s’ajoutent 2 milliards provenant de la lutte contre la fraude.

Economie: le coût du travail repart à la hausse

L’INSEE a publié les indices de coût du travail pour le 2è trimestre 2013. Une hausse de 1,1%, après une baisse au premier trimestre.

La publication de l’INSEE permet de mesurer toute la difficulté d’une bonne régulation du coût du travail.

Voici le graphique à retenir:

Source: INSEE
Source: INSEE

Après une phase de stabilisation entamée en 2011, le coût du travail repart donc à la hausse.

L’INSEE estime que, sans le CICE, cette hausse de 1,1% serait passée à 2,3%.

Santé: une stratégie nationale hors-sol?

Marisol Touraine a dévoilé sa stratégie nationale de santé, hier. Un document à lire, qui soulève plusieurs questions.

L’élaboration d’une stratégie nationale de santé par Marisol Touraine tient de l’accouchement au forceps. Certains observateurs ne manquent pas de le rappeler. Ce document semble avoir, dès le début, été battu par les flots: imposé par Jean-Marc Ayrault à la ministre de la Santé, qui n’eut pas pour lui que des mots tendres, son incrémentation dans les politiques sanitaires ne semble pas couler de source.

De fait, alors que la santé est l’un des rares sujets dont la société dans son ensemble s’est emparé, et qu’elle traite de manière relativement collégiale (entre le rôle de l’Assurance Maladie, du Haut Conseil à l’Avenir de l’Assurance-Maladie, de la Cour des Comptes, et de quelques autres, la France ne manque vraiment pas d’espaces de réflexions sur ces questions), le ministère de la Santé donne le sentiment de peiner à jouer son rôle de chef d’orchestre, ou de matrice générale pour toutes ces réflexions. C’est un peu comme si le ministère de la Santé travaillait à côté de tout le monde, « dans son coin » comme on dit, au lieu de « mainstreamer », pour reprendre des mots communautaires, une doctrine fédératrice. Certains professionnels ne manquent pas de s’en plaindre.

Or, de « mainstreaming » en ce moment, il est grand besoin sur les questions de santé. Alors qu’une pétition a tenté de circuler pour un « débat national » sur la sécurité sociale, deux rapports officiels ont percuté frontalement les objets même de la stratégie nationale de santé. Le rapport de juillet du HCAAM (évoqué dans ce blog) sur la généralisation de la complémentaire santé a formulé certaines propositions défrisantes, reprises partiellement par la Cour des Comptes il y a une dizaine de jours.

Ce n’est évidemment pas une question neutre, en termes stratégiques, de savoir si la santé en France doit faire l’objet d’une nouvelle répartition des rôles entre régime obligatoire et acteurs complémentaires. En proposant le déremboursement de l’optique, la Cour des Comptes a eu le mérite de mettre les pieds dans un plat pré-chauffé par le HCAAM.

En réalité, derrière ces problématiques pointe la question de fond que la France doit aujourd’hui traiter: avec 12% du PIB consacré à la santé, quelle optimisation des coûts? quelle allocation des moyens?

De façon relativement surprenante, la réponse apportée par le ministère de la Santé est celle d’une stratégie hors-sol qui cite les problèmes mais esquive leur instruction, et surtout les solutions qu’il entend y apporter. Et ce silence laisse perplexe.

Le cache-misère du tiers-payant

De ce point de vue, on pourrait soupçonner la stratégie nationale de santé d’avoir cédé à la tradition bien française d’une logique de moyens en lieu et place des logiques de résultats. Donc, on annonce que pour régler le problème d’un accès équitable aux soins, on généralise le tiers payant, qui permettra à tous les assurés de ne payer que le reste à charge des consultations médicales, lorsque reste à charge il y aura. Et pour le reste, débrouillez-vous.

Certes, l’idée est bonne, encore que personne n’ait vraiment expertisé, semble-t-il, son impact effectif sur l’accès aux soins. Mais… qu’en est-il du désert médical français qui constitue, on le sait, un véritable barrage d’accès aux soins ne France? qu’en est-il des logiques de réseaux de soins qui permettent de donner une cohérence aux prises en charge médicale? qu’en est-il des hôpitaux de proximité, pour lesquels la Cour des Comptes a formulé des propositions qui méritent d’être discutées?

Sur toutes ces questions, la stratégie nationale de santé est muette.

La stratégie de soins, objet de silence

A côté des ces questions d’organisation, la Cour des Comptes, comme le HCAAM, ont soulevé des questions majeures dont certaines touchent au contenu même des politiques sanitaires.

Par exemple, la Cour des Comptes a proposé un développement de la chirurgie ambulatoire, qui est très sous-utilisée en France par rapport aux autres pays européens. Et c’est un sujet majeur: la chirurgie ambulatoire permet de réduire fortement le stress de l’acte chirurgical tout en soulageant efficacement les finances publiques. La Cour des Comptes estime qu’une économie de 5 milliards d’euros pourrait être réalisée, en améliorant la qualité des soins, grâce au doublement de la part de chirurgie ambulatoire en France.

Que le ministère de la Santé ne souhaite pas porter cette mesure est une chose qui peut s’entendre. Mais, par les temps qui courent, refuser 5 milliards d’économies sans toucher à la qualité des soins mérite une explication un peu plus convaincante qu’un silence. Et pourtant, silence il y a bien… qui interroge quand même sur la pertinence de cette stratégie nationale.

Un raisonnement sinueux sur l’open data

Dans ce tableau global, on notera que la stratégie nationale conclut, au terme d’un raisonnement tortueux, à la possibilité de mettre en place un open data sur les données de santé. Concrètement, il s’agit de mettre à disposition du public les données de santé collectées – après « floutage » et anonymisation, évidemment – par l’assurance-maladie.

Cette mesure, au demeurant obligatoire au regard des directives communautaires, et pour l’application desquelles la France est en retard, est parfois présentée par les défenseurs des privilèges et de l’opacité comme une abomination. Rappelons une fois encore que la connaissance et l’analyse du risque que permettent ces données sont une condition nécessaire pour une optimisation des tarifs et une diminution des consommations.

La crainte que l’on peut avoir, face à l’altitude hors-sol de cette stratégie, est qu’au fond, elle ne pèse pas. Et qu’elle retarde la maîtrise des dépenses de santé. Un luxe que nous ne pouvons plus guère nous permettre.

 

Chagrin des classes moyennes: l’exemple du salaire des cadres

La DARES a publié son étude trimestrielle « activité et conditions d’emploi ». Les cadres sont les grands perdants salariaux des 3 dernières années.

Je commence par mon « coup de gueule » habituel: y en a marre de l’opacité des chiffres officiels, et de la torpeur de l’administration française qui refuse tout changement et toute modernité. L’enquête trimestrielle de la DARES (qui peut donc facilement être modélisée, puisque récurrente et prévisible) en est une preuve absolue: au lieu de nous donner les bases statistiques qui servent aux calculs (mais nous sommes sans doute trop bêtes pour y avoir accès, ou trop enfants devant un pot de confiture), la DARES se contente de nous donner les traitements (pauvres et sans relief) qui lui conviennent, et encore en format non retraitable (histoire que ces cons de contribuable ne puissent pas détourner l’information publique qu’ils financent de l’utilisation officielle qui en est faite). Le contraire d’une information transparente.

Bref, je retire de ce document qui serait bien mieux utilisé par ses lecteurs s’ils avaient accès aux chiffres, et du traitement ronronnant des statistiques que la DARES en fait, un graphique qui me paraît illustratif du chagrin des classes moyennes:

Source: DARES
Source: DARES

Ce graphique montre avec pertinence que, depuis 2009, les cadres sont la catégorie socio-professionnelle qui « trinquent » le plus en termes de salaires. Alors que les ouvriers et les employés ont vu leur rémunération globalement « protégée » depuis le début de la crise (même si elle souffre d’une forte stagnation…), celle ces cadres est la moins bien traitée. Elle a même connu une diminution substantielle en 2011.

Une réalité dont Bercy devrait se souvenir dans l’élaboration du budget… et dans les choix fiscaux qui sont pratiqués.