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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Economie: le chagrin des classes moyennes

L’INSEE publie ses statistiques sur les niveaux de vie en 2011. Une mise à jour passionnante sur le chagrin des classes moyennes, qui mériterait d’être profondément réinventée.

Comme chaque année, l’INSEE publie ses observations sur le niveau de vie des Français. C’est un mélange de chiffres et de textes dont je recommande l’analyse à chacun.

L’INSEE, ce monde opaque

On me permettra de commencer ce billet par « un coup de gueule » d’exaspération face à l’inertie que l’INSEE oppose aux principes démocratiques. Comme d’habitude, l’INSEE ne publie qu’une infime partie des données qu’elle publie, et elle trie soigneusement, c’est-à-dire de façon opaque et idéologique, les informations qu’elle met à disposition du public.

Ainsi, ne sont publiés que des tableaux Excell parcellaires, là où l’on A DROIT à une mise à disposition complète de la base (je renvoie à mes billets sur ce point – voir en fin d’article).

Ainsi, des données entières sont escamotées par l’INSEE et inaccessibles. J’y reviendrai dans ce billet.

En tout cas, cette opacité de l’INSEE qui a décidé unilatéralement et sans contrôle démocratique l’usage qu’elle ferait de données publiques est insupportable.

Le chagrin des classes moyennes

Donc, je reviens au titre de ce billet, en l’illustrant d’emblée par un graphique placé au centre de la présentation de l’INSEE:

Les niveaux de vie en France

Ce graphique montre de façon évidente trois phénomènes majeurs:

– la catégorie qui a bénéficié de l’augmentation la plus rapide de son niveau de vie est celle des « 5% les plus riches » – en réalité des 5% bénéficiant des revenus les plus élevés. Avec un indice de 100 en 1996, cette catégorie est à 127 en 2011…

– « les plus pauvres » (1er décile) étaient, jusqu’en 2008, les autres grands gagnants de la décennie, avec une augmentation plus forte que celle du dernier vingtile. Depuis 2008, les plus modestes souffrent manifestement, avec une forte régression de leur niveau de vie. Néanmoins, sur une période de 15 ans, « les plus pauvres » ont quand même vu leur niveau de vie augmenter plus vite que les autres, dernier quintile mis à part;

les grands perdants des quinze dernières années écoulées appartiennent aux « classes moyennes », c’est-à-dire au ventre mou de la société (ni les plus pauvres, ni les plus riches, c’est-à-dire du 3è au 7è décile). Ce sont eux dont le niveau de vie a le moins augmenté, et qui converge d’ailleurs aux indices 117/118: soit une élévation du niveau de vie d’à peine 1 point par an.

Et c’est probablement le phénomène le plus intéressant à saisir dans notre société des années 2000: le prix que les classes moyennes paient à la collectivité, et qui se traduit forcément par un sentiment de prolétarisation ou de précarisation, en même temps qu’un sentiment de ras-le-bol favorable à l’émergence du Front National.

L’agaçante idéologie bobo de l’INSEE

Face à cette lecture me semble-t-il ponctuelle, linéaire, franche, du graphique de l’INSEE, pourtant trié sur le volet par cette grande machine à produire de la statistique officielle, on ne peut qu’être déconcerté par les analyses littérales publiées en même temps que les chiffres (parcellaires). Pas une fois en effet, l’INSEE ne relève le sacrifice des classes moyennes…

En revanche, l’INSEE s’intéresse beaucoup à l’augmentation du coefficient de Gini, qui mesure les inégalités, et beaucoup au sort des plus modestes. Loin de moi l’idée de nier la souffrance des plus pauvres. Mais enfin, c’est quand même curieux de se focaliser sur la situation d’une catégorie qui sort malgré tout plutôt gagnante, aussi curieux que cela puisse paraître, des quinze années passées, sans s’intéresser au sort bien plus gênant de la majorité…

Ce grand mouvement de déclassement progressif de la société française, qui fait le jeu des extrêmes politiques, est totalement occulté par le discours officiel.

Tout aussi curieusement, l’INSEE a décidé de régresser par rapport à l’ère Sarkozy sur la question des « plus riches ». Rappelons que Nicolas Sarkozy, avec tous les défauts qu’on lui connaît, avait imposé, à la suite du rapport Stiglitz qu’il avait commandé, une statistique sur le 1% de la population le plus aisé. L’INSEE a beaucoup tardé pour s’exécuter… et elle a décidé de passer cette instruction à la trappe pour se contenter désormais d’une analyse des 5% les plus aisés.

Si nous revenions à la statistique Sarkozy, nous constaterions sans doute que la progression du niveau de vie du 1% le plus riche est beaucoup plus forte que pour le reste de la société. Mais cela, l’INSEE le cache, et en violation complète du droit communautaire, l’INSEE interdit aux citoyens lambdas de faire le boulot à sa place.

Ce n’est pas que j’en veuille aux plus riches d’être de plus en plus riches. Simplement, nous comprendrions probablement mieux la société française si l’INSEE le permettait. Car ce sentiment de rupture dans la société entre une élite de plus en plus aisée, un groupe de revenus modestes dont la précarisation est atténuée par des politiques sociales, et une majorité qui paie pour tout le monde et se serre beaucoup la ceinture, ce sentiment-là repose sur des facteurs objectifs que l’INSEE nous interdit d’étudier, d’objectiver, de débattre. D’où ce sentiment de frustration qui dégrade à une vitesse effrayante le débat public.

Emploi: la zone euro régresse au deuxième trimestre

L’inversion de la courbe du chômage est-elle un objectif raisonnable à court terme dans la zone euro? Eurostat permet d’en douter.

Eurostat a publié les chiffres du chômage dans l’Union au deuxième trimestre 2013. Dans la zone euro, l’emploi est en baisse de 0,1%, et il est stable hors zone euro.

Voici le graphique récapitulatif:

Source: Eurostat
Source: Eurostat

L’évolution des courbes, reconnaissons-le, tranche avec l’enthousiasme de la propagande distillée en France. L’emploi dans l’Euroland aujourd’hui est à son niveau de 2005…

Une décennie perdue.

Economie: baisse des créations d’entreprise en août 2013

L’INSEE a publié les statistiques de création d’entreprises pour août 2013. Encore de mauvais chiffres: -4,2% en un an.

Les grands éléments chiffrés sont les suivants:

– baisse de 11,4% des créations par rapport à juillet (mais avec + 0,8% hors auto-entrepreneurs, ce qui est un bon signal);

– baisse de 6,2% sur un trimestre par rapport au même trimestre de l’an dernier;

– baisse de 4,2% en un an.

Voici le graphique récapitulatif publié par l’INSEE, distinguant auto-entrepreneur et hors auto-entrepreneur:

Création d'entreprises en France

 

Les chiffres hors auto-entrepreneurs montre que le niveau 2013 est similaire à celui de 2004.

 

Euroland: production industrielle en baisse de 2,1% sur un an

Eurostat a publié l’indice de la production industrielle dans l’Union et dans l’Euroland. De mauvais chiffres…

Puisque nous sommes en pleine reprise et au début d’une nouvelle ère de croissance, voici quelques chiffres rassurants publiés par Eurostat: la production industrielle de juillet 2013 en Europe, corrigée des variations saisonnières.

Résultat: en un mois, une baisse de 1,5% dans l’Euroland. En un an, une baisse de 2,1%.

Source: Eurostat
Source: Eurostat

Les observateurs noteront que l’Union n’a toujours pas retrouvé l’état de sa production de… 2004.

Une décennie perdue.

Budget 2014: populisme et nostalgie du suffrage censitaire

Le gouvernement annonce une décote sur l’impôt sur le revenu pour les plus modestes. Une mesure populiste, pleine de nostalgie pour le suffrage censitaire.

2014 arrive, avec son lot d’élections sensibles pour le gouvernement: en particulier les municipales, qui permettent au Parti Socialiste de disposer d’une base arrière pour les autres élections, notamment les présidentielles. C’est donc le moment de brosser l’électorat dans le sens du poil, et d’annoncer qu’en fait l’on rasera gratis.

De façon presque sympathique, Jean-Marc Ayrault a donc annoncé des mesures pour environ 1,5 milliard d’euros à destination des plus modestes, alors que le déficit de 2013 aura glissé de plus d’un point de PIB par rapport aux promesses de 2012… Nous avons quand même réussi l’exploit d’être à 4,1% de PIB de déficit public, sans un euro de réduction de dépense. On imagine la situation financière publique en juillet 2014, quand les élections municipales et européennes seront passées.

Ce qui est assez surprenant, c’est le non-dit, l’allusif dans la principale annonce faite par le Premier Ministre: la décote sur les revenus pour les plus modestes.

Voulant «aller plus loin», le Premier ministre a annoncé dans la cour de l’Elysée «une mesure de pouvoir d’achat qui est très importante», consistant à «faire en sorte qu’il y ait une décote qui permettra aux salaires les plus modestes mais aussi aux retraités les plus modestes» de ne pas être imposés.

Je vais encore commettre une grosse provocation, mais je voudrais quand même souligner tout le silence despotique que recouvre l’ensemble de ce paragraphe.

Je passe d’abord sur le fantasme selon lequel les ménages les plus modestes ne seraient pas imposés, dès lors qu’ils échapperaient à l’impôt sur le revenu. Rappelons que les ménages les plus modestes sont quand même percutés de plein fouet par la TVA, et aussi par la CSG, par la TIPP, par les droits d’accises, etc. Mais je veux bien comprendre que les convaincre du contraire soit une excellente opération électorale.

Ce qui me gêne, dans la présentation qui est faite de la mesure, peut se décomposer en trois points majeurs:

1°) on échange du pouvoir d’achat contre de l’impôt sur le revenu, façon « on vous achète ». Vous perdez votre qualité de contribuable (celle qui, dans l’histoire des démocraties, fonde votre droit de vote), mais en échange vous gagnez du confort. Ce genre de petits trocs instillés au niveau le plus élevé du pouvoir me paraît nourrir dans l’opinion commune l’idée que tout s’achète, tout se vend, même son statut de citoyen.

2°) on érige en objectif politique le fait d’échapper à l’impôt. Mais quand on se vante de bâtir une politique de prétendue justice dont la clé de voûte est de ne plus payer l’impôt sur le revenu, comment peut-on, dans la foulée, condamner l’évasion fiscale ou les petits arrangements de certains avec le ciel fiscal?

 

Prix: pourquoi les pauvres vivent-ils si mal?

L’INSEE vient de publier une étude sur l’évolution des prix selon les catégories de ménages depuis 1998 qui vaut le détour.

Les occasions de sortir des sentiers battus de la statistique ne courent pas les rues, et parfois l’INSEE nous y aide. L’étude que notre Institut si souvent évoqué dans ce blog vient de sortir apporte un regard original sur l’impact de la faible inflation sur nos niveaux de vie depuis l’invention de l’euro.

Ce serait en effet une fiction de croire que nous sommes tous égaux par principe devant l’inflation. Et intuitivement chacun sent bien que la flambée des cours du blé ou du maïs n’a pas les mêmes effets sociaux que l’effondrement du prix des micro-ordinateurs. Les catégories sociales, les profils sociologiques affectés par ces mouvements ne sont pas les mêmes.

Il est même assez réaliste de penser que ces différences d’impact de l’inflation ont des conséquences politiques directes. Prenons cet exemple:

Source: INSEE
Source: INSEE

Ce tableau montre assez utilement que les ouvriers ont vu les prix augmenter de 28% entre 1998 et 2012, alors que cette augmentation était seulement de 25% pour les cadres.

Voici la photographie des grands postes de dépenses pour chacune de ces catégories en 2012:

Source: INSEE
Source: INSEE

En 2012, les cadres français consacraient environ 10% de leurs dépenses au logement, 10% aux loisirs et 10% aux restaurants, et 11% à leurs dépenses alimentaires proprement dites. Les ouvriers consacraient 17,4% de leurs dépenses au logement, 7,5% aux loisirs, et 6,5% aux restaurants. Et plus de 15% à leurs dépenses alimentaires.

Face à ces différences de fond, on imagine assez facilement que les catégories les plus exposées aux variations de prix sur les biens élémentaires éprouvent rapidement un sentiment de précarité mal perçu, mal compris, par les élites de la société. Chacun devine les conséquences politiques de ce sentiment diffus.

Je complète ce tableau rapide par une allusion à la question des familles. Voici les statistiques apportées par l’INSEE:

Source: INSEE
Source: INSEE

Ce tableau montre la différence d’impact de l’inflation sur les ménages, selon leur composition familiale. Je le trouve intéressant, parce qu’il pourrait donner un éclairage inattendu à la résistance au mariage pour tous. Le tableau montre que les couples sans enfant ont subi une inflation inférieure de 2 points aux couples avec deux enfants.

Et si, au fond, le Printemps Français était d’abord l’expression d’une réaction à une précarisation des niveaux de vie dans les familles?

Budget 2014: quelques entourloupes du gouvernement

Le gouvernement a dévoilé hier les grandes lignes de son projet de budget pour 2014. L’occasion d’un petit rappel sur des chiffres gênants.

Difficile de résister au plaisir de citer ici les propos de Pierre Moscovici en 2012, à propos du budget 2013, dont nous apprenons qu’il finira en déficit de 4,1% du PIB….

Voyons, qu’avait-il dit?

«Si nous ne tenions pas les 3%, les marchés diraient « ils ne sont pas sérieux, ils ne sont pas crédibles », et boum, nos taux d’intérêt augmenteraient comme pour l’Espagne», a-t-il prévenu, tout en assurant ne pas vouloir respecter cet objectif par simple amour du chiffre.

Le ministre n’a annoncé aucune des mesures du budget, se bornant à rappeler les grandes lignes : 10 milliards d’euros d’économies et 20 milliards d’impôts supplémentaires, en plus des 7 milliards déjà votés pour l’an prochain. «Vendredi on saura tout, on saura qui paye et qui paye pas», a-t-il dit.

Eh oui! pour 2013, le gouvernement avait annoncé 10 milliards d’économie, dont 3 milliards sur le budget de l’Etat (qui devait passer de 374 à 371 milliards de dépenses).

Assez rapidement dans l’année, j’ai produit plusieurs billets pour alerter sur la dérive des dépenses de l’Etat, contraire aux objectifs de la loi de finances, malgré les explications compliquées de Bercy. C’est la fameuse théorie des dépenses exceptionnelles qui ne devaient pas peser sur le déficit public.

A plusieurs reprises, j’ai souligné que ces dépenses exceptionnelles cachaient mal une dérive de 20% sur les dépenses de fonctionnement de l’Etat, confirmées à de multiples reprises. En réalité, l’Etat n’est plus sous contrôle, et la machine publique s’affole sans que plus personne ne puisse changer son cours.

A l’approche du budget 2014, les analystes tablaient sur un déficit final éloigné des 3%. Avant-hier, il était encore question d’un chiffre à 3,9%, jugé très mauvais. Finalement, c’est pire que ce qu’on croyait: 4,1%…

Il faut mesurer ce que cette dégradation veut dire, au juste. Elle intervient alors que l’Etat a empoché 14 milliards, au 31 juillet, de plus que l’année précédente. Rappelons que le déficit final de 2012 s’est situé à 4,8% du PIB. Autrement dit, la France aura amélioré son déficit de 0,7% de PIB, soit… 14 milliards… grâce aux seules augmentations d’impôt. Aucune réduction des dépenses n’est intervenue. 

Pourtant, Moscovici avait annoncé pour 2013 un effort sur les dépenses de 10 milliards.

Pour 2014, année électorale cruciale pour le gouvernement (puisque s’y jouent les municipalités détenues par la gauche), Moscovici remet le couvert et annonce des réductions de dépenses qu’il sait pertinemment ne pas pouvoir honorer. Il peut même être convaincu du contraire quand on met bout à bout les promesses déjà faites par le gouvernement: titularisation des auxiliaires de vie scolaire, augmentation possible du RSA, retour de la prime à la casse, etc.

Quelle peut être la crédibilité du gouvernement quand il annonce pour la deuxième année consécutive d’importantes réductions de dépense dont il n’a pas la moindre idée du mode opératoire?

 

Emploi: en baisse dans le secteur marchand

L’INSEE publie les chiffres de l’emploi en France. En baisse de 34.600 postes au deuxième trimestre 2013, après une baisse de 4.700 postes au premier trimestre.

Comme chacun le sait, il existe deux façons d’évaluer le marché de l’emploi en France.

Une premier façon, négative, consiste à calculer le taux de chômage ou à mesurer le nombre de chômeurs. Cette méthode, qui est la plus pratiquée et la plus répandue dans les médias officiels, présente plusieurs inconvénients:

– elle ne tient pas compte de l’augmentation globale de la population,

– elle laisse de côté des catégories floues de demandeurs d’emplois (les non-indemnisés, les inscrits avec un emploi, etc.)

Une seconde façon consiste à mesurer le nombre d’emplois réels dans le secteur marchand, c’est-à-dire hors fonction publique.

C’est ce volume d’emplois que l’INSEE mesure avec le graphique suivant:

L'emploi dans le secteur marchand en France

L’intérêt de ce graphique est de montrer clairement que l’emploi dans le secteur marchand en France est aujourd’hui à son point bas de 2009.

Il faut remonter à 2006, dans les années d’avant-crise, pour retrouver aussi peu d’emplois  dans le secteur marchand. Bientôt une décennie perdue…

Tyrannie: l’Assemblée Nationale contre la liberté de la presse

Le projet de loi sur la transparence de la vie publique revient à discussion à l’Assemblée Nationale sous sa forme la plus dogmatique. A lire…

Il faut lire les débats à l’Assemblée Nationale sur le projet de loi relatif à la transparence de la vie publique, pour mesurer la violence de la réaction nobiliaire qui agite nos élus contre les droits élémentaires reconnus aux citoyens depuis la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789.

Je cite ce passage savoureux:

M. Paul Molac.Cet amendement vise à ce que les déclarations de patrimoine soient rendues publiques par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Dans le dispositif actuellement proposé, un journaliste qui publierait la déclaration de patrimoine d’un élu encourrait une amende de 45 000 euros. Dès lors, s’il juge qu’un élu s’est enrichi indûment pendant la durée de son mandat, il pourra dénoncer cette situation, mais non en apporter la preuve. Il tombera alors sous le coup de la législation contre la diffamation. Or, en 1999, la Cour européenne des droits de l’homme a donné raison à deux journalistes du Canard enchaîné condamnés par la justice française pour avoir publié la déclaration d’impôts de M. Jacques Calvet. Le texte actuel risque donc de ne pas être conforme à la jurisprudence européenne.

M. le rapporteur. Avis défavorable. L’Assemblée nationale a déjà rejeté cet amendement à deux reprises.

La Commission rejette l’amendement.

On notera avec étonnement la passivité avec laquelle la presse accueille ce texte qui devrait restreindre fortement sa liberté.

Présence sur le Net: fachosphère 1, élites 0

Le site Ebuzzing a publié la semaine dernière un classement d’influence qui montre la domination idéologique de la fachosphère. 

Personnellement, je ne suis pas un grand fanatique de ces classements dont les unités de mesure ont toujours quelque chose de mystérieux, et souvent de dangereux: on ne sait jamais trop à quoi tout cela correspond, ni quelle est la rigueur de la méthode, et en bout de course on confond la réalité avec le classement qui prétend la mesurer. C’est un peu comme la croissance: élément commode pour se situer dans une féroce concurrence internationale, la croissance demeure un point de vue biaisé sur les choses, sur la prospérité notamment, et les esprits libres prennent bien garde de ne pas confondre ces deux notions fondamentalement différentes.

Dans le cas de Ebuzzing, le classement des blogs politiques, par exemple, semble ne pas tenir compte de l’audience, mais de l’influence du blog. Cette influence se mesure au nombre de liens qui renvoient vers le blog. Autrement dit, Ebuzzing classe en meilleure position un blog lu par 100 personnes qui produisent un lien vers ce blog (par exemple dans un commentaire laissé sur le site d’un quotidien), plutôt qu’un blog lu par 10.000 personnes inertes. Ce petit rappel de définition n’est évidemment pas neutre.

N’empêche, le classement de septembre laisse songeur: alors que, jusqu’ici, le blog de Mélenchon et le blog de Soral se tenaient la bourre, le décrochage est très fort en septembre. Mélenchon est passé en 8è position, et Soral triomphe. Le blog d’Alexis Corbières, lieutenant de Mélenchon (genre commissaire politique à Moscou 1936), est tombé aux oubliettes alors qu’il était jusqu’ici dans le top 5.

Les 5 premières places du classement sont aujourd’hui trustées par des blogs de la fachosphère. La léninosphère occupe les places suivantes, avec juste un intrus UMP pour les séparer.

J’insiste, ne tirons pas de conclusion abusive de ce classement, qui ne dit au fond qu’une réalité de rétroliens et de citations. Il n’en demeure pas moins que la gauche est extraordinairement absente de cette réalité-là, et que l’extrême-gauche a du mal à soutenir la comparaison avec la fachosphère.

J’en tire deux observations majeures.

Première observation: la fachosphère, par sa nature idéologique, se prête mieux que n’importe quel mouvement à l’occupation du terrain numérique. Tiens! je vais encore écrire une stupidité provocatrice! mais si l’on admet que la fachosphère regroupe ceux que l’on appelait à une époque le peuple de la forêt (je renvoie ici au personnage du Grand Forestier dans les Falaises de marbre d’Ernst Jünger – les initiés apprécieront), elle se sent évidemment très à l’aise avec la logique virale et tribale d’Internet. Là où la rationalité cartésienne et individualiste constitue un handicap pour les mouvements tributaires d’une autre vision du monde (je pense au peuple de la mer d’Ernst Jünger, encore une fois).

C’est probablement un défi pour les mouvements rationalistes, dans leur ensemble, d’entrer dans une logique numérique infiniment mieux adaptée à d’autres traditions idéologiques. Les facultés de réflexion individuelle, de froid raisonnement produits par notre éducation officielle constituent autant de handicaps dans l’appréhension de ce qu’est la collaboration sur Internet.

Seconde observation: les élites françaises, qui méprisent encore profondément le savoir Internet (je dînais récemment avec un journaliste reconnu sur la place de Paris, qui me demandait: « mais quel est l’impact d’Internet, en fait? » sous-entendu: « impact nul »), ont sanctuarisé l’occupation du Net par ceux qu’elles ne veulent pas recevoir dans leurs salons ou sur leurs plateaux de télévision.  A force de mépriser les « dissidents », à force de les diaboliser, de les stigmatiser, de les vouer aux gémonies de l’Histoire (nous avons tous en mémoire les propos du matinalier de France Inter, Patrick Cohen, sur ceux qu’ils jugent indésirables), l’élite française a construit une sorte de muraille de Chine entre l’expression Internet et l’expression médiatique officielle.

Sur les médias officiels, l’élite française vit dans ses certitudes inébranlables, dans son quant-à-soi policé, loin des préoccupations quotidiennes des Français. Les médias officiels (presse écrite nationale comprise), c’est le paradis de la bien-pensance, de la pensée unique, des vérités assénées au mépris des évidences, et surtout de l’anesthésie permanente de l’esprit critique. Au fond, c’est le théâtre de la Cour de Versailles.

Internet, par réaction, sert de refuge à tous les autres: les dissidents, les décrypteurs, les lanceurs d’alerte. L’élite française a décidé d’y cantonner, dans une indifférence méprisante, la fachosphère qu’elle déteste, tant, bien entendu, que cette fachosphère est minoritaire. Les ralliements de 1940 ont montré comment ces murailles de Chine sont fragiles par grosses intempéries.

Ce calcul est une grave erreur, parce qu’il montre bien que la crise spirituelle que la France traverse n’est pas lié à un problème économique, mais à une rupture dans les modes de pensée, de communication et d’expressions entre une élite de plus en plus obsolète, et de plus en plus accrochée à ses privilèges hors d’âge, et des mouvements émergents dans la société, où le rejet du système officiel passe une alliance tactique avec le décryptage d’une autre réalité.

Ainsi naissent les révolutions.