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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Lutte contre le terrorisme ou lutte contre les citoyens?

Lutte contre le terrorisme, que de crimes on commet en ton nom! les positions de Bernard Cazeneuve sur les messageries chiffrées viennent d’en donner une nouvelle illustration. D’une manière générale, notre psychorigide ministre de l’Intérieur reste fidèle à la ligne du gouvernement profond qui veut que, pour protéger les libertés des fichés S, on mette en péril les libertés de tous les citoyens honnêtes.

La lutte contre le terrorisme passe par l’Europe

Le psychorigide Cazeneuve ne se sent plus pisser. Alors que tout le monde peine à trouver une idée pour relancer l’Europe, il a apporté son écot de sérieux et de tyrannie pour sauver notre glorieuse Union, synonyme de paix et de démocratie: légiférer pour obliger les opérateurs à livrer le secret des conversations sur les messageries cryptées.

Il suggère que « la Commission européenne étudie la possibilité d’un acte législatif pour rapprocher les droits et les obligations de tous les opérateurs »

Rapprocher les droits et les obligations! ça sonne comme un bruit de botte dans une caserne.

Le couple franco-allemand ressuscité

Comble d’ironie, Cazeneuve recevait son homologue allemand, Thomas de Maizière, pour en parler. Les deux compères de la collaboration franco-allemande (elle n’a plus rien de honteux depuis le traité de l’Elysée) se sont même offert le luxe d’une conférence de presse commune à l’issue de leur partie de belote sous les lambris de la République, pour déclarer:

« Nous proposons donc aujourd’hui, avec Thomas de Maizière, que la Commission européenne étudie la possibilité d’un acte législatif rapprochant les droits et les obligations de tous les opérateurs proposant des produits ou des services de télécommunications ou Internet dans l’Union européenne, que leur siège juridique soit ou non en Europe. Si un tel acte législatif était adopté, cela nous permettrait, au niveau européen, d’imposer des obligations à des opérateurs qui se révéleraient non coopératifs, notamment pour retirer des contenus illicites ou déchiffrer des messages, exclusivement dans le cadre d’enquêtes judiciaires ».

Ach! So! Nous foulons les moyens de les faire parleeeerrrr! Mais comme le souligne l’excellent Guillaume Champeau de Télérama, on voit mal ce que cette invocation à la pluie cache concrètement.

Le psychorigide Cazeneuve mis en garde

La prise de position du psychorigide Cazeneuve ne manque pas de surprendre, tant les mises en garde sont fortes de la part des interlocuteurs autorisés sur ce sujet. Libération a dévoilé cet été une note de l’Agence Nationale de Sécurité des Systèmes d’Information (ANSSI) qui se livre à une charge en règle contre l’introduction de « back doors », de « portes cachées » dans les systèmes de cryptage:

Dans ce document non classifié, l’Anssi ne cache pas ses craintes en cas d’introduction de backdoors qui «aurait pour effet désastreux un affaiblissement des mécanismes cryptographiques employés. Or il est techniquement impossible d’assurer que ce dispositif ne bénéficiera qu’aux personnes autorisées». Autrement dit, pas uniquement à la puissance publique, mais potentiellement aux cybercriminels, voire à des Etats étrangers. En conclusion, Poupard souligne qu’un tel«affaiblissement généralisé serait attentatoire à la sécurité numérique et aux libertés de l’immense majorité des utilisateurs respectueux des règles tout en étant rapidement inefficace vis-à-vis de la minorité ciblée».

On ne peut être plus clair: Cazeneuve, à la demande de nos services de renseignement sur la haute compétence desquels chacun se fera une idée, va rendre Internet aussi discret et confidentiel qu’une conversation dans un café de la place Tien An Men.

Un psychorigide Cazeneuve averti en vaut-il deux?

Manifestement, l’avis autorisé de l’ANSSI n’a pas convaincu le psychorigide Cazeneuve d’envoyer ses services de renseignement aux pelotes (une fois de plus, les fonctionnaires tiennent les politiques, et non l’inverse). D’autres interlocuteurs autorisés y sont donc allés de leur refrain pour expliquer au ministre qu’il utilisait un marteau liberticide pour combattre des moustiques terroristes dans un magasin de porcelaine. On lira sur ce point la tribune commune de la présidente de la CNIL, Isabelle Falque-Perrotin, et de quelques autres, tous en charge par le pouvoir de missions qui les obligent à ne pas garder le silence.

Les grotesques leçons de Cazeneuve sur l’Etat de droit

Pourtant, ces manoeuvres liberticides n’ont pas empêché le même psychorigide ministre de repousser les propositions de l’opposition sur les fichés S, au nom du respect de l’Etat de droit:

« Nous ne pouvons pas sortir de l’Etat de droit pour protéger l’Etat de droit » (Bernard Cazeneuve).

Cazeneuve protège la liberté des fichés S…

Nous revenons ici à l’alternative simple qui se pose depuis que les services de renseignement se montrent incapables de neutraliser systématiquement les fichés S: faut-il ou non procéder à rétention préventive de ceux-ci, à la manière de la IIIè République qui avait exporté les Communards en Nouvelle-Calédonie ou au Maghreb? On a bien compris ici le choix qui est fait au nom d’un prétendu Etat de droit par l’équipe au pouvoir: on ne touche pas, au nom des libertés, aux suspects identifiés comme des nuisances toxiques pour la sécurité nationale.

…en tuant la liberté des honnête citoyens

Si on ne peut sortir de l’Etat de droit lorsqu’il s’agit d’entraver les fichés S, en revanche, lorsqu’il s’agit des citoyens honnêtes, tous les moyens sont bons pour transformer leurs libertés en croquette pour chat. L’opération de Cazeneuve sur les messageries chiffrées le montrent: tuons le secret de celles-ci pour neutraliser quelques personnes, donc, privons tous les citoyens de vie privée, pour épargner celle des suspects avérés. Logique!

Une fois de plus, la lutte contre le terrorisme, confiée aux policiers (comme si la sécurité n’était pas une chose trop sérieuse pour leur être laissée) se transforme en une lutte contre la liberté de tous…

Jihad: La fin du monde et ses signes (Chapitre 17)

Claire accepte de me voir. Du moins m’a-t-elle promis d’être là, à onze heures, dans un café jovial proche du Français où je sais qu’elle rêve de jouer. Elle me dit qu’elle y a un rendez-vous à dix heures et qu’elle ne peut donc être en retard. Mais je n’ai jamais connu Claire à l’heure, alors je m’arme de patience et je me dote des munitions nécessaires pour ne pas m’ennuyer.

Le temps est gris mais assez doux. Une odeur de café chaud règne dans cette salle oblongue où l’on croise souvent des acteurs, des intellectuels, des notables qui aiment à s’y afficher. De l’autre côté de la rue, par la fenêtre, je vois même le Président du Conseil Constitutionnel s’essayer à monter sur un vélo municipal. Paris a cette espèce d’entrain ordinaire, de fourmillement mêlé au dilettantisme qui fait partie de son charme.

Sous le bras, je transporte le dernier Canard Enchaîné et surtout un étrange opuscule que j’ai trouvé en déambulant du côté de Barbès pour occuper ma matinée. L’ouvrage mal cartonné et à la typographie démodée s’intitule L’Islam face à la fin du monde. J’ai décidé de me prendre en main et de chercher à comprendre pourquoi Siegfried a rejoint les rangs de l’Etat islamique. Et comme je connais mal l’Islam, je reprends les sujets à la base.

Je me commande un café crème et je me plonge dans le lecture de cette oeuvre impérissable qui ressemble plus à un samizdat qu’à un essai au sens où l’Occident l’entend. Il semble traduit dans un mauvais français d’un texte en arabe truffé, à longueur de pages, d’une multitude de références mystérieuses à des hauteurs qui seraient autant de sommités spirituelles dont la profondeur ne souffre aucune forme de discussion. Mon samizdat est au fond une longue glose sur les innombrables hadiths qui précisent la doctrine islamique et farcissent la tête des terroristes.

Dans le cas de la fin du monde, il m’apparaît vite qu’elle est annoncée par des signes majeurs, comme le retour de Jésus qui coexistera avec un symbole du mal, et par des signes mineurs. L’énumération de ceux-ci me semble extraordinaire et m’explique pourquoi des détraqués finissent par prendre les armes contre notre civilisation. Selon Tabrani, par exemple, la fin du monde est annoncée par le développement de l’homosexualité. Pour Ahmad et Hakim, « les femmes seront dévêtues tout en étant habillées ». Les mêmes soutiennent qu’un autre signe sera donné par les changements de saison. J’imagine qu’entre le prétendu réchauffement climatique et le triomphe de la mini-jupe, les croyants les plus vulnérables lisent dans la civilisation occidentale les premiers signes de la destruction collective. Boukhari, un autre blablateur, soutient lui que la fin du monde sera annoncée par la généralisation de l’adultère.

Le livre me tombe rapidement des mains (mais je me promets de le donner à lire à Freya), et je me décide à ouvrir une grande enveloppe Kraft déposée dans ma boîte aux lettres. J’en déchire le papier distraitement, et une fois de plus la nausée me vient. Cette fois, je m’aperçois de l’accoutumance avec laquelle je vis désormais car, au-delà de la nausée, le spectacle que je découvre ne m’inspire aucun autre sentiment. En sortant à peine les documents que l’enveloppe contient, je comprends immédiatement qu’il s’agit d’un « coup ». Les services de renseignement ont suivi, hier, Freya, et l’ont photographiée dans les bras de François. Peut-être imaginent-ils que je ne suis pas au courant de cette relation et que Freya ne m’en a rien dit.

Je range ces clichés fraîchement imprimés dans le papier Kraft. Je me lève ostensiblement pour jeter l’enveloppe dans la poubelle derrière le bar.  Ceux qui m’épient sauront de quoi il s’agit. Il est étrange de devenir la cible d’une entreprise de persécution en règle de la part de son propre pays. J’imagine qu’il a fallu plusieurs fonctionnaires de police pour constituer cette putasserie sans intérêt. Je me rappelle les propos entendus deux jours auparavant dans la bouche du frère bienveillant qui me prévenait des pires avanies à venir.

La réception de cette lettre ne me chagrine même pas, probablement parce que mon abattement est grand à l’idée que Siegfried ne soit pas là et que je n’aie aucune chance de le revoir, aucune possibilité de faire quoi que ce soit pour le récupérer. Il est majeur et vacciné, comme on dit, il a fait un choix et je dois me contenter d’en prendre acte. Mais, selon les mystères de l’esprit humain, je ressens aujourd’hui une sorte d’abattement inattendu, j’éprouve la douleur de son absence comme jamais jusqu’ici je ne l’avais éprouvée.

Et des images m’assaillent, heureuses et douloureuses, plaisantes et acerbes, comme si l’exploration inattendue des souvenirs sédimentés dans mon esprit m’ouvrait les portes de sensations nouvelles, aigres-douces. Non loin de ce café, je me souviens que je venais souvent avec Siegfried, qui adorait visiter le Louvre, puis sauter sur les colonnes de Buren. Au fur et à mesure qu’il grandissait, il parvenait chaque fois à en escalader de plus hautes, puis à pérorer comme un stylite. Il avait le sourire aux lèvres, la joie d’avoir conquis une nouvelle cime, et une sorte de bagou qui plaisait toujours aux touristes japonaises, émerveillées par ses cheveux blonds chaulés.

Si Claire faisait un effort, elle se souviendrait en même temps que moi, aussi, des moments tragiques vécus avec Siegfried dans ces jardins que nous parcourions souvent. À l’époque où nous nous disputions abondamment, quelques semaines avant de nous quitter, je me souviens que nous marchions en direction du grand bassin avec Siegfried, qui devait avoir quatre ans à l’époque, à nos côtés. Il ne l’exprimait pas, mais nos tensions devaient éroder ses nerfs jusqu’à le mettre au bord de l’implosion psychique. Comme souvent, le ton est monté entre Claire et moi. Elle ne supportait plus mes infidélités, je lui reprochais de passer toutes ses soirées avec un apprenti comédien au lieu d’être là, avec Siegfried et moi. Nous nous sommes arrêtés pour nous regarder les yeux dans les yeux, en chiens de faïence mus par une haine féroce, et nous avons commencé à nous balancer des horreurs. Dans ces moments, la passion absorbe les esprits, les volontés, les personnes, la raison et les clairvoyances. Et soudain, de l’autre côté du parc, j’ai vu des adultes se préoccuper d’un enfant perdu, en larmes. C’était Siegfried qui s’était enfui dans une sorte de mouvement de folie, de peur, d’angoisse, de désespoir de voir des parents qu’ils voulaient aimant et s’aimant se déchirer avec tant de violence.

Pourquoi ne pas le reconnaître? Je ne porte qu’une seule culpabilité dans ma vie: celle de n’avoir pas su, ou pas voulu, ou pas pu, me sacrifier pour préserver le bonheur d’un enfant que j’aime et que j’avais tant désiré. Rétrospectivement, bien entendu, il est si tentant de se flageller en se persuadant que, ce jour-là, les dés étaient jetés et que rien de bon ne pourrait sortir de ce splendide ratage. Combien de fois ne me suis-je pas dit, à mesure que le tempérament de Siegfried devenait ombrageux, le poids de ma faute dans ces moments où Claire et moi nous nous aimions encore, à la folie ne serait pas exagéré, mais où la vie nous séparait? Sans un orgueil démesuré, j’eusse pu reconnaître alors que ce bel amour de jeunesse que nous avions l’un pour l’autre n’était pas compatible avec une naissance, et tout ce bla-bla des Villanzy qui m’exaspérait. Mais je me refusais à réduire ce cadeau du ciel appelé Siegfried à un simple accident, à une imprévoyance. La vie valait bien mieux que tout cela.

Une chose me parait acquise, néanmoins: c’est à cette époque que Siegfried a compris les bienfaits de la folie solitaire et de l’indifférence à l’autre. Face à un monde instable où l’affection est tout sauf une certitude prévisible, mieux vaut se prémunir en donnant le moins de prise possible à l’extérieur, à l’attente, à l’autre, puisque l’autre est un danger. Et peu à peu, Siegfried a construit contre le monde des nains affectifs qui l’entouraient plusieurs lignes de défense, plusieurs remparts de forteresse, pour que son univers vive à l’abri des peurs et des tourments.

L’horloge du café sonne les onze heures et, comme prévu, Claire est en retard. J’explore du regard les abords du Français, et, dans la foule des touristes qui déambulent, je ne vois nullement son air perdu et sa crinière blonde.

Je m’en amuse avec un fond d’amertume. Il y a près de vingt ans, c’est dans ce même café que je l’avais rencontrée exceptionnellement pour organiser la garde de Siegfried. Un agenda à la main, nous avons chacun coché les dates de vacances où nous le prendrions à tour de rôle. Je m’en souviens encore: c’était un mois de mars. Quelques semaines plus tard, les vacances de Pâques arrivèrent et, comme d’habitude, je pris avec moi ce petit bonhomme pour une semaine. Claire devait accueillir Siegfried la semaine suivante.

Curieusement, le samedi, Claire ne m’a pas appelé pour fixer les modalités de l’échange. Et le dimanche matin, face à son silence, je l’ai contactée. Je me revois encore le téléphone à la main, à la fenêtre de l’appartement qui donnait sur un jardin intérieur où Siegfried s’amusait souvent avec les autres enfants de l’immeuble. Au bout du fil et de trois appels, Claire, qui avait la phobie du téléphone et le laissait souvent sonner dans le vide, a fini par me dire:

– Mais je n’ai pas du tout prévu de prendre Siegfried avec moi cette semaine. J’ai un avion qui part pour Nice ce soir et je n’ai pas de billet pour lui.

Je n’ai même pas eu besoin de dire quoi que ce fut à Siegfried: il avait compris (il avait six ou sept ans je pense) l’oubli maternel, signe précurseur du ravage profond et incisif qu’une mère peut infliger à son enfant. La blessure ne procédait d’ailleurs d’aucune malice: Claire ne voulait pas le faire souffrir et son coeur eut fondu en mille morceaux au désolant spectacle de son enfant en larmes parce que sa mère avait oublié de l’emmener en vacances. Elle n’avait tout simplement pas inscrit son fils dans ses priorités existentielles, et l’enfant devait se satisfaire de la place subalterne qui lui était réservée dans le regard de sa mère.

C’est ainsi que Siegfried a grandi: dans une sorte de solitude affective au sens propre. Le compagnon de Claire avait par exemple décidé que Siegfried ne devait pas troubler le silence de l’appartement où il vivait et ne pouvait sortir de sa chambre qu’à certaines heures. Jouer au piano, et jouer tout simplement (quel que fût le jeu) était interdit, sauf en silence. Après vingt-et-une heures, Siegfried devait se coucher et s’ouvrait alors le long règne d’une nuit perdue dans sa solitude. Quand je le récupérais, le vendredi soir, je savais qu’il n’avait qu’une obsession: ne pas être seul dans sa chambre, et que je l’accompagnasse jusqu’à son endormissement, qui n’arrivait jamais avant une heure du matin. Et je comprenais peu à peu que la vie de Siegfried était, ordinairement, celle d’une longue attente, d’un lent enfermement, et l’apprentissage d’une patiente mais silencieuse, secrète résistance contre l’ordre ambiant.

Le serveur vient poser devant moi un set de table et des couverts. Bien entendu, il s’impatiente parce que je ne consomme pas assez et me signifie qu’il est l’heure de partir si je ne commande pas une autre boisson. Claire a déjà un retard de quinze minutes. Je demande un porto rouge.

Dans ma tête, j’essaie de retricoter les mailles que j’ai perdues avec la pesanteur du temps. Pourquoi en étais-je venu à prendre un café ici même avec Claire pour organiser la garde de Siegfried? Ah oui! parce que, le premier samedi où j’ai téléphoné à Siegfried pour lui annoncer que ce soir-là, je ne rentrerais pas à la maison et qu’il ne me verrait pas avant le week-end suivant (c’était le premier week-end où Claire devait en assumer la garde), il avait fondu en larmes et s’était montré inconsolable au point que sa mère m’avait demandé de l’héberger chez moi le soir, ce que j’avais fait avec soulagement. Dans ses pleurs, j’avais entendu mon propre chagrin, lorsque vingt ans plus tôt j’avais compris que mon père ne reviendrait plus jamais, qu’il avait été enterré en cachette comme tous les suicidés à cette époque. Cette perspective a ruiné ma vie, il est vrai, et je comprenais soudain que, par un mimétisme terrible, je l’infligeais à mon tour à mon fils.

Jusqu’à ce jour, j’avais vécu avec une très grande constance avec Siegfried, et j’en voulais à sa mère, qui connaissait une relative aisance grâce à son salaire de normalienne, de se désintéresser de la question. La pauvre voulait, à cette époque, ressembler à Isabelle Huppert et s’imaginait un destin glorieux, avec ses airs d’égérie déjantée mais pétillante. Il était évident que les soirées qu’elle passait à répéter avec celui qui devint par la suite son compagnon n’étaient qu’une tromperie en gestation. Et peu à peu, elle s’absentait de ma vie pour en occuper une autre. Chaque soir, en rentrant des petits boulots que j’effectuais pour apporter mon écot, il me restait à prendre Siegfried sous le bras et à faire des courses, puis un repas, puis une soirée de distraction pour l’enfant qui était devenu un second moi-même.

Oui, bien sûr! cette relation mimétique, narcissique, était destructrice. Toute ma vie, j’ai grandi seul, avec l’ombre inquiète de mon père disparu, avec son regard tutélaire tapi dans l’obscurité de mes replis psychiques, qui devenaient si nombreux que, souvent, j’imaginais mon cerveau comme une ruche, avec une multitude d’alvéoles étanches les unes aux autres, contenant chacune ma vie, mais vue sous un angle différent. Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre que cette étanchéité, si incompréhensible aux autres, était une chance: elle me permettait de segmenter mon existence entre une multitude d’événements dont l’un n’avait pas la moindre répercussion sur l’autre, de telle sorte que la souffrance du matin pouvait céder la place au bonheur de l’après-midi. Fort de cette complexion, je n’ai jamais compris la faiblesse des autres, ni leur sensibilité extrême aux variations existentielles. Siegfried, je le sais, a souffert de mon handicap.

Mon fils peut d’ailleurs m’adresser un reproche autre que celui de cette incompréhension ou de cette incapacité à l’empathie. Ayant grandi seul, et ayant surmonté tant d’obstacles par moi-même, souvent contre la volonté des autres, je comprenais difficilement que Siegfried, fils d’un banquier plutôt cossu, élevé dans les meilleures écoles, transporté partout en Europe sur les traces de notre glorieuse civilisation, ne fît pas mieux que moi. Quand je le surprenais à paresser, à résister avec obstination à l’apprentissage d’une leçon simple, je mesurais chaque fois l’écart entre sa façon de bouder ses privilèges, et la chance qui eut été la mienne en y accédant. Et de cet appel au dépassement de soi, à la transgression de ses propres limites, je récolte aujourd’hui les fruits les plus terribles. Qui me dit qu’il n’est pas parti en Syrie pour combler ce manque, pour oublier cette lacune de n’avoir pu être un héros, comme je l’étais moi-même, à ma petite mesure?

Il est si tentant, quand on est un père éploré, de porter sur soi tous les malheurs de ses enfants, comme si tous leurs agissements, même ceux que l’on a combattus ou condamnés par avance, nous étaient imputables? Nous ne manquons jamais, d’ailleurs, d’esprits charitables pour nous suggérer quoiqu’il advienne notre part de responsabilité dans la mauvaise tournure que les événements de nos enfants prennent. Malgré tous nos efforts, nous en sommes comptables. C’est un principe simple: nous sommes responsables des malheurs du monde, et plus ces malheurs nous sont proches, plus nous en sommes responsables.

Erdogan, bientôt meilleur allié d’Assad?

Erdogan a plus d’un tour dans son sac. Après avoir rendu visite au tsar Poutine en août, à qui il était prêt à déclarer la guerre au printemps mais avec qui il relance le projet de gazoduc Southstream qui doit achever la ruine de l’Ukraine, le voici embringué dans un rabibochage de premier ordre avec la Syrie. Officiellement, les services secrets turcs ont rendu visite à leurs homologues syriens pour obtenir quelques tuyaux.

Erdogan demandent-ils des conseils pour tuer les rébellions?

On se demande bien ce que ces espions ont pu se tenir. Les sujets n’ont pas dû manquer, y compris la meilleure façon de traiter les prisonniers politiques, sujet sur lequel les Syriens ne manquent jamais d’idées. Blague mise à part, tout concorde pour laisser penser que les deux pays devraient entamer une collaboration assez poussée, sous les auspices de la Russie.

Les canons se tournent contre les Kurdes

Les deux dictateurs commencent par ailleurs à avoir une vraie communauté d’intérêts.

Le plus évident est la lutte contre les autonomistes kurdes, qui déplaît encore plus aux Turcs qu’aux Damascènes. Après avoir laminé le Kurdistan turc, Erdogan entend étouffer toute velléité d’indépendantisme en Syrie. Il a même lancé de premiers bombardements sur le territoire syrien pour affaiblir les troupes kurdes.

Parallèlement, Erdogan vient de rappeler son ambassadeur en Autriche, où avait lieu un meeting de soutien au PKK.

La Turquie combattra-t-elle Daesh?

Reste une inconnue: Erdogan va-t-il aider Assad dans la lutte contre Daesh? La question est posée, et la réponse risque d’être très nuancée. On le sait, le gouvernement turc a largement aidé l’Etat Islamique et lui a apporté des soutiens logistiques. Une série d’attentats laisse à penser que l’Etat islamique a cherché à déstabiliser Erdogan.

Assistons-nous à un retournement massif des alliances? Cette hypothèse est fort probable et demandera à être confirmée dans les prochaines semaines.

Europe: toujours pas d’idées pour la relancer

L’Europe n’est pas morte après le Brexit, a déclaré Renzi, à la sortie du mini-sommet de Ventotene. Pourtant, après une longue séance de discussion sous le soleil méditerranéen, les ambitions européennes des trois historiques que sont l’Allemagne, la France et l’Italie, présentent un encéphalogramme absolument plat. On relèvera tout particulièrement les abandons en rase campagne par François Hollande de toutes les positions qu’il avait tenues jusqu’ici.

Les propositions de Hollande pour l’Europe

À la sortie du sommet, François Hollande a déclaré:

M. Hollande a de son côté énuméré trois « priorités » pour parvenir à cette relance d’une Union européenne en pleine crise existentielle. La première, selon lui, doit être la sécurité avec la protection des frontières extérieures de l’UE grâce à un corps de gardes-frontières et de gardes-côtes.

La seconde, a-t-il poursuivi, doit être la défense avec « davantage de coordination, de moyens supplémentaires et de forces de projection ». Et la troisième, la jeunesse avec un programme Erasmus d’échanges universitaires « amplifié ».

Oui, mais alors, le projet d’intégration économique renforcée, d’euro-gouvernement, toutes ces idées farfelues qui consistaient à répondre au Brexit par plus d’Europe encore, et plus de bureaucratie? C’est passé à la trappe? Visiblement oui. Le projet européen n’est désormais plus que sécuritaire, et va viser, comme suggéré sur ce blog à plusieurs reprises d’ailleurs, à faire financer la défense française par ses voisins.

Les eurolatres manquent d’imagination

Tous ceux qui (dont l’auteur de ces lignes) qui considèrent que le Brexit était une conséquence plausible de la folie eurolatre qui s’est emparée du gouvernement profond depuis plusieurs années, et une étape nécessaire pour la construction d’un vrai projet européen, boivent du petit lait. Quels sobriquets n’avons-nous entendu de la part des partisans du « Remain » à propos du « Leave »: démogogie, populisme, racisme larvé, repli sur soi, petitesse, tout y est passé pour nous minorer face à ces intelligences surpuissantes qui prônaient le statu quo.

Toutes ces intelligences surpuissantes qui sont convaincues que l’Europe, c’est l’intelligence, et que l’Etat-nation, c’est la bêtise, qu’ont-ils à proposer aujourd’hui? Quelle est leur vision d’avenir? Quelle solution leur brillante intelligence propose-t-elle?

La vérité est triste à dire, mais elle est têtue: l’europhilie aujourd’hui est la caractéristique première des crétins fats. Ils se pensent supérieurs à tout le monde, mais ils sont bien en peine d’expliquer pourquoi ils aiment l’Europe (à part répéter que c’est comme ça, que l’Europe c’est moderne, que l’Europe c’est la paix, que l’Europe c’est la lumière), et ils sont bien en peine d’avoir la moindre idée sur la façon de la remettre sur les rails.

Ah si! il y a bien une idée! élargir Erasmus. Bonjour la modernité! bonjour l’ambition!

Les eurolatres ont tué l’idée européenne

En réalité, s’il existe des coupables dans la mort d’une certaine idée de l’Europe, il ne faut pas les chercher ailleurs que chez les eurolatres. Ces gros bourgeois repus, hautains, conformistes, ont transformé l’ambition européenne en tumeur nécrosée que plus aucun chirurgien n’ose opérer.

La burkini et ses sophismes

L’interdiction de la burkini dans plusieurs communes balnéaires donne lieu à d’hallucinantes polémiques qui démontrent, une fois de plus, que l’Occident, et singulièrement la France, sont pris au dépourvu face à une dynamique nouvelle: celle de l’affirmation politique des communautés musulmanes sur le continent européen. Compte tenu de la dangerosité de certains arguments, il est désormais salutaire de mettre en exergue quelques sophismes béats développés par les pacifistes de l’intérieur, et d’en souligner l’absurdité.

Sommes-nous responsables de la burkini?

L’argument est utilisé notamment par François Burgat, chercheur au CNRS, dans Mediapart. Voici son propos:

Il faut (seulement) que le gouvernement change (“radicalement”) la lecture terriblement unilatérale qu’il fait de l’origine du “terrorisme” ! Il faut accepter lucidement d’y réintégrer la part de la responsabilité essentielle qui est la sienne et celle de ses prédécesseurs.

Lorsqu’un terroriste tue plusieurs dizaines de personnes, dont des personnes d’origine maghrébines, à Nice avec son camion, il est bien évidemment que le gouvernement et ses prédécesseurs portent une « part de responsabilité essentielle » dans l’attentat. Prendre conscience de notre responsabilité, que dis-je? de notre culpabilité dans le mal qui nous accable est la meilleure réponse à apporter au fait terroriste.

La technique consiste ici à poser un principe non démontrable ou pétition de principe: nous sommes par principe responsables de nos propres malheurs. Burgat retrouve ici la conscience coupable de l’Occident, exprimée dès l’Antiquité par Lucrèce dans le De Rerum Natura: les catastrophes naturelles sont forcément dues à une faute humaine dont les dieux se vengent. Accessoirement, cette culture de l’excuse est une forme dérivée d’un néo-colonialisme: les héritiers de nos colonisés ne peuvent être tenus pour responsables de leurs actes. Seul l’Occidental peut accéder à la responsabilité individuelle ou collective, et l’Occidental demeure responsable de tout ce qui arrive dans ses anciennes colonies.

Porter la burkini, est-ce comme porter le monokini?

Cet argument effrayant est écrit sous la plume d’Henri Tincq, journaliste de La Croix, pour Slate:

Interdire le burkini renforce le sentiment d’ostracisme qui règne dans la communauté musulmane. «On veut nous rendre invisibles», se plaignent des femmes musulmanes. Pourquoi interdire ce vêtement de bain et pas les tatouages, les piercings ou les monokinis qui abondent sur les plages?

Ben oui, après tout. Porter la burkini qui a la même valeur que porter le monokini. De même que porter la djellabah dans les rues de Paris est du même ordre que de s’y balader en tenue de sport ou porter un piercing à l’oreille.

Le sophisme est double dans ce cas de figure. Dans un premier temps, une négation de la preuve consiste à nier qu’il existe un problème spécifique à la burkini. Pourtant, il est évident que le port de la burkini sur les plages répond à une vision politique inscrite dans le contexte général d’une radicalisation de l’Islam de France. Elle n’est donc pas du même ordre que le port d’un piercing, qui ne trahit aucun engagement politique particulier. Deuxièmement, le sophisme consiste en un discret « épouvantail », qui consiste à assimiler les adversaires de la burkini à des liberticides. Réponse: combattre la burkini, c’est combattre une vision politique de la société française où des idées contraires à la démocratie et aux libertés publiques triompheraient.

La burkini, un symbole de modernité à encourager?

Le pompon du sophisme est atteint par l’interview du chercheur français Olivier Roy pour France Télévisions, qui mériterait une reprise intégrale pour en démonter les faux arguments. Plutôt que de poser la seule question qui vaille: l’affirmation politique dont la burkini est le symbole menace-t-elle ou non les valeurs républicaines, Roy réussit l’exploit de soutenir que c’est la laïcité républicaine qui menace l’Islam! L’un de ses arguments consiste notamment à soutenir que la burkini est un symbole de modernité qui devrait être encouragé:

Les débats sur le port du burkini et de la burka, par exemple, doivent être distingués, car le burkini est une invention récente [créé en 2003 en Australie], qui fait sauter les fondamentalistes au plafond. Pour ces derniers, une femme n’a pas à se promener sur la plage, et encore moins se baigner ! Donc le burkini est, au contraire, une tenue moderne, qui n’a rien de traditionnel ou de fondamentaliste.

L’oppression de la femme pour des raisons contemporaines devrait donc être saluée pour mieux réduire son oppression pour des raisons traditionnelles. Joli sophisme…

Ce sophisme s’appelle un faux dilemme. Il consiste à demander à l’interlocuteur de choisir entre deux termes qui ne se posent pas. Or, la question n’est pas d’arbitrer entre la burkini et le voile, mais bien d’affirmer que les tenues religieuses ne doivent pas marquer l’adhésion à un projet politique menaçant pour la démocratie.

Reposer le débat

Je consacrerai plusieurs de ce blog à la question de la conscientisation politique des musulmans en France cette semaine. Il devient indispensable que nous apprenions à revenir à la rationalité dans cette affaire où, petit à petit, le déni de la bien-pensance conduit à abdiquer toute volonté française d’exister.

Pourquoi des syndicats de médecins plutôt que rien?

Les syndicats de médecins constituent d’extraordinaires objets sociaux non identifiés qui méritent bien quelques mises en boîte et quelques piques grinçantes au moment où ils négocient la nouvelle convention d’assurance maladie qui doit permettre de rémunérer leurs adhérents (et les autres, même non adhérents, bien sûr). Tous autant qu’ils sont, en effet, ils ne manquent pas d’amuser la galerie par des prises de position tonitruantes immédiatement suivies par des décisions contraires à ce qu’ils ont annoncé. Cette galerie de curiosités suppose un petit décryptage qu’on ne trouve jamais dans la presse subventionnée, puisqu’il touche au financement des syndicats de médecins par la sécurité sociale…

Qu’est-ce que la médecine libérale?

Commençons par le commencement! Le médecin français appartient à ce qu’on appelle couramment les professions libérales. Autrement dit, comme les avocats ou les géomètres, c’est un sachant dont le travail consiste à vendre son savoir aux clients finaux (pudiquement rebaptisé « patient »). Le médecin n’a donc pas vocation à être employeur, puisque ce qu’il vend n’est autre que son savoir ou son savoir-faire acquis en propre. Il peut lui arriver de recruter une assistante ou une secrétaire, mais il ne peut recruter un autre médecin pour faire le travail à sa place et s’enrichir sur son dos.

Le syndicat de médecins, un non-sens

Pourquoi, dans ces conditions, existe-t-il une telle floraison de syndicats de médecins? Aucune profession, et spécialement aucune profession libérale (même les avocats…) ne peut prétendre disposer d’un tel vivier de syndicats: CSMF, MG, FMF, le Bloc, SML, Union Collégiale, FML, etc. Cette division tranche avec la tradition patronale qui veut que le patron soit unique quand les salariés sont multiples et divisés. Le signe est ici très clair: le syndicat de médecins n’est pas un syndicat de patrons. C’est plutôt un syndicat de salariés, ce qui est absurde pour une population de profession libérale.

La bureaucratie médicale pour affronter la bureaucratie sociale

Si les médecins ont dû multiplier les syndicats, la raison tient essentiellement à la bureaucratisation de la santé produite par la sécurité sociale. Ce qui devait être, dans les discours bisounorsiens de 1945, un outil simple à comprendre entre les mains des cotisants pour assurer une protection sociale universelle, est devenu, au fil du temps, un monstre bureaucratique piloté par une caste byzantine qui impose des oukazes à des acteurs démunis. Cette faiblesse des acteurs de la sécurité sociale face au Léviathan étatique est particulièrement vraie pour les médecins, et singulièrement les médecins généralistes, accablés par des tâches administratives absconses. Face à un monde complexe, l’action collective est obligatoire.

La bureaucratisation, une tendance séculaire

Dès 1945, la question des relations entre la médecine libérale et son donneur d’ordre, la sécurité sociale, s’est posée. Un décret de 1966 formalise la première expérience de bureaucratisation de la santé.

En voici un extrait éloquent:

syndicats de médecins

Comme on le sait, dès qu’on parle de « commission nationale tripartite », surtout lorsqu’elle « peut siéger en formations différentes selon la nature des questions examinées », on a signé le forfait: le règne de la bureaucratie commence, et il devient indispensable de spécialiser des moyens pour administrer la complexité qui se met en place.

Juppé, le roi des bureaucrates médicaux

Entre 1966 et 1996, la France a connu 30 ans de mal governo social dissimulé par la relative prospérité du pays. Tous les défauts de la sécurité sociale ont été masqués, les uns après les autres, par la redoutable logique de moyens qui veut qu’un problème soit réglé par une hausse des cotisations. La violente crise de 1992 a compliqué l’exercice et rendu indispensable une remise à plat de la gouvernance. Alain Juppé accélère alors l’étatisation de la sécurité sociale et impose dans sanctions aux médecins en cas de non-respect de leur objectif de dépense. L’implication des organisations syndicales dans la négociation des conventions médicales quinquennales devient alors essentielle.

La bureaucratie médicale aujourd’hui

Face à enjeux de plus en plus importants et complexes, les syndicats médicaux entament une mue plus ou moins rapide vers le rôle d’auxiliaire captif des pouvoirs publics. C’est particulièrement vrai de la CSMF, le principal syndicat de médecins (créé en 1928…), dont le poids dans les institutions mérite d’être relevé. Son ancien président, Michel Chassang, est devenu président de l’Union Nationale des Artisans et Professions Libérales (UNAPL) et à ce titre membre du Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE).

Comment le pouvoir achète la bureaucratie médicale

Bien naïf serait évidemment celui qui imaginerait ce système fonctionner de façon désintéressée. La bureaucratie médicale, qui représente officiellement les médecins, est une caste chouchoutée par le pouvoir aux seuls fins de l’attendrir et d’obtenir sa signature au bas de tous les documents qui comptent. Pour ce faire, une machine infernale s’est mise en place: le financement des syndicats de médecins signataires des conventions par la sécurité sociale. Autrement dit, pour obtenir l’accord des syndicats de médecins aux conventions qui fixent la rémunération de leurs adhérents, le gouvernement donne de l’argent aux syndicats…

financement des syndicats médicaux par ucdf

Bien entendu, aucun texte officiel ne détermine les règles de ce jeu totalement opaque.

Une pratique illégale

On comprend d’ailleurs pourquoi ce système ne fait l’objet d’aucun écrit: il est illégal. Réserver le financement paritaire aux seuls signataires d’un accord est totalement prohibé par la Cour de Cassation. Celle-ci a rappelé en effet, par un arrêt de mars 2002, que la négociation conventionnelle est ouverte à tous les syndicats représentatifs, qu’ils soient signataires ou non des accords.

Ce petit point de droit n’est évidemment souligné par aucun des hiérarques du gouvernement profond qui domestique allègrement les syndicats de médecins dans les négociations conventionnelles.

Jihad: l’art d’être jaloux (Chapitre 16)

En poussant la porte de l’appartement, je me demande si Freya est, ou non, présente. Depuis que nous nous connaissons, elle a ritualisé mes travaux en loge d’une façon originale, qui a exigé de moi un long apprentissage, à mon grand étonnement, de la jalousie. Elle profite de ces soirées à l’extérieur pour sortir et « s’amuser de son côté » comme elle dit. D’ordinaire, ces amusements ont tout du libertinage grivois et il m’a fallu un temps certain pour que je n’en prenne pas ombrage. Disons même que ses premières sorties m’ont attristé jusqu’à m’interroger sur mon lien avec elle. Pendant les premières semaines de notre relation amoureuse, je me suis même convaincu que nous n’avions aucun avenir ensemble et que le bon sens était de clore cet épisode furtif de ma vie en subissant le moins de dommage psychique possible. Mais je n’ai jamais eu le courage de lui signifier le terme de nos échanges, elle n’en a jamais exprimé le souhait, au contraire, et j’ai donc appris la jalousie, comme une bourgeoise du dix-neuvième siècle s’accommodait des infidélités de son mari.

Je sais que cette présentation est malhonnête, dans la mesure où Freya aurait peut-être abandonné ce jeu, ou ne l’aurait pas initié, si j’avais pu revendiquer une attitude exemplaire. Or, les femmes constituent mon péché mignon, cardinal, depuis toujours. Je les aime et elles me plaisent. Quelques jours après nos premiers ébats, Freya a découvert que je restais en contact avec une amie qui me donnait, par intermittence, du plaisir. Je revois encore Freya, l’air un peu catastrophé, pousser la porte du bureau où je travaillais, dans l’appartement, et m’interroger avec calme sur la nature des messages qu’elle venait de découvrir. J’ai tenté de bredouiller quelques explications fumeuses et, face au ridicule de mes contorsions, j’ai préféré lui avouer une vérité légèrement retravaillée: je restais en contact avec cette amie non parce que j’y tenais mais parce qu’elle pouvait me donner du plaisir. Bien entendu, cet arrangement avec la fidélité n’entamait en rien la sincérité des sentiments que je nourrissais pour Freya.

Compte tenu de notre différence d’âge, il me semblait inévitable que des désaccords ou des discussions de ce genre surviennent entre nous. Je voyais et savais que mon corps et ma chair ne pourraient indéfiniment tutoyer la vitalité d’une femme plutôt sportive qui découvrait la vie. Mais je ne m’attendais pas à ce que l’exercice fût aussi difficile à surmonter.

Au début, nous avons tenté aussi souvent que nous le pouvions de partager ces plaisirs dans des fêtes, des soirées, des nuits scandaleuses où nous mélangions nos corps à des rencontres improbables ou furtives. J’aimais le spectacle de ces ébats où le corps de Freya se transformait, à mes yeux, en une oeuvre d’art vivante, expressive, tordue en tous sens par des forces érotiques qui sublimaient sa beauté. J’aimais ses gémissements, ses émois, ses moments divins, ses soupirs, qui me donnaient la sensation d’atteindre une dimension supérieure de sa réalité, comme si, dans ces instants éphémères, je devenais le témoin de sa perfection surnaturelle, le possesseur de ces trésors cachés.

Freya, je pense, prenait moins de plaisir à la réciprocité. Il me semble même qu’à ses débuts, chacun des regards que je lançais, chacun des gestes que je pouvais prodiguer à une autre femme, même horrible, même obèse, était pour elle une blessure narcissique. Je devais donc manier sa jalousie avec précaution, alors que sa liberté avec les autres hommes, et parfois avec des femmes, me contentait.

Ces jeux ne m’ont jamais posé de véritable problème. J’appréciais moins les jeux auxquels elle pouvait se livrer sans moi. Même si elle avait l’honnêteté de m’en parler, j’en éprouvais une véritable souffrance. Mais le cap le plus difficile à passer fut celui de ses relations avec François.

Freya avait un important handicap: celui d’être hollandaise et spécialisée en anthropologie. Elle avait un avantage majeur: celui de sa beauté. Freya, avec son air frais et volontaire de blonde vénitienne aux yeux bleus, plaît aux hommes. Deux ans après notre rencontre, elle m’a parlé de façon répétée de François, son enseignant à la faculté qui tenait absolument à ce qu’elle fît une thèse sous sa direction. Elle avait une manière de me parler de lui comme elle ne me parlait d’aucun autre homme, avec cette petite pointe de mystère et d’engouement qui met la pue à l’oreille. Intuitivement, je sentais que la relation qu’elle nourrissait avec lui comportait une dimension très différente des relations habituelles.

Souvent, elle prétextait des séances de travail vespérales avec lui pour justifier ses absences ou ses retards à la maison. Les premières séances ne m’ont pas choqué ni spécialement alerté. Mais, peu à peu, l’intensité de leurs relations m’a posé problème et je m’en suis ouvert auprès d’elle avec une franchise froide qui m’étonne encore.

Ce jour-là, elle m’a regardé dans les yeux et a réfléchi un moment avant de me répondre avec une honnêteté dont je ne suis toujours pas convaincu qu’elle était totale.

– Veux-tu que je retourne en Hollande? m’a-t-elle demandé.

Je ne voyais pas où elle voulait en venir et je lui ai dit que non.

– Si tu veux que je reste à Paris, il me faut un travail. Et en anthropologie, ça ne court pas les rues.

Sur ce point, je ne pouvais lui donner tort.

– Une place d’assistante va se libérer auprès de François, et il y a deux Françaises et un Français qui vont postuler. Ils sont tous les trois proches de la fin de leur thèse. Alors je fais quoi?

Je commençais à comprendre.

– En France, continua-t-elle, dans l’université française, c’est comme ça que ça marche. Les postes ne vont pas aux meilleurs, mais aux plus obéissants, à celles qui couchent utiles.

Si, si, j’avais bien entendu, et soudain ma perception de la situation basculait. L’implacable vérité m’apparaissait, logique, cohérente, limpide, pour ainsi dire incontestable. Freya avait décidé de « faire ce qu’il fallait » pour obtenir un poste à l’université. Moi qui, à la fin de ma thèse, avait connu l’injustice des nominations académiques, je ne pouvais guère remettre en cause la véracité des constats. Il me restait à accepter les conclusions que Freya en tirait: pour enseigner à Paris, il fallait faire des compromis.

– Et c’est bien qu’on en parle, ajouta-t-elle, parce que je n’ose pas lui proposer de passer à la maison ou d’aller diner chez lui avec toi. C’est dommage. Souvent, je préfèrerais que tu sois là.

Ainsi a commencé une espèce de tolérance que Freya est parvenue à banaliser avec beaucoup d’intelligence et de tact, même si ma première soirée chez François fut tout sauf agréable et fluide. Comme beaucoup d’universitaires, il habitait un petit appartement sans relief au pied des Gobelins, aux marches du Quartier Latin, où, ce soir-là, nous nous sommes entassés à huit autour d’une petite table à manger. Comme beaucoup d’universitaires, il se considérait comme infiniment plus intelligent que la planète entière réunie en un seul cerveau, et il jugeait légitime de lui infliger ses pensées supérieures sur un ton doctoral comme si le moindre de ses mots était porteur d’une parcelle de divinité. Et comme beaucoup d’universitaires, il se portait garant de la bonne tenue intellectuelle de sa maison en stigmatisant ou bannissant ceux qui n’étaient pas capables de s’élever à son intelligence et de prononcer des phrases aussi absconses ou pédantes que les siennes. Moyennant ses critiques, il pouvait revendiquer un physique avantageux, avec une mèche de cheveux bien comme il faut qui devait faire merveille dans les salons de ses semblables.

Il m’accueillit avec une chaleur que je n’ai pas sentie feinte. Peut-être avait-il une commisération sincère pour un homme qu’il faisait cocu selon des méthodes déloyales. Mais après tout, la question se posait de savoir si, en dehors de ce lien d’intérêt et de subordination qui existait entre Freya et lui, et que Freya avait invoqué pour justifier sa faute, une séduction naturelle agissait qui aurait conduit Freya, quoiqu’il arrive, à passer à l’acte avec ce play-boy dont les airs maniérés et les pensées profondes lues dans le journal de la veille me fatiguaient. Encore aujourd’hui, je n’ai pas de réponse à cette question, et cette ignorance a suscité un long combat en moi-même.

Ce premier soir-là, donc, j’avais l’impression d’atterrir sur une autre planète, quoique François fit un effort pour attirer ma sympathie et qu’il eut sorti une bouteille de Ruinart, blanc de blancs, « parce qu’il adorait les fines bulles » et qu’un homme de sa qualité devait apparaître comme un parfait connaisseur de Champagne, dut-il se limiter à énumérer des banalités sur quelques grandes maisons que tout le monde connaissait. Autour de nous, il y avait des étudiants et des étudiantes dont on devinait qu’ils se disputaient âprement, sous des dehors urbains, les faveurs du prince. Parmi cet aréopage, l’une ou l’autre des thésardes méritait d’ailleurs d’être examinées de près. L’une avait des petites lunettes d’intellectuels qui ne faisaient pas oublier la vivacité du regard et la finesse des cuisses. L’autre était une belle plante assez nature, avec l’air lascif des modèles d’Hamilton qui devait bien taper dans l’oeil du professeur. L’université française, décidément, s’était organisée pour offrir de sérieuses compensations aux petits salaires qu’elle versait à ses enseignants.

J’étais mal à l’aise, bien sûr, et chagriné par ces histoires de tromperie dont la dimension fantasmagorique déborde toujours les simples éléments de réalité. Et je me souviens que la perspective de me rendre à ce diner m’avait longuement travaillé, jusqu’à ce que je trouvasse une parade un peu contrainte à l’angoisse que l’acceptation de ma condition créait en moi. Quelques jours avant l’épreuve, j’emmenai Freya au théâtre, puis je grignotai une salade avec elle dans la brasserie d’à-côté en lui disant:

– J’accepte cette relation, à condition que je puisse l’érotiser.

Freya eut l’intelligence de ne pas me contredire et de faire ce compromis dont je ne suis pas sûr qu’il lui était, quoiqu’elle en dise, naturel. Le lendemain, je lui offris un ensemble de lingerie assez provocant, en lui précisant: « Je souhaite que tu le portes chez François ». Je lui désignai également les vêtements que je voulais la voir arborer à ce diner: il s’agissait d’une assez jolie combinaison d’hiver, très décolletée et qui lui moulait délicatement les cuisses.

– Entre le plat de résistance et le dessert, je veux que tu ailles dans sa chambre, avec lui, pour l’embrasser langoureusement, avais-je ajouté.

Je n’ai jamais su si elle l’avait prévenu à l’avance de ce jeu, mais il y prêta un concours enthousiaste. Dès les premières minutes de notre rencontre, je sentis son impatience à avancer dans les plats, j’observais les regards qu’il lui lançait, et l’embarras apparent qu’elle avait à les soutenir. Je pus même trouver un certain plaisir à imaginer que la relation qui se nouait sous mes yeux procédait d’une forme raffinée de prostitution, comme si François devenait à son insu un client, un instrument à titre onéreux d’un jeu dont les règles étaient fixées à son insu et contre sa volonté.

Dans l’histoire de mes innombrables fantasmes, celui-là tenait une place à part, avec le goût du suprême interdit, de la chosification absolue des deux autres, de la femme et de son utilisateur qui doit payer son écot pour accéder à des charmes qu’il ne possède pas. Dire que je l’accomplissais la joie au coeur et le sourire à la boutonnière serait un abus de langage. Il constituait simplement la voie médiane la moins inconfortable entre une infidélité que Freya m’imposait et la jalousie qui m’animait.

À ma connaissance, Freya et François se voient à une fréquence d’une ou deux fois par mois pour se livrer à des ébats coupables. Après le diner que nous eûmes chez François, Freya m’a proposé un arrangement limpide: chaque tenue maçonnique à laquelle je participerais serait pour elle l’occasion d’une « séance » chez son amant qui dut trouver quelque satisfaction à ce dispositif, puisque, quelques mois après que cette relation fut officialisée, Freya a décroché un poste d’assistante et devrait prochainement devenir maître de conférence.

Avec le temps, cette relation discrète a présenté d’autres avantages. Assez rapidement, Freya a eu la bonne idée d’instrumentaliser François et de déporter sur lui ses périodiques accès de mauvaise humeur. Ils se disputent, se chamaillent, se quittent. Le chaos de leurs relations est inversement proportionnel à l’harmonie de la nôtre. Je puis même affirmer que mon amour pour Freya a grandement profité de ce déversoir à caprices qu’est François, de telle sorte qu’il est devenu une sorte de soupape indispensable à ma relation sereine avec Freya.

Malgré tous ces avantages, je ne puis retenir un pincement discret au coeur lorsque je rentre des tenues en m’interrogeant sur l’heure de retour de Freya. En trois ou quatre ans de ce système insolite, il lui est arrivé une pincée de nuits de ne revenir qu’au petit matin, et chacune de ces foucades m’a chaque fois coûté cher en souffrance secrète. Comme un animal aux aguets, lorsque je referme derrière la porte d’entrée de l’appartement, je me demande donc si Freya sera là. Commence alors cette étrange traque où je suis à la recherche d’une odeur, d’un signe même infime, qui trahirait son retour. Je regarde l’horloge électronique du four, dans la cuisine où je me suis arrêté boire un verre d’eau: il n’est pas encore une heure du matin. Il est tôt, au fond, pour elle.

Je m’installe dans le canapé du salon, je regarde sans m’y intéresser les informations télévisées. Elles ressemblent à un fond visuel permanent constitué d’images de guerre, de bombardements, d’attentats, entrecoupées de quelques séquences euphorisantes de football ou de tourisme. Je me demande si je vais arriver à dormir, mais je ne suis pas convaincu d’y parvenir. Je décide néanmoins d’aller me coucher.

Machinalement, j’entre dans la chambre à coucher sans allumer la lumière, je laisse tomber mes vêtements et, en me glissant dans le lit, je sens à mes côtés une présence chaude, comme un petit animal roulé en boule pour avoir moins froid. Je passe ma main sur la forme et je m’aperçois que c’est bien Freya qui est couchée là, et qui fait mine de se réveiller en sentant ma présence.

Elle m’enlace la main très doucement, puis elle se déplie pour être contre moi.

– Tu es là? me fait-elle encore groggy.

Je suis heureux de la sentir. D’ordinaire, quand je rentre de ces séances maçonniques, je suis seul et un peu triste. Son être-là me ravit.

– Je lui ai dit que j’arrêtais. Je suis enceinte alors j’arrête. Je ne serai pas maître de conférences, tant pis.

Je la serre contre moi, en silence. Son corps est tout chaud. Je souris. Je suis fatigué, mais dans cette nuit noire, je souris et je cherche le sommeil.

L’extravagant avion privé de Donald Trump

Donal Trump est richissime, on le sait. Mais, pour nous les Européens (et singulièrement les Français), l’étalage de sa richesse comme argument électoral demeure une énigme. Alors qu’elle serait complètement contre-productive sur le continent, Donald Trump a l’air convaincu qu’elle lui sera très profitable. On retrouvera donc sur sa chaîne de télévision cet étonnant clip vidéo consacré à son Boeing 757 personnel.

L’extraordinaire Boeing 757 de M. Trump

Pour ceux qui veulent savoir dans quelles conditions Donald Trump se déplace, visionner ce clip est incontournable. Tout y est décrit par le menu: l’aménagement des pièces pour les invités, la description de la salle à manger, et même la chambre à coucher du candidat à la présidentielle américaine.

On s’interrogera tout de même sur le bon goût de cet hôtel particulier volant, dont les choix de décoration paraîtront pour le moins clinquant. Une mention spéciale peut être accordée aux ceintures de sécurité dorée et à la salle de bain qui a du tout du palais des mille et une nuits.

On apprécierait, du coup, d’avoir le même exercice en France avec l’aménagement intérieur de l’avion présidentiel. Le Président de la République dispose-t-il lui aussi d’un lit deux places? d’une salle de bain en marbre? Ses conseillers ont-ils d’épais fauteuils en cuir blanc pour s’asseoir?

Hollande, le Ronaldo de la politique française?

On se souvient qu’à l’Euro 2016, Ronaldo a réussi, avec l’équipe du Portugal, l’exploit d’arriver en finale sans gagner un seul match, et même de quitter la finale avant la fin du match pour blessure, tout en brandissant la coupe devant le public du Stade de France. Hollande s’apprête-t-il à réussir le même exploit en 2017? Plus que jamais, la question est posée.

Le candidat de la douce illusion

En lisant les vraies-fausses confidences publiées dans

Jihad: En salle humide (Chapitre 15)

Une fois les travaux achevés, les frères de la loge enlèvent leurs décors dans un brouhaha festif qui trahit leur faim et leur soulagement de pouvoir enfin se consacrer aux agapes. Par grappes désordonnées, ils se rendent en salle humide, entamant qui des confidences, qui les dernières nouvelles des amis, qui des gaudrioles enjouées. Fraternellement, le Vénérable me prend par l’épaule, me demande si le thème de la soirée m’a intéressé, m’invite à l’accompagner à la table des agapes. Timidement, et avec une lassitude mal dissimulée par un sourire forcé, je lui emboîte le pas. Je n’ai pas vraiment faim et je sais par expérience que la nourriture maçonnique ne vaut guère par ses qualités gustatives.

À table, il me présente à nouveau aux convives en leur demandant de me réserver le meilleur accueil. Il m’adoube et m’assigne une place, face à un petit homme discret, couleur passe-muraille, qui semble avoir soixante-dix ans. N’était son regard perçant, il semblerait totalement invisible et absent. Il m’adresse un sourire gentil, un peu artificiel. On dirait un premier communiant intimidé qui sourit pour la photographie officielle. Il paraît au mieux avec son voisin, aussi âgé que lui, mais de forte stature et l’air rigolard.

Son voisin m’interpelle et me demande ce que je pense du « vivre ensemble ». Je vis ma première sortie officielle depuis la disparition avérée de Siegfried, et cela fait tout drôle de parler d’un sujet aussi délicat avec une telle épine dans le pied. Je bredouille quelques phrases insipides pour détourner son attention. Le petit bonhomme m’observe fixement, je le sens, et le gros rigolard, dont on devine qu’il est un habitué des sorties tonitruantes, se met à raconter ses souvenirs d’Algérie.

– C’est sûr qu’en 56, quand je faisais mon service chez les paras, le vivre ensemble c’était autre chose. À l’époque, on perdait moins de temps. Les bicots, quand ils ne voulaient pas parler, on les asseyait sur une chaise, et on les passait à la gégène.

Il pouffe comme s’il se souvenait d’un spectacle humoristique ou d’un sketch de Fernand Reynaud.

– J’en n’ai connu aucun qui résistait plus de trois minutes. L’électricité, personne ne tient. De temps en temps, on essayait sur nous pour voir ce que ça faisait. Au bout d’une minute, on devient dingue. Alors, quand on s’ennuyait, pour se marrer, on en passait un à l’électricité. Fallait les voir se tortiller au bout des fils. On passait le temps comme on pouvait. Dans le bled, ça nous arrivait de nous ennuyer.

Parfois, l’horreur ordinaire n’a pas le temps de nous porter au vomis. Elle nous écoeure simplement, longuement, en profondeur, comme si l’humanité se transformait en cauchemar irratrapable. Le petit bonhomme face à moi fait semblant de n’avoir rien entendu et relève la tête de son assiette avec un regard dégagé.

– Et toi-même, dans quel secteur travailles-tu? me fait-il pour engager la conversation.

Je cherche à deviner qui se cache derrière ces petites lunettes sages. J’hésite avant de répondre.

– Je travaille dans la banque. C’est Sajoux qui m’a invité à venir ici ce soir. 

Le gros rigolard me reprend:

– Sajoux, connaît pas. C’est un frère de notre loge?

– J’imagine que oui, mais je ne l’ai pas vu ce soir. Je pensais pourtant le trouver ici.

Le petit binoclard reprend d’une voix claire.

– Tu veux sans doute parler de Saint-John, Yves de Saint-John, qui est aussi notre député et avait une obligation ailleurs ce soir. C’est pour cela qu’il ne pouvait venir. Mais je pense que le sujet l’intéressait bien.

Je sens que cet homme face à moi est celui qui m’attendait, qui voulait me parler. Je le laisse prendre l’initiative. Il s’y prend très bien: pour l’extérieur, la conversation est anodine, fraternelle, normale. Et, au moment du dessert, il se propose de me raccompagner dès que nous aurons fini notre verre de Monkey Shoulders.

Je trouve ces minutes interminables. Mon cerveau, peu à peu, et le binoclard le sent, ploie sous l’émotion de ces derniers jours: les interrogatoires, ma mise en congé temporaire mais d’office, mes angoisses pour Siegfried, les annonces de Freya. Tout cela est trop pour un seul homme, trop de tout. La dépression guette, que je me dis en regardant les frères de l’atelier s’adonner à des embrassades joyeuses. Ceux-là aiment se retrouver, c’est évident, et partagent beaucoup entre eux, avec force sourires entendus et silences complices. Je les observe lever le coude. Le binoclard ne boit pas.

– J’ai des polypes à l’intestin, me dit-il. Alors, je dois faire attention et mener une vie saine.

Il sent ma lassitude et me propose de sortir. J’accueille l’air frais des rues parisiennes avec délice. J’ai besoin de respirer. Mon existence me semble de plus en plus prisonnière et plus que jamais j’ai besoin de vivre.

– Notre ami Karvan m’a parlé de ce qui t’arrivait, glousse-t-il en descendant la rue de Rome flagellée par un vent un peu frais. J’ai un peu connu cela moi aussi, il y a une trentaine d’années. Mitterrand m’avait confié les services et j’ai refusé de continuer son système de poubelle. Il avait l’habitude de se tenir informé de tous les petits secrets du tout Paris. J’ai dit non quand il m’a demandé de l’alimenter sur ses adversaires politiques, et surtout sur ses alliés. Comme j’étais rocardien, je suis parti assez vite. J’ai connu la disgrâce. Je mesure ce qui t’arrive.

Son ton est doux, amène, mais il dit les choses avec clarté et sa franchise m’ébranle. Quelqu’un se décide à mettre des mots sur ma situation, comme un médecin me glisserait, en me montrant les résultats d’un scanner: « Voyez, là, cette forme, c’est une tumeur cancéreuse que vous allez devoir combattre! » Dans mon état, je ne suis pas sûr que cette conversation soit la bienvenue. J’ai à nouveau le souffle court, comme une gêne respiratoire. Je préfèrerais qu’il me laisse là, qu’il passe son chemin. Pitié, n’en jetez plus!

– Saint-John m’a parlé de la situation et m’a laissé juge des messages que je peux te faire passer. Alors, si tu le permets, je voudrais te donner quelques clés et quelques conseils. Tu pourrais en avoir besoin si cette situation est nouvelle pour toi.

Je prends le temps de respirer puissamment en admirant les beaux immeubles hausmanniens de la rue de Constantinople.

– Avant tout, j’aimerais savoir qui est ce Saint-John.

Il ricane d’un air entendu.

– Oui, c’est vrai. C’est un drôle d’animal le Saint-John. Il ne paie pas de mine comme ça. Mais je le connais bien. Il est affecté à la cellule Tracfin. Mais il a des fonctions entre plusieurs eaux. Il est très écouté par le Château, dans tous les sens du terme d’ailleurs.

Il s’amuse de son jeu de mots.

– Il n’a pas les coudées franches dans cette affaire, parce que les pressions sont fortes, et il ne peut vraiment pas tout dire. Mais une chose est sûre, tu es une proie de choix. La banque a besoin d’un fusible pour cacher ses turpitudes. Tu es, pour eux, l’homme idéal. Un fils parti en Syrie, une liberté d’esprit qui dérange. C’est très tentant.

Il égrène ses vérités avec un ton débonnaire qui me porte au bord du malaise.

– Pour le Château, la situation est plus délicate, car, avec les attentants, il ne faudrait pas qu’on sache comment la France a armé ses bourreaux. Au début, personne n’y comprenait goutte. On avait sous la main des illuminés prêts à tout pour combattre Bachar. Et quand on a compris qu’on avait nourri le serpent qui allait nous mordre la main, il était trop tard. Pas facile à expliquer aujourd’hui, que ce sont des combattants français qui tuent d’autres Français avec des armes françaises apportées par le gouvernement français.

Une légère brise m’a empli le nez. Elle était pleine d’effluves tendres qui m’ont rappelé les rues de Milan ou de Padoue. Et si je partais? si je fuyais?

– À coup sûr, ils rêvent tous de ne faire qu’une bouchée de toi. Maintenant, tu as sans doute quelque chose qui les inquiète: des papiers, des dossiers, des preuves, de quoi alerter les médias, de quoi démasquer la combine, bref, de quoi te défendre. Ils ne te feront rien tant qu’ils n’auront pas mis la main dessus.

– Ils ne me feront rien? Mais que peuvent-ils me faire? Je suis innocent.

Je l’entends rire en portant sa main devant sa bouche.

– Allons, allons, je sais très bien que tu sais. Un ancien lambertiste comme toi.

– Je n’ai jamais été lambertiste. Je connaissais des lambertistes, mais je n’étais pas des leurs.

Il laisse passer un silence.

– Toujours cette liberté d’esprit… Je sais. Mais je sais que tu sais ce qu’est la raison d’Etat. S’il faut éviter de reconnaître des turpitudes de la banque avec un soutien plus ou moins total, plus ou moins partiel du pouvoir, l’Etat est prêt à tout. Et l’Etat adore accuser des innocents pour protéger des coupables. L’innocent, par définition, est malléable. C’est un faible. C’est une proie. Le coupable est armé pour se défendre. Il sait qu’il doit vendre chèrement sa peau.

Devant la gare Saint-Lazare, des punks à chien se disputent le bout de gras. Les rues sont désertes. Je décide de pousser vers la Seine.

– Quel conseil me donnes-tu? lui fais-je.

Il reprend sa marche en soupirant d’un air incertain.

– C’est une bonne question, et je ne suis pas sûr qu’il existe un bon conseil. Je peux juste te dire comment ils raisonnent. Ils ont la force de leur côté, alors ils vont chercher à en abuser. L’état d’urgence les aide. Il leur permet de faire des choses inimaginables en temps normal. Objectivement, leur intérêt est de retrouver tes dossiers, de les détruire, puis de te faire plonger pour tous les motifs possibles.

– J’ai vu cela oui.

À notre droite, le mémorial de Louis XVI étend ses ombres ensommeillées et mélancoliques.

– L’accusation d’antisémitisme n’est rien, me fait-il, visiblement bien informé. C’est pratique, mais c’est un gadget. Elle permet de décrédibiliser, mais elle ne permet pas de condamner. Il faut trouver autre chose. Attends-toi au pire et résiste, voilà le conseil que je peux te donner.

Nous nous marchons côte à côte silencieusement pendant plusieurs centaines de mètres. Sur la Concorde, il me dit d’un air désolé:

– Je dois te laisser ici. J’ai un métro à prendre.

La solitude à laquelle il m’abandonne me va bien. Je m’aperçois que j’ai l’esprit libre. Je ne peux même plus penser à la moindre idée, au moindre fait. J’ai besoin de respirer, de me sentir vivre.

Sur les Champs-Élysées, Paris semble s’éteindre. La ville s’endort et jusqu’ici je ne m’étais pas aperçu de l’ampleur avec laquelle elle avait changé. Le Paris bourdonnant, vibrionnant, de ma jeunesse, ce monstre hyperactif dont la magie m’enveloppait en continu s’est, sans que je ne le voie, embourgeoisé, noyé dans un embonpoint existentiel. Devant le Fouquet’s, la nuit n’est plus troublée que par de riches saoudiens ou qataris qui investissent la rue comme une annexe de leur royaume.

Sans bruit, et sans que personne n’y prend garde, la ville lumière a perdu de son éclat, et jour après jour, compromission après compromission, renoncement après renoncement, elle s’enfonce dans l’obscurité. L’éclat clinquant, insupportable, des pétrodollars donne l’illusion d’une continuité, mais les unes après les autres, les fenêtres se ferment et les lustres s’éteignent. Dans la nuit parisienne, le souffle de la vie s’évanouit.