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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

MEDEF: les enjeux de la représentativité patronale

Le débat qui a lieu aujourd’hui au Conseil Exécutif du MEDEF sur la préférence accordée à un candidat à la présidence plutôt qu’un autre remet au coeur du débat la question de la représentativité patronale, posée avec acuité en octobre 2012 par les Pigeons. Qui représente les patrons en France? et quelle est la véritable voix des entreprises?

Quelques mots d’abord sur l’obsolescence des statuts du MEDEF. Le Conseil Exécutif est appelé à désigner son candidat préféré par un vote interne, façon Second Empire, qui nommera le candidat officiel. Ensuite, début juillet, 560 électeurs désigneront le président. Quel étrange système, surtout si l’on se souvient que les 560 électeurs sont choisis aux deux tiers par les grandes fédérations contributrices, et au tiers par les MEDEF territoriaux selon une mécanique tenue d’une main de fer par la présidente sortante.

Ces petits détails techniques ne sont pas neutres: le président du MEDEF (puisqu’aucune femme n’est en lice) ne sera en rien choisi par une sorte de suffrage universel. Son élection est d’abord un jeu d’appareils et d’influences où la représentation des entreprises de terrain est une affaire secondaire.

Les enjeux de la présidence du MEDEF sont devenus majeurs depuis la loi de 2007, qui prévoit une négociation nationale avant tout changement dans le Code du Travail. L’article 1 du Code du Travail donne en effet, aux partenaires sociaux, depuis 2007, le privilège de pouvoir négocier les évolutions des normes sociales. Présider le MEDEF, c’est, de fait, disposer d’un pouvoir au moins égal à celui des parlementaires. L’adoption de la loi sur la sécurisation de l’emploi l’a montré.

Face à ce renforcement du pouvoir patronal, le MEDEF s’est-il doté de statuts à la hauteur des enjeux? Non, bien entendu. Ces statuts sont calibrés pour verrouiller le débat patronal entre quelques fédérations dont aucune n’est porteuse d’innovation et de croissance: l’UIMM (métallurgie), la FBF (banques), la FFSA (assurances), le Prisme (travail temporaire) sont les acteurs tout puissants d’un jeu dont les entrepreneurs sont exclus.

C’est évidemment bien dommage, au moment où la France doit se réformer, de confier les rênes des sujets sensibles à des gens dont l’intérêt premier est de préserver un existant bancal, et de ne surtout pas faire bouger les lignes dans un sens favorable aux secteurs d’avenir.

Au sein du monde patronal, la frustration est forte. Les 3 grands que sont le MEDEF, la CGPME et l’UPA qui, à de nombreux égards, se tiennent par la barbichette, monopolisent le pouvoir et laissent pour compte des pans entiers de notre économie. Je pense ici à l’économie sociale et solidaire qui se rassemble autour de l’USGERES, au secteur agricole ou aux professions libérales regroupées dans l’UNAPL.

Le problème de fond tient au pouvoir que la loi confère de fait aux 3 grands de négocier pour l’ensemble des secteurs. L’ANI a prouvé la difficulté de ce jeu: la généralisation de la complémentaire santé a heurté des adhérents de l’UNAPL, les dispositions sur le temps partiel ont heurté des adhérents de l’USGERES. Quelle légitimité économique et démocratique pour ces accords interprofessionnels négociés par une partie seulement des acteurs intéressés.

Changer les règles du jeu est toutefois un exercice complexe. Pour deux raisons. D’abord parce que mettre tout le monde autour de la table, c’est multiplier les causes de blocage par excès de participants. Ensuite, parce que la pondération des voix est un jeu impossible: doit-on compter une entreprise = une voix? mais dans ce cas le boulanger du coin (avec tout l’amour qu’on lui porte) aurait le même poids que Renault ou Airbus… doit-on compter selon le chiffre d’affaires? mais alors les industries capitalistiques seraient sur-représentées par rapport aux entreprises de main-d’oeuvre. Doit-on compter selon le nombre de salariés? mais alors, inversement la négociation sera absorbée par une vision essentiellement « manufacturière » de l’entreprise.

Cette énumération montre que deux scénarios doivent être privilégiés pour sortir du débat de la représentativité patronale.

D’abord, la négociation interprofessionnelle doit être minorée. Poser des règles uniques pour la cinquième économie mondiale où il existe une infinité d’entreprises différentes n’a pas de sens. La branche et surtout l’entreprise doivent être au centre de la définition de la norme sociale.

Ensuite, comme en Grande-Bretagne, la France doit glisser vers un système d’adhésion libre des entreprises aux accords interprofessionnels de leur choix. La mécanique serait très simple. toute entreprise serait obligée d’adhérer à une fédération professionnelle. Cette fédération aurait la faculté de négocier des accords avec les organisations syndicales du secteur, ou d’adhérer à des accords interprofessionnels négociés par une organisation nationale. L’entreprise se verrait appliquer les accords reconnus par les organisations professionnelles dont elle serait adhérente.

Ce dispositif permettrait, enfin! d’ouvrir le monde patronal aux nouvelles sensibilités qui l’agitent.

Faut-il vraiment des accords interprofessionnels pour retrouver de la compétitivité?

La promulgation de la loi sur la sécurisation de l’emploi est imminente. Elle n’attend plus que la validation du Conseil Constitutionnel, saisi par des parlementaires sur la généralisation de la complémentaire santé. Cette loi aura décidément fait long feu et suscité un débat intense sur les modalités d’évolution à suivre pour nos normes sociales. Un accord signé entre les partenaires sociaux, comme le fut l’ANI du 11 janvier 2013 qui est à l’origine de la loi, est-il légitime à remettre en cause des acquis sociaux? Est-il la bonne formule pour favoriser la compétitivité des entreprises françaises?

Les commentaires sont allés bon train, mais très peu d’entre eux ont abordé la question du sens même de l’accord interprofessionnel: pourquoi négocier au niveau interprofessionnel? Il y a en effet un paradoxe très français à considérer qu’une négociation unique pour toutes les entreprises, fût-elle menée par les partenaires sociaux, pour résoudre le problème de compétitivité de chaque entreprise. D’un côté, chacun s’accorde à reconnaître que les entreprises françaises souffrent d’abord d’un excès de réglementation. De l’autre, ce sont les principaux pourfendeurs de ces excès, que sont les organisations patronales, qui mettent la main à la pâte de cet excès lui-même, en préparant une loi touffue, complexe, et à certains égards touffue ou imprécise.

Une petite comparaison internationale n’est pas superflue pour comprendre l’anomalie française dans la conception même du dialogue social. Voici un tableau de synthèse qui récapitule l’état des systèmes de dialogue social en Europe:

Source: Voss, Working conditions and social dialogue, 2009, p. 21
Source: Voss, Working conditions and social dialogue, 2009, p. 21

Le tableau distingue efficacement les différents niveaux de dialogue et les différentes typologies de celui-ci. Le « sector » est le niveau de la branche, et le « company » est le niveau de l’entreprise. Il apparaît clairement qu’aucun pays européen n’a eu l’idée folle de mettre en place un système de définition des normes sociales au niveau interprofessionnel, Italie exceptée.

En Italie, il existe en effet un niveau dit confédéral, où les partenaires sociaux peuvent négocier des accords qui n’ont pas de force contraignante.

En Allemagne, le niveau interprofessionnel n’existe pas, et seules les branches ont une vocation de négociation.

En Grande-Bretagne, la logique est encore plus implacable: pour qu’un éventuel accord de branche ait force contraignante, il faut qu’il soit repris par un accord d’entreprise et intégrer au contrat de travail.

La France s’illustre donc cette étrange manie de la centralisation, qui consiste à croire qu’une norme nationale définie par les partenaires sociaux sera plus efficace qu’une norme nationale définie par le législateur. Mais l’enjeu n’est pas tant de savoir qui définit la norme que de la définir de façon adaptée aux entreprises soumises à la concurrence internationale. C’est bien ce souci d’adaptation et d’agilité qui explique pour quoi les concurrents européens de la France ne recourent pas au niveau interprofessionnel.

 

Journal de paternité: l’étrange détresse des hôpitaux français

Ainsi c’est fait (ce qui a valu à ce blog une semaine de silence…): ma petite Astrée est née, dimanche dernier, à la maternité des Bluets, bien connue des Parisiens. 22 ans après la naissance de mon fils, j’ai repris du service comme papa, avec toujours autant de magie dans ce moment où la vie se transmet d’une génération à l’autre. J’en profite évidemment pour saluer l’excellence du travail fait par le personnel soignant et médical. Dans le cas d’Astrée, qui a quand même requis 23h50 (chrono en main) de travail de la maman pour voir le jour, ce qui n’est pas une paille, et autant de présence en salle de travail, pendant un week-end de pleine lune, donc très occupé (9 accouchements en même temps en permanence durant le week-end, et des mamans qui attendaient leur tour dans le couloir pour accéder à une salle libre…), l’engagement du personnel m’a vraiment paru remarquable, et d’une redoutable organisation agile qu’il faut saluer.

Il n’est plus si courant, en France, de bénéficier d’un service qui fonctionne bien, alors j’en remets une couche sur l’excellence des Bluets: un accueil attentif et patient, un personnel soucieux de mettre les mamans dans les meilleures conditions pour accoucher, une qualité de service irréprochable, et un sens des responsabilités vraiment épatants. Cet engagement des personnels, qui fait chaud au coeur (et qui va jusqu’au portier de nuit… grand merci à lui pour sa compréhension) dans un monde où les responsabilités se diluent, se vérifie autant en service obstétrique que dans la prise en charge après l’accouchement. La moindre des surprises ne fut pas celle des premiers visiteurs qui sont tombés sur des aides-soignantes qui connaissaient par coeur les numéros des chambres des nourrissons… Il suffisait de donner le prénom du nouveau-né pour être parfaitement orienté.

Autant d’efficacité et d’attention ne s’improvisent évidemment pas. Ce ne peut être que le résultat d’un travail d’engagement, de management, de collaboration, de longue haleine, qui pose de vraies questions sur le destin de l’hôpital français. La maternité des Bluets n’est pas un hôpital public, mais une structure associative sans but lucratif, dont la gouvernance est assurée par la CGT métallurgie. Cet héritage historique, qui relève aujourd’hui de l’anecdote dans l’accueil des patients, a toutefois permis l’émergence d’une vraie culture d’entreprise dont la performance en terme de qualité de services laisse songeurs. Combien d’hôpitaux de l’AP-HP auraient besoin de développer, en leur sein, une telle culture de l’accueil pour rendre les patients totalement satisfaits du service rendu?

Dans cette description idyllique, il y a évidemment une part d’ombre: la situation financière catastrophique de la maternité (pour la troisième année consécutive, les Bluets sont au bord de la cessation de paiement), qui pâtit de sa gouvernance syndicale (disons-le), pas toujours adepte d’un management efficient sur le plan financier, et de la politique hospitalière globale en France.

Cette politique hospitalière se caractérise par un paradoxe totalement étonnant.

Premier point: il nous faut, parait-il, des normes sanitaires et hospitalières de très haut niveau. Des locaux sécures jusqu’à l’extrême, des investissements dans tous les sens, des réglementations sur tout et dans les moindres détails. L’objectif est louable: l’hôpital français doit garantir des prestations de grande qualité.

Deuxième point: les tarifs sont limités, encadrés et réglementés. Le système dit « T2A », c’est-à-dire tarification à l’activité, impose en effet une norme de remboursements des actes pratiqués par les hôpitaux. Ce système, qui s’est substitué au budget global (beaucoup moins vertueux, ou encore moins vertueux, selon les points de vue), lie le budget des hôpitaux au nombre d’actes pratiqués, en imposant une tarification unique, c’est-à-dire sans prise en considération des coûts de structure.

Le T2A a le même effet que la rémunération des policiers à la performance statistique: il pilote l’activité au résultat officiel, sans prise en considération de l’efficacité réelle ou des coûts cachés. Autrement dit, il suffit que les statistiques soient mal faites, que les critères d’évaluation soient insuffisants pour que la performance finale se dégrade.

Exemple? le T2A pousse à utiliser les salles de travail à 100%, et à assurer le plus d’accouchements possibles. De ce point de vue, les maternités parisiennes sont soumises à un travail à la chaîne quand beaucoup de maternités de province ont des rythmes bien plus lents. Pour accélérer les accouchements (et améliorer le taux d’occupation des lits), les maternités parisiennes ont donc tendance à utiliser très régulièrement de l’ocytocine, produit qui accélère et approfondit les contractions utérines pendant le travail. Cette technique évite les pertes de temps inutiles, en même temps qu’elle comporte un effet non pris en compte par le T2A: l’augmentation du nombre d’hémorragies chez les mamans après l’accouchement.

Quel est le coût caché de cet effet induit? On aimerait le savoir, et on n’est pas sûr que quelqu’un le sache.

Dans cette politique comptable court-termiste, on regrette que les vrais tabous du risk management sanitaire français ne soient pas mis sur la table et délibérés collectivement. Dans le cas de ma petite Astrée, le premier sujet est celui du niveau de vie de ses parents. Il ne me paraîtrait absolument pas choquant que, dans la mesure où nous avons les moyens, nos finances personnelles soient sollicitées dans une plus large mesure qu’aujourd’hui pour financer l’hôpital.

Entendons-nous bien. D’abord, par l’intermédiaire des complémentaires santé, ces finances sont déjà sollicitées. Ensuite, il ne s’agit pas d’entrer dans un système d’ayatollahs où une idéologie rigide remplacerait une autre idéologie rigide. Enfin, rappelons que les cotisations santé sont proportionnelles au revenu et donc… les recettes de la sécurité sociale introduisent déjà un fort biais « individuels » dans la prestation de santé.

Cela dit, il ne serait pas choquant que le tabou du remboursement unique de certains actes soient levés, dans un encadrement raisonnable et strict. Car, en bout de course, il serait dommageable que la qualité des soins en France baissent, parce que les acteurs du système n’ont pas trouvé les moyens de faire émerger une solution intelligente et performante au problème effectif du coût de la santé.

Législatives partielles: les propositions des candidats pirates

Ce dimanche auront lieu des élections législatives partielles pour les Français de l’étranger. L’une a lieu en Amérique du Nord (1ère circonscription incluant Atlanta, Boston, Miami, New York et Washington. L’autre a lieu dans la 8è circonscription, qui va d’Israël au Vatican. Chacune de ces circonscriptions accueille un candidat pirate: Véronique Vermorel (22 ans) aux Etats-Unis, et Alix Guillard (40 ans) en Méditerranée orientale. Fidèle à sa pratique d’ouverture politique, le parti pirate a laissé chaque candidat développer des thèmes qui lui sont chers.

Dans le cas de Véronique Vermorel, élève de l’ESSEC, le parti pirate a trouvé une jeune candidate pleine de dynamisme et d’idées utiles sur le développement de l’entreprise. Comme elle le souligne dans son blog: « Nombreux sont les expatriés français qui se sont rendus aux Amériques pour fonder leur propre business. Pourquoi ? Pour une raison simple et effrayante : la France n’aime pas ses entrepreneurs. Ils sont pourtant le moteur d’une économie dynamique et les vrais créateurs d’emplois sur le long terme. »

Pour le modeste auteur de « Faut-il quitter la France? » que je suis, cette phrase résonne évidemment avec force. Véronique explique utilement son point de vue en demandant une « une législation plus souple et plus réactive » pour les entreprises. Une idée qui dément les assertions de certains selon lesquelles le parti pirate serait une émanation d’une extrême gauche ou d’une gauche hostile à l’entreprise.

Je transmets toutes mes amitiés et tous mes voeux de succès à Véronique Vermorel, petite dernière d’une famille prolifique. Héritière d’une société viticole bien connue dans le Beaujolais (les amateurs de tradition française apprécieront cet enracinement dans les plaisirs de la table qui font le charme de notre beau pays), installée au Perréon, elle est aussi la benjamine d’une très sympathique fratrie très présente au sein du parti pirate, notamment en Ile-de-France.

Je transmets également tous mes voeux à Alix Guillard, qui présente un programme complet d’action, dont je relève un point auquel j’accorde une importance très personnelle: la transparence complète, qui passe notamment par la publication du patrimoine des élus, et des candidats aux élections. Cette disposition me paraît la première pierre à ce qui manque le plus aujourd’hui pour rendre la politique crédible: l’exemplarité personnelle.

Cet engagement, Alix Guillard le met au service d’une vision rénovée de la politique, dont sa campagne à 0 euro est le premier geste qui mérite d’être salué.

A la différence de Véronique Vermorel qui donne dans le vin, Alix Guillard ne cache pas sa sympathie pour la bière – un petit signe qui me va droit au coeur, moi qui ai grandi au pays de la trappiste.

Bravo à tous les deux et bonne chance!

Pauvreté: l’insolente performance allemande

En France, la mode est de répéter à l’envi que l’Allemagne a soigné sa compétitivité au détriment du bien-être de sa population. Après les fameuses réformes Hartz, menées sous Schröder, l’Allemagne aurait sacrifié le niveau de vie des plus pauvres pour favoriser sa réussite économique. Au contraire, la France aurait évité de réformer pour préserver sa population et amortir socialement le choc de la crise

Je n’ai pas coutume de défendre le modèle allemand, et je n’ai jamais sacrifié à l’idéologie germanophile selon laquelle la France doit être tournée vers le Rhin pour regarder l’avenir. Au contraire, j’ai toujours pensé que le destin français était par nature méditerranéen, et qu’en dehors d’un élargissement de l’Union Européenne à l’Afrique du Nord, l’influence française en Europe diminuerait forcément.

Cela dit, j’a trouvé cette divertissante application sur le site de l’OCDE, que je m’empresse de dupliquer sur ce blog. Elle montre utilement, selon moi, qu’à rebours des analyses répandues en France, la pauvreté en Allemagne est en recul. L’indice de Gini, qui mesure les écarts moyens de richesse y est en repli, alors qu’il progresse en France.

Je ne pense pas qu’il faille en tirer des conclusions hâtives. Néanmoins, une réflexion à approfondir…

Education nationale: le débat manqué sur le management

La Cour des Comptes a fait le buzz en rendant un rapport extrêmement précis, argumenté, rigoureux, sur la gestion des ressources enseignantes à l’Education Nationale. Ce rapport pointe du doigt des anomalies que j’avais modestement évoquées dans « Jusqu’ici tout va bien » en 2011: gestion industrielle et purement administrative des moyens, déconnectée de tout objectif de réussite et de performance, qui broie les bonnes volontés et détourne les meilleurs de la carrière enseignante. Au final, la technostructure de l’Education Nationale produit un système inégalitaire, où les établissements les plus difficiles reçoivent le moins de moyens, notamment en terme d’enseignants expérimentés, pendant que les établissements les plus privilégiés vivent dans l’abondance.

Pour que chacun en ait le coeur net, je publie ici l’excellent rapport de la Cour:

L’intérêt majeur de ce rapport réside dans le rôle qu’il reconnaît – enfin! – au management des ressources dans l’atteinte de la performance. Pour la Cour, l’Education Nationale ne manque pas de moyens pour améliorer la performance éducative (qui est en grand danger, comme l’enquête PISA le prouve), en revanche elle ne gère pas ces moyens de façon optimale, de telle sorte que l’efficacité du système est compromise. En changeant les méthodes d’organisation et de gestion des personnels enseignants, les résultats des élèves s’amélioreraient.

Ce discours tranche avec la doctrine en vigueur depuis de nombreuses années, et d’ailleurs répétée par le ministre lui-même: pour mieux enseigner, il faut plus d’enseignants.

De ce point de vue, je trouve que le référé de la Cour envoyé au ministre en juillet 2012, posait utilement le cadre global du rapport thématique qui vient de paraître. En voici le contenu:

La Cour met de façon limpide le doigt sur le problème majeur de l’Education Nationale aujourd’hui: les 7% du PIB que nous consacrons chaque année à l’éducation sont alloués et dépensés sans considération des objectifs pédagogiques collectifs. Dans la pratique, cette déconnexion entre moyens et performance conduit à favoriser les zones rurales, au détriment des zones socialement les plus difficiles. Comme le souligne la Cour, les académies de Versailles et de Créteil sont systématiquement défavorisées dans le fonctionnement de la machine éducative, alors que ce sont ces académies qui débordent de difficultés scolaires, économiques et sociales.

Pour la Cour, cette question de l’allocation des moyens se joue d’abord dans la gestion des enseignants, qui représentent tout de même 97% du budget éducatif… (les autre dépenses ayant fait l’objet de décentralisations successives). Ceux qui ont côtoyé de près ou de loin la machine éducative le savent: la gestion des enseignants en France est une énorme opération bureaucratique où l’apport individuel de l’enseignant aux élèves est totalement occulté, au profit de critères mystérieux, défendus becs et ongles par les organisations syndicales, où la motivation personnelle n’a aucun poids.

En réalité, la gestion des enseignants est un fait administratif et financier, qui ne fait place à aucun projet collectif de développement et d’épanouissement des personnels dans leur métier.

Cette école de la frustration passe d’ailleurs par quelques étapes-clés: une gestion des mutations barémisée, qui évacue totalement le projet d’établissement dont le chef n’a d’ailleurs aucun avis à donner sur les personnels qui lui sont affectés. Cette situation aberrante ne se vérifie d’ailleurs pas dans l’enseignement privé sous contrat, où le chef d’établissement a la faculté de choisir les enseignants qui composeront son équipe, sous l’autorité finale du Recteur. Une recette qui explique la meilleure performance des établissements privés?

Deuxième étape: le labyrinthe administratif de l’Education Nationale. Entre les services centraux du ministère, les académies, les inspections départementales, des procédures opaques conduisent à déterminer les moyens du chef d’établissement… qui n’a évidemment pas son mot à dire sur la décision. Ce système ubuesque, qui conduit des chefs d’établissement impliqués dans la réussite de leurs élèves à dépendre, pour l’attribution de leurs moyens, de la bonne volonté de quelques bureaucrates qui n’ont jamais vu un élève dans un établissement, pèse lourd dans la faillite de notre système éducatif.

On l’a compris, ce qui se joue, dans la mise en exergue du management et de son importance, c’est l’autonomie de l’établissement scolaire.

La Cour ne s’est guère prononcée frontalement sur le sujet, mais a tendu la perche au ministre. Qui, évidemment, ne l’a pas saisie: je conseille à chacun de lire ses réponses sur le sujet. Il y est question d’améliorer le fonctionnement interne du mammouth, voeu dont tout le monde sait, depuis les 30 ans où il a été prononcé, qu’il est à peine pieux. Mais, sur le fond, c’est-à-dire la capacité des établissements à mener des projets, c’est le statu quo.

Dommage pour nos enfants.

Le travail en France: une source de frustration

L’Eurofound, Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail, qui est un organe de l’Union européenne, a publié son rapport sur la santé et le bien-être au travail dans l’Union. Ce document vaut son pesant de cacahuètes pour toutes les failles qu’il révèle dans l’organisation du travail en France. En comparaison des réalités allemandes ou néerlandaises, l’état du travail en France ne manque pas d’inquiéter.

On trouvera ici le rapport.

J’en ai extrait quelques tableaux qui me semblent tout à fait illustratifs du mal français créé par une organisation déficiente du travail:

L'insatisfaction au travail dans l'Union
L’insatisfaction au travail dans l’Union – Source: Eurofound

Pour lire correctement ce tableau, il faut additionner les portions bleues et rouges: elles donnent le taux de satisfaction voire de très grande satisfaction des employés. On s’aperçoit avec étonnement que le taux de satisfaction au travail en France est inférieur de 5 points à la moyenne européenne. Surtout parmi les grands pays de l’Union, la France enregistre le moins bon score, talonnée, il est vrai, par l’Italie.

L’Allemagne réalise la 9è performance européenne (avec près de 90% de satisfaits, contre moins de 80% en France). La Grande-Bretagne (2è) et les Pays-Bas (3è) méritent des mentions spéciales puisque, malgré la crise, ils préservent un taux de satisfaction très important.

Dans le lot des 5 pays où le taux de grande satisfaction est le plus élevé, Danemark mis à part (qui est champion hors catégorie), l’Angleterre et l’Irlande (IE) occupent là encore une place de choix qui laissent rêveur.

Un autre tableau me semble présenter un intérêt tout particulier, parce qu’il porte sur la pénibilité du travail. A la question: pourriez-vous, à 60 ans, exercer le même métier que celui que vous exercez actuellement, voici le taux de réponse négative par pays:

Pénibilité au travail
Pénibilité au travail selon Eurofound 2013

Dans l’Union, environ 40% des salariés considèrent qu’à 60 ans ils ne seront plus capables d’exercer leur métier. Ce taux est d’environ 25% aux Pays-Bas, et se situe autour de 30% en Allemagne ou au Royaume-Uni. En France, ce taux dépasse les 50%. La France est d’ailleurs le grand pays où ce taux atteint de telles proportions. La France n’est dépassé que par la Grèce, le Monténégro, le Kosovo, le Portugal, la Macédoine, la Slovénie et la Turquie… Cette énumération en dit long sur la dégradation des conditions de travail en France.

D’où vient cette anomalie flagrante? Essentiellement du souci en vigueur dans les pays du Nord de l’Europe de prévenir la pénibilité du travail par une politique de ressources humaines interne aux entreprises qui limite l’exposition des salariés dans la durée à des tâches qu’ils seront incapables d’assumer plus tard. C’est ce qu’Eurofound appelle la soutenabilité du travail.

En France, c’est la pratique inverse qui prévaut: les entreprises n’ont aucune difficulté à prolonger l’exposition des salariés à des tâches pénibles. Il est vrai que la multiplication des dispositifs conventionnels de pré-retraite constitue une sorte de pacte avec les salariés: leur boulot est dur, mais ils partent plus vite en retraite, et c’est la collectivité, par l’intermédiaire de la sécurité sociale, qui prend en charge le coût de cette politique de ressources humaines.

On retrouve bien ici le rôle néfaste de transfert du risque vers la sécurité sociale: cette technique désincite les entreprises à gérer leurs ressources… de façon humaine, puisque le coût des externalités négatives est assumé par la sécurité sociale.

 

Billet invité: le mouvement des poussins

Paris, le 17 mai 2013 Déclaration de soutien au mouvement des poussins

Freelancer.com, la plus grande place de marché en ligne au monde de mise en relation de professionnels entre eux vient de signer la pétition lancée par les #poussins pour la défense du régime des auto-entrepreneurs

Le gouvernement Ayrault s’est déjà penché sur la question des auto-entrepreneurs au dernier trimestre 2012 le considérant comme une niche fiscale. Les derniers propos de Mme Pinel, Ministre de l’Artisanat, du Commerce et du tourisme visent à trancher défavorablement la situation par une réforme de ce statut : augmentation des cotisations et limitation à un an d’activité pour ceux qui font de l’auto-entreprise leur fonction principale ! Dans son communiqué du 10 avril dernier, elle déclare que ce statut : « a en pratique davantage facilité l’exercice d’activités accessoires ou à faible valeur ajoutée, que permis la création d’entreprises pérennes à potentiel de croissance.» (source : http://www.federation-auto-entrepreneur.fr/sites/default/files/cp-pinel-10042013.pdf)

En somme, les jeunes créateurs échoueraient et ne mériteraient pas de conserver un statut facilitant leur activité ? Derrière elle, de nombreux artisans soutiennent ce changement écrasés par des charges et un fort coût du travail, considérant le statut d’auto-entrepreneur comme une concurrence déloyale. Inextricable…

Après le succès de la fronde des #pigeons, ces entrepreneurs de startups et de grandes entreprises de la net économie, une nouvelle vague de jeunes entrepreneurs souhaitent défendre leur statut, ils se nomment eux-mêmes les #poussins. Ils déclarent  dans leur pétition: « La situation des auto-entrepreneurs était déjà fragilisée par la récente hausse des cotisations sociales et par l’injustice fiscale que représente le format actuel de la Cotisation Foncière des Entreprises pour les auto-entrepreneurs. La proposition du gouvernement de limiter dans le temps le régime de l’auto-entrepreneur risque de briser l’intérêt de ce régime et mettrait en difficulté des centaines de milliers d’entre nous. »

Que doit-on penser ? Le statut d’auto-entrepreneur est un formidable marche pied pour découvrir le monde de l’entreprise. Il donne les moyens de tenter (sans prendre trop de risques financiers) et de mettre ses compétences aux services de clients bien réels tout en éliminant les doutes qui existent autour du monde administratif des entreprises (statut, comptabilité etc). On ne s’improvise pas entrepreneur du jour au lendemain et pourtant notre pays a besoin que des gens se dirigent vers l’entrepreneuriat. Les récentes assises de l’entrepreneuriat soutenues par Fleur Pellerin allaient pourtant bien dans ce sens, on se souvient des propos de la Ministre déléguée aux PME, à l’innovation et à l’économie numérique : « jeunes entrepreneurs, lancez-vous ! ».

La société Freelancer.com est présente dans 234 pays dans le monde et elle connaît bien ses utilisateurs qui sont pour la plupart des petites entreprises ou des freelances. «Les TPE, les micro-entreprises et les PME sont des maillons forts des dispositifs économiques dans la plupart des pays du monde et il serait surprenant, voire risqué, de compromettre en France ce qu’on peut décrire comme notre small business à nous » cite Julien Tardy, responsable du site freelancer.com pour la France. Et de continuer : « c’est pourquoi nous avons décidé se soutenir les poussins et leur mouvement de défense des auto-entrepreneurs français dans leur combat et dans leur volonté de continuer à exister en tant qu’entrepreneurs en signant la pétition adressée à Sylvia Pinel, Ministre de l’Artisanat, du Commerce et du Tourisme, Arnaud Montebourg, Ministre du redressement productif et Fleur Pellerin, Ministre déléguée aux PME, à l’innovation et à l’économie numérique.».

Le mouvement des poussins pousse un cri d’alarme. Si les #pigeons ou #geonpi ont gagné leur reconnaissance car ils défendaient l’idée de recruter et d’embaucher, les auto-entrepreneurs se battent pour leur propre emploi et leur voix est moins entendue… Pourtant il semble crucial pour le pays d’accepter que des jeunes (ou des moins jeunes) tentent leur chance dans l’entreprise sans avoir à débourser des charges sociales dès le premier trimestre d’activité. De même, si beaucoup échouent sur un plan financier – l’échec, c’est ce qui est reproché aux auto-entrepreneurs et c’est bien là le drame – tous auront appris une nouvelle façon de travailler et découvert un monde souvent trop méconnu. A nouveau, les assises de l’entrepreneuriat viennent de conclure sur la nécessité d’apprendre les mécanismes de l’entreprise à l’école et de soutenir les étudiants qui créent leur affaire en leur maintenant une protection sociale étudiante. C’est un nouveau paradoxe du gouvernement, donner de leste d’un côté et serrer la vis de l’autre !

Ce jeudi 16 mai, le Sénat vient d’accueillir et d’auditer la FEDAE (Fédération des Auto Entrepreneurs) présidée par Grégoire Leclerc, il serait bon que le gouvernement prenne conscience que des centaines de milliers de personnes ont pu sortir du chômage ou complètent leurs revenus grâce à ce statut. Au-delà, il est important de souligner qu’on ne peut s’en prendre à ceux qui entreprennent au moment où une crise économique frappe l’Europe.

Freelancer.com est un réseau qui donne du travail à plus de 7 millions de personnes sur la base d’une mise en relation entre professionnels, en France cette communauté compte 75 % de freelances et 25 % de donneurs d’ordres, mais tous sont des TPE et des auto entrepreneurs.

A propos du Mouvement des Poussins

Le Mouvement des Poussins a été lancé sur les réseaux sociaux le 13 avril 2013 à l’instigation d’Adrien Sergent entouré d’un collectif d’auto-entrepreneurs, d’entrepreneurs et de citoyens.

En moins d’1 mois,  cette communication a permis de rassembler près de 5000 signatures pour la pétition en ligne sur Change.Org et de dépasser les 800 fans sur la page Facebook.

Le mouvement est aussi présent sur Twitter @defensepoussins avec le hastag #pioupiou

Il a été à l’origine de nombreux articles et de témoignages d’auto-entrepreneurs.

« Adrien Sergent : Initiateur et Porte Parole du Mouvement des Poussins

 

E-mail : adrien.sergent@hotmail.fr

Téléphone : 09 51 92 88 61

Voici le lien vers la pétition : http://www.defensepoussins.fr/

Décoder l’élection au MEDEF

Une fois n’est pas coutume: l’élection à la présidence du MEDEF est (à peu près) ouverte, et l’affrontement auquel elle donne lieu exprime de façon assez fidèle les tensions qui traversent le capitalisme français. Si l’ensemble des candidats milite pour une politique de l’offre, c’est dans l’épaisseur des traits qui les séparent que se révèlent les fractures de notre économie.

2 candidatures émergent parmi les 5 qui ont été validées par le Conseil Exécutif.

La candidature la plus brillante, la plus convaincante, est incontestablement celle de Geoffroy Roux de Bézieux. Entrepreneur qui a fait fortune dans le secteur des télécommunications est, comme me disait je ne sais plus quel journaliste, un « bon client » pour les plateaux de télévision: à l’aise, d’ailleurs conseillé pour sa communication par le jeune Arthur Dreyfus, télégénique, bon orateur, GRB ferait un président du MEDEF idéal.

Le problème, c’est que le bonhomme a quelques handicaps idéologiques: il n’est pas colbertiste, mais libre-échangiste et fondamentalement libéral. C’est probablement la première fracture qui l’oppose aux autres candidats « institutionnels » que sont Pierre Gattaz et Patrick Bernasconi. Le credo de GRB est en rupture avec le discours traditionnel du MEDEF, qui donne depuis 50 ans dans l’injonction paradoxale: il y a toujours trop d’impôts, trop de charges, mais l’Etat est le garant en dernier ressort de la prospérité économique.

GRB est sur une autre ligne: on n’est pas obligé de jouer le jeu du paritarisme en signant des accords interprofessionnels à n’importe quel prix, simplement parce que l’Etat le demande, et on supprime les 35 heures par des négociations d’entreprise. Ces positions, qui sont, d’une certaine façon, la reprise de la refondation sociale de Kessler en son temps, sont autant de fractures dans la doctrine en vigueur au MEDEF depuis 1945.

On notera au passage que GRB a commis une petite erreur de jeunesse dans sa candidature: dans son programme, il a la mauvaise idée de proposer des réformes internes au MEDEF qui pourraient diminuer le pouvoir des grandes fédérations. Là encore, une autre fracture apparaît dans la compréhension de ce que doit être le mouvement patronal: est-il l’expression des entreprises, comme le suggère GRB, ou bien l’expression des branches professionnelles, cette superbe survivance de l’Ancien Régime et de ses jurandes?

Sur tous ces points, Pierre Gattaz semble l’antithèse la mieux aboutie de GRB. Fils d’Yvon, ex-président du CNPF, il préside l’entreprise familiale Radiall, ancrée dans le secteur aéronautique. Soutenu notamment et bruyamment par Serge Dassault, Gattaz incarne cette industrie française colbertiste, organisée autour d’une cascade intégrée de prescripteurs étatiques et de fournisseurs privés, avec des sous-traitants plus ou moins respectés. Avec lui, pas d’inquiétude, les antiennes du MEDEF resteront celles du CNPF: moins de charges, moins d’impôts, plus de subventions, et pas d’initiative malencontreuse à l’allemande sur le terrain social – l’Etat conservera son rôle d’arbitre.

Ce candidat orthodoxe a d’ailleurs publié une lettre sur le dialogue social où il écrit: « Laissons les branches proposer des systèmes qui conviennent aux contraintes qui leurs sont propres, que ce soit pour les salariés, les entreprises ou les territoires. A leur niveau, la négociation doit jouer le rôle d’un socle de règles collectives minimales pour les petites et moyennes entreprises qui n’ont pas de représentation syndicale, et de mutualisation d’instruments nécessaires à leur politique d’emploi, de formation ou de protection sociale. » Ah!!! ces bonnes vieilles branches, on les aime!

Sans surprise, Pierre Gattaz propose de préserver l’organisation paritaire héritée de 1945. Grâce à cette ligne très conservatrice, il recueille le soutien des grandes fédérations, ce qui devrait faciliter son élection.

L’outsider de cette course s’appelle Patrick Bernasconi. Président de la Fédération Nationale des Travaux Publics, cet homme délicieux a conduit de nombreuses négociations pour le MEDEF, dont celle sur la sécurisation de l’emploi. Certains ont d’ores et déjà ironisé sur sa dépendance vis-à-vis de la commande publique, qui limite forcément ses marges dans la traditionnelle contestation du rôle de l’Etat qui incombe à tout président du MEDEF.

Là encore, on se délectera de l’écran de fumée que ces mots dressent face à une réalité un peu plus tenace: la filière aéronautique française, dont Radiall est l’un des éléments, existerait-elle sans les commandes publiques?

De façon saisissante, l’élection au MEDEF tourne, sans le dire, autour de ce sujet: veut-on en France un mouvement patronal libéral et réformateur, ou veut-on un canal historique du colbertisme héritier de 1945?

Dans l’hypothèse (vraiment plausible) où Pierre Gattaz serait élu, chacun comprend quelle alternative serait privilégiée. Mais, dans ce cas, il y a fort à parier que le MEDEF ferait un pas de plus vers sa tombe. Car si le colbertisme est politiquement la mouvance la plus influente du monde patronal, il est devenu minoritaire dans le monde de l’entreprise (les Pigeons l’ont prouvé par l’évidence), et probablement de moins en moins adapté à une stratégie de prospérité.

Au fond, la victoire de Pierre Gattaz, ce serait la victoire de l’appareil CNPF au détriment d’une vision nouvelle de l’économie française. Ce qui devrait susciter des réactions, tôt ou tard, parmi les entrepreneurs qui se considéreront spoliés de leur voix.

La police a-t-elle encore les moyens de maintenir l’ordre?

Certains s’en délecteront: le maintien de l’ordre, en France, vit des heures compliquées. Après la désastreuse soirée du Paris-Saint-Germain, où une nouvelle démonstration des méfaits du sport sur la nature humaine a été donnée (je me demande combien sont payés les experts pour nous répéter qu’il faut aimer le sport pour vivre vieux…), et où la France a pu s’apitoyer sur le sort des quartiers populaires livrés aux délinquants (j’ai écrasé une larme en pensant aux jeunes désoeuvrés qui n’ont pas pu profiter ce soir-là des terrasses misérables du Trocadéro où ils boivent des coups à 10 euros), la France entière a pu visualiser la réalité du maintien de l’ordre à Paris en cas de débordement.

Si j’en crois Le Monde daté de ce jour, face à la violence qui déferlait, les 800 CRS mobilisés (et protégés par leurs cuirasses en matériaux révolutionnaires qui suscitent l’admiration de toutes les polices de l’univers) ont préféré lever le camp et livrer la place à l’émeute, plutôt que d’intervenir. Un petit geste touchant apprécié par les commerçants du quartier, qui rêvaient de pouvoir rénover leur fonds avec l’aide des assureurs. Et un signal discret envoyé à tous les Parisiens et à tous les automobilistes qui se font arrêter sur la route pour avoir dépassé la limite de vitesse de 15 km/h. Jusqu’ici tous ceux-là pensaient qu’un policier en uniforme avec une matraque, un bouclier, un casque, une cuirasse et une bombe lacrymogène devait inspirer le respect et l’obéissance. Eh bien… montrez-vous plus violents qu’eux et ils vous céderont la place.

Personnellement, je m’en amuse. Je pense à tous ces agents de sûreté de la RATP qui jouent aux Terminator dans le métro ou le RER, avec des chiens de combat, à l’amabilité très contestables, et toujours prompts à intimider des voyageurs en costumes cravates, comme moi, qui cherchent leur chemin ou hésitent dans les couloirs parce qu’ils pensent à autre chose. Je pense à tous ces agents en uniforme qui grouillent dans les rues des beaux quartiers parisiens avec des mines renfrognées et des apostrophes patibulaires, pendant que les rues de mon 19è arrondissement sont désespérément à la recherche de leurs gardiens de la paix. Je pense au policier abruti qui m’a répondu un soir quand j’appelais Police Secours parce que ma femme venait, sous mes yeux, de subir des attouchements de la part de trois jeunes adultes qui me menaçaient et qui m’a répondu: « Vous êtes au Forum des Halles? Je ne sais pas où c’est. Ce n’est pas sur ma carte. Donnez-moi une vraie adresse sinon je ne peux rien faire ». Je pense à tous ces flics qui se sentent forts quand ils déambulent à quatre ou cinq dans les rues paisibles, et qui appellent des renforts dès qu’ils sont face à trois jeunes chelous, le soir, dans les quartiers où l’on a besoin d’eux. Leurs collègues suréquipés de la place du Trocadéro, en battant retraite devant les bandes qui dévastaient le quartier, viennent nous apporter l’aveu cinglant de leur lâcheté et de leur incapacité à exercer leur métier correctement.

Soyons clairs: je suis convaincu que beaucoup de policiers de terrain ont envie de faire efficacement leur métier, lequel ne consiste pas à importuner les gens honnêtes pour tuer le temps, mais à faire respecter l’ordre dans les rues. Simplement, la police française est mal dirigée, elle est bouffée par des états-majors et une bureaucratie pléthorique, improductive et incompétente, qui a besoin d’une purge en profondeur pour que le sentiment de sécurité revienne dans les rues. Cette hiérarchie-là organise la police au détriment des citoyens, place les effectifs dans les zones les moins difficiles, et brime ce que doit être une vraie politique de sécurité au service de la démocratie.

J’avais, à une époque, appelé cette dérive bureaucratique de la police la « guéantisation » policière, c’est-à-dire la mise sous tutelle de fonctionnaires ordinaires par une hiérarchie politisée qui considère que les forces de l’ordre sont un instrument, un jouet laissé entre leurs mains pour faire carrière et contrôler les oppositions au pouvoir. Je constate avec regret que l’arrivée de la gauche n’a rien changé à cet état de fait. Le pompon de cette continuité s’incarne probablement dans le choix de Bernard Boucault comme préfet de police, dont l’action peut être, semble-t-il, fortement contestée, mais qui a fait carrière grâce à sa politisation à gauche.

Est-il vrai que Boucault et l’ensemble de la hiérarchie policière ont une crainte obsessionnelle aujourd’hui, celle de devoir affronter une révolte des banlieues? Est-il vrai qu’en conséquence le maintien de l’ordre est subordonné à une peur absolue: celle de tuer un émeutier pendant les opérations de retour au calme? Est-ce pour cela que les cars de CRS ont livré la place du Trocadéro aux voyous, plutôt que de prendre le risque d’une bavure?

C’est probable, mais la façon dont les choses se sont passées ce soir-là est désastreuse, car elle nourrira forcément l’idée que les émeutiers sont plus forts que les policiers. Ceux qui ont cassé des vitrines jouiront longtemps du spectacle des culs de camionnettes s’échappant de la place pour éviter les coups.

Reste, maintenant, un vrai sujet: la police française est-elle encore équipée pour faire face aux risques qui planent sur la société française, et singulièrement au risque d’émeutes urbaines.

Je recommande la lecture du rapport Bauer de 2010 sur le sujet: http://www.acteurspublics.com/files/pdf/rapport_police.pdf

Voici quelques données statistiques empruntées à ce précieux document:

Effectifs policiers par habitant depuis 1998
Effectifs policiers par habitant depuis 1998 – Source: rapport BAUER 2010

Si, en 10 ans, le nombre de policiers affectés aux missions de sécurité publique a globalement augmenté rapporté au nombre d’habitants, ce tableau montre que le phénomène inverse s’est produit dans Paris. Globalement, la présence policière dans les rues de Paris a diminué de 40% depuis 1998.

S’agissant de l’ordre public à Paris, ce tableau-ci me paraît donner des informations tout aussi intéressantes:

Les effectifs en volume
Les effectifs en volume – Rapport Bauer 2010

Les effectifs parisiens sont concentrés dans la DPUP (Direction de la Police Urbaine de Proximité). Le tableau montre clairement que les affectations globales en commissariat, c’est-à-dire sur le terrain, ont diminué à Paris, en 10 ans, d’environ, 10%. En 1998, les commissariats comptaient plus de 8.000 policiers. Ce chiffre était passé sous la barre des 7.500 en 2008.

Cette petite particularité statistique pèse lourd dans la compréhension du climat métropolitain. L’ordre à Paris est de plus en plus maintenu par des forces qui viennent de l’extérieur de la ville pour une durée limitée. La capitale peut de moins en moins compter sur des policiers affectés à Paris pour assurer la sécurité publique, qui connaissent le terrain et qui en ont la charge quotidienne.

Chacun sait qu’en situation de manifestations sportives, cette raréfaction du policier crée une situation de tension à Paris. La crise du Trocadéro l’a démontré.

Conclusion? Si le climat social venait à se tendre… je ne donne pas cher du maintien de l’ordre dans des conditions respectueuses des libertés publiques à Paris.