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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Retraites complémentaires: un rapide décryptage

A la différence du régime général vieillesse de la sécurité sociale, les retraites complémentaires de la planète AGIRC-ARRCO passionnent assez peu l’opinion publique. Des raisons techniques expliquent en partie cet état de fait: ces régimes par points sont relativement opaques pour les salariés. Pourtant, les retraites complémentaires constituent un terrain d’expérimentation et de réflexion tout à fait intéressant pour le gouvernement. Elles sont en effet gérées par les partenaires sociaux, sans intervention directe de l’Etat, et offrent une préfiguration utile de ce que les organisations de salariés peuvent ou non accepter dans le domaine des retraites en général. S’agissant de la négociation en cours, dont une importante séance s’est tenue le 15 janvier, un rapide décryptage permet d’ajouter un peu de piquant dans la lecture des manoeuvres de coulisses qui agitent le champ social.

La presse a largement retenu du texte les mesures d’économie qu’il propose pour assurer la pérennité financière des régimes. Ceux-ci sont en effet déficitaires, et épuisent rapidement leurs réserves. En 2017, ils devraient être sur la paille si rien n’est fait, après avoir accusé un déficit ultime de 10,5 milliards cumulés cette année-là. Dans les mesures suggérées par le MEDEF, on trouve pêle-mêle une mécanique de désindexation des retraites, un allongement probable de l’âge de départ à la retraite, et toutes ces sortes de choses qui peuvent mettre les Français dans les rues.

En revanche, la presse écrite se montre moins bavarde sur les coulisses des discussions. Je prends l’exemple, sur ce point, d’un article de l’excellent Marc Landré, du Figaro, qui est probablement l’un des journalistes parisiens les mieux informés sur ces questions, consultable ici: http://www.lefigaro.fr/retraite/2012/12/14/05004-20121214ARTFIG00566-retraites-complementaires-un-rabot-ineluctable.php  

En parcourant cet article, le lecteur ordinaire ne peut évidemment soupçonner quelques astuces peut-être secondaires, mais d’une importance suffisante pour éclairer la négociation d’un jour nouveau.

Par exemple, il n’est pas clairement dit que Jean-François Pilliard, the right man in the right place de la protection sociale au MEDEF, en outre délégué général de l’UIMM, est le n°2 d’un syndicat patronal historiquement membre d’un groupe de protection sociale, chargé de délivrer des retraites complémentaires, dont le nom est Malakoff Médéric.

Peut-être faut-il préciser que l’association dite sommitale de ce groupe, dont le directeur général est Guillaume Sarkozy, est présidée par Bernard Lemée, ancien DRH de BNP Paribas. Bernard Lemée est aussi président du Comité Technique des Institutions de Prévoyance (CTIP), qui représente les institutions de prévoyance, c’est-à-dire, pour aller vite, les institutions en charge des activités concurrentielles de la sphère AGIRC-ARRCO (un marché de plus de 20 milliards d’euros, tout de même…).

Autour de la table de négociations, les représentants patronaux ne sont pas totalement perdus.

Ils y discutent par exemple avec Danièle Karniewicz, chef de file de la délégation CGC, ancienne présidente de la CNAV, membre du conseil d’orientation des retraites (COR) et… administratrice du groupe Malakoff Médéric.

Ils y discutent aussi avec Patrick Poizat, chef de file de la délégation CFTC, membre du COR et… administrateur du groupe Malakoff Médéric.

Ils y discutent enfin avec Philippe Pihet, chef de file de la délégation FO, président de l’ARRCO, membre du COR et… administrateur du groupe Malakoff Médéric.

Cette particularité n’est signalée nulle part dans l’article évoqué ci-dessus, ce qui ne manque pas de surprendre.

Par exemple, le projet de texte d’accord distribué par le MEDEF le 15 janvier 2013 prévoit un mouvement de fusion entre les différentes institutions de prévoyance qui structurent le marché. Est-ce un hasard si l’un des principaux « acheteurs » d’institutions de prévoyance n’est autre que… Malakoff Médéric?

Sur le fond, je ne remets nullement en cause la compétence des négociateurs, ni celle des administrateurs de Malakoff. Simplement, pour la parfaite information du public, il n’était pas inutile d’apporter, me semble-t-il, une ou deux précisions qu’on aimerait lire plus souvent dans la presse écrite (je veux dire papier).

Au passage, je ne puis que rappeler l’introduction de l’accord national interprofessionnel du 17 février 2012 relatif à la modernisation et au fonctionnement du paritarisme, négocié par le MEDEF:

Le paritarisme - extrait de l'ANI du 17 février 2012
Le paritarisme – extrait de l’ANI du 17 février 2012

 

Les 7 agonies françaises: rédaction de mon prochain livre

Mon éditeur m’a demandé de publier un livre en juin 2013. Il devrait s’appeler « les 7 agonies françaises ». Son thème est simple: dans la grande mutation que la France, comme l’ensemble de l’Occident, traverse et, à de nombreux égards, subit, quelles sont les grandes institutions dont on peut pressentir la disparition, avant qu’elles ne soient remplacées par des créations nouvelles. Je me propose de partager avec vous, en temps réel, la préparation de ce livre, que j’enrichirai bien entendu de vos réflexions et commentaires.

D’emblée, quelles sont les 7 agonies que je place en tête de chapitre?

A ce stade, voici les grands thèmes que j’ai répertoriés:

– la démocratie représentative, bien entendu, avec le Sénat comme symbole d’un bicaméralisme qui me paraît d’autant plus obsolète qu’il donne un poids démesuré aux campagnes par rapport aux zones urbaines

– les grandes écoles et la fabrique française des élites, comme porteuses d’une vision du monde totalement obsolète

– l’école publique laïque comme espace où se transmet un savoir pyramidal

– Pôle Emploi comme symbole d’une politique de l’emploi visant à la promotion du salariat, forme dépassée du travail

– le Crédit Agricole, qui proclame une ambition bancaire mutualiste, et qui muselle l’accès à la finance et au crédit

– la loi Gayssot, dont l’objectif ultime est de soumettre la libre recherche scientifique à une parole politique officielle

– l’Académie Française, qui incarne une conception désormais morte de notre langue, percutée de plein fouet par la langue Internet et les nouveaux échanges collaboratifs.

Ces quelques premières idées ont bien entendu vocation à évoluer. L’intérêt est de réfléchir à haute voix sur un essai de représentation utile de la France de demain. L’objectif ultime est de saisir les formes émergentes de notre vie collective et quotidienne de demain.

Pour des raisons de temps, je vais donc centrer la production de ce blog autour de ces grands thèmes, en partageant avec vous les étapes de ma réflexion.

 

L’Etat et les syndicats: la fin de l’anarcho-syndicalisme?

Selon La Croix, François Chérèque, ancien secrétaire général de la CFDT, devrait être chargé du suivi du plan gouvernemental de lutte contre la pauvreté, auprès du Premier Ministre. Après avoir été nommé Inspecteur Général des Affaires Sociales (IGAS) et président du think tank Terra Nova. Cette nomination montre que les relations entre l’Etat et les syndicats sont en pleine évolution, à rebours de la tradition française de l’anarcho-syndicalisme.

Rappelons d’abord quelques événements majeurs liés à la vie de la CFDT. Les tribulations de François Chérèque viennent d’être exposées. En soi, elles pourraient appeler certaines critiques, car il est étonnant de nommer dans un corps d’inspection une personnalité qui prend en même des responsabilités officielles dans un think tank, quelqu’il soit. Le métier d’inspecteur général est un plein temps, en théorie, et le mélange des genres amuse. Mais supposons… Le fait que ces nominations soient intervenues en plein cours de la négociation sur la sécurisation de l’emploi, jugée historique par le gouvernement, pourrait également être interprété comme une façon d’influencer les discussions par des offrandes peu discrètes. Dans ces conditions, en tout cas, il était difficile d’imaginer que la CFDT ne signât pas un accord voulu par le gouvernement.

La CFDT, ces dernières années, a comptabilisé quelques nominations du même acabit. Petit rappel: dernier événement en date, le recrutement au cabinet de Najat Vallaud-Belkacem de Laurence Laigo, secrétaire nationale de la CFDT depuis 2006. L’intéressée, qui s’occupait des femmes et de la fonction publique, quitte donc sa direction au moment où Laurent Berger prend les rennes du syndicat.

Avant Laurence Laigo, Anousheh Karvar, elle aussi secrétaire nationale de la CFDT, avait été nommée IGAS (où elle accueillera son ex-patron François Chérèque). Elle y a rédigé un rapport sur le chômage partiel. Et s’est illustrée en juin, en participant aux rencontres de Bilderberg, objet de nombreux fantasmes de la part des mouvements complotistes. Joli parcours donc. Mais cette promotion bien sympathique date de janvier 2012. La chronologie n’est pas neutre: les amitiés entre la CFDT et le pouvoir ne datent pas de l’arrivée de François Hollande à l’Elysée.

Avant Anousheh, les gouvernements de droite n’avaient d’ailleurs pas hésité à transformer des dirigeants cédétistes en hauts fonctionnaires. En 2010, Nicolas Sarkozy avait ainsi nommé la présidente de l’UNEDIC, Annie Thomas, conseillère sociale à l’ambassade de France à Madrid.

On le voit, les amitiés particulières entre la CFDT et le pouvoir ne sont ni de droite ni de gauche. Simplement jusqu’ici, les gouvernements en place n’avaient jamais eu l’audace de « récupérer » un dirigeant syndical pour l’incorporer aussi rapidement dans des fonctions relevant directement du pouvoir. Avec la nomination de François Chérèque, ces amitiés prennent un tour nouveau, une dimension pour ainsi dire industrielle.

Il est très probable que, au-delà des péripéties circonstancielles liées à ces nominations, nous assistions à une évolution en profondeur de la tradition syndicale française. Celle-ci, marquée par l’anarcho-syndicalisme, a majoritairement refusé de se considérer comme un élément de la lutte politique, et a toujours tenu à marquer ses distances avec les partis. Dans l’esprit syndical français, l’action ouvrière est autonome et ne peut faire l’objet d’aucune récupération.

Le texte fondateur, pour les amateurs d’histoire, de cette tradition, n’est autre que la Charte d’Amiens, de 1906, adoptée au sein de la CGT sous l’impulsion de Griffuelhes et Pouget. Cette Charte prévoyait notamment ceci:

« La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. »

Dans la tradition syndicale française, l’action collective est donc à la fois apolitique et tournée vers la disparition de la société de classes.

En acceptant des fonctions gouvernementales, les responsables de la CFDT modifient en profondeur cette tradition qui a toujours traversé l’ensemble du syndicalisme français. Faut-il y voir un signe encourageant de mutation progressive vers un syndicalisme de négociation? Ou le passage à une vision nouvelle de l’engagement syndical où les délégués syndicaux épaulent de façon de plus en plus complémentaire l’action des élus?

Ce mouvement est à surveiller de près.

 

 

Sécurité sociale: les grandes manoeuvres commencent

Dans la foulée de l’accord sur la sécurisation de l’emploi, les grandes manoeuvres sur la sécurité sociale et l’avenir de son financement ont commencé. Imperceptibles pour le Français informé par les seuls médias officiels, ces manoeuvres devraient se déployer sur deux axes essentiels: la fiscalisation des recettes (en l’espèce le basculement d’une partie des cotisations sur la CSG et la TVA, voire la fiscalité verte), et les réformes de structure, qualifiées par certains de réformes systémiques.

La séance de négociation qui s’est tenue au MEDEF sur les retraites complémentaires en donne un premier aperçu.

Pour mémoire le système AGIRC-ARRCO, devenu obligatoire pour tous les salariés en 1972, est un système de retraite complémentaire par points relativement complexe, qui complète les retraites versées par le régime général, sans toutefois se confondre avec lui. Peu lisible pour le salarié moyen, il est entièrement contrôlé par les partenaires sociaux, même si la Cour des Comptes a la faculté de contrôler ses activités.

Doté d’importantes réserves de gestion jusqu’à une époque récente, celle-ci devraient s’évaporer dans la longue traversée des déficits dans laquelle le système AGIRC-ARRCO s’est engagé depuis trois ans. Les partenaires sociaux estiment que ces réserves auront définitivement fondu en 2017. Une année charnière, qui correspond à la fin du mandat de François Hollande… Un terme qui pourrait nourrir des ambitions et des appétits au sein du régime général.

La CNAV (régime général) et les fédérations AGIRC-ARRCO présentent en effet chacune des avantages complémentaires.

Première complémentarité: la CNAV et l’ARRCO ont la même assiette de cotisations et donc la même population de cotisants (le fameux plafond de la sécurité sociale). D’une certaine façon, elles ont les mêmes assurés et prélèvent auprès d’eux des recettes sur des bases identiques. Comment justifier que les deux systèmes ne fusionnent pas? Une logique de tradition professionnelle s’y oppose, mais, pour ce qui concerne la technique de prélèvement, tout plaide pour une fusion des deux systèmes.

Deuxième complémentarité: l’informatique. Dès lors que les populations et les prélèvements sont les mêmes, chacun mesure là aussi les gains de productivité immenses que permettrait une fusion des deux systèmes. Cette logique se justifie d’autant mieux que l’informatique de la CNAV est efficace, rigoureuse, bien gérée, toutes qualités que personne ne peut raisonnablement prêter à l’informatique de l’AGIRC et de l’ARRCO. La mise en place de la fameuse usine-retraite destinée à harmoniser les systèmes informatiques devraient renforcer, à l’horizon 2015, ces éléments de rapprochement.

Petite difficulté: le système par points. Alors que le régime général s’engage à verser des rentes viagères à montant défini, les régimes complémentaires calculent un capital en points convertible en rente. Cette différence dans les règles de calcul est en l’état un obstacle à la fusion des régimes.

Le système en points présente néanmoins un intérêt majeur: il facilite le pilotage du régime, et surtout il permet de jeter les bases d’une logique notionnelle de type suédois. Les retraites notionnelles permettent aux assurés de choisir globalement l’âge de leur départ en retraite en arbitrant le montant de leur pension.  Il fonctionne sur un modèle simple à comprendre: chaque versement de cotisation donne droit à une accumulation de points, qui constitue peu à peu un capital retraite. Selon l’âge de la personne, donc selon son espérance de vie, le capital donne droit à une rente d’un montant calculé selon des principes actuariels classiques (des probabilités mathématiques). Le même nombre de points accumulé à 45 ans ou à 60 ans donne donc lieu à un versement de rente d’un montant différent, puisque l’espérance de vie est différente selon l’âge de la personne. Chacun décide alors de partir au moment où le montant de la rente lui convient.

Cette approche radicalement révolutionnaire de la retraite présente un tout petit hic aujourd’hui: elle favorise la stabilité sociale et pénalise la promotion professionnelle. Ceux qui commencent leur carrière à des emplois de direction sont en effet favorisés par rapport à ceux qui progressent dans la hiérarchie.

Autre problème inhérent à la réforme: que faire de la caisse AGIRC, réservée aux cadres (15% des salariés environ)? Faut-il l’absorber dans le régime général. Faut-il lui laisser une existence à part?

Toutes ces questions techniques, mais essentielles, sont maintenant sur le tapis discret des négociations et des réflexions partagées avec le gouvernement.

MEDEF: le nécessaire débat sur les statuts

En proposant une modification des statuts du MEDEF, Laurence Parisot a ouvert un débat très utile, et même plus que nécessaire, pour l’ensemble des relations sociales en France. La loi prévoit en effet que toute modification du Code du Travail doit faire l’objet en principe d’une négociation préalable entre partenaires sociaux. Ceux-ci, dont le MEDEF, jouent donc un rôle essentiel dans le processus démocratique. Dans ce contexte, il n’est pas inutile d’examiner la conformité des statuts de chaque organisation aux principes républicains. Rien ne serait plus étonnant de voir la démocratie se reposer sur des corps intermédiaires dont l’organisation n’est elle-même pas démocratique.

La loi du 20 août 2008 a entamé un important nettoyage dans le statut des organisations syndicales de salariés, qui doivent aujourd’hui respecter des règles élémentaires de transparence financière, et voient leur représentativité mesurée à partir de leurs résultats aux élections d’entreprise. La succession à la tête de la CGT a montré que cette évolution ne suffisait pas pour garantir des débats satisfaisants au sein des organisations, mais elle constitue un premier pas très important.

Du côté patronal, en dehors de la transparence financière, rien n’a changé. Pourtant, pour ne prendre que le seul exemple du MEDEF, un examen même sommaire des statuts prouve qu’une remise à plat ne serait pas du luxe.

Premier point, qui en soi éclipse tous les autres, le MEDEF, Mouvement des Entreprises de France, est tout sauf un mouvement d’entreprises.

L’article 4 des statuts, par exemple, précise que les membres du MEDEF sont soit les fédérations professionnelles, soit les MEDEF territoriaux. Autrement dit, les entreprises ne sont pas membres du MEDEF. D’ailleurs, la phrase suivante, tirée de l’article 4, est très claire: « Les organisations professionnelles nationales et les organisations territoriales sont les membres actifs du MEDEF. Leurs représentants désignés dans les conditions fixées par le règlement intérieur, ont voix délibérative dans toutes les instances statutaires où ils siègent. »

Cette première précision paraît indispensable pour dissiper les ambiguïtés. L’appellation MEDEF laisse en effet à penser que cette association loi 1901 est la voix des entreprises. Elle est en réalité, et avant tout, la voix des fédérations professionnelles qui paient le plus de cotisations… et tant pis si les entreprises qui portent le plus la croissance ne cotisent pas au MEDEF… Elle n’auront pas voix au chapitre. Nous touchons là au problème essentiel de la représentativité patronale: qui parle aujourd’hui au nom des entreprises?

De cette particularité naît l’extrême disproportion du processus électoral au MEDEF. L’assemblée générale du MEDEF compte en effet 591 membres, dont 561 seulement sont électeurs. Parmi ceux-ci, les fédérations professionnelles totalisent 380 voix, et les MEDEF territoriaux 170. Cette petite mathématique souligne tout le poids des fédérations dans l’organisation et la décision internes. Là encore, aux naïfs qui croient que le MEDEF représente les entreprises, répétons qu’il représente essentiellement les branches professionnelles.

Selon quelle règle? L’article 7.a du règlement intérieur précise la façon dont les voix sont réparties entre fédérations professionnelles: « Chaque organisation dispose d’un siège. Les sièges supplémentaires sont attribués par le Conseil Exécutif, sur proposition du Comité Statutaire en considération de l’importance des organisations adhérentes et de leur contribution à l’action du MEDEF. Cette attribution fait l’objet d’une révision tous les 3 ans. »

Autrement, le fameux Comité statutaire du MEDEF est le maître d’oeuvre pour attribuer des voix aux fédérations selon des critères aussi objectifs que l’importance et la contribution à l’action du MEDEF – contribution pouvant s’entendre notamment comme contribution financière. Ce texte rend donc essentiel le rôle du comité statutaire, mais montre s’il fallait encore le montrer que la science électorale au MEDEF n’appartient pas à la sphère mathématique.

Encore, qui préside aujourd’hui le Comité statutaire du MEDEF? Georges Drouin, ancien président du Groupement des Professions de Service (GPS), et soutien essentiel de Laurence Parisot. Un homme sûr, et sur qui elle peut compter… Imagine-t-on les élections politiques organisées par des hommes proches du pouvoir, dotés de la faculté de modifier les listes électorales au fil de l’eau?

Sur le fond, chaque organisation a sa part d’obscurité et de mécaniques plus ou moins avouables. La question est de savoir si ce montage statutaire complexe, et qui ne date pas de Laurence Parisot, est conforme à l’intérêt général? Tant que la négociation sociale ne faisait pas partie du processus démocratique naturel, ces écarts avec les règles démocratiques étaient au fond le problème du mouvement patronal. Dès lors que celui-ci se voit reconnaître un rôle officiel, quasi-législatif (depuis 2004), il appartient à la présidente du mouvement de prendre la mesure de sa fonction en proposant une modification des statuts destinée non pas à sauver son mandat, mais à rapprocher le MEDEF d’un fonctionnement démocratique normal.

Mais peut-être faudra-t-il, faudrait-il, recourir à la loi pour obliger le patronat français à adopter les usages du 21è siècle.

Chômage partiel: les 3 vertus du système allemand

Une fois n’est pas coutume, je voudrais dresser un portrait positif du modèle social allemand qui est trop souvent présenté en France comme une référence d’autant plus incontournable qu’elle est tronquée de tous les éléments qui ne collent pas avec la béatitude néo-classique en économie, injustement appelée libérale. Rappelons ici que les relations sociales en Allemagne s’appuie sur une consultation systématique des syndicats qui paraîtraient, en France, totalement inacceptable à la majorité de la population, chacun pour des raisons qui lui sont propres. Bref, le chômage partiel selon le système allemand est paré de 3 vertus essentielles qui constituent un puissant levier de lutte en faveur de l’emploi.

Les partenaires sociaux français le savent, puisqu’ils ont prévu, dans l’accord sur la sécurisation de l’emploi du 11 janvier 2013 de se retrouver pour simplifier le système de chômage partiel en vigueur dans notre pays.

Né en 1918, celui-ci ressemble à un inextricable mille-feuilles qui était d’ailleurs tombé en désuétude dans la décennie 2000, avec un étiage de 56.000 bénéficiaires à l’été 2006. En réalité, la France a curieusement abandonné le chômage partiel, durant les quinze dernières années, comme outil des politiques de l’emploi, alors même que cet outil a fait le bonheur des pays du nord de l’Europe lorsque la crise de 2007 a éclaté.

Pour ceux qui souhaitent une description en profondeur du système de chômage partiel français, je recommande deux lectures utiles:
– le rapport annuel de la Cour des Comptes de 2011, qui consacre un chapitre très utile au sujet
– le rapport de l’IGAS de juin 2012 sur le sujet, qui a débouché sur le rétablissement de l’autorisation préalable de chômage partiel cet hiver.

En outre, la Direction du Trésor a mis à jour en octobre 2012 un ancien document qui analyse utilement le système de chômage partiel en Allemagne, baptisé Kurzarbeit.

Je me concentrerai ici simplement sur les 3 avantages comparatifs du chômage partiel à l’allemande.

1° Les sommes consacrées en Allemagne au chômage partiel sont beaucoup plus importantes qu’en France. Le tableau suivant, emprunté au document rédigé par le Trésor, est tout à fait éloquent sur ce point:

Le coût du chômage partiel en France et en Allemagne
Le coût du chômage partiel en France et en Allemagne

Ce tableau est éloquent dans la mesure où il montre clairement que l’Allemagne consacre des sommes huit fois supérieures à la France au sauvetage de l’emploi par la mécanique du chômage partiel. Rappelons que ce système permet de préserver le contrat de travail des salariés pendant une période de baisse de l’activité dans l’entreprise. Il constitue donc un puissant amortisseur contre le chômage.

2° Le chômage partiel allemand est l’affaire des partenaires sociaux, qui l’utilise simplement et sans monter les usines à gaz inventées en France pour transférer le coût du dispositif sur l’Etat. Alors que le chômage partiel est entièrement financé en Allemagne par l’équivalent de l’Unedic allemande, la réalité française est bien différente: l’essentiel des indemnités est couvert par l’Etat, au moyen d’une allocation mensuelle. Les partenaires sociaux n’ont accepté d’intervenir dans le dispositif qu’à partir de 2009, avec la création de l’allocation partielle de longue durée (APLD).

Le tableau suivant, fourni par la Cour des Comptes, retrace bien les mouvements financiers du dispositif français:

Les dépenses de chômage partiel en France
Les dépenses de chômage partiel en France

Ce tableau me semble expliquer une grande partie du mal français en matière de chômage et de prévention du chômage: ce que les partenaires sociaux ne financent pas, ils ne l’utilisent pas. D’où le faible recours à ce dispositif en France (rien ne vaudra jamais un bon plan de sauvegarde de l’emploi préparé par un cabinet de conseil proche du pouvoir…).

3° Le chômage partiel allemand protège beaucoup plus efficacement les bas salaires que le système français, en laissant un « reste à charge » des employeurs très faible. Là encore, les documents fournis par le Trésor sont éloquents:

Le reste à charge en France et en Allemagne
Le reste à charge en France et en Allemagne

Ces deux graphiques montrent clairement le mal français! alors qu’en Allemagne un employeur ne doit payer que 14,4% du coût du travail pour un chômeur partiel, le reste à charge en France est bien plus complexe, et élevé. Dans ces conditions, il existe aujourd’hui une incitation claire à licencier plutôt qu’à recourir au chômage partiel.

Face à ces absurdités françaises, espérons que le bon sens et la volonté de réforme l’emporteront parmi les partenaires sociaux, bord patronal compris. Malheureusement, la rumeur court déjà que, comme le prévoit d’ailleurs l’accord, la situation financière de l’UNEDIC dressera des obstacles insurmontables à une rationalisation de notre système. Car il vaut bien mieux s’endetter pour payer des chômeurs définitifs plutôt que des chômeurs partiels. C’est bien connu.

Présidence du MEDEF: décryptage des rumeurs

La presse ne parle plus que de cela ou presque: Laurence Parisot briguerait un allongement de son mandat pour une durée de deux ans, et aurait écrit vendredi dernier, dans la foulée de l’accord sur la sécurisation de l’emploi, aux membres du Conseil Exécutif du MEDEF, pour solliciter cette modification statutaire. La question de la présidence du MEDEF devient une affaire politique: cela mérite bien un décryptage des rumeurs en question.

D’abord, toujours se souvenir que Laurence Parisot ne serait rien sans le soutien beaucoup plus qu’actif de Michel Pébereau. Assez logiquement, la modification statutaire qu’elle demande ne vise pas seulement à allonger son mandat pour une durée de deux ans. Il vise aussi à prolonger la limite d’âge pour les membres du Conseil Exécutif. Cette manoeuvre habile lui permet de conserver dans son jeu non seulement son parrain Michel, mais aussi la Fédération Bancaire Française (FBF), second contributeur du MEDEF.

Dans la foulée, on peut penser que la façon dont l’accord du 11 janvier 2013 présente la généralisation de la complémentaire santé consolide partiellement le soutien qu’elle peut attendre des assureurs, troisièmes contributeurs du MEDEF.

Enfin, l’accord sur la sécurisation de l’emploi a extraordinairement exempté les contrats intérimaires de toute majoration de taux de cotisation à l’assurance chômage. Sauf à croire à un miracle marial intervenu en ces préparatifs de manifestation contre le mariage gay, une explication plausible laisse penser que la fédération du travail intérimaire, le fameux PRISME, quatrième contributeur du MEDEF depuis le départ de l’ANIA en décembre 2009, a intelligemment monnayé son soutien à une éventuelle modification statutaire.

Mine de rien, la présidente du MEDEF a donc activement et finement préparé sa manoeuvre de janvier, en soudant les principaux contributeurs de son association, hors la métallurgie.

Face à elle, se dresse toutefois forte partie: l’UIMM, dont le délégué général Jean-François Pilliard est demeuré très discret tout au long de la négociation sur la sécurisation de l’emploi. L’Usine Nouvelle s’est largement faite écho aujourd’hui de l’agitation fébrile qui a saisi Pierre Gattaz, fils de l’un des prédécesseurs de Laurence Parisot, Yvon Gattaz.

Pour la petite histoire, je cite ce reportage de France 2 où l’intéressé apparaît:

Pierre Gattaz fait figure de genre idéal pour l’industrie française. Il a 53 ans. Il préside l’entreprise familiale Radiall, fondée par papa Vonvon. En outre, il préside le Groupe des Fédérations Industrielles (GFI), rejoint en octobre 2012 par l’ANIA, la fédération agro-alimentaire qui avait claqué la porte du MEDEF en décembre 2009 pour protester contre le management de Laurence Parisot.

Voici comment le GFI se présente sur son site Internet:

« Créé en 1988, le Groupe des Fédérations Industrielles (GFI) rassemble les plus importantes fédérations industrielles françaises et représente ainsi environ 80% de l’industrie.
L’industrie et les services qui y sont directement liés, contribuent en France à près de 40 % du Produit Intérieur Brut (PIB), 82 % des exportations et 85 % de la recherche – développement du secteur privé.
Les fédérations industrielles composant le GFI représentent l’industrie au MEDEF. Au plan européen, elles sont affiliées aux différentes fédérations européennes de branches industrielles, et le MEDEF les représente au sein de BUSINESSEUROPE. »

Autrement dit, Pierre Gattaz apparaît comme un candidat légitime de l’industrie. Il pourra probablement compter sur les réseaux de son père, fondateur du mouvement patronal ETHIC, animé par Sophie de Menthon, qui avait déclaré sa candidature contre Laurence Parisot en 2010. A l’époque, la présidente du MEDEF avait déclaré cette candidature non-recevable pour des raisons statutaires. Ah… les statuts… ne s’usent que si l’on s’en sert.

A côté de la figure gattazienne, qui constitue pour Laurence Parisot, en apparence, un morceau difficile à avaler, d’autres personnalités attendraient leur heure: Jean-Claude Volot et Hervé Lambel, candidats déclarés, mais aussi Geoffroy Roux de Bézieux, le créateur de Phone House, ancien de l’Oréal, et membre influent du mouvement patronal Croissance Plus, ou encore Patrick Bernasconi, président de la Fédération Nationale des Travaux Publics et chef de file de la délégation patronale dans la négociation qui vient de s’achever.

Pour mémoire, l’élection à la présidence du MEDEF ne ressemble pas totalement à un scrutin démocratique. Le Conseil Exécutif est en effet chargé de désigner un candidat officiel avant l’élection. Un Conseil Exécutif où les partisans de Laurence Parisot sont mathématiquement majoritaires. Un Conseil Exécutif qui doit donner un avis « politique » sur la modification des statuts.

Sécurisation de l’emploi: qui étaient les chefs de délégation?

En marge des divers papiers que j’ai écrit sur la sécurisation de l’emploi (à paraître sur La Lettre de l’Assurance et sur l’Usine Nouvelle notamment), il me paraît intéressant de consacrer quelques mots aux chefs de file de la négociation, trop souvent oubliés dans les analyses.

Côté patronal, la délégation était conduite par Patrick Bernasconi, président de la Fédération Nationale des Travaux Publics. J’aime beaucoup Patrick Bernasconi, qui est un homme intelligent et affable. Les rumeurs font de lui un successeur possible à Laurence Parisot à la présidence du MEDEF. Un point est assez peu soulevé le concernant: son engagement en faveur de la banque publique d’investissement. Patrick Bernasconi préside une fédération dont la prospérité est étroitement liée à l’investissement public. Il n’a pas ménagé ses efforts pour dire urbi et orbi toute l’importance de remplacer Dexia par une banque susceptible d’apporter de l’argent frais… aux collectivités locales, clients privilégiés de ses adhérents.

Côté syndical, maintenant.

La délégation de la CGT était conduite par Agnès Le Bot, qui appartient à la Fédération des Services Publics. L’intéressée s’est globalement opposée à un texte dont le propos relevait pour l’essentiel du Code du Travail, peu pratiqué par les fonctionnaires.

La délégation de la CFDT était conduite par Patrick Pierron, secrétaire général de la CFDT-Energie, et salarié d’EDF.

La délégation de FO était conduite par Stéphane Lardy, de tout temps permanent syndical à FO (il y est entré dès son DEA).

La délégation de la CFTC était conduite par Joseph Thouvenel, a pour sa part commencé sa carrière chez un agent de change, et exerce des fonctions de permanent syndical depuis plusieurs années.

La délégation CGC était conduite par Marie-Françoise Leflon, issue du secteur bancaire.

Ces quelques précisions ne remettent bien entendu pas en cause la qualité intrinsèque des personnes. Simplement, en termes de représentativité, la conduite de cette négociation laisse rêveur…

La flexibilité et la gauche: une brève histoire par l’image

De façon assez paradoxale, le thème de la flexibilité dans l’organisation du travail, dont la négociation sur la sécurisation de l’emploi est un avatar, a toujours fait partie des préoccupations prioritaires de la gauche lorsqu’elle était au pouvoir. Depuis l’adoption des lois Auroux, rendre l’entreprise plus flexible par la négociation interne fait partie des recettes courantes pour faciliter le retour à l’emploi. Voici quelques illustrations par l’image de cette appétence étrange…

1984:

1985, la loi Delebarre, qui autorise à travailler jusqu’à 48 heures par semaine…

Et déjà, à cette époque, le sujet ne faisait pas l’unanimité à gauche:

1998, le débat sur les 35 heures pointe le bout du nez… à l’UIMM!

On se souvient de la suite: les lois sur les 35 heures vont fâcher durablement la gauche avec le monde des entreprises, en pratiquant une réduction autoritaire de la durée hebdomadaire du travail. Cela dit… Martine Aubry, en 1993, tenait un discours sur l’organisation du travail qui ne jure en rien avec la conception de la flexibilité défendue aujourd’hui par Michel Sapin.