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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Flexibilité contre chômage: illusion ou erreur?

En ces temps de négociation intensive entre partenaires sociaux sur la question de la flexibilité, il est de bon ton de soutenir mordicus que la lutte contre le chômage passe par plus de flexibilité. Et le mot « flexibilité » se limite à peu près exclusivement à la simplification maximale des procédures de licenciement collectif. En somme, pour diminuer le chômage, il faudrait faciliter la transformation du salarié en chômeur. Cet étrange paradoxe s’est imposé dans les esprits grâce à des raisonnements dont la rigueur logique n’est soutenue par aucune démonstration scientifique. Par exemple: le chômage est important en France parce que les entreprises ne veulent pas recruter un salarié qu’elles auraient du mal à licencier. Donc, rendons les procédures de licenciement flexibles, et le chômage baissera! Personne ne peut évidemment prouver cette affirmation – raison de plus pour la répéter en boucle, ce qui prouve qu’elle relève au mieux de l’illusion, au pire de l’erreur.

Ce sujet: la simplification des procédures de licenciement collectif occupe pourtant le coeur du projet de flexibilité qui anime la négociation interprofessionnelle « sécurisation de l’emploi ». Si l’on suit les raisonnements patronaux, les syndicats de salariés feront un grand pas dans la lutte contre le chômage en acceptant des concessions lourdes pour faciliter les fameux plans de sauvegarde de l’emploi.

Comme je suis un farouche adversaire de la flexibilité, et un fervent partisan de l’agilité des entreprises, je voudrais prendre le temps de revenir sur ce sujet en apportant quelques rappels statistiques simples.

1° faciliter le licenciement collectif, c’est lutter contre le chômage…

Pour examiner la validité de cette assertion, je crois tout à fait pertinent de produire les statistiques officielles de Pôle Emploi sur les motifs d’inscription au chômage:

Les motifs de chômage en France - source: Dares & Pôle Emploi
Les motifs de chômage en France – source: Dares & Pôle Emploi

J’aime bien ce tableau, parce qu’il modifie complètement la représentation collective du chômage. En effet, le chômage est ordinairement analysé en stock: il y a aujourd’hui 2,8 millions de chômeurs au sens du BIT en France. La comptabilité du stock renseigne assez mal, en fait, sur la dynamique de l’emploi en France et nourrit l’idée que près de 3 millions de Français guettent paresseusement le passage d’un cheval au pied de leur immeuble pour trouver un travail sous un de ses sabots.

En adoptant la comptabilité par flux, le regard est différent. Ainsi, en 2009, 6 millions de Français se sont inscrits à Pôle Emploi (et 5,35 millions en sont sortis…). Ce chiffre est tombé à un peu moins de 5,9 millions en 2010 (pour 5,65 millions de sorties), et a quasiment stagné en 2010 (pour 5,56 millions de sorties). En comparant les flux d’entrées selon les années, et en comparant les entrées et les sorties, on mesure mieux, me semble-t-il, la proportion de chômeurs qui retrouvent un travail et on bat en brèche plus efficacement les théories faciles sur la prétendue paresse des intéressés.

Surtout, en analysant les causes d’inscriptions à Pôle Emploi, l’illusion, voire l’erreur, d’une lutte contre le chômage par la flexibilité apparaît rapidement. En effet, les licenciements économiques ne constituent qu’une part très marginale des causes du chômage: en moyenne 3% seulement des personnes qui s’inscrivent à Pôle Emploi en ont été victimes.

Le licenciement en général ne constitue qu’une part marginale de l’entrée au chômage: globalement, moins de 15%.

Les causes majoritaires du chômage sont: les fins de CDD ou d’intérim (30% des causes d’inscription à Pôle Emploi en moyenne) ou « les autres cas », notamment les ruptures conventionnelles ou des motifs inconnus (40% des cas).

En poussant l’analyse à l’extrême, on pourrait donc affirmer, en posant le principe que le CDD ou l’intérim sont des formes d’emploi flexibles, que la principale cause du chômage, c’est la flexibilité…

Je laisse chacun libre de se forger son opinion sur le sujet. En attendant, difficile de conclure autrement que par cette certitude: faciliter les licenciements collectifs n’aura pas d’effet sur le chômage.

2° le marché du travail, en France, est rigide

Pour rebondir sur ce qui vient d’être exposé, soulignons d’abord que les premières victimes du chômage en France sont les détenteurs d’un emploi précaire: CDD ou intérimaires. SI l’on admet l’hypothèse que la précarité de ces formes de contrat est une forme française de flexibilité, alors, on peut dire que la flexibilité ne semble guère une protection contre le chômage.

Au contraire, il existe aujourd’hui un vrai risque de voir se constituer des trappes à chômage par le développement de la flexibilité. Dans la pratique, les détenteurs d’un emploi flexible ont du mal à sortir de cette flexibilité pour stabiliser leur situation. Je connais la réponse classique à cette affirmation: supprimons la stabilité de l’emploi, et il n’y aura plus de trappe. Ce raisonnement que je ne peux m’empêcher de trouver vicieux et vicié me paraît porteur de troubles graves à long terme pour l’ordre social, dans un pays marqué par l’obsession du statut.

Mais supposons… Le tableau suivant permet de replacer l’ensemble du débat sur la flexibilité dans sa réalité statistique:

Statut d'emploi en France
Statut d’emploi en France

Sur près de 26 millions d’actifs en 2011, les CDI en représentent moins de 20 millions. Globalement, la proportion d’emplois réputés rigides ne dépasse donc pas les 3/4 du marché du travail. Cette proportion descend à moins de 50% parmi les moins de 24 ans.

Avec un volant de 6 millions d’actifs travaillant sans CDI, pour un total de 26 millions de personnes, faut-il considérer que le marché français du travail est rigide?

Cette question est généralement posée en comparaison avec d’autres pays. La légende veut qu’il soit beaucoup plus facile de licencier les salariés dans les pays anglo-saxons qu’en France. Ce raisonnement, par ailleurs assez juste, oublie malheureusement de rappeler que les pays anglo-saxons fonctionnent avec un système de contrat unique de travail, qui ne différencie pas les durées déterminées et les durées indéterminées. Cette dichotomie bien française est effectivement notre réponse nationale à la question de la flexibilité.

Les défenseurs du système me répondront que 3/4 des actifs protégés par un contrat de travail en béton armé, ça s’appelle de la rigidité. J’accepterais l’objection si, depuis 2008, n’existait en droit français le principe de la rupture de contrat sans motif, appelée rupture conventionnelle. Elle me semble – et son succès grandissant le confirme – une réponse suffisante et équilibrée à la question de la flexibilité.

Il me semble qu’à l’époque où l’accord interprofessionnel créant cette formule fut signé, les représentants patronaux ne disaient pas autre chose. Si certains en doutent, une petite piqûre de rappel s’impose:

Ce petit rappel ne me semblait vraiment pas inutile, pour rappeler qu’entre le jeu de la négociation et l’analyse théorique, les enjeux et les règles sont fondamentalement différents. Les représentants patronaux sont dans leur rôle lorsqu’ils cherchent à maximiser leurs profits dans les négociations. Les experts se dévoient lorsqu’ils apportent de l’eau à ce moulin, au mépris des réalités les plus élémentaires.

En l’espèce, une fragilisation importante de la cohésion sociale aura un impact négatif à long terme bien supérieur aux bénéfices à court terme que quelques entreprises en retireront.

Les mauvais esprits auront d’ailleurs noté que, depuis la signature historique de l’accord de 2008 créant la rupture conventionnelle, le chômage n’a cessé d’augmenter…

L’emploi: rappels et rengaines

Face à l’aggravation du chômage et à la détérioration de l’emploi, le gouvernement, Président de la République en tête, a décidé d’engager une grande bataille en 2013. Objectif: inverser la tendance et diminuer le taux de chômage. Cet objectif louable ne peut que rassembler l’assentiment des citoyens. Simplement, un peu de lucidité oblige à reprendre le sujet avec calme et circonspection. Quelques rappels s’imposent, qui commencent par un focus sur les rengaines habituelles dans ce domaine.

Pour une entrée en matière réussie, voici ce que le gouvernement de Raymond Barre, en 1978, prévoyait déjà:

Ce petit retour en arrière rafraîchit un peu les idées: chômage des jeunes, des seniors, baisses de cotisations, actions de formation, emplois aidés, sont une panoplie couramment pratiquée en France depuis les années 70, avec le succès limité que nous connaissons. La France pratique les mêmes politiques de l’emploi depuis près de 35 ans, et n’a toujours pas vaincu le chômage…

Pour bien commencer l’année, un petit rappel de définitions simples n’est pas inutile pour replacer le débat sur l’emploi dans son contexte économique et politique.

D’abord qu’est-ce qu’un chômeur?

La question de la définition du chômeur est probablement l’un des sujets les plus politiques qui soit. Selon le périmètre donné au chômage, les statistiques peuvent en effet varier fortement.

Selon l’INSEE, la définition du chômage est fluctuante, selon que l’on se fie aux chiffres de l’INSEE correspondant à la définition du BIT, obtenus à partir de l’enquête emploi, ou aux chiffres de Pôle Emploi, issus du fichiers de demandeurs d’emploi. Dans la pratique, seuls les chiffres INSEE permettent une comparaison internationale fiable.

Un chômeur au sens du BIT se définit comme « une personne en âge de travailler (15 ans ou plus) qui répond simultanément à trois conditions :

– être sans emploi, c’est à dire ne pas avoir travaillé, ne serait-ce qu’une heure, durant une semaine de référence ;
– être disponible pour prendre un emploi dans les 15 jours ;
– avoir cherché activement un emploi dans le mois précédent ou en avoir trouvé un qui commence dans moins de trois mois.
 »

Autrement dit, un chômeur au sens du BIT peut n’être pas comptabilisé par Pôle Emploi.

Selon l’INSEE, le taux de chômage au sens du BIT a atteint en France, au 3è trimestre 2012, 10,3% de la population active. Hors DOM, ce taux est de 9,9%, soit 2,8 millions de chômeurs. L’INSEE ajoute que 3,6 millions de personnes souhaitent travailler en France, ce qui inclut les personnes disponibles ou non dans les deux semaines.

La définition du chômage selon Pôle Emploi est beaucoup plus complexe. En voici le texte officiel:

« les demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi en fonction des catégories suivantes :

catégorie A : demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, sans emploi ;
catégorie B : demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, ayant exercé une activité réduite courte (i.e. de 78 heures ou moins au cours du mois) ;
catégorie C : demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, ayant exercé une activité réduite longue (i.e. de plus de 78 heures au cours du mois) ;
catégorie D : demandeurs d’emploi non tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi (en raison d’un stage, d’une formation, d’une maladie…), sans emploi ;
catégorie E : demandeurs d’emploi non tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, en emploi (par exemple : bénéficiaires de contrats aidés).
 »

La complexité de cette définition tient largement aux ambiguïtés qu’elle permet dans les statistiques: évidemment, ce n’est absolument pas la même chose de comptabiliser les demandeurs d’emploi de toutes les catégories, ou de les limiter à la seule catégorie A, qui regroupent les chômeurs obligés d’actualiser leurs droits et totalement dépourvus d’emploi.

Au 30 novembre 2012 par exemple, Pôle Emploi comptait près de 2,9 millions d’allocataires, mais seulement 2,67 millions demandeurs d’emplois. La différence tenait au nombre de bénéficiaires d’allocations de formation. Cette technique de comptabilité minore donc sensiblement le taux de chômage.

On le voit, ce petit rappel sur la façon de définir l’emploi et le chômage est un sujet éminemment politique.

Deuxième question: que veut dire un taux de chômage de 10% par rapport à la population active?

Là encore, quelques rappels ne sont pas inutiles. Car la rengaine habituelle (et juste) sur l’augmentation du chômage ne dispense pas d’un examen un peu plus approfondi du sujet. Il serait en effet tentant d’imaginer que la population active est une donnée fixe et que seul le chômage évolue. La réalité est tout autre: ce n’est pas parce que le chômage augmente que l’emploi diminue!

Le graphique ci-dessous permet le rappel de cette vérité élémentaire:

L'emploi en France: quelques rappels - http://www.eric-verhaeghe.fr
L’emploi en France: quelques rappels – http://www.eric-verhaeghe.fr

Premier point: la France comptait 2 millions de chômeurs au sens du BIT en 1991, elle en compte 800.000 de plus aujourd’hui. Dans le même temps, la population française a augmenté de 6 millions de personnes. Et la population ayant un emploi de près de 3 millions de personnes. Autrement dit, si le chômage a bien augmenté dans de fortes proportions, il n’en demeure pas moins que l’économie française a créé 3 millions d’emplois en vingt ans. Certes, cette augmentation du volume global de l’emploi ne s’est pas traduite par une baisse significative du chômage (sauf entre 1999 et 2001, puis entre 2006 et 2008).

Deuxième point: les variations du chômage sont au fond très cycliques. Sur une base stable de 2 millions de chômeurs au sens du BIT, la progression des chiffres est sensible, mais n’atteint pas les proportions d’autres chocs que l’économie française doit subir. En particulier, l’évolution du chômage (+ 800.000 donc, entre 1991 et 2012) est à comparer avec l’augmentation du nombre de retraités (+ 5 millions), qui émeut beaucoup moins l’opinion publique, alors qu’elle est porteuse de beaucoup plus d’inquiétudes à long terme. La condition de demandeur d’emplois a en effet vocation à être transitoire, alors que celle de retraité est beaucoup moins flexible.

Je n’entends pas ici considérer que la retraite est un phénomène négatif. En revanche, elle pèse d’un poids beaucoup plus lourd sur l’économie française.

En résumé donc, la population française a augmenté depuis vingt ans d’environ 6 millions d’habitants. Elle a supporté la création de 3 millions d’emplois et connaît temporairement une augmentation du nombre de chômeurs à hauteur de 800.000 personnes sur la base de 1991. Ces chiffres ne sont pas une consolation, mais ils permettent de relativiser un phénomène dramatique pour les personnes qui en sont victimes.

Les esprits perfides se rappelleront qu’entre 2004 et 2006, le chômage en France avait atteint un plateau de 2,4 millions de chômeurs. Il est probable que l’économie française atteigne un nouveau plateau pendant trois ou quatre ans. Sans qu’aucune solution n’émerge réellement.

La Chartreuse de Parme, échec télévisuel ou voeux réussis de nouvelle année?

France 3 a diffusé pour le dernier week-end de l’année une adaptation de la Chartreuse de Parme, le merveilleux roman de Stendhal qui se prête si mal à une transposition à l’écran. Il s’agit d’ailleurs d’un échec télévisuel: France 3 n’a atteint que la 4è place en termes d’audience, avec 2,2 millions de téléspectateurs le samedi soir, et 2 millions le lendemain (moins de 8% d’audience). La chaîne se consolera en apprenant que la série est toutefois en tête du replay dans la catégorie « séries et fictions ». Echec télévisuel, certes. Mais, pour le stendhalien fervent que je suis, voeux réussis de nouvelle année.

La Chartreuse de Parme fait en effet partie de ces magnifiques oeuvres de la littérature française enseignées, donc vitrifiées, comme classiques par l’Education Nationale. Cette élévation d’un roman au pinacle éducatif, nous en connaissons tous les conséquences dramatiques. Ce qui était légèreté devient lourdeur. Ce qui était plaisir devient souffrance. Ce qui était liberté devient contrainte. Combien de générations d’esprits libres pour qui la Chartreuse de Parme fut écrite n’ont-elles pas été dégoûtées de cette oeuvre sublime par un enseignement scolaire laborieux dont l’enjeu essentiel consistait à étouffer la quintessence stendhalienne du roman?

Une longue tradition s’acharne en effet à voir dans ce roman une fresque historique grandiose. C’est par exemple sous ce slogan qu’est présenté l’ennuyeux film de Christian Jacque, première adaptation de l’oeuvre à l’écran (elle date de 1948).

Malgré la présence d’acteurs extraordinaires, comme Gérard Philippe dans le rôle de Fabrice Del Dongo, ou Maria Casarès, inoubliable dans Les enfants du paradis, mais trop tragique pour la Sanseverina, le film s’englue dans une sorte de formalisme esthétique qui le rend pompeux et ennuyeux. Or ce qu’on aime dans La Chartreuse de Parme, c’est la légèreté du héros qui, faisant fi de son statut aristocratique, se laisse guider par ces passions impétueuses au mépris de l’ordre social, et tombe amoureux d’une soubrette quand on veut le marier à une princesse. Ce qu’on aime dans Fabrice del Dongo, c’est le cheval ombrageux, comme Stendhal se qualifiait lui-même: un héros romantique, en somme, qui se permet d’autant plus de libertés qu’il maîtrise les codes de la société de son époque.

Si le film eut un immense succès à sa sortie, et ne connut donc pas l’échec télévisuel de l’adaptation diffusée par France 3, il fut à juste titre combattu par le grand stendhalien Henri Martineau, auteur d’une sublime biographie de l’écrivain. Martineau parla alors de « haute trahison ».

Pourquoi? D’abord parce que le film occulte le début du roman, pourtant essentiel pour « sentir » l’ironie de l’oeuvre, et notamment l’embarras des romanciers dans les années 1830, à évoquer la période impériale. Stendhal, ancien haut fonctionnaire de l’Empire, demeure suspect aux yeux du régime de Louis-Philippe. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il situe son roman dans l’imaginaire duché de Parme: façon à peine déguisée d’évoquer la vie sociale et politique française contemporaine sous les traits travestis d’une aventure italienne.

L’adaptation diffusée par France 3 a le mérite d’essayer de préserver cette introduction, mais cette tentative explique probablement l’échec télévisuel de la série. Un narrateur décrit de façon ennuyeuse les événements qui se déroulent sous les yeux du téléspectateur, sans restituer véritablement l’introduction ironique de Stendhal (l’histoire racontée par un autre, etc.) Une fois de plus, l’ironie littéraire passe mal à l’écran. Au fond, alors que la littérature est par essence l’espace du second degré, le cinéma est celui du premier degré.

Sur le fond, il n’est pas sûr que La Chartreuse de Parme ne soit de toute façon pas condamnée à être un échec télévisuel (ou cinématographique). Le sel du roman est tout entier dans cette ironie constante de Stendhal vis-à-vis des conventions de son époque, assez proches de la nôtre d’ailleurs. L’obligation faite aux aristocrates d’être légitimistes et contre-révolutionnaires, les luttes de pouvoir, les complots des médiocres pour écarter les gens de talent, l’inextinguible liberté du désir individuel contrarié par les règles de la société, tous ces thèmes sont à la fois trop riches et trop… violents pour être montrés de façon habile par une caméra d’aujourd’hui.

Au lieu de regarder La Chartreuse de Parme, je recommande donc de la lire… avec les yeux libres et enjoués que l’Education Nationale occulte. Voici les voeux de nouvelle année que je formule. Que Fabrice del Dongo inspire 2013! Que son mépris pour les règles obsolètes d’une société en pleine réaction nobiliaire nous serve d’exemple, et que sa soif de bonheur nous guide. Et peut-être 2013 sera-t-elle une meilleure année que 2012…

La Belgique, entre Depardieu, Albert II et les Flamands

Les Français sont aujourd’hui familiers de la question fiscale belge: l’exil de Gérard Depardieu a fini de populariser les raisons pour lesquelles tant de détenteurs d’importants patrimoines français s’installent dans le plat pays. Mais ils ont probablement fait moins attention aux voeux présentés par Albert II à la télévision, qui ont fâché une grande partie de l’opinion flamande. Le Roi, prononçant un discours contresigné par le Premier Ministre francophone Elio di Rupo, a mis en garde ses concitoyens contre la montée du populisme, visant à demi-mot le principal parti flamand, la NVA, et son leader, Bart de Wever, qui vient de remporter la ville d’Anvers aux récentes élections communales.

Voici le passage incriminé du discours du roi:

« En ces temps perturbés que nous vivons, soyons vigilants, et montrons-nous lucides face aux discours populistes. Ils s’efforcent toujours de trouver des boucs émissaires à la crise, qu’il s’agisse de l’étranger ou des habitants d’une autre partie de leur pays. Ces discours existent aujourd’hui dans de nombreux pays européens et aussi chez nous.

La crise des années 30 et les réactions populistes de cette époque ne doivent pas être oubliées. On a vu le mal que cela fit à nos démocraties.« 

Il est assez intéressant de noter que ce discours de voeu aurait tout aussi bien pu être prononcé en France par le président de la République, tant les problématiques du populisme en France comme en Belgique sont similaires.

La réponse de Bart de Wever est survenue deux jours plus tard, sous la forme d’une interview dans le journal flamand De Standaard, dont voici un extrait de traduction:

« Le souverain doit être au dessus de la mêlée politique afin de pouvoir représenter l’ensemble de la nation. (…) Mais Albert II ne remplit pas correctement ce rôle. Il a choisi le chemin d’une royauté de division. Son message de Noël en constitue un triste sommet« 

Bart de Wever a ajouté qu’il souhaitait une réforme constitutionnelle destinée à supprimer l’intervention du Roi dans la formation du gouvernement, ce qui permettrait selon lui à la NVA de prendre le pouvoir fédéral.

Cet échange d’amabilités un peu opaques pour les Français appelle quelques précisions quand à la nature du nationalisme flamand, aujourd’hui détenteur de 30% des suffrages en Flandre.

Comme je reviens du Plat Pays où j’ai passé quelques jours de repos, je voudrais traiter ce sujet à partir des quelques sentiments très subjectifs et personnels retirés de ce bref voyage.

La mer à Ostende - crédit http://www.eric-verhaeghe.fr
La mer à Ostende – crédit http://www.eric-verhaeghe.fr

Ce qui frappe dans la Flandre d’aujourd’hui, c’est l’extrême vivacité, et l’apparente cohésion de l’opinion publique autour du nationalisme indépendantiste flamand. Un thème essentiel se dégage, nourri par la frustration subie par les Flamands jusqu’en 1919, année d’institution du suffrage universel en Belgique: la préservation du Flamand comme langue nationale. Derrière cette question, qui fut abondamment débattue en Belgique à la fin du 19è siècle, se dissimule l’affirmation nationale flamande, encore aujourd’hui porteuse d’une grande frustration vis-à-vis du monde francophone.

Sur ce point, les Flamands racontent de façon intarissable la lutte des étudiants de Louvain, dans les années 60, pour y faire reconnaître le Flamand comme langue universitaire. Jusqu’à cette époque en effet, au contraire de l’université de Gand qui fut flamandisée dès 1923, les cours de l’université de Louvain se donnaient en français, alors que Louvain est située en territoire flamand. L’émergence du mouvement appelé en Flandre Leuven vlaams (Louvain flamande) et volontiers évoqué en français sous le slogan pratiqué alors par les étudiants Walen buiten (Wallons dehors) mit un terme à cet état de fait, par la création d’une université flamande à Louvain, et la naissance de l’université catholique de Louvain-la-Neuve.

Dans les faits, les motifs plus ou moins avouables du nationalisme flamand sont bien connus. Après un entre-deux-guerres où l’Etat belge a massivement investi pour le développement industriel de la Flandre, celle-ci a rattrapé son retard social et économique par rapport à la Wallonie, et vit une véritable prospérité.

Le mouvement flamand tend implicitement à attribuer ce dynamisme à des caractères nationaux flamands. Cette attribution est injuste. Une grande part de la prospérité flamande actuelle est liée à sa position géographique. En particulier, le dynamisme des ports flamands: Ostende, Gand, mais surtout Zeebruges et Anvers, tient moins à une supériorité nationale quelconque qu’à une utilisation intensive des atouts géographiques la région. Dans la pratique, les ports belges (y compris le port fluvial de Liège, en région wallonne) drainent environ 6% du trafic portuaire européen, et assurent directement 10% du PIB belge.

Alors que la Flandre a connu, après le Seconde Guerre Mondiale, une sorte de miracle économique, la Wallonie a subi de plein fouet la crise des industries lourdes, comme l’extraction minière ou la production sidérurgique. Gangrenée par une absence de véritable alternance politique (le Parti Socialiste est dominant en Wallonie depuis des décennies), la classe politique wallonne n’a guère relevé le défi lancé par la régression économique de la région, comparée à la vivacité flamande.

Des comparaisons statistiques dramatiques mettent en lumière un fort contraste qui exacerbe les tensions communautaires. Ainsi, le taux de chômage en Flandre se situe entre 5 et 6%, alors qu’il atteint le double en Wallonie, parfois le triple voire le quadruple dans certaines villes.

Ces profondes différences entre Nord et Sud nourrissent fortement l’affirmation flamande, qui s’appuie sur des partis étrangers au système classique (socialiste, libéral, social-chrétien) de l’ancienne vie politique belge. La NVA (Nouvelle Alliance Flamande) de Bart de Wever en constitue la forme la plus aboutie et la plus efficace, après des décennies de flirt du mouvement flamand avec la nostalgie nationale-socialiste.

Il est très probable que, tôt ou tard, la NVA obtienne une véritable scission de la Belgique et la fin de la monarchie.

Cette perspective est à la fois heureuse et terrible.

Heureuse, car l’invention de la Belgique et de la monarchie belge ne sont, rappelons-le, que le résultat final du traité de Vienne, en 1815, dont l’objectif était de rebâtir un projet européen avec une France affaiblie et un retour à l’ordre monarchique existant avant 1789. Que la monarchie belge tombe aujourd’hui est l’annonce infiniment réjouissante de l’ouverture d’une nouvelle page dans l’histoire du continent.

Terrible, car cette remise en cause d’un ordre européen vieillissant ne vient pas de forces démocratiques clairement établies, mais d’un mouvement national qui cultive, à la manière du Front National français, les ambiguïtés, les non-dits, et le flirt avec les conceptions subliminales. On aurait préféré que la remise en cause des vieilles lunes européennes, dont notre crise profonde prouve le besoin urgent, se fasse par d’autres.

Je ne crois pas un seul instant que le mouvement flamand soit pérenne. En revanche, il est à l’image de la montée du nationalisme en Europe: un passage probablement obligé pour rebattre les cartes de l’ordre européen.

Newton, Connecticut

La tuerie s’est déroulée à Newton, Connecticut, et elle demeure toujours aussi mystérieuse. C’est incompréhensible, ces histoires où un jeune adulte pète un câble et s’acharne sur des enfants innocents, les mains chargées d’armes à feu. Forcément, on s’imagine tout de suite que pour en arriver là, il faut que le tueur ait subi les pires sévices durant son enfance, qu’il vive dans une banlieue sordide, sans espoir, parcourue par la violence, et qu’au fond dès le plus jeune âge son destin ait été d’être un tueur de masse.

Alors, moi qui n’ai pas la télévision, j’ai voulu voir à quoi ressemblait Newton, dans le Connecticut.

 

En fait, c’est une ville d’un peu plus de 25.000 habitants, qui regroupe plusieurs communes. Les troupes françaises qui participèrent à la Révolution américaine y ont séjourné.

Le siège du journal de Newton
Le siège du journal de Newton

On y trouve de jolies petites maisons comme celle-ci, où est abrité le Newton Bee, le journal local. L’architecture est mignonne, en bois, pittoresque. Newton, c’est presque le visage rêvé de Walt Disney. Pour un peu, le train circulaire de Disneyland s’y arrêterait.

Le plus étonnant reste la maison où habitait le tueur, Adam Lanza.

La maison d'Adam Lanza
La maison d’Adam Lanza

 

Adam Lanza n’habitait ni un appartement sordide perdu dans une banlieue glauque, ni une maison pouilleuse exposée aux vents. Il habitait une villa gigantesque, au milieu d’un jardin propret. Sa mère divorcée d’un dirigeant de General Electric n’était pas dans le besoin. Difficile de caser la tragédie de Newton dans le cliché d’un jeune opprimé par la violence urbaine.

Tout Newton est une composition presque florale de maisons proprettes, luxueuses, avec leur jardin bien entretenu et leur mode de vie qui inspire la sérénité et le calme.

Voici quelques-unes des photos que l’on trouve sur Internet:

Newton Newton Newton Newton

Newton ressemble à ces revues de luxe consacrées à la décoration et à l’art de vivre. Le village embaume les fins de mois sans souci, l’envie d’espace et de tranquillité, l’amour des belles choses, et ces familles américaines modèle, dignes d’une série télévisée qui exsude le bonheur et l’amour loukoum entre tous. En regardant ces photos, on entend le silence des dimanches de printemps à peine entrecoupés par le ronron des tondeuses et le cri des enfants autour du barbecue.

Paradoxalement, le drame de Newton, c’est un peu la folie angoissée d’une vie idéale, trop belle pour être vraie, trop pure pour ne pas être souillée.

Comme le disent certains journalistes, Newton, la ville la plus sûre des Etats-Unis.

 

 

 

21 décembre 2012: la fin du monde et le mariage pour tous

Le 21 décembre 2012, chacun le sait, est le dernier jour de la planète. La grande angoisse du monde occidental vis-à-vis de sa propre disparition nous étreint et trahit avec force les doutes et les peurs qui traversent la démocratie. Mais c’est aussi, étrange coïncidence, le moment d’un intense débat public en France sur deux sujets qui sont directement liés à cette peur collective de la mort: le droit à l’euthanasie et  le droit à la procréation médicalement assistée, évoquée à l’occasion du projet de loi sur le mariage pour tous.

Assez curieusement, les analystes et experts qui hantent les studios de télévision n’ont pas jusqu’ici, sauf erreur de ma part, examiné ensemble ces questions, alors qu’elles présentent une cohérence manifeste. C’est notre conception globale de la vie qui est en jeu, depuis la naissance jusqu’à la mort, autant à titre individuel que collectif, qui nous occupent aujourd’hui.

De ce point de vue, Le Monde publiait hier soir une interview de l’ancien ministre belge (et liégeois) Philippe Monfils qui mérite la plus grande attention. Avec cette largeur d’esprit si typique de la classe politique belge, l’impétrant dit toute son incompréhension sur la dimension collective du débat français relatif au mariage homosexuel. Il a raison de souligner que les projets français ne sont pas seulement des règles pour une morale individuelle, mais sont une recherche de morale collective.

A titre personnel, je considère que la question du mariage gay comme celle de l’euthanasie méritent des positions très nuancées. Il me semble que le droit à l’homosexualité ne pose plus guère de problème métaphysique en France, ni même en Occident. L’homosexualité est une pratique plus ancienne que la France elle-même… Les guerriers gaulois, disent les historiens, la pratiquaient ouvertement. Son acceptation est telle qu’une majorité de Français vont jusqu’à approuver le principe du mariage homosexuel.

© photo Eric Verhaeghe
© photo Eric Verhaeghe

Ce phénomène est assez étonnant car l’acceptation de l’homosexualité ne me paraît pas devoir signifier l’acceptation du mariage pour tous. Imagine-t-on Montaigne et La Boétie s’épouser?

De même, dans le domaine de l’euthanasie, le rapport Sicard a ouvert un débat où l’extrémisme n’a guère de sens. Le spectacle des malades agonisants appelle autre chose que des positions tranchées. Entre l’espoir tenace de survivre, même par miracle, l’envie obstinée de goûter encore un instant à la vie, le poids insupportable de la douleur et l’indignité d’une vie diminuée, les arbitrages sont complexes et l’enjeu est de préparer une bonne loi, c’est-à-dire une loi juste, conformes aux principes d’une vie digne, et acceptable par tous.

C’est ici, me semble-t-il, qu’examinées sous le prisme d’une démocratie vivante, que j’aime appeler liquide, la façon dont le débat est mené aujourd’hui paraît profondément condamnable.

Face à des sujets aussi brûlants, le bon sens consiste à chercher les positions les plus larges possibles, par une véritable délibération, comme disait le philosophe allemande Habermas. Une délibération consiste à organiser un débat sincère où chacun peut s’exprimer ET être entendu. La règle du jeu suppose donc que la méthode suivie pour laisser chacun s’exprimer intègre un processus de prise en compte et de recherche de la meilleure proposition, c’est-à-dire la proposition susceptible de répondre le mieux aux prescriptions de l’éthique et aux valeurs collectives.

De ce point de vue, la méthode utilisée par la majorité présidentielle pose un problème majeur.

D’abord, les auditions parlementaires menées en amont du débat sur le texte ont soulevé des difficultés. Le mauvais traitement infligé aux représentants des différentes confessions n’est pas digne d’une démocratie. Pour ma part, je ne partage pas les positions des édiles religieux, mais la méthode de débat devait leur donner une place plus large, plus libre et plus digne que celle qui leur fut attribuée. On en ressort forcément avec le sentiment que le projet de loi sur le mariage pour tous est plus un prétexte pour cliver l’opinion à des fins partisanes qu’un débat ouvert destiné à faire progresser la démocratie, les libertés et le droit.

Ensuite, la méthode grotesque de caporalisation utilisée par le président du groupe socialiste à l’Assemblée pour enrôler de force dans un amendement parlementaire sur le procréation médicalement assistée des députés qui y étaient hostiles montre bien le peu de cas qui est fait des libertés publiques dans cette affaire.

© Eric Verhaeghe
© Eric Verhaeghe

Le groupe socialiste est le seul où une consigne de vote a été donnée sur un sujet éminemment personnel: le droit à donner la vie en utilisant le corps d’autrui. Non content de transformer en un sujet partisan une question métaphysique, le PS viole la liberté des parlementaires en les désignant d’office comme signataires d’un amendement auxquels beaucoup se sont opposés. Comment avons-nous pu tomber aussi bas? Comment, sur un sujet qui touche au sacré de la vie, peut-on de façon aussi mesquine  mettre en avant des logiques partisanes?

In fine, l’amendement porté sur la procréation médicalement assistée apparaît comme une erreur de premier ordre en termes démocratiques. Il ne sera pas soumis pour avis au Conseil d’Etat. Sa rédaction bâclée, alors que le sujet est essentiel pour la vie des citoyens, son passage au forceps sont intolérables au regard des enjeux sociétaux qu’il traite. Si l’on ajoute à ce point la position de Pierre Bergé, qui banalise la marchandisation du corps humain, on conclut sans équivoque que le mariage pour tous est en train de devenir un loupé monumental pour notre République.

L’enjeu n’est pas ici le fond du débat, mais la façon dont il est mené, qui est autoritaire et tyrannique, là où la liberté de conscience et de parole devraient primer.

Pas brillante donc, la démocratie française aujourd’hui. Et les esprits humanistes en ressortiront chagrinés, car les sujets abordés par les projets de la majorité présidentielle touchent au fond même de notre conception de la vie et de la mort. A-t-on le droit de se suicider pour échapper à la douleur? Peut-on payer une femme pour porter un enfant qu’elle abandonnera à la naissance, au profit de donneurs d’ordre? Ces questions nous interrogent sur ce que, collectivement, nous acceptons et nous refusons.

Derrière ces sujets, c’est notre conception même de l’existence, de l’esprit et du rapport aux biens matériels qui est posée. 

Il est terrible de voir que ces moments essentiels de notre vivre ensemble soient complètement foulés au pied et « éteints » au nom d’une logique partisane, quelle qu’elle soit. La République mérite mieux. Et rien n’est plus agaçant de voir des esprits à courte vue tuer un débat essentiel pour des enjeux de boutiquiers.

Au fond, l’Occident se pose aujourd’hui collectivement des questions essentielles. Mais les institutions démocratiques ne fonctionnent plus: elles ne sont plus le lieu où les questions sont débattues et résolues. Elles sont l’espace de l’esquive et du tabou. Inévitablement, ce tabou est producteur d’angoisse. D’une angoisse de la mort.

L’hôtel particulier de Gérard Depardieu sera-t-il acheté par un Qatari?

Effet inattendu de l’exil fiscal de Gérard Dépardieu: son hôtel particulier sera-t-il acheté par un Qatari et échappera-t-il à la France? Avec 1.800 mvendus 50 millions d’euros, l’opération de rachat semble difficile à réaliser pour un Français et, selon toute vraisemblance, si l’hôtel particulier trouve preneur, ce sera probablement grâce à un étranger. Comme chacun le sait, seuls les Qataris et autres riches détenteurs de la manne pétrolière sont en capacité de débourser des sommes aussi folles pour acquérir le patrimoine du centre de Paris?

Pour mémoire, l’hôtel particulier que possède Obélix Depardieu, rue du Cherche-Midi dans le 6è arrondissement, fut construit en 1805. Acheté en 1813 par le baron Chambon, il fut occupé par celui-ci jusqu’à sa mort en 1833. On notera avec amusement que Chambon appartenait à cette noblesse d’Empire (il fut fait baron en 1809) enrichie grâce à l’administration de la guerre et l’approvisionnement des armées.

Chambon 02

La façade et la cour sur rue furent inscrits aux Monuments Historiques en 1836. La façade ci-dessus montre toutefois que la façade a subi quelques transformations, par l’ouverture de l’arc qui surplombe la porte d’entrée.

En fait, l’hôtel appartient à Gérard Depardieu depuis 1994. L’acteur, qui avait déjà tourné Cyrano (1990) et sortait du Colonel Chabert, héros balzacien qui rappelle Chambon par certains aspects, ne l’occupe pas immédiatement. Il n’entame le vaste programme de rénovation du bâtiment qu’en 2003. Voici ce qu’en disait à l’époque Le Parisien (30 septembre 2009), après une évacuation de l’hôtel occupé par des intermittents du spectacle:

« Aujourd’hui, Gérard compte bien y aménager ses bureaux, des appartements d’accueil pour ses
amis et un cadre de méditation pour lui-même », indique son architecte, Alain-Dominique Gallizia.

Mais cela fait cinq ans que ce magnifique hôtel particulier est à l’abandon », s’inquiète Arlette
Vidal-Naquet, présidente de l’association Cherche-Midi Qualité de Vie, soutenue par SOS Paris
et l’Association de sauvegarde du patrimoine architectural et culturel. Hier, sur place, elle
pointait du doigt la porte d’entrée du 95. Pour effectuer l’évacuation du bâtiment, les forces
de l’ordre ont fracturé le portail d’époque.

« C’est le jour et la nuit avec ce qu’il y avait avant. On avait un superbe porche en bois. On a maintenant une porte de cave », souligne une commerçante de la rue, en constatant les dégâts : mur de parpaings, double porte de fer et gardien en veille. « C’est certainement provisoire. Mais les riverains pourraient au moins être au courant des projets. Un affichage serait bien utile », ajoute Arlette Vidal-Naquet.

Au service des Bâtiments de France (ABF), on ne s’inquiète pas. « M. Depardieu a déposé un permis de construire en août, précise-t-on au ministère de la Culture. Même s’il n’est pas habité depuis des années, ce bâtiment n’est pas du tout une ruine. Et le projet de restructuration va dans le bon sens. » Alain-Dominique Gallizia, chargé du dossier, Prix de la meilleure rénovation en 2002, indique que Gérard Depardieu « veut retrouver, ici, l’authentique de cette petite tabatière. Il veut du vrai ». La porte en bois est actuellement en rénovation.

Pour les 1 000 m2 habitables, répartis sur deux bâtiments, le projet architectural est déjà ficelé. La partie historique retrouvera ainsi le cachet d’époque. « Les bureaux de DD Production y seront installés. Des appartements pour ses amis y seront également réalisés. » Depardieu, lui, se réserve le bâtiment du fond. « C’est une construction de béton sans intérêt. Mais il veut aménager là un cadre ouvert et lumineux, à sa dimension, sur le jardin et loin de la rue.» Près de 1,5 million d’euros devraient être investis en travaux… une fois que la commission des ABF aura donné son accord. Les futures voisines de Gérard Depardieu, les soeurs du couvent de la Visitation, espèrent seulement que la vedette de cinéma saura respecter leur propre méditation. »
Dans la pratique, la rénovation est une véritable réussite. avec des aménagements de prestige qui paraissent difficilement accessibles aux acheteurs français.

L’une des plus belles réussites est la piscine installées dans le bâtiment:

La piscine installée dans l'hôtel Chambon
La piscine installée dans l’hôtel Chambon

Sur le fond, on regrettera que la mise en vente de l’hôtel particulier à l’occasion du départ de Gérard Depardieu en exil se solde par une perte de notre patrimoine. J’entends bien que les riches posent plein de problèmes… Ils ont néanmoins souvent l’avantage de bien entretenir la patrimoine immobilier parisien à leurs frais (même si là encore je n’ignore pas les niches fiscales qui facilitent ces opérations).

Il serait dommage qu’à cette occasion nous perdions une partie de notre patrimoine.

Le hobbit et la tuerie de Newton: deux visages de l’Occident déboussolé

En ces temps de crise, l’Occident est perdu et se cherche. Sa boussole affolée ne lui montre plus le Nord. Signe de ce profond trouble, l’annonce de la tuerie terrible du Connecticut et la sortie au même moment du film Hobbit, qui fait grand bruit dans la presse. En apparence, les deux phénomènes sont totalement étrangers l’un à l’autre: d’un côté le merveilleux du cinéma, de l’autre l’horreur des faits divers. Pourtant, les deux événements sont-ils si éloignés l’un de l’autre?

Comme souvent dans les périodes de doute, notre civilisation s’interroge et interroge ses démons intérieurs. Et rien d’autre au fond, dans la tuerie du Connecticut, n’est en jeu que la part de folie cachée en chaque homme occidental. Voici un jeune homme sans histoire qui se transforme en meurtrier de masse sans raison apparente. Il ne possède pas de profil Facebook, pas d’antécédent judiciaire. Une sorte de passe-muraille, d’homme étonnamment ordinaire, d’ombre creuse de la vie sociale contemporaine, qui se révèle soudain comme la part sombre, la face obscure de notre civilisation.

Cet Adam Lanza qui a administré la mort en série à des victimes innocentes, des symboles de la pureté et de la vie, c’est le démon intérieur de l’Occident qui sort de sa boîte et qui apparaît au grand jour. Comme si notre part cachée, notre veine noire n’avait pu être maîtrisée et s’était révélée tout d’un coup dans un seul homme.

L'Occident souffre, atterré par sa propre folie
L’Occident atterré par sa propre folie

Pour comble de l’horreur, la presse nous dit qu’Adam Lanza fut éduqué par une mère amatrice d’armes à feu. Comment ne pas voir dans cette étrange circonstance la subversion totale des valeurs dont l’Occident s’estime porteur? La mère qui, dans notre espace symbolique, est celle qui donne la vie, s’est transformée à Newton en figure de celle qui a donné la mort, qui l’a facilitée, qui s’en est rendue complice. Dans la mère de Lanza, il y a du Mme Dutroux, du Médée, de ce cauchemar monstrueux où la maternité devient la figure de la Mort.

La particularité de la tuerie de Newton tient largement à cette dimension symbolique indissociable de la monstruosité de l’acte lui-même. Tuer vingt enfants sans défense dans une école, c’est assassiner d’un seul geste la représentation de notre propre modèle de civilisation – c’est abattre symboliquement toute notre façon de penser l’enfance, l’avenir même de notre société. C’est au fond rejeter d’un bloc l’image symbolique de la descendance humaine, telle que nous l’avons forgée en Occident.

Adam Lanza, comme Breivik avait pu le faire en Norvège, rappelle tragiquement combien le vernis de la civilisation occidentale est fragile lorsque les épreuves collectives mettent à mal les certitudes acquises et font vaciller les limites posées par la conscience. La tuerie du Connecticut agit comme le dévoilement brutal de l’animalité, de la violence primitive dont l’éducation occidentale n’a pu avoir raison.

Quel rapport avec le Hobbit?

Un voyage intérieur?
Un voyage intérieur?

L’adaptation des romans de Tolkien proposée par Peter Jackson dans le Hobbit, parce qu’elle se donne dans la dimension symbolique, redit avec force la nécessité pour l’Occident de se plonger dans un voyage intérieur destiné à domestiquer ses propres forces obscures. De façon très symptomatique, c’est juste avant la deuxième guerre mondiale que Tolkien a publié ses romans, à un moment où Ernst Jünger, en Allemagne, préparait les Falaises de marbre, récit symbolique centré sur la folie destructrice du Grand Forestier.

L’histoire du Hobbit est au fond celle qu’Adam Lanza aurait dû suivre. Un homme ordinaire est conduit à entreprendre un voyage périlleux vers le mont Solitaire. Un voyage intérieur donc. Et au fil des dangers qu’il affronte, il découvre un trésor qui le rend différent. Ce trésor de l’initiation intérieure, c’est celui qui a manqué à Lanza. Celui du dépassement de nos démons, de la victoire de l’élévation intérieure.

Le Hobbit exprime symboliquement la recherche à laquelle chacun de nous, en Occident, est supposé se lancer pour construire un autre mode de vie en société. L’harmonie collective passe par cette initiation personnelle qui conduit chacun à dépasser ses propres démons pour atteindre l’espérance de la civilisation.

Que l’Occident doute aujourd’hui de sa capacité à réussir ce voyage est en soi un aveu: celui de notre incertitude face à l’avenir. De notre crainte sourde, diffuse, de voir les démons triompher. De laisser le champ libre aux Adam Lanza qui sommeillent en nous.

A n’en pas douter, nous touchons à un moment essentiel de notre histoire. Aux gens de bonne volonté de se rassembler pour éviter le pire.

 

Gérard Depardieu, l’exil fiscal et la tentation autoritaire

La France est aujourd’hui sous le coup d’une nouvelle polémique publique qu’elle aurait pu s’épargner: l’exil fiscal de Gérard Dépardieu… Notre acteur national, qui incarne Obélix au cinéma, mais qui a aussi incarné Cyrano de Bergerac, constitue une sorte de figure emblématique de la francité aujourd’hui. Gouailleur, hédoniste, autodidacte, il est à lui seul une légende française. Son départ en Belgique, pour des raisons fiscales assumées, ne peut évidemment laisser indifférent. A en juger par la tentation autoritaire qui s’exprime à gauche sur ce sujet, son exil fiscal risque de produire longuement ses effets sur le débat public.

Si les polémiques qui entourent le départ de Gérard Depardieu ne sont guère surprenantes, en revanche, il est un peu inattendu que notre Premier Ministre, dont l’image de gaffeur se peaufine jour après jour, en soit l’un des principaux aliments. En qualifiant Gérard Depardieu de « minable », il est bien possible qu’il ait sous-estimé la portée de l’exil fiscal pour beaucoup de Français.

Rappelons d’abord quelques chiffres: en moyenne, 3 Français s’installent chaque jour en Belgique. Nous n’en sommes pas encore à l’hémorragie, mais le phénomène prend des proportions inquiétantes. Encore ces chiffres se réfèrent-ils aux statistiques existantes, qui datent d’il y a un an. Il faudra suivre les statistiques officielles en début d’année 2013, sur l’année 2012, pour mesurer une éventuelle accélération de l’émigration française.

Au total, plus de 100.000 Français vivent aujourd’hui en Belgique, qui s’impose peu à peu comme la destination favorite des Français (en flux), et bientôt en valeur absolue. Les raisons de cet exil sont simples à comprendre: avec le Thalys, Bruxelles est devenue la banlieue de Paris, et le pays n’a pas de fiscalité ou presque sur le patrimoine.

Il est évidemment tentant de répondre au problème par la stigmatisation et l’invective. Les Français qui s’installent en Belgique pour échapper au fisc français sont de mauvais citoyens qui doivent être punis. Ce discours-là est facile, à défaut d’être juste, et rencontre forcément l’empathie de nombre de contribuables français qui sont taxés sur leur travail et non sur leur patrimoine.

Le problème tient tout entier à la dimension collective que prend aujourd’hui la question de l’exil fiscal. A force de stigmatiser les riches, ils font le choix de partir. On peut en penser beaucoup de mal, il n’en demeure pas moins que cette stratégie frontale ne produit aucun résultat à court terme, et clive profondément l’opinion à moyen terme. Peu à peu se dessinent deux France: l’une qui ne peut échapper à l’impôt, l’autre qui le peut. Cette gouvernance par le clivage, déjà abondamment pratiquée par Nicolas Sarkozy, n’est guère porteuse de prospérité ni de dynamique de progrès.

En termes d’affichage international, l’effet produit est évidemment désastreux. Les déchirements collectifs autour du cas Depardieu sont l’emblème d’un profond malaise du pays que nos voisins ne peuvent interpréter que négativement. Notre façon de laver notre linge sale national en public est nauséabonde et la responsabilité de l’exécutif est de préserver notre image à l’étranger.

Surtout, le gouvernement est aujourd’hui puni par là où il a péché. François Hollande avait été élu sur le thème d’une grande réforme fiscale dont l’urgence est plus que jamais démontrée. Les problèmes de l’impôt en France sont d’ailleurs bien connus: faiblesse de l’impôt sur le revenu qui n’est plus payé que par une minorité, besoin d’un impôt universel simple, lisible, efficace, nécessité de moderniser un système fiscal, notamment local, très injuste et totalement dépassé.

Sur toutes ces questions, les réflexions d’importance, au demeurant de gauche, n’avaient pas manqué. Les travaux de Thomas Piketty en avaient constitué l’un des éléments les plus pertinents.

De toutes ces ambitions, rien n’est sorti, sauf des mesurettes et un exil fiscal accru. On en mesure aujourd’hui le prix: l’acceptation de l’impôt en France s’affaiblit d’autant plus que la pression s’accroît, ouvertement revendiquée et annoncée par le Premier Ministre comme une pression sur quelques-uns seulement. On n’a pas voulu réformer, on a voulu stigmatiser, on en paie le prix fort. Là où des mesures fortes, lisibles s’imposaient, la stratégie de la frilosité et de la facilité ont triomphé, au détriment de l’intérêt général, et les conséquences ne tardent pas à apparaître: faute d’un idéal collectif et partagé, les égoïsmes triomphent.

Au passage, la crise de la dette publique qui pousse à augmenter les impôts sans les réformer a un autre effet pervers, bien plus inquiétants: les menaces sur les libertés publiques. Le député Galut a ainsi proposé une déchéance de nationalité pour les exilés fiscaux. Voilà qui rappelle d’autres époques bien inquiétantes.

Je n’ai guère de sympathie pour les exilés fiscaux, mais je mets par-dessus tout les libertés publiques. Parmi celles-ci, la liberté de circuler est essentielle. J’ai abondamment pesté, et je peste encore abondamment contre les mesures policières qui transforment les immigrés en suspects, voire en délinquants. Beaucoup de gens de gauche ont eu la même attitude.

Quel étonnement de voir aujourd’hui ces gens de gauche refuser aux exilés fiscaux ce qu’ils ont toujours prôné pour les travailleurs pauvres! Pourquoi refuser à quelques-uns des droits que l’on dit universels lorsqu’ils s’agit de la majorité?

Car un exilé fiscal est d’abord un citoyen qui fait usage de son droit de quitter son pays pour vivre ailleurs. Lui refuser ce droit montre le peu de cas que certains à gauche font aujourd’hui des acquis révolutionnaires. A n’en pas douter, un signal faible vient d’être émis sur le basculement qui nous menacera le jour où la crise s’aggravera. La tentation autoritaire grandit dangereusement en France, y compris à gauche…

 

 

 

La nationalisation de Mittal avait-elle une chance d’aboutir?

Le gouvernement a annoncé hier qu’il renonçait à la nationalisation de Mittal. Mais cette nationalisation était-elle une bonne ou une mauvaise chose? Avait-elle une chance d’aboutir?

Rappelons d’abord la définition de la nationalisation, qui correspond à une forme juridique très précise d’appropriation des moyens de production par l’Etat.

La nationalisation, c’est: « l’opération par laquelle la propriété d’une entreprise ou d’un groupe d’entreprises est transférée à la collectivité afin de la soustraire, dans l’intérêt général, à la direction capitaliste » (J. Rivero, Le Régime des nationalisations, Jurisclasseur civil, annexes III, 1948). » Dans une très large mesure, la nationalisation consiste donc à confier à l’Etat la propriété d’une entreprise privée.

Dans le cas de Mittal, la nationalisation consisterait donc à faire racheter par l’Etat les sites de production détenus par Mittal en France.

Cette opération est-elle possible juridiquement? La réponse fut donnée au cours de l’histoire contemporaine de la France à deux reprises.

En 1945, un certain nombre de nationalisations furent décidées par l’Etat, soit pour des raisons politiques (nationalisation de Renault notamment), soit pour des raisons économiques (nationalisation des banques). En 1981, l’arrivée de la gauche au pouvoir se traduit par une vague de nationalisations essentiellement justifiées par des raisons idéologiques et économiques.

Saisi par des députés de l’opposition, le Conseil Constitutionnel valida le principe des nationalisations, à deux conditions: que la nationalisation corresponde à une nécessité économique, et qu’elle donne lieu à une juste indemnisation.

Voici quelques considérants de sa décision essentielle du 16 janvier 1982 sur ce sujet:

« 19. Considérant qu’il ressort des travaux préparatoires de la loi soumise à l’examen du Conseil constitutionnel que le législateur a entendu fonder les nationalisations opérées par ladite loi sur le fait que ces nationalisations seraient nécessaires pour donner aux pouvoirs publics les moyens de faire face à la crise économique, de promouvoir la croissance et de combattre le chômage et procéderaient donc de la nécessité publique au sens de l’article 17 de la Déclaration de 1789 ; 
20. Considérant que l’appréciation portée par le législateur sur la nécessité des nationalisations décidées par la loi soumise à l’examen du Conseil constitutionnel ne saurait, en l’absence d’erreur manifeste, être récusée par celui-ci dès lors qu’il n’est pas établi que les transferts de biens et d’entreprises présentement opérés restreindraient le champ de la propriété privée et de la liberté d’entreprendre au point de méconnaître les dispositions précitées de la Déclaration de 1789 ; »

Le Conseil Constitutionnel avait donc retenu à l’époque l’idée selon laquelle pour « faire face à la crise économique », le gouvernement était fondé à décider d’une nationalisation. Tout indique qu’un motif de cet ordre pourrait être retenu aujourd’hui par le Conseil Constitutionnel dans l’hypothèse où le gouvernement, moyennant une juste indemnité, déciderait de nationaliser Mittal.

La nationalisation et expropriation: quelle différence?

Dans l’ambition de nationaliser Mittal, les détracteurs de cette décision ne voient rien d’autre qu’une expropriation brutale. Le mot a évidemment une consonance très négative, parce qu’il renvoie la décision à une motivation idéologique.

En réalité, à la différence de l’expropriation classique, où la contrainte est exercée sur un propriétaire pour des raisons d’intérêt général (expropriation d’une maison pour construire une route par exemple), la nationalisation de Mittal s’appuierait surtout sur des raisons économiques: la nécessité de préserver l’emploi menacé par une décision stratégique d’un chef d’entreprise dont l’Etat conteste le bien-fondé.

En ce sens, la nationalisation ne peut pas être stricto sensu confondue avec une expropriation.

Y a-t-il un bon sens économique à nationaliser Mittal?

L’essentiel de la question est posé ici. Car la nationalisation, pour être fondée juridiquement, a besoin de prouver qu’elle est conforme à un intérêt économique – en l’espèce qu’elle permettra de sauver durablement des emplois menacés par une décision de gestion critiquable.

Il est évidemment difficile de lire l’avenir de l’usine de Florange. Néanmoins, il est possible de documenter un minimum le sujet de la production d’acier en France.

Petit point utile: l’histoire de l’emploi dans l’acier mondial. Sur le site: http://www.worldsteel.org/, on trouvera notamment ce tableau intéressant –

L’emploi dans l’acier mondial depuis 1980

 

Ce tableau est explicite: l’ensemble des pays producteurs d’acier ont vu leurs effectifs fondre depuis trente ans, Allemagne comprise. Il paraît donc difficile d’imaginer que la France puisse échapper à cette tendance lourde.

Ce phénomène s’explique largement par le déplacement du centre de gravité du marché de l’acier vers les pays émergents. Là encore, les informations diffusées par les producteurs d’acier ne sont guère encourageantes pour les salariés du secteur:

Le marché de l’acier depuis 10 ans

 

Depuis 10 ans, la part de la Chine dans la production mondiale a pratiquement triplé, et sa part dans la consommation a doublé. En 2011, la Chine est devenue à peu près autosuffisante dans ce domaine. En revanche, l’Europe est en légère surproduction.

Cette superposition de graphiques montre de façon claire le véritable danger qu’il y a pour l’Etat à nationaliser, ne serait-ce que transitoirement, les entreprises sidérurgiques. Cela ne signifie pas forcément qu’il ne faille pas le faire. En revanche, il faut être que la nationalisation n’est pas en elle-même une solution durable à la question de l’industrie sidérurgique française.

Le déclin sidérurgique correspond à une tendance lourde du marché, et la solution à la problématique de Florange ne peut pas se résumer à un transfert à court terme de propriété. Elle doit s’appuyer sur une vision durable de notre outil productif. Et là… Qui détient la clé aujourd’hui?