Accueil » Archives pour Éric Verhaeghe

Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Jihad: L’an passé à Jérusalem (Chapitre 13)

Les lascars m’accordent une pause d’une demie-heure pour avaler un sandwich et marner dans mes états d’âme en attendant de reprendre la lamentable séance d’interrogatoire à laquelle ils me soumettent. Je suis abandonné dans une pièce aveugle, avec une lumière de néon désagréable et un vieux pain mou mal rempli par une tranche de mauvais jambon. Mais ces circonstances sont sans importance: une seule idée m’obsède désormais, et elle seule compte: des objets de Siegfried sont là, à quelques mètres de moi, détenus par des inconnus mal intentionnés, et c’est comme si une part de lui-même était sous mes yeux livrée au pire. Moi son père, moi qui lui ai consacré tant de belles, de savoureuses, de chantantes pages de ma vie, moi qui fus avec lui si souvent le plus heureux des hommes, qui ai cherché à lui donner le meilleur de moi-même chaque fois que je l’ai pu, je ne puis toucher ce qui m’appartient, ce qui est une part de moi-même.

Dans ces moments, l’esprit s’égare et imagine le pire. Peut-être Siegfried est-il à ma recherche? Peut-être regrette-t-il de s’être fourvoyé avec des gens qui sont si étrangers à tout ce qu’il a pu apprendre, à tout ce que j’ai cherché à lui transmettre? Et moi qui croupis pendant ce temps dans une geôle pour des motifs absurdes, imaginaires. Je me le représente quelque part errant au sud de la Turquie, hagard, déboussolé après une bataille qui tourne beaucoup trop mal, et le voilà qui s’amende, qui veut revenir au pays, qui m’appelle dans sa longue nuit que ses yeux ouverts au soleil ne dissipent pas, qui pousse ce cri de « Papa » comme lorsque des terreurs nocturnes, enfant, s’emparaient de lui.

Je rêve de me lever et de partir à sa rencontre pour le réconforter. Je le serrerai dans mes bras, et d’un seul coup tout ce cauchemar s’efface pour redonner cours à la vie normale, notre petite vie normale de bons bourgeois blancs occidentaux pétris de bons sentiments pour la planète entière et tout entier adonnés au culte de l’argent et du bien-être.

Depuis tout ce temps où je ne l’ai pas vu, je l’imagine changer. Ses poches sous les yeux se sont épaissies sous l’effet de la fatigue sans doute. Ou alors, elles ont terriblement maigri depuis que, sous l’enseignement d’Allah, il s’interdit de boire et de se droguer. Il doit être amaigri, usé par des semaines de luttes et de privations. Je l’imagine au bord d’une route, avec un petit sac à dos pour seul bagage, brûlé par le soleil, épuisé.

Je me souviens qu’il y a dix ans à peine, nous avions ensemble parcouru la Turquie. Je le revois, avec sa peau si blanche, si fragile, brûlé par le soleil devant les concrétions de Pamukkale, en route pour la bibliothèque d’Éphèse. Nous participions à un épouvantable voyage organisé et nous nous accoutumions de cette promiscuité et de cette chaleur étouffante. Mais, à l’approche d’Éphèse, il eut comme un vertige dans l’autocar pourtant climatisé. Le soleil l’avait trop frappé.

Siegfried était alors un garçon un peu sauvage, incontestablement tumultueux, mais assez discret, plutôt timide, et connaissant mieux la culture de l’Occident que beaucoup de ses congénères. Il me semble qu’il pouvait alors se reconnaître les yeux fermés dans les quartiers historiques d’Istanbul, ceux des quartiers européens que j’aimais visiter avec lui. Un jour, nous avions parcouru à pied la moitié des remparts, ou de ce qu’il en reste, jusqu’à rejoindre la Corne d’Or en parcourant des rues sordides où des familles de réfugiés en haillons s’entassaient dans des bouges à peine imaginables en Occident. Nous avions foulé au pied, ensemble, les dernières vestiges de la puissance occidentale, les derniers lieux où l’homme lettré avait cédé la place au guerrier des steppes. Et pas une fois, je ne l’avais entendu exprimer le moindre doute sur son identité, pas une fois nous n’aurions imaginé qu’un jour il se verrait plus en envahisseur ottoman qu’en défenseur de l’Occident.

Siegfried était d’ailleurs l’un des rares jeunes de sa génération à savoir qu’Istanbul n’était que la prononciation ottomane de « Is ten Polin », « dans la Ville » en grec, que les envahisseurs entendaient à l’époque chaque fois que quelqu’un évoquait Constantinople. De Constantinople à Istanbul, Siegfried savait qu’il y avait une continuité de lieu, de mémoire, mais une rupture d’occupants et de maîtres. Ce que les Romains fondèrent, que les Grecs développèrent, les Musulmans le détenaient aujourd’hui par la force et avec le sentiment complexe d’une admiration interdite, d’une revanche à prendre, d’une preuve à donner sur leur hypothétique supériorité.

Je garde encore un souvenir ému de la traversée que nous fîmes un soir du Bosphore dans l’un des rafiots qui déposent les passagers au pied de la gare de Kadikoy, la porte de l’Asie, d’où nous prîmes le train de nuit pour Ankara, puis pour la Cappadoce. Comme beaucoup de touristes, nous testions le survol de la région en montgolfière. Par un matin encore un peu frisquet de printemps, je le revois émerveillé, au début de son adolescence, à mesure que la nacelle s’élevait dans l’air nacré et les couleurs pastel, au-dessus de cette vallée vertigineuse où s’égrenaient les églises grecques troglodytiques longtemps persécutées par les Ottomans. Nous ressentions en nous le souffle puissant de la vie, de l’histoire, qui nous donnait une idée approximative de ce qui fut la grandeur de cette vallée. Dans les églises livrées au pire par le pouvoir turc, les fresques disparaissaient inexorablement, année après année, pour le plus grand plaisir d’un pouvoir religieux qui nous hait. Et là encore, je ne me souviens pas d’un seul mot de Siegfried qui put laisser soupçonner qu’un jour, il passerait du côté de ceux qui effacent les fresques.

Pour un voyage en Terre Sainte avec Siegfried, j’ai fait cinq ou six voyages avec lui dans l’ensemble de l’Asie Mineure, c’est-à-dire la partie grecque de la Turquie, y compris dans les anciennes terres du Pont-Euxin qui furent nettoyées de leur population grecque quelques années après le génocide arménien. Et puisque j’y réfléchis, je comprends que les services de renseignement ne m’interrogent pas sans raison sur mon voyage en Israël, alors qu’ils passent totalement sous silence mes allées et venues avec Siegfried en Turquie. S’ils cherchaient vraiment à connaître la vérité, ils pourraient se demander pourquoi nous avons passé tous deux une semaine à Konya, le fief des soufis, où nous avons écumé de long en large les souvenirs des fondateurs, si glorieux là-bas, d’une secte musulmane méconnue en France. Ils pourraient aussi m’interroger sur les enseignants de l’université de Galatasaray que je connais, sur mes liens avec la maçonnerie turque, que je cultive encore aujourd’hui à Paris. J’imagine d’ailleurs qu’ils savent que de nombreux francs-maçons stanbouliotes vivent plus ou moins à Paris, s’y cachent ou s’y partagent des activités au cas où le vent tournerait au pays. Sans en être un grand intime, il me semble en connaître un grand nombre et partager avec eux quelques soirées chaque année.

Si mes liens, qui pourraient être jugés troubles, avec certains Turcs, n’intéressent pas nos enquêteurs, c’est peut-être parce que leur objet n’est pas de connaître ma vie, ni les influences que Siegfried aurait pu subir, mais plutôt de monter un dossier, comme on dit. Expliquer dans la presse qu’une grande banque française est la victime d’un ami de la Turquie intéresse peu. En revanche, nourrir un dossier m’accusant d’être antisémite est beaucoup plus prometteur. Et c’est bien là, je le comprends en prenant le temps de mâcher à grandes croquées le dernier morceau de sandwich que je mets dans ma bouche, c’est bien là qu’ils veulent en venir. Que je dise une seule fois pendant l’entretien: « oui, je suis antisémite, oui, je déteste Israël », et le tour sera joué. Plus aucune autre preuve de mes forfaitures ne sera nécessaire, car c’est bien connu, un antisémite aujourd’hui est aussi dangereux qu’un héliocentriste il y a cinq cents ans, qu’une sorcière vaudoise il y a huit cents ans.

Lorsqu’un agent vient me chercher pour me ramener dans la grande salle d’interrogatoire, nimbé de la lumière du palier qui l’éclaire à contre-jour, la vérité me vient comme une intuition divine: les services n’ont que faire de Siegfried, du Jihad, de l’Occident. Ils veulent simplement monter un dossier pour prouver que la banque n’y est pour rien, qu’elle est victime à son insu d’un employé indélicat, un antisémite notoire qui a financé des mouvements islamistes clandestinement et qui a même fait le sacrifice de son fils pour la cause. Le plan est vraiment diabolique.

Quand je rentre dans la salle, je regarde mes trois tortionnaires, je les dévisage un à un, et la machination m’apparaît claire, limpide. Ils ont gardé les mêmes positions que tout à l’heure, et prennent un air entendu avant de commencer. Cette mise en scène est grotesque.

– Alors, Muller,…

– Monsieur Muller! lui fais-je.

Il me lance un oeil torve.

– Monsieur Muller, se reprend-il, si nous reparlions de votre voyage en Israël avec Siegfried. Vous ne nous aviez pas dit que vous y aviez été arrêté par la police.

Décidément, c’est bien ce sujet-là qui les intéresse.

– Je ne me souviens pas de cette circonstance.

Je sens, comme eux, à l’assurance de mes réponses, que la deuxième partie de l’interrogatoire risque d’être un peu houleuse.

– Allons, allons, Monsieur Muller, reprend-il, vous avez été placé en état d’arrestation à l’aéroport pour avoir dissimulé à la police israélienne vos activités sur le territoire du pays.

Je le regarde d’un air distrait.

– Je n’ai pas plus été arrêté que je ne le suis aujourd’hui. Je vous laisse juge de la qualification.

Il regarde son acolyte play-boy d’un air gêné. Il sent que l’entretien risque de ne pas se passer comme prévu.

– Ne jouons pas sur les mots ni avec eux, Monsieur Muller. La police israélienne vous a arrêté alors que vous transportiez des ouvrages nationalistes palestiniens achetés dans la librairie El-Moudjahid, à Jérusalem, et alors que vous transportiez un keffieh offert par une famille d’opposants palestiniens. Ce n’est pas de la subversion antisémite ça?

La manoeuvre est décidément grossière.

– Eh bien, cher Monsieur, je vais vous répondre point par point. Premièrement, je le redis, mon départ de Tel-Aviv a été certes mouvementé, mais je ne me souviens pas de la moindre procédure contradictoire laissant croire qu’il y ait eu, à un moment ou à un autre, ce que vous appelez une arrestation. Deuxièmement, les livres que je transportais étaient des ouvrages universitaires, écrits par des enseignants israéliens juifs et publiés par les presses universitaires de Jérusalem. Libres à vous de les qualifier d’antisémites ou de je ne sais quoi, mais je pense que vous aurez beaucoup de peine à prouver vos dires…

Je sens que le supposé agent du Mossad brûle d’intervenir avec la même violence que ce matin. Mais celui qui mène l’interrogatoire lui pose discrètement une main sur le bras our l’empêcher de parler.

– Troisièmement, la famille palestinienne à laquelle vous faites allusion est aujourd’hui retirée de toute activité politique et exploite un hôtel de luxe à Jérusalem au vu et au su des autorités israéliennes. Vos accusations sont donc fantaisistes. Maintenant, que les autorités israéliennes aient, au moment de mon départ, cherché à me dissuader de revenir un jour est une chose. Que vous repreniez à votre compte les mots imaginaires qui les ont conduits à m’immobiliser pendant plus de deux heures à l’aéroport, en est une autre.

Le silence se fit entre nous, et les policiers comprenaient que l’interrogatoire touchait à sa fin.

– Maintenant, continué-je, bien décidé à profiter de mon avantage, si votre objectif, pour des motifs que j’ignore, est de me salir, de me décrédibiliser, en montant un dossier à charge établissant de façon artificielle que je suis antisémite, je crois que vous perdez votre temps. Je ne suis pas antisémite, je ne suis pas non plus philosémite. Je n’ai pas d’envie sur ces questions autre que celui argumenté dans ma thèse, vieille de plus de quinze ans, rappelons-le. Vous avez donc probablement du temps à perdre, pas moi. Désormais, je ne répondrai donc plus à vos questions.

Le chef fit une moue embarrassée.

– J’ajoute une seule chose. Je suis venu à votre demande pour parler de mon fils. Je remarque que vous ne me posez aucune question intelligente sur son compte. Votre seul problème aujourd’hui est de m’entendre dévoiler des positions de haine qui ne sont pas les miennes. Restons-en là, donc.

Je sens l’agent du Mossad au bord de l’explosion.

– Ce n’est pas ce que dit Claire de Villanzy, pourtant. Ses témoignages sont formels.

Ils sont donc prêts au pire pour me salir. La banque doit être dans une sale position. Je regarde l’officier droit dans les yeux, et d’un ton déterminé, je lui dis:

– Je me suis exprimé, Monsieur, je ne répondrai plus à vos questions.

Il se renfonce dans son fauteuil et interroge ses collègues du regard.

– Bien, l’entretien est terminé. Tant pis pour vous.

Il se propose de me raccompagner jusqu’à l’ascenseur. Sans saluer ses collègues, je suis contraint d’accepter.

Dans le couloir, il garde le silence quelques secondes puis, en vue de l’ascenseur, se penche vers moi d’un air mystérieux.

– Monsieur Müller, vous détenez probablement des documents compromettants pour tout le monde. Notre but n’est pas de vous nuire, mais de comprendre la situation. Le mieux pour tout le monde est que vous restiez discret en attendant que tout ceci s’éclaircisse.

La porte de l’ascenseur s’ouvre. Je m’y engouffre. Il se penche pour sélectionner mon étage de destination.

– C’est un conseil d’ami, bien sûr. Et je ne vous ai rien dit, me fait-il d’un air faussement entendu.

Quand la porte de l’ascenseur se referme, je souffle profondément comme si l’oxygène me revenait après une longue hypoxie.

Jihad: Keffiyeh (Chapitre 12)

Cette fois, je ne suis pas convoqué à la Piscine, mais dans les locaux du Renseignement Intérieur. Mon dossier est passé des mains du contre-espionnage à celles de la lutte anti-terroriste. Ce n’est pas bon signe. L’officier qui m’a téléphoné le vendredi vers dix-sept heures trente pour me demander de me présenter à un interrogatoire le lundi à neuf heures a eu la bonté de me demander de prendre mes dispositions: la séance risque d’être longue, mais je suis assuré de sortir libre.

– Puis-je être accompagné de mon avocat? démandé-je.

L’inspecteur s’attendait manifestement à cette question.

– Pas du tout. Aucune information judiciaire n’est ouverte contre vous, ni contre personne d’ailleurs. Nous ne sommes pas dans le cadre d’une procédure pénale. Nous voulons juste vous poser un certain nombre de questions pour mieux comprendre les filières qui agissent. Rien de plus.

Je suis en zone grise et j’imagine que si je chipote, l’état d’urgence permettra que je sois interrogé sans autre forme de procès. Toute protestation serait vaine et d’ailleurs, à ce moment-là, je n’ai pas encore compris que le pire reste à venir.

Pour ménager Freya, je ne lui ai parlé de rien. J’ai vu qu’en écoutant la conversation elle s’est posée des questions. Mais je l’ai rassurée en lui expliquant que je devais me rendre au service des resources humaines de la banque pour régler des paperasses et que cela n’avait rien d’inquiétant. Je ne suis pas sûr qu’elle m’ait cru, mais elle a assez à faire à se métamorphoser en maman pour ne pas, en plus, se charger de mes inquiétudes et de mes problèmes compliqués.

Des amis que je m’étais faits à la banque m’avaient expliqué comment se passait une garde à vue. Les policiers, parait-il, demandent toujours au suspect d’enlever sa ceinture et ses lacets de chaussure. La demande se justifie par des soucis de sécurité, par la fameuse procédure que tout le monde et que personne ne lit, mais ce dénuement est surtout une première étape dans la déshumanisation de l’impétrant, dans son infériorisation, dans le travail de sape mentale destiné à briser en lui toute résistance. L’air de rien, je consumai donc mon week-end dans la préparation psychologique de ces moments difficiles, très soucieux de n’en rien trahir devant Freya pour qui je voulais rester un chevalier sans peur et sans reproche. Et ce lundi matin, je m’habille sans ceinture, je chausse des mocassins de cuir (mes plus beaux Weston), pour donner le moins de prise possible à la déstabilisation qui se prépare.

Comme je m’y attendais, je suis reçu avec plus d’une heure de retard. Un policier, à l’accueil, m’a mené jusqu’à un couloir impersonnel après m’avoir enlevé mon téléphone portable et mes clés. Il m’a indiqué le siège où je devais m’asseoir, et s’est éclipsé en m’ordonnant de ne pas bouger dans l’attente de l’interrogatoire. L’état où je suis n’est pas encore la privation de liberté, mais il n’est déjà plus le monde du dehors. J’imagine que je suis observé. J’affecte le flegme, mais je suis mal à l’aise et je me répète à l’envi que je ne dois pas céder à la peur.

Finalement, une porte s’ouvre et une assistante, une quadragénaire blonde assez jolie, vient vers moi d’un pas assuré. D’une voix suave, elle me demande la suivre. De dos, elle a une allure fringante, assez sexy, pour ainsi dire une caricature de secrétaire dans une série B hollywoodienne. L’atmosphère est ouatée, silencieuse. Je suis impressionné.

Dans la salle en contre-jour donnant sur le parking intérieur, je distingue en demi-teinte trois torses et trois visages qui m’attendent derrière une grande table de réunion. J’ai hâte de les dévisager avant même de m’être assis. Celui du milieu, assis juste en face de moi, parait être le chef. Il semble de haute stature, avec l’air maniéré des beaux quartiers. Il se tourne vers un homme beaucoup plus jeune, assis à sa gauche, au corps musclé, genre play-boy de chez Castel, avec une petite houppette sur la tête, qui me dévisage fixement. À droite, un quinquagénaire au poil bien brun plonge la tête dans un dossier. Quand il relève le visage, je scrute sa barbe de trois jours et ses yeux noirs, son air implacable, tranquillement déterminé, sûr de lui, sous une espèce de tonsure qui, je ne sais pourquoi, me laisse à penser qu’il porte ordinairement une kippa. C’est absurde, mais si je devais lui imaginer un employeur, je le situerais plus près du Mossad que de notre chétif renseignement intérieur dont les défaillances sont notoires.

Le chef me maintient dans le silence pendant quelques instants. Il imagine m’impressionner et n’y parvient en réalité que partiellement, tant ses ficelles sont visibles, sans surprise, éculées. Puis il me regarde et entame d’une voix magistrale son petit exposé que je pense habituel:

– Merci, Monsieur Muller, d’avoir honoré cette convocation qui est tout à fait informelle, je tiens à vous le préciser. Nous ne sommes pas dans le cadre d’une enquête judiciaire, d’une enquête préliminaire, d’aucune chose de ce genre. Simplement, nous avons perquisitionné le domicile de votre fils, nous avons interrogé sa mère, nous avons un peu regardé les dossiers, et nous avions quelques questions complémentaires à vous poser.

Il marque un temps d’arrêt et me fixe. Il aimerait que je parle, mais je me tais. Il reprend.

– Notre objectif est de mieux comprendre comment de jeunes Français peuvent se convertir à l’Islam, puis se radicaliser jusqu’à partir en Syrie pour combattre leur pays. Votre témoignage nous paraît tout à fait essentiel pour mieux comprendre les mécanismes de radicalisation.

Je ne crois pas un mot de ce laïus, et je reste sur mes gardes. Il se tait encore, en attendant que je rebondisse. Je reste silencieux. Il soulève les mains de dépit. Le play-boy à ses côtés décide d’enchaîner, et d’une voix un peu trop forte, un peu trop autoritaire et consciencieuse pour ne pas être guidée par un malaise, il m’assène un premier uppercut du gauche:

– En regardant dans votre dossier, nous nous sommes aperçus que vous aviez fait une thèse sur l’histoire du sionisme. Vous aviez caché ce point lors de votre premier rendez-vous avec nos services. Pourquoi?

Je sens qu’instinctivement je lève les sourcils, à la fois pour marquer mon étonnement et mon incrédulité.

– Mais je n’ai rien caché. Ces informations sont tout à fait publiques, d’abord, et ensuite elles ne m’ont pas été demandées lors de cet entretien.

À mon ton de voix, je sens que je suis ému et sur la défensive. Les minutes qui vont suivre (et qui seront en fait des heures) vont être longues, très longues.

– Répondez à la question. Pourquoi avez-vous fait une thèse sur le sionisme? pourquoi vous intéressez-vous à cette question? me coupe durement celui que je crois être du Mossad.

Il me jette un regard dur, froid. Il doit être habitué aux interrogatoires difficiles.

– Je n’en sais rien moi. Je trouvais cette question intéressante, peu traitée en France. Il me semblait qu’elle méritait d’être étudiée scientifiquement.

L’espion israélien ne s’en laissait pas compter.

– Scientifiquement? vous aviez un directeur de thèse ouvertement pro-palestinien. Votre thèse elle-même est une dénonciation du sionisme. Et vous essayez de nous faire croire que c’était scientifique. Pourquoi détestez-vous les Juifs?

La pression est forte, agressive. Je vais passer un mauvais quart d’heure.

– Rien de tout cela, cher Monsieur, rétorqué-je avec un aplomb qui me surprend. Rien de tout cela. J’ai cherché un directeur de thèse consensuel et je n’en ai trouvé aucun intéressé par le sujet. J’ai donc pris celui que j’ai trouvé. J’avais une autre proposition, mais elle supposait que je rejoigne l’Institut d’Études Anatoliennes, à Istanboul, et avec mon fils, c’était rigoureusement impossible. Alors j’ai arbitré et je suis resté à Paris avec le directeur de thèse que j’avais sous la main. Qui plus est, cher Monsieur, vous soutenez injustement que ma thèse est anti-sémite ou anti-isréalienne. Elle s’est contentée de replacer le sionisme dans son contexte historique. Elle n’avait rien de partisan. Tant pis pour vous si l’histoire ne donne pas raison à Israël.

Je les sens interloqués par la vivacité de ma réponse. Le combat s’engage.

– Le contexte historique? Niez-vous que votre directeur de thèse fréquentait les lambertistes, comme vous? Niez-vous que vous avez contesté la légitimité de l’Etat d’Israël?

Décidément, les techniques d’interrogatoire du Mossad sont plus directes que les nôtres. Les deux autres sont embarrassés par ce ton, et je vois que je puis en tirer parti.

– Dites donc, heureusement qu’aucune enquête n’est ouverte et que vous n’avez rien à me reprocher. Je me demande comment se passerait cet interrogatoire sinon. Maintenant, si vous me reprochez d’avoir fréquenté les lambertistes, c’est votre droit, mais je ne vois pas le rapport avec le Jihad. Pour le reste, à propos d’Israël, je ne peux que répéter ce que j’avais écrit à l’époque: l’Occident a toujours eu peur de sa propre disparition et a toujours eu l’angoisse d’être remplacé, d’être supplanté par une autre civilisation. C’est le propre de ce peuple indo-européen perdu sur un promontoire de terre au bout de l’Asie. Il a essaimé en Inde par peur de disparaître. Et il a toujours eu peur d’être exterminé. C’est cette peur qui lui a permis d’instaurer sa suprématie: l’exigence du dépassement. Et quand l’Occident est devenu chrétien, l’arrivée de l’Islam a réveillé en lui sa grande peur millénaire. En 1945, la Shoah a servi de prétexte pour justifier une croisade occidentale d’un nouveau genre, qui n’est que la continuation des croisades antérieures. Le sionisme, c’est l’une des expressions modernes de cette grande peur d’être remplacé, et c’est la manifestation d’une volonté de triomphe sur cette peur.

Ils me regardent silencieusement. Leurs questions m’étonnent. Depuis des années, je n’avais pas pensé à cette période de ma vie, qui me paraissait plutôt morne et sans intérêt.

Après la naissance de Siegfried, Claire était très occupée par ses cours, et surtout très angoissée par l’Ecole Normale Supérieure dont elle avait réussi le concours. Elle avait donc assez peu de temps à consacrer à son fils. Qui plus est, elle ne me l’avouait pas, mais je le sentais quotidiennement, avoir un enfant ne la valorisait pas. Elle aimait son fils, mais la maternité à un âge aussi jeune (et même la maternité en général) avait suffi à ses petits camarades pour la cataloguer dans la petite case où se rassemblaient les réactionnaires, les catholiques ultra, les femmes soumises, les ringardes, les vulgaires, les petits bourgeois mal dans leur peau et mal émancipés, bref, tous les gens infréquentables. Ce grand fourre-tout ressemblait comme deux gouttes d’eau à une prison révolutionnaire sous la Terreur. On y croisait une faune bigarrée de gens sans affinité entre eux autre que le soupçon qu’ils inspiraient d’être contre-révolutionnaires. Et ils pouvaient s’estimer heureux de ne pas être guillotinés en place de grève sans aucune forme de procès.

Peu à peu, Claire s’était éloignée de son petit bout de chou, qui m’absorbait une part importante de mon temps, jusqu’à rendre impossible toute activité alternative supposant plus de trois ou quatre heures par jour. Je ne m’en plaignais guère, au demeurant. Siegfried me réconciliait avec la vie, me rendait heureux, et j’observais avec engouement les progrès quotidiens qui l’amenaient vers l’âge adulte. Mais imaginer finir dans de bonnes conditions une thèse d’histoire relevait déjà de l’exploit. Quant au principe d’un départ pour Istanbul, sans lui et sans Claire retenue à Paris par l’agrégation de lettres, le projet paraissait tout simplement irréalisable.

Pour me dépanner, en quelque sorte, Jean-François Charmont, professeur de philosophie à Nanterre et sympathisant très impliqué du mouvement lambertiste m’avait gentiment proposé d’être mon directeur de thèse. Je ne partageais pas son dogmatisme politique, mais j’appréciais sa clairvoyance, son intelligence, et sa droiture lorsqu’il s’agissait d’aider un étudiant qui le méritait. Il m’offrit de transformer ma thèse d’histoire, qui était bâtarde de toute façon, en thèse d’histoire de la philosophie centrée sur la pensée sioniste.

Cette solution peu orthodoxe me permit, durant près de trois ans, de concilier l’éducation de Siegfried et la préparation au demeurant totalement vaine de ma carrière professionnelle. Pouvais-je avouer, vingt ans plus tard, que la poursuite d’une thèse fut pour moi l’immense prétexte, l’escroquerie caractérisée qui me permettait de percevoir une bourse assez confortable sans trop travailler et en consacrant une vie heureuse à mon fils? Je ne pouvais probablement pas le dire aussi crument, comme je ne pouvais non plus expliquer que cet arrangement avec le siècle, s’il m’a donné des années très heureuses passées à pouponner, à conduire Siegfried dans les parcs, les musées, les expositions, les jardins les plus variés, marqua aussi le début précoce de la fin dans ma relation amoureuse avec Claire.

Avec le temps, je m’étais transformé en parfait homme d’intérieur. Elle sortait de plus en plus. Quand Siegfried se réveillait la nuit, il m’appelait au secours, n’appelait jamais sa mère, totalement accaparée par ses multiples activités universitaires.

À ce moment, le play-boy assis à côté du chef se baisse et ramasse une boîte hermétiquement fermée. Il la pose devant lui et l’ouvre. Il semble un instant la fouiller activement. Il en extrait une poche en plastic transparent contenant un morceau de tissu qu’il me brandit, en disant:

– Vous le reconnaissez?

Je reste coi.

– C’est le keffiyeh que vous avez offert à votre fils. Vous le reconnaissez? Vous continuez à nier que vous êtes l’ennemi d’Israël?

Mes neurones remontent vainement le fil de la mémoire.

– Nous avons fait, reprend le chef, une perquisition chez votre fils. Nous avons trouvé une boîte avec une étiquette: « Cadeaux de Papa ».

Il me met la photo sous les yeux, comme si cette annonce était trop extravagante pour être crédible.

– Dans cette boîte, il y avait ce keffiyeh. C’est bien vous qui lui avez offert?

Je suis comme hypnotisé par la photo et par l’étoffe que le plastic protége. Je n’ai plus eu aucun contact physique avec mon fils depuis plusieurs mois, et même depuis plusieurs années. Et ces ragondins avaient eu l’indélicatesse de rentrer chez lui, de lui subtiliser ses affaires, de me les mettre sous le nez comme on agite une tranche de bacon frit sous le nez d’un végétarien. Je donnerais cher pour récupérer d’un seul bloc tous ces objets, et même pour simplement les toucher, les sentir sous ma peau. Pendant un instant, je me demande si je ne dois pas sauter par-dessus la table pour écarter tous ces gêneurs et retrouver cette sorte d’excroissance de Siegfried, qui était un peu une ex-croissance de moi-même, soigneusement enfermée dans des poches hermétiques.

– N’est-ce pas, Monsieur Muller, avouez, c’est vous qui lui avez offert? répète le chef.

Là encore, je ne pouvais expliquer les circonstances baroques de ce très vieux cadeau dont j’étais étonné que Siegfried l’eut si précieusement gardé. Il remontait à mon voyage en Terre Sainte, dix ans auparavant, où j’avais retrouvé, dans la vieille ville de Jérusalem, l’un de descendants de la révolte palestinienne de 1936. Comme il avait été ému qu’un Français eut gardé le souvenir de sa famille et de ses hauts faits, il avait offert à Siegfried, qui m’accompagnait, un keffieh local.

– Oui, mais je ne vois pas l’intérêt de cette pièce.

L’agent du Mossad me regarde avec haine.

– Vous ne pensez pas que c’est l’une des nombreuses preuves de l’éducation antisémite que vous avez donnée à votre fils.

On dirait que ses narines crachent de la fumée comme un dragon.

– C’est absurde. Si c’était le cas, il serait parti en Syrie en l’emportant. S’il l’a laissé dans une boîte, c’est bien qu’il n’y voyait pas de signification politique immédiate pour lui.

Ils sont à nouveau vissés sur leur chaise.

– Le problème n’est pas ce qu’il pense lui, mais ce que vous lui avez transmis Muller. Et vous n’êtes vraiment pas clair sur ces points. Nous allons donc faire une pause le temps que vous réfléchissiez un peu à votre destin et aux risques que vous prenez en ne coopérant pas. Puis nous reprendrons cette discussion.

Un policier en uniforme se présente pour m’accompagner dans une autre salle. Il me demande de le suivre. En sortant de la salle, je tente brutalement de toucher l’un des objets de Siegfried. Les trois hommes se lèvent, et me repoussent en hurlant.

– Ne touchez pas aux pièces à conviction, vous n’en avez pas le droit.

Je donnerais cher pour toucher un objet de Siegfried.

Jihad: L’élan vital (Chapitre 11)

Par une aurore incertaine de décembre, Claire s’est brutalement retournée dans le lit puis m’a secoué le bras en murmurant: « Je viens de perdre les eaux ».

Comme à l’accoutumée, nous n’avions rien préparé dans l’attente de cet événement. Nous avons rapidement rassemblé quelques affaires, et Claire prit un soin particulier, pour ne pas dire exclusif, à emmener le Livre de ma mère, d’Albert Cohen, qu’elle adorait et qui m’agaçait malgré la finesse de son style et le rococo de sa construction.

La lumière apparaissait à peine lorsque nous avons pris le premier métro pour rejoindre la maternité. La sensation de cette naissance imminente au milieu des voyageurs encore endormis, de l’affairement ordinaire de la ville, était étrange, comme si nous devenions soudain une exception parmi la foule, une substance éminemment différente du commun.

Claire paraissait sereine. Elle avait faim et, en sortant du métro, je suis allé lui acheter un pain au chocolat, qu’elle ingurgita avec un apparent délice. Elle avançait comme si la vie continuait, comme si ce jour n’avait rien d’extraordinaire, comme si elle se rendait à un cours de faculté. Même en arrivant dans la maternité, elle n’a pas tressailli. Une sage-femme l’a examinée et lui a proposé de se coucher sur un lit, dans une salle au calme, sans empressement particulier.

De ce qui allait suivre, je n’imaginais rien. Je savais seulement que l’enfant qui s’apprêtait à naître serait un garçon. Nous avions décidé de l’appeler Siegfried. Claire trouvait que ce prénom irait bien, conviendrait à sa mère avec qui elle espérait se réconcilier un jour, et comme il me plaisait, la solution était parfaite. Nous attendions donc le petit Siegfried, sans savoir comment il arriverait exactement. Cette ignorance ne tarda pas à se dissiper.

Au bout d’une quinzaine de minutes, j’ai senti que Claire commençait à se contracter. Sa main s’agrippait à la mienne, elle se recroquevillait, puis poussait de petits cris. Le spectacle de cette Walkyrie affalée comme une jument qui pouline avait quelque chose de touchant. Claire était d’ordinaire une jeune femme bien plantée, qui pouvait sembler hagarde, mais dont l’allure générale dégageait une espèce de force. Et maintenant, elle était abattue, comme si elle cherchait à rentrer en elle-même et à se faire toute petite pour franchir une porte trop basse pour elle et renaître sous une autre peau, dans un autre personnage mythique qui lui donnerait son ampleur nouvelle.

Peu à peu, Claire et moi avons compté les minutes dans l’attente de ces contractions qui se faisaient de plus en plus profondes, fréquentes. On aurait dit une forteresse de sable assaillie par la marée montante. Alors que les premières contractions ne lui inspiraient que de légers trémolos, je sentais à l’augmentation saccadée de leur volume sonore que la douleur se faisait intense. J’ai fini par appeler une infirmière qui lui a posé un appareil, une sorte de sismographe qui permettait de mesurer en temps réel les variations de souffrance.

Claire et moi avions le regard fixé sur l’écran de contrôle qui affichait l’amplitude de ses mouvements intérieurs. Lorsque ce sismographe pour parturiente affichait des chiffres en hausse, Claire savait qu’elle devait se préparer à une attaque furieuse, qui la porterait au bord du hurlement. Je la sentais alors s’arrimer solidement à ma main et s’apprêter à résister à l’assaut du petit corps étranger qui cherchait la porte de sortie. Et quand les nombres s’emballaient sur l’écran, jusqu’à atteindre cent ou cent-dix, du plus profond de ses entrailles s’élevait un hurlement qu’elle finissait par expectorer comme le hurlement d’un loup déchire la nuit.

Vingt ans après, je me souviens comme si c’était hier de cette petite salle qui devait dater du dix-neuvième siècle, avec sa petite fenêtre rectangulaire et son verre cathédrale à carreaux placée très haut sur le grand mur blanc, mes yeux rivés sur le petit boîtier qui transformait Claire en volcan prêt à l’éruption. Je me sentais à l’écoute de la Terre elle-même, de ses tréfonds. J’étais un animal à l’écoute des ondes magnétiques qui parcouraient le sol sous mes pieds.

Au bout d’une heure de ce traitement, une sage-femme est venue mesurer l’étendue des ravages. Elle a demandé à Claire d’écarter les jambes et lui a enfoncé deux doigts dans le sexe pour lui toucher le col.

– Votre col ne s’ouvre pas vite, il faut encore attendre avant de passer en salle de travail.

Et Claire fut condamnée à reprendre son combat pour la vie.

– Quand pensez-vous que j’aurai ma péridurale? lui balbutia-t-elle.

La sage-femme se tâta pour répondre.

– Pas tout de suite, parce que vous ne pouvez pas l’avoir plus de quatre heures, sinon c’est trop risqué pour le bébé. Et là, vous n’êtes pas prête. Il faudrait que vous soyez au moins à six ou sept pour l’avoir, et là vous êtes encore à cinq. Mais faites bien vos exercices de sophrologie, cela vous aidera.

Claire dut se résigner à souffrir. Il était presque midi, un soleil glacé irisait le verre cathédrale, et ses entrailles subissait depuis plus de six heures maintenant les tirs d’artillerie qui préparent à la grande bataille. De temps à autre, elle me demandait à boire, comme les poilus exigeaient leur ration de rhum ou de cognac, puis elle se terrait à nouveau dans sa tranchée, attendant le feu d’artifice suivant, qui se déchaînait dans un tombereau de gadoue dispersée au petit bonheur la chance. J’étais assis à côté d’elle, sa main dans ma main, et j’avais devant moi de longues heures pour méditer l’étrangeté de cette situation où un petit écran numérologique me renseignait mieux que quiconque, mieux que Claire elle-même, sur l’état de sa souffrance.

Il faut avoir vu une femme atterrée sur son lit de douleur pour mesurer combien l’homme est un animal et comment, pendant des siècles, la maternité fut, malgré les progrès, malgré l’invention de la roue, de la boussole, de la machine à vapeur, un outil radical de sélection dans l’espèce. Les femmes qui avaient le malheur d’enfanter s’exposaient toutes aux caprices de la nature, au risque de subir des couches tragiques où survivre était tout sauf une certitude. Que l’humanité, pendant plusieurs dizaines de milliers d’années ait été ballotée, mise en danger, par cet exercice obligé pour sa survie, mais éminemment dangereux et dangereusement mortel, qu’elle ait survécu malgré tout, et même qu’elle ait pris le pas sur l’ensemble de l’ordre naturel, voilà le miracle qui se reproduisait sous mes yeux. Et, plus encore, que les Occidentaux, les Indo-Européens, les descendants de Néanderthal, soient parvenus à établir leur suprématie sur les sociétés humaines malgré leur évidente faiblesse, leur sur-exposition à tous les risques naturels, à commencer par celui de la procréation en milieu hostile, était un miracle encore plus grand. En regardant Claire la germanique, Claire la Walkyrie ramassée sur elle-même dans cette salle déprimante, au beau milieu d’une ville grouillante, indifférente à sa souffrance, je mesurais la somme d’instincts vitaux qu’il avait fallu accumuler durant de nombreuses générations, siècles après siècles, quel grand flux collectif de la volonté, pour qu’une telle banalisation, une telle industrialisation de la naissance existe enfin, pour que la survie de notre espèce ne tienne pas à la volonté de Dieu, au hasard, au caprice de la nature, mais devienne pour ainsi dire une fonction subalterne à laquelle plus personne n’accorde d’importance.

Et c’était peut-être, et c’est peut-être le vice de notre société occidentale, son talon d’Achille, son point de faiblesse létale que d’oublier la somme des souffrances que nous dûmes surmonter pour survivre, que de nous leurrer à l’idée qu’une espèce puisse prospérer sans douleur, sans effort, que de croire qu’une civilisation qui n’a pour objectif que le plaisir, la facilité, le bien-être puisse avoir un quelconque avenir. Comme si l’Occident n’avait pas eu besoin, jusqu’ici, de l’expérience tragique pour exister.

Lorsque Claire put rejoindre la salle de travail d’un pas claudiquant, et que l’anesthésiste vint pour pratiquer un étrange rituel, derrière un drap de pudeur, je me souviens m’être posé cette question avec le sentiment troublant qu’elle resterait sans réponse mais qu’elle avait un fond prémonitoire. Cet anesthésiste avait un visage froid et un grave. Il m’a demandé de tenir les mains de Claire et s’est livré à une sorte d’exorcisme mystérieux. Il a effectué quelques vérifications, puis il a prononcé son oracle:

– Le produit fera effet d’ici une quinzaine de minutes.

Claire était assise sur le bord de son lit et continuait à m’accrocher les mains lorsque le nombre inscrit sur le petit écran du sismographe dépassait les quatre-vingts, pour atteindre les cent-vingt. Mais, de vague en vague, je la sentais moins crispée. Le quart d’heure écoulé, je voyais le nombre s’élever à cent-trente, voire cent-quarante, mais Claire restait impassible. C’est à peine si elle sentait un pincement dans son ventre. Le sorcier avait fait son oeuvre.

– J’ai besoin de souffler, me fit-elle. Je vais lire un peu.

Et elle se plongea dans Albert Cohen comme si elle profitait du soleil sur un fauteuil dans les jardins du Luxembourg. Ses contractions atteignaient désormais une intensité de cent-cinquante, de cent-soixante, sans susciter sur son visage ni dans son corps la moindre émotion. Je me suis senti brutalement inutile et seul dans cet univers médicalisé que je n’aimais pas, et plus que jamais j’eus le sentiment que la médecine nourrissait dans l’esprit occidental la conviction illusoire qu’elle avait définitivement permis de prendre le dessus sur les fléaux naturels, que l’homme blanc pouvait oublier son animalité et s’en remettre à un progrès technique indéfiniment bienfaisant. Au fond, la croyance au progrès se substituait à notre désir de vie, et Claire, qui était, il y a quelques instants, une combattante de la survie, venait mystérieusement de se métamorphoser en simple patiente, en bénéficiaire de soins ordinaires, se livrant à un acte courant appelé l’accouchement, qui n’avait rien d’original, d’exceptionnel, de vital, rien de plus qu’une consultation pour une grippe, qu’une lipo-succion, qu’un implant capillaire, une simple prestation de sécurité sociale au fond.

– Je vais peut-être aller chercher quelques affaires pour ton réveil, que je lui fis.

Elle me sourit calmement en s’arrachant de sa lecture.

-Bonne idée, pense à prendre une robe de chambre, je n’y ai pas pensé ce matin.

Je l’embrassai tendrement, et comme dépité par cette banalité à un moment aussi intense, j’entrepris de m’arrêter pour déjeuner sur le chemin du retour. La sage-femme me glissa, lorsque je quittai les salles de travail, que l’accouchement ne devrait pas intervenir avant vingt heures. Je calculai que j’avais donc confortablement le temps de manger, de rentrer et de faire une valise, et de retourner à la maternité.

Dans les rues de Paris, un soleil un peu froid régnait. La ville était occupée par son brouhaha habituel. J’avais l’impression de reprendre une énorme bouffée d’oxygène.

En arrivant place de la Bastille, au pied des marches de l’Opéra, qui était inauguré depuis peu, je suis tombé sur Pierre Guyot, qui était encore chez les Scouts à cette époque, et que j’ai retrouvé plus tard sous le nom de Martin Guerre dans une fête de Lutte Ouvrière à laquelle j’étais invité comme observateur extérieur. Guyot avait une coupe de bon élève et m’agaçait souvent par ses côtés sirupeux, son dégoulinement de bons sentiments dictés par sa mauvaise conscience d’être un petit bourgeois blanc sans relief et sans talent, inspirés par une haine inextinguible de ce qu’il était, de ce que nous étions. Mais comme je faisais mine d’être bien élevé, je n’en laissais rien transparaître et Guyot ne voyait aucun obstacle à me couvrir d’une amitié sans borne.

Je lui ai proposé de m’accompagner à déjeuner en lui expliquant que Claire, qu’il connaissait, était en plein accouchement. Cette nouvelle n’a pas semblé l’émouvoir.

Nous nous installâmes à la table d’un petit auvergnat où les revenus somme toute assez confortables que je percevais dans mes petits boulots me permettaient de déjeuner ou de diner régulièrement. Je pouvais même dire que j’y avais un rond de serviette. Je me contentai d’écouter Guyot qui m’expliquait le thème de son prochain voyage humanitaire en Afrique. Il était très enthousiaste à l’idée d’apporter des médicaments et des produits sanitaires aux Ivoiriens. Quant à la naissance de mon fils, je voyais qu’elle n’existait pas dans son paysage. Guyot appartenait à cette catégorie de bienpensants pour qui seuls les anciens colonisés méritaient notre attention, ce qui, de mon point de vue, n’était guère qu’une façon détournée de les maintenir, en toute bonne conscience, dans le statut inférieur que l’Occident leur avait réservé depuis plusieurs siècles.

– On cherche encore de l’argent pour affréter le dernier 4X4 et on pourra leur expliquer comment tenir un dispensaire.

L’engouement se lisait dans ses yeux.

– Du coup, tu vas bosser un mois là-bas? fis-je pour lui donner le sentiment que je m’intéressais à ses affaires.

– Tu es fou? on reste une semaine dans la brousse pour les aider. Puis on passe trois semaines dans un hôtel au bord de la mer pour se reposer. C’est les vacances aussi.

Je remis un peu de sel sur mon aligot bien filant.

– Il ne faut pas trop que je traîne. Je dois retourner à l’hôpital pour l’accouchement de Claire.

Il semblait incrédule.

– Tu vois, finit-il par me dire, je crois que faire des enfants, c’est devenu inutile dans notre société. Nous, les Européens, nous devrions plutôt nous occuper des enfants des autres. Il y a tellement d’enfants en Afrique qui n’ont pas le minimum. Je me demande si on ne devrait pas lancer une grande campagne d’adoption des petits Africains par les Blancs, au lieu de continuer à faire des enfants nous-mêmes.

J’ai payé, et je suis parti.

Quand je suis arrivé à la maternité, vers dix-neuf heures, avec une petite valise contenant la première layette du bébé et l’attirail indispensable à la parturiente de repos à la maternité, je m’attendais à retrouver Claire dans sa salle de travail, mais elle n’y était plus. Je me suis senti idiot, perdu, déboussolé.

– Elle est au bloc, me dit une aide-soignante de passage, avec désinvolture.

– Ah bon! Il y a eu un problème?

Elle fit une moue.

– Non, mais, venez!

Je la suivis consciencieusement jusqu’à une petite pièce où il faisait très chaud. Une infirmière finissait de poser un pansement autour d’un minuscule ventre rose.

– C’est votre fils, prenez-le dans les bras.

Et ce soir de décembre-là, ma vie a basculé. Soudain, je ne m’étais plus seul avec moi-même en ce bas monde. J’avais un fils, qui ressemblait plus à un ver de terre ou à une mangouste emmitouflée contre moi, mais qui portait en lui les germes de l’humanité tout entière, l’avenir du monde, comme si la planète commençait avec lui sa première minute, sa première seconde, comme si moi-même je renaissais à la vie.

J’en eus le souffle coupé.

– La maman va arriver. Attendez-la dans la chambre.

Claire n’était plus en état de marcher. Elle était extraordinairement pâle, et des tuyaux reliés à des machines qui faisaient bip-bip lui poussaient de partout. Siegfried collé contre mon torse, je vins vers elle et lui pris la main avec délicatesse pour éviter de rompre l’ordre savant qui la liait aux machines.

– J’ai failli accoucher sous césarienne, me murmura-t-elle. Siegfried a eu un petit incident cardiaque et l’équipe a pensé qu’il souffrait. Alors ils ont précipité l’accouchement. Mais je vais mieux.

Elle s’effondra d’épuisement. Je m’en voulais de n’avoir pas été là. Je m’installai sur un fauteuil près de la fenêtre. Il faisait nuit et je voyais les lumières de la ville scintiller comme des feux follets. Siegfried dormait.

– Vous êtes le père? me demanda une infirmière. L’obstétricien voudrait vous voir.

Je la suivis dans un bureau vide, occupé seulement par une table et trois chaises. Il me fit asseoir.

– Je pars en vacances ce soir, alors je vous le dis avant de partir. Mais l’accouchement ne s’est pas très bien terminé et votre femme, enfin, la mère, je ne sais pas si vous êtes marié, qu’importe, ne pourra plus avoir d’enfant. Mais le petit va bien, il n’a pas vraiment souffert, et il est en bonne santé. L’essentiel, c’est que la maman soit toujours vivante.

Il me salua. Il avait prononcé ces mots de façon froide, impersonnelle, avec la mentalité du médecin qui ne s’embarrasse d’état d’âme. Il pouvait maintenant partir skier sans souci. Il avait fait son travail.

Je dévisageai la petite tête difforme de Siegfried, qui comportait une plaie sur le front. Il avait fallu utiliser les forceps pour l’accoucher, mais il paraissait serein, beau, confiant.

Jihad: Transition démographique (Chapitre 10)

Les Villanzy occupaient un très bel appartement rue des Eaux, avec vue sur la station de métro. Ce lieu constituait une sorte de concentré à l’état pur de la grande bourgeoisie parisienne. L’entrée en marbre, à l’ambiance malgré tout un peu feutrée, donnait déjà un avant-goût de l’atmosphère trépassée qui dominait l’esprit familial.

Quand Claire sut qu’elle était enceinte, elle évita soigneusement d’en laisser transparaître le moindre signe auprès de sa famille, et continua à les voir et à participer au déjeuner dominical comme si de rien n’était. Ses parents étaient déjà suffisamment furieux qu’elle me fréquentât, moi, né de rien, et qu’elle suivît des études de lettres au lieu de préparer Polytechnique comme son père, pour ne pas rajouter un motif de fureur. Certes, comme elle appartenait au genre féminin, la poursuite d’études de lettres était moins grave que le choix de son frère Alban, qui se destinait au glorieux métier d’instituteur et avait ainsi basculé dans le côté honteux de la sphère sociale. L’indulgence de Foulques et de Martha de Villanzy pour leur fille Claire était accrue par sa relative réussite dans son domaine: elle était khâgneuse au lycée Fenelon et avait des chances objectives d’intégrer l’École Normale Supérieure. Il n’en restait pas moins que son état social se destinait à être inférieur si « elle ne prenait pas son destin en main », comme disait Foulques, et qu’elle ne « tarderait pas à venir frapper à la porte pour boucler des fins de mois difficiles à cause de son petit salaire de prof ».

Comme toujours, Claire, face à un choix difficile – avouer ou ne pas avouer être enceinte, regarder ou ne pas regarder la réalité en face, être ou ne pas être – avait préféré la fuite et méticuleusement repoussé à des temps meilleurs le passage à l’aveu sur cette gestation qui n’était pas prête de se deviner sous ses formes encore sveltes. Et comme toujours, elle ne m’en disait rien, approuvait consciencieusement lorsque je lui suggérais d’expliquer la situation à ses parents mais n’en tenait aucun compte, et continuait dans son désordre intérieur le déni des inévitables échéances. Je pouvais comprendre son manque d’empressement, mais dans l’espèce où nous étions, j’entrevoyais le pire.

Ce soir-là, donc, ses parents lui avaient proposé d’occuper leur appartement car ils étaient encore en week-end à la campagne, dans le castel normand, et ne devaient rentrer que le lendemain, où ils nous invitaient à déjeuner. Cette proposition généreuse cachait un motif inavouable, en réalité: ils ne voulaient pas laisser Alban seul dans l’appartement et comptaient sur Claire pour surveiller ses faits et gestes. Je proposai à Claire que nous commencions la soirée par une séance de cinéma et que nous dormions ensuite chez ses parents. Elle accepta avec une certaine grâce cette proposition qui lui permettait de tromper l’angoisse grandissante du concours et, je le savais, celle causée par le petit être qui commençait à pousser en elle.

Comme à notre habitude, nous nous plongeâmes dans le Pariscope, à la recherche du festival cinématographique acceptable pour des gens de notre condition, et surtout de la sienne, c’est-à-dire celles de jeunes intellectuels arrogants du Quartier Latin qui acceptent de regarder un film si et seulement si il leur permet de ne pas déchoir socialement, à condition, donc, qu’il soit ennuyeux et prétentieux. L’ironie voulut que nous options pour l’Évangile selon Saint-Mathieu, de Pasolini, au Cujas, à l’autre bout de la ligne 10. Le Cujas était à l’époque une petite salle pouilleuse qui jouait aussi le vendredi soir le Harry Horror Picture Show, avec ses débordements festifs et alimentaires dont de mauvaises odeurs incrustées dans le simili-cuir des fauteuils portaient un témoignage vivant.

Le choix d’un film mystique de Pasolini avait quelque chose d’étrange compte tenu de nos circonstances, et il est bien possible qu’il ait perturbé Claire plus profondément que je ne le pensais, au moins autant que les effluves d’oeuf avarié dus au Picture Show qui envahissaient la salle et prenaient le spectateur à la gorge. Je la sentis assez rapidement mal à l’aise, et peu de temps après le retour d’Égypte, au moment de la présentation de Jésus par le prophète Anne, je la sentis tressaillir et baisser doucement la tête vers moi.

– Je crois que je suis en train de perdre le bébé, me murmura-t-elle.

Son visage trahissait une forme d’angoisse, mais ne manifestait pas de douleur particulière. Elle était vraisemblablement enceinte depuis deux mois, guère plus.

Elle se leva, sortit de la salle, et revint quelques instants plus tard.

– Je perds du sang. Je dois être en train d’accoucher.

Nous nous levâmes pour aviser. Sur le trottoir du boulevard Saint-Michel, je lui proposai de héler un taxi et de nous rendre dans un service d’urgence. Elle accepta avec hésitation et prévint Alban qu’elle avait un problème médical qui nous empêchait d’arriver.

Dans le taxi, je lui ai pris la main et je n’ai rien dit. Je ne sais si elle était soulagée ou effrayée. Peut-être moi-même étais-je partagé entre les deux sentiments, l’un de profonde tristesse et l’autre de contentement à l’idée d’échapper miraculeusement à la seringue dans laquelle nous étions. Claire se taisait.

Dans le service d’échographie qui nous accueillit, sous une lumière de néon très crue, l’obstétricien de garde ne tarda pas à passer une sorte de gelée bleue sur le ventre de Claire et à brancher son appareil. De façon machinale, pour ainsi dire industrielle, il déclara:

– Vous étiez enceinte, mais vous ne l’êtes plus. Regardez, le petit oeuf. Vous le voyez, là? Le coeur ne bat plus. Aucun mouvement. Il est mort. Ce n’est pas grave, vous trouverez une grosse tache de sang dans votre petite culotte demain matin. Peut-être que cela vous fera un peu mal.

Nous sommes partis en silence, et avons décidé de dormir dans notre chambre de bonne, loin de la rue des Eaux. Le réveil fut sans histoire, mais interrogatif.

– Tu as mal? demandais-je à Claire.

– Non, et je n’ai pas de tache de sang sur ma culotte, me répondit-elle avec un regard mi-effrayé mi-émerveillé.

Elle avait l’air heureuse, au fond, et prise d’un sentiment que je devinais être une secrète espérance.

– Il faut qu’on fasse la visite de contrôle, de toute façon, aujourd’hui, lui dis-je.

Elle se tut et se prépara. Mornes, toujours mornes, nous prîmes le métro sans hâte et retrouvâmes Martha et Foulques dans leurs petits ensembles Cyrillus vers midi.

Foulques nous attendait avec un sourire goguenard, un petit foulard bordeaux de soie noué autour du cou, dans l’embrasure de sa chemise en coton à fines rayures bleues.

– Alors, les amoureux, vous avez passé une bonne nuit?

Il semblait hilare, triomphant, victorieux. Sa mine était parfaitement inhabituelle et tranchait avec le flegme passe-muraille que je lui connaissais. Martha vint s’asseoir à ses côtés dans un petit ensemble de flanelle qui rappelait ses origines tudesques et ses affinités avec les gardiennes de camp engagées dans les régiments SS. Je cherchai Claire du regard, qui s’embuait discrètement. Elle était amorphe. Alain était absent et je me demandai ce qu’il avait pu trahir de nos péripéties.

– Vous dites ça pour vous moquer?

Toujours goguenard, Foulques m’adressa un regard perçant:

– Mais pas du tout, pourquoi?

Son air était trop moqueur pour être honnête. Alban avait parlé sans doute, et même s’il ne savait pas la nature exacte du problème, il avait pu se douter de quelque chose et en parler à ses parents, ne serait-ce que par inadvertance.

– Non, vous blaguez, lui rétorqué-je, en fait vous êtes déjà au courant. Ce n’est pas possible.

Il conservait son sourire niais, mesquin, dégradant.

– Mais pas du tout, de quoi devrais-je être au courant?

Je cherchai Claire encore une fois du regard, mais elle s’était enfermée dans sa bulle, attendant le pire, le souhaitant peut-être.

– Eh bien, Claire était enceinte jusqu’à hier soir, et nous avons passé la nuit aux urgences pour attester de la mort du foetus. Nous devons retourner au service d’obstétrique aujourd’hui pour obtenir une confirmation définitive.

À sa réaction, je compris qu’il n’avait absolument pas soupçonné nos tourments nocturnes. Son sourire, en une fraction de seconde, se figea complètement et la sidération se lut d’un seul coup sur son visage. Il en était bée. Quant à Martha, son visage perdit ses couleurs et, d’une pâleur inouïe, elle se leva en hurlant avec une brutalité qui faisait peur:

– Ach! J’en étais sûre, que vous lui feriez un enfant. Sale type! Pervers! Mais Claire n’est pas capable d’avoir un enfant. Vous ne comprenez pas? Surtout un enfant de vous! Vous êtes totalement idiot cher Monsieur. Vous êtes puant, pervers et idiot. Vous me dégoûtez.

Et elle se mit à tournoyer dans la pièce comme une hyène qui encercle sa proie avant de la tuer. Elle poussait des cris, des grognements, elle se déhanchait. Le spectacle était impressionnant. Preuve était faite que la crise d’hystérie pouvait se dérouler comme dans les manuels de psychiatrie. Foulques en profita pour se lever et récupérer un porte-feuilles dans une veste de Prince de Galles accrochée dans la penderie de l’entrée. Il revint d’un pas agressif, droit sur Claire qui avait fondu en larmes, en extrayant une liasse de billets hors du porte-feuilles et en les lui jetant à la figure:

– Tiens, prends ça et va avorter, sinon ne remets jamais les pieds ici.

Manifestement, le déjeuner en famille qui était programmé prenait mauvaise tournure et faisait même l’objet d’une annulation de dernière minute. J’en étais chagriné, car Martha avait trouvé un rôti de boeuf de première qualité, un Salers, qui me faisait très envie.

Claire me prit la main et m’entraina vers la porte de l’appartement. Martha et Foulques nous suivaient en hurlant.

– Petite pute! Salope! ne reviens plus salir cet appartement! lui criait Martha.

– Vous verrez bien, petit con, dans dix ans, on comparera nos comptes en banque, et je serai beaucoup plus riche que vous, renchérit Foulques.

Estomaqués, nous sortîmes précipitamment de l’immeuble et nous retournâmes à l’hôpital. Claire cessa de pleurer sur le chemin. Je la tenais dans mes bras et comme deux lapins de Garenne survolés par un prédateur, nous traversâmes la ville sans trouver une parole pour nous apaiser.

C’était ainsi, la transition démographique dans la bourgeoisie parisienne. On avait beau être catholique et fréquenter assidument les offices religieux le dimanche, dans le secret des castels et des appartements, certaines règles, certains principes de vie, ne souffraient aucune exception, et leur transgression appelait les sanctions les plus violentes, les plus impitoyables. Parmi les principes irréfragables de la bonne vie à respecter, il fallait évidemment suivre des études supérieures, repérer durant leur parcours, et de préférence dans un rallie, l’élu de son coeur, qui deviendrait un mari, trouver un travail, se marier et enfin, enfin seulement, avoir des enfants.

Parce qu’elle n’avait que peu suivi ces règles, parce qu’elle s’était ennuyée dans les rallies, parce qu’elle avait entamé une relation hors mariage conduisant à être une mère célibataire selon la terminologie officielle reprise très volontiers par les Villanzy, Claire était désormais condamnée à vivre comme une réprouvée, comme une épave, un déchet, un détritus qui n’avait même plus d’existence officielle. Au nom de cette mystérieuse transition démographique qui résonne dans les esprits comme l’expression  d’un embourgeoisement historique, d’une capitalisation patrimoniale exclusive de toute fantaisie et de toute remise en cause de l’ordre établi par les désirs et leurs caprices, elle était condamnée à l’infamie.

Vu de l’extérieur, ce réflexe vital était conforme à l’état courant de l’Occident et je ne pouvais sincèrement le reprocher à Martha et à Foulques. Que pouvait peser le petit oeuf que Claire portait dans son ventre, en comparaison de ce qui se jouait dans la réussite sociale de leur fille? Des années d’efforts pour briller, pour compter, pour être estimé, des générations entières dédiées au culte de la notoriété, des vies entières sacrifiées au succès, au maintien dans l’élite de la société, des dîners, des soirées entières passées à ramper devant les puissants pour retenir leur attention, pour quémander leur estime, tout cela brisé par une foucade, un amour de jeunesse qui tournait mal et qui flanquait le pot au lait dans la prairie en forte pente que Claire devait escalader. C’était inadmissible. Et de cet instinct de vie qui, pendant des siècles et même des millénaires, avait porté le peuple indo-européen vers l’excellence, vers la conquête du monde et la survie triomphale en milieu hostile, il ne restait plus que l’ombre de ce que nous fûmes et la dévorante cupidité de vouloir briller parmi les hommes, au détriment de tout, même de la survie de l’espèce.

Intérieurement, Claire était ravagée. Elle qui n’accordait aucune importance à la réussite, aux apparences, à l’ordre constitué de la société, se retrouvait brutalement broyée par un dilemme assourdissant.

Quand son tour vint de passer l’échographie de contrôle, je la savais parcourue obscurément par ces questions: accepter leur ordre ou être bannie. Quel choix ferait-elle? en regardant ses traits perdus, je l’ignorais.

L’obstétricien était un bon quinquagénaire, un peu du genre vieux beau avec un vrai charisme rassurant. Il sourit en nous accueillant, et à nos mines tendues, nos silences, il comprit rapidement que quelque chose se tramait. Sans doute lui aussi avait-il de longue date expliqué à ses enfants qu’ils devaient finir leurs études et se marier avant de procréer, sans quoi ils risquaient la damnation. Il suffisait de voir à nos traits juvéniles le tragique probable de la situation.

Claire s’allongea sur la table d’examen, et le rituel du gel bleu recommença. L’obstétricien cherchait à la mettre en confiance, parlait peu, la regardait, et lui demanda:

– Expliquez-moi, que se passe-t-il?

Claire était au bord des larmes et je pris le relais:

– Elle est enceinte, ou plutôt était enceinte. L’un de vos confrères nous a avertis cette nuit que le foetus était mort, et nous a dit de faire une visite de confirmation aujourd’hui.

Le bonhomme ne semblait pas perturbé et regardait attentivement son écran en positionnant l’étrange appendice qui envoyait des ondes dans le corps.

– Ah bon! ah bon! ah bon! répétait-il en chipotant sur le ventre de Claire.

Puis un silence se fit. Le médecin ne cessait de hausser les sourcils en scrutant l’écran. Il paraissait préoccupé. Puis il arrêta son petit pommeau de douche à un point précis de la chair. Il se tourna vers nous, avec un sourire:

– Eh bien, je crois que mon confrère s’est bel et bien trompé. Il vit ce petit, et il paraît même en très bonne santé. Regardez, ce point qui apparaît et qui disparaît sur l’écran, c’est son coeur. Il vit ce petit. Il vit.

Et dans une masse grisâtre sur l’écran, on voyait précisément un petit point blanc clignoter à rythme lent mais régulier, comme un phare dans une nuit de tempête. J’ai regardé Claire qui contemplait le spectacle silencieusement, avec une gourmandise sans limite, avec la même incrédulité que la mienne. Le phénomène qui se produisait sous nos yeux dépassait tout ce que nous avions pu imaginer et même attendre jusqu’ici. Nous avions pour ainsi dire un contact direct, physique, immédiat, avec cet extraterrestre de plus en plus sympathique et de plus en plus présent dans notre existence.

– Voilà ce que je peux vous dire, conclut l’obstétricien. Tout est en règle.

Claire ne parvenait pas à détacher ses yeux de l’écran. Je lui ai pris la main, et quand le moment est venu de se rhabiller, j’ai compris qu’elle attendait quelque chose.

– Pensez-vous qu’il sera normal? fis-je timidement.

Il se rasseyait en me tournant le dos.

– Bien sûr, rien ne permet de penser le contraire aujourd’hui, il n’y a aucune raison qu’il ne soit pas normal.

Il sentait bien notre malaise.

– Ses grands-parents militent pour l’avortement. Que feriez-vous à notre place?

Il me scruta, puis scruta Claire, toujours affalée sur le lit d’examen. Il fit une moue d’indécision.

– Je n’ai pas de conseil à vous donner sur ce sujet. Et je ne fais pas d’avortement. Mais si vous voulez recourir à cette procédure, vous pouvez suivre les conseils du prospectus posé sur la petite table à la sortie du cabinet.

Le silence se fit. Je me demandai ce que Claire ferait devant cette possibilité qui lui était offerte. En l’épiant, je compris qu’elle se posait sérieusement la question. Une fois les formalités administratives finies, je me suis levé et j’ai laissé Claire sortir avant moi.

Je la sentais incertaine à l’approche de la petite table couverte de prospectus. Puis, arrivée à deux mètres de celle-ci, elle accéléra le pas en souhaitant une bonne journée au médecin. Ce jour-là, je l’ai trouvée magnifique, je l’ai trouvée grande, je l’ai trouvée sublime. Arrivée sur le trottoir, je l’ai serrée dans mes bras, les larmes aux yeux, et je l’ai embrassée amoureusement. Elle aussi pleurait.

Jihad: L’annonce faite à Claire (Chapitre 9)

Vingt ans plus tôt, Claire m’avait annoncé sa grossesse dans de toutes autres conditions. Nous étions étudiants en lettres, tous les deux, et nous nous entassions dans une chambre de bonne au sixième étage sans ascenseur d’un immeuble haussmannien, quelque part entre la Bastille, la Nation et la République. C’était la bohème, mais une bohème plutôt aisée, améliorée par les petits boulots qui me prenaient une partie de mon temps et qui me rapportaient des sommes parfois rondelettes avec lesquelles nous nous offrions de petits plaisirs.

Pour être exact, je me souviens comme si c’était hier du jour, de l’heure, du moment, de l’endroit, où Siegfried fut conçu. Le printemps arrivait alors, nous étions fin mars, et par une douce après-midi où le soleil chauffait doucement la lucarne de la chambre de bonne, nous avions fait tendrement l’amour et je sus ce jour-là que nous avions enfanté. Encore aujourd’hui, j’en garde un souvenir heureux et ému, aussi réjouissant qu’une touche de sucre vanillé dans le biberon du bébé.

Claire avait la particularité d’être belle, germanique et inconsciente, comme l’esprit éparpillé en mille morceaux jusqu’à s’approcher d’un état de folie caractérisée, mais d’une folie gentille, ordinaire, sans violence, une sorte d’excès quotidien poussé au paroxysme de ce que la société peut tolérer sans recourir à l’enfermement. Il fallait d’ailleurs une observation approfondie pour comprendre que l’apparente normalité dont son éducation l’a recouverte, repoussée comme à la feuille d’or, dissimulait un immense et spectaculaire chaos où plus rien de ce que nous avions l’habitude de penser comme rationnel n’avait de sens pour elle. Sa folie, en quelque sorte, nécessitait une expertise, un regard aiguisé qui n’était pas à la portée du premier venu.

L’un des éléments de sa folie consistait par exemple à ne pas recourir à la contraception. Certains eussent pu imaginer que cette abstinence s’expliquait par des motifs religieux, issus de son appartenance au sang bleu français. Claire avait un ancêtre, par la lignée paternelle, qui avait fait le siège d’Antioche, comme l’indiquait l’arbre généalogique flambant neuf et superbement coloré qui décorait l’escalier principal du castel familial encore détenu par sa famille dans le Perche. Son père aimait à répéter qu’il était marquis par son père et baron par sa mère. Moi, qui n’étais qu’un cul-terreux, j’étais fasciné par cette espèce de culture encyclopédique de sa propre famille où tout le monde peinait à distinguer le vrai du faux. Pour taquiner son père, j’aimais à lui dire, de temps à autre, que mon ancêtre à moi avait aussi fait le siège d’Antioche, mais à pied quand son ancêtre à lui était à cheval. La blague répétitive ne l’amusait pas toujours.

Ces antécédents familiaux n’avaient toutefois pas produit sur Claire les résultats escomptés. À force d’entendre des versions différentes des mêmes faits, elle avait fini par comprendre que, dans le meilleur des cas, sa famille était issue d’une noblesse récente, d’une charge achetée à prix d’or quelques années avant la Révolution, au moment où le Trésor Royal s’asséchait. Comme tous les néophytes, les Villanzy aimaient à s’inventer une histoire qui n’était pas la sienne, et dont aucun noble authentique ne pouvait être dupe. La déchéance des vieilles familles françaises avait simplement transformé cette lucidité vis-à-vis des parvenus en ironie résignée. On ne dénonçait plus les imposteurs, on se contentait d’un sourire sardonique pour leur rappeler leurs véritables origines, moyennant quoi les menteurs pouvaient continuer à mentir sans trouble majeur de jouissance dans leur narcissisme usurpé.

De cette histoire montée de toutes pièces, Claire n’était pas prisonnière mais ne s’en offusquait. De mère allemande, bavaroise, elle était profondément loyale et loyaliste. On aurait cherché en vain une quelconque manifestation en elle d’une révolte même ordinaire contre les mensonges familiaux transmis de générations en générations. Ces mensonges étaient là, on ne pouvait rien contre, il suffisait de les connaître, d’en suivre les contours, et de ne plus y prêter attention.

Claire était, pourrait-on conclure, étrangère à sa famille et à ses fantasmes, comme elle était étrangère à elle-même, je veux dire à son « moi » conscient et raisonnable. Elle ne pratiquait donc pas la contraception par conviction religieuse, mais simplement par ennui. Une voix lui commandait bien à certains moments de la journée de se protéger contre une maternité non voulue. Mais le temps de prendre rendez-vous chez un médecin, de se rendre à son cabinet, puis d’aller à la pharmacie pour acheter une pilule contraceptive, le temps de penser chaque jour à heure fixe à ingurgiter ladite pilule, et la voix de la raison s’était évanouie dans le vide sidéral de son âme, cédant la place à de nombreuses autres voix toutes plus irresponsables les unes que les autres, lui dictant des conduites immédiates sans liens entre elles, comme si la vie de Claire devait être une mosaïque de vies miniatures, durant dans le meilleur des cas quelques semaines, mais le plus souvent quelques jours voire quelques heures, et juxtaposées les unes aux autres sans qu’une cohérence autre que cette juxtaposition hasardeuse et circonstancielle n’apparaisse au spectateur. Il m’avait fallu un an peut-être de relation amoureuse avec elle pour comprendre qu’en dehors d’une simple unité temporelle et d’une répétition animale des stéréotypes sociaux (aller à l’école tous les jours, apprendre ses leçons, réussir des examens, faire des études, se laver les dents deux fois par jour), sa vie n’avait pas d’autre sens qu’une succession d’instants ordonnés par le caprice et le désir immédiat.

Lorsque, par cette après-midi de mars, nous avons copulé amoureusement, Claire était incrustée dans l’une de ces successions éphémères où le temps n’a d’autre signification que d’être, et, consciente d’un danger imminent rappelé par un dernier zeste de raison, elle m’a simplement:

– Attention, retiens-toi!

Mais il était trop tard et la transgression de l’interdit qu’elle venait de poser n’en fut que meilleure. J’avais envie de cet enfant et, compte tenu du ton indécis qu’elle avait utilisé pour poser son refus, je n’ai jamais su dans quelle mesure cette fécondation constituait pour elle une catastrophe intérieure. C’est le grand inconvénient des folles et fous: on ne sait jamais ce qu’ils pensent vraiment et eux-mêmes d’ailleurs ne le savent pas.

Quelques instants après s’être remise de son vertige, Claire s’est rhabillée, puis elle est restée longtemps debout un verre d’eau à la main en contemplant l’infinité des toits de Paris, sans mot dire. Je l’ai observée en devinant qu’elle savait que désormais elle devrait partager son corps avec un autre être, qui serait pendant neuf mois une part d’elle-même tout en étant le début d’une autre entité.

Pendant plusieurs jours, nous n’en avons pas parlé. Les obligations du quotidien ont repris le dessus. À vingt ans, nous n’étions pas pressés d’envisager cet événement et ses conséquences majeures sur notre existence au fil de l’eau. Mais je savais que je désirais terriblement cet enfant, tout en ayant peur du moment où je saurais qu’il était conçu, car, à partir de ce moment-là, ma vie entrerait dans une nouvelle seringue sans retour possible en arrière.

Pendant plusieurs jours, je me suis posé avec une certaine angoisse cette question majeure. Un souvenir me revient d’un dîner avec un camarade qui était inscrit à Sciences Po et qui cherchait à m’embrigader dans les jeunesses socialistes. Je lui avais demandé, au détour d’une phrase, comment il réagirait s’il apprenait qu’il allait être père d’un enfant non planifié selon les règles sociales en vigueur. Je revois son souvenir goguenard:

– Je dirais à ma copine que c’est son problème et pas le mien. Nous les hommes, nous pouvons faire des enfants sans que cela nous pourrisse la vie.

La réponse m’avait longtemps fait réfléchir, car elle heurtait profondément tout ce que j’étais. Moi, qui étais orphelin de père, je connaissais l’immense douleur de l’enfant qui ne peut s’appuyer sur aucune voix masculine pour grandir sans peur et sans doute majeur. J’avais pu mesurer les ravages de cette solitude sur ma mère pour qui chaque journée était une victoire remportée sur l’adversité. Faire commerce de cette solitude, de cet abandon, revendiquer pour mon propre compte les bienfaits de cette souffrance infligée aux autres me paraissait tout simplement inhumain.

Maintenant que j’étais mis à l’épreuve, je mesurais mieux les données du problème. La paternité bien plus que la maternité est un exercice qui met en jeu la responsabilité de l’individu. Une femme qui se découvre enceinte n’a guère le choix: elle porte en elle l’avenir de l’humanité, et jusqu’à ce que l’avortement n’ait été médicalisé, ce portage relevait de l’obligation physiologique. Le meilleur choix rationnel qui lui restait consistait donc à faire contre mauvaise fortune bon coeur. Comme la rationalité n’est pas la chose la mieux partagée, pendant de nombreux siècles, les enfants ont été les grands sacrifiés des sociétés occidentales, recevant d’ordinaire une éducation impliquant peu leurs parents.

Pour un homme, le sujet se pose de façon très différente. L’homme est libre de procréer sans éduquer. Son rôle est au fond minime, et libre à lui de l’assumer ou non. En creusant un peu, on s’apercevrait sans peine que cette question interroge l’Occident depuis des siècles. Combien de mythes européens ne reposent-ils pas sur l’histoire de pères qui sont éloignés pendant de nombreuses années de leur foyer, avant d’y revenir avec nostalgie? On pourrait, à cette aune, relire l’Odyssée comme le récit d’un combat spirituel obsédant un père, partagé entre le plaisir d’une vie insouciante et la culpabilité d’avoir abandonné son foyer et ses enfants. Oedipe lui-même est dévoré par l’espoir de voir son père quitter le foyer pour lui laisser la place, et la culpabilité qu’il nourrit de ce désir incestueux.

Ȇtre père est au fond la question la plus angoissée que se pose l’Occident depuis qu’il existe, et le sujet sur lequel notre civilisation a apporté les réponses les plus contradictoires. Le père doit-il être présent ou absent? Doit-il laisser l’exercice de l’autorité familiale aux femmes? Doit-il se contenter de dire la loi et laisser l’épouse en charge de son respect par les enfants?

À cette époque, je fréquentais un nombre important de gauchistes en tous genres qui m’impressionnaient par leur capacité à ignorer ces problèmes et à concevoir une société où la famille n’existait pas. J’en déduisais que, dans leur esprit, l’enfant était une entité étrangère qui méritait peu d’intérêt. S’interroger sur l’éducation comme politique publique, oui, c’était un objet de débat. Éduquer un enfant en appliquant les grands principes dont nos discussions étaient émaillées ne leur semblait pas, en revanche, mériter la moindre attention. Peut-être fallait-il que j’agisse de la sorte, en ignorant les problèmes, en faisant comme s’ils n’existaient pas, en gardant avec eux la distance d’un chien de faïence face à l’intrus dans la maison.

Rétrospectivement, tous ces débats me semblent d’autant plus vains que Claire vivait une période très heureuse de sa vie. La perspective de devenir mère prématurément ne l’effrayait pas et ne lui causait aucune angoisse, bien au contraire. Elle traversait une sorte de moment euphorique où tout la ravissait. Bien sûr, nous n’en discutions pas, bien sûr nous évacuions savamment le problème. Pourtant, nous n’avions, depuis les quelques mois où nous nous connaissions, jamais pris autant de risques. D’ordinaire, nous pratiquions l’abstinence durant ses périodes estimées d’ovulation, et pour le reste, nous prenions garde à ne pas recourir à l’excès. À la différence des mois précédents où l’angoisse qu’elle pouvait avoir d’être « en retard » pouvait être tempérée par le sentiment d’avoir respecté des règles minimalistes de prudence, ce mois-ci, le pari était bien plus audacieux.

Comme la physio-biologie de Claire était aussi désordonnée que son fonctionnement psychique, il était très difficile de savoir si ce « retard » existait ou pas. Ses cycles hormonaux étaient très irréguliers et elle se souvenait n’avoir jamais pu les calculer. Lorsque le terme normal est arrivé, nous avons donc commencé à nous échanger silencieusement des regards sans rien nous dire, au détour d’une conversation ou d’un réveil matinal. Nous avions des relations charnelles beaucoup plus libres à ce moment-là, mais toujours avec la conscience qu’un accident pouvait survenir compte tenu de l’irrégularité de ses cycles, et nous les consommions comme si de rien n’était, mais avec le questionnement croissant d’une éventuelle grossesse.

Le mot seul suffisait à nous décevoir. Comment ce si beau moment que nous avions partagé quelques jours auparavant pouvait-il se solder par une phase aussi laide, chosifiante, que la « grossesse », à l’image des vaches ou des juments, des truies que l’on rend grosses à la ferme pour qu’elle perpétue l’élevage avant de passer à l’abattoir? Il était donc impossible de prononcer ce mot entre nous, par peur de flétrir l’éphémère bonheur que nous avions partagé. Et comme la liesse de Claire ne faiblissait pas, nous n’avions aucune raison valable de poser ouvertement la question.

Un silence consentant avait pris place sur l’essentiel quand nous nous retrouvâmes, avec notre groupe de philosophie, dans les couloirs du Louvre pour une visite organisée par notre professeur d’esthétique. C’était un ponte du sujet, un courtisan qui avait décidé de philosopher à haute voix pour nous devant quelques oeuvres qu’il s’apprêtait à citer dans son prochain ouvrage. Je revois notre petit groupe d’une vingtaine d’étudiants assez snobs parcourant les travées au milieu des touristes. J’ai un souvenir très précis de ce moment où j’ai croisé le regard de Claire et où j’ai compris que son insouciance joyeuse avait brutalement cédé à un sentiment plus grave. Nous sommes entrés dans la salle des peintures du Nord, et le ponte s’est arrêté devant l’Annonciation de Roger de la Pasture. Il a relevé, un à un, les symboles de la maternité annoncée dont le maître flamand avait truffé son oeuvre. Et, face à moi, je me suis aperçu que Claire me regardait comme interdite, avec des yeux légèrement émus. Et soudain j’ai compris.

Après la séance d’explication, nous sommes rentrés religieusement dans notre chambre de bonne. Dans le métro, nous n’avons pas échangé un mot. Avant d’arriver à l’immeuble, je lui ai simplement demandé:

– Tu veux qu’on passe à la pharmacie acheter un test?

Elle m’a suivi.

Quelques minutes plus tard, elle revenait des toilettes sur le palier avec un petit gobelet d’urine dont elle semblait ne savoir que faire. J’y trempai délicatement la languette colorée. Le temps que la réaction chimique opère m’est resté comme une éternité d’attente mystique face aux oracles.

Et enfin, nous avons su. J’ai pris le temps de m’assurer qu’il n’y avait pas d’erreur. J’ai doucement relevé le regard vers elle, et comme ce soir face à Freya, j’ai senti des larmes sourdre du plus profond de mes entrailles. Elle était interdite et ne disait rien.

Jihad: Paternité (Chapitre 8)

Elle a voulu me voir et très solennellement, elle m’a appelé pour m’inviter à dîner.
– Cette fois, c’est moi qui paie.
Freya ne m’en a pas dit plus, mais, de bonne grâce, je me laisse convaincre du bien-fondé de cette invitation, même si les événements qui s’abattent sur moi en ce moment laissent peu de place à l’optimisme. Freya me donne rendez-vous dans un restaurant flamand, près de l’Etoile, que nous connaissons et que nous réservons pour les événements particuliers, pour ainsi identitaires.
Je prononce peu le nom de Freya, et je parle assez peu d’elle. Depuis cinq ans maintenant, elle partage ma vie et je lui en sais gré. Pendant les dix années de célibat et de libertinage qui ont suivi ma rupture avec Claire, j’avais contracté de mauvaises habitudes et son incrémentation dans ce paysage désordonné est non seulement heureuse mais assez pacifique. J’apprécie ce qu’elle donne et je tâche de le lui rendre, du mieux que je peux.
Je sais pourquoi je parle peu de Freya. Elle a vingt ans de moins que moi et cette différence d’âge m’a valu, dans le meilleur des cas, une secrète admiration de la part des hommes qui rêvaient d’autant de bonheur, et dans le cas le plus répandu un regard poli accompagné d’une moue désapprobatrice. Le silence gêné que j’ai entendu durant les premières semaines où je la présentais à mon entourage m’a rapidement convaincu qu’il valait mieux éviter de partager à l’excès nos vies sociales, d’autant plus que la situation était encore plus difficile pour elle lorsqu’elle me présentait aux amis de son âge.
Alors nous avons appris à mener nos vies en proches parallèles, partageant beaucoup, mais souvent sans l’avouer à l’extérieur, ou sans le programmer officiellement, et apportant l’un à l’autre ce que je crois être une très belle expérience du bonheur. D’une certaine façon, ma rencontre avec Freya fut la preuve que, dans la vie, le pire n’est jamais sûr et qu’il existe dans la société des hommes une possibilité d’être heureux.
D’aussi loin que je me souvienne, ni elle ni moi n’avons jamais eu le moindre doute sur ce que nous nous offririons, tant, au détour d’une soirée improbable, nos présences s’étaient imposées naturellement l’une à l’autre comme indissociables. Je n’ai jamais osé lui poser la question de sa mémoire, de ses meilleurs moments avec moi, ni évoquer le sujet, par peur d’être déçu qu’elle eût oublié ces minutes bouleversantes, conquérantes, où nous fûmes l’un à côté de l’autre sans nous connaître, sans ne nous être jamais vus, avec la certitude au premier instant que l’éternité déjà nous avait réunis. Je n’ai même pas besoin de fermer les yeux pour la revoir dans sa robe noire, très simple, près du corps, tombant au-dessus du genou, à peine décolletée, qui rehaussait sans ostentation ses cheveux mi-roux mi-blonds et ses yeux bleus.
Ce soir-là, j’étais arrivé assez tard dans le jardin d’un ami qui organisait une fête bon enfant pour ses quarante ans, quelque part dans la banlieue sud de Paris. J’étais accompagné d’une maîtresse du moment, une belle brune qui plaisait aux hommes et à qui les hommes plaisaient. Il n’y avait plus beaucoup de places autour des tables éparses sur le gazon, dans la nuit à peine tombée. Je demandai timidement à des inconnues qui semblaient s’amuser si je pouvais m’asseoir parmi elles, ce qu’elles acceptèrent que je fisse. Je me suis assis et je n’ai rien dit. Ma maîtresse s’était assise à une autre table où elle avait trouvé de la place et je ne la voyais plus.
Les jeunes inconnues autour de moi continuèrent à deviser. Elles s’intéressaient beaucoup à la décadence du machisme et me demandèrent si j’appartenais à cette catégorie détestable des hommes qui méprisaient les femmes. Je répondis que oui, et elles s’esclaffèrent en mêlant à leurs rires des huées réprobatrices. La conversation s’engagea comme une joute sur les bienfaits du féminisme, de l’égalité des femmes et de la misère sexuelle des hommes.
À mes côtés, je ne tardai pas à m’apercevoir que l’une des inconnus dont les jambes avaient une finesse plaisante se tournait régulièrement vers moi, sans rien dire, pour me regarder parler. Elle semblait m’observer. Au bout d’un moment, comme j’étais intrigué par son silence, je me tournai vers elle tout en continuant mes considérations provocatrices sur les bienfaits du machisme, et je la dévisageai. Elle avait des yeux bleus pétillants, et des cheveux blonds vénitiens, assez bien coiffés, avec une peau laiteuse parsemées de quelques tâches de rousseur. Il existe des sensations de ce genre dans la vie: nous pensons à autre chose, nous ne sommes pas sur nos gardes, et nos yeux accrochent d’autres yeux dans une attraction physique qui se déploie tout au long d’une dimension sensible qui ne se donne pas à percevoir. À cet instant-là, nous entrons en relation avec l’autre de manière plus profonde que par tout autre moyen.
Mon regard s’est agrippé au regard de Freya, mais j’ai continué à parler comme si je ne m’apercevais de rien, comme si rien de spécial ne s’était produit. Je m’étais dédoublé, en quelque sorte. Ma pensée discursive s’adressait à l’assemblée avec laquelle je devisais, et mon âme véritable avait immédiatement rejoint celle de l’inconnue pour ne plus la quitter.
Nous ne nous sommes rien dit.
L’hôte de la soirée mit de la musique et proposa à l’assemblée de rejoindre son salon pour danser. Je ne m’aperçus pas tout de suite que la maîtresse éphémère avec qui j’étais venu avait rejoint la piste improvisée et dansait comme une diablesse avec un invité qui semblait bien lui plaire. Pour ma part, je suis resté à côté de Freya pendant que ses amies lui proposaient en vain de venir danser. Une fois seuls à table, je lui ai doucement, naturellement, pris la main et j’ai commencé à lui caresser les cuisses en remontant calmement sa robe. Elle ne disait toujours rien et se colla au fond de son fauteuil, comme implosée par mon audace et par son désir si libre et si spontané. Je ne jugeais pas le moment venu de la regarder.
Au bout de très longs instants où j’avais l’impression d’être propulsé vers une autre planète, je me suis tourné vers elle et je l’ai scrutée avec sérénité. Nos yeux se sont enlacés avec tendresse, sans empressement particulier. Nous savions qu’aussi étrange que cela nous parût, nous étions en train de nous donner l’un à l’autre pour une forme d’éternité à laquelle nous n’avions pas cru jusqu’ici. Peut-être nous fussions-nous embrassés si la musique ne s’était pas interrompue à ce moment, et si ses amies ne nous avaient pas rejoints subrepticement. Nous comprîmes qu’elles nous épiaient, interloquées, en entendant leurs discrets gloussements embarrassés à l’approche de la table où nous étions restés assis.
Freya et moi nous lâchâmes la main et tout rentra dans l’ordre en quelques instants. Les apparences reprirent presque leur cours. En me retournant, je m’aperçus que la maîtresse qui m’accompagnait avait elle aussi trouvé chaussure à son pied. À peine dissimulée par un bosquet rachitique, elle embrassait goulument le cavalier qui dansait avec elle depuis un moment. Il glissait sensuellement ses mains sur le bas de ses reins et elle donnait tous les signes extérieurs d’une approbation à ces gestes impudiques.
Lorsque la soirée s’acheva, je passai la nuit une ultime fois avec cette maîtresse, et je lui annonçai au petit matin que notre relation était terminée. Elle n’en fut que partiellement surprise. Nous avions modérément du plaisir ensemble et peu de sentiments l’un pour l’autre. Dès qu’elle eut quitté mon appartement, j’appelai Freya qui me proposa de la retrouver.
J’achevai, ce jour-là, un long cycle de célibat dans ma vie, truffé d’expériences toutes plus libres et scandaleuses les unes que les autres, et j’ouvris un nouveau chapitre intitulé Freya.
Sa lecture n’est d’ailleurs pas de nature à calmer les esprits les plus moralistes. Ma relation avec Freya, depuis cinq ans, est pour ainsi dire naturelle, imposée par une puissance obscure ou par une force supérieure, et ne repose en rien sur des choix jugés respectables par la doctrine chrétienne ou inspirée du christianisme. Freya m’attire irrésistiblement depuis cinq ans, mais de manière non exclusive ni consciente. J’aime la regarder, la contempler, j’aime sa beauté naturelle d’étudiante hollandaise resplendissante de vie et d’ardeur. Mais cet amour appartient pour ainsi dire à un ordre inférieur de la réalité intelligible, à notre dimension animale, comme si, sous la croûte apparente de la vie sociale, nous avions atteint le coeur thermique bien caché des phéromones humaines. Ce lien qui nous unit est d’autant plus fort qu’il est tu, et même indicible.
Freya, qui achève sa thèse d’anthropologie, a coutume de dire dans son français teinté de tournures basses-saxonnes que notre amour nous installe dans une civilisation première dont le langage articulé est perdu. Et souvent je me plais à me murmurer que le véritable lieu de notre histoire n’est pas à Paris, mais entre les rives mythiques du Rhin et de la Meuse, quelque part entre Utrecht et Venlo, là où elle a grandi avant de s’inscrire à la Sorbonne, dans une forme de sauvagerie ancienne glacée de bruines et de brumes opaques. Cet éloignement nous autorise bien des libertés quotidiennes.
Mais aujourd’hui, je la trouve changée, ragaillardie. Les tourments que je traverse ne l’ont visiblement pas abattue, bien au contraire. J’arrive avant elle au restaurant, et je l’observe rejoindre ma table, fringante, avec un short en jeans et un tee-shirt à la mode, très décolleté. Elle n’a pas mis de soutien-gorge et je peux, comme tout le monde, deviner aisément le galbe de ses seins arrogants, bien ronds, que plus d’un inconnu a dû avoir envie de croquer en la croisant dans la rue. J’aime sa stature élancée, sa minceur, sa blancheur, sa blondeur, sa rousseur.
Elle rayonne et s’assied devant moi comme une fée se poserait sur une pétale de marguerite. Elle se passe négligemment la main dans les cheveux et semble s’accorder une pause d’amitié, de confiance, avant d’entamer la conversation. Elle porte un sourire un peu énigmatique dont je me demande s’il est heureux ou sardonique.
– Tu n’es pas trop fatigué, mon chéri? me demande-t-elle avec une innocence un peu feinte. Elle prend le temps de regarder tout autour d’elle comme sil elle découvrait cet endroit pourtant familier.
J’esquisse une moue et un petit « ça va » qui la rend goguenarde.
– C’est un tout petit « ça va », me glousse-t-elle en se penchant vers moi, en me dardant des yeux de velours, et en me caressant les mains. Toujours tes affaires de Jihad?
J’opine d’un air contraint, sans mot dire.
– En plus, ma chérie, ajouté-je en détournant le regard et en baissant la voix, il faut bien que tu profites de ce repas, parce que je ne suis pas sûr de pouvoir t’inviter encore souvent. Aujourd’hui, on m’a demandé de quitter mon travail, officiellement pour quelques jours, le temps d’une enquête paraît-il! Voilà qui n’annonce vraiment rien de bon.
Cette révélation ne semble pas l’ennuyer, ni la troubler. Freya a un grand principe dans la vie, que j’apprécie plutôt même si je trouve qu’aujourd’hui elle l’applique avec trop de légèreté: le travail n’est un obstacle à rien. Néanmoins, je suis un peu surpris par sa désinvolture.
– Ce n’est pas grave, me fait-elle avec une pointe d’accent hollandais qui m’enchante. J’ai dit que c’était moi qui t’invitait. Il n’y a donc pas de problème si tu n’as pas d’argent pour payer.
Je la dévisage et je me demande ce qui me vaut ces regards enflammés et ce ton enjôleur.
– Chaque chose en son temps, me répond-elle presque narquoise. Parle-moi d’abord de toi. Je veux prendre le temps de t’écouter.
Je lui raconte mes salades, qu’elle écoute avec un effort d’attention dont je ne suis pas dupe. Tout y passe, et tout semble glisser sur elle: Renouvier, Sajoux, les enquêtes, les faux-semblants, mon angoisse pour Siegfried.
– C’est la seule chose importante, me dit-elle, la seule chose que tu dois retenir dans cette histoire. Ton fils est peut-être en danger. Le reste n’a pas d’importance.
Elle s’exprime pour la première fois sur le sujet. Depuis ma visite à la Piscine, elle s’est contentée d’écouter, d’être là, ce qui est énorme déjà, mais elle a conservé une retenue dont je sais le poids dans son plat pays. Je suis presque soulagé qu’elle brise enfin cette loi du silence, et qu’elle me dise ce qu’elle ressent. Sa détermination m’étonne. Elle tranche avec sa prudence coutumière sur tous les sujets qui concernent ma vie d’avant.
– Et qu’est-ce que je peux faire pour t’aider, mon chéri? ajoute-t-elle d’un ton très chatte.
Positivement rien, me semble-t-il, mais j’imagine bien que cette réponse jetterait un froid. Je tourne les yeux en cherchant une idée:
– M’épouser par exemple…
Le mariage est un sujet que nous évoquons périodiquement. Je n’en suis pas fanatique, mais j’ignore pourquoi j’adorerais obtenir la main de Freya, après avoir obtenu tout son corps. Peut-être ce dernier manque, cette dernière frustration me pèse-t-elle. Depuis que nous nous fréquentons, je lui pose la question, à intervalles à peu près réguliers, et Freya, je le sais, je l’attends, me fait toujours la même réponse:
– Le mariage n’a pas de sens pour moi.
Et je suis déçu. Malgré cette certitude désagréable, je lui reprends les mains, plus amicalement ou fraternellement qu’amoureusement d’ailleurs.
– Ce pourrait être une idée, glisse-t-elle avec une nonchalance supplémentaire, en jetant le regard sur la salle pour accroître mon étonnement.
Je la regarde sans hâte, je la scrute. Je me tais, et je ne sais trop si elle est embarrassée ou agacée par mon apathie.
– Ce pourrait être une idée, et même une bonne idée, répète-t-elle, durcit-elle, en me transperçant cette fois du regard.
Il lui suffit de voir mes yeux qui glissent du questionnement à l’émotion comme un bobsleigh sur une piste d’hiver pour comprendre qu’elle a fait mouche. C’est bête à dire, mais maintenant j’ai les yeux embués, comme si rien d’autre n’existait que cette superbe image de Freya, vêtue de blanc comme une déesse, avançant dans la nef d’une église pour me rejoindre et sceller avec moi une union éternelle sous le regard bienveillant de nos dieux.
Je m’enfonce dans mon fauteuil.
– D’ailleurs j’ai un cadeau pour toi, continue-t-elle d’un air presqu’agacé en fouillant dans ses poches.
Elle me glisse une enveloppe sous la main. Je la regarde avec incrédulité.
– Eh bien, ouvre.
Je suis perdu. Je me concentre pour sortir de l’enveloppe une mystérieuse page blanche que j’ouvre. Une longue liste de chiffres s’y égrène. Je la regarde avec incompréhension.
– Tu n’as pas compris? Ne fais pas l’idiot. Avant-hier, pendant que tu étais interrogé par la police, j’ai fait une prise de sang. Ce sont les résultats. Je suis enceinte. Tu vas être de nouveau papa.
Je ne suis plus en état de m’apercevoir que mon silence, mon hébétude doivent la décevoir. Je la regarde, et je ne comprends rien à ce qui se passe.
– Voilà trois mois que j’ai arrêté la contraception, se sent-elle obligée de continuer. Je sais, j’aurais dû t’en parler, te demander ton avis. Mais pour moi te donner un enfant, en recevoir un de toi, est une preuve d’amour qui vaut tout l’or du monde. Au début, je pensais qu’avoir un enfant était plus important que le mariage. Mais en lisant les résultats, aujourd’hui, j’ai changé d’avis. J’ai reçu l’évidence. J’aimerais me marier avec toi avant la naissance de notre enfant.
« Notre enfant »… ces mots-là m’apparaissent ici, maintenant, comme prononcés par une voix venue de l’au-delà. S’ils sont dits par Freya, elle n’est à ce moment que la messagère d’un autre monde dont les héros me percutent, me mettent en pièce, bouleversent mon entendement de fond en comble. Et d’un bloc, le mystère de la vie s’empare de moi, me fait trembler. De mes entrailles, je sens les larmes d’émotion qui me submergent le regard, et je pleure, je pleure, de ce bonheur surnaturel qu’est l’annonce de la vie, comme une revanche sublime sur l’implosion de mon existence.
Dans les yeux de Freya, les larmes gagnent aussi, autant suscitées par l’annonce qu’elle me fait et par l’émotion qu’elle me transmet. Nous nous prenons la main et sans plus pouvoir articuler mot, nos yeux s’abiment les uns dans les autres.

Jihad: Fraternité (Chapitre 7)

Sajoux ne s’appelle probablement pas Sajoux. C’est un nom d’emprunt, comme dans les films d’espionnage où les gens qu’on rencontre portent tous de multiples identités. Et je ne parviens pas exactement à comprendre son métier. Il a pris soin d’arriver au restaurant bien avant moi, de choisir une adresse où l’on peut entrer par deux endroits différents, de s’installer dans une salle en sous-sol, avec des sortes d’alcôves qui compliquent l’exercice si un regard ou une oreille indiscret cherchait à nous espionner. Mais toute cette affaire me paraît rocambolesque et je ne jurerais vraiment pas que Sajoux ne soit pas envoyé par la banque pour savoir dans le moindre détail ce que je sais et jusqu’où je peux représenter une menace.

Il porte l’un de ces costumes gris anthracite qui font la vie quotidienne des cadres supérieurs à Paris. Sa coupe est correcte sans plus. Sa chemise bleu ciel en coton n’est pas à double retors. Sa cravate en soie à motifs imprimés achève de le classer dans les rangs subalternes de la bourgeoisie dominante. Il prétend être du côté du ministère des Finances, chargé des contrôles, des inspections, mais je n’y crois pas. Il me sert une histoire tordue où il aurait été banquier, où il continuerait à l’être un peu, mais plus tout à fait. Il est chauve, avec une barbe assez abondante, une voix basse et un air de mal dans sa peau qui ne m’inspire aucune confiance.

Ma vigilance est d’autant plus aiguisée qu’il cherche à simuler la complicité maçonnique. C’est un registre qui m’a toujours agacé. Et vas-y que je te tartine de phrases symboliques et d’allusions en tous genres sur la philosophie humaniste qui sont autant de banalités dont je vois mal la sincérité. Ce gars-là a manifestement quelque chose à cacher et s’aperçoit vite que je m’en aperçois. Il entreprend donc de me « ferrer » et de me mettre en confiance en me délivrant de prétendus secrets sur la banque.

– J’ai entendu, dans les couloirs fréquentés par le ministre, que les Etats-Unis s’intéressent de plus en plus à la banque. Ils soupçonnent ses dirigeants de contourner les embargos de façon gravissime. Ils ont lancé une enquête et ont demandé à la France des informations précises.

Il prend un air de conspirateur pour me donner ces explications, que je suis supposé écouter religieusement.

– Mais le château refuse de répondre. En haut lieu, on est très embarrassé.

Il se baisse vers moi pour me souffler ces mots qui concernent les plus hautes autorités de l’État, comme si une part du pouvoir, le prestige du sceptre, redescendait en pluie fine jusqu’à nous. J’imagine que je devrais me sentir élevé au pinacle à l’évocation de cette intimité avec le pouvoir.

– Tout le monde sait que l’un des canaux utilisés pour financer la lutte contre Bachar passe par la banque. Les services secrets s’en servent pour financer des actions de la rébellion en Syrie. Mais le problème est de savoir si, en plus de ces commandes officielles, la banque agit ou non pour son propre compte. Si elle blanchit l’argent du terrorisme international. Et là, le Château se pose des questions.

J’observe son visage de conjuré avec une forme certaine de compassion. Prêche-t-il le faux pour vérifier que je sais ce qu’il sait? Ou bien est-il sincère?

– Le Président n’apprécierait pas du tout, je crois, d’être doublé dans cette affaire. Vous le savez, il voulait la peau du président de la banque. Ce n’est pas lui qui l’a nommé et il lui voue une franche détestation. Alors il ne supporterait pas d’être trahi. Mais il veut en avoir le coeur net.

Et soudain, il se redresse, plonge la tête vers l’assiette d’amuse-gueules qu’il a sous les yeux, et prend un air mystérieux. Face à moi se déploie sans hâte le spectacle odieux de tous ces seconds couteaux obsédés par leur carrière, leur destin minable dans une machine qui les broie, et qui se rengorgent de l’illusion de leur propre puissance, de leur rôle majeur dans une histoire qu’ils croient grande, et pour lequel ils seraient prêts à écraser l’humanité entière. Ce prétendu Sajoux n’a pas eu un seul mot de compassion, depuis le début du repas, pour les affaires qui agitent mon esprit. Est-ce qu’il en a un, lui, de fils perdu sur le théâtre d’une sale guerre? est-ce qu’il vient de perdre son emploi, lui? à cinquante ans, avec la possibilité ouverte d’être présenté officiellement, publiquement, comme le démon auteur de toutes les turpitudes d’une banque scélérate?

En l’observant, l’intuition me vient de façon quasi-animale qu’il ne faut surtout rien lui dire qui puisse trahir une quelconque faiblesse, et que le moment est arrivé de bluffer dans la partie de poker dont je suis l’invité inattendu.

Je continue à mastiquer lentement le dernier zakouski à la betterave rouge que j’ai arraché à l’assiette pendant que le pseudo-Sajoux me racontait l’histoire de France, et face à son silence prolongé, je décide de commencer ma partie.

– Si l’enquête officielle se limite à la Syrie et aux financements illicites, le Président de la banque pourra s’estimer heureux.

Sajoux semble encore bien concentré sur son assiette d’amuse-gueule qui se vide pourtant à vue d’oeil.

– D’après ce que j’ai vu (mais jurez-moi que cela ne sortira pas d’ici), la banque est très active dans tous les conflits. Elle aide tout le monde et a toujours une solution à proposer à la planète entière pour financer des opérations scabreuses. Vous parlez de la Syrie, mais parlez-moi du Soudan, de l’Iran, du Yémen, de la Libye, du Pakistan, de l’Afghanistan, et j’en passe…

Cette fois, j’ai capté l’intérêt de mon interlocuteur, qui relève les yeux et se met à me dévisager.

– Qu’entendez-vous par là? grommèle-t-il en craignant que je ne cesse mes confidences.

Son jeu est décidément trop attendu pour qu’il ne soit pas en service commandé.

– Je ne puis vous parler que de ce que j’ai vu ou de ce que j’ai fait. Il est évident que la banque ne rechigne à rien. Elle finance à tour de bras tous les ennemis de l’Occident, quel que soit leur degré d’inimitié. Il y a une bonne raison à cela: ces opérations lui rapportent beaucoup d’argent, et probablement pas mal de bénéfices pour on ne sait qui, planqués dans des paradis fiscaux. Ce doit être un beau sujet d’enquête pour des gens comme vous. Pour ma part, je me souviens d’opérations au Soudan, en Iran et bien sûr en Syrie qui se faisaient dans la discrétion, mais sans état d’âme majeur. Il y avait d’ailleurs une note de service qui évoquait les décaissements spéciaux. Ceux-ci étaient généralement coordonnés avec notre filiale à Londres.

Sajoux me regarde dans les yeux, peut-être même une inquiétude vient-elle à poindre en lui sur le degré de confidence dans lequel je me trouve. Il marque un temps d’arrêt et son regard se perd un peu dans le vague, comme à la recherche de ses mots. Je le sens prêt à parler, ne sachant si mes confidences seront plus fécondes dans son silence ou en réponse à ses questions.

– C’était Londres ou Paris qui payait? finit-il par me demander.

La serveuse ramène les assiettes de zakouskis et dépose des craquelons de Saint-Jacques gratinées.

– Tout dépendait des situations. Majoritairement, c’est la filiale londonienne qui était chargée des opérations. Mais les ordres venaient de France et certains compléments étaient effectués en France. Dans les compléments, je mets les éventuelles rétro-commissions aux intermédiaires, qui sont monnaie courante, vous le savez. Et je mets aussi certains achats directs pour des matériels que les vendeurs ne voulaient pas faire passer par une salle britannique.

Il n’y avait que cela qui l’intéressait, je crois bien: la façon dont la banque participait aux rouages de la terreur mondiale, et ce que j’en savais exactement. Cet intérêt soudain m’étonnait. Depuis plusieurs années – en fait, depuis mon affectation au service des liquidités – je savais que de l’argent transitait par la banque, comme par toutes les banques, pour compenser des achats d’armes à travers le monde entier. Jusqu’ici, et au nom du sacro-saint secret bancaire qui interdit de savoir ce que fait le client, cette question n’avait ni interrogé, ni choqué personne. C’était le métier. Et, brutalement, pour des raisons compliquées dont la participation de Siegfried au Jihad n’était probablement qu’un épiphénomène, ou peut-être une braise échappée d’un brasier bien plus complexe, tout le monde paraissait désormais obsédé par ce seul sujet, comme s’il avait remplacé tous les autres.

– Vous savez que si une enquête est menée, et ce sera sans doute le cas, vous ne serez pas épargné, me glisse-t-il en m’épiant du coin de l’oeil.

– Je m’en doute, lui fais-je, et je sais que rien ne me sera pardonné. Mais j’ai la satisfaction de savoir que je ne tomberai pas seul. D’autres suivront. J’ai, bien évidemment, gardé toutes les preuves. Elles sont bien au chaud et croyez-moi, je saurai m’en souvenir.

Sajoux replonge le visage dans sa cocotte de coquillages. Je devine qu’il cherche une parade, qu’il se triture les méninges pour évaluer l’ampleur des dégâts. Il se demande si je bluffe ou pas. Il doit penser que oui, mais dans une certaine mesure seulement. Tout la question est de prendre la bonne mesure.

Un silence s’installe entre nous, dicté par l’ingestion de ce plat trop lourd, trop chaud, dans un printemps qui s’éveille. Je le regarde décortiquer ses coquilles, consciencieusement, l’esprit absorbé par une méditation étrange. Personne ne nous a rejoint dans cette salle discrète. C’est comme si elle avait été conçue uniquement pour de genre de déjeuner interlope.

– De toute façon, nous vous aiderons. Vous connaissez l’atelier Saint-Just?

– Lequel? celui du Grand-Orient? de la Grande Loge? de la Grande Loge Nationale?

Il me regarde avec un sourire en coin.

– Je vous laisse deviner. C’est un atelier essentiellement constitué de dirigeants policiers, de commissaires, de contrôleurs généraux, de membres du corps préfectoral. Vous y seriez bien, le temps de l’enquête. En tout cas, je suis sûr que Karvan pourra vous y protéger.

Je le regarde en silence, comme on regarde un paquebot échoué s’enfoncer dans l’océan: avec tristesse et incrédulité. Jusqu’à la dernière minute, l’Occident se terrera dans ses certitudes et son mutisme. La guerre est à nos portes, nos enfants passent à l’ennemi pour nous combattre, ils rejoignent des armées financées par nos propres banquiers, et nous n’avons rien d’autre à nous proposer que de nous retrouver dans des loges maçonniques où ceux qui sont chargés de mener et de gagner la guerre abîment leur temps, leur énergie, leur pensée, à s’échanger des secrets.

L’empire de Byzance a dû connaître cette agonie, en son temps. Les armées ottomanes campaient au pied de ses forteresses, et la Cour constantinopolitaine glosait, dissertait, se fréquentait assidument dans des cercles ésotériques, sans voir le danger grandir et refermer ses griffes. Le destin probable de l’Occident est encore une fois celui d’une forteresse assiégée – mais cette fois, le siège est intérieur, diffus, et notre aristocratie préfère l’ignorer plutôt que lui donner un nom.

– Je vous promets, fais-je, de m’y rendre et de la fréquenter le temps qu’il faudra.

– C’est sans garantie, me fait-il, mais vous pourriez y apprendre des informations intéressantes.

Je suis bien obligé de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Je dois même me fendre d’un mot de gratitude.

– Je vais devoir vous laisser, me fait-il d’un air faussement contraint. Je m’occupe de l’invitation. Si Saint-Just vous intéresse, venez-y donc mercredi prochain. Il y a une tenue au troisième degré qui promet d’être très féconde. L’un de nos frères y planche sur le Vivre Ensemble, justement.

Puis il se lève, droit comme un piquet, me serre froidement la main, et s’éclipse.

Jihad: La Grande Mosquée (Chapitre 6)

Mon cas doit être beaucoup plus inquiétant et corsé que je ne pouvais le craindre jusqu’ici. J’ai en effet à peine eu le temps de traverser la Seine, de rejoindre la gare d’Austerlitz et de contempler les squelettes de dinosaures et de mammouths dans les annexes du muséum d’histoire naturelle, qu’un certain Sajoux m’appelle d’une voix éteinte. Il se recommande de Karvan, me dit qu’il n’a pas le temps de me parler immédiatement, mais que nous devons déjeuner ensemble, de préférence dans un endroit assez discret. Il m’indique l’adresse d’un restaurant proche du Pont-Marie, à l’entrée du Marais. Pour que les Frères de la Grande Loge s’occupent aussi vite de l’un des leurs, l’incendie doit couver.

Il est à peine dix heures trente et je dispose de deux bonnes heures devant moi pour rejoindre ce mystérieux rendez-vous. Et soudain je m’aperçois que je suis seul au milieu du jardin des Plantes, sous un doux soleil de printemps qui enchante les couleurs, comme pétrifié par un sentiment de sidération face à tout ce qui vient de m’arriver.

À quelques mètres de la statue que je suis devenu, je vois ce que j’ai toujours pris pour un vieux pommier du Japon, fendu en son milieu, et qui a grandi en formant comme une cloche de branches, de feuilles et, en cette saison, de merveilleuses fleurs roses comme un linceul surnaturel. Lorsque Claire et moi vivions ensemble, nous habitions à un jet de pierre de cet endroit, rue Linné, et Siegfried adorait venir jouer sous cet arbre qu’il appelait « l’arbre-maison ». Par une ironie amère, je m’aperçois aujourd’hui que l’idéal de sa vie s’abritait sous un arbre quasi-mort, trop faible pour se dresser, à peine capable de s’étendre dans une profusion de fleurs sublimes, tout au long du sol.

C’était l’un de ses vieux rêves de quitter la société des hommes et de se confondre avec la nature. Je ne sais plus de sa mère ou de moi qui lui avait donné cette espérance rousseauiste un peu naïve de retrouver en lui-même le premier souffle de l’humanité, les premiers gestes qui firent notre espèce avant qu’elle ne devint une excroissance extravagante dans le destin de la vie.

Peut-être ni l’un ni l’autre ne lui avions donné ce goût, peut-être cette inclination lui était-elle venue spontanément. Claire comme moi sommes des parangons de la civilisation, et je dirais même des exemples parfaits de ce que l’Occident a mis plusieurs siècles à fabriquer. Nous lisions le latin et le grec, déclamions Baudelaire, pouvions citer Platon, Descartes, Kant, nous avions appris par coeur le catéchisme républicain de l’honnête homme, du parfait citoyen, nous connaissions toutes les doctrines officielles du regret, de l’excuse sur l’esclavage, le christianisme, la Shoah, l’affaire Dreyfus, Vichy, les guerres de religion, la Révolution Française, Robespierre, la Commune, la guerre d’Algérie. Rien de ce qui était républicain et français ne nous était étranger. Et de Rousseau, nous préférions infiniment la Profession de Foi du Vicaire savoyard aux doctrines éducatives.

Assez tôt, le soupçon s’était installé d’ailleurs sur l’efficacité possible de ce corpus doctrinal dès lors qu’il s’agissait d’éduquer un enfant. Siegfried avait très tôt (cinq ou six ans me semble-t-il) contracté une manie qui m’intriguait. Lorsque nous venions au Jardin des Plantes, ou lorsque nous allions jouer aux Arènes, un peu plus haut, il prenait plaisir à parcourir au pas de course de très longues distances, puis à parsemer son chemin de séries interminables d’abdominaux, qui sonnaient comme autant de résistance à la formation humaniste que nous lui inculquions. Voir ce petit bonhomme se jeter subitement par terre à la manière d’un paracommando, puis dresser son torse sur ses bras et commencer à aller vers le sol de tout son long, puis à remettre les bras en extension, de façon quasi-naturelle, au milieu d’une foule d’autres enfants occupés à jouer de façon innocente, était un spectacle stupéfiant. Où avait-il pu apprendre ces gestes déterminés? Pas à la maison en tout cas.

En quittant le Jardin des Plantes, je me retrouve face à la Grande Mosquée, que je n’ai jamais visitée. C’est peut-être l’occasion. Jusqu’ici, je n’ai jamais éprouvé d’intérêt pour l’Islam. L’idée que mon fils se soit converti ne m’aurait, j’en suis sûr, jamais effleuré. À la réflexion, rien, vraiment rien, absolument rien, je le certifie, ne l’y prédestinait. Si des dieux avaient dû lui être transmis, il s’agirait plutôt des dieux du Walhalla, ou de quelques figures celtiques, certainement pas d’un prophète sémitique interprétant les paroles d’un Dieu solitaire perdu dans un désert du Moyen-Orient.

Pendant des années, nous sommes passés le long de la Mosquée sans jamais nous y arrêter, sans chercher à la visiter, et sans même la regarder. Sa signification nous était inconnue. Elle relevait d’un registre qui nous était étranger. Dans le meilleur cas, nous la rattachions à une manifestation post-coloniale, un peu burlesque, à un décor de carton-pâte construit pour témoigner du rayonnement impérial français, et pour satisfaire formellement des minorités dont nous n’avions plus que faire. Nous savions qu’elle contenait un salon de massage et un salon de thé dans une cour intérieure où l’on pouvait profiter d’un loukoum dans un cadre d’époque. Et pour le reste, elle n’était pas notre affaire.

Sur une pancarte, je lis que le monument fut achevé dans les années 20. Ceux qui en ordonnèrent la construction imaginaient-ils alors qu’ils avaient fait entrer un loup dans la bergerie, que cent ans plus tard, leur création deviendrait le symbole d’une conquête intérieure, d’une bombe à retardement dont le compte à rebours touchait maintenant à sa fin? Je me revois vingt ans plus tôt, Siegfried à la main, au pied de ces murs blancs qui nous dominent d’un fier silence aujourd’hui, lui tournant le dos sans même nous apercevoir que le minaret que nous ne remarquions pas deviendrait, au fil du temps, à la fois un point d’attraction et de répulsion pour ce que nous étions.

À l’époque, je portais un duffel coat bleu ciel, et Claire en avait acheté une réplique en petit pour Siegfried, de telle sorte que, lorsque nous nous promenions l’un et l’autre dans les rues, à l’heure où Claire dormait encore pour se remettre d’une représentation terminée trop tard, les passants nous regardaient attendris, comme un tableau du Moyen-Âge où l’enfant est représenté comme une réduction proportionnelle de l’adulte. J’ai encore les yeux éblouis d’une superbe touriste italienne qui avait cherché à nous prendre subrepticement en photo dans ce touchant équipage. Je m’étais aperçu de sa manoeuvre et je m’étais retourné en lui adressant un large sourire. Elle était magnifique. Nous avions discuté quelques instants, et son regard m’offrait comme une première promesse de bonheur. Puis nos chemins s’étaient séparés, mais le souvenir frais, puissant, de ce moment heureux m’est toujours resté comme l’un des possibles que j’eusse pu réaliser dans ma vie, si elle avait été plus longue et encore plus protéiforme qu’elle ne le fut.

Un jour peut-être reconstituerai-je l’histoire de ma vie qui sera l’histoire de bonheurs successifs, petits ou grands, plus souvent petits que grands, cueillis au coin d’une rue ou au détour d’une place. Siegfried y tiendra une place tout à fait particulière, car il m’a offert, à son insu peut-être, les plus belles années de ma vie, et les souvenirs les plus joyeux qui emplissent mon âme. Au fond, je n’ai jamais été capable de lui dire cette chose simple, et peut-être ne l’ai-je pas dite avec suffisamment de conviction pour le distraire des griffes félines dans lesquelles il est tombé.

À l’intérieur de la mosquée, il règne une paix contrariante. Nos rues sont à feu et à sang, nos enfants sont en guerre, et le temple de l’Islam à Paris écoule des jours insouciants, hors du temps. Est-ce son sentiment de victoire qui lui donne une telle sérénité? Cent ans après…

Je me commande une tasse de thé à la menthe en regardant autour de moi, assis dans un fauteuil confortable, sous cette lumière de printemps qui irradie la cour intérieure bercée par un silence irréel. Derrière moi, un vieil Arabe, l’un de ces vieux Marocains qu’on voyait sur les photos des années coloniales, avec sa djellaba et son petit kufi sur la tête (il ne lui manquait que le bâton noueux du berger entre les mains pour faire illusion), est assis en silence, et me roucoule une phrase étrange:

– Tu cherches ton chemin, le Kouffar? Tu es perdu?

Je laisse la phrase résonner en moi comme les Grecs devaient, il y a trois mille ans, laisser les vers de l’Iliade chantés par les aèdes venir jusqu’à leur coeur, les yeux fermés et l’esprit concentré.

– Pourquoi me demandes-tu cela? fais-je calmement en me tournant à moitié vers lui, mais sans me donner la peine de le regarder directement.

Je le sens dodeliner en m’observant.

– Parce que tu as l’air perdu. Comme beaucoup de Kouffars en ce moment. Vous êtes beaucoup, qui venez ici, perdus, comme si vous ne saviez plus d’où vous veniez, où vous allez.

Un moineau est venu se poser sur la chaise face à la mienne, à la recherche d’une miette de pain.

– Tu as raison le vieux, je suis perdu. Je cherche mon fils.

Je sens qu’il lève une main, de dépit, derrière moi.

– Tu n’es pas le seul à chercher ton fils. Beaucoup de Kouffars sont comme toi. Vous les avez perdus et vous ne savez pas pourquoi. Vous n’avez pas compris.

Le serveur pose un petit verre ciselé sur ma table et y verse de façon spectaculaire son thé à la menthe. Puis il pose la théière en cuivre brassé sur la table. Il me demande de payer. Je sors péniblement quelques pièces de mon pantalon.

– Vous, les Kouffars, vous perdez vos enfants, parce que vous leur offrez des doutes et ils veulent des certitudes. Vous leur donnez de l’argent et ils veulent de l’amour. Vous leur donnez du travail et ils veulent de la paix. Vous leur promettez l’aventure et ils veulent du sens. Ils aiment l’Islam parce qu’ils y trouvent ce qu’ils sont au fond d’eux-mêmes. Vous les contrariez toujours, au lieu de les révéler.

Sa voix chante avec harmonie.

– L’Islam est une religion de la paix mon ami, achève-t-il. De la paix avec soi-même. Le Musulman n’a pas de doute, pas de crainte, pas de désespoir.

Puis il se tait. Il dégage une sorte de certitude troublante qui en dit long sur ma décomposition psychique. En étant un peu sincère, je puis reconnaître que les événements de ces derniers jours m’ont ruiné et désorienté. Je ne sais plus très bien où je suis, c’est vrai, et je veux bien imaginer que si Siegfried a connu un tel tourment, les promesses faciles de l’Islam l’ont convaincu de vivre une autre vie.

Jihad: La banque (Chapitre 5)

Quand je me suis installé au bureau, le matin, j’ai tout de suite compris. Certains de mes collègues étaient arrivés avant moi et m’ont regardé d’un oeil gêné. Puis, l’assistante de Renouvier s’est approchée, d’un air pressé, pincé, et m’a murmuré d’une voix un peu sourde:

  • M. Müller? M. Renouvier souhaiterait vous voir immédiatement.

Ce n’était pas impoli, ni brutal. Mais l’invitation était d’une fermeté qui devait étonner l’assistante elle-même.

  • D’accord, Françoise, j’arrive.

J’ai respiré un grand coup, et d’un pas contraint, un peu maladroit sans doute, je me suis rendu dans le bureau de Renouvier. Comme il faisait face au couloir, j’ai même eu le temps d’observer ce personnage qui fut mon subordonné il y a quelques années, mais dont les amours avec la fille d’un directeur général délégué avaient permis une progression fulgurante.

Même lorsque Renouvier n’utilisait pas des moyens de débauche pour réussir, je ne l’aimais pas. Il était trop bien coiffé, trop propre sur lui, trop obsédé par l’étiquette, par la courtisanerie, par le soin de ne jamais déplaire pour susciter la moindre sympathie chez qui que ce fût. En approchant de son bureau, je voyais son regard paniquer, plongé artificiellement dans un parapheur pour ne pas me voir arriver, pour n’avoir pas à me saluer, ni à m’adresser un regard de compassion, ni même à imaginer un seul instant la scène qui allait suivre. Renouvier appartenait à cette catégorie d’ectoplasmes aux ordres, pour qui la moindre situation de conflit ou d’affrontement cause une angoisse mortelle. Sans même qu’il n’ait soulevé le menton pour m’accueillir, je percevais sourdement sa peur, son mal-être. Il méritait une bonne leçon.

– Bonjour, Müller.

– Bonjour, ai-je presque silencieusement répondu en prenant par avance plaisir à accroître son malaise.

Il est resté muet pendant quelques instants, la voix éteinte, les yeux fuyants. Je le regardais fixement, avec calme.

– Nous avons reçu une instruction, a-t-il commencé en cherchant du regard le bout de ses chaussures à travers la plaque de verre qui lui servait de bureau. Je suis obligé de vous demander de prendre un peu de distance avec votre emploi. Temporairement bien sûr.

Je n’ai rien dit, rien répondu. Je le regardais chercher dans un désespoir presque touchant le moindre point d’accroche pour le sauver d’une lente chute vers la honte. Je le sentais: il rêvait que je me lève, sans rien dire, sans demander de compte, que je quitte le bureau tête baissée comme un enfant soumis à sa punition et ses maîtres après la commission d’une quelconque bêtise. Au fond, il voulait que je l’aide à accomplir sa sale besogne, que je la fasse à sa place.

Je n’ai pas bougé, et lentement il a levé le regard vers moi, puis autour de moi, comme si un double ou des personnages imaginaires allaient me pousser dehors, ou me faire entendre raison. Ses yeux étaient parcourus par la douleur tragique de l’esclave qui punit un autre esclave avec la docilité d’un chien décérébré. Pour ne pas sentir le sang de l’autre gicler sur ses mains, il se persuade d’être la victime, alors qu’il est le bourreau.

J’ai gardé le silence. Je suis resté immobile.

– La décision prend effet immédiatement. Je dois donc vous demander de quitter les locaux.

– Quel est le motif de cette sanction disciplinaire? Je souhaite qu’elle soit écrite.

Renouvier fit la moue. Il commençait à comprendre que je ne lui simplifierais pas la tâche, et me connaissait suffisamment pour savoir que j’y prendrais goût. Il roula les yeux, à la recherche d’une réponse, posa son stylo sur son parapheur, et s’enfonça dans son siège.

– Vous ne m’avez pas compris Müller, ce n’est pas une sanction disciplinaire. Ce sont des vacances que nous vous offrons. Vous rentrez chez vous, pendant quelques jours, le temps que tout cela se calme. Et puis tout ira bien. Vous conservez votre salaire. On ne touche à rien. Tout va bien. Et vous pouvez vous reposer.

Il avait l’air heureux de cette trouvaille, qui lui arrachait une sorte de demi-sourire fat.

– Vous comprenez (il regardait pendant ce temps le bout de l’une ses chaussures qu’il avait amenée à la hauteur de sa table, en croisant les jambes), c’est une marque de confiance et de reconnaissance. La banque vous garde toute sa confiance le temps que ces affaires se calment.

Il se rassurait lui-même en récitant maintenant une sorte de catéchisme halluciné.

– Mais, fis-je, de quelles affaires parlez-vous?

Son regard resta figé sur la pointe de son mocassin presque verni. Je le tirais de son rêve. Il me lança un oeil torve.

– Eh bien… ces affaires, vous savez bien, le Jihad… le soutient au jihadisme. Personne ne vous soupçonne de rien et tout le monde ici, a confiance en vous. Il ne faudra donc pas longtemps pour s’assurer que tout va bien…

Je me relevai doucement de mon siège pour mieux m’y enfoncer.

– Surtout, comme vous le savez, mon cher Vincent, lui répondis-je, que je suis au courant de tout, ou en tout cas de beaucoup de choses, et qu’évidemment j’ai pris mes précautions. Si la banque voulait donc me faire plonger sur ces petits arrangements avec les embargos officiels, sur le financement de la guerre au Soudan ou sur les opérations douteuses en Iran, en Syrie, au Pakistan ou en Arabie Saoudite, sachez dès aujourd’hui que j’ai toutes les preuves.

Il ne peut réprimer une grimace de douleur, qui voulait à la fois dire: « Müller vous allez trop loin! » et qui dévoilait les angoisses profondes de la banque.

– Müller, je ne vois pas de quoi vous vous voulez parler.

Il regardait le mur droit devant lui, perpendiculaire à mon fauteuil.

– Il vaudrait mieux pour tout le monde ici que cette ignorance dure. Parce que je ne tomberai pas tout seul. Et je vous rappelle, Renouvier, que les ordres de virement pour les comptes bidons, c’est vous qui les signez, et j’ai pris mes dispositions pour qu’un juge le sache au besoin.

Il était sidéré. Je me suis levé.

– J’attends donc mon ordre officiel de mise en congé, sans quoi je reviendrai travailler à 14 heures.

En quittant sans hâte son bureau avec vue sur la Seine, j’admirai une fois de plus l’habileté avec laquelle les directeurs généraux cherchaient à tirer parti de la situation.

Ah! si, à l’occasion d’une enquête concernant mon fils jihadiste, ils avaient pu me faire porter le chapeau de transactions secrètes et interdites avec la mouvance islamiste! D’un air angélique, ils auraient ouvert toutes leurs portes aux enquêteurs, la main sur le coeur. Ils les auraient même guidés vers mon bureau, en maquillant ou trafiquant des écritures pour charger ma barque et disculper mes collègues, et surtout pour disculper Renouvier. Le gendre du directeur financier impliqué dans un scandale passible d’une lourde amende aux Etats-Unis, c’était inacceptable, et c’était la fin de toute ambition, pour le beau-père comme pour le gendre, pour la direction générale. La ligne rouge était franchie.

Charger Müller!

– Comment, monsieur le Procureur, Müller aurait fait ça? Non, nous n’y croyons pas. Il était très efficace, très fiable. Nous n’avons rien vu venir. Maintenant que vous nous le dites, il avait l’air déprimé ces derniers temps. Et puis ce sont toujours les meilleurs qui vous chient dans les bottes.

Et fermez le ban! l’astuce était géniale. J’admire.

J’ai ramassé sans empressement les quelques affaires personnelles qui jonchaient mon bureau, dans le silence gêné de l’open-space où je travaillais, dans cette fameuse salle des liquidités qui n’était que l’autre nom de la salle des grande truanderie, celle où l’argent circulait, versé en pluie depuis quelques mains obscures comme les miennes sur des centaines, des milliers de comptes obscurs, où quelques millions versés un matin disparaissaient l’après-midi dans les profondeurs de la finance internationale. Il le savait très bien, Renouvier, que pour acheter une flopée d’armes au Moyen-Orient, pour n’importe quel groupuscule, il suffisait d’un virement fugace ordonné par quelque cheikh saoudien sur un compte créé le matin même à Tel-Aviv, qui n’était qu’une antichambre vers un autre compte mystérieux à Singapour, puis un autre à Hong-Kong (tous ces comptes disparaissant dans les heures qui suivaient la transaction), puis un autre aux Caïmans, dans les poches d’un marchand d’armes, intermédiaire libanais bien implanté en Albanie ou au Kosovo, d’où partait dans la nuit et dans l’indifférence générale un camion chargé de Kalachnikovs à destination de la frontière turque, où des douaniers triés sur le volet pour leur faculté à la corruption et au silence laisseraient passer la cargaison jusqu’à bon port. Et Renouvier savait comme moi, depuis son bureau même pas immense, même pas ronflant, de chef du service des liquidités, mais avec une vue sur la Seine qu’il ne manquait jamais de faire admirer à ses visiteurs comme si cette vue concentrait tous les symboles de sa grotesque réussite, il savait que la banque était, comme tant d’autres, l’un des rouages de cette énorme machine par laquelle l’Occident finance par intérêt, par cupidité, sa propre destruction.

En m’approchant de l’ascenseur, j’étais partagé entre le sentiment d’un puissant abasourdissement et la force d’une ultime lucidité où je revis le regard perdu, comme sourd, de Renouvier, à la fin de l’entretien, et l’immense soulagement qu’il afficha en me voyant partir, comme si plus rien d’autre ne comptait que de sortir de ce moment pénible où il devait exclure l’un de ses anciens supérieurs hiérarchiques. Il me semble bien qu’il serait incapable d’expliquer à ses chefs l’inconvénient qu’il y aurait à me charger la barque. Depuis l’affaire Kerviel, nous savions tous qu’une tribu d’énarques au pouvoir dan une banque était capable des pires violences, des pires mensonges et des pires pressions sur la justice et les institutions aux seules fins de détruire le bouc-émissaire qu’ils avaient choisis. Dans les yeux et les silences menteurs de Renouvier, j’avais lu mon nom pour jouer ce rôle ingrat que la banque avait décidé de mettre en scène pour dissimuler ses propres turpitudes dans le financement du terrorisme international.

Je pouvais d’ici imaginer la purge stalinienne qui m’attendait. Je n’aurais plus ni emploi, ni espoir d’en retrouver, mon nom serait jeté en pâture comme symbole de la malhonnêteté et ma vie se résumerait désormais à un interminable procès, engoncé dans des milliers de procédures où les accusations les plus ignominieuses seraient lancées contre moi, avec la complicité de journalistes véreux qui écriraient sur commande et moyennant des sommes misérables qui leur sembleraient très importantes toutes les injures nécessaires pour justifier mon éviction. J’en avais par avance la nausée. Il existe plusieurs façons de tuer un homme, et celle-là n’était ni la plus heureuse ni la plus douce.

Dans un élan de lucidité, je me souvins de Karvan, et je me dis que je ne pouvais quitter les locaux de la banque sans lui rendre une petite visite de courtoisie. Karman était un ancien commissaire de police transformé en directeur de la sécurité de la banque. Comme tous ces homologues dans toutes les banques françaises, qui sont tous d’anciens flics, son rôle était double. D’un côté, son rôle officiel consistait à vérifier que la sécurité de la banque était garantie vis-à-vis des attaques extérieures. De l’autre côté, son vrai rôle consistait à espionner les salariés pour vérifier qu’ils ne se transformaient pas en bandit préparant des hold-up, sous toutes leurs formes. Il était évident qu’il n’ignorait rien de ce qui m’arrivait.

Dans l’ascenseur, j’ai donc demandé à rejoindre l’avant-dernier étage plutôt que le rez-de-chaussée. Karvan ne fut pas étonné de me voir arriver. Il avait la placidité d’un dieu asiatique et je le vis, dans son bureau vide, sans un papier sur son bureau, soutenir mon regard, sans haine, sans émotion, avec une certaine sérénité, le temps que j’arrive face à lui.

Nous ne nous connaissions pas très bien, mais comme nous fréquentons des ateliers maçonniques proches, il nous arrive de diner ensemble à la sortie du temple, et d’échanger quelques considérations agréables sur la vie et son sens. Karvan est un petit-fils d’Arménien émigré et, comme moi, il s’intéresse à la religion indo-européenne et à ses survivances contemporaines. Il connaît aussi bien que moi les théories de Georges Dumézil sur la triade en Occident et se montre même capable d’en discuter l’influence sur la culture d’Asie centrale.

– Georges, assieds-toi, me dit-il avec amitié. Veux-tu un café?

Sa voix est posée, et dans son regard, une amitié somme toute assez tendre cherche à me réconforter.

– Oui, sans sucre, tu es très aimable.

Karvan appelle son assistante pour lui demander d’apporter deux cafés, et me propose de m’asseoir à sa table de réunion. Pendant un long instant, nous regardons tous les deux l’imitation bois du contre-plaqué, et nous gardons le silence. Il sait donc! et ce n’est pas une surprise, et il sait que plus personne ne peut arrêter la machinerie qui s’est mise en place.

– Je suppose que tu as des dossiers, finit-il par lâcher.

– Plutôt, oui, lui dis-je, mais ils s’arrêtent surtout à Renouvier. Comme tu le sais, la banque est prudente, elle évite de tout montrer.

Il esquisse un léger sourire.

– C’est la technique du FLN dans la casbah, me murmure-t-il avec la douceur que je lui connais dans la voix. Un membre du réseau ne doit jamais connaître plus d’un autre membre du réseau. Renouer lui-même ne sait pas jusqu’où tout cela remonte.

Je l’observe et je cherche à percer ses secrets. Il opine légèrement de la tête, et je vois qu’il sait. Peut-être pas tout, mais probablement beaucoup de choses. Il hésite.

– Tu sais, notre président est nommé par l’Elysée. Alors la banque doit le protéger. Il n’a pas forcément le choix. C’est compliqué pour tout le monde.

L’assistante apporte les cafés et le silence s’installe. Karvan aussi a vue sur la Seine. Le soleil baigne maintenant le fleuve d’une lumière assez chaude, mais encore discrète. Les péniches boîtes de nuit sommeillent dans cette douceur paresseuse, et les quais eux-mêmes semblent alanguis dans un printemps qui glisse vers l’été. S’il n’y avait pas tout cela, je visiterais Paris avec les yeux émerveillés d’un touriste amoureux de cette ville extraordinaire, au-delà de tout ce que tout le monde a pu imaginer de plus beau. Peut-être même vais-je profiter de mon repos forcé pour profiter de ces couleurs inouïes que Paris offre au passant.

– Tu sais, Georges, me fait Karvan, je suis trop exposé pour t’aider ouvertement. Mais je ne t’oublierai pas. Je ferai ce qu’il faut. Tu peux compter sur moi.

Il se lève, me pose une main sur l’épaule, et de l’autre me serre la main droite en pratiquant les attouchements du chevalier d’Orient. L’entretien est terminé. Mon histoire dans cette banque aussi.

Jihad: Sa mère (Chapitre 4)

Ce fut une belle jeune fille, pimpante, évanescente il est vrai, toujours un peu décalée par rapport au monde qui l’entourait, mais avec ce charme de la blonde germanique à la peau légèrement mate qui ravissait les amateurs de beaux objets. Et je la regardais maintenant, le visage déjeté, l’oeil hagard, incapable de me demander de la suivre dans son petit appartement, incapable de me proposer une tasse de café, comme implosée, comme si sa personnalité s’était fracturée, fractionnée, comme si toute épaisseur en elle avait disparu, abandonnant son enveloppe charnelle à elle-même et au chagrin de sa solitude. J’en ressentis un malaise diffus, quoique la plausible mort de Siegfried sur un champ de bataille exotique eût pris une place démesurée dans mon esprit jusqu’à supprimer toutes les autres préoccupations existantes.

Le matin, j’avais décidé de la voir coûte-que-coûte. Hier, malgré plusieurs messages sur son répondeur, elle ne m’avait pas donné signe de vie. Elle n’avait pas décroché son téléphone. C’était une vieille habitude chez elle. Mais je ne pouvais me satisfaire de ce silence, il fallait que je la voie et que je lui parle.

J’étais passé à l’improviste au théâtre où elle jouait en ce moment. En arrivant sur place, j’avais trouvé porte close et une assistante m’avait dit qu’elle n’arriverait pas avant vingt heures. Alors je me rendis chez elle.

Elle ne s’est décidé à ouvrir qu’au bout de longues minutes où j’ai patiemment maintenu le doigt sur le bouton de la sonnette. Je savais, que rongée par la lassitude de m’entendre et la culpabilité de ne rien dire, elle finirait par ouvrir. Mais je ne m’attendais pas aux ravages du chagrin sur son visage – pas à ce point. J’avais devant moi une épave humaine. Je crois bien qu’en devinant son visage abimé derrière le mouchoir dont elle épongeait son nez, je fus pris d’effroi.

Elle a ouvert la porte, n’a rien dit, est retournée dans son appartement. Cela voulait dire:

– Bonjour, entre!

Je l’ai suivie dans un petit couloir ceinturé de livres en désordre sur des étagères. Son dos était aussi voûté que celui d’une vieille. On aurait dit une toute petite chose, encore habillée d’un indéfinissable pyjama de couleur crème.

Elle s’est assise à la table de son salon et n’a rien dit. Elle pleurait, le mouchoir sur le nez pour absorber l’intarissable morve de son chagrin. Je me suis assis face à elle et j’ai attendu. Je la regardais, silencieux. Elle continuait à pleurer, sans me regarder, comme si j’étais absent.

Des rideaux un peu sales étaient entrouverts sur la tour de Jussieu. Ce petit appartement mal entretenu, couverts de bibliothèques, avec ses meubles en formica de bric et de broc, un peu déglingués, et cette discrète odeur de pisse de chat qui se diffusait, devait lui coûter une fortune. Je me suis toujours demandé pourquoi des gens moyens préféraient se ruiner en habitant le Quartier Latin plutôt que vivre à peu près normalement dans un arrondissement moins guindé. Ses murs commençaient à être lépreux.

Elle ne disait toujours rien. Son chat a sauté sur la table et a commencé à enrouler sa queue en se tassant sur lui-même, dressé sur la pointe de ses pattes.

– Tu n’as pas du café?

Elle n’a rien dit, a marqué un temps d’arrêt dans ses sanglots, et elle s’est levée pour préparer un expresso. J’ai toujours détesté ses expresso.

Nous nous étions quitté il y a vingt ans, je ne l’avais pas vue depuis cinq ans, mais elle me paraissait comme au premier jour où je l’avais connue, et sans les pattes de mouettes autour de ses yeux, j’eusse pu imaginer que nous nous étions quittés la veille: toujours aussi instinctive, immédiate, certains eussent dit soumise, mais mystérieuse, impénétrable, sauvage. Sur son canapé en velours usé, un roman contemporain était retourné, l’un de ces produits d’édition que personne ne lit vraiment, probablement parce qu’ils n’offrent rien de consistant à lire, mais dont l’auteur est à la mode. Alors tout le monde en parle, et quand on veut tuer le temps, on en ouvre une page à la recherche de la vacuité heureuse qui console d’être trop riche, trop gâté, dans un monde qui n’a plus de sens.

Son expresso était aussi invariablement imbuvable, mais je la remerciai quand même. Peut-être n’a-t-elle même pas éprouvé la lointaine jouissance de me servir son infâme mixture, comme je sais qu’elle en jouissait secrètement lorsque nous vivions ensemble. Peut-être le chagrin l’occupait-elle suffisamment pour ne laisser aucune place à un autre sentiment, pas même à une sensation.

– Tu étais au courant? tentais-je pendant qu’elle se rasseyait.

Elle ne me regardait pas et semblait bien décidée à garder le silence. C’était agaçant. J’aurais adoré qu’elle me dise: « C’est ta faute, tu as été un mauvais père. » Ou bien l’inverse: qu’elle s’accable, qu’elle assume le poids du cataclysme. Mais elle préférait s’obstiner dans un mutisme en larmes dont le sens était incertain.

Ses sanglots ont redoublé.

– Quand tu m’as demandé de lui verser 5.000 euros, tu savais pour quoi? Tu savais ce qu’il en ferait?

Je parlais à une sorte de coussin mal gonflé, qui absorbait les chocs avec lenteur et les étouffait dans une mollesse insaisissable. Nous sommes peut-être demeurés dans cette quasi-prostration pendant trente ou quarante minutes. Elle a fini par articuler:

– Je suis désolée. Je suis vraiment désolée.

Ses mots expiraient dans un espace vide.

– Penses-tu qu’il soit toujours vivant?

Elle a poussé un râle, qui ressemblait furieusement à un cri. Puis le cours de son long sanglot a repris. J’ai compris que je n’en tirerais rien et j’ai décidé de partir.

Pour la première fois de ma vie, j’ai voulu la voir au théâtre. Lorsque nous vivions ensemble, elle courait les petits cachets et j’étais exaspéré lorsqu’elle désertait la maison pour se produire dans des salles quasi-vides, à déclamer des textes débiles écrits par des constipés qui se croyaient brillants et qui ne se sentaient plus uriner en imaginant qu’ils changeaient le cours de la littérature, avec leurs phrases inutilement torturées et leurs longues scènes d’ennui. Quand Claire en eut assez de m’entendre dire devant les auteurs: « Je n’aime que le boulevard et je n’ai rien compris à votre pièce », elle m’intima l’ordre de ne plus l’accompagner. Les repas d’artistes se firent plus rares à la maison. J’en étais heureux parce que j’adorais passer des soirées entières avec Siegfried, qui en avait besoin, sans personne pour nous importuner. Mais je savais ce que signifiait cet éloignement progressif, et je ne me trompai pas. La vie ensemble devint bientôt impossible.

Siegfried a souffert, Claire et moi en portons la culpabilité, de cette vie décousue qui s’est détricotée trop vite, de façon désordonnée, par secousses. Nous n’avons pas offert à ce petit bonhomme que j’adorais la moiteur maternelle et même familiale dont il avait besoin. Claire en a peut-être pris conscience.

Ce soir-là, elle fit une Phèdre hors du commun, et je me suis dit que cette Claire-là était peut-être la seule que j’avais vraiment aimée, celle que Siegfried avait idéalisée et qu’il ne pouvait jamais atteindre. Son maquillage soulignait sa blondeur. Combien de spectateurs ont-ils deviné que la douleur portée par l’artiste n’était pas une simple composition? La mère souffrait dans sa chair, et sa diction lente, sans hystérie, qui faisait effort sur elle-même pour articuler ses alexandrins sans leur donner l’emphase si agaçante que trop d’acteurs croient devoir y mettre, atteignait une musicalité poétique accessible à quelques figures d’exception seulement. La puissance de Racine était tout entière contenue dans sa capacité à concentrer en quelques mots, quelques phrases, l’harmonie sinueuse des âmes tragiques qui serpentent dans le destin qui les poursuit. Claire en explorait sur scène toute la richesse chromatique, toute la largeur de palette.

Elle fit d’ailleurs un tabac après la tirade du « Je palis à sa vue », dont Claire adorait, dans nos années heureuses, que je lui rappelasse qu’il s’agissait d’un plagiat de Catulle. L’assistance applaudit à tout rompre et la pièce s’arrêta le temps du triomphe. Sous le maquillage, j’observai la souffrance de l’artiste, et l’inconsolable plainte que son coeur prononçait en secret.

C’est en quittant la salle avant la fin de la représentation, la poitrine écrasée par je ne sais quelle angoisse, que je m’en aperçus. Je poussai avec hâte les portes du théâtre et je me plantai sur le trottoir pour absorber un grand bol d’oxygène. J’étais perdu, et j’entendis un claquement derrière moi: un autre spectateur venait de sortir en hâte. Il parut surpris de se retrouver face à moi, chercha ses esprits quelques instants, puis fit mine de prendre le boulevard Bonne-Nouvelle en direction des Italiens.

En principe, j’eusse dû emprunter le même chemin pour retourner chez moi, mais j’étais intrigué et je décidai de me diriger vers la porte Saint-Denis. Je marchais nonchalamment à la manière d’un touriste qui visite Paris. Quelques minutes plus tard, je me retournai brutalement, et sans finesse, l’homme qui m’avait emboîté le pas à la sortie du théâtre marchait maintenant derrière moi, à trente ou quarante mètres.

J’en avais ainsi le coeur net: j’étais suspect, et suivi par la police.