Accueil » Archives pour Éric Verhaeghe

Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Jihad: Insomnie (Chapitre 3)

Je continue la publication de mon roman estival: Jihad.

Il n’est pas encore deux heures du matin, et dans un grand réflexe d’angoisse je me relève d’un bloc. J’ai les yeux grands ouverts comme en plein jour. Je sais que je vais attendre l’aube sans me rendormir. J’ai peur. Je suis en sueur, d’une sueur glacée. La vision qui me tire sans ménagement de mon sommeil est limpide: il est là, couché sur un grabat, il n’a plus de bras, plus de jambes. Il est sous le choc, mais ses yeux me regardent et me demandent de le mettre à mort pour abréger ses souffrances. Il implore, en silence, il pleure, mais je me refuse à ce geste. Je suis coincé entre la douleur d’occire l’enfant que j’aime, et la douleur de le faire souffrir en le gardant vivant. Alors j’attends, sans savoir quoi faire, et je profite encore à chaque instant comme si c’était le dernier, de sa présence qui se réduit désormais au regard qu’il me jette, à cette secrète identité grâce à laquelle je sais qu’il est ma chair, mon fils.

Il me faut plusieurs minutes pour m’apaiser et pour éloigner cette vision d’horreur. Je me demande s’il s’agit d’un rêve prémonitoire. Peut-être vient-il de sauter sur une mine, quelque part dans sa guerre pourrie, dans sa guerre immonde, barbare, où plus aucune loi ne compte sauf celle de vaincre, coûte-que-coûte. Ou bien un drone américain a-t-il pulvérisé la maison où il se cache. Je tente d’imaginer les cris, les hurlements, les souffrances, ces regards qui se cherchent dans la pénombre pour se compter, pour mesurer l’étendue des blessures, des pertes, des forces encore en présence. Cette fois, c’est son regard qui lance un cri de détresse: sa vie vient d’être fauchée, et s’il avait encore des espérances, elles sont désormais vides de sens. Dans le meilleur des cas, il peut s’apercevoir par lui-même qu’il se réduit à un simple esprit. Mais la mort en entier peut-être l’a pris, et mon fils n’est plus qu’un passager anonyme livré à Charron. Je ne suis pas là pour glisser une pièce de monnaie entre ses lèvres, je n’ai même pas de dépouille pour pleurer.

J’ai l’impression d’entendre ses cris, ses gémissements. Je rêve de pouvoir le prendre contre moi, de coucher sa tête sur mes genoux, de passer ma main dans ses cheveux pour l’apaiser, comme avant, lorsque le chagrin l’accablait. Déjà, enfant, il retenait ses souffrances et les mots pour les dire. La consolation ne venait que par les gestes, les caresses, les longs moments passés l’un contre l’autre dans un mutisme réparateur.

Cette manière silencieuse de se parler lui a duré longtemps, et même ne lui est jamais passée. Je me souviens l’avoir pris une dernière fois contre moi, sa tête sur mes genoux, lorsqu’il avait quatorze ans. Nous venions d’arriver à la montagne et il avait passé une journée à skier. C’était la première fois de ma vie que je l’emmenais aux sports d’hiver. Jusqu’ici, il ne les avait fréquentés qu’en compagnie de ses grands-parents.

Au moment de quitter les pistes, il m’avait dit: « Je rentre par la piste à gauche ». Elle était interdite et fermée, mais il avait toujours ce goût du risque, de la mise en danger, qui était chez lui une forme de surpassement suicidaire. Je suis redescendu par le téléski et je l’ai attendu. Une heure plus tard, il n’était toujours pas là. Dans la soirée, j’ai reçu un coup de téléphone: les sauveteurs l’avaient récupéré dans la nuit, étalé sur la piste. Il n’avait pas vu un rocher et avait fait un bond de plusieurs mètres sur le verglas en retombant sur le poignet.

Dans le taxi qui nous menait à l’hôpital de Cluses, je voyais son visage extraordinairement pâle, sa douleur, et sa main qui ne ressemblait plus à une main. On aurait cru qu’il avait été écartelé: elle s’était comme allongée, et formait une sorte de courbe à l’extrémité du bras. Sur la banquette arrière, je lui avais couché la tête sur mes genoux et je lui avais passé la main dans les cheveux. Je le sentis apaisé. Il ferma les yeux comme un nouveau-né.

Celui qui n’a pas connu la frustration de ne pouvoir serrer contre lui son enfant qui souffre ne connaît rien au manque. Voilà ce que je me dis en allumant la télévision et en mesurant le temps qui me sépare du réveil dans la ville où j’ai l’impression d’une étrange solitude. Il me reste cinq bonnes heures à tirer dans cette obscurité blanche où la peur tient lieu d’énergisant. J’ai peur qu’il souffre, j’ai peur qu’il meure, j’ai peur d’être le dernier de ma lignée.

Pour tromper l’ennui, je pourrais faire la longue liste des bonnes raisons que j’ai toujours trouvées à passer des nuits blanches. La plus ancienne, la plus obscure, la plus douloureuse (la moins subtile allais-je dire) a toujours été la mort de mon père. Combien de réveils entrecoupant ma nuit, noyés de sanglots, n’ai-je pas eu en retrouvant au détour d’un rêve la figure de mon père sur son lit d’agonie? Je pouvais de manière irrésistible pleurer pendant de longues heures en croisant ce fantôme angélique dans les figures étranges qui peuplaient mes songes. Et personne ne peut mesurer la douleur de l’absence qui étreint un enfant livré au néant et au tragique d’une mort qui percute ses illusions naïves.

Assez rapidement, le fantôme de mon père a drainé avec lui des cohortes entières de figures tragiques qui furent autant de cauchemars en travers de mes nuits. Mon père avait eu la mauvaise idée de construire de ses propres mains une maison au pied du bois où son père, mon grand-père, avait fait de la résistance. Ce n’est pas là qu’un soir de 1941 ce grand-père fut passé par les armes dans une escarmouche avec une patrouille allemande, mais cinq cents mètres à peine nous séparaient de cet endroit. Combien de nuits n’ai-je pas passées à échapper, à mon tour, aux rafles de la Wehrmacht ou de la Feldgendarmerie, avec ses chiens tueurs en laisse qui aboyaient, impitoyables assoiffés de sang? Les lieux où je vivais, où je tentais de dormir, étaient pétris de ces ombres obsédantes qui déchiraient les ténèbres de leur souffle haletant et mes nuits de leurs cris sourds à travers les âges. 

Longtemps, l’uniforme vert-de-gris et les dialectes saxons ont incarné la figure de l’horreur et du mal. La barbarie prospérait à l’est du Rhin, elle portait un casque à pointe, puis sans pointe, et des fusils Mauser. Elle a aujourd’hui changé de visage. Elle utilise des Kalachnikov, porte des djellabas et de longues barbes. Peut-être Siegfried les a-t-il rejoints.

La télévision débite une série d’absurdités qui couvrent péniblement le vacarme de mon esprit. En boucle, une chaîne d’informations diffuse les images de Raqqa, capitale de l’Etat Islamique, bombardée par les avions de la coalition. Personne ne sait avec exactitude ce qu’elles signifient: s’agit-il d’images de propagande destinées à faire croire que les Etats-Unis font la guerre contre Daesh, quand ils s’en servent pour faire tomber Bachar El-Assad? ou bien la ville est-elle bombardée avec efficacité, avec le souci de tuer le plus grand nombre de combattants ou de civils?

Je regarde les images avec attention, à la recherche du spectre de Siegfried. Et ce combattant couvert de haillons, pourrait-il être Siegfried? Je prie pour ne pas apprendre par les journaux qu’il a été identifié comme celui qui a égorgé et décapité au couteau des prisonniers les mains attachées dans le dos.

La porte du salon s’entrouvre et elle vient s’asseoir en silence à côté de moi. Elle sait la douleur discrète, mais vive, profonde, que me procure l’histoire de cet enfant qui n’est pas d’elle et qu’elle a toujours vu de loin. Elle sait aussi qu’en dehors de l’attente impuissante, rien – aucun mot, aucun regard, aucun geste, aucune présence – ne peut survenir avec intelligence.

Je m’en veux de lui infliger ce travail d’infinie patience, de secret, qu’elle délivre avec une admirable résignation.

Jihad: Cimetière (Chapitre 2)

Je poursuis ici la publication de mon roman estival, Jihad.

En quittant la Piscine, je me sens comme étouffé et pris de vertige. J’ai besoin de respirer. Il fait beau dans les rues de Paris. Je décide de marcher jusqu’à la gare de Lyon où mon bureau m’attend. L’avenue Gambetta rayonne lascivement sous un soleil de printemps encore froid.

Je suis abasourdi, et de mon parcours entre la Piscine et le cimetière du Père Lachaise, il ne me reste que des bribes. Tout se passe comme si ma conscience s’absentait de moi-même par moments.

Je décide de rejoindre la rue de la Roquette par le cimetière qui verdoie. Le spectacle est étrange. Je longe les pelouses où les familles dispersent les cendres de leurs morts, et où quelques stèles célèbrent les victimes des attentats terroristes. La coïncidence me glace. Peut-être un jour devrais-je affronter l’un de ces monuments en souvenir d’innocents tués par mon fils. Je me demande comment je réagirai ce jour-là. Certaines questions inattendues peuvent être posées toute une vie sans jamais recevoir de réponse.

Cet inspecteur si ordinaire du contre-espionnage a réveillé en moi des sensations comme congelées depuis longtemps. Je n’imaginais pas, j’en suis sûr, que je les portais en moi. L’absence de mon fils m’a souvent fait souffrir, mais j’avais fait effort pour en circonscrire les effets à des zones délimitées de mon esprit et de mon existence. Je savais, à la manière des aviateurs, que certains plans de vol étaient interdits parce que le climat des espaces survolés était hostile et risqué. Je n’en faisais pas abstraction, j’évitais simplement de m’en approcher. Dans ma tête, il y avait un cantonnement appelé « Mon fils » que j’avais dénucléarisé, que je contournais soigneusement pour éviter la douleur.

J’avais cru pouvoir préserver indéfiniment cette coexistence pacifique. Je m’apercevais de mon erreur. Le passé me rattrapait avec une violence difficile à anticiper. Il avait suffi qu’un policier ouvre une trappe discrète dans le faux plafond de ma vie pour que le feu reprenne de plus belle, que la muraille intérieure s’effondre. J’avais passé tant d’années à chérir cet enfant, et tant d’années ensuite à surmonter la douleur de son éloignement.

En descendant les pentes du cimetière vers la rue de la Roquette, je me revois par exemple ici même, près de la tombe de Jim Morrison, il y a presque vingt ans, en visite avec ma soeur. Elle avait son fils et moi Siegfried, qui adorait s’esquiver, se cacher pendant de très longues minutes, escalader tous les murs ou tous les obstacles qui lui tombaient sous les pieds et les mains comme le pire des casse-cous. Je revois encore le visage inquiet de ma soeur qui se demandait: « Mais où est passé Siegfried? » Je lui disais de ne pas s’inquiéter. Il avait six ans, peut-être sept, mais j’avais confiance en lui et je ne voulais pas brimer son tempérament d’aventurier.

Souvent, il répétait que son rêve était d’être Robinson Crusoé. Il était, très jeune, grand lecteur, et vivait imprégné du roman de Michel Tournier consacré à Vendredi. Siegfried rêvait sa vie en solitaire, sur une île déserte. Quand il disparaissait ainsi, entre les tombes du Père Lachaise, pendant de très longues minutes, je me convainquais que je compensais un peu son envie d’être seul. Lui inculquer la peur de l’exploration, le besoin d’être en société, de ne pas échapper au regard des adultes, me paraissait une erreur. Alors, je ne l’appelais et j’attendais avec un soupçon d’angoisse son retour parmi nous.

Bien sûr quand, vingt ans plus tard, un espion vous convoque pour vous annoncer que ce petit bonhomme devenu grand s’est fait la malle, est parti à l’autre bout du monde pour livrer une guerre barbare au nom de croyances religieuses hallucinées, qu’il a sans doute pris les armes contre son propre pays – bien sûr vous vous posez la question: ai-je bien fait? Pis encore, vous vous harcelez vous-mêmes avec un « Qu’ai-je mal fait? » annonciateur d’une dévastation totale. La culpabilité que vous tenez d’ordinaire à l’écart de vous-même devient aussi forte que l’océan Pacifique après un tremblement de terre. Plus aucune digue ne lui résiste et l’eau entière du remords vous submerge.

J’étais pourtant fier, à l’époque, d’avoir engendré un conquérant. En grattant un peu le vernis des mensonges ordinaires que nous commettons pour embellir notre réalité quotidienne, je pourrais même confesser que je le rêvais volontiers les armes à la main, conquérant Jérusalem, ou le plateau de Pratzen face aux troupes russes et autrichiennes. Comme j’eusse été fier qu’il devînt colonel de hussard et qu’il conduisît une charge, le sabre à la main, pour disperser les lignes de fantassin ennemis de la Révolution.

Oui, je me sens coupable. Oui, je suis coupable, d’avoir aimé cette force de vie, cette énergie qu’il portait et que je m’efforçais de protéger comme un don du ciel. Cette exaltation du surhomme ne pouvait rien amener de bon, même si, longtemps, j’ai cru que les mauvaises relations qui s’installaient entre nous à mesure que son adolescence avançait venaient d’un excès d’étouffement et non d’un excès de liberté.

Je me retourne et je vois au-dessus de moi la butte depuis laquelle Rastignac, qui vient d’enterrer le Père Goriot, lance un défi à Paris. J’avais admiré le geste. Il me semble bien que j’en parlais à Siegfried lorsque nous visitions ce cimetière. Rastignac n’était pas un modèle pour moi, mais un personnage qui avait compté. Je mesure aujourd’hui les dégâts de mes croyances, de mes amours littéraires, de mes filiations intellectuelles. Peut-être l’ont-elles étouffé, l’ont-elles convaincu de fuir, ont-elles légitimé en lui l’envie d’un autre équilibre, ou d’une autre folie, plus collective, plus religieuse, moins désabusée. Bref, dans tous les cas de figure, je suis coupable et c’est évidemment ma très grande faute si mon enfant n’est plus à mes côtés, mais aux côtés de fous furieux qui découpent des têtes et brûlent vifs des prisonniers sans défense.

En attendant, je l’aime et il me manque. L’idée qu’il soit en mauvaise santé, mal nourri, en danger, blessé peut-être, ou maltraité, m’angoisse. Je revois le petit garçon un peu taciturne, au visage angélique si souvent absent, perdu dans des pensées que je croyais inoffensives, et qui me donnait chaque fois envie de le prendre dans mes bras pour le consoler, pour lui dire que le monde était beau, que la vie était une bénédiction. Mais qu’avons-nous fait à notre monde pour qu’il s’enlaidisse tant? Si je dois me sentir coupable, c’est d’abord de laisser à mon fils un monde moins beau, moins enthousiaste et insouciant que celui que j’avais trouvé en naissant.

Encore suis-je assez injuste dans ce regret, moi qui vis mon père mourir lorsque j’avais deux ans et demi, moi qui dus toute ma vie surmonter la douleur de cette première absence infligée par le destin. L’enfance de mon fils fut infiniment plus facile, plus heureuse, plus protégée que la mienne. Mais c’est cette protection qui, j’en suis sûr, nous a séparés. Il a voulu prouver au père qu’il pouvait l’égaler, qu’il pouvait lui aussi surmonter les épreuves et s’en affranchir.

Combien ne m’ont jamais dit en face ce qu’ils pensaient secrètement de notre vie, la difficulté, pour cet enfant, de répondre aux attentes d’un père qui avait traversé son existence misérable avec la volonté d’un forçat qui se libère de ses chaînes à coups de marteau? Oui, je suis coupable. Coupable de mon énergie, coupable de mon amour, coupable de tout. Je suis prêt à toutes les confessions, mais, mon Dieu, rendez-le moi sain et sauf. Envoyez-lui l’une de vos espèces de révélation, parlez-lui, dites-lui qu’il fait fausse route et que tout peut revenir comme avant: il reviendra en silence, secrètement, je le serrerai dans mes bras comme si rien n’était advenu, je lui embrasserai les joues, et sous l’effet de cette puissante magie, tout reprendra comme sur une autre pente.

Rue de la Roquette, je m’arrête à l’église qui fut la dernière consacrée à Paris avant le début du vingt-et-unième siècle. J’habitais, à l’époque, avec Siegfried, près du chantier, et je me souviens très bien de sa construction. Le crucifix y est comme virtuel: il ne représente une croix que par un jeu de lumière. Il est vide du Christ, du cadavre, comme s’il attendait que le Messie y soit accroché. Je m’avance dans la nef, je m’agenouille, et je prie, la tête baissée, en silence. Mon Dieu, rends-moi mon fils. Et je devrais même dire: Mon Dieu, rends-moi mon Fils, le seul, l’unique, le fruit de mes entrailles, ce pauvre pécheur.

Combien de temps suis-je resté prostré dans cette nef? Il me semble qu’en sortant, il était presque midi. Dans la rue du commandant Lamy, un groupe d’hommes en djellabas avec de longues barbes sombres palabrait allègrement. Du lycée professionnel voisin sortaient de jeunes filles couvertes par un voile. Paris grouillait dans son flot perpétuel qui me donnait le sentiment de me rejeter petit à petit vers un océan de détresse.

Jihad: L’interrogatoire (Chapitre 1)

L’interrogatoire est le premier chapitre de mon roman estival: Jihad.

L’inspecteur est installé dans un petit bureau morose, dénudé, qui donne sur un couloir sombre. Il est plutôt avenant et sympathique, avec une voix calme et un regard bienveillant. Quand je suis arrivé dans son bureau, escorté par un gendarme, il s’est levé, m’a fait un sourire et m’a serré la main en me demandant de m’asseoir. Par la fenêtre en aluminium, je vois une cour intérieure sans âme.

– Savez-vous pour quoi vous êtes là? me demande-t-il avec une légère hésitation.

Non, je l’ignore. Je ne suis pas inquiet comme je craignais de l’être, comme beaucoup l’eussent été ou le seraient à ma place. Mais j’ignore pour quelle raison les services de contre-espionnage me convoquent avec ces airs mystérieux.

– Vous êtes sûr? vous ne savez vraiment pas?

Sa voix est plaisante à écouter. Elle a une forme de douceur, d’empathie, et elle engage, avec une autorité discrète, à répondre. Je me surprends à réfléchir à sa question, à chercher une réponse plausible. Je fouille dans ma vie, ma mémoire, mon passé, mes secrets.

– J’ai écrit quelque chose qu’il ne fallait pas peut-être? J’ai trop critiqué le gouvernement? dis-je enfin, après une longue hésitation.

Ma réponse n’a pas l’air de le convaincre, ni de l’intéresser, son visage se ferme un peu, il prend un air vague. Je l’observe. Peut-être va-t-il sortir des photographies en plongeant sa main dans l’un des tiroirs de son bureau, puis me les mettre sous les yeux. Ce pourraient être des photographies prises en cachette, de nature à me compromettre ou à me faire chanter. Il ne dirait pas un mot pendant ce temps, comme dans les films d’espionnage où l’acteur principal mène une vie normale jusqu’à ce que des agents le débusquent et le menacent avec des preuves sur ses infidélités, ses truanderies ou ses mensonges.

Je garde le silence et il n’ouvre toujours pas son tiroir pour en extraire une enveloppe en papier Kraft contenant les fameuses photographies. Il plane comme une sorte d’ennui entre nous, d’envie de ne pas être là, à se poser des questions énigmatiques.

– Et si vous me parliez du Jihad? finit-il par me demander.

Quoi le Jihad? Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre du Jihad? Mais pourquoi ce gars me fait-il venir dès potron-minet à l’autre bout de Paris pour m’interroger sur le Jihad? Je le dévisage, incrédule. Il m’observe et se demande si je joue la comédie ou si mon étonnement est sincère.

– Vous savez ce qu’est le Jihad?

Il insiste avec sa voix ronde, dont il émane une effluve de chaleur, et son regard délavé, un peu triste, mais qui n’est pas hostile. Me soupçonnerait-il, par hasard, d’être Musulman, de participer à la guerre sainte, de préparer des attentats? Mais ses yeux me fixent maintenant, et je comprends que je ne dois pas me dérober à la question: elle est posée avec sérieux, pour des raisons de contre-espionnage, de sécurité nationale sans doute. On n’est pas convoqué à la Piscine pour rien.

Je me demande quelle attitude tenir. Je n’imaginais pas qu’un interrogatoire mené par les services secrets pût susciter autant de tension intérieure. Celle-ci n’est provoquée ni par la brutalité des méthodes, ni par la violence des mots. C’est simplement la peur de l’institution, de l’Etat, de la police et de son pouvoir secret, qui glace le sang.

– C’est la guerre sainte des Musulmans. Pourquoi me posez-vous cette question?

Il affecte de ne pas me regarder et de perdre son visage dans le spectacle désolant de la petite cour intérieure nichée sous ses fenêtres.

– Vous en pensez quoi? me demande-t-il.

Me soupçonne-t-il vraiment d’être Musulman? Non, mais c’est une blague. Certes, je ne suis pas un parfait catholique, loin de là… Mais ce qui m’a éloigné de l’Eglise me rebute tout autant et même plus dans l’Islam. Peut-être pourrais-je le lui dire.

– Du Jihad? Vous savez, je suis franc-maçon. Alors les religions, ça n’est pas mon truc.

Il griffonne un mot sur le petit carnet posé derrière l’écran de son ordinateur.

– Vous êtes franc-maçon depuis longtemps?

Son visage montre toujours la même douceur. Il est comme imperturbable, étranger à l’interrogatoire qu’il mène. Au fond, ce barbouze déteste peut-être se trouver là, il pense peut-être à sa femme et à ses enfants, à ses prochaines vacances, à sa maîtresse, qui sait? Peut-être pose-t-il ces questions par simple formalisme, pour occuper son temps ou pour respecter une procédure aveugle qu’il désapprouve en son for intérieur. Ou alors il s’est trompé de dossier, d’individu, d’affaire.

– Cela ne vous regarde pas.

Il sourit de façon pour ainsi dire allusive.

– Alors pourquoi m’en parlez-vous?

Je l’observe avec attention. Il ne plaisante pas, et il semble avoir tout son temps.

– Et si vous m’expliquiez ce que vous me voulez, Monsieur? Comprenez-moi, vous me convoquez, je me pose une demie-journée de congé pour venir vous voir, et nous perdons du temps à jouer au chat et à la souris. Que me veut-on? Que me voulez-vous? Si on me reproche quelque chose, j’exige un avocat, sinon je pars.

Il me laisse finir sans hâte, puis il me regarde avec toujours cette douceur qui en devient aussi désagréable qu’un médicament âcre et trop sucré.

– Mais on ne vous reproche rien. C’est juste un interrogatoire de routine, pour connaître vos liens avec les milieux islamistes. Mais je vois que vous n’en avez aucun. Tout va donc bien et…

Il ne finit pas sa phrase, fait mine de se perdre à nouveau dans la cour intérieure, et, sans me regarder, reprend le cours de sa pensée.

-… je voulais juste conclure cet entretien par des nouvelles de votre fils. Comment va votre fils? Que devient votre fils?

Je m’attendais à beaucoup de choses: mes connivences passées et vaguement présentes, certains jours, avec des groupuscules gauchistes, les tribunes que je publie quelques fois sous pseudonyme dans l’un de leurs journaux, mes accointances avec les milieux libertins, mon admiration pour des auteurs d’extrême-droite. Mais cette question-là me sèche et il s’en aperçoit.

– Vous vous souvenez que vous avez un fils? Il s’appelle Siegfried, Siegfried Müller, murmure-t-il avec un ton navré dont on ne sait si la désolation porte sur mon fils ou sur l’oubli que j’en ai.

– Bien sûr que je m’en souviens. Mais je n’ai plus de relations avec lui depuis au moins trois ans.

Soudain j’ai l’impression de n’avoir pas un espion face à moi, mais un explorateur polaire qui carotte un morceau de croûte glaciaire à la recherche de traces préhistoriques perdues. Il n’enquête pas sur moi, il ouvre les entrailles de la Terre et cherche à plusieurs kilomètres de profondeur des fragments oubliés, porteurs intacts de gaz, de sédiments, de preuves de ce que fut notre planète bien avant que les hommes n’y apparaissent. Il me demanderait ce que je pense des dinosaures qu’il ne me ferait pas d’autre effet.

– Vous lui avez pourtant téléphoné plusieurs fois ces dernières semaines.

– Oui, mais il n’a jamais répondu. Il ne répond jamais à mes appels. Il y a trois semaines, sa ligne était coupée et je n’ai pas son nouveau numéro. Je ne peux plus le joindre.

Je me surprends à être sur la défensive, à trouver des justifications. Ma diction s’accélère. Dans ses yeux, je vois une sorte de jouissance poindre: l’interrogatoire commence vraiment. Il décide de calmer le jeu et fait semblant de griffonner quelques mots sur son carnet, avec un air absorbé qui me renvoie à mon immense solitude sur cette chaise inconfortable, quelque part dans l’Est parisien, au bout du bout de la ville. Je ne suis plus rien d’autre qu’un ours blanc en sursis sur un minuscule îlot de banquise détaché de son iceberg.

– Et où se trouve votre fils maintenant? demande-t-il en plissant les yeux et en portant ses lunettes devant son nez, comme pénétré par une question profonde qui ne pouvait plus attendre.

– Mais je n’en sais fichtre rien moi. Je viens de vous le dire: il ne répond à aucun de mes appels.

L’homme me dévisage et se contente de faire « Hum! Hum! » comme un psychanalyste dans son fauteuil.

– Et sa mère… Claire de Villandry… la comédienne… vous avez bien des nouvelles par son intermédiaire.

Peu à peu, je comprends que les services ont, avant ma venue, fouillé ma vie, mon passé, mon intimité, mes messageries sans doute, mes factures de téléphone, mes comptes personnels sur les réseaux sociaux, mes dossiers professionnels. Ils n’ont probablement rien laissé passer, à la recherche de la moindre information de nature à me compromettre.

– Quoi sa mère?

Il est désormais maître du jeu, et il le sait.

– Elle a bien dû vous dire où il se trouvait. Elle vous a donné des nouvelles de lui.

Il faut que je vérifie leur degré d’information. Après tout, je me fais peut-être un film: ils ne savent rien, ils n’ont rien vérifié. Ils savent de moi ce que tout le monde peut en savoir.

– Je ne lui ai pas parlé depuis au moins cinq ans.

Il sourit d’un air un peu moqueur.

– Vous êtes sûr? Allons, allons, vous et moi savons que vous l’avez appelée il y a exactement trois semaines jour pour jour. Et le lendemain, vous avez versé cinq mille euros sur un compte en banque qui sert à votre fils.

Il est donc bien informé. Moi, simple petit banquier employé au service des liquidités, moi, bourgeois ordinaire et sans histoire, je suis face aux services secrets de mon pays, qui ont épluché ma vie à la façon d’un vieil oignon perdu au fond d’un placard et dont la pulpe ne fait même plus pleurer.

J’opine de la tête et j’attends.

– Alors pourquoi nous mentir? Vous risquez de perdre un temps précieux, et même très précieux, en ne disant pas la vérité.

Je fronce les sourcils.

– Et si nous revenions au Jihad? Dites-moi, cette fois sans mentir, ce que vous pensez du Jihad.

L’inspecteur a mis en route sa petite mécanique d’interrogatoire pour perdre la raison de ses interlocuteurs. Une sorte de spirale m’emporte où je sais que la même question me sera posée dix fois de suite jusqu’à ce que moi-même j’en vienne à douter de mes réponses les plus élémentaires.

– Et si vous me disiez plutôt clairement ce que vous me voulez? Vous savez très bien que je ne suis au courant de rien. En écoutant vos questions, je devine qu’il existe un lien possible entre mon fils et le Jihad. Si cela était vrai, croyez-moi, j’en serais navré. En vérité, je pense ce lien impossible. Mais supposons qu’il existe, je ne peux dire qu’une seule chose: j’ai toujours élevé mon fils dans le respect des lois de ce pays. Le silence qui nous sépare depuis des années me chagrine. C’est une épreuve terrible pour un parent. Mais s’il a failli, il doit être puni et je collaborerai avec vous pour que justice soit faite.

L’inspecteur me dévisage à nouveau. Je vois dans ses yeux qu’il me croit sincère. Il me jauge néanmoins.

– Nous avons tout lieu de penser que votre fils a quitté la France quelques jours après le virement que vous lui avez fait. Les services secrets turcs nous ont signalé sa présence à Izmir il y a quinze jours. En remontant son parcours, nous avons découvert qu’il avait embarqué pour Amsterdam deux jours avant. Il y a pris un avion pour la Turquie. Arrivé à Izmir, il a pris le bus pour la frontière syrienne.

Ses mots résonnent dans ma tête comme une goutte d’eau dans une cuve en fer blanc. La calotte glaciaire se réchauffe d’un coup et je me découvre un nerf à vif, encore ankylosé par la surprise d’imaginer que le petit bonhomme goguenard dont j’ai gardé le souvenir depuis des années et des années s’est transformé en combattant de l’obscurité sans que je n’aie rien vu venir. En même temps s’entrechoquent en moi la peur qu’il ne meure, qu’il ne souffre, la stupéfaction devant sa folie, l’incompréhension, les reproches que je me fais d’avoir raté son éducation, que je lui fais de désobéir encore et toujours, de faire un mauvais usage de sa liberté, les soupçons que j’ai d’avoir été manipulé par sa mère, l’angoisse d’un je-ne-sais-quoi. Et dans ces tourments, c’est à peine si j’entends encore l’inspecteur me dire:

– Je crois que nous avons fait le tour pour aujourd’hui. En revanche, votre fils est signalé comme élément radicalisé, participant sans doute au Jihad. Je vous demande de vous tenir à notre disposition dans le prochains jours pour les besoins de l’enquête, et bien entendu de nous signaler toute information utile que vous pourriez recueillir.

Cet été, suivez mon roman: « Jihad »

Août arrive… le petit break de l’été aussi. Ce blog ne sera toutefois pas en congé total. Je compte en effet publier, par épisodes, un roman ni complètement politique, ni complètement d’actualité, qui s’appelle « Jihad ». La première livraison aura lieu lundi prochain.

J’espère que vous prendrez plaisir à lire ce petit texte qui sortira du style habituel de mes commentaires et interventions.

Pour le reste, si l’actualité le commande, je me fendrai de quelques analyses par-ci par-là.

Bonnes vacances à tous, et profitez de l’été pour reconstituer vos forces vitales! vous en aurez autant besoin que moi à la rentrée.

Les 3 dossiers chauds de la rentrée

Les vacances approchent et à peine ont-elles commencé qu’en arrière-fond, déjà, les rumeurs de ce qui fera la rentrée nous parviennent. Voici donc, en guise de petite préparation au retour, un point sur les dossiers chauds que vous retrouverez en septembre.

Le terrorisme, encore et toujours

Croisons les doigts pour qu’aucun attentat meurtrier ne survienne sur nos plages (dans le genre petit commando qui fait irruption sur les plages des Kalachnikovs à la maison et y provoque un terrible carnage) durant le mois d’août. Le pire malheureusement, même s’il n’est jamais sûr, n’est pas à exclure.

Quoi qu’il arrive, le terrorisme constitue un méchant choc exogène pour la population française. Personne ne sait encore jusqu’où ira le mal. Pour l’instant, le phénomène de représailles ethniques ne s’est pas produit, mais on peut se demander combien de temps continuera l’apparente paix civile qui règne en France.

Sur le champ proprement politique, la capacité du gouvernement à mobiliser les services publics restera sans doute l’une des principales interrogations qui secouent l’opinion et le débat public. C’est probablement sur ce terrain-là que se jouera une partie importante de la phase précédent les primaires à gauche et à droite.

L’avenir du multiculturalisme

Fortement lié au terrorisme, le multiculturalisme devrait continuer sa traversée du désert en France, entamée l’an dernier avec les attentats contre Charlie Hebdo. Le pays peut-il encore endosser une stratégie ethnique qui correspond peu à sa tradition et mène, partout dans le monde, à des échecs patents. Les violences aux États-Unis ont montré le naufrage de la discrimination positive et du patchwork ethnique. Les attentats en France soulignent les risques auxquels nous nous exposons en renonçant à une puissante politique éducative capable d’assimiler les nouveaux venus.

On peut imaginer que, dès la rentrée, la question des politiques éducatives soit posée avec d’autant plus de vigueur que la ministre alibi Vallaud-Belkacem affiche un bilan complètement nul sur le sujet.

Chômage, croissance, crise

Les derniers chiffres du chômage et de la croissance ont montré que le « ça va mieux » de François Hollande confirmait tout ce que l’on savait déjà de la profonde ignorance en économie dont cet ancien magistrat de la Cour des Comptes est porteur. En plus de 4 ans de mandat, toutes les prédictions et annonces économiques du Président ont été systématiquement désavouées par les faits. Le « ça va mieux » du 14 juillet, les promesses sur l’emploi et la croissance viennent, ces derniers jours, d’en reprendre un vilain coup sur le museau.

Le pire serait évidemment que ce ralentissement annoncé sur ce blog il y a quelques semaines ne se joigne à une déroute des marchés financiers à la rentrée. Pour le coup, la situation globale deviendrait extrêmement mauvaise.

Surveiller le pré-2017

Comme toujours à l’automne, les débats budgétaires seront à suivre. Cette année, les projets gouvernementaux mériteront un suivi à la loupe, dans la mesure où François Hollande devrait avoir la tentation de dilapider largement les fonds publics pour assurer sa réélection. Pour être à nouveau candidat, le Président aura besoin d’alliés. Voilà autant d’occasions de faire des cadeaux à des amis qui se sont parfois sentis maltraités par Manuel Valls.

Ce blog suivra avec une attention toute particulière ces évolutions et consacrera plusieurs articles à ces questions, notamment sous le prisme de la transparence du financement syndical, dont je parie qu’il sera un sujet privilégié.

D’ici là, bonnes vacances à tous.

Anonymat des terroristes et sous-entendus de BHL

Bernard-Henry Lévy a demandé à la presse, par un Tweet d’ailleurs, de maintenir l’anonymat sur les terroristes qui frappent dans nos rues. L’idée est tellement plaisante qu’elle méritait d’être discutée avec délectation dans ces colonnes.

L’anonymat du mal, un concept reproductible à l’infini

Amusons-nous d’abord de l’idée selon laquelle nommer les terroristes serait une sorte de publicité qui leur serait faite, une forme de prosélytisme qui susciterait des vocations. Voilà une belle croyance qui plonge dans je ne sais plus quelle superstition religieuse selon laquelle il ne faut pas nommer le Malin, le Diable, sans quoi on risque de le réveiller. On se demande si un « intellectuwweeellll » comme BHL croit vraiment à ce qu’il dit.

On notera avec amusement les multiples utilisations possibles du même concept. Par exemple, pour ne pas susciter de vocations antisémites, il suffit de ne plus prononcer le nom d’Adolf Hitler, ou de Mengele, et le tour est joué: on fait disparaître la fascination pour Auschwitz.

En revanche, on aura quelques problèmes à gérer pour les cas litigieux. Le tueur fou de Munich, il y a dix jours, par exemple, était-il d’extrême droite (et on peut citer son nom sans crainte), ou islamiste (auquel cas il faut garder l’anonymat)? Quel délice que de pratiquer la censure: elle permet des jeux intellectuels infinis.

Les sous-entendus de BHL

On voit bien que le propos ne tient pas, parce qu’il est avancé pour une autre raison que celle affichée par son auteur.

C’est évidemment un secret de Polichinelle que de pointer l’extraordinaire homogénéité ethnique des terroristes: en France, ils sont tous issus de la communauté maghrébine. Celle dont une partie aime à nous accuser de tous les maux et qui nous a surnommés « Kouffars », les mécréants.

Personne ne soupçonnera BHL de sympathie particulière pour cette communauté, et son propos n’est certainement pas de la protéger. Mais BHL a bien compris l’effet boomerang du terrorisme, et il craint le pire: lui qui a soutenu becs et ongles la déstabilisation de Bachar El-Assad en Syrie, et qui a prôné le soutien aux mouvements islamistes qui tuent aujourd’hui nos enfants et nos prêtres, sait qu’il sera tôt ou tard convoqué par le tribunal de l’histoire pour son odieuse trahison.

Car n’oublions pas qu’il fait partie de ceux qui ont prôné le désordre en Libye et en Syrie, ce désordre dont nous subissons aujourd’hui le contre-coup. Alors, encore un instant Monsieur le bourreau, ne dites pas qu’Hitler s’appelait Hitler, et le procès de Nuremberg sera retardé. Et peut-être même annulé. Ne dites pas qu’Abdelkarim s’appelait Abdelkarim et vous oublierez le lien direct entre le coup d’Etat raté en Syrie, la guerre civile que les amis américains de BHL y ont organisée, et l’armement des islamistes sunnites qui en fut le versant le moins avouable, et le plus tragique aujourd’hui.

BHL veut détourner l’attention

Au-delà de cette prudence égotiste, traditionnelle chez un homme qui se regarde au périscope dans son miroir, tant il surévalue sa taille réelle, BHL a un intérêt objectif à éteindre dans l’esprit des citoyens tout lien de causalité entre le conflit en Syrie et le terrorisme en Europe.

À chaque attentat, les services secrets français ont en effet tendance à expliquer que l’événement était inévitable et commis par des tueurs solitaires. Puis, de fil en aiguille, on apprend que les tueurs solitaires, présentés comme dépressifs et paumés, préméditaient leur acte de longue date et bénéficiaient de puissantes complicités.

Pour l’instant, personne n’a poussé l’investigation plus loin, mais nous ne tarderons pas à comprendre que ces puissantes complicités sont beaucoup plus structurées que nous le croyons. Ici, c’est Coulibaly qui vend sa voiture à un Kosovar installé à Charleroi. Là, c’est Mohamed Lahouaiej-Bouhlel qui est épaulé par des bandits albanais. Progressivement, nous devrons bien avouer que, comme tous les attentats commis sur le sol français depuis les années 80 par des musulmans, ceux qui passent à l’acte sont des instruments entre les mains de services étrangers qui agissent plus ou moins directement sous étiquette terroriste et qu’ils bénéficient d’un réseau perfectionné pour mener à bien leurs forfaits.

BHL et l’Iran

Que le terrorisme soit une façon de faire de la diplomatie par d’autres moyens, BHL ne le nie pas lorsqu’il s’agit de l’Iran et du Hezbollah. Voici d’ailleurs le tweet qu’il avait rédigé l’an dernier:

Pourquoi ce raisonnement, lorsqu’il touche l’Iran, est-il couramment autorisé en Europe, alors qu’il est banni lorsqu’il touche l’Arabie Saoudite et la Turquie? Pourtant, les preuves ne manquent pas d’une étroite imbrication entre les intérêts saoudiens, les intérêts turcs et les intérêts de Daesh.

Il y a bien sûr, quand on s’appelle Bernard-Henry Lévy, de solides raisons pour s’indigner du soutien accordé par l’Iran au Hezbollah, et de tout aussi solides raisons de vouloir faire taire coûte-que-coûte les petites voix qui affirment que le terrorisme de Daesh est trop structuré, trop pérenne, trop agile, pour ne pas bénéficier d’une ossature fabriquée dans un ou plusieurs Etats au sens propre.

Et on comprend bien que dissimuler les noms à consonance maghrébine portés par les terroristes permet d’éloigner un peu plus le moment où nous avouerons que Daesh est le bras armé d’Etats qui veulent nous déstabiliser.

Comment la presse se suicide

Que BHL mène sa guerre est une chose. Qu’une partie de la presse subventionnée soit prête à participer à sa croisade en est une autre. Cette presse moribonde ne survit déjà plus que par l’argent du contribuable. Celui-ci n’a plus guère de doute sur la corruption qui frappe, à des degrés divers, les journalistes détenteurs d’une carte de presse attribuée par le syndicat bidon de la profession.

Que cette presse mène désormais une croisade ne peut que précipiter un peu plus sa suffocation. Vous avez raison! censurez l’information! les réseaux sociaux vous achèveront car eux, ils ne sont pas inféodés à des hurluberlus.

Ces anciens trotskistes qui naufragent le PS et la France

Dans la compréhension du naufrage socialiste auquel nous assistons dans les grandes largeurs et, au-delà, du naufrage français dans son ensemble, un élément est trop peu souligné: la prise de contrôle du parti par un groupe de trotskistes dont l’influence est proche du cataclysme. Un petit décodage est indispensable pour mettre en lumière comment l’intérêt général est aujourd’hui mis en danger par un système de connivences où le calcul à la petite semaine tient lieu de vision pour le pays.

Jean-Christophe Cambadélis, le plus vieux

Né en 1951, Jean-Christophe Cambadélis a l’un des parcours les plus atypiques des trotskistes dominants au sein du Parti Socialiste, dont il est aussi le plus ancien aujourd’hui. S’il est le plus vieux, sa notoriété au sein de l’OCI ne se développe pas avant 1975, après une longue grève à Villetaneuse, qu’il a animée.

Le mouvement lambertiste est fondé par Pierre Boussel, alias Lambert, en 1953 sous le nom d’Organisation Communiste Internationaliste (OCI). Ce mouvement trotskiste défend des positions historiques comme la distinction structurelle entre parti et syndicat (qui explique les approches de la loi Travail par ses membres passés depuis au Parti Socialiste), ou un internationalisme antimilitariste qui porte en germe le multiculturalisme actuel.

À partir des années 70, il est chargé de réunifier l’UNEF et de mener une stratégie d’entrisme au sein du Parti Socialiste, qu’il rejoint en 1986 avec 400 autres militants trotskistes. Il est élu député en 1988. Son bilan, en tant que parlementaire, est inexistant.

Jean-Marie Le Guen, l’historique

Le Guen est né en 1953. Il fréquente Boussel, alias Lambert, dans les années 70, mais aussi Cambadélis. Il est officiellement médecin, mais il est absorbé par ses occupations politiques, comme son ami Jean-Loup Salzmann, devenu par la suite président de l’université de Saint-Denis, où il s’appuie sur le communautarisme pour être élu.

En 1980, il devient vice-président de la MNEF, dont il sera salarié de 1982 à 1997. Il est aussi leader du Mouvement des Jeunes Socialistes et de l’UNEF-ID. Il partage une spécialité avec Cambadélis: le verrouillage des organisations. Un sport de haut vol dans le monde trotskiste.

Julien Dray, le minoritaire

Né en 1955, Dray n’est pas lambertiste. Il se murmure qu’il a bien essayé, mais que cela n’a jamais marché. Il préfère militer à la Ligue Communiste, puis à la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), qui préfigure l’actuel Nouveau Parti Anti-Capitaliste. Il est l’un des responsables du Mouvement d’Action Syndicale, le MAS, qui participe, à titre minoritaire, à la création de l’UNEF-ID en 1980.

Il y fréquente Jean-Marie Le Guen et Jean-Christophe Cambadélis.

En 1981, il est exclu de la LCR et rejoint le Parti Socialiste après, paraît-il, avoir tenté de prendre la présidence de l’UNEF-ID en échange de son ralliement à l’OCI.

Les deux points communs de la bande des trois

Quelles sont alors les principales caractéristiques de cette bande des trois? Dès cette époque, les qualités qu’on leur connaît aujourd’hui sont révélées.

Premièrement, ce sont des professionnels des appareils politiques. Ils sont capables de prendre possession d’un parti, d’une salle, d’une réunion. Cette faculté leur est pour ainsi dire naturelle.

Deuxièmement, ils sont marqués par un formidable opportunisme politique, où la vision marxiste-léniniste est un emballage au service d’un calcul tactique permanent. Leur pensée est celle de la prise de pouvoir, sans forcément savoir ce qu’il faut en faire une fois qu’on y est.

Pourquoi sont-ils si puissants au sein du PS aujourd’hui?

La bonne étoile de la bande des trois (tous marqués, au demeurant, par des affaires judiciaires portant sur leur enrichissement personnel) est intimement liée à la disparition des militants au sein du PS. Le Parti Socialiste a besoin d’organisateurs, de gestionnaires politiques, c’est-à-dire de personnalités capables de remplir une salle, d’organiser un mouvement, de conduire une campagne électorale.

Les anciens trotskistes ont appris tout cela à l’OCI, à l’UNEF-ID ou à la MNEF. Ce sont des qualités indispensables pour cacher la misère dans un parti sinistré.

Pourquoi Hollande et Valls ont-ils besoin d’eux?

La principale qualité de la bande des trois tient à leur capacité à verrouiller une organisation. Or le PS, même s’il ne compte plus beaucoup de militants, reste truffé d’ennemis remuants. Les Frondeurs en sont la caricature. En plaçant Le Guen aux relations parlementaires et Cambadélis à la tête du parti, le duo de l’exécutif met le parti et les parlementaires sous surveillance et sous contrôle.

Cambadélis et Le Guen, qui ont appris à faire le coup de poing à l’OCI, savent se faire respecter des « petits ».

Que perdent Hollande et Valls avec eux?

Cambadélis et Le Guen fonctionnent à l’ancienne, ce qui veut dire plusieurs choses.

Premièrement, en bons marxistes-trotskistes, leur approche de toute réalité tangible est fondée sur un rapport de force. Les ruées récurrentes au sein du groupe socialiste à l’Assemblée en sont la conséquence la plus visible. Le recours au 49-3 sur la loi Travail aussi.

Deuxièmement, les trois compères ont un réflexe politique tragique: réserver le pouvoir à une élite éclairée et toute-puissante, fermée à toute contradiction. Cette rupture s’est encore sentie dans l’incapacité de l’exécutif à comprendre l’attente d’un signe ou d’une inflexion sur la question du terrorisme.

Troisièmement, ce sont de redoutables opportunistes. L’image qu’ils donnent de la politique est cataclysmique. Qui plus estn elle déteint sur l’ensemble du parti.

Que perd le pays avec eux?

Tout!

Dans la crise du « Vivre Ensemble » que nous traversons, les trotskistes du PS sont, avec Claude Bartolone, sont qui ont électoralement le plus à perdre si le multiculturalisme devait être jeté aux orties. Ils utilisent donc leur pouvoir pour bloquer toute remise en cause des doctrines lénifiantes dont les dérives terroristes illustrent la toxicité.

François Hollande a besoin d’eux pour 2017, mais ils contribueront à le plomber méchamment. Rappelons qu’en 2010, tout ce petit monde soutenait… Dominique Strauss-Khan. Looseurs jusqu’au bout!

Saint-Etienne-du-Rouvray: les circonstances troublantes de l’attentat

Après l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, il faut bien finir par crever l’abcès sur les soutiens étrangers dont les terroristes qui agissent en France bénéficient. Ces questions sont totalement occultées aujourd’hui, alors qu’elles ont toujours semblées naturelles par le passé.

Ainsi, durant les années 95-96, les attentats qui ont frappé Paris ont été attribués, en leur temps, au GIA, le groupe islamiste algérien. Inversement, l’attentat de Karachi de 2002 fut attribué à des islamistes puis à un règlement de comptes liés à des financements électoraux français.

On le voit, l’accusation de complotisme est assez récente pour tout ce qui touche à l’origine des attentats. Il n’y a pas si longtemps, il semblait naturel à tous (y compris à Bernard Cazeneuve, président de la commission parlementaire sur Karachi), d’incriminer des déterminants extérieurs aux terroristes pour expliquer le passage à l’acte. Il est assez regrettable que la liberté d’investigation cède peu à peu le pas à des doctrines figées.

Saint-Etienne-du-Rouvray et la Turquie

Comme l’a déjà expliqué le procureur de la République, François Molins, l’un des deux terroristes, Adel Kermiche, n’était pas un inconnu des services de police. En fait quelques semaines après l’attentat de Charlie Hebdo, il avait décidé de rejoindre la Syrie pour y mener le Jihad.

Selon le Wall Street Journal, c’est début 2015 que la religion a commencé à l’obséder. Le 23 mars, il a disparu et sa famille a donné l’alerte. Il a été arrêté en Allemagne, alors qu’il cherchait à rejoindre la Syrie avec la carte d’identité de son frère. Il est alors placé sous contrôle judiciaire en France.

Le 13 mai 2015, il parvient néanmoins à s’enfuir, mais il est arrêté en Turquie parce que la France émet un mandat d’arrêt international contre lui. Il est alors refoulé vers Genève, d’où il a embarqué, puis est rendu à la France, qui l’emprisonne quelques mois.

Autrement dit, et une fois de plus dans les affaires récentes de terrorisme, la Turquie a joué un rôle essentiel de tampon, ou de bouclier, dans les relations avec Daesh.

La Turquie et les candidats au Jihad

Ce qui frappe, dans de nombreux dossiers terroristes, c’est le rôle de la police turque dans la régulation du trafic entre la Syrie et l’Europe. Ce rôle est bien connu pour les réfugiés. Il éveille moins l’attention dans les allers-et-venues des terroristes. Pourtant, il soulève quelques questions.

La police turque ne ménage en effet ni son temps ni sa peine dans le contrôle de ses frontières, qui sont moins poreuses qu’on ne le croit. Elle a même adapté ses méthodes, avec le temps, pour identifier les candidats potentiels au Jihad qui arrivent sur son sol.

Les aéroports turcs disposent désormais de cellules qui examinent les passagers à l’arrivée. Cette innovation est consécutive aux attentats de janvier 2015 en France. On peut donc penser qu’un grand nombre de jihadistes sont au moins identifiés depuis cette date lorsqu’ils sortent de l’avion, à défaut d’être tous arrêtés.

Les polices européennes et la police turque

Au fil des dossiers, il reste en tout cas marquant de voir qu’un grand nombre d’arrestations ont lieu à l’arrivée en Turquie grâce aux signalements des polices européennes.

Par exemple, en septembre 2014, c’est la police française qui demande à la police turque d’arrêter à Istanbul Mourad Fares. Ce recruteur français pour le compte de Daesh avait quitté la Syrie et voulait rentrer en France. C’est en demandant curieusement un laissez-passer consulaire à Istanbul qu’il est repéré et que son arrestation est demandée.

L’histoire des arrestations de jihadistes européens en Turquie est pleine de ces signalements policiers européens à la Turquie.

Y a-t-il ou non complaisance de tout ou partie de la police turque?

Le cas de Mourad Fares est intéressant parce qu’il constitue l’un de ces cas limite où le filtre policier turc semble à géométrie variable.

Dans le cas de Mourad Fares, si la police française n’avait pas demandé son interception, l’intéressé aurait pu franchir la frontière turque comme une passoire. C’est d’ailleurs ce qu’il avait fait en passant de Syrie en Turquie.

Dans d’autres cas, la police turque paraît beaucoup plus réactive. Par exemple, le 12 novembre 2015 (veille du funeste Bataclan), la presse française révélait que la police turque avait arrêté, à Izmir, un djihadiste français, Mehdibend Saïd, retour de Syrie et soupçonné de vouloir commettre un attentat sur le sol turc.

Tout laisse à penser que ce terroriste potentiel connaissait ceux ou une partie de ceux qui ont commis les attentats de Paris. Et soudain on se demande pourquoi l’un fut arrêté et pas les autres. Parce qu’il voulait attaquer le sol turc alors que les autres visaient le sol européen?

On voit bien où mène cette pelote de questions… à examiner précisément le degré d’infiltration de Daesh par les services turcs.

Quand la gendarmerie turque accuse les services secrets d’Erdogan

Tout ceci nous ramène à cette troublante affaire révélée par l’agence Reuters, bastion bien connu du complotisme international, sur les dissensions au sein des services turcs.

En mai 2015, des officiers turcs de gendarmerie sont traduits en justice pour avoir dénoncé un étrange trafic. Ils affirment en effet avoir découvert un trafic d’armes organisés par les services secrets turcs au bénéfice de l’opposition syrienne. Voici le texte intégral de la dépêche en anglais.

Turkey’s state intelligence agency helped deliver arms to parts of Syria under Islamist rebel control during late 2013 and early 2014, according to a prosecutor and court testimony from gendarmerie officers seen by Reuters.

The witness testimony contradicts Turkey’s denials that it sent arms to Syrian rebels and, by extension, contributed to the rise of Islamic State, now a major concern for the NATO member.

Syria and some of Turkey’s Western allies say Turkey, in its haste to see President Bashar al-Assad toppled, let fighters and arms over the border, some of whom went on to join the Islamic State militant group which has carved a self-declared caliphate out of parts of Syria and Iraq.

Ankara has denied arming Syria’s rebels or assisting hardline Islamists. Diplomats and Turkish officials say it has in recent months imposed tighter controls on its borders.

Testimony from gendarmerie officers in court documents reviewed by Reuters allege that rocket parts, ammunition and semi-finished mortar shells were carried in trucks accompanied by state intelligence agency (MIT) officials more than a year ago to parts of Syria under Islamist control.

Four trucks were searched in the southern province of Adana in raids by police and gendarmerie, one in November 2013 and the three others in January 2014, on the orders of prosecutors acting on tip-offs that they were carrying weapons, according to testimony from the prosecutors, who now themselves face trial.

While the first truck was seized, the three others were allowed to continue their journey after MIT officials accompanying the cargo threatened police and physically resisted the search, according to the testimony and prosecutor’s report.

President Tayyip Erdogan has said the three trucks stopped on Jan. 19 belonged to MIT and were carrying aid.

« Our investigation has shown that some state officials have helped these people deliver the shipments, » prosecutor Ozcan Sisman, who ordered the search of the first truck on Nov. 7 2013 after a tip-off that it was carrying weapons illegally, told Reuters in a interview on May 4 in Adana.

Both Sisman and Aziz Takci, another Adana prosecutor who ordered three trucks to be searched on Jan. 19 2014, have since been detained on the orders of state prosecutors and face provisional charges, pending a full indictment, of carrying out an illegal search.

The request for Sisman’s arrest, issued by the Supreme Board of Judges and Prosecutors (HSYK) and also seen by Reuters, accuses him of revealing state secrets and tarnishing the government by portraying it as aiding terrorist groups.

Sisman and Takci deny the charges.

« It is not possible to explain this process, which has become a total massacre of the law, » Alp Deger Tanriverdi, a lawyer representing both Takci and Sisman, told Reuters.

« Something that is a crime cannot possibly be a state secret. »

More than 30 gendarmerie officers involved in the Jan. 1 attempted search and the events of Jan. 19 also face charges such as military espionage and attempting to overthrow the government, according to an April 2015 Istanbul court document.

An official in Erdogan’s office said Erdogan had made his position clear on the issue. Several government officials contacted by Reuters declined to comment further. MIT officials could not immediately be reached.

« I want to reiterate our official line here, which has been stated over and over again ever since this crisis started by our prime minister, president and foreign minister, that Turkey has never sent weapons to any group in Syria, » Erdogan’s spokesman Ibrahim Kalin said on Wednesday at an event in Washington.

Erdogan has said prosecutors had no authority to search MIT vehicles and were part of what he calls a « parallel state » run by his political enemies and bent on discrediting the government.

« Who were those who tried to stop MIT trucks in Adana while we were trying to send humanitarian aid to Turkmens?, » Erdogan said in a television interview last August.

« Parallel judiciary and parallel security … The prosecutor hops onto the truck and carries out a search. You can’t search an MIT truck, you have no authority. »

‘TARNISHING THE GOVERNMENT’

One of the truck drivers, Murat Kislakci, was quoted as saying the cargo he carried on Jan. 19 was loaded from a foreign plane at Ankara airport and that he had carried similar shipments before. Reuters was unable to contact Kislakci.

Witness testimony seen by Reuters from a gendarme involved in a Jan. 1, 2014 attempt to search another truck said MIT officials had talked about weapons shipments to Syrian rebels from depots on the border. Reuters was unable to confirm this.

At the time of the searches, the Syrian side of the border in Hatay province, which neighbors Adana, was controlled by hardline Islamist rebel group Ahrar al-Sham.

The Salafist group included commanders such as Abu Khaled al-Soury, also known as Abu Omair al-Shamy, who fought alongside al Qaeda founder Osama bin Laden and was close to its current chief Ayman al-Zawahiri. Al-Soury was killed in by a suicide attack in Syrian city of Aleppo in February 2014.

A court ruling calling for the arrest of three people in connection with the truck stopped in November 2013 said it was loaded with metal pipes manufactured in the Turkish city of Konya which were identified as semi-finished parts of mortars.

The document also cites truck driver Lutfi Karakaya as saying he had twice carried the same shipment and delivered it to a field around 200 meters beyond a military outpost in Reyhanli, a stone’s throw from Syria.

The court order for Karakaya’s arrest, seen by Reuters, cited a police investigation which said that the weapons parts seized that day were destined for « a camp used by the al Qaeda terrorist organization on the Syrian border ».

Reuters was unable to interview Karakaya or to independently confirm the final intended destination of the cargo.

Sisman said it was a tip-off from the police that prompted him to order the thwarted search on Jan. 1, 2014.

« I did not want to prevent its passage if it belonged to MIT and carried aid but we had a tip off saying this truck was carrying weapons. We were obliged to investigate, » he said.

(Additional reporting by Ercan Gurses in Ankara; Editing by Nick Tattersall and Anna Willard)

Il ressort de tout cela que le paysage policier en Turquie est loin d’être monolithique. Selon toute vraisemblance, il existe (ou existait) une tension forte entre la gendarmerie « laïque » hostile aux mouvements islamistes en Syrie, et les services secrets proches du pouvoir, enclins à les soutenir.

Dans cette proximité d’une partie au moins du renseignement turc avec la mouvance islamiste, comment ne pas imaginer qu’il existe une multitude de passerelles, de complicités, de services mutuels rendus?

Une indispensable clarification

Tôt ou tard, on le sait tous, il faudra bien mettre sur la table la question du rôle joué par les services turcs dans l’émergence d’un terrorisme organisé et structuré en Europe. Il est troublant de voir que la vague d’attentats à laquelle nous assistons survient un an après la crise des réfugiés. Il est tout aussi troublant de voir que les enquêtes montrent très vite que les terroristes qui frappent sont entourés par une nébuleuse excentrique et trouble, dont les dernières ondes ramènent tôt ou tard à la Turquie.

Cela ne signifie pas qu’il existe un dessein officiel, ni des circuits simples de commandements. En revanche, on ne peut ignorer que, dans le réveil qui se confirme depuis la révolution iranienne, d’une conception islamique du monde, le terrorisme ne semble plus un levier normal pour le monde chiite (comme ce put être le cas à une époque), mais semble l’être devenu pour le monde sunnite.

Et dans ce monde-là, on ne peut ignorer l’ambition exprimée par la Turquie de devenir une puissance régionale majeure.

 

L’étatisation de la médecine: un mal français

L’étatisation de la médecine, telle qu’elle est pratiquée en France, constitue une bonne illustration de l’absurdité du monopole de la sécurité sociale. Les négociations qui se terminent aujourd’hui entre syndicats de médecins et assurance maladie soulignent une nouvelle fois les dysfonctionnements de cette forme dégradée de protection sociale appelée régime unique (et monopolistique).

Un système de prix réglementé

C’est l’histoire d’un serpent qui se mord la queue. La sécurité sociale est monopolistique, donc elle fixe des tarifs obligatoires pour les prestations qu’elle rembourse. Et comme les médecins acceptent ce monopole sans broncher, ils acceptent aussi la fixation de leurs tarifs par la sécurité sociale.

Historiquement, la médecine française glisse chaque année un peu plus sur la pente dangereuse de la fonctionnarisation. Le phénomène est antérieurement dû au monopole de la sécurité sociale, qui ressemble, sur ce point, au National Health Service britannique.

La naissance d’un régime unique d’assurance maladie, en 1945, s’est immédiatement accompagnée d’un tarif opposable sur la base duquel la sécurité sociale fondait ses remboursements médicaux. Peu à peu, ce tarif unique pour rembourser est devenu « dépassement d’honoraire ». Le glissement sémantique est important: il montre que peu à peu la sécurité sociale a considéré que sa base de remboursement devenait une obligation collective. Un décret de 1960 pose le premier encadrement de ces dépassements. Les tarifs médicaux deviennent alors plafonnés par arrêté ministériel. La loi Teulade de 1993 invente les « objectifs conventionnels », suivie de l’ordonnance Juppé qui modifie les sanctions applicables en cas de dérapage des objectifs de dépense.

Entre les deux systèmes, toutefois, existe deux différences importantes: l’un est financé par l’impôt, alors que le système français est encore largement financé par des cotisations. L’un a introduit des mécanismes de concurrence quand l’autre les bannit de plus en plus.

Naissance de la corporation des médecins

Perdus dans le dédale d’une machine bureaucratique qui s’est mise en route (et qui carbure au diesel, d’où des évolutions lentes, insensibles, mais très polluantes), les médecins n’ont pas forcément eu clairement conscience tout de suite de la seringue dans laquelle ils étaient entrés. La logique de l’Etat était, dans cette affaire, implacable, pourtant. On impose un monopole de financement des soins. On crée des tarifs opposables, qui peu à peu ont force de loi. Puis on écrète progressivement les têtes qui dépassent. Et surtout on crée la comitologie qui va bien pour gérer un système devenu un simple appendice de la direction de la sécurité sociale, au ministère de la Santé.

Cette comitologie est bien connue: elle repose sur des syndicats de médecins plus ou moins stipendiés par le gouvernement. Leur mission est simple: garder le camp et y faire régner l’ordre à la place des gardiens officiels. Et c’est ainsi que la sécurité sociale a fait rentrer au chausse-pieds des médecins qui n’ont plus de libéraux que le nom dans des corporations d’Ancien Régime, qui sont aussi ses troupes supplétives.

Corporation des médecins ou des marchands de tapis?

Pour illustrer le tragi-comique de cette situation, on mentionnera seulement que les syndicats de médecins se livrent aujourd’hui à un exercice digne d’une médina de la province tunisienne. Alors que l’assurance-maladie propose une revalorisation des consultations généralistes à 25 euros en deux tranches, les syndicats de médecins négocient âprement la revalorisation en une tranche.

Les syndicats de médecins se livrent à des guerres picrocholines pour obtenir les meilleurs scores aux élections. On s’intéressera tout particulièrement à la CSMF et à MG, qui rivalisent d’ingéniosité pour capter des voix aux élections.

Sur le fond, il est assez ahurissant de voir comment la bureaucratie issue des cogitations du gouvernement profond en 1945, est parvenue à embrigader dans une servitude presque totalement volontaire toute une profession dont la vocation est la recherche et le service aux patients.

Pourrait-on faire autrement?

Si l’on admet l’hypothèse que l’accès de tous aux soins utiles et de qualité est un objectif collectif à poursuivre, il faut évidemment se demander comment nous pourrions parfaire notre organisation pour en optimiser la performance. Le système actuel poursuit en effet un objectif d’accès de tous aux soins, mais il ne privilégie ni les soins utiles (l’hypocondriaque dépendant de prescriptions quotidiennes payant le même prix que le patient responsable), ni les soins de qualité (notamment en sclérosant la médecine de ville par des rigidités qui désincitent à la qualité). Il faut donc le corriger.

Il serait trop long ici de décrire par le menu à quoi ressemblerait la médecine de ville sans monopole de la sécurité sociale. En revanche, trois pistes peuvent être posées.

Premièrement, la fin du monopole de la sécurité sociale permettrait de différencier les tarifs de consultation, et donc de redonner des marges de manoeuvre aux médecins de ville. Ces différences de tarifs pourraient être optimisées par la mise en place de contrats libres d’assurance santé qui permettraient à chaque patient de choisir la formule qui lui convient le mieux. Ce système pourrait être financé en tout ou partie par le revenu universel.

Deuxièmement, la fin du monopole doit favoriser une meilleure répartition des médecins en France en luttant contre les déserts médicaux. Pour ce faire, les médecins pourraient entrer dans des négociations individuelles avec des assureurs pour obtenir des compensations intelligentes à leur installation dans des déserts médicaux.

Troisièmement, la fin du monopole doit s’accompagner d’une réintermédiation entre les patients et les médecins. Aujourd’hui, la sécurité sociale maintient la fiction d’une parfaite interchangeabilité des médecins entre eux. La transparence sur les données de santé permettrait de sortir de ce mythe.

 

Et maintenant, pariez sur la chute du régime

Terrorisme, chômage, mal governo, réaction nobiliaire: pariez dès maintenant sur la chute du régime. Voici pourquoi!

Face aux risques systémiques, une sévère réaction nobiliaire

Depuis plusieurs années, la réaction nobiliaire se durcit. Si elles étaient rationnelles, les élites qui composent le gouvernement profond devraient se renouveler et « faire bouger les lignes ». Dans la pratique, elles font tout le contraire.

D’une part, elles se cramponnent à de vieilles recettes qui ne marchent pas. Elles veulent plus d’Europe quand l’Europe se délite. Elles veulent plus d’aristocratie quand le peuple demande du gouvernement direct. Elles veulent moins de transparence quand l’opacité est devenue insupportable. Elles veulent plus de contrôle quand la société civile demande des libertés.

La réaction nobiliaire est considérée comme l’une des causes de la Révolution Française en 1789. Elle s’est notamment exprimée par la réforme de Saint-Germain, en 1775, qui a limité aux nobles les plus anciens l’accès aux corps d’officiers dans l’armée. D’une manière générale, elle a visé à réduire l’assiette du pouvoir autour de l’aristocratie traditionnelle.

Pire, elles restent figées dans l’éloge d’un multiculturalisme débridé quand celui-ci est plein naufrage.

D’autre part, elles tendent à criminaliser l’opposition à leur règne sans partage. Les législations sur les lanceurs d’alerte ou encore les projets du Sénat sur la liberté de la presse en donnent une bonne illustration. Mais les propos de Jean-Marie Le Guen sur la critique de l’Etat et la démocratie les corroborent.

Le système de gouvernance est à bout de souffle

La réaction nobiliaire, qui consiste à se cramponner à son pouvoir et à maintenir coûte-que-coûte un cadre ancien de fonctionnement, atteint désormais ses limites.

C’est par exemple vrai sur le terrorisme où la logique archaïque des hauts fonctionnaires rend la machine étatique et policière incapable de s’adapter aux menaces nouvelles. Face aux gros bataillons de notre bureaucratie, l’agilité des petites unités de Daesh, dont certaines sont faites de francs-tireurs, fait merveille.

Pour la contrer, il faudra savoir sortir du cadre classique et réinventer un modèle administratif, ce que l’Etat est incapable de faire en l’état actuel du régime.

C’est par exemple vrai sur l’emploi, où le gouvernement est prisonnier de cette forme moderne de corporations qu’on appelle les branches professionnelles. Faute de pouvoir rompre avec cette forme ancienne, les politiques de lutte contre le chômage sont condamnées à échouer.

Tant que le régime vivra sa réaction nobiliaire, il sera paralysé.

La riposte ne peut pas venir du régime lui-même

La réaction nobiliaire est condamnée à une mort brutale, pour une raison structurelle.

Il faudrait en effet un immense chambardement pour redresser la barre du pays. L’immensité de la tâche s’explique par des motifs profonds.

La réaction nobiliaire se traduit par une politisation structurelle de la haute fonction publique. Celle-ci a peu à peu sélectionné ses membres sur des critères de docilité et de conservatisme. Tous les éléments capables de redonner vie au système et d’apporter des solutions hétérodoxes aux difficultés structurelles ont été éliminés des rouages de responsabilité.

Cette situation de dégénérescence progressive (et accélérée depuis 2012 par la promotion systématique de thuriféraires sans imagination) produit des effets létaux sur la machine étatique. Celle-ci se condamne à empiler de mauvaises solutions, mal mises en application, et à accroître sans cesse la dégradation de ses performances.

Parallèlement, la relève est consciencieusement, méticuleusement, étouffée dans l’oeuf.

Une crise de régime devient de plus en plus probable

C’est un euphémisme d’évoquer le discrédit de la classe politique dans l’opinion publique. En même temps, la particratie rend toute rupture impossible. On l’a vu avec les investitures des Républicains, qui ont très fidèlement reconduit les sortants pour 2017.

Face aux nouvelles règles du jeu (charriées par la révolution numérique) et face aux nouvelles menaces (dont l’affirmation d’un projet politique musulman accompagné d’un bras armé appelé terrorisme), le régime se retrouve donc sans capacité crédible à riposter.

Tout porte à croire que, dans les deux ans, la France connaîtra une crise de régime…