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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

L’INSEE chiffre le mensonge de la décentralisation

L’étude (très attendue) de l’INSEE sur les PIB régionaux et leur évolution depuis 1990 a très largement été lue à partir de la question: quelles sont les régions qui ont le plus souffert durant le quart de siècle qui vient de s’écouler (le Nord et la Lorraine), et quelles sont les régions qui ont le plus profité de la situation (la Corse, les DOM-TOM et le Sud-Ouest). Cette lecture est tentante, mais elle passe à côté de la question fondamentale: la décentralisation dont les bases furent achevées en 1986 a-t-elle atteint ses objectifs?

L’INSEE et le naufrage de la décentralisation

En relisant l’étude (encore une fois sans accès aux chiffres bruts, c’est agaçant cette résistance permanente de l’INSEE à l’ouverture des données), les réponses à la question paraissent redoutables.

Je propose ici le classement des régions par PIB en 1990:

 

Source: Eric Verhaeghe, d'après l'INSEE
Source: Eric Verhaeghe, d’après l’INSEE

Comme on le voit, l’Ile-de-France produit en 1990 un PIB équivalent au double de ceux de la Bretagne, des Hauts-de-France ou de la Corse. Il est supérieur de plus de 50% à ceux des régions lyonnaises ou Côte d’Azur.

Ajoutons qu’en 1990, le PIB régional moyen en France est de 18.181 euros… aucune région autre que l’Ile-de-France ne le dépasse.

Avec la décentralisation, Paris a creusé l’écart avec les régions

La même analyse donne les résultats suivants en 2013:

 

Source: Eric Verhaeghe d'après l'INSEE
Source: Eric Verhaeghe d’après l’INSEE

Premier constat: l’ordre de tête dans le classement est exactement le même! En bas de classement, la Corse a échappé, grâce à la décentralisation, au statut de dernier PIB régional de France (qui revient désormais à la Guyane), et la Bretagne n’est plus avant-dernière. Le Nord-Picardie reste lanterne rouge des régions métropolitaines.

Surtout, un seul terrible constat est à dresser. Si Lyon et Marseille ont très faiblement réduit leur écart par rapport à Paris, toutes les autres régions ont entamé un mouvement de décrochage. Alors qu’en 1990 la moyenne des PIB régionaux représentait 65% du PIB parisien, elle est passée à 32.000 euros en 2013, soit à peine 60% du PIB parisien.

Autrement dit, la décentralisation, loin de rééquilibrer le développement français, a permis à Paris d’améliorer son différentiel par rapport au reste de la France, Marseille et Lyon exceptés. La décentralisation, avec son cortège de créations interminables de postes de fonctionnaires territoriaux et de mille-feuilles administratifs, a appauvri les régions françaises au lieu de les enrichir.

Complémentaire santé: économistes atterrés ou atterrants?

Dans une note lapidaire publiée notamment par Mediapart, des économistes atterrés livrent des considérations atterrantes sur la généralisation de la complémentaire santé, dont la conclusion est simple: il faut instaurer un remboursement des dépenses de santé à 100% et supprimer les complémentaires!

 

Une absence complète d’analyse scientifique

Si chacun comprend bien la visée idéologique des auteurs de la note, issus d’un « laboratoire » universitaire, l’absence complète de sérieux scientifique dans la démarche laisse pantois. La note constate en effet une évidence: la généralisation de la complémentaire santé ne vient pas à bout de tous les cas d’assurés sociaux non-couverts par une complémentaire santé. Par une pirouette étonnante, les auteurs affirment sans le moindre élément de preuve que la situation de ces derniers va se détériorer du fait de la généralisation.

De façon encore plus stupéfiante, les auteurs affirment sans un seul élément d’expérience concret que le libre choix de l’assureur par les entreprises, après la suppression des désignations, renchérit les prix au lieu de les modérer. C’est bien connu! Plus un marché est concurrentiel, plus les tarifs sont élevés.

On ne s’étonnera d’ailleurs pas de voir les auteurs n’apporter aucun élément de preuve à cette assertion grotesque, puisqu’elle est contraire à la réalité. Depuis l’été 2014, en effet, la concurrence a permis de stabiliser les tarifs conventionnels. En revanche, il est beaucoup plus confortable d’affirmer le contraire pour des raisons purement idéologiques, et de nourrir ainsi la doctrine du « 100% Sécu ».

Une offensive idéologique en bonne et due forme

Cette note, qui illustre une fois de plus le peu de sérieux universitaire français, participe à l’offensive idéologique sur le retour des désignations, pourtant jugées contraires à la liberté d’entreprendre par le Conseil Constitutionnel. Rappelons que ce retour n’est certainement pas motivé par des considérations d’intérêt général, mais vise essentiellement à préserver le financement occulte des organisations syndicales sur le dos des salariés.

Les amateurs de « guerre idéologique » regarderont la méthode avec amusement. Les Économistes Atterrés, qui ne cachent pas leur volonté de peser dans une lutte très politique contre « l’orthodoxie néo-libérale » dévoilent ici le vrai visage de leur combat: se mettre au service des intérêts particuliers qui utilisent la cause de la « solidarité » pour nourrir leurs fromages. La leçon mérite d’être retenue: même dans la lutte idéologique, la syndication est devenue la règle.

Les dangers du 100% Sécu

Ceux qui utilisent des groupes d’influence comme les Économistes Atterrés pour mener leur combat contre le libre choix de l’assureur en complémentaire santé devraient se méfier des dommages collatéraux qui se préparent. Dans l’esprit des détracteurs de la libre concurrence, la désignation n’est rien d’autre qu’un pis-aller, une sorte d’étape préparatoire avec le passage à une nationalisation complète du système.

Or chacun sait l’absurdité économique et sociale de cette option. Le remboursement à 100% accélère la déresponsabilisation des acteurs et dégrade automatiquement les performances de la protection sociale, puisqu’elle interdit toute mitigation du risque. En outre, le remboursement à 100% tuera les groupes paritaires. Et c’en sera fini, des postes de délégués généraux à 50.000 euros par mois, voire plus, au nom de l’intérêt des salariés.

Où manger de la viande à Paris? Sur la braise

Article publié sur neandertalis.org

Les amateurs de viandes originales ne manqueront pas Sur la braise, une enseigne ouverte il y a quelques mois dans le 6è arrondissement de Paris, rue Bréa, à deux pas de Montparnasse. Dans une ambiance très contemporaine, voire un peu froide, cette maison créée par Alexandre Sanchez propose une carte qui mise entièrement sur la qualité des produits avec des vins bien choisis pour les accompagner.

La fraîcheur se dévoile dès l’entrée avec une poêlée de légumes bien croquants coiffés d’une burrata fondante.

Sur la braise

Mais on accordera une mention exceptionnelle aux inoubliables samoussas de foie gras et cochon, dont la texture autant que le goût appartiennent au pur délice. Accompagnés d’une sauce à la crème extrêmement légère, ils plongeront le palais dans des abimes de bonheur, voire de félicité qu’il ne faut surtout pas manquer.

Sur la braise

Après ces premières réjouissances, vient le temps du boeuf, qui constitue une sorte de clou du spectacle dans cette maison. La carte propose quelques pièces tout à fait notables, dont une côte de Galice mature quatre semaines à la texture ferme en première bouche et très fondante sur la langue. Pour la cuisson, on suivra les conseils du chef qui la propose à point, afin que la matière grasse ait le temps de bien inonder la bouche.

Sur la braise

Les amateurs y trouveront aussi un filet de Salers qui les réjouira par sa consistance tout à fait équilibrée et sa richesse gustative.

Pour ces délices, nous avions choisi un Pic Saint-Loup dont le fruité n’était pas éclipsé par la puissance ni le tanin.

Pour tous ceux qui, sur la rive gauche, cherchent une adresse discrète et confortable, où l’on n’est pas les uns sur les autres, Sur la Braise constitue donc une bonne alternative aux classiques du boulevard Montparnasse. Les prix n’y sont pas complètement cassés, mais l’ensemble reste raisonnable pour une belle prestation et un cadre confortable où l’on n’est pas les uns sur les autres.

Gouvernement profond ou gouvernement caché? le cas de la Sécu

À la suite de mon post sur le gouvernement profond, une lectrice m’a demandé de préciser si le gouvernement profond était un gouvernement caché.

La question me paraît d’importance car elle fixe bien la limite entre ce qu’est une théorie du complot et ce qu’est un paradigme politique. Dans une théorie du complot, le gouvernement (profond ou pas) est par principe caché puisque sa définition est de décider dans l’ombre. Un exemple majeur – celui de la sécurité sociale – permet de montrer que le gouvernement profond au sens où je l’entends n’a rien à voir avec ce point de vue et se déploie dans un espace politique de nature différente.

La sécurité sociale, oeuvre du gouvernement profond

Je pense avoir utilement montré dans Ne t’aide pas et l’Etat t’aidera les racines historiques de la sécurité sociale, et surtout les circonstances concrètes dans lesquelles cet outil d’organisation implicite de la société fut imaginé. Alors que, jusqu’en 1941, la protection sociale relevait d’une liberté affinitaire et d’un émiettement concurrentiel, une doctrine émergente au Conseil d’Etat a construit, année après année, un système obligatoire, unique, monopolistique, dont la première conception date d’un rapport d’août 1940 rédigé par Pierre Laroque, et dont l’une des dernières manifestations s’appelle le Régime Social des Indépendants.

C’est avec une grande permanence que le gouvernement profond a mobilisé son arsenal, dont les ordonnances, pour mener a bien ce projet global, pour ainsi dire totalitaire, sur une période (encore inachevée) de plus de 75 ans.

Conseil d’Etat et gouvernement profond

L’exemple de la sécurité sociale illustre bien le poids et le rôle des grands corps de l’Etat au coeur du gouvernement profond. La cour souveraine de notre justice administrative, dotée d’un véritable pouvoir prétorien depuis les années 1870, s’est affirmée comme l’une des composantes essentielles de ce gouvernement profond.

Méconnu du grand public, sclérosé et sclérosant pour l’ensemble de la société française, le Conseil d’Etat exerce son pouvoir à travers deux mécanismes majeurs.

Le premier repose sur ses pouvoirs propres qui sont doubles: à la fois conseiller le gouvernement officiel et juger l’administration. La puissance du Conseil d’Etat dans le gouvernement profond tient à ce double rôle, dont l’ambiguïté ne va pas sans poser de véritables questions démocratiques liées à un évident conflit d’intérêts.

Le second repose sur les personnalités qui le composent et sur leur essaimage dans l’appareil d’Etat. Par exemple, le poste de directeur des affaires juridiques au ministère des Finances est réservé à un conseiller d’Etat. La plupart des cabinets ministériels intègrent au moins un conseiller d’Etat. Les initiés savent qu’à chaque alternance du gouvernement, la bibliothèque du Conseil est le lieu où s’organisent les écuries qui se répartissent les postes-clés dans ces cabinets.

Le Conseil d’Etat et la culture du secret

L’anatomie du Conseil d’Etat est riche d’enseignements parce qu’elle illustre la face cachée du gouvernement profond. De façon amusante, cette dimension cachée est d’ailleurs « transparente », pour ainsi dire.

Le Conseil d’Etat ne dissimule pas, en effet, sa préférence pour le secret. Celui-ci fait d’ailleurs partie de sa doctrine officielle. Non content d’ériger le secret comme une condition nécessaire de la démocratie, le Conseil d’Etat entend le maintenir sur nombre de processus essentiels à la décision démocratique. Ainsi, le Conseil d’Etat interdit la publication de ses avis sur les projets de loi ou de décret, mais aussi la publication d’une multitude d’actes préparatoires aux décisions administratives dont la publication modifierait en profondeur la façon dont la République décide et agit.

De ce point de vue, le gouvernement profond agit bel et bien comme un gouvernement caché, dès lors qu’il s’agit de toucher aux véritables motivations de ses décisions.

La nécessaire victoire dans la guerre des idées

Cette nécessité de préserver le secret des délibérations qui agitent le gouvernement profond, souvent perclus d’antagonismes internes (par exemple entre le Conseil d’Etat et l’inspection générale des finances) n’empêche pas de mener une guerre des idées et de rassembler des forces pour la remporter. Sur ce point, le gouvernement profond a compris qu’il avait besoin de relais multiples pour diffuser sa conception du monde et pour convaincre les citoyens de ses bienfaits.

Cette stratégie de communication s’exerce de deux façons.

Premièrement, elle utilise volontiers le débat politique pour développer ses idées. Le fait qu’un certain nombre de hauts fonctionnaires exercent des responsabilités politiques de premier plan permet d’établir un pont direct entre la doctrine du gouvernement profond et la pédagogie politique de ses décisions.

Reprenons l’exemple de la sécurité sociale. Lorsque, en 1996, Alain Juppé (inspecteur général des finances), Premier Ministre d’un président qui commença sa carrière administrative à la Cour des Comptes, étatise la sécurité sociale par une série d’ordonnances, créant notamment les lois de financement de la sécurité sociale, il démontre l’utilité pour le gouvernement profond de placer aux postes politiques clés un certain nombre de ses membres. Ceux-ci ont l’amplitude intellectuelle suffisante pour réformer en profondeur l’appareil d’Etat et le soumettre à leurs vues.

gouvernement profond

Deuxièmement, le gouvernement profond organise des relais d’influence pour diffuser sa doctrine et faciliter l’acceptation de ses décisions par l’opinion publique. Dans le cas de la sécurité sociale, cet essaimage repose sur la préservation du rôle de gouvernance attribué aux syndicats dans les caisses, qui les transforme en autant d’alliés du système, mais aussi sur des officines de propagande, comme celle de Didier Tabuteau, lui-même conseiller d’Etat.

Le gouvernement profond et la presse

Structurellement, le gouvernement profond ne peut donc rester caché. Il a besoin d’expliquer sa doctrine, de la propager, de la diffuser, et surtout de décrédibiliser les visions alternatives qui, dans un système de suffrage universel, menacent directement son mode de fonctionnement et ses bénéfices politiques et économiques. On ne sera donc pas étonné de voir les grandes titres de la presse nationale rachetés par des représentants d’intérêts puissants qui, tous à leur manière, participent à ce gouvernement profond.

La prise de possession de la presse nationale par le gouvernement profond, et l’instauration de subventions publiques pour en limiter les pertes financières, sont les deux versants d’une même montagne. D’une part, le gouvernement profond a besoin de relais d’opinions, d’autre part, il entend bien assurer le financement de ces relais par les cibles de sa communication: les citoyens, qui sont contraints d’apporter de l’eau au moulin qui les noie.

Là encore, on notera avec intérêt les interventions dans le champ politique d’une personnalité comme Pierre Bergé. Parrain de SOS Racisme, chantre du « Vivre ensemble » et du mariage gay, soutien financier de la gauche depuis les années 80, sa prise de participation dans le Monde illustre bien le besoin grandissant d’intervention directe du gouvernement profond dans le débat public pour préserver ses intérêts.

Sécurité sociale et visée totalitaire du gouvernement profond

Pour « reboucler » sur la question de la sécurité sociale, une question est à peine effleurée ici, faute de place: quel est l’intérêt névralgique que le gouvernement profond peut avoir pour un système de sécurité sociale tel qu’il est projeté depuis 1945?

Je ne rappellerai pas ici les étapes de la résistance française à l’instauration d’une sécurité sociale en 1945. En revanche, il est utile de redire que les plus grands concepteurs et défenseurs de la sécurité sociale ont tous refusé d’y être intégrés, tant la performance du système est médiocre pour un coût très élevé.

Si, malgré cette faible réussite, le gouvernement profond entend bien consolider, année après année, l’édifice qu’il impose patiemment à la société civile depuis des décennies, c’est parce qu’il poursuit une autre visée à travers ce système: contrôler la société, et l’endormir, en anesthésiant la responsabilité individuelle et en créant un vaste dispositif d’asservissement des Français.

Le gouvernement profond obéit en effet à une logique simple: stabiliser la société autour d’un système qui lui garantit ses privilèges (organisés en cascade) et tuer dans l’oeuf toute démarche critique susceptible d’en remettre en cause les fondements et les (dys)fonctionnements.

Plus de 1,1 million de visites en 6 mois: MERCI!

Au premier semestre (c’est-à-dire jusqu’au jusqu’au 30 juin), vous avez été plus de 1,1 million de lecteurs à rendre visite à ce blog. Je profite de l’approche des vacances pour vous remercier de votre patience, de votre écoute et de votre indulgence vis-à-vis de mes petites faiblesses.

Vos visites en toute transparence

Par souci de transparence, je publie ici les statistiques de fréquentation fournies par mon hébergeur OVH:

visites

Avec une moyenne de 6.000 visites quotidiennes entre le 1er janvier et le 30 juin, et des chiffres plus proches de 8.000 visites par jour au moins de juin, vous pouvez voir que vous n’êtes pas seuls à lire ce blog.

Au total, ce sont près 3,5 millions de pages qui ont été lues en 6 mois, soit une moyenne de près de 20.000 pages vues par jour.

Merci! merci de ce soutien, du fond du coeur!

En avant vers un nouveau semestre…

Je vais doucement rejoindre des pénates. En réalité, c’est un peu faux, car j’ai prévu de travailler tout l’été pour continuer le développement de mon entreprise Tripalio, avec une nouvelle formule pour un titre lancé en octobre: Décider et entreprendre. Mais je profiterai probablement du mois d’août pour auto-publier gratuitement un roman que j’ai commencé à écrire.

Dans tous les cas, la tenue de ce blog, qui n’est pas une mince affaire, m’apporte beaucoup de joie et des émotions souvent intenses. Sachez que vos réactions ou interpellations, qui sont nombreuses sur le blog comme à sa marge (par des mails notamment) ou par voie de lettre recommandée (je reviendrai sur la procédure en diffamation lancée par Roger Madec et Paris Habitat dans les prochains jours) me vont généralement droit au coeur.

Ce blog s’adresse aux citoyens qui ne veulent plus déléguer à d’autres, notamment aux élus, le soin de relever la tête. Comme vous le voyez, on se sent moins seuls quand on en parle entre nous.

Attentats de Paris et de Bruxelles: les infos qui vous manquent

Peu à peu, les petits secrets des attentats de Paris et de Bruxelles se dévoilent, autant en France qu’en Belgique et ailleurs. La masse des informations est trop importante pour être traitée en détails. Mais je souhaitais quand même apporter une sorte de recueil des nouveautés pour mieux comprendre le phénomène qui nous frappe et nous menace.

Les ratés français en matière de renseignement

La commission Fenech a eu le mérite de récapituler les grands loupés de la police française qui posent problème dans le déroulement des attentats. J’en livre ici un résumé avec les meilleurs moments du rapport.

Le cas des frères Kouachi

Les frères Kouachi avaient fait l’objet de surveillances assez poussées de la part des services de renseignement. Saïd Kouachi avait ainsi été placé, au même titre que Salim Benghalem, sous surveillance par la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP) en 2011. Son directeur, M. René Bailly, a expliqué à la commission d’enquête que ces individus semblaient « intéressants » parce qu’ils fréquentaient des « mosquées ainsi que des noyaux d’individus pouvant présenter un jour une certaine dangerosité ».

L’un des frères Kouachi et Salim Benghalem se sont rendus en 2011 au sultanat d’Oman, ce qui leur a certainement permis de rejoindre le Yémen limitrophe par la suite. Si Salim Benghalem est resté dans la région, son compagnon est, pour sa part, revenu en France quelques semaines plus tard, où sa surveillance par la DRPP a repris, par le biais de nouvelles interceptions de sécurité, puis abandonnée une première fois, les écoutes n’étant pas concluantes.

La DRPP a de nouveau mis sur écoute Saïd Kouachi en 2014 avant d’abandonner encore sa surveillance lorsque ce dernier a quitté la région parisienne pour s’installer à Reims en juin 2014. La compétence territoriale de la DRPP se limitant à Paris et la petite couronne, elle transmet alors l’intégralité du dossier à la DGSI, au cours d’une réunion de travail qui se tient au début du mois de juillet, et celle-ci s’engage alors à prendre le relais.

Interrogé sur ce point par la commission d’enquête, son directeur général, M. Patrick Calvar a répondu que la surveillance fut finalement définitivement interrompue car « aucun élément ne permettait d’établir de la part des frères Kouachi une activité terroriste ». (…)

Le cas Coulibaly

Le cas d’Amedy Coulibaly est sensiblement différent puisqu’il n’avait jamais fait l’objet d’une surveillance particulière de la part des services de renseignement. M. René Bailly a ainsi expliqué à la commission d’enquête que son nom était parfois apparu dans le cadre de la surveillance d’autres individus, notamment en raison de sa fréquentation de mosquées sensibles. Mais il n’a pas attiré outre mesure l’attention des services car rien ne laissait soupçonner « qu’il était impliqué dans des projets d’attentats terroristes » selon le DGSI, M. Patrick Calvar.

Pour autant, entre 1999 et 2009, Amedy Coulibaly a été condamné six fois et a fréquenté plusieurs établissements différents : Melun, Fleury-Mérogis, Villejuif, Orléans-Saran. À Fleury-Mérogis, il fut le voisin de cellule de Djamel Beghal, et des écoutes téléphoniques réalisées en 2010 ont montré qu’il existait un lien fort entre les deux hommes. En outre, Coulibaly a été condamné pour avoir projeté l’évasion de Smaïn Aït Ali Belkacem, l’un des auteurs des attentats de 1995, projet pour lequel Cherif Kouachi a également été mis en examen avant de bénéficier d’un non-lieu. Dès lors, son adhésion aux thèses de l’islam radical et violent ne faisait guère de doutes, après une telle condamnation.

Pourtant, à sa sortie de prison, Amedy Coulibaly est remis en liberté sans aucun suivi, sans aucune information des services de renseignement par l’administration pénitentiaire ou judiciaire, sans aucune alerte. Le ministre de la justice, lors de son audition par la commission, reconnaissait à ce sujet, avec courage et lucidité : « Le bureau du renseignement pénitentiaire ne dispose ni de document ni de retour d’expérience sur le parcours de Coulibaly. (…) Le parcours de Coulibaly ne démontre que des carences de notre part ; il nous faudra y remédier. »

Le cas Samy Amimour

Samy Amimour, membre d’un club de tir de la police nationale, a tout d’abord fait l’objet d’une surveillance de la part de la DRPP, ainsi que l’a confié son directeur, M. René Bailly, lors de son audition. Il a été auditionné par la DCRI en octobre 2012, dans le cadre d’un projet de départ en Syrie. Cette année-là, il est déféré, mis en examen et placé sous contrôle judiciaire.

Dans le cadre de ce contrôle, il est donc interdit de sortir du territoire et privé de papiers d’identité, mais il parvient néanmoins en septembre 2013, à se rendre en Syrie avec Ismaël Omar Mostefaï. Selon toute vraisemblance, il se serait fait refaire ses papiers d’identité par la préfecture, en arguant une prétendue perte. Alors que toute demande de nouveaux papiers d’identité déclenche normalement la consultation par la préfecture du fichier national des personnes recherchées (FPR), dans lequel sont portées les interdictions de sortie du territoire, il semblerait que cette consultation ne soit pas systématique, a regretté M. Marc Trévidic lors de son audition par la commission d’enquête. Alors juge d’instruction au pôle antiterroriste, celui-ci a expliqué à la commission d’enquête qu’il avait souhaité, à la lumière d’éléments nouveaux, entendre trois individus placés sous contrôle judiciaire, dont Samy Amimour. Il apprit à cette occasion « qu’aucun des trois ne pointait plus au commissariat depuis au moins quatre semaines sinon davantage, alors même qu’ils étaient tenus à un contrôle hebdomadaire. »

Cet épisode plus que malheureux met en relief deux problèmes majeurs et distincts. Premièrement, le contrôle judiciaire de Samy Amimour a manifestement échoué et n’a pas été suffisamment rigoureux. Deuxièmement, si la surveillance administrative dont il avait été l’objet a été abandonnée simultanément avec sa mise en examen, conformément aux principes du procès équitable et des droits de la défense, elle n’a manifestement été remplacée par aucune mise en œuvre par la justice des techniques de renseignement qui eussent permis de détecter les intentions de Samy Amimour. À cet égard, le directeur général de la sécurité intérieure, M. Patrick Calvar, a indiqué à la commission que cette mauvaise articulation entre la surveillance administrative et la surveillance judiciaire constituerait « un angle mort ». Votre rapporteur observe néanmoins que – contrairement à nombre de ses homologues étrangers – la DGSI dispose d’une compétence judiciaire mise en œuvre très régulièrement dans le cadre des cosaisines avec la SDAT dont elle fait l’objet de la part du parquet dans le cadre des enquêtes antiterroristes. C’est d’ailleurs en vertu de cette compétence que la DCRI auditionnait Samy Amimour en octobre 2012. Votre rapporteur estime donc que, autant qu’un problème de droit ou de moyens, c’est aussi une insuffisante prise en considération de la dangerosité et des projets de Samy Amimour qui a conduit à ne pas poursuivre sa surveillance après sa mise en examen et entraîné un contrôle judiciaire peu rigoureux.

Le cas Mostefaï

Son compagnon, du voyage en Syrie jusqu’au Bataclan, Ismaël Omar Mostefaï faisait quant à lui l’objet d’une fiche S pour radicalisation islamiste violente lorsqu’il parvient à rejoindre les rangs de Daech. Selon les témoignages recueillis par la commission lors de son déplacement à Ankara, le départ des deux hommes aurait d’ailleurs été signalé à la DGSI par les services de renseignement et de sécurité turcs. Il apparaîtrait comme logique que les Français signalés de la sorte soient ciblés prioritairement par les services français, de sécurité tant extérieure qu’intérieure. Lors des auditions, il a été confirmé à la commission, qu’Ismaël Omar Mostefaï n’avait fait l’objet d’aucune surveillance avant le 13 novembre 2015, bien qu’il faille garder à l’esprit que la surveillance des français en zone syro-irakienne est une manœuvre particulièrement complexe.

Le cas Abaaoud

Bien que n’ayant jamais résidé en France, celui qui semble être un acteur clé des attentats du 13 novembre, Abdelhamid Abaaoud, était néanmoins connu des services de renseignement et de sécurité français, mais également au moins par leurs homologues belges, grecs et turcs.

Né en avril 1987, titulaire de la double nationalité belge et marocaine, Abdelhamid Abaaoud a été condamné et incarcéré à de multiples reprises en Belgique entre 2002 et 2012. En février 2013, il se rend en Syrie et fait l’objet d’une note de la sûreté belge. Un an plus tard, il acquiert une certaine notoriété par des vidéos diffusées sur internet et le montrant se livrant à des exactions en Syrie. En août 2014, il est frappé par un mandat d’arrêt belge et international.

Pour autant, Abdelhamid Abaaoud revient au sein de l’espace Schengen. Il est associé à, voire coordonne, une cellule djihadiste dormante en Belgique, dite cellule de Verviers, qui est démantelée par la Belgique avec le concours du GIGN en janvier 2015, peu après les attentats de Paris. Selon les informations recueillies auprès des services de renseignement et de sécurité grecs lors du déplacement de la commission à Athènes, le lien téléphonique entre la cellule de Verviers et Abdelhamid Abaaoud était établi avant le démantèlement de la première. Il était alors prévu une action concertée des services belges et grecs afin d’interpeller le djihadiste se trouvant à Athènes. Cependant la précipitation de l’intervention à Verviers n’a pas permis une telle arrestation.

Votre rapporteur a pu mesurer, à Athènes, toute la frustration encore vivace des services grecs, apparemment mal tenus informés de l’organisation du démantèlement en Belgique. Ces services ont dû organiser en urgence, dans le centre-ville de la capitale, une opération d’interpellation en masse, dans la rue, de très nombreux suspects potentiels dans la zone de bornage du téléphone, qui communiquait avec la cellule de Verviers. Abdelhamid Abaaoud échappe alors au coup de filet et se débarrasse dudit téléphone qui sera retrouvé quelques jours plus tard, mais l’enquête grecque met à jour deux appartements conspiratifs dont la fouille confirmera, d’une part, sa présence à Athènes et sa fuite très brusque, et, d’autre part, sa connexion avec les réseaux criminels de fabrication et de diffusion de faux-papiers.

Nonobstant ses antécédents, cette opération semble constituer le point de départ de l’intérêt des services français pour Abdelhamid Abaaoud. Le DGSE, M. Bernard Bajolet a ainsi expliqué : « Nous suivions en particulier, depuis le mois de janvier 2015, le réseau Abaaoud, en liaison avec un projet d’attentat du « groupe de Verviers ». Nous avons aidé nos homologues belges à déjouer cet attentat. »

Du côté de la sécurité intérieure, le sujet Abaaoud ne sera réellement pris en pleine considération qu’à partir de l’été suivant après l’enchaînement de l’attaque du Thalys et de l’arrestation de Reda Hame, lequel confiera en garde à vue avoir reçu des consignes d’attentat en France de la part du belgo-marocain. En effet, selon M. Patrick Calvar, la DGSI a établi « la dangerosité d’Abaaoud dès l’été 2015, en indiquant que cet individu était impliqué dans de nombreux projets avortés. C’était après l’attaque du Thalys. Nous savions pertinemment qu’Abaaoud avait joué un rôle dans plusieurs affaires, dont l’affaire Ghlam, et nous l’avons donc signalé. » Jusqu’à l’été 2015, a également précisé le DGSI, Abdelhamid Abaaoud était connu de ses services mais la connaissance qu’ils avaient de ses projets terroristes visant la France n’en faisaient pas une priorité. M. Patrick Calvar a justifié un tel ordre des priorités par le fait que l’intéressé n’était ni résident ni de nationalité française : « Nous avons suffisamment de ressortissants français qui, depuis la Syrie, veulent nous frapper, soit en projetant sur notre territoire des gens, soit en faisant appel à des amis qui vivent ici, pour ne pas nous être préoccupés directement des cellules en Belgique ou dans d’autres pays, dès lors que nous ne pouvions établir de connexions. (…) Qu’on m’explique comment bloquer Abaaoud quand il se trouve en Grèce, visé par une enquête – celle concernant les attentats déjoués de Verviers ? »

Tout au long de l’année 2015, malgré les moyens mis en œuvre, Abdelhamid Abaaoud ne sera donc jamais localisé par les services de renseignement français, ni par leurs homologues européens. S’ils ont su qu’il était rentré en Syrie, ils ne l’ont en revanche pas vu ressortir et n’ont découvert sa présence sur le sol français qu’après les attentats du 13 novembre.

Comment Abdeslam a pu quitter la France le 14 novembre

Cependant, compte tenu de la chronologie des attentats du 13 novembre (cf. supra), votre rapporteur est contraint de relativiser cette situation présentée comme idéale. En effet, tandis que le Président de la République lui-même décrète l’état d’urgence à minuit le 14 novembre et demande formellement la restauration des contrôles aux frontières, Salah Abdeslam sera contrôlé à 9h10 et s’exfiltrera vers la Belgique en dépit d’un hit positif de son passeport sur le SIS 2.

M.Jean-Jacques Colombi a fourni à la commission des précisions éclairantes sur les conditions de ce contrôle ainsi que sur les lourdeurs intrinsèque du fonctionnement actuel du SIS 2 : « La consultation du fichier des personnes recherchées en France par le peloton autoroutier fait apparaître que Salah Abdeslam fait l’objet d’un signalement dans le SIS et que la conduite à tenir est de « recueillir discrètement toutes informations utiles et contacter le bureau SIRENE « . L’un des gendarmes contacte donc le bureau pour obtenir davantage de précisions. Nous lui confirmons l’existence d’un signalement valide dans le SIS émis par la Belgique le 9 février 2015 au titre de l’article 36-2 de la décision 2007/533 du Conseil, lequel autorise le signalement «pour la répression d’infractions pénales et pour la prévention de menaces pour la sécurité publique », donc pour des infractions de droit commun, l’article 36-3 autorisant, lui, les signalements quand la sûreté de l’État est menacée.

Nous précisons au gendarme que les Belges demandant un contrôle discret, le peloton doit poursuivre le contrôle, rappeler pour nous donner une description du véhicule, sa plaque d’immatriculation, l’identité des occupants – si possible, une copie des documents d’identité –, la provenance et la destination des passagers et le motif de leur déplacement.

À 9 heures 40, l’un des gendarmes rappelle le bureau SIRENE et communique les informations demandées, à l’exception des copies des pièces d’identité qui ne nous parviendront que plus tard dans la matinée en raison de difficultés liées à la transmission des images par voie électronique.

À 9heures44, l’opérateur du bureau SIRENE de Paris transmet au bureau SIRENE de Belgique le formulaire habituel de découverte, dit  » formule G « , accompagné d’une demande de précision quant au motif du signalement, en précisant que les copies des documents d’identité seraient transmises dès réception.

Vers 10 heures 45, le bureau SIRENE de Belgique rappelle le bureau SIRENE de France et l’informe que Salah Abdeslam était d’après leurs services un individu radicalisé, candidat au djihad en Syrie ».

M.Alexandre Pichon, adjoint au chef de la division des relations internationales a également les raisons pour lesquelles le SIS 2 ne pouvait fournir d’information sur le risque terroriste, qui eût permis aux gendarmes de mieux cerner Salah Abdeslam lors de son contrôle : « L’article 36-2 ne couvre pas spécifiquement les infractions de droit commun. Les articles 36-2 et 36-3 peuvent concerner des faits relevant du terrorisme comme des faits n’en relevant pas. Ce qui distingue les deux articles, c’est la nature de l’autorité qui procède au signalement. Les signalements effectués dans le cadre de l’article 36-2 étant liés à la répression des infractions pénales, ils sont généralement issus des services d’enquête criminelle, donc de la police judiciaire. Ceux qui sont effectués dans le cadre de l’article 36-3, en cas de menace de la sûreté de l’État sont généralement issus des services de renseignement, de la DGSI par exemple ».

In fine, il est apparu que les Belges ont renseigné le SIS 2 dans le cadre de l’article 36-2 et non pas de l’article 36-3 alors même que les services de ce pays étaient informés de la radicalisation de M. Salah Abdeslam. Les Français n’ont su que quelques heures après le contrôle que ce dernier était surveillé au titre de sa radicalisation violente. Votre rapporteur en conclut que le SIS 2, au lendemain du pire attentat terroriste connu par la France au cours de son histoire et en dépit des ordres présidentiels, était impuissant à bien renseigner la gendarmerie française, contrainte dès lors de laisser libre le djihadiste.

La Commission parlementaire belge sous pression de la police

Depuis l’affaire Dutroux, les Belges ont mis en place un organe parlementaire de contrôle de la police: le comité P. Cet organe prépare un rapport particulièrement sanglant sur les dysfonctionnements du renseignement belge. On trouvera ci-dessous un résumé, emprunté à la Dernière Heure, des batailles qui se livrent en ce moment en Belgique sur la transparence en matière de lutte anti-terroriste:

1. Dénonciation. Début mars. Avant même que se produisent les attaques de Zaventem et de Maelbeek, le Comité P (la police des polices en Belgique) enquête sur une information de juillet 2014 concernant une possible radicalisation des frères Salah et Brahim Abdeslam, deux des auteurs des attentats de Paris, information qui aurait été négligée par la police antiterroriste.

Il le fait à la suite de la dénonciation d’une “agente” de la police judiciaire qui aurait reçu un appel d’un informateur proche de la famille Abdeslam lui parlant de la préparation d’une attaque par les frères Abdeslam, sous la coupe d’Abdelhamid Abaaoud, tué le 18 novembre 2015, à Saint-Denis. La policière, en délicatesse avec sa hiérarchie et en “congé maladie”, dit avoir transmis le soir même l’information à ses collègues de la section antiterroriste de la police judiciaire (DR3) qui n’auraient donné aucune suite.

2.Répliques du parquet fédéral et de la police judiciaire. A cette époque, le parquet fédéral minimise l’importance de ces informations, qui ne faisaient, dit-il, aucune référence à un quelconque projet d’attentat et ne mentionnait pas le nom des Abdeslam. Le parquet souligne que la première mention d’un départ possible des frères en Syrie date de janvier 2015 et qu’elle a fait l’objet de vérifications à l’issue desquelles aucune infraction liée au terrorisme n’avait pu être mise en évidence.

Le directeur général de la police judiciaire fédérale, Claude Fontaine, en rajoute une couche: “Il est de mon devoir de défendre mon équipe contre certains éléments mensongers qui se basent sur des informations de source douteuse ayant parfois uniquement pour but de discréditer notre organisation” écrit-il. Une enquête pour violation du secret professionnel sera ensuite ouverte par le parquet de Bruxelles.

3. Première salve du Comité P. Mais le 7 mi-mars, devant la commission parlementaire spéciale “terrorisme”, le Comité P dresse un tableau très sombre de la façon de fonctionner des services de renseignement. Il pointe du doigt les faiblesses structurelles dans l’échange d’informations entre les unités chargées de surveiller les djihadistes présumés; il révèle qu’un scanner censé lire les documents concernant les suspects est…en panne depuis 2014 et que 20.000 documents potentiellement intéressants n’ont pu être traités; il indique aussi que les restrictions budgétaires ont privé les services policiers de personnes qualifiées pour gérer et analyser les informations recueillies.

4.Deuxième mise en cause du même Comité P. L’épisode suivant intervient fin avril. Dans un rapport intermédiaire relatif à l’enquête sur les attentats de Paris, le Comité P affirme que le dossier de surveillance des frères Abdeslam a été classé sans suite, en avril 2015, en raison d’un manque d’effectifs. Il relève plusieurs manquements ayant permis au duo d’échapper à la surveillance dont ils aurait dû faire l’objet.

5.Des parlementaires fâchés. Ce rapport est toutefois mal accueilli par les membres de la commission parlementaire de suivi des organes de contrôle des services de police et du renseignement. Ils le jugent “trop à charge” et dépourvu de contexte et décident de permettre aux services incriminés de répondre point par point. Ce n’est qu’en possession de leurs répliques que les députés analyseront le rapport sur le fond.

6.Le Comité P se justifie. Dans la foulée, Yves Keppens, le président du Comité P, défend le rapport contesté, concédant sa sévérité mais justifiant son contenu.

7.Police et parquet contre-attaquent. Le feuilleton n’est toutefois pas terminé. Le 2 mai, la commissaire générale de la police fédérale, le directeur de la police judiciaire, le procureur fédéral et le procureur général de Bruxelles écrivent à la commission parlementaire de suivi du comité P pour dénoncer la surcharge de travail qu’ils doivent supporter depuis le début de l’enquête de ce dernier. Dans leur courrier, Mme De Bolle et MM. Fontaine, De Leeuw et Delmulle rappellent la charge de travail considérable que leurs services supportent pour lutter contre la menace terroriste. L’enquête du comité P n’arrange pas les choses, scandent-ils.

8.Le malaise est profond. Depuis, d’autres intervenants sont sortis du bois. Le SLFP Police a dénoncé une pénurie de personnel au sein de la cellule anti-terroriste. Surtout, De Morgen a révélé qu’au moins 20 spécialistes souhaitent quitter au plus vite la DR3. Ils en auraient assez des critiques incessantes dont ils font l’objet. Avec ses 142 employés, le service est pourtant déjà en sous-effectifs. Malaise, vous avez dit malaise.

La police belge a-t-elle protégé les frères Abdeslam?

Je reviens sur l’information du point n°1 ci-dessus: la police belge avait-elle eu vent des projets d’Abdeslam en France? Il est évidemment toujours tendancieux de réécrire l’histoire après coup. Il n’en reste pas moins que…

Selon la RTBF, on découvre cette information hallucinante:

C’est l’un des points cruciaux que devra trancher la commission d’enquête parlementaire : les policiers ont-ils fait preuve de négligence dans l’enquête sur les frères Abdeslam ? Jusqu’à présent la version présentée par la DR3, unité chargée de l’anti-terrorisme était la suivante : oui, elle avait bien reçu via un informateur des éléments faisant état de la radicalisation des frères Abdeslam. Mais, non, ces informations ne permettaient pas d’établir que les deux frères appartenaient à une mouvance terroriste et encore moins qu’ils étaient susceptibles de passer à l’acte.

L’enquête du Comité P (police des polices) contredit désormais ouvertement cette version. Selon ce document classé confidentiel mais auquel la rédaction de la RTBF a pu avoir accès, les informations étaient en réalité beaucoup plus précises que ce qui a été dit jusqu’à présent, et elles laissaient peu de doutes sur la dangerosité des deux frères.

Tout commence le 15 janvier, jour de l’assaut contre la planque de Verviers. Ce jour là les policiers tuent deux terroristes dans la fusillade, capturent le troisième et lancent une vaste enquête pour mettre la main sur leurs complices à travers le pays. En Grèce, l’organisateur présumé de la cellule, Abdelhamid Abaaoud parvient à échapper aux policiers.

Un informateur, quatre éléments

Dans les jours qui suivent, un informateur livre à la police locale de Molenbeek les noms des deux frères Salah et Brahim Abdeslam.

Quatre éléments d’information (qui finiront par remonter vers les fédéraux) apparaissent :

  • Il est question de départ en Syrie pour « aider les frères »
  • Des sacs seraient prêts pour le départ
  • Brahim a téléphoné à son frère de la frontière turco-syrienne au moment où il s’apprêtait à franchir la frontière vers la Syrie (le 28/01)
  • Et, surtout, l’informateur fait état de plusieurs échanges directs entre Abdelhamid Abaaoud et Salah Abdeslam dans les jours qui ont précédé l’opération de Verviers

L’informateur donne même le numéro de GSM qu’utilise Salah Abdeslam dans ce contexte.

Abaaoud ? Une vague connaissance du passé

Immédiatement, la police locale lance un avis de recherche des deux hommes. Des convocations leur sont adressées, sans résultat immédiat.

Le 16 février, un motard de la police de Molenbeek interpelle Brahim Abdeslam au volant d’une voiture pétaradante. Il est en possession de stupéfiants.

Les policiers découvrent qu’il est aussi recherché pour « radicalisme ». Ils se rendent chez lui et emportent des ordinateurs et des clés USB.

Salah Abdeslam se rend, sur conseil d’un proche, au commissariat le 28 février, mais affirme qu’Abaaoud n’est qu’une vague connaissance du passé, dont il n’a plus de nouvelles depuis trois ans. C’est faux, mais ça passe.

La DR3 saturée de travail

Entretemps, le parquet fédéral compétent en matière de « terrorisme » reprend la main et la police locale de Molenbeek n’est officiellement plus en charge du suivi. Mais la police fédérale anti-terroriste bruxelloise, la DR3, qui reçoit les devoirs d’enquête est saturée de travail. Plus de 110 dossiers à gérer, 420 suspects à suivre pour 85 hommes, cadres compris…

La DR3 réalise alors partiellement un premier devoir, le réquisitoire téléphonique (relevé des communications) sur le numéro de Salah Abdeslam entre le 1 mars 2014 et le 19 février 2015, puis décide de « geler » les informations, car elle ne dispose pas des forces nécessaires pour réaliser l’enquête de téléphonie.

Le parquet fédéral est dès lors informé que le groupe de la DR3 compétente en matière « d’islamisme » n’est plus en mesure d’effectuer les devoirs d’enquête demandés par le magistrat titulaire, notamment l’examen des pièces saisies chez les Abdeslam.

Des pistes de réorientation des deux dossiers sont alors recherchées au sein de la police judiciaire puis suggérées au magistrat titulaire du dossier.

Quatre mois « en attente » d’une réaffectation, puis classés « sans suite »

Un rapport de « contextualisation » indispensable pour pouvoir transférer le dossier vers une autre unité de la PJF est rédigé et transféré vers le magistrat du parquet fédéral.

Il ne s’agit pas d’une synthèse de l’enquête, mais des seules observations effectuées au départ de la documentation de la DR3.

Rien ne figure donc dans ce rapport sur les premiers éléments rapportés par l’informateur à la police locale qui faisait état de connexions récentes avec Abaaoud qui est pourtant activement recherché par les services.

Durant quatre mois, les deux dossiers resteront « en attente » d’une réaffectation, mais, en juin 2015, le magistrat titulaire décidera sans attendre les résultats des devoirs qu’il a prescrit de classer les deux dossiers « sans suite ». Il demandera de poursuivre « une surveillance discrète » des frères, mais plus aucun service de police ou de renseignements ne considérera cette mission comme « prioritaire »… jusqu’aux attentats du 13 novembre.

Voilà comment Salah Abdeslam, l’homme dont on aurait du savoir qu’il était en contact direct avec Abaaoud, a disparu des radars.

Les armes du Bataclan proviennent-elles d’un camp de DAESH à la frontière mexicaine

Enfin, pour couronner ce tour d’horizon impressionnant, je rappelle cette information issue du site américain Judicial Watchl’une des armes du Bataclan proviendrait de Phoenix, aux Etats-Unis, où elle aurait été achetée avec le consentement tacite des autorités dans le cadre de l’opération Fast and Furious.

On notera par ailleurs les liens étranges entre Abrini, réputé être le cerveau des attentats, et la Grande-Bretagne. Abrini avait fait un voyage à Birmingham l’an dernier. Il est aujourd’hui un informateur des services secrets britanniques.

Attentats de Paris: le rapport parlementaire à lire dès aujourd’hui

La commission Fenech a rendu son rapport sur les défaillances policières à l’occasion des attentats de Paris. En cherchant à le lire ce matin, je me suis aperçu qu’il ne serait pas mis en ligne avant mardi. Dieu soit loué, la RTBF a eu la bonne idée de le diffuser en priorité sur son site.

Je me suis donc permis de le reproduire sur mon site et de le publier…

La lecture est à recommander, puisqu’on y lit des phrases chocs sous la plume des responsables policiers.

Le patron de la DGSE écrit:

« Le rôle de mon service est de détecter et d’entraver les menaces situées à l’étranger et visant le territoire national, soit nos intérêts à l’extérieur (…) Des attentats comme ceux du 13 novembre marquent bien un échec du Renseignement extérieur : ils ont été planifiés à l’extérieur de nos frontières et organisés en Belgique, c’est-à-dire dans l’aire de compétence de la DGSE« .

Le patron de la DGSI écrit:

« Tout attentat est un échec puisque nous n’avons pas pu l’empêcher.(…) Certains, certes, posent les vraies questions et il est normal que, dans une démocratie, on rende compte et qu’on essaie de progresser. Les attentats de 2015 représentent un échec global du renseignement.« 

Reste à savoir si la police française est capable de tirer les leçons de ses échecs et de repenser son fonctionnement, ses logiques et ses méthodes. Ou bien si elle préfère rester dans le confort de son train-train et de ses certitudes acquises.

Beaucoup ont déjà un (mauvais) pressentiment sur les réponses…

Où en serait Agnès Saal si on lui appliquait la loi Travail?

Article écrit pour le Figarovox.

Rien que pour s’amuser, il est intéressant d’imaginer le sort qu’aurait subi Agnès Saal si elle avait été mandataire sociale d’une entreprise privée, tout spécialement après le vote de la loi Travail. Le gouvernement, avec cette loi, fait l’éloge de la flexibilité. Mais, avec la réintégration d’Agnès Saal dans les effectifs du ministère, il rappelle une nouvelle fois qu’il s’est beaucoup préoccupé de flexibiliser le secteur privé, mais n’a pas bougé le petit doigt pour attendrir les rigueurs (et même les lourdeurs) du statut de la fonction publique.

Un abus de bien social?

Une grande partie de l’affaire Saal tient au fait que ses enfants disposaient des codes de la société de taxi financés par l’Institut National de l’Audiovisuel. On est ici directement confronté à un usage intentionnel des biens de l’entreprise à des fins tout à fait privées. C’est la définition même de l’abus de bien social.

Il s’agit d’une infraction au code du commerce qui peut justifier la révocation ad nutum du dirigeant par son conseil d’administration, ou encore des poursuites pénales. Dans le cas d’Agnès Saal, la justice a effectivement fait son oeuvre, mais l’administration a décidé, avant la décision de justice, de suspendre l’intéressée pendant six mois, sans traitement.

On notera la disproportion entre la sanction administrative assez clémente et la peine de prise avec sursis prononcée par la justice.

La qualification de faute lourde

Dans le cas d’Agnès Saal, la présomption très plausible d’abus de bien social aurait appelé, dans une entreprise, sa révocation immédiate et l’invocation d’une faute lourde, c’est-à-dire d’une faute intentionnelle dans l’intention de nuire à la société. L’intéressée aurait probablement contesté la décision devant les prud’hommes pour obtenir une indemnité de licenciement. Mais il n’est pas sûr qu’elle l’ait obtenue.

Cette voie n’a été que partiellement suivie par le Premier Ministre dans le dossier Saal. La sanction de six mois de suspension n’est pas neutre, mais, redisons-le, elle paraît relativement clémente par rapport aux sanctions pénales que la justice a infligée à cette proche d’Aurélie Filipetti.

La question de la rupture de confiance

Sur le fond, la réintégration d’Agnès Saal à laquelle nous venons d’assister ne manque pas de poser un problème: comment l’employeur d’Agnès Saal peut-il encore lui accorder sa confiance, alors que l’intéressée a subi une sanction lourde pour des questions de probité?

Là encore, rappelons que le statut de la fonction publique impose à tous les fonctionnaires un devoir de probité. Il semble quand même qu’Agnès Saal ait pris quelques libertés avec cette obligation… Ce manquement n’empêche manifestement pas son employeur de lui confier de nouvelles responsabilités.

Les salariés du secteur privé habitués à des décisions plus radicales en seront étonnés.

Agnès Saal soulève la question de la protection statutaire

Au vu de ces éléments et de l’évidente disproportion entre les rigueurs du secteur privé et la tolérance relative du secteur public, c’est une fois de plus le deux poids deux mesures entre l’administration et l’entreprise qui est mis en exergue. Comment le gouvernement peut-il imaginer être crédible en prétendant donner de la flexibilité dans les entreprises sans appliquer la même règle à ses propres salariés?

La question est d’autant plus lancinante que les mandataires sociaux et les dirigeants d’entreprise sont très peu protégés dans le secteur privé, alors que l’affaire Saal montre qu’ils sont fortement épargnés dans le secteur public.

Sur ce point, on ne peut sous-estimer les responsabilités fonctionnelles d’Agnès Saal. Elle était présidente d’un établissement public. Elle avait un fort rôle d’exemplarité. On peut quand même s’interroger sur la capacité de l’Etat à faire respecter les règles de probité, s’il se montre aussi tendre avec ses hauts fonctionnaires.

Supprimer le statut pour les cadres dirigeants

Au-delà du dossier Saal, c’est le problème plus général de l’application du statut de la fonction publique aux cadres dirigeants du service public qui est soulevé.

Historiquement, le statut se justifie par la nécessité de protéger les fonctionnaires contre les pressions politiques. Avec le temps, on s’aperçoit qu’il produit l’effet inverse: il facilite la politisation de la haute fonction publique et protège les hauts fonctionnaires contre toute exigence de résultat. Il devient une arme pour dominer politiquement les fonctionnaires en récompensant des thuriféraires incompétents.

Le bon sens consisterait à tirer les conséquences de cette situation en supprimant la protection du statut pour des personnels qui sont, de toute façon, politisés. Simplement, la suppression du statut permettrait d’évincer les moins performants et de faciliter l’évolution du service public vers une logique de résultat.

Mais cela suppose, il est vrai, de ne pas compter sur les voix des fonctionnaires pour être réélu.

Ma fille de 3 ans victime d’une agression à Paris, et la police ne bronche pas

L’agression à Paris, y compris face ou contre les enfants de 3 ans, est devenu un mode normal de fonctionnement qui ne suscite plus aucune réaction normative de la police, ni de la ville de Paris, bien entendu.

L’agression à Paris, un mode de vie à la mode

En cette fin d’après-midi, j’étais content de pouvoir emmener ma fille de 3 ans au parc. Ce n’est pas tous les jours que je peux m’offrir ce petit luxe. Et ce n’est pas tous les jours que ma fille peut profiter de son papa dans son parc habituel, rue du Télégraphe, dans le 20è arrondissement de Paris.

Mais ce soir… pas de chance, une bande d’adolescents africains et maghrébins traîne ses savates dans le parc réservé aux enfants de moins de six ans, et deux adolescents belliqueux commencent à se battre à quelques dizaines de centimètres de ma fille de trois ans…

Non! non! et non! je n’accepte pas cela et je leur demande d’arrêter. J’ai immédiatement droit aux sarcasmes, aux insultes, aux accusations de racisme (demander à des adolescents issus de l’immigration de respecter des règles de bon sens, c’est forcément aussi raciste que de ne pas sélectionner Benzéma en équipe de France), aux menaces. Le ton monte.

Ma fille de 3 ans se réfugie derrière moi et je suis entouré par une bande de quinze adolescents et jeunes adultes menaçants

Je ne me laisse pas faire, et les gamins s’impatientent. Je ne quitte pas le parc comme ils le souhaiteraient. Ma fille se réfugie derrière moi et je me retrouve donc face à cette scène surréaliste où un petit caïd de quartier commence à me bousculer:

 

Comme je tiens tête et que j’explique à ma fille qu’il ne faut jamais abandonner la partie, même face à la loi du nombre, les agresseurs utilisent une autre arme. Ils envoient un enfant de dix ans se jeter sur ma fille avec sa trottinette. Se dire victime et agresser. Dénoncer le racisme et haïr les blonds aux yeux bleus.

Voilà le résultat:

 

La police reste inerte

Au bout d’interminables minutes, le parc (dans le quartier où les Kouachi se sont radicalisés rappelons-le, et dans la circonscription de Jean-Christophe Cambadélis) qui n’est pas gardé par un agent de la ville de Paris (trop occupés dans les beaux quartiers sans doute) est finalement atteint par une patrouille de police qui renvoie tout le monde dos à dos.

Les policiers partis, j’ai droit aux pires insultes de la part des jeunes mamans maghrébines qui étaient là.

Il est vrai qu’une bande d’adolescents africains qui s’attaquent à une famille française, ce n’est ni de la violence, ni du racisme, c’est une juste réparation de nos torts coloniaux.

Le baccalauréat, symbole du déclin impérial français

Article écrit pour Atlantico.

Il paraît que 80% des candidats ont eu le baccalauréat du premier coup. Certains l’ont même remporté avec la brillante moyenne de 21,19 (record battu!) sur 20. La France se rassure! ça va mieux! les traditions sont respectées et les objectifs du plan éducatif quinquennal sont dépassés! L’espèce de communisme éducatif français est au bord de l’effondrement type Union Soviétique des années 80, mais le Parti produit des statistiques qui promettent une longue vie au système.

Les quelques mensonges de la propagande officielle

L’intérêt d’un bon taux de réussite au baccalauréat est de faire plaisir aux familles dont un membre passe l’examen. Ce faisant, c’est l’arbre qui cache la forêt. Il permet d’oublier d’un seul coup la terrible baisse de niveau qui frappe le système dans sa globalité, avec des pans entiers de l’orthographe et de la conjugaison qui s’effondrent comme des icebergs frappés par le changement climatique.

Foin des contre-performances françaises au classement PISA! Foin de la scandaleuse sélection sociale qui transforme chaque année un peu plus l’Education Nationale en ascenseur descendant pour les pauvres et leurs enfants.

Et bien sûr, personne ne prend soin de rappeler que les progressions d’une classe d’âge au baccalauréat tiennent d’abord à la filière professionnelle, qui a porté l’essentiel de l’effort de massification scolaire depuis vingt ans. Les mauvaises langues se souviendront que si le pourcentage de bacheliers dans une classe d’âge a quasiment quadruplé depuis 1970, il a simplement doublé pour le baccalauréat général.

Les tares profondes du baccalauréat

Au-delà de ces problèmes franco-français, le système éducatif n’ose pas dire la vérité aux Français.

Premier point: le baccalauréat de 2016 ressemble furieusement à celui des années 1800, au moment de son invention sous le Premier Empire. Toujours du papier et de la plume d’oie. Toujours des dissertations, des compositions, des exercices individuels. D’une certaine façon, le baccalauréat n’a pas pris une ride.

Le problème est qu’autour de lui, tout a changé. L’introduction d’Internet a définitivement ringardisé le stylo et le papier. L’accès permanent à une bibliothèque de Babel sur Internet a profondément changé le savoir et ses formes. Mais… l’Education Nationale française est toujours incapable de proposer à ses élèves de composer leurs examens sur Internet.

Deuxième point: le baccalauréat reste une affaire d’artisanat et d’inégalités de traitement. Une même copie sera notée très différemment selon le correcteur, sans aucune possibilité de recours pour les élèves. Pourquoi un tel sera-t-il évalué à 7/20 par un jury, et 14/20 par un autre? Mystère, et la machine entend bien le préserver. Personne ne semble décider à briser la solitude et l’arbitraire de l’enseignant devant sa copie.

Troisième point: la forme même de l’examen relève de l’amateurisme. Non seulement les sujets sont majoritairement choisis sans aucune règle carrée ni professionnalisée, mais la forme même de la dissertation, du commentaire, de la composition, sont considérées comme des données brutes dont nos pédantesques pédagogues seraient bien incapables de prouver le bien-fondé.

Le triomphe si prévisible des Anglo-Saxons

Face à cette légèreté, cette espèce d’arrogance teintée d’un profond amateurisme, le système anglo-saxon aligne les performances.

L’utilisation quasi-généralisée du questionnaire à choix multiples flatte probablement moins la fatuité française en donnant à chaque bachelier le sentiment (assez réaliste au demeurant) qu’il peut concurrencer Bernard-Henri Lévy sur le terrain de la pensée. Mais cette forme d’examen, utilisée dans les enquêtes PISA, permet de tester efficacement les capacités de lecture, de compréhension, d’analyse, des candidats.

Le QCM a d’autres avantages. Sa correction est normée, égalitaire, objective. Sa formulation est professionnalisée, grâce à des études docimologiques poussées qui manquent cruellement à la France.

Bref, l’examen anglo-saxon brille par son professionnalisme là où le baccalauréat brille par son amateurisme et son triomphe de la bidouille.

L’examen et la compétition internationale

Ce que n’ont pas compris les pédagogues français si imbus de leurs certitudes et de leur supériorité, c’est le poids de l’examen dans la compétition internationale. L’examen pilote la pédagogie. Qui maîtrise l’examen maîtrise les enseignements. Qu’on le veuille ou non, les enseignants préparent en effet leurs élèves à un examen. Changer l’examen, c’est changer l’enseignement.

En démontrant année après année les avantages et la supériorité de leur système d’examen, les Anglo-Saxons installent peu à peu leur modèle. Là où, comme en Afrique Noire, la forme française de l’examen arrimait le système éducatif à la domination de notre empire, progressivement, c’est le Commonwealth qui s’impose. Les Britanniques ont industrialisé leurs procédures d’examination et de certification des niveaux, quand le système éducatif français est juste capable d’envoyer des inspecteurs sur le retour faire des missions ronronnantes dont les pays demandeurs de coopération ne retirent aucun bienfait durable.

Il ne faudra pas dix ans au baccalauréat pour ne plus servir de référence qu’aux établissements belges. Tous les autres pays (et peut-être même la Belgique) adopteront le système britannique.

Le baccalauréat et la diplomatie éducative

Bonaparte l’avait bien compris au fond. En créant le baccalauréat, il a durablement posé l’influence française en matière éducative, et formalisé une certaine idée du brio et de l’excellence. En ne réinventant pas le modèle, en l’appauvrissant année après année, les successeurs contemporains de Bonaparte, tue la poule aux oeufs d’or.

Pour infléchir la tendance, il faudrait un système éducatif capable de théoriser ses examens, de les préciser scientifiquement, et d’en garantir la performance en industrialisant son organisation et surtout sa correction. La révolution numérique le permet. Simplement, par paresse, par facilité, par démagogie, les ministres préfèrent flatter le conservatisme des enseignants en leur demandant d’harmoniser les notes par une baisse générale du niveau d’exigences attendues.

Là encore, nous le paierons cher.