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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Le Brexit débouche sur un durcissement de l’étatisme

L’étatisme, à ce stade, sort grand vainqueur de l’entartage européen par les Anglais à l’occasion du Brexit. Le paradoxe de cette victoire est qu’elle est célébrée par tous les camps, comme si la boussole de l’Europe, une fois les Britanniques partis, montrait le grand froid d’une reprise de la réglementation et d’une nouvelle expansion bureaucratique.

Le Figaro dénonce l’Europe libérale et prône l’étatisme

Vingt « intellectuels » ont lancé hier, dans le Figaro, un appel pour refonder l’Europe autour d’un nouveau traité, où l’on trouve, entre autres, cette phrase:

Ensuite, rendre à l’économie européenne les clés de la prospérité en revoyant profondément les règles actuelles en matière de politique économique et monétaire. Le paradigme néolibéral – la croyance en l’efficience des marchés – ne peut se substituer à la définition de politiques industrielles et d’un cadrage social.

Donc, l’Union Européenne, cette énorme machine à tout réglementer, à tout normer, serait un « paradigme néolibéral » fondé sur l’efficience des marchés… Tous les entrepreneurs qui ont ouvert un appel d’offres européen et ont eu une indigestion immédiate, tous ceux qui ont dû renoncer à leur activité parce qu’il leur était impossible de se conformer aux normes communautaires, se tiendront les côtes en poussant un rire homérique.

Il fallait vraiment des intellectuels (et des gens totalement ignorants de la réalité de ce qu’on appelle le « marché ») pour faire vivre cette fiction selon laquelle l’immense entreprise réglementaire dont le siège est à Bruxelles serait une création du libéralisme. Et il faut une bonne dose d’humour pour prétendre que les Anglais ont voulu la quitter parce qu’elle était trop libérale.

Hollande aussi fait vivre le mythe de l’Europe libérale

Le même jour, François Hollande donnait raison aux intellectuels du Figaro en soutenant, dans son interview des Echos des contre-vérités confondantes. À propos du régime des travailleurs détachés dans l’Union, il n’a pas hésité à dire:

Mais qui a négocié cette directive ? Les libéraux et en premier lieu les Britanniques ! Qui voulait de la main d’oeuvre bon marché venant de l’Est de l’Europe ? La droite européenne et au premier chef les conservateurs anglais. Ils en paient le prix aujourd’hui. La France ne demande pas de remettre en cause la libre circulation des personnes mais de supprimer les abus par un encadrement strict des « détachements » et une sanction des employeurs indélicats. C’est une discussion difficile car les pays de l’Est sont hostiles. Nous devons y parvenir. Sinon les dérives sur le travail détaché vont ronger l’Europe.

On appréciera les contorsions sophistiques de notre Présimou, capable de nous expliquer, en creux, dans une même phrase que:

  • la libre circulation des personnes (notamment des « réfugiés »), c’est bien,
  • mais elle doit être réglementée pour lutter contre les « employeurs indélicats », et même sévèrement limitée,
  • d’ailleurs elle était voulue par les méchants conservateurs de droite,
  • et finalement ce sont les libéraux qui voulaient recruter pas cher des étrangers sur un marché où les nationaux sont trop chers.

J’adore ces enfumages systématiques! Alors que les « conservateurs » luttent contre l’immigration face à une gauche mondialiste, François Hollande explique aujourd’hui tout le mal qu’il pense de la libre circulation des personnes, dont il attribue la paternité à ses ennemis politiques. Voilà un superbe sophisme! qui lui permet d’occulter qu’il dénonce aujourd’hui ce qu’il soutenait la veille dans le sillage d’Angela Merkel.

Ajoutons que la mention des « libéraux » est totalement bouffonne, puisque le principe idéologique du libéralisme repose sur la concurrence parfaite. Or, on voit mal comment la venue de travailleurs détachés, soumis à une réglementation différente de celle qui prévaut dans le pays où ils travaillent, serait conforme à ce principe.

Bref, la directive Bolkenstein, qui a créé ce système, était tout sauf libérale, mais le libéralisme a si bon dos!

La plongée de l’Europe dans le bain autoritaire

Parallèlement à ces délires sur un libéralisme supposé, qui justifient, à droite comme à gauche, un recours accru à la réglementation, Jean-Claude Juncker a annoncé que la ratification du traité de libre-échange avec le Canada ne serait pas soumise aux Parlements nationaux. Voilà une marque supplémentaire de libéralisme! On signe des traités, on adopte de nouvelles règles, sans consulter les populations. Ce système n’a rien à voir avec de l’autoritarisme, ni avec de l’étatisme. C’est tout simplement le triomphe d’un libéralisme échevelé.

Rappelons-le, les bien connus étatistes anglais ont décidé de quitter la très libérale Europe parce qu’ils considéraient qu’elle ne réglementait pas assez et qu’elle prenait trop en compte la voix des citoyens!

Les classes moyennes gagnent moins qu’en 2008

L’INSEE a produit une étude qui montre qu’en 2013 les classes moyennes n’avaient toujours pas retrouvé leur niveau de vie de 2008. Si l’on peut regretter le gloubi-boulga auquel se livre notre institution statistique nationale en plein déclin, ces chiffres éclairent toutefois de façon saisissante la montée du Front National à chaque élection depuis quelques années.

La mesure des classes moyennes

Je n’épiloguerai pas ici sur la notion de classe moyenne, un serpent de mer français à géométrie très variable. Par commodité, je propose de trancher le débat en considérant que les classes moyennes correspondent aux revenus situés autour de la médiane, c’est-à-dire le ventre mou des rémunérations.

Le tableau de l’INSEE reproduit ci-dessus donne une bonne illustration du problème que ces catégories ont rencontré depuis la crise de 2008:

classes moyennes

Depuis 2008, la répartition des revenus en France a très peu bougé. L’indice de Gini s’est à peine dégradé de 2 millièmes sur la période. Cela signifie donc que toutes les catégories de revenus ont partagé l’effort. Toutefois, le tableau suivant montre que cet effort ne s’est pas distribué de la même façon si on l’étudie décile par décile:

classes moyennes
Autrement dit, le niveau de vie du premier décile est celui qui a le plus baissé, mais la correction due à la fiscalité a permis de corriger les effets de la crise. Les troisième et quatrième déciles présentent le paradoxe d’avoir vu leur niveau de vie baisser du fait de la fiscalité. Si le revenu médian a connu une quasi-stabilité, les autres déciles sont tous passés sous la barre des 1% de progression annuelle du fait de la fiscalité.

Depuis 2008, l’effort de correction fiscale est donc intense… et probablement mal supporté par la population.

Au passage, on regrettera que l’INSEE rationne les données qu’elle livre au public. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir reçu des injonctions politiques sur le sujet. La bonne vieille Union européenne en a d’ailleurs rajouté une louche en rappelant que les données publiques doivent être librement réutilisables, donc accessibles dans leur totalité sous format numérique. Mais l’INSEE n’aime pas respecter les règles démocratiques.

Brexit: mon interview à la radio russe

Je republie ici l’interview que j’ai donnée à la radio russe sur le Brexit.

RT France : La Première ministre écossaise Nicola Sturgeon s’est entretenue avec Jean-Claude Juncker. Que cela signifie-t-il ?

Eric Verhaeghe (E. V.) : On a franchi une étape très claire dans la dislocation européenne, dans son intrusion puisque des régions qui réfléchissent depuis longtemps à leur indépendance, sont en train de profiter du Brexit pour réclamer cette indépendance. On sait que l’Ecosse a finalement tranché en faveur d’un maintien dans le Royaume-Uni, mais à l’époque on pensait que le Royaume-Uni ne sortirait pas de l’Union européenne. Maintenant que l’Angleterre a décidé d’en sortir, les revendications nationalistes en Ecosse se ravivent, sont beaucoup plus marquées et l’Ecosse profite de cette occasion pour revendiquer son indépendance. Ce qui est important c’est que l’Ecosse n’est qu’un premier maillon du filet qui va suivre puisque d’autres régions ont la tentation de faire sécession de l’Etat membre auquel ils appartiennent pour demander leur indépendance et appartenir à l’Union européenne. C’est le cas notamment de la Catalogne, où une majorité d’indépendantistes et d’autonomistes qui s’est dégagée aux dernières élections et les Catalans vont regarder ce que fait l’Ecosse avec beaucoup d’attention puisque la Catalogne espère faire la même chose. C’est aussi le cas de la Flandre en Belgique où un mouvement nationaliste, la Nieuw-Vlaamse Alliantie est en train de dire que l’Ecosse pourrait faire un précédent et que la Flandre pourrait faire sécession de la Belgique et demander son adhésion directe à l’Union européenne. Le Brexit a donc permis de mettre le doigt dans un engrenage qui est celui de l’implosion de l’Union et de la revendication régionale de l’adhésion directe à l’Union par-dessus les Etats-nations.

RT France : A l’issue de la rencontre avec la Première ministre écossaise, Jean-Claude Juncker a déclaré que l’Ecosse avait gagné le droit de se faire entendre à Bruxelles mais que l’Union européenne n’avait pas l’intention d’intervenir dans le processus britannique. Cette réunion est-elle une tentative d’intimidation pour que la Grande-Bretagne ne quitte pas l’Union européenne ?

E. V. : Le but est très clairement punitif. L’objectif de  l’Union européenne aujourd’hui est de punir la Grande-Bretagne et surtout de déstabiliser sa classe dirigeante. Aujourd’hui, il y a une stratégie de l’Union européenne qui consiste à dire qu’il faut punir et chasser les dirigeants anglais qui ont mis le Royaume-Uni hors de l’Union européenne et il faut mettre en place une espèce de confusion politique en Grande-Bretagne qui va finalement pousser le pays à préférer rester dans l’Union européenne. Il y a aujourd’hui une stratégie de prise de contrôle, de reprise en main du processus par les décideurs européens. Jean-Claude Juncker le fait en parfait accord avec Angela Merkel et François Hollande et leur objectif aujourd’hui est de mettre les dirigeants britanniques qui ont d’une façon ou d’une autre piloté le Brexit dans la situation la plus difficile possible et de rendre le plus coûteux possible le départ de l’Angleterre hors de l’Union européenne.

RT France : La Première ministre écossaise a déclaré qu’elle était «déterminée à préserver la relation et la place de l’Ecosse dans l’Union européenne». Cela va-t-il provoquer un second référendum pour la sortie de l’Ecosse de la Grande-Bretagne ?

E. V. : Il y a une période de trois mois extrêmement compliquée qui s’ouvre, pour les Anglais, pour les Ecossais, pour les Irlandais, pour les Européens eux-mêmes. Pendant cette période de trois mois, l’Union européenne dans son ensemble va tout faire pour que le Royaume-Uni sorte de l’Union dans les conditions les moins favorables possibles pour rendre le jeu encore plus compliqué. Les Ecossais ont très clairement intérêt à profiter de la situation pour annoncer très vite s’ils veulent un référendum sur l’indépendance de l’Ecosse dès le mois de septembre. En revanche, ils n’auront droit qu’à un référendum, il ne faut pas qu’ils échouent. Si leur objectif est l’indépendance, il faut qu’ils programment dès maintenant un référendum et qu’ils mettent en chantier le départ de l’Ecosse du Royaume-Uni et son adhésion directe à l’Union européenne.

RT France : John Kerry a déclaré aujourd’hui que «la Grande-Bretagne pourrait rester dans l’Union européenne puisque Londres n’a aucune idée du processus de sortie de l’Union européenne». Est-ce envisageable ?

E. V. : Aujourd’hui il y a une guerre psychologique, un matraquage psychologique qui est très fort dans ce que j’appelle le gouvernement profond, c’est-à-dire cette espèce de nomenklatura, cette classe dirigeante qui n’est pas forcément aux manettes directement mais qui agit dans l’ombre pour prendre les décisions. Le gouvernement profond ne veut pas que la City quitte l’Union européenne. Il ne veut pas non plus que l’Union européenne se disloque et donc il est en train de faire tout ce qui est en son pouvoir pour dissuader les Anglais d’aller jusqu’au bout du Brexit. Dans cette stratégie il y a très clairement une intoxication et une manipulation des esprits sur le thème «ils ne savent pas où ils vont et il est impossible de sortir», c’est-à-dire qu’ils ont fait un coup de colère, un coup de gueule mais une fois ce coup de gueule passé ils n’ont pas vraiment envie de sortir, ils le regrettent déjà. D’ailleurs il y a une pétition pour rester dans l’Union européenne et ils n’ont pas vraiment de plan de sortie. Sortir de l’Union européenne c’est reconstruire 40 années de droit, 40 années de réglementation, 40 années de vie d’un certain nombre de fonctions notamment dans le domaine du droit de la concurrence. Cela ne peut donc pas s’improviser. En réalité les Anglais font face à une situation aussi inédite que les autres Européens. Personne n’a de mode d’emploi pour expliquer comment on fait pour sortir de l’Union européenne. Cette espèce de flou, de période d’attente ou de latence, est interprétée avec de malice, avec de mauvaises intentions par le gouvernement profond pour dire «vous voyez ils ne savent pas où ils vont et donc il ne faut pas qu’ils partent». Ceux qui doivent partir ce sont les classes dirigeantes, ce ne sont pas les Anglais. C’est un jeu extrêmement dangereux parce qu’on est en train de continuer le dénie. Le gouvernement profond ne veut pas admettre que les citoyens de l’Union européenne ne veulent plus de la construction communautaire, de la construction de l’union européenne telle qu’elle est conçue depuis 20 ans. On invente donc des stratégies pour expliquer qu’en réalité ils ne veulent pas vraiment partir et que si rien ne changeait ce serait beaucoup mieux. Mais c’est un jeu extrêmement dangereux parce qu’à force de ne pas tenir compte de l’avis des citoyens, on va d’abord acter que nous ne sommes plus en démocratie ou que la démocratie n’existe plus et deuxièmement on va se trouver face à des situations socialement extrêmement compliquées.

Brexit: nos vieilles nations sont plus belles que votre bureaucratie

Dans les tombereaux de haine contre le vote britannique que le Brexit a soulevés, il est une critique particulièrement révélatrice du substrat idéologique qui fonde le gouvernement profond: le rejet de l’Etat-nation. Pour beaucoup de zélateurs des puissances à la manoeuvre dans l’Union Européenne, l’Etat-nation est l’incarnation du mal, d’un cancer qui a terrassé le Royaume-Uni, et qui doit être traité chimiquement avec que les métastases n’aient raison de l’Union tout entière.

L’exemple de Gaspar Koenig

De cette haine, on trouvera une expression assez pure chez l’auto-proclamé libéral Gaspar Koenig, ancienne plume de Christine Lagarde, et président d’un think tank financé par de grandes entreprises (dont on connaît l’absence de connivence avec le capitalisme d’Etat).

Dans un coup de gueule publié par le Figaro, il écrivait par exemple:

Je hais les nations, épiphénomène sanglant de l’histoire humaine, et méprise les nationalistes. La «souveraineté nationale», c’est un os à ronger lorsqu’on a perdu la seule souveraineté qui compte: celle de soi-même. (…)

On va recommencer à trier les humains en fonction de leurs livrets de famille et à les parquer derrière les barbelés des frontières. Le nativisme bat son plein. Et il ne rate pas sa cible: l’Europe avec tous ses défauts reste un projet libéral, kantien, visant à construire l’état de droit et le marché par-delà les différences culturelles. Oui à la démocratie, non au «peuple», fiction de romancier.

On retrouve ici, de façon à peine voilée, l’idée que voter en faveur du Brexit est une preuve d’une bêtise ou le signe d’un dérangement de l’esprit. Ce texte en dit long sur le mépris sectaire des intellectuels européens pour le suffrage universel. Ici, on s’amusera de voir le projet communautaire imaginé à la sauce kantienne, avec ce fantasme étrange selon lequel l’Union Européenne aurait « construit le marché par-delà les différences culturelles ».

Il ne serait pas ininteréssant que Gaspar Koenig nous explique comment il peut d’un côté assimiler les différences culturelles à des barbelés et prétendre d’un autre côté tenir un discours libéral, c’est-à-dire respectueux de la liberté de chacun à adhérer aux choix qui lui conviennent. Ce rejet larvé de la culture laisse songeur. Elle montre bien la subversion totale de la notion de démocratie dans la doxa du gouvernement profond, construite de façon kantienne contre le « peuple », présenté comme fictif.

Dans une tribune publiée dans les Echos, Koenig en rajoute une couche tout aussi toxique en soutenant:

Brexit

Ceux qui ont voté contre le Brexit, ce sont des gens ouverts, qui invitent leurs voisins chez eux le soir, qui sont pour la diversité et la complexité. Ceux qui ont voté pour le Brexit sont au contraire des gens fermés, passéistes, simplistes, antipathiques, pétris de mythes nationalistes et autoritaires.

On retrouve ici l’argument manichéen utilisé par Bernard-Henri Lévy pour disqualifier ceux qui ne pensent pas comme lui. Cet arsenal sophistique est bien connu: il n’y a pas de divergence d’opinion, il n’y a que des gens qui sont dans l’erreur et la bêtise s’ils ne pensent pas comme moi. Ce type d’argumentation, qui n’est qu’une façon à peine voilée d’interdire le débat et d’instituer une pensée unique, est une pratique désormais obligatoire dans les milieux europhiles.

Sa terminaison logique consiste à supprimer le droit de vote et à interdire le suffrage universel: il ne sert de toute façon à rien de demander l’avis des « gens », puisque le choix individuel est déterminé par l’adhésion à la vérité ou à l’erreur, l’intelligence ou la bêtise. La démocratie se porterait mieux si elle cédait la place à un règne d’experts qui décident au nom de leur savoir supérieur.

Le plus amusant, bien entendu, est de voir que ces vieilles lunes sophistiques connues depuis Platon nous soient ressorties par des gens qui se prétendent intelligents, supérieurement intelligents au point de nous interdire de choisir librement notre destin.

Gaspar Koenig et la bureaucratie bruxelloise

Sans étonnement, ces europhiles autoritaires ne voient pas ce qui cloche dans le projet européen tel qu’il est incarné par l’Union Européenne. D’une certaine façon, ce projet constitue la réalisation la plus parfaite de leur idéal politique. Il repose en effet sur une série de choix justifiés par des arguments techniques, opérés par des experts, sans tenir compte de la volonté populaire.

Le libéralisme dont Gaspar Koenig se revendique n’est rien d’autre qu’une fascination pour la bureaucratie instituée en régime politique. De même que Koenig s’auto-proclame libéral, son Union Européenne s’auto-proclame démocratique, alors qu’elle fondée sur l’horreur que lui inspire le suffrage universel.

La référence koenigienne au libéralisme ne manque pas de faire sourire d’ailleurs. Personne n’a manifestement rappelé qu’il existe un régime politique qui a utilisé les mêmes arguments que lui. Un régime qui haïssait le nationalisme, assimilé à une arme qui place les gens derrière les barbelés. Un régime qui appelait aux dépassements des Etats-nations. Ce régime s’appelait le socialisme démocratique et, partout où il est passé, il a fait pousser les barbelés, l’oppression, le totalitarisme.

Gaspar Koenig devrait se souvenir que son discours, il y a soixante-dix ans, était précisément celui de l’Internationale Socialiste.

Eloge de nos vieilles nations

Face à cet amour immodéré pour la bureaucratie et ses prouesses intellectuelles, je me sens obligé de faire l’éloge de nos vieux Etats nation.

Oui, je suis heureux d’avoir grandi à Liège, ville où, dès le plus jeune âge, on m’a appris qu’en 1468 les habitants avaient résisté au duc de Bourgogne et avaient combattu pour préserver leurs libertés. Je suis heureux d’avoir grandi dans un quartier où l’on se sentait liégeois bien avant d’être belge, et où, au nom des libertés locales, les habitants ont caché des Juifs pendant la guerre, souvent au péril de leur vie. Je suis heureux d’avoir chaque année visité l’enclos des fusillés où des résistants sont morts pour défendre leur clocher.

Oui, je suis heureux et fier d’être France, d’avoir un passeport de cette vieille France bleu, blanc, rouge, qui a toujours aimé la liberté, qui produit de si bons vins et une si bonne nourriture.

Oui, j’aime inviter mes voisins (et même Gaspar Koenig) à partager une bonne table ou une bonne bouteille. Cela ne m’empêche pas d’aimer les frontières.

Non, je n’aime pas ses décisions prises dans l’ombre des bureaux de la Commission Européenne où personne ne sait qui est responsable de quoi, et où personne n’endosse jamais les erreurs qu’il commet.

Bref, j’aime l’Europe, mais j’aime la France, j’aime mon pays, j’aime ma vieille et belle nation, j’aime ce que je suis. Et mon identité, loin de m’enfermer dans une prison, m’a appris à respecter les autres.

Démocratie sociale ou théâtre de Guignol?

Article écrit pour Atlantico.

Le gouvernement et les partenaires sociaux nous ont encore régalé d’un joli spectacle digne du théâtre de Guignol. Les uns et les autres rivalisent d’idées pour aménager la loi Travail avant son passage au Parlement. En réalité, les amendements qui sortent du chapeau aujourd’hui sont négociés depuis plusieurs semaines, et comme on l’avait annoncé déjà (dans la foulée des déclarations du député Sirugue ou de Jean-Claude Mailly), ils limiteront encore fortement ce qui avait été présenté un temps comme une inversion de la hiérarchie des normes, et qui n’en est plus que l’évocation pâle et lointaine.

Une mise en scène digne de Guignol

Dès le 10 mai, le député socialiste Sirugue, rapporteur du texte, avait proposé la solution de compromis qui est aujourd’hui annoncée par toutes les parties, CFDT comprise: les branches pourront encadrer les dérogations prévues par les accords d’entreprise. Il aura donc fallu attendre près de deux mois pour que le gouvernement se décide à montrer un jeu dont on connaissait déjà les atouts.

Cette technique a tout d’une mise en scène à l’ancienne. On organise des grèves, des manifestations, on se met des bourre-pifs, on s’invective pour amuser la galerie. En sous-main, on a déjà négocié la sortie de crise et on connaît très exactement le scénario qui va se dérouler. Simplement, il faut donner aux prolétaires le sentiment qu’on les a farouchement défendus et que tout tient à la quantité de gomme de chaussures qu’ils ont usées sur le pavé.

Cette vieille mise en scène marchait bien à l’époque où Internet n’existait pas. Pourquoi s’obstiner, maintenant que tout se sait, à jouer les mêmes jeux éculés?

Peut-être que les syndicats et les gouvernants français devraient entrer dans la révolution numérique…

La démocratie sociale a neutralisé la réforme

Dans la pratique, la réécriture de l’article 13 de la loi devrait permettre aux branches d’empêcher les accords d’entreprise d’être trop turbulents. La question qui reste est de savoir si oui ou non les branches pourront utiliser les entreprises à négocier le comptage des heures supplémentaires. FO dit non, le gouvernement voudrait bien que ce soit oui.

Dans la pratique, la loi Travail, qui a justifié 11 journées de grève et une mise régulière de nos rues à feu et à sang sous l’oeil médusé des observateurs du monde entier, ne changera pratiquement rien par rapport aux dispositions existantes. Les entreprises qui imaginaient avoir gagné une liberté contractuelle vont en réalité se trouver en liberté surveillée.

Il aura fallu quatre mois pour faire passer le texte. En un quadrimestre, la France des réticences et de la frilosité aura complètement étouffé toutes les mesures qui auraient pu produire une espèce de coup de fouet sur le marché du travail. En bout de course, il n’en restera rien, sinon une pâle copie dont les effets seront ceux d’un placebo.

Voilà ce qu’on appelle la démocratie sociale en France: une grande machine à conserver, à freiner, à n’accepter que des petits pas sans ambition.

Les petites entreprises en danger

Dans la pratique, la loi Travail maintient un danger majeur pour les petites entreprises. Dès lors que la loi favorise les dérogations au Code du Travail par accord collectif, elle pénalise automatiquement toutes les entreprises qui ne sont pas en capacité de négocier.

C’est particulièrement le cas des petites entreprises où l’implantation syndicale est rare et fluctuante. Comment bénéficier des mêmes dérogations que les autres quand on ne dispose d’aucun salarié désireux de s’investir dans la négociation collective?

Plus radical encore: les très petites entreprises, qui emploient moins de dix salariés, sont exclues du dispositif, puisque la loi ne les autorise pas à disposer d’un représentant du personnel ni à négocier des accords collectifs. Ce sont pourtant ces entreprises-là qui sont les plus susceptibles de recruter, de faire de la croissance et de l’emploi.

Plus grave: la loi donnera aux branches la faculté d’encadrer strictement les dispositions sociales qui leur sont applicables. La grande entreprise désireuse de javeliser la concurrence sera donc face à un jeu d’enfants. Elle pourra promouvoir des normes sociales élevées dans la branche à laquelle elle appartient, tout en négociant pour son propre compte des dérogations compétitives à l’accord de branche qu’elle aura promu.

Qui aurait imaginé, en février, que cette loi qui devait libérer les entreprises, se transformerait en arme d’oppression?

Comment la loi Travail va asphyxier les start-up

Il fallait bien que quelqu’un brise la loi du silence sur les effets toxiques que la loi Travail aura sur les start-up. Et il fallait bien expliquer pour quelle raison les organisations patronales regardent le bout de leurs chaussures, d’un air gêné et les doigts noués et dénoués dans le dos, pendant que l’assassinat se prépare. Beaucoup espéraient que les organisations syndicales de salariés empêchassent ce petit règlement de comptes entre amis. Mais l’expérience montre que, de nos jours, on n’est jamais mieux servi que par soi-même… et on ne peut plus compter sur personne, même pas sur la CGT!

Les start-up assassinées dès les premiers jours

Initialement, les start-up devaient être servies par la loi Travail. L’une des dispositions inscrites dans la première version du texte (celle avant le premier nettoyage imposé par les syndicats) permettait de recourir au forfait-jour par décision unilatérale de l’employeur.

C’est la seule revendication émise par les start-up dans le domaine du code du travail à ce jour: permettre de demander plus que 35 heures par semaine aux ingénieurs débutants sans avoir à obtenir des dizaines d’autorisation.

Comme par hasard, cette disposition a immédiatement suscité la fureur des syndicats, ces amis des corporations, ces garde-chiourme d’une France rancie où les jeunes n’ont de place que si et seulement si ils acceptent de rentrer dans les combines des anciens, fondée sur la promotion à l’ancienneté, sur la démotivation et sur le calcul savant pour ne jamais donner trop à son travail. Et comme les syndicats ont hurlé, la première disposition qui a disparu dans l’absurde réécriture du texte, c’était, évidemment, le forfait-jour par décision unilatérale de l’employeur.

Pourquoi les start-up n’ont pas accès au forfait-jour

Pour bien comprendre cette affaire, il faut revenir à ce que les pouvoirs publics appellent le Code du Travail, et qui serait mieux nommé s’il s’appelait le Code de la Paresse. Son article L 3121-39 stipule ceci:

La conclusion de conventions individuelles de forfait, en heures ou en jours, sur l’année est prévue par un accord collectif d’entreprise ou d’établissement ou, à défaut, par une convention ou un accord de branche. Cet accord collectif préalable détermine les catégories de salariés susceptibles de conclure une convention individuelle de forfait, ainsi que la durée annuelle du travail à partir de laquelle le forfait est établi, et fixe les caractéristiques principales de ces conventions.

Sans accord collectif, donc, pas de forfait-jour. Or, une start-up commence d’ordinaire avec moins de dix salariés. Elle n’a donc pas la faculté de négocier un accord d’entreprise, puisque celui-ci est réservé aux entreprises de plus de dix salariés. Elle a besoin d’un accord de branche pour agir. Et, comme par hasard, l’accord de la branche à laquelle les start-up appartiennent d’ordinaire est défavorable, pour des raisons sur lesquelles je reviendrai dans un prochain article.

Bref, l’édifice construit en droit du travail pour limiter le recours au forfait-jour dans les start-up est un véritable parcours du combattant, que la loi Travail aurait pu simplifier. Mais, redisons-le, ce point-là fut le premier à disparaître.

Les start-up placées à la table des enfants

Dans la pratique, la taille des start-up leur interdit, quoiqu’il arrive, de bénéficier des dispositions légales subordonnées à la conclusion d’un accord d’entreprise. Toute l’inversion de la hiérarchie des normes est donc inopérante pour elles. Autoriser une entreprise à déroger à la loi par accord d’entreprise, avantage les entreprises qui ont une taille suffisante pour avoir des représentants du personnel et handicape les autres.

Pire même, l’inversion de la hiérarchie des normes favorise les grands en leur donnant un pouvoir de décision sur les petits. La mécanique (renforcée, a priori, par la future version de la loi) qui autorise les branches à interdire les dérogations (il fallait y penser, à celle-là), donne un pouvoir extrêmement important aux grandes entreprises. Statistiquement il n’y a qu’elle qui ont les moyens de déléguer des représentants aux travaux des branches. Les start-up, elles, ont trop le nez pointé dans leur guidon pour faire autre chose que développer leurs produits.

Autrement dit, la loi Travail va permettre à des instances opaques appelées les branches de décider ce que les entreprises de plus de 10 salariés auront le droit de signer ou pas, et décideront des normes applicables par défaut dans les branches. Dans les branches très concurrentielles comme celles auxquelles les start-up appartiennent, les grands pourront donc décider des normes applicables dans les start-up, et s’octroyer le droit d’y déroger défavorablement.

Pratiquement, la corporation des taxis pourra décider des normes applicables chez Uber, et s’exonérer elle-même de ces règles.

Pourquoi les organisations patronales regardent le bout de leurs chaussures pendant ce temps

Comme je l’ai écrit plusieurs fois, la loi Travail est donc un formidable cadeau fait par le gouvernement, par le Parti Socialiste, par les Frondeurs, par la CFDT, au grand capital et aux rentiers sur le dos des créateurs de valeur que sont les entrepreneurs des start-up.

Avec la loi Travail, les grandes entreprises ne bénéficieront pas seulement d’une distorsion de concurrence. Ce sont elles qui en fixeront l’étendue. Bien organisées, elles pourront déléguer dans les branches leurs représentants les plus loyaux et les plus dévoués pour choisir « l’ordre social », comme dit Laurent Berger, applicable dans la branche.

Les start-up sont peu capitalisées mais agiles? On fixera des salaires et des normes sociales élevées pour les contraindre à s’adosser capitalistiquement aux plus fortunés. On mettra de l’épaisseur dans l’organisation du temps de travail pour compliquer ou renchérir les livraisons de produits en urgence, les surcharges de travail et les opérations coups de poing. Vous avez besoin d’un sprint pour satisfaire le client? Il vous coûtera cher, car la branche interdira les journées trop longues et l’excès de flexibilité dans l’annualisation du temps de travail.

Les grandes entreprises coalisées dans les branches, selon des règles opaques, ne manqueront pas d’imagination pour asservir les concurrents issus de la nouvelle économie qui ne comptent que sur leur travail pour réussir. Car, disons-le crûment, les organisations patronales sont des clubs d’entreprises rentières qui ne veulent surtout pas entendre parler des nouveaux entrants sur le marché, et qui ne lésineront sur aucun moyen pour arriver à leurs fins.

Les écoeurants rentiers de la gauche bien pensante

Le plus écoeurant dans cette affaire, c’est l’hypocrisie, la tartufferie, les mensonges de ces bien-pensants qui utilisent la solidarité pour justifier un cadeau aux puissants et un poison pour les faibles. Ceux qui trinqueront, dans la loi Travail, ce ne sont certainement pas les grands patrons fortunés, nés dans les quartiers chics qui inspirent une lamentable admiration à tous les donneurs de leçon rassemblés sur les bancs des Frondeurs. Ceux qui trinqueront, ce sont ceux qui travaillent de leurs mains et de leur intelligence pour réussir, ceux qui ont du talent mais pas d’argent, de la volonté mais pas de pedigree.

Une fois de plus, la gauche déclare la guerre au mérite, et dévoile la haine qu’elle lui porte.

Pénibilité: la CGPME a enfin un moment de lucidité!

La CGPME mène une campagne assez astucieuse sur l’entrée en vigueur des dispositions relatives à la pénibilité. Rappelons que ce dispositif ubuesque, qui collectionne des normes de type soviétique (et tout droit inventées par les cerveaux tordus de fonctionnaires jamais sortis de leur bureau ouaté) appliquées à l’atelier, a le mérite de placer la France en tête des pays où le marché du travail est le plus administré du monde, et le chômage l’un des plus massifs! On se réjouira non seulement de la campagne concrète menée par une organisation patronale contre des inventions scélérates proposées par une CFDT hors sol, mais aussi des éclairs de lucidité qui se sont emparés des esprits dirigeants de la CGPME.

Un dispositif totalement ubuesque

Depuis plusieurs années maintenant, les patrons tentent d’empêcher l’entrée en vigueur du dispositif dément inventé par les administrations sociales pour lutter contre la pénibilité au travail. Une circulaire du 20 juin a précisé les conditions d’application des critères opposables au 1er juillet 2016. Celle-ci rappelle qu’au 1er juillet, six nouveaux facteurs de pénibilité doivent être pris en compte et enregistrés poste par poste par les employeurs: les manutentions manuelles de charge, les postures pénibles, les vibrations mécaniques, les agents chimiques dangereux, les températures extrêmes et le bruit.

La circulaire prévoit une mesure de la pénibilité selon des critères administratifs qui valent leur pesant de cacahuètes.

Par exemple, pour les postures pénibles:

Cinq postures composent ce facteur de risques :

– maintien des bras en l’air à une hauteur située au-dessus des épaules ;

– positions accroupies ;

– positions à genoux ;

– positions du torse en torsion à 30 degrés et plus ;

– positions du torse fléchi à 45 degrés et plus.

Un travailleur sera considéré exposé à ce facteur de risques au titre de la pénibilité dès lors que le temps cumulé qu’il passe dans l’une ou l’autre de ces différentes positions est supérieur ou égal à 900 heures par an.

L’employeur devra désormais s’assurer que ses salariés passent moins de 900 heures par an avec le torse fléchi à 45 degrés et plus ou en torsion à 30 degrés et plus, sans quoi il devra se livrer à une comptabilité en bonne et due forme de la pénibilité. Ceux qui ont inventé ce dispositif n’imaginent bien entendu pas ce qu’est la vie d’un chef d’entreprise. Dans leur esprit, toutes les entreprises de France sont dotées d’un service dédié à la mesure des postures de travail, dont la seule vocation est d’aider les fonctionnaires à justifier leur emploi par le remplissage continu de milliers de documents administratifs. Et si les entreprises n’ont pas ce service en interne, qu’elles recrutent ou qu’elles disparaissent!

Comme toujours, l’administration ne connaît qu’une seule forme d’entreprise: la grande, celle qui lui ressemble par sa débauche de moyens et la dilution de ses responsabilités. C’est pour faire le jeu des grandes entreprises que les normes sont produites.

La responsabilité de la CFDT dans ce dispositif

Pour procéder à ces inventions dignes du concours Lépine, l’administration a pu compter sur le concours complaisant de sa grande amie: la CFDT, dont la culture dominante est toute entière marquée par les grands blocs issus des grandes entreprises (terreau favorable aux délégués CFDT, s’il en est…). C’est la CFDT qui a servi de caution syndicale à ces calculs d’apothicaires sur les postures des salariés, et c’est encore la CFDT qui avance masquée, main dans la main avec les grandes entreprises dont elle est une formidable antenne de lobbying, bien plus efficace que l’AFEP. Et quoi de plus plaisant, pour des entreprises comme Mittal ou Dassault, de voir le travail de nettoyage des petits concurrents assuré par les syndicats de salariés eux-mêmes.

Sans aucun complexe, Laurent Berger a donc enfoncé à nouveau le clou hier en déclarant à l’Opinion:

Pour rappel, la pénibilité, c’est une compensation à l’allongement de carrière, pour des gens qui ont des métiers pénibles et qui vont voir leur santé durablement altérée ou leur espérance de vie diminuée. C’est une juste réparation. Il y a eu des reports, le patronat a demandé du temps en disant que ce n’était pas possible, etc. Des référentiels ont été mis en place par les branches professionnelles. Maintenant, je vois bien que certains, par posture, demandent aux branches de ne pas sortir les référentiels qui sont prêts et qui sont des outils pour le chef d’entreprise. Mais c’est un jeu politique. La loi doit s’appliquer pour tout le monde, y compris pour le patronat. L’idée, ce n’est pas de faire quelque chose de compliqué, mais bien qu’une avancée soit offerte à ceux qui ont des métiers pénibles.

Les avancées pour les salariés! le mot magique qui excuse tout, et n’importe quoi.

Mais, comme le souligne François Asselin, le président de la CGPME, et c’est un moment de lucidité qui fait du bien, bien loin de lutter contre la pénibilité, le dispositif gouvernemental l’encourage.

La pénibilité, un dispositif toxique pour les salariés

Le ver était dans le fruit dès la conception même du dispositif, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’aucun pays industrialisé n’a adopté un dispositif semblable au système français.

En quoi consiste en effet le dispositif pénibilité que nous mettons en place? à transférer le risque de l’usure professionnelle de l’employeur vers les caisses de retraite. La fatigue nécessaire pour créer de la valeur chez l’un (l’entreprise qui dégage du profit) produit des dégâts collatéraux financés par les autres (le régime général de retraite). En échange, l’employeur qui expose ses salariés à l’usure paie une sorte de prime temporaire. D’une certaine façon, notre dispositif de pénibilité, présenté par la CFDT comme une avancée sociale, n’est rien d’autre qu’un permis de tuer. Je t’épuise au travail, mais en échange tu peux partir plutôt que les autres à la retraite, et tout le monde est content.

Comme le dit Laurent Berger, il s’agit « d’une juste réparation ».

Aucun autre pays industrialisé n’a accepté ce système d’un cynisme répugnant. L’Allemagne par exemple a préféré investir massivement dans la prévention. Prévenir le risque au lieu de le transférer, voilà une démarche véritablement sociale. Mais elle suppose, pour un syndicat comme la CFDT, d’affronter les employeurs qui n’ont pas envie d’investir dans la prévention, et elle ne permet pas d’afficher auprès des salariés la victoire très populiste d’un départ anticipé à la retraite. Une fois de plus, l’affichage prime le bon sens et la rigueur de gestion.

Bref, le système français de pénibilité gravera celle-ci dans le marbre de l’organisation du travail, en la rendant supportable et même avantageuse, au lieu de la combattre ou de la prévenir.

L’écrasante responsabilité patronale dans ce dossier

On se réjouira, redisons-le, de la lucidité de François Asselin sur les tares d’un système d’autant plus dangereux qu’il est présenté comme bénéfique pour les salariés. Simplement, on regrettera que François Asselin n’ait pas été élu plus tôt président de la CGPME, puisque son organisation, comme le MEDEF et l’UPA, porte une responsabilité très lourde dans les malheurs subis par les employeurs aujourd’hui.

Rappelons en effet que l’invention de la pénibilité aurait pu être évitée si les organisations patronales n’avaient pas mené une stratégie délétère et suicidaire, en 2003, lorsque la loi Fillon réformant les retraites avait demandé aux partenaires sociaux de négocier un accord sur le sujet. Dès 2003, la CGPME et le MEDEF ont tout fait pour envoyer cette négociation dans le mur. Il était bien temps, pourtant, à cette époque, de proposer un dispositif de prévention en lieu et place du système de transfert mis en place par le gouvernement Ayrault, sous l’égide de Marisol Touraine.

Pendant plusieurs années, la CGPME et le MEDEF ont « baladé » les partenaires sociaux pour que rien ne se passe sur ce sujet, jusqu’à constater purement et simplement l’échec de la négociation en 2008. On comprend bien la logique qui a prévalu à l’époque: l’arrivée de Nicolas Sarkozy a donné le sentiment d’une impunité patronale, dont les organisations d’employeurs peuvent aujourd’hui se mordre profondément les doigts.

Ce qui est en cause ici, in fine, c’est l’incapacité des patrons français à agir sans l’Etat pour tous les sujets où l’Etat n’a pourtant aucune légitimité. Vous qui avez dansé tout l’été, chantez maintenant!

Les fonctionnaires gagnent 10% de plus que les salariés du privé

L’écart de revenu entre salariés du privé et fonctionnaires s’élève à plus de 10%. C’est ce que montre une étude de l’INSEE publiée en début de semaine.

22.000 euros en moyenne pour un fonctionnaire

Le tableau ci-dessous illustre bien les différences de traitement entre catégories:

fonctionnaires

Les chiffres ci-dessus sont du salaire net et non du salaire brut (on sera, au passage, agacé de voir que l’INSEE ne prend pas le soin de le rappeler dans ses graphiques). En moyenne en 2013, le revenu salarial net est donc de 20.353 euros pour tous les salariés, fonctionnaires compris.

Toutefois, pour les salariés du privé, il est légèrement inférieur à 20.000 euros (19.854 euros très exactement), alors qu’il est de 22.091 euros pour les fonctionnaires. Il existe donc une différence de plus de 10% entre les deux segments de population.

Si l’on rappelle accessoirement qu’il n’existe pas de mesure du temps de travail dans la fonction publique mais que les études existantes laissent à penser que les fonctionnaires travaillent moins de 35 heures, cette différence rapportée à l’heure réellement travaillée est donc encore plus importante.

L’INSEE cache la rémunération des fonctionnaires

Alors que les fonctionnaires gagnent plus que les salariés du privé, l’INSEE, qui est juge et partie puisque composée de fonctionnaires de Bercy, a été capable d’occulter cette différence choquante, en inversant même la présentation des faits. L’étude comporte en effet un sous-titre:

Le revenu salarial moyen diminue, notamment dans le secteur public

On s’amusera de ce truc vieux comme le monde, qui consiste à passer sous silence ses avantages et à les présenter comme un handicap. Le graphique fournit à l’appui par l’INSEE en dit pourtant long sur les différences salariales favorables aux fonctionnaires aujourd’hui:

fonctionnaires

On le voit, depuis que ces statistiques existent, le différentiel salarial en faveur du secteur public a toujours existé. Il s’est accru à partir de 1992, et depuis, les salariés du secteur privé tentent un « rattrapage » qui est bien long à venir…

Brexit: le gouvernement profond tente de reprendre le contrôle de la situation

Après avoir fulminé de rage, le gouvernement profond et ses zélateurs cherchent par tous les moyens à reprendre le contrôle de la situation en Europe. Enterrer le Brexit et déstabiliser ses partisans partout où ils se trouvent sont les mots d’ordre du jour. Une sorte de grande machine médiatique s’ébranle qui procède à un divertissant bourrage de crâne tout droit sorti des écoles de communication.

Comment enterrer le Brexit en cinq leçons

L’urgence du gouvernement profond est de tuer dans l’oeuf le « story-telling » qui s’est déroulé en direct devant les écrans du monde entier: le vote à 52% en faveur de la rupture avec l’Union Européenne. Pour y parvenir, il faut inventer un « story-telling » alternatif, qui prend forme tous les jours dans la presse subventionnée. En fait, les Britanniques étaient sous l’emprise de l’alcool ou de l’ignorance lorsqu’ils sont allés voter. C’est seulement maintenant qu’ils se réveillent et qu’il faut les écouter. Or, c’est le moment où ils disent qu’ils veulent rester.

Pour faire admettre cette rodomontade, les spécialistes de la communication mobilisent tous les trucs appris dans les écoles qui vont bien.

Leçon n°1: mettre en scène le remords avec une pétition de masse qui demande un nouveau vote. L’opération totalement téléphonée a nourri le fantasme des regrets britanniques pendant quelques jours, le temps d’amorcer la pompe et de recueillir 3 millions de signatures. Qui plus est, l’homme qui a lancé la pétition était partisan du Brexit: le schéma était idéal pour « vendre » le scénario.

L’inconvénient de cette grosse ficelle est qu’elle a fini par se voir. Même Marion Maréchal-Le Pen a pu voter sous un faux nom en faveur d’un nouveau vote. Du coup, une nouvelle pétition apparaît, demandant l’indépendance de Londres: elle aurait recueilli 175.000 signatures et même 3.000 livres sterling en quelques heures. On tremble!

Leçon n°2: fabriquer du visuel pour illustrer le propos. On a donc inventé de toutes pièces une farce rocambolesque: une manifestation massive sur Trafalgar Square pour dénoncer le Brexit. Voici comment (assorti de mes commentaires, en rouge) est présenté le récit de cette opération sur les sites officiels:

Mardi, un grand rassemblement anti-Brexit devait aussi se tenir sur Trafalgar Square. La page Facebook de l’événement rassemblait plusieurs dizaines de milliers d’inscrits, mais la révolution n’aura pas lieu. La page a été supprimée, selon The Independent (en anglais). <C’est bien connu, quand une page Facebook marche trop bien, on la supprime, surtout quand il s’agit de lancer une manifestation contre un vote referendaire> L’organisatrice, Jessica Rodgers, explique qu’elle pensait seulement réunir une vingtaine de copains <moi aussi, quand je veux réunir une vingtaine de copains, je lance une page Facebook au lieu d’envoyer des mails, de passer des coups de téléphone ou de tout simplement les inviter sur Facebook même> et n’était pas préparée à voir « plus de 50 000 personnes se lever pour Londres », sur une place qui peut en accueillir 10 000. <On connaît ça en France, la comptabilité selon la police et celle selon les manifestants> « Nous avons fait notre possible, mais il nous était impossible d’assurer la sécurité dans ces conditions », explique-t-elle. <Si la manifestation n’a pas eu lieu pour éviter la révolution, alors… Londres doit être proche de l’explosion>.

La propagande a donc pu inventer un bobard taillé sur mesure: la manifestation menaçait d’être si nombreuse qu’elle a été interdite. Malgré tout, une foule en colère s’est rassemblée sur Trafalgar Square, dont voici une capture d’image:

Brexit

Cette photo, dont le cadrage donne l’illusion d’une foule rassemblée, appartient à Getty Images, une agence de presse détenue par Carlysle, un fonds d’investissement notoirement proche de la CIA (et dont le frère de Nicolas Sarkozy est l’un des responsables).

En réalité, les images non cadrées de la manifestation permettent de voir qu’elle n’a réuni presque personne…

Leçon n°3: minorer les vainqueurs en les attaquant sur le terrain des valeurs. En l’espèce, l’attaque en règle se situe sur le terrain de la jeunesse. Il paraît que les jeunes britanniques sont furieux de voir leurs aînés choisir le « Leave » au lieu du « Remain ».

Sur ce terrain, les médias subventionnés n’y vont pas avec le dos de la cuillère. Une dépêche de l’AFP a d’ailleurs largement nourri les imaginaires sur ce point. On notera la première phrase du texte, ciselée pour faire mouche:

Les «vieux» ont pris la décision qui engage leur avenir: les jeunes Britanniques, très majoritairement favorables au maintien dans l’UE, sont particulièrement frustrés par les résultats du référendum et furieux envers leurs aînés.

Le story-telling est, là encore, bien écrit. Le Brexit, ce sont les vieux contre les jeunes. Les journaux britanniques s’en sont donnés à coeur joie sur le sujet. Le Guardian a par exemple soutenu que 75% des jeunes avaient voté contre le Brexit.

En fait, ils sont seulement 64% à avoir voté contre. Et seuls 36% des jeunes se sont déplacés pour aller voter… Mais qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. Sur le plan des valeurs, il est illégitime et immoral d’écouter les vieux sur un sujet qui touche à l’avenir de a Grande-Bretagne. Seuls les jeunes doivent avoir le droit de voter.

Leçon n°4: le catastrophisme. Il faut jouer sur les peurs et convaincre tous les candidats potentiels à une sortie de l’Union qu’une nuée de sauterelles s’abattra sur leur pays, avant une épidémie de peste suivi d’une sécheresse historique s’ils s’avisent de vouloir imiter leurs petits copains anglais.

Sur ce point, les paniques boursières ont bien joué leur rôle. Mais elles sont entourées de toutes les précautions d’usage: des milliers d’emplois vont disparaître, des milliers d’Anglais veulent partir et demandent un passeport irlandais, la City va se vider, la Grande-Bretagne va perdre des dizaines de points de PIB, l’Irlande et l’Ecosse vont la quitter, etc.

Le catastrophisme joue ici un rôle essentiel: il paralyse les esprits et les pousse à agir vite. Or l’urgence est précisément la stratégie que les Européens utilisent pour déstabiliser le gouvernement anglais.

L’objectif de ce plan de communication consiste, bien entendu, à neutraliser les effets du Brexit en démontrant à tout le monde qu’il ne peut pas prendre réellement forme et que les Anglais eux-mêmes n’en veulent plus.

Leçon n°5: contenir l’ennemi et l’isoler.

Dans cet ordre d’idée, on a vu fleurir aujourd’hui le premier sondage en France sur un referendum et sur une sortie de l’Union. De façon hallucinante, les grands titres subventionnés ont affirmé que les « Français ne veulent pas sortir de l’Union ». Renseignement pris, ils sont seulement 45% à vouloir rester, et 55% sont favorables à plus d’autonomie des Etats-membres. Seule une minorité soutient une intégration accrue.

Mais comme ces chiffres ne correspondent pas aux souhaits du gouvernement profond, on les passe sous silence…

Déstabiliser le gouvernement britannique

Pour « cornériser » les Britanniques, les Européens utilisent une technique vieille comme le divorce: tu pars tout de suite en prenant tes affaires et tu me laisses les enfants. Aucune discussion n’est possible.

On comprend bien les motivations de cette urgence: acculer les Britanniques à une sortie non négociée, totalement impossible, qui les oblige à avouer leur impréparation devant leurs concitoyens. « Tu as voulu partir? Tu en assumes le prix! »

Là encore, l’arsenal de la culpabilité et de la morale est mobilisé pour justifier une rigidité extravagante. L’Europe, qui a mis des mois à se mettre d’accord sur l’accueil des réfugiés, qui a mis des mois à traiter la crise grecque, et avant elle la crise de l’euro, l’Europe qui ne parvient pas à se mettre d’accord sur des politiques structurelles, exige soudain une décision immédiate sur un sujet complexe et sensible de la part de l’un de ses membres.

Dans cette opération, la visée politique du gouvernement profond est claire: il faut savonner au maximum la planche des décideurs anglais, pour les empêcher de négocier un bon traité de sortie et pour rendre la sortie intenable. En bout de course, le calcul qui est fait est bien celui d’une reddition avec très peu de conditions, voire pas du tout.

Les mois à venir montreront si cette stratégie est gagnante pour l’un ou l’autre camp. Mais, une fois de plus, il est bien probable que les Bruxellois et leurs adorateurs n’aient pas mesuré la puissance du patriotisme dans les grandes et vieilles nations de l’Union. Ceci vaut pour la Grande-Bretagne, comme pour la France.

La BCE craint le retour du shadow banking

Le shadow banking est de retour et la banque centrale européenne n’aime pas ça. Un rapport vient d’être publié sur le sujet et ne loupe aucun des thèmes qui ont fait la grandeur de la crise en 2008.

Le shadow banking est de retour

Contrairement à ce qu’on a pu croire, le shadow banking n’est pas du tout en perte de vitesse depuis 2008, année où il mit le monde au bord du gouffre, mais en expansion constante. Ce petit tableau le montre:

shadow banking

Pour bien comprendre ce schéma, précisons que le FSB n’est autre que le Financial Stability Board, qui évalue ici les actifs détenus par les OFI, les « autres intermédiaires financiers ». Comme le souligne le tableau, ces actifs valaient 67.000 milliards de $ en 2007. Ce chiffre est passé à 80.000 milliards de $ en 2014. Dans cette masse, la part relative des Etats-Unis et de la zone euro a globalement diminué de 7 points, au bénéfice notamment de la Grande-Bretagne et de la Chine.

En l’espace de 7 ans, le volume global des actifs détenus par le shadow banking a donc augmenté de 20%.

40% des actifs de la zone euro détenus par le shadow banking

Au sein de la zone euro, il est intéressant de suivre l’évolution du volume des actifs depuis une vingtaine d’années. Le graphique ci-dessous en rend efficacement compte:

shadow banking

En 1999, les actifs de la zone euro n’atteignaient pas les 30.000 milliards €. En 2016, ces actifs flirtent avec les 70.000 milliards, soit plus qu’un doublement en moins de 20 ans. Sur ce volume global, le shadow banking représente 39%, soit un peu de moins de 30.000 milliards € aujourd’hui. Pour mémoire, le PIB français représente 2.000 milliards €, et le PIB de la zone euro représente moins de 11.000 milliards €. Autrement dit, le shadow banking de la zone euro représente aujourd’hui trois fois la richesse annuelle qui y est produite.

Les risques du shadow banking

Comme le souligne la BCE, cette situation constitue une prise de risque.

Among the main vulnerabilities within the sector, the growing liquidity mismatch within the investment fund sector is a key concern. Open-end funds add to the illusion of stable liquidity conditions by promising daily callable claims to purchase assets which may not be very liquid in a period of market repricing. While most euro area funds offer daily redemption to investors, their cash buffers and shares of liquid and short-term assets have been falling. This increases the sector’s vulnerability to large-scale redemptions and raises the risk of an adverse liquidity spiral.

<Parmi les principales expositions du secteur au risque, le déséquilibre grandissant des liquidités dans le secteur des fonds d’investissement est un problème-clé. Les fonds à capital variable ajoutent à l’illusion d’une situation stable des liquidités par des créances remboursables quotidiennement qui servent à acheter des actifs potentiellement non liquides en phase d’ajustement des prix. Alors que beaucoup de fonds de la zone euro offrent des possibilités quotidiennes de rachat aux investisseurs, leur trésorerie au comptant et en rachat d’actions en liquide ou en actifs de court terme sont en chute libre. Ceci accroît la vulnérabilité du secteur aux rachats de portefeuilles en masse et augmente le risque d’une spirale négative de liquidité.>

Traduction: en cas de remontée des taux, les épargnants voudront vendre leurs actifs en masse pour les placer en liquidités mieux rémunérées. Ce retournement du marché sera catastrophique, parce que les fonds d’investissement ne disposent pas de la liquidité nécessaire pour rembourser les investisseurs.

À bon entendeur, salut!