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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

La primaire des Français et son étrange idéologie

Les élections présidentielles auront lieu dans plus d’un an, et déjà les candidatures pleuvent comme vache qui pisse. Entre les innombrables candidats à la primaire de droite, les potentiels candidats de gauche, les candidatures des autres partis, vient de fleurir une nouvelle initiative: la primaire des français. Celle-ci se présente comme l’initiative de « Français, rassemblés au sein de mouvements citoyens, démocrates et républicains ». À la lecture du texte de présentation, et du nom des candidats, on reste quand même un peu perplexe sur les tabous ou les intentions cachées du mouvement.

La primaire des français, un renouvellement en trompe-l’oeil

Parmi les candidats affichés à la « primaire des français », on trouve d’abord un étrange attelage de personnalités qui se présentent comme celles du « renouvellement ». On s’amusera de ce faux nez, de cette torsion de la réalité, expliquée de la façon sur le site:

Parce que le renouvellement est un impératif pour aujourd’hui et pour demain, les candidats à La Primaire des Français ne peuvent avoir cumulé plus de 12 ans de fonctions ou mandats politiques nationaux

Pourquoi 12 ans, et pas 11, on 9 ou 8? Pourquoi pas 0 an? À partir de quel moment est-on nouveau ou ne l’est-on plus?

On a tous bien compris ici que la règle des « 12 ans de mandat » est un faux nez pour justifier le recyclage des vieilles badernes de la politique française, comme Corinne Lepage (66 ans en 2017) ou Jean-Marie Cavada (76 ans en 2017), qui sont au renouvellement de la vie politique ce que ma grand-mère était à la germanophilie: une sorte d’oxymore, de désaveu, de gigantesque oedème de Quincke.

Une bien-pensance qui ne dit pas son nom

Le sujet du « renouvellement » introduit le doute sur la sincérité du projet. La lecture des « attendus » du site renforce ce sentiment de malaise vis-à-vis d’une démarche qui est présentée comme « citoyenne », mais dont l’inspiration bien-pensante affleure à chaque ligne.

Officiellement, la primaire des français aura au moins deux credo: la laïcité et la bataille pour l’emploi. Voilà qui ne mange pas de pain. La laïcité est présentée comme l’expression de la République, l’accès au travail comme une priorité nationale.

En creux, on comprend donc tout ce qui n’est pas important pour la primaire des Français: la question de la souveraineté face à l’Europe et à l’euro, par exemple, ou la question de la réforme des institutions. Insidieusement, l’idéologie qui nous est proposée, et qui a l’agaçant réflexe de ne pas s’assumer comme telle, de jouer aux innocentes, est celle d’une bien-pensance européiste. La primaire des Français, c’est ne pas toucher aux institutions, ne pas contester l’ordre européen, ne pas heurter la doctrine diffusée dans les salons de l’aristocratie parisienne. Garder les idées de l’entre-soi, mais en les empaquetant dans une image de nouveauté.

D’ailleurs, Didier Tauzin, lui aussi candidat citoyen, mais beaucoup moins fréquentable aux yeux des Parisiens, ne fait pas partie du mouvement… Voilà un beau signal faible sur le caractère pas si citoyen de la primaire des Français.

Hmmmm! on adore, quand les beaux quartiers cherchent à s’acoquiner avec la plèbe et prennent leurs habits du samedi soir pour danser en boîte et faire peuple. La ficelle est vraiment très grosse, et il suffit d’examiner les candidats qui s’affichent pour comprendre que le biberon auquel le mouvement est nourri veut se donner une apparence populaire et citoyenne, mais n’est que le énième faux nez de la bien-pensance officielle.

La primaire des français, ou la mondialisation désirée

Le pompon de l’imposture est sans doute atteint dans le dernier attendu de la proposition:

Parce que la Planète est notre mère, les candidats à La Primaire des Français ont tous affirmé leur volonté de mettre en œuvre les mesures indispensables à la sauvegarde des ressources naturelles et à leur utilisation durable et responsable

La Planète est notre mère… c’est la religion Inca et son Pachamama qui inspire la primaire des Français? La référence est en tout cas divertissante. D’un côté, le mouvement s’affirme comme « laïque ». De l’autre, il produit une sorte de gloubi-boulga holiste, proche de l’animisme, sacrifiant à la désormais incontournable doctrine de la « planète, notre bien commun », dont l’arrière-pensée mondialisante est bien connue.

Et c’est bien ce qui étonne dans la « primaire des Français ». Elle est assez curieusement la primaire de tout le monde, sauf des Français. On y parle de tout un tas de choses, sauf des Français et de la France, et de notre place dans le contexte mondial. En ce sens, je suis gêné par ce mouvement, qui aura bien du mal à dissiper le sentiment qu’il cherche à récupérer la dynamique « citoyenne » pour la mettre au service d’une conception obsolète de notre destin.

Le dangereux appauvrissement de l’Ile-de-France

Le Secours Catholique a présenté hier un rapport sur les inégalités en Ile-de-France. L’interprétation des nombreuses statistiques produites par l’association insiste sur l’accroissement des inégalités en Ile-de-France. Mais la lecture du document amène à un constat plus sombre encore, et plus anxiogène: c’est l’ensemble de l’Ile-de-France qui s’appauvrit depuis 15 ans par rapport au reste de la moyenne nationale.

L’Ile-de-France s’appauvrit

Plusieurs données statistiques laissent pantois sur la situation économique et sociale de l’Ile-de-France. Par exemple, ce tableau en dit long sur la dégradation des conditions en vigueur dans la capitale:

Ile-de-France

La lecture de ce tableau est assez simple. Entre 2002 et 2012, le revenu fiscal médian sur l’ensemble de la France métropolitaine a augmenté de 30%, mais de 24% seulement en Ile-de-France. Sur cette période, aucun département de la région n’est parvenu à « performer » aussi bien que la moyenne nationale. L’évolution est particulièrement dramatique en Seine-Saint-Denis, où le revenu fiscal médian a progressé deux fois moins vite que dans le reste de la France.

Pour le premier décile, c’est-à-dire les 10% de revenus les plus bas, les écarts sont encore plus marqués. La Seine-Saint-Denis a par exemple progressivement presque trois fois moins vite que le reste du pays. Le Val-de-Marne ou l’Essonne ont progressé deux fois moins vite. Seuls les « pauvres » de Paris et des Hauts-de-Seine ont progressé plus vite que la moyenne nationale. Démonstration est ici faite qu’il vaut mieux être pauvre parmi les riches, que riche parmi les pauvres.

Toujours est-il que ces statistiques sont implacables: les Franciliens s’enrichissent moins vite (ou améliorent moins) leurs revenus que les autres Français.

L’Ile-de-France victime de la décentralisation?

On ne peut évidemment s’empêcher de penser que cette dégradation des conditions de vie en Ile-de-France par rapport au reste du pays n’est pas étrangère à la décentralisation. Plus l’Etat déconcentre les pouvoirs, plus les Franciliens s’appauvrissent.

Cette situation est d’autant plus inquiétante que l’Ile-de-France a bénéficié, pendant plus de quinze ans, d’une parfaite homogénéité politique entre la région et la capitale. La domination des Huchon et des Delanoé s’est, dans la pratique, traduite par une paupérisation de la région capitale…

Loi Travail: les universités échouent, les entreprises trinquent

Article écrit pour le figarovox.

Manuel Valls a rendu publiques ses propositions pour la jeunesse dans le cadre de la loi Travail. Une fois de plus, les entreprises sont appelées à financer les échecs de l’Etat, sans que les mouvements de jeunesse ne renoncent à participer au mouvement de contestation. Mais quelle est la logique du Premier Ministre dans cette affaire?

Une fois de plus, les entreprises trinquent

Selon une règle désormais bien arrêtée dans ce pays, le gouvernement propose des lois pour déverrouiller l’initiative économique. Face aux crispations des corporations, il referme peu à peu le noeud coulant et étrangle les entreprises pour satisfaire les intérêts particuliers en tous genres. L’obsolescence des institutions de la Vè République pousse systématiquement à ce calcul suicidaire où toute tentative de relance économique oblige à s’enfoncer un peu plus dans les sables mouvants d’un régime à bout de souffle.

La règle n’a pas failli dans le cas de la loi Travail: conçue pour donner un coup de fouet aux entreprises, elle se transforme en chemin de croix pour les petits employeurs, variable d’ajustement commode face au pouvoir des lobbies qui réclament chacun leur petit cadeau ou leur petite commission. Ancien de l’UNEF, Manuel Valls n’a pas échappé à ce terrible destin.

En annonçant une série d’aumônes, dont une taxation des CDD, le Premier Ministre maintient vivante la fiction selon laquelle le recours aux contrats courts est une manifestation de mauvaise volonté de la part des entreprises.

Le CDD et le naufrage de l’université française

Il faut pourtant bien avoir le courage de mettre les pieds dans le plat: si le contrat à durée déterminée est devenu la voie normale d’intégration sur le marché du travail, c’est essentiellement parce que l’université française ne fait pas le job.

Quand un employeur reçoit la candidature d’un jeune à peine sorti de l’université, il a en effet plusieurs certitudes en tête.

La première certitude est celle d’un niveau mal évalué, où se mélangent indistinctement, et sous le même intitulé de diplôme, des candidatures de qualité et d’autres absolument pitoyables. Le diplôme cache aujourd’hui, parce qu’il est conçu de façon démagogique, des réalités extrêmement disparates. Faute d’une professionnalisation de l’évaluation, un détenteur d’un mastère 2 peut avoir un niveau à peine équivalent à celui du baccalauréat il y a trente ans.

La deuxième certitude est celle d’une impréparation complète à la vie de l’entreprise. Toute la scolarité française est fondée sur l’idée que l’employeur est l’ennemi et que l’entreprise est l’espace de tous les dangers. Cette fiction mortifère dure jusqu’à la sortie de l’université. Lorsque l’étudiant peut être appelé à faire un stage en entreprise pour se préparer à l’âge adulte, il trouve en effet à sa disposition un service universitaire chargé de le « protéger » contre les pratiques abusives des entreprises.

La troisième certitude découle des deux premières: le jeune universitaire connaît généralement très bien ses droits et très mal ses devoirs. Il comprend peu, ou mal, ou tardivement, que, sans client, l’entreprise ne peut le payer. En revanche, il est surinformé sur les protections dont le Code du Travail (mieux nommé ici comme Code de la Paresse) l’affuble.

Bref, le jeune sorti de l’université a toute sa place dans les grandes entreprises où le coût de la main-d’oeuvre est un élément marginal de la rentabilité. En revanche, le passage initial en CDD est à peu près obligatoire dans les PME où le coût du travail pèse effectivement sur les marges de profit. La moindre erreur de recrutement (et Dieu sait s’il est facile d’en commettre) peut en effet coûter très cher à la petite entreprise.

Le CDD, facteur d’intégration sociale

Ce discours est évidemment inaudible dans un monde noyauté par la doxa bisounours selon laquelle le monde s’organise de façon manichéenne entre les gentils salariés et les méchants employeurs. Tout le problème de ce simplisme dégoulinant de bons sentiments est qu’il fait l’économie de la réalité sociale.

L’absence de sélection et d’orientation à l’université produit en effet, chaque hiver, des charrois d’étudiants à la dérive qui abandonnent leur cursus en fin de premier semestre, et s’accordent une pause, une sorte de congé sabbatique, en attendant la rentrée de septembre suivant. Cette masse que l’université évalue mal parce qu’elle ne se soucie pas, contrairement à ses obligations légales, de l’insertion professionnelle des étudiants, est grande demandeuse de CDD. Beaucoup d’étudiants, entre janvier et septembre, cherchent des contrats courts pour gagner un peu d’argent et financer la reprise de leurs études.

En surtaxant les CDD, c’est évidemment ceux-là que le gouvernement, à la demande de l’UNEF, va pénaliser. Aucun de ces étudiants ne demande un CDI, et aucun ne cherche à abandonner ses études. Tous veulent simplement subvenir à leurs besoins et enrichir leur parcours en attendant un retour à meilleure fortune. Tous appartiennent aux milieux sociaux les plus modestes.

Une fois de plus, le syndicalisme de l’UNEF, pouponnière du Parti Socialiste auto-proclamée représentative, sert les plus riches et pénalise les plus pauvres.

Les étudiants paieront la surtaxation de leur contrat

La grande hypocrisie du dispositif consiste à faire croire que l’entreprise paiera effectivement la surtaxe voulue par le gouvernement. Il serait plus honnête de dire qu’inévitablement les entreprises demanderont aux salariés de s’en acquitter à leur place. Pour ce faire, les salaires baisseront et les sommes qui alimenteront la taxe seront donc distraites de la fiche de paie.

Là encore, c’est un fantasme gauchiste coupable de faire croire aux salariés que leur défense passe par une taxe. Il suffit d’ouvrir les yeux le ventre à jeun et le cerveau affranchi des vapeurs de l’acide pour comprendre qu’une taxe ne sert jamais à enrichir ou à protéger un salarié. Elle sert juste à enrichir l’Etat et à augmenter les recettes fiscales.

Pour les étudiants en détresse sociale, le mécanisme retenu par Manuel Valls sera donc doublement pénalisant. D’une part, il se traduira par une baisse de revenus, d’autre part, il se traduira par une raréfaction de l’offre de contrats. Une fois de plus, là où les indispensables coups de pouce à nos jeunes supposent d’encourager les entreprises à les recruter, la politique publique repose sur l’inverse: dissuader autant que faire se peut d’embaucher.

En accordant autant d’importance à l’UNEF, qui ne représente qu’elle-même, Manuel Valls ne pouvait s’attendre à autre chose. Il est assez bien placé pour savoir que les insupportables leçons de morale données par ce syndicat étudiant s’arrêtent là où les intérêts de « l’orga » commencent. Ainsi, l’UNEF s’est fendue d’un couplet sur la protection sociale défaillante des étudiants. Mais William Martinet s’est bien gardé de préciser combien de militants de l’UNEF avaient bénéficié des largesses de la MNEF, devenue LMDE, finalement mise sous administration judiciaire pour sa mauvaise gestion.

Curieusement, personne n’a jamais entendu Martinet se plaindre des délais de remboursement de soins médicaux de la LMDE. Comme toujours, fais ce que je dis, mais ne dis pas ce que je fais.

Lavage de linge Saal en familles

Agnès Saal passe en plaidé-coupable au tribunal de Créteil, pour ses extravagants frais de taxi dont toute sa famille a largement profité.

On notera encore une fois avec amusement le maladroit traitement d’exception dont elle bénéficie. Lorsque des faits sont jugés au pénal, la tradition veut que l’administration attende le jugement pour prendre une sanction administrative. En cas de déchéance des droits civiques, par exemple, la sanction pénale entraîne logiquement une radiation du service public. Dans le cas d’Agnès Saal, la procédure inverse est appliquée: la sanction administrative n’a pas attendu la fin de l’instruction judiciaire pour tomber. C’est une garantie pour l’intéressée: en cas de sanction pénale lourde, elle ne perdra pas son emploi public.

Tous les fonctionnaires n’ont pas bénéficié de ce traitement de faveur.

Saal et ses soutiens occultes

Mediapart a le bon goût de confirmer ce point, en révélant que, lors de l’enquête, la police judiciaire a pu lire les dizaines de messages de soutien envoyés par la technostructure à Agnès Saal.

Les policiers sont en effet tombés, dans son portable, sur « de très nombreux messages de soutien de personnes proches du pouvoir », dont Olivier Schrameck (président du Conseil supérieur de l’audiovisuel), Olivier Poivre-d’Arvor, Jacques Toubon (ancien ministre de la culture), la productrice Fabienne Servan-Schreiber ou encore Emmanuel Macron. En public, évidemment, c’est autre chose.

N’est-ce pas amusant de voir des autorités en principe impartiales comme le président du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel ou le Défenseur des Droits, ou encore le Ministre de l’Economie, témoigner de la sympathie pour la « victime » Saal. On comprend mieux la clémence des pouvoirs publics dans son dossier.

Saal balance sur Mathieu Gallet

Si la « famille Saal » est sur la sellette, la famille d’en face, le clan des Gallet, n’est pas épargnée. Lors de l’enquête, l’ancienne présidente de l’INA a donné quelques précisions sur la gestion de son prédécesseur, toujours selon Mediapart:

« Pour ce que j’en ai vu, sur la totalité de la période au cours de laquelle Monsieur Gallet était président de l’INA, un montant global de dépenses en conseil de communication et de stratégie a été constaté à hauteur de 1,3 million d’euros. Sur ce montant, de l’analyse que mes collaborateurs et moi-même avons pu faire à la demande de la Cour des comptes et du CGEFI, nous avons conclu que près de la moitié avait été dépensée sans mise en concurrence des entreprises. » Et plus loin : « Pour moi, ces prestations n’avaient pas d’intérêt. »

Ces quelques révélations en disent long sur le désordre qui règne aujourd’hui dans les services publics. La politisation de la haute fonction publique est synonyme de gaspillage et de prévarication. On ne le dira jamais assez.

 

Où en sommes-nous de la loi Travail?

La loi Travail continue son petit bonhomme de chemin. Un petit point d’étape n’est pas du luxe au stade où en est la discussion.

La ministre du Travail pense avoir une majorité pour voter la loi

En début de semaine, la ministre El-Khomri annonce qu’elle ne devrait pas recourir au 49-3 car elle disposera sans doute d’une majorité pour faire adopter le texte. L’ambiance parlementaire est évidemment surréaliste, avec un projet-phare du quinquennat pour lequel la majorité est incertaine et oblige à de très nombreux compromis.

La loi Travail a franchi le cap de la commission sociale à l’Assemblée

La commission des affaires sociales de l’Assemblée Nationale a fait diligence pour adopter la loi travail malgré un millier d’amendements. L’efficacité du rapporteur Christophe Sirugue s’est fait sentir. En trois jours, l’affaire était bouclée.

La Commission a adopté plusieurs amendements importants qui ont marqué les esprits. L’opinion publique a beaucoup retenu la possibilité d’opérer un licenciement économique dans une très petite entreprise dont le chiffre d’affaires baisse pendant un trimestre par rapport à l’année précédente. Pour les moyennes entreprises, la période de référence est allongée à deux trimestres.

En outre, la Commission a rétabli l’impossibilité de fractionner les 11 heures de repos obligatoire quotidien. Elle a sorti le « paquet Badinter » du projet et ouvert le bénéfice du Compte Personnel d’Activité (CPA) aux retraités.

Les mouvements de jeunes travaillés au corps

Toute la semaine s’est par ailleurs passée en palabres avec les organisations de jeunes. Mercredi dernier, Najat Vallaud-Belkacem, Myriam El Khomri et Patrick Kanner ont reçu l’UNEF pour arrondir les angles, au lendemain d’une journée de mobilisation en demi-teinte qui a permis au gouvernement de mesurer que le rapport de force n’était pas en sa défaveur. Plusieurs pistes sont sur la table depuis cette réunion, comme le versement d’une bourse en attente du premier emploi.

Ces pistes devraient déboucher sur des propositions à l’issue d’une nouvelle rencontre ce lundi, à Matignon.

FO mènerait un contentieux pour vice de forme

En outre, Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, a annoncé qu’il mènerait probablement une opération contentieuse contre la loi. En effet, celle-ci n’a guère respecté les formes prévues par l’article 1 du Code du Travail, qui exige une saisine des partenaires sociaux avant toute modification législative. Mailly soutient que cette saisine n’a pas eu lieu. Le gouvernement dit le contraire…

Gattaz hausse le ton

Parallèlement, Pierre Gattaz hausse le ton et dénonce les amendements apportés à la loi travail. Dans une interview au Figaro, il dit « stop ». Ce contrepoint promet des heures particulièrement chaudes au Parlement et dans les discussions avec le gouvernement.

Les mobilisations en baisse

Dans ces ensemble, l’élément déterminant demeure probablement l’affaiblissement de la mobilisation contre la loi. Les syndicats peinent à mobiliser et chaque journée nouvelle de mobilisation se solde par une érosion de la participation. Les cortèges donnent lieu en outre à des débordements et à de nombreuses interpellations qui devraient tôt ou tard, ne serait-ce qu’au titre de l’état d’urgence, justifier leur limitation ou leur interdiction.

La Nuit Debout, issue du mouvement de protestation contre la loi, a par ailleurs décidé d’élargir son champ d’action bien au-delà de la loi. Certains élus proposent désormais l’évacuation en bonne et due forme de la place où se tient le mouvement.

Bref, la loi devrait suivre un parcours parlementaire amorphe et passer entre les gouttes de la contestation.

Les dangers d’un ministre des Finances de l’euro

Le gouverneur de la Banque de France vient de plaider pour un ministre des Finances de l’euro. Quelques heures après le referendum néerlandais qui a infligé un nouveau camouflet à l’intégration communautaire, cette cécité et cette surdité ne manquent pas de poser question. Plus que jamais, le divorce est consommé entre une opinion publique qui demande une pause dans l’intégration unioniste et le gouvernement profond qui n’en a jamais assez.

Pourquoi Villeroy de Galhau veut un ministres des finances de la zone euro

Les raisons qui poussent le gouverneur de la Banque de France à vouloir un ministre des Finances de la zone euro sont bien connues, et contenues d’ailleurs dans les manuels d’économie politique qu’il ingérait à Polytechnique puis à l’ENA.

Les politiques économiques sont en effet composées d’un « mixte » entre politique monétaire (c’est-à-dire gestion des taux bancaires et de la monnaie) et politique budgétaire. Dans la construction maastrichtienne imposée par la Prusse, la politique monétaire est intégrée au niveau communautaire, de façon d’ailleurs indépendante, par la Banque Centrale Européenne. En revanche, les politiques budgétaires demeurent décentralisées.

Cette asymétrie politique pose un problème majeur au regard de l’optimisation de la zone monétaire unique, selon les théories économiques bien connues sur le sujet. En effet, une zone monétaire unique a besoin d’une politique budgétaire concertée à défaut d’être unique, notamment pour faire face aux chocs asymétriques. Concrètement, en cas de récession en Grèce et en Espagne mais de prospérité en Allemagne, les politiques budgétaires doivent se coordonner pour éviter une déstabilisation de la monnaie unique.

C’est précisément le sens du plaidoyer de Villeroy de Galhau, comme d’autres avant lui. Même François Hollande le dit. Cette dernière phrase éclairera tout le monde sur la pertinence et la vision à long terme de l’idée.

Les risques d’un ministre des finances unique

Si l’on comprend bien la rationalité du gouvernement profond dans cette affaire, tout occupé à appliquer les théories économiques, on ne dit pas assez, en revanche, les risques afférents à cette obsession de vouloir créer un ministre des Finances de la zone euro.

Le premier des risques consiste à supprimer toute véritable latitude économique dans les Etats membres. Cette latitude est déjà fortement entravée par le contrôle que la Commission exerce sur les budgets nationaux. La création d’un ministre des Finances irait plus loin: elle priverait les Etats membres et leur Parlement de toute liberté d’action.

Si l’on admet l’hypothèse que le vote du budget est la base de la démocratie, alors on déduit logiquement que la création d’un ministre des Finances de la zone euro revient à confisquer la démocratie au profit d’un gouvernement profond niché à Bruxelles.

Le second des risques est contenu dans le premier. Dès lors que le ministre des Finances de la zone euro aura les leviers budgétaires entre les mains, il ne lui restera plus qu’une seule personne avec qui dialoguer pour coordonner les politiques économiques: le gouverneur de la banque centrale européenne. Et comme celui-ci a un mandat fixé par les traités: maintenir l’inflation autour de 2% (et rien d’autre…), les politiques budgétaires deviendront les supplétives d’une politique économique sans imagination définie par le traité.

Autrement dit, l’idée du gouverneur de la Banque de France équivaut à supprimer toute démocratie, et à forcer les Européens à payer des impôts pour maintenir l’inflation à 2%.

Pourquoi le gouvernement profond fore droit

Alors que les peuples européens multiplient les signaux de refus, le gouvernement profond s’obstine sur une ligne contraire. L’Europe est aujourd’hui le théâtre d’un divorce très agressif entre les citoyens et leurs décideurs. Les citoyens ont beau protester, les élites continuent à forer droit.

Cette obstination qui, tôt ou tard, se finira mal et obligera à jeter le bébé européen avec l’eau du bain communautaire, s’explique largement par la surfinanciarisation du continent. A aucun moment, en effet, les élites européennes ne proposent un compromis qui pourrait être vertueux: plus d’intégration budgétaire contre un élargissement du mandat de la BCE à des objectifs « sociaux ». Ce compromis de bon sens permettrait pourtant d’arrondir beaucoup d’angles.

Le problème est que la BCE s’est « cornérisée » en faisant tourner la planche à billets à mille à l’heure sans aucun résultat sur l’inflation.

Face au gouffre, le gouvernement profond joue aux trois petits singes.

Les racines libérales de la Nuit Debout

Comme le mouvement des Indignés, la Nuit Debout part d’un réflexe libéral pour suivre une inspiration post-marxiste (particulièrement dure en France). Cette contradiction fondamentale constitue une aporie caractéristique des mouvements contestataires contemporains.

Les racines libérales de la Nuit Debout

La colonne vertébrale qui structure la Nuit Debout est d’essence libérale. Elle repose d’abord sur un principe de délibération égalitaire entre tous les participants (qui explique la peur que certains inspirateurs éprouvent à l’idée d’apparaître trop présents, y compris dans les médias: ils savent que cet abus de présence les condamnerait à l’excommunication), et sur l’écriture d’une constitution de la 6è République par une assemblée constituante. L’inspiration majoritaire de cette constitution est de protéger les droits des citoyens, de garantir une démocratie effective contre tous ceux qui l’ont expropriée: les partis politiques et les grands intérêts financiers, notamment les banques.

En ce sens, la Nuit Debout est, contrairement à ce que ses participants croient le plus souvent, ultra-libérale, ou archéo-libérale. Elle repart des interrogations de Hobbes face à Léviathan ou d’Adam Smith et de Ricardo sur la rente. Son objectif est bien de replacer la liberté individuelle au sens de l’organisation sociale.

La question du mouvement social

Cette inspiration libérale est évidemment recouverte, dissimulée, par une autre tradition: celle qui veut voir dans le « mouvement social » la seule possibilité de modifier l’ordre en place. Ce courant de pensée, directement hérité du marxisme à la sauce Mélenchon, considère que la République en place ne peut tomber et laisser la place à un autre régime que par un mouvement social, promesse du Grand Soir et de lendemains qui chantent.

Ce n’est pas un hasard si les logisticiens de la Nuit Debout (le Front de Gauche, le DAL, certaines sections CGT) ont choisi la contestation contre la loi Travail pour jeter leurs forces dans la bataille. Dans le corpus idéologique dont ils sont les porteurs, seul un mouvement de salariés peut porter une révolution.

La référence à la doctrine révolutionnaire du Que Faire? de Lénine est ici très présente. Lénine considérait en effet qu’une révolution avait besoin d’une petite élite instiguant et conduisant des grèves dans les usines pour réussir. La Nuit Debout est née de cette conception.

Toute la difficulté des organisateurs consiste aujourd’hui à canaliser l’énergie libérale des militants pour en faire une arme au service d’une révolution marxiste, et c’est pas gagné!

La Nuit Debout face à la tentation marxiste

Face à l’homogénéité libérale des participants – homogénéité à la fois politique et sociale – les marxistes transpirent sang et eau pour réorienter en douceur le mouvement vers la « convergences des luttes », dont ils ont lu dans leurs manuels révolutionnaires qu’elle était l’étape indispensable pour garantir la survenue du bonheur universel. On entend donc régulièrement Frédéric Lordon prendre le micro pour appeler à sortir de la place de la République, ou pour répéter que ce serait tellement mieux si des ouvriers en lutte se mêlaient à la foule.

Cet appel remporte chaque fois un succès d’estime, mais il comporte la même contradiction entre la foi et les actes que la Torah chez les Pharisiens. Faire un grand mouvement social d’accord! mais à condition de ne pas renoncer à la rhétorique bien huilée des délibérations interminables, et à condition de ne pas se promettre une société de demain avec de grandes barres d’immeubles uniformes entourées de Lada que l’on met 15 mois à recevoir tant la production est mal organisée.

C’est évidemment le tabou premier de la Nuit Debout. Son succès tient à un refus politique d’un ordre où l’individu est broyé par les puissants. Ses logisticiens y adhèrent parce qu’ils espèrent abolir la propriété privée des moyens de production. Or cette dernière idée, qui permet l’étatisation complète de la société, est absolument orthogonale avec les pulsions immédiates du mouvement.

Premiers craquements libéraux dans le mouvement

La question de la loi Travail donne l’occasion d’un premier craquement majeur dans l’ordonnancement instable qui a présidé à la naissance du mouvement. Pour les post-marxistes qui ont apporté les gueulophones et les photocopieuses, la loi Travail était un cheval de Troie permettant la fusion du métal pour forger le glaive contre le capitalisme. Dans la pratique, le mouvement de lutte contre la loi s’essouffle, et la Nuit Debout prospère.

Cette vitalité s’explique largement parce que les participants ont décidé d’abandonner la loi Travail comme motif de lutte, et ont choisi de s’occuper du reste de la société. Beaucoup d’étudiants ont trouvé cette situation judicieuse et confortable, parce qu’elle leur permet de faire la révolution sans affronter les forces de l’ordre dans les cortèges organisés par l’UNEF.

Sur ce point, les « anciens » s’amuseront de voir la parfaite concordance temporelle entre le durcissement de la répression contre les manifestations, et les appels à rester place de la République au lieu de manifester lancés par des « délégués » étudiants dont on ne sait pour qui ils roulent. Le gouvernement aurait voulu juguler la résistance à la loi pour mieux la faire passer qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

Mais le divorce grandissant entre la Nuit Debout et la lutte contre la loi Travail ne tient pas seulement à une manipulation policière (même si la police française reste toujours aussi superbement efficace pour torpiller les mouvements dissidents). Elle relève d’un phénomène plus profond: la Nuit Debout, parce qu’elle est libérale, ne trouve pas la loi Travail si horrible que cela. Elle s’en accommoderait même, à condition qu’on lui donne une perspective durable sur une société qui harmonise mieux les aspirations individuelles et les contraintes collectives.

Retour à la tradition anarchiste?

La Nuit Debout est née d’une coalition post-marxiste de tendance stalinienne (dont Lordon est une sorte de quintessence), mais sa tradition est fondamentalement anarchiste.

Elle se réfère indirectement à l’anarchisme espagnol qui fit la révolution de 1936, écrasée par les Staliniens bien plus que par Franco, contrairement à ce que dit l’historiographie officielle. Or le programme économique des anarchistes espagnols était libéral et non marxiste. Les déconvenues de Podemos en Espagne le rappellent: l’anarchisme espagnol préconise un entre deux économique étranger à l’étatisation des moyens de production voulu par les marxistes.

Elle trouve aussi ses racines dans les grandes traditions qui ont fait la Révolution de 1789, et dont l’anarcho-syndicalisme ou le mouvement mutualiste furent des avatars au dix-neuvième siècle. Entre la mutuelle de compagnons sous la monarchie de Juillet ou le Second Empire et la Nuit Debout, il existe une parenté évidente qui n’est pas exactement celle que le Front de Gauche apprécie.

Toute la question de la Nuit Debout est désormais de savoir combien de temps les contradictions et les équivoques qui l’ont vu naître pourront coexister pacifiquement.

Dans les coulisses des fonds de pension à la française

La loi Sapin 2 devrait ressusciter les fonds de pension à la française. Cette information, très technique, intéresse peu le grand public. Mais elle fait sourire les connaisseurs du secteur qui y voient tout sauf une information anodine. Elle a même tout d’une nouvelle illustration des connivences qui font le capitalisme français.

Les fonds de pension, ces mal-aimés

Les fonds de pension ont mauvaise réputation en France, parce qu’ils symbolisent l’industrialisation d’un capitalisme sauvage et qu’ils absorbent une épargne utile à la retraite par répartition. La France les a donc bannis pour mieux généraliser sa sécurité sociale.

En France, subsistent toutefois des contrats de retraite supplémentaire qui restent marginaux dans l’économie globale du système: les encours totaux (contrats collectifs et individuels) ne dépassent pas les 200 milliards d’euros, soit moins de 10% du PIB. Une misère! Cette situation correspond bien à l’intention de dissuader toute concurrence sérieuse possible à la retraite par répartition.

L’absence de fonds de pension est-elle un handicap?

Si l’on admet l’hypothèse que le fonds de pension est une syndication industrielle du capital (c’est-à-dire une coalition de petits capitalistes qui joignent leur épargne pour mener une stratégie d’investissement professionnalisée), alors on mesure l’impact économique de sa prohibition en France. Les partisans du fonds de pension ne manquent pas de statistiques pour l’illustrer:

Les investisseurs étrangers détiennent de l’ordre de 42 % des actions des entreprises cotées tricolores. Une proportion parmi les plus élevées au monde qui pallie de facto l’absence de fonds de pension tricolores.

L’absorption d’une part importante de l’épargne des Français par nos régimes de retraite, et l’interdiction faite aux épargnants de se coaliser pour investir pénaliserait donc nos entreprises et favoriserait leur prise de contrôle par les fonds étrangers. Je suis un peu sceptique sur le sujet, mais je n’ouvre pas le débat ici.

Les conséquences cachées de la prohibition

Les experts du domaine ne reconnaîtront jamais la face cachée du dossier, parce qu’ils ne veulent se fâcher avec aucun des acteurs du marché. Mais enfin, tout le monde le sait, l’interdiction des fonds de pension ne fut pas un gâchis complet. Certains en ont profité pour tirer leur épingle du jeu. C’est en particulier le cas des assureurs (entendus au sens large) qui ont pu créer des fonds d’épargne retraite, notamment en application de « l’article 83 », qui permet de verser une part du salaire sur un compte de retraite supplémentaire par capitalisation, liquidable en rente.

Cette opportunité historique qui fut saisie par les assureurs (et les banquiers assureurs) dans les années 2000 s’est transformée en épine dans le pied avec l’adoption de la directive Solvabilité 2. Celle-ci oblige les assureurs à renforcer leurs fonds propres pour faire face aux risques de faillite. Les normes de fonds propres pour couvrir les risques longs (comme l’épargne retraite, dont la duration est de plus de 40 ans) sont extrêmement drastiques.

Même si les en-cours de l’épargne retraite sont limités, leur exigence en fonds propres met le feu au lac assurantiel: beaucoup cherchent à se débarrasser de leur portefeuille, ou alors plaident pour une exemption de Solvabilité 2 sur le champ de l’épargne-retraite.

D’où la revendication émanant du secteur pour une loi créant des fonds de pension à la française.

Une stratégie de prédation dans les services de l’Etat?

Face à l’inquiétude, voire la détresse pour certains, des assureurs qui gèrent de l’épargne-retraite, l’Etat en a-t-il profité pour monnayer chèrement la rédaction d’un projet de loi favorable au secteur? Nous n’étions évidemment pas là pour tenir la chandelle, mais certaines informations sont tombées à pic pour donner une portée toute nouvelle aux intentions du gouvernement.

C’est notamment le cas du rapprochement entre la CNP Assurances et AG2R, acteur paritaire de la protection sociale complémentaire qui gère de l’épargne retraite. Là encore, les experts du secteur se souviennent qu’un rapprochement similaire entre la CNP et Malakoff Médéric (alors dirigée par le frère du président de la République) avait échoué en 2011, parce que l’autorité de contrôle s’y était opposée.

Mais le fait qu’AG2R soit dirigée par un ancien commissaire contrôleur n’est évidemment pour rien dans l’accord qui est donné, cette fois, au rapprochement…

Faut-il en revanche imaginer que l’Etat ait consenti à une loi permettant à AG2R de desserrer la contrainte en fonds propres que Solvabilité 2 exerce en contrepartie d’un partage de son portefeuille? L’histoire le dira, mais rien ne l’exclut.

Une offensive idéologique en règle

Pour accompagner ce mouvement, AG2R fait donner le gros de la troupe.

Ainsi, Philippe Crevel, qui dirige le Cercle de l’Epargne, ancienne structure lige de Generali, passée dans le giron d’AG2R, s’est fendu d’un article dans la presse économique pour vanter les bienfaits d’une épargne retraite par capitalisation gérée paritairement.

La véritable création de fonds de pension à la Française nécessiterait, par ailleurs, une certaine dose de mutualisation ce que n’interdit en aucun cas la capitalisation contrairement à quelques idées reçues. Elle supposerait aussi la participation active des partenaires sociaux à leur gestion. Ce qui est la règle pour la retraite par répartition (AGIRC/ARRCO) ainsi que pour l’épargne salariale et le PERCO devrait l’être aussi pour les produits de retraite collectifs par capitalisation.

C’est marrant: Crevel décrit pile-poil les produits AG2R. Comme disait André Renaudin, délégué général d’AG2R:

«AG2R-La Mondiale se réjouit de soutenir et mettre son expertise au service d’organismes de réflexion tel que le Cercle de l’Epargne pour décrypter les évolutions en matière d’assurance de protection sociale et patrimoniale en France, aider à les comprendre et préparer l’avenir».

Du travail de pro!

Les pédés font-ils tous des coups de pute?

L’article de Libération sur le coiffeur « pédé » dont les prud’hommes ont considéré qu’il n’était pas victime d’une discrimination homophobe a le mérite de mettre les pieds dans le plat. Il illustre à merveille l’étrange loterie que constitue cette juridiction professionnelle. Au moment où beaucoup de militants contre les discriminations luttent aussi contre la loi Travail qui voulait encadrer les prud’hommes, cette affaire tombe à pic pour remettre les pendules à l’heure.

Le « pédé » n’est pas victime d’homophobie

Rappelons les faits. Par erreur, une employeuse envoie à un salarié un période d’essai un SMS qui le concerne (oh! la grosse bavure qui ne pardonne pas):

«Je ne garde pas [l’employé], je le préviens demain, on fera avec des itinérants en attendant, je ne le sens pas ce mec : c’est un PD, ils font tous des coups de putes»

Quels que soient les motifs de reproche qui peuvent être formulés par ailleurs à l’encontre de l’employé, un tribunal normalement constitué retient de cette preuve que le motif principal retenu par l’employeur pour mettre fin à la période d’essai repose sur l’homosexualité réelle ou supposée du salarié. Formellement, la discrimination homophobe est établie. Il est impossible qu’elle soit contestée.

En considérant que le SMS était injurieux et non homophobe, et que l’homophobie n’était pas la cause du licenciement, le tribunal des prud’hommes a donc commis une manifeste erreur de droit, qui ne tiendra d’ailleurs pas en appel.

Les indignations sélectives contre les prud’hommes

Il n’en fallait pas plus pour que la ministre El-Khomri juge cette décision scandaleuse. On la comprend, mais nous avons ici un vrai problème de cohérence politique.

L’affaire du « pédé » nous montre toutes les failles que présente la justice prud’homale, et toutes les aléas qu’elle offre dans les décisions. Des éléments de fait simples, évidents, peuvent en effet donner lieu à des revirements totalement imprévisibles et inattendus. Dans la pratique, la justice prud’homale est une loterie qui insécurise en profondeur les partenaires de l’entreprise.

Face à ce constat, pourquoi Myriam El-Khomri abandonne-t-elle l’encadrement par sa loi de l’indemnisation du licenciement?

Erreur lorsque le salarié est victime, vérité lorsque c’est l’employeur qui le devient?

Encore une fois, le deux poids deux mesures est à la manoeuvre.

 

1 logement neuf sur 3 est un logement social

Voici un beau résumé de la paupérisation rampante subie par la France: en 2015, un logement neuf sur trois était un logement social financé par la Caisse des Dépôts. Ce chiffre illustre à merveille la panne de l’ascenseur social. Sans une perfusion de fonds publics, la construction de logements s’effondrerait, et l’accès à la propriété est définitivement dans les choux.

La logement a forcément besoin de l’Etat

Les chiffres données par la Caisse des Dépôts la semaine dernière sont implacables. 134.000 logements sociaux ont été construits en 2014.

« Un logement neuf sur trois a été financé par le fonds d’épargne de la CDC et constitue un logement social », s’est réjoui Pierre-René Lemas, directeur général de la Caisse lors d’un point presse.

En réalité, les statistiques de Pierre-René Lemas (ancien secrétaire général de l’Elysée, et ancien de la promotion Voltaire) sont sous-estimées. En 2014, « année noire pour le logement neuf« , la France a compté moins de 300.000 mises en chantier.  La Caisse des Dépôts, bras armé de l’Etat, a donc financé 40% des logements neufs, qui étaient tous des logements sociaux.

Cette statistique donne le tournis: elle souligne le poids du « HLM » dans la construction globale de logement, et elle permet de mesurer la paupérisation rampante du pays. Le taux de primo-accédants dans l’emprunt immobilier atteint des étiages historiques (moins de deux prêts sur trois concernent une primo-accession), et les spécialistes estiment que, chaque année, entre 150.000 et 200.000 primo-accédants manquent à l’appel par rapport à l’avant-2008.

Autrement dit, l’effet massif de la crise de 2008 porte sur les locataires qui cherchent à acheter leur premier bien.

Le logement social, signe de mauvaise santé?

Ces évolutions structurelles majeures rappellent que la politique de logement social est d’abord un signe de mauvaise santé pour le pays. Dans la pratique, les classes moyennes françaises se sont appauvries et leurs perspectives de promotion considérablement restreintes. Sans un effort massif de l’Etat en faveur d’un logement « low cost », le sinistre prendrait des allures de cataclysmes: faible nombre de logements neufs, accession à la propriété raréfiée. Le paysage du logement français est sombre, très sombre.

Le vrai visage de la crise de 2008, de son « après » et des risques qu’elle porte pour la cohésion sociale émerge sans doute de la façon la plus pure dans ces chiffres.