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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

La Nuit Debout ou le crépuscule des bobos

Beaucoup s’interrogent sur la nature politique et sociale de la Nuit Debout, qui sème des avatars un peu partout dans le monde latin. S’agit-il d’un nouveau mouvement révolutionnaire ou d’une mode passagère qui agrémente l’actualité sans impact sur la réalité? Pour avoir parcouru plusieurs fois la place de la République occupée par ces (re)faiseurs de monde, il ne me paraissait pas inutile d’en mettre en lumière quelques aspects.

La Nuit Debout, la nuit des blancs parisiens

Ce qui frappe au premier abord dans la Nuit Debout, c’est la forte homogénéité sociale du mouvement. D’ordinaire, la place de la République est bigarrée et majoritairement occupée par des populations allogènes. Ce sentiment de mélange est volontiers accru par les événements qui se déroulent régulièrement sur la place: occupation périodique par des migrants ou par des familles africaines menacées d’expulsion et protégées par le Droit au Logement, mais aussi quadrillage par les familles Roms qui dorment dans la rue avec leurs bébés et leurs enfants.

Depuis que la Nuit Debout a pris possession des lieux, l’homme ou la femme noire n’y ont plus d’autre place que celui de témoignage de la mauvaise conscience occidentale. De temps en temps, ils ont le droit, parce qu’ils sont migrants ou figure opprimée, de monter sur scène pour expliquer leurs malheurs. C’est l’intermède coloré de la Nuit Debout. Leurs 3 minutes épuisées, ils doivent ensuite céder la place à l’interminable logorrhée des intervenants en commission, qui sont essentiellement blancs bobos.

Car le tour de force de la Nuit Debout est de babiller sans lassitude apparente sur le sexe des anges solidaires, de gauche, révolutionnaires, progressistes et autres adjectifs bisounours, dans un entre-soi ethnique et social très bien huilé. Ici, on est bien, on est tranquille, on est humaniste, mais on est d’abord blanc des quartiers centraux de Paris. On adore dénoncer la précarité et la discrimination, mais selon l’étiquette bobo en vigueur, qui accorde une place nulle aux « minorités visibles », manifestement peu intéressées par les sujets qui se traitent.

Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que de contempler cette jeunesse auto-proclamée humaniste, dissertant sur tout et rien, et complètement abandonnée par les vrais problèmes sociaux du pays. Avec cette forme pas si discrète d’arrogance et de fatuité, il est évidemment impossible d’aborder le sujet sans s’exposer aux foudres du déni bourgeois. Même le gauchiste Frédéric Lordon tourne sa langue sept fois dans sa bouche avant de suggérer que les blancs fils à papa propres sur eux sont un peu trop nombreux et auto-centrés sur la place.

La Nuit Debout n’aime pas les barbares

En sillonnant la Nuit Debout, on croise donc toute la galerie habituelle des névroses qui hantent la gauche bobo: les végétariens, les constipés, les obsédés de la pureté morale, les Savonarole, les partisans du bien-être, de la décroissance, de Pierre Rahbi, les auditeurs de Patrick Cohen et les inconditionnels de France Confiture (pardon, France Culture). Que de mines blafardes, mal nourries, inquiètes, manifestement torturées!

Mais la jeunesse qui souffre vraiment (je veux dire pas par choix) ne connaît dirait-on pas l’adresse où il faut se rendre. Ces blacks, ces beurs, ces décrocheurs scolaires qui zonent à longueur de journée ou n’imaginent pas qu’ils pourraient un jour gagner plus de 2.000 euros par mois, ces tombereaux de sacrifiés qui sont autant de plaies ouvertes dans nos banlieues, sont invisibles ici. Grand bien leur fasse! leur voix serait inaudible et en grattant un peu on s’apercevrait que la couleur de leur peau les disqualifierait. Qu’ils racontent la douleur d’être noir, pourquoi pas! mais qu’ils s’imaginent, avec leur maigre bagage et leurs mauvaises manières, occuper une place dans l’arène de la délibération collective, non!

Les barbares restent les barbares.

La Nuit Debout n’aime pas les salariés

Une autre caractéristique de la Nuit Debout tient à son aversion pour le salarié. Celui-ci est comme un visage cousin de l’Africain. C’est l’Autre: on le plaint, on se bat pour lui, mais on ne le cotoie pas.

Tout est fait, dans la Nuit Debout, pour le décourager de venir. Le premier argument est dans la définition même de la manifestation: nocturne, noctambule, elle n’est guère accessible à celui qui sort fourbu d’une journée de travail et qui doit embrayer tôt le lendemain. Il peut venir, certes, de temps à autre. Mais il doit attendre pendant des heures avant de pouvoir parler pendant trois minutes selon un formalisme figé qui laisse peu de place à l’amateurisme.

Dans la Nuit Debout, le salarié, le prolétaire, est une icône. On aime le voir en peinture, mais il ne faudrait pas qu’il s’imagine changer les choses au jour le jour. La preuve? le mouvement a finalement considéré que la résistance à la loi El-Khomri était un prétexte un peu vain, et qu’il valait mieux refaire le monde sans parler d’actualité.

La Nuit Debout n’aime pas les familles

Autre point, bien entendu, la Nuit Debout n’aime pas les familles. Avec des séances de travail interminables, des débats épouvantablement longs sur la cantine, le temps de repas et autres détails, la participation à la Nuit équivaut à un renoncement en bonne et due forme au temps passé à la maison, le soir, pour coucher les enfants.

Cette dominante sociologique s’explique par le caractère faussement improvisé du mouvement. Depuis longtemps, les indignés français sont noyautés par un petit groupe d’intellectuels auto-centrés qui n’ont nulle envie de se mélanger à d’horribles petits bourgeois qui procréent, qui s’occupent de leurs moutards et qui cultivent les relations familiales. Ceux-là sont des catholiques intégristes en puissance qu’il faut écarter.

De là le caractère extraordinairement homogène du mouvement. Fait par les Blancs pour les Blancs, fait par les bourgeois pour les bourgeois, fait par les bobos pour les bobos, il ne devrait pas tarder à mourir de sa belle mort, à moins qu’une mutation du virus ne conduise à une radicalisation et une popularisation inattendue.

Les surprenantes violations du droit de la concurrence par l’Etat

Article mis à jour pour Atlantico le 10 avril à 22h30.

Les fonctionnaires connaissent très mal le droit de la concurrence, ce n’est pas une nouveauté. De là à soutenir nommément telle ou telle entreprise sans le moindre appel d’offres, on peut quand même se poser quelques questions. C’est pourtant ce « vote fléché » ou, disons, cette très forte recommandation, que des fonctionnaires de l’Etat ont eu la surprise de découvrir dans leur boîte mail cette semaine.

Le message était le suivant:

Droit de la concurrence

L’information concerne le sujet délicat de la protection sociale complémentaire, souvent réduit à la question des « mutuelles ».

Rappelons que le secteur privé a fait l’objet d’une mesure spécifique par la loi du 14 juin 2013, généralisant la complémentaire santé d’entreprise à tous les salariés. À cette époque, la question s’était posée de savoir si chaque entreprise devait disposer de la liberté de choisir son assureur complémentaire ou non. Le Conseil Constitutionnel avait tranché la question par sa décision du 13 juin. Il avait alors considéré que les « désignations », c’est-à-dire le choix d’un assureur au niveau de la branche professionnelle, constituait une violation de la liberté d’entreprendre.

Dans le secteur public, la situation est différente. Le gouvernement n’a pas imposé de généralisation comme dans le secteur privé, conscient du coût que cela représenterait pour les employeurs publics (une fois de plus, la question de la compétitivité des entreprises a été passée sous silence). En revanche, la vieille habitude de « faire affaire » avec une mutuelle du service public est devenue un véritable problème. Sous le coup du droit de la concurrence et des principes communautaires, ces liens automatiques sont battus en brèche.

Mais les vieilles habitudes ont la vie dure, on l’a compris, en dehors de toute procédure, et en violation totale des principes fondamentaux d’impartialité de l’Etat, l’autorité administrative en région mène campagne auprès des agents en faveur de la MFP. Celle-ci fait partie de la galaxie des mutuelles de la fonction publique qui bénéficient d’avantages de fait contraires au droit de la concurrence. Celles-ci agissent pourant sur un marché extrêmement concurrentiel.

La ministre Girardin et le droit de la concurrence

On notera au passage que la MFP se revendique du soutien de la ministre de la Fonction Publique elle-même. Cette précision ne manquera pas de faire sourire les connaisseurs du secteur.

Sur le fond, la MFP n’envoie pas forcément un excellent signal sur sa situation interne en agissant de façon aussi peu concurrentielle. Au lieu de chercher de nouveaux clients, elle préfère manifestement consacrer des moyens dans du lobbying auprès de la hiérarchie administrative dont on peut se demander quel sera le retour sur investissement…

Il est en tout cas encore loin le moment où les services de l’Etat intégreront les principes du droit applicable à l’économie, et où ils s’abstrairont de considérations « morales » pour favoriser des acteurs avec laquelle les conflits d’intérêt sont de moins en moins justifiables au regard de l’intérêt général.

 

Les Pays-Bas ont-ils ouvert une crise continentale?

Les Pays-Bas font partie des Etats fondateurs de l’Union Européenne. Signataires du traité de Rome, ils sont historiquement attachés au libre-échange et à la construction communautaire. Un tiers d’entre eux s’est déplacé cette semaine au referendum d’initiative populaire sur l’accord de libre association entre l’Union Européenne et l’Ukraine. À une écrasante majorité, les électeurs ont manifesté leur opposition à ce texte, ce qui empêche sa ratification par le pays. Potentiellement, c’est la politique de l’Union vis-à-vis de l’Ukraine qui est remise en cause.

Les Pays-Bas, ce caillou dans la chaussure européenne

Pour l’Union, mise à rude épreuve par la crise des migrants qu’elle a très provisoirement réglée, le referendum hollandais est un mauvais présage. À quelques semaines du referendum britannique, le signal envoyé est celui d’un refus populaire et majoritaire opposé à la conception germanique de l’Union.

C’est en effet l’Allemagne qui a pesé de tout son poids pour soutenir l’Ukraine contre la Russie. Et c’est l’Allemagne qui a tendu les relations avec Poutine en favorisant la construction de relations bilatérales privilégiées avec l’Ukraine. Ces choix sont en tout cas mal compris à l’Ouest, où les Néerlandais viennent de les rejeter officiellement.

Il va maintenant falloir faire avec ce nouvel incident de parcours qui affaiblit la légitimité des politiques européennes. Formellement, l’accord d’association ne pourra se passer de la ratification néerlandaise sans perdre ses bases juridiques. L’option finale sur le dossier risque d’être compliquée à assumer.

L’Union est-elle menacée?

A ce stade, ni Jean-Claude Juncker ni Donald Tusk n’ont annoncé le moindre changement dans les options communautaires. Si cet attentisme se justifie par le besoin de laisser le gouvernement néerlandais digérer son échec, il rappelle aussi que l’Union n’est pas conduite aujourd’hui par des leaders charismatiques capables de dégager des visions à long terme.

Cette apathie politique de l’Union est probablement son handicap fondamental. Le sentiment que les peuples aboient et que la caravane communautaire passe devrait en sortir accentué. Le « cause toujours tu m’intéresses » de la démocratie européenne est une donnée brute de l’Union.

On en mesurera le prix lors du referendum sur le Brexit. Face à des Britanniques épuisés par la machinerie bruxelloise, l’immobilisme de Donald Tusk (qui s’est empressé de dire que le referendum néerlandais ne changerait rien à court terme), le président du conseil, devient un jeu dangereux.

Le traité transatlantique et le suicide européen

On notera au passage que Juncker et Tusk ne sont pas les seuls à jouer avec le feu. Angela Merkel, leur mère protectrice, continue à épuiser ses voisins avec ses lubies. La dernière en date consiste à pousser à la conclusion rapide du traité de libre-échange transatlantique. Le sommet franco-allemand a permis de l’évoquer. Voici ce qu’indique le relevé de décisions:

La France et l’Allemagne soutiennent la conclusion d’un accord entre l’Union européenne et les Etats-Unis qui soit ambitieux, équilibré et mutuellement bénéfique, si possible avant la fin de l’année si les conditions sont réunies. L’accord de partenariat commercial transatlantique, en permettant un accès renforcé au marché américain pour nos entreprises, devra offrir des opportunités pour plus de croissance et d’emploi en France et en Allemagne et permettra une coopération réglementaire selon les normes les plus élevées pour une économie durable.

La France et l’Allemagne seront en particulier vigilantes sur l’atteinte d’un résultat ambitieux et équilibré pour l’Union européenne dans les négociations, notamment sur l’accès aux marchés publics aux Etats-Unis, y compris au niveau subfédéral, sur la reconnaissance des indications géographiques, sur les services (transport maritime et coopération réglementaire en matière de services financiers en particulier), ainsi que sur les questions non-tarifaires dans le domaine agricole et agro-alimentaire, ou encore sur des objectifs ambitieux s’agissant du développement durable et de la responsabilité sociale des entreprises.

En ce qui concerne le mécanisme de règlement des différends investisseur/Etat, l’accord est une occasion d’établir un modèle pour les futures négociations commerciales, sur la base des propositions faites par la Commission.

Mais qu’espère Angela Merkel avec ce traité?

Macron invente l’orléanisme de gauche

Emmanuel Macron a réussi un joli coup avec son mouvement « En marche », lancé à Amiens mercredi. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas le personnage, il faut lui reconnaître le talent de savoir faire parler de lui, plutôt en bien, et dans une espèce de confort qui tient presque de l’agilité avec laquelle une antilope traverse un troupeau de lions endormis. Ce succès tient-il seulement aux qualités intrinsèques de l’individu? Il est assez tentant de répondre par la négative, tant le ministre de l’Economie semble comme une résurgence d’un personnage pour ainsi dire familier de notre histoire post-révolutionnaire.

Macron, figure moderne du Rastignac

Impossible évidemment de contempler Emmanuel Macron sans penser à son paradigme littéraire: Rastignac, l’ambitieux balzacien qui fut une sorte d’emblème de la société orléaniste. Le hobereau de naissance au fond obscure, mais talentueux, assez peu étouffé par les scrupules, et attiré par les feux des salons, d’une épaisseur intellectuelle contestable, mais formaté pour les beaux quartiers, les tables brillantes et les arcanes du pouvoir, n’a cessé de hanter la société française depuis deux cents ans. Incontestablement, Emmanuel Macron en constitue une forme de résurgence, avec son air bien élevé, son intelligence pénétrante et sa capacité à séduire par des idées bien amenées.

On notera avec amusement que les époques sont plus ou moins fastes pour ces parcours singuliers. Les années trente, par exemple, en ont connu assez peu. Mais l’après-guerre en a fourmillé. Mitterrand en fut une version un peu « vintage ». Giscard en fut une incarnation plus pure que Jacques Chirac, dont le style plus direct, plus prolétaire, détonnait.

La gauche en a connu une version proche, dans la personne de Laurent Fabius. On se souvient ici des commentaires désobligeants à l’époque sur les voitures de sport, les filles emballées et la morgue lointaine de celui qui fut une sorte de pré-Macron.

Macron et le libéralisme orléaniste

Qu’ils se retrouvent à gauche (comme Macron ou Fabius) ou à droite (comme Giscard), nos Rastignac ont un point commun: ils pratiquent un libéralisme officiel que l’on qualifiera d’orléaniste. Celui-ci se caractérise par plusieurs points.

Economiquement, il est très loin d’affronter l’Etat et son rôle, bien au contraire. Il a même plutôt tendance à s’appuyer sur celui-ci, sur sa force, sur son rôle économique, sur sa tradition colbertiste. Il aime les grandes entreprises dont le capital est intimement lié aux noyaux durs. Il respire par les poumons de l’inspection générale des finances. Il n’est pas hostile au Plan, à la planification gaulliste s’entend, à la cartellisation, à l’entente entre quelques géants de chaque secteur pour dominer l’économie.

Politiquement, il se retrouve assez volontiers dans l’idée d’un progrès social, mais maîtrisé, modéré. Il faut favoriser la reconstitution de la force de travail, sans toutefois modifier la nature profonde de la propriété ni celle des moyens de production. Les politiques sociales sont une arme naturelle pour doser cette domination douce.

Telle est la pensée orléaniste. C’est le retour de la monarchie constitutionnelle, plutôt libérale, située dans un entre-deux moral: ni conservatrice, ni libertaire, ni révolutionnaire. Il faut desserrer la contrainte, mais ne pas relâcher les efforts.

Quel avenir pour Macron?

La question qui reste est évidemment de savoir quel avenir la société française peut réserver à cette résurgence de l’orléanisme parmi nous. Le destin de Fabius en a donné un exemple frappant que Macron n’a sans doute pas manqué de méditer.

Les qualités intrinsèques de Laurent Fabius lui ont permis d’aller vite et bien jusqu’à Matignon (parcours sur lequel Macron est en retard, d’ailleurs!) Mais on résumera la suite par une question mélangeant le hasard et les racines. Historiquement, Fabius n’a guère eu l’occasion de sortir du bois pour les présidentielles, parce que l’occasion ne s’est pas complètement présentée. Mais il lui manquait, pour ce faire, des racines: il n’avait pas de motion puissante au sein du PS, et ses changements de posture au cours des années 2000 l’ont éloigné de ses bases.

Macron sera-t-il capable de sublimer son orléanisme par un enracinement politique et idéologique déchiffrable dans l’histoire de la gauche marxiste? La question reste entière.

Macron et le gouvernement profond

Mais le plus grand obstacle politique pour Emmanuel Macron risque probablement de reposer sur ses liens avec le gouvernement profond. La caste des orléanistes se distingue en effet par sa capacité à influencer le pouvoir, à le coloniser discrètement, mais solidement, pour en faire un instrument au service d’intérêts identifiés et constitués.

Il s’agit d’un double point faible pour Emmanuel Macron.

D’une part, il n’est pas sûr que l’économie française n’ait pas besoin, dans les mois ou les années à venir, de remanier en profondeur ceux qui constituent ce gouvernement. Avoir été l’un de leurs hommes liges pourrait un jour devenir un handicap.

D’autre part, il n’est pas sûr que les citoyens n’aient pas tôt ou tard la tentation de passer à une autre étape de la démocratie, ou la contrainte même distante et modérée exercée par ce gouvernement profond exaspèrera et rebutera. De ce point de vue, l’installation de son mouvement au domicile du directeur de l’institut Montaigne constitue un premier point de dérapage qui ne manquera pas de poser clairement la question de l’indépendance effective du jeune Macron.

L’angoisse de l’entrepreneur face à l’Institut Montaigne

Article mis à jour après les révélations de Mediapart sur les liens entre Emmanuel macron et l’institut montaigne

L’institut Montaigne appartient à la galaxie des « think tanks » tant prisés par les medias et en constitue probablement l’un des formats les plus aboutis. Ses dernières prises de position inquiètent cependant: l’institut connaît une manifeste dérive qui l’éloigne peu à peu des entreprises dont il devait constituer la voix. Verrouillé par une caste de technocrates coupés des réalités, il multiplie les idées complaisantes vis-à-vis des obsessions bureaucratiques de l’Etat mais tout à fait contraires à la réalité de l’économie privée.

L’institut Montaigne, un think tank, c’est-à-dire un lobby

Rappelons d’abord que l’institut Montaigne fut créé par Claude Bébéar, entrepreneur de talent, visionnaire à de nombreux égards, et qui avait compris l’obsolescence des mouvements patronaux. Convaincu que la domination politico-sociale, comme l’avait très bien dit Gramsci, supposait une victoire de et dans la superstructure, il avait eu l’idée de financer un « think tank » pour porter la voix des grandes entreprises et le fer contre la pensée post-marxiste très présente dans le débat public.

C’est ainsi qu’est né l’Institut Montaigne, autour des grandes valeurs humanistes dont Bébéar s’est toujours réclamé. Fort aujourd’hui d’un budget de 3 millions d’euros, l’institut sert à documenter les sujets économiques et sociaux et à fournir aux décideurs et aux journalistes de tous poils la matière et les intervenants pour nourrir des réflexions ou des débats. En ce sens, l’institut constitue bien un lobby: il influence les décisions et les politiques dans un sens supposé conforme à ses financeurs, en l’espèce des grandes entreprises.

L’institut Montaigne, un visage du gouvernement profond?

Cette fonction d’influence détenue par l’institut Montaigne est apparue encore plus clairement avec les révélations de Mediapart sur l’hébergement du tout nouveau mouvement politique d’Emmanuel Macron au domicile personnel du directeur de l’institut. Ce n’est évidemment pas un hasard complet si le ministre des Finances choisit de s’appuyer sur l’équipe dirigeante de l’institut (sur laquelle nous reviendrons) pour mener campagne.

L’institut Montaigne constitue un allié naturel pour cette caste dirigeante qui se veut à la fois libérale et moderne. En l’espèce, c’est évidemment un pari sur l’avenir qui est fait. Si Emmanuel Macron devait tôt ou tard embrasser un destin présidentiel, le soutien que lui accorde aujourd’hui l’institut constitue un investissement utile pour les entreprises financeuses, et autant de garanties sur l’oreille complaisante dont elles disposeront auprès du pouvoir politique pour orienter les normes ou les choix réglementaires futurs.

L’institut Montaigne aime-t-il l’entreprise?

Au vu des prises de positions récentes de l’institut, particulièrement sur les questions de diversité, on peut néanmoins s’interroger sur la nature des ambitions nourries par les héritiers de Claude Bébéar. On lira en particulier cette étude d’octobre 2015 (quelques jours avant les attentats du 13 novembre, donc) qui soulève quelques questions et qui revient dans l’actualité avec le lancement d’une campagne de testing aveugle par le gouvernement:

Institut Montaigne

Le résumé dont je fournis ci-dessus une capture d’écran constitue déjà en lui-même une surprise. Que la discrimination à l’embauche soit un fait et doive être combattue, personne ne le conteste. Que l’institut Montaigne en donne une vision aussi catégorique est toutefois un motif d’étonnement.

On connaît l’engagement de Bébéar et d’Axa en faveur de la diversité. C’est une politique d’entreprise qu’on peut partager. Reste à savoir si la vocation de l’Institut Montaigne est de fournir des troupes supplétives aux pouvoirs publics pour accabler les entreprises avec de nouvelles normes inapplicables et de nouvelles taxes sur les salaires. On s’étonnera de lire sous la plume de l’institut des propositions qui vont en ce sens.

L’institut Montaigne favorable aux actions collectives contre les entreprises

Dans le rapport rédigé par l’économiste universitaire Marie-Anne Valfort, on trouve un certain nombre d’idées tout à fait incongrues sur la façon dont le marché du travail devrait être réglementé pour lutter contre les discriminations. Dans les idées qui détonnent, le principe de l’action de groupe contre les entreprises qui sont accusées de discriminer à l’embauche fait sourire. Si l’on se souvient du tir de barrage dressé par Axa pour éviter les actions de groupe dans le domaine de l’assurance, le soutien apporté à ces mécaniques dans le domaine des ressources humaines soulève évidemment quelques questions. Voici ce que propose l’auteur du rapport:

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Autrement dit, les entreprises seraient vivement incitées à bénéficier du label Diversité vendu par l’AFNOR (comme les normes ISO 9001) pour être immunisées contre les actions de groupe en matière de discrimination. Le groupe AFNOR peut remercier l’institut Montaigne de ce petit coup de pouce donné au business.

En revanche, les entreprises seront peut-être un peu étonnées de ce consentement donné par un think tank à la mise en place d’une mécanique d’actions de groupe contre elle pour lutter contre les discriminations dont, l’institut Montaigne l’assure, elles sont productrices.

L’institut Montaigne défend le port du voile dans l’entreprise

Autre étonnement à la lecture du rapport: la prise de position claire en faveur du port du voile dans l’entreprise. Voici le texte qui est publié sous la responsabilité de l’institut:

institut Montaigne

Former les employeurs au port du voile, leur apprendre qu’il ne s’agit pas d’un signe de prosélytisme religieux, que ce port n’est pas répréhensible. Là encore, ceux qui connaissent les liens d’Axa et de Bébéar lui-même avec l’Eglise de Rome auront forcément le sourire aux lèvres.

On peut néanmoins se demander quelles sont les arrières-pensées de l’institut Montaigne lorsqu’il écrit cela. Il n’est en tout cas pas sûr que tous les adeptes de la lutte contre la discrimination à l’embauche aient compris que celle-ci serve de cheval de Troie pour une vision aussi religieuse des rapports sociaux.

Avec un peu d’humour post-marxiste, on se souviendra ici que la religion est bien l’opium du peuple, et qu’il existe une intention suspecte à voir des entreprises financer des rapports tout beaux tout sourires expliquant que la religion dans l’entreprise n’est pas un problème, surtout lorsque cette religion consiste à demander à une femme de porter un voile.

L’institut Montaigne veut subventionner l’embauche des minorités visibles

En s’enfonçant dans le rapport de l’institut, l’entrepreneur vole alors de découvertes en découvertes. L’universitaire qui a rédigé le rapport avance en effet une idée tout à fait stupéfiante: subventionner les recrutements de candidats issus des minorités visibles pour que, à compétences égales, ils soient préférés à des candidats issus de la majorité. Là encore, cette idée folle qui constitue probablement le moyen le plus rapide et le plus efficace pour garantir l’élection de Marine Le Pen à l’Elysée (sous couvert, bien entendu, d’idées de gauche), est présentée de façon hallucinante:

institut Montaigne

Sans rire, donc, l’institut Montaigne nous explique qu’il serait conforme au droit communautaire de défavoriser la majorité de ce pays au profit des « minorités visibles ». Il est vrai que nous ne comptons que 3,5 millions de chômeurs – une paille pour appliquer une mesure de ce genre.

Quand l’institut Montaigne propose une taxe sur les salaires

Pour aller jusqu’au bout du délire, l’auteur du rapport se demande: comment financer la subvention accordée aux employeurs qui recrutent des étrangers ou des « minoritaires » plutôt que des « majoritaires »? Il faut se pincer en lisant la réponse apportée dans le rapport:

institut Montaigne

Autrement dit (oui, vous avez bien lu!), ce sont les entreprises (par la voix de l’institut Montaigne) qui proposent aujourd’hui de créer une nouvelle taxe sur les salaires. Celle-ci permettrait aux méchants salariés qui ont un emploi de payer pour recruter les enfants des minorités visibles scandaleusement opprimés par notre société discriminante.

Là encore, alors qu’il existe aujourd’hui un consensus global pour considérer que la pression socio-fiscale sur le travail est excessive et pénalise la croissance, l’institut Montaigne prétend s’exprimer au nom des entreprises en revendiquant la création d’une nouvelle taxe sur les salaires.

C’est tout simplement ahurissant. Et je ne relève pas ici l’accusation gratuite portée contre « la collectivité nationale dans son ensemble » qui serait « responsable des discriminations » et qui devrait acquitter un impôt pour dédommager les victimes. Là encore, l’étiquette d’universitaire dont l’auteur est parée l’autorise manifestement à asséner des absurdités justifiées par son seul sens personnel de la culpabilité sans que personne ne se sente en droit d’émettre des doutes.

L’institut Montaigne, annexe des services de l’Etat?

Comme Claude Bébéar et Henri de Castries sont honorablement connus sur les marchés, personne ne peut imaginer que l’un ou l’autre n’ait trempé, de près ou de loin, dans cette mascarade toxique pour les entreprises de ce pays. Le fait que l’institut Montaigne ait publié ce document et envoie ses sbires le défendre dans les medias illustre bien la dérive qui frappe tôt ou tard les think tanks. Leur incrémentation dans la réalité provoque leur fonctionnarisation progressive et leur éloignement vis-à-vis des entreprises qu’ils prétendent représenter.

Dans l’équipe qui fait l’institut Montaigne au jour le jour, combien de permanents ont déjà connu la vie d’entreprise? Combien ont été patrons?

Qu’on le veuille ou non, ces sujets-là reviennent au galop dans la vie des organisations. L’Institut Montaigne devrait y prendre garde. Jusqu’ici, il a toujours joui d’une image de sérieux par sa capacité à arrimer autour de lui des esprits intelligents mais respectueux des entreprises. Certes, chacun sait que l’institut Montaigne exprime la voix des grandes entreprises, et qu’il connaît mal les préoccupations et les contraintes des TPE et des PME.

A terme, la dérive en cours suscitera des réactions vives de la part des entrepreneurs qui ne se reconnaissent pas dans les discours que l’institut tient, et la légitimité de celui-ci risque bien d’en souffrir. Il ne faudrait pas, en effet, que, petit à petit, l’institut Montaigne apparaisse comme une entreprise idéologique dont le principal objectif est de soumettre toutes les entreprises, quelle que soit leur taille, à des dogmes concoctés par des intellectuels en chambre.

Mon blog victime d’attaques!

La liberté de la presse déplaît. Certains s’en sont peut-être rendu compte: mon blog déplaît et connaît des ratés difficiles à expliquer. Lenteurs! remises à zéro des compteurs de lecture! interruption inexplicable de service! j’admire le travail de professionnel qui cherche à en limiter l’audience, et surtout l’influence.

Je produis ici quelques exemples de ce que cela donne. Voici par exemple les statistiques de fréquentation enregistrées hier:

Blog

Comme on le voit, entre 21h et 23h, mon blog est « tombé », comme disent les spécialistes, ce qui a limité son audience à 3.500 sessions dans la journée. C’est pas gentil ça!

Comme par hasard, lorsque mon blog est « revenu », le compteur des lectures avait été remis à zéro, de telle sorte que mon article sur le cardinal Barbarin, qui avait dépassé les 15.000 lectures, était considéré comme « vierge ». M’enlever 15.000 lecteurs d’un coup! est-ce bien raisonnable?

Dans la journée, une âme charitable me faisait savoir que mes articles sur Paris Habitat ne plaisait pas du tout à l’équipe en place. Ah! tous ces torchons qu’on trouve sur Internet ou en kiosque! le monde serait tellement plus beau si tous ces cochons de contribuables payaient sans coup férir et s’en remettaient à des gens nommés par le fait du prince pour dépenser l’argent public! La société française fonctionnerait tellement mieux sans démocratie et sans mauvais coucheur pour demander l’application de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (qui prévoit, rappelons-le, un contrôle permanent des dépenses publiques par les citoyens).

Voici le mail qui circulait en interne hier au sein de l’office municipal:

Blog mail CGC blogs BET12 Rép blog

 

C’est bien connu: un contribuable qui s’inquiète de l’utilisation faite de ses impôts par les représentants de l’ordre public est un politicard populiste qui alimente le « tous pourris » et qui insulte les seigneurs des établissements qui dépendent du pouvoir. Comment? un manant qui imagine un seul instant contrôler l’action de ceux qui parlent en son nom?

Oui, bien sûr, la démocratie, les droits de l’Homme, ne sont que les prête-noms du populisme. Il faut leur faire rendre gorge, à tous ces malotrus! et les accabler de procédures judiciaires pour les faire taire.

Face à ce constat consternant, je n’ai qu’un mot à ajouter à mon profond mépris: beurk!

Au passage je note qu’entre la FSU et la CGC, les jaunes sont au pouvoir chez Paris Habitat.

La loi travail remise en chantier par le parlement

Malgré les innombrables désordres ambiants (hier, le gouvernement s’est encore écharpé sur l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes), la loi Travail poursuit son petit bonhomme de chemin et rien n’exclut que son destin soit celui d’une « bonne loi ». C’est le miracle de notre époque, où le sens parait s’effilocher, mais où une sorte de pilotage automatique permet de maintenir encore debout, de-ci de-là, des îlots d’entendement.

Le paquet Badinter retiré

La commission des Affaires Sociales, qui examinait le texte, a pris une mesure radicale: elle a décidé de remplacer le « paquet Badinter » posant une longue liste de principes de base autour desquels le Code du travail devait être réécrit, par une commission de réécriture intégrant des experts. Faire et défaire… L’intérêt de la mesure est évidemment de supprimer la mention du droit à l’affirmation des convictions religieuses prévu par Badinter, et qui faisait polémique.

Décidément, la refonte du Code du Travail n’est pas pour demain.

La coupure des 11 heures stabilisée

Autre point acté en commission: la pause de 11 heures consécutives est rétablie par les députés. Il ne sera donc pas possible de fractionner ce temps, comme le projet de loi en ouvrait la possibilité. Cette évolution devrait donc largement couper l’herbe sous le pied des oppositions les plus fortes à la loi, qui mettaient notamment à cette mesure pour en dénoncer la félonie.

La mobilisation s’essouffle

Parallèlement, la journée de mardi a apporté une confirmation: la mobilisation contre la loi est en plein essoufflement. L’annonce par Jean-Claude Mailly d’un recours judiciaire contre la loi le laissait pressentir: les syndicats ne croient pas pouvoir obtenir le retrait du texte par des manifestations de rues. L’effort fourni jeudi dernier relevait donc plus du baroud d’honneur. Les « contestataires » ne peuvent donc plus compter que sur les amendements parlementaires pour combattre le projet du gouvernement, après avoir montré leur niveau de faiblesse.

De ce point de vue, Manuel Valls a remporté une victoire importante.

Les tractations ouvertes avec l’UNEF ce matin devraient finir de vider la contestation de sa substance, moyennant quelques amendements.

La Nuit Debout ne s’intéresse plus à la loi El-Khomri

Enfin, les « révolutionnaires » de la Nuit Debout ont constaté hier que la répression policière faisait régner la terreur et qu’il valait bien organiser des sit-in sans battre le pavé. Une grande partie des adeptes du mouvement propose de ne plus s’arrêter à la loi El-Khomri et de jeter les bases d’une nouvelle société. Plus rien ne devrait donc menacer la réforme de Valls.

Le duc Valls ne peut rien refuser au baron Ayrault

Manuel Valls peut-il refuser un service à Jean-Marc Ayrault? La farce qui s’est déroulée ce mardi autour de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, avec la remise d’un rapport officiel que Manuel Valls semble ne pas vouloir entendre, a prouvé une fois de plus que les équilibres politiques au sein de la majorité gouvernementale sont plus subtiles qu’on ne croit.

Un aéroport mégalomaniaque

Dans ce dossier épineux, il faut redonner quelques éléments chiffrés pour décrire l’ampleur de la mégalomanie qui s’est emparée des Bretons et des Nantais. La zone d’aménagement du futur aéroport de Nantes s’étend sur plus de 1600 hectares. Les simulations envisagent un maximum de 10 millions de passagers annuels, soit un doublement de la fréquentation par rapport à la situation actuelle.

La simple comparaison des chiffres montre toute l’absurdité du projet de Notre-Dame-des-Landes. Avec 1300 hectares, l’aéroport de Singapour (ville de 5 millions d’habitants) accueille près de 40 millions de passagers annuels. Avec 1560 hectares, l’aéroport de Munich (ville de 1,5 millions d’habitants) en accueille près de 35 millions. Avec la même surface, Orly en accueille près de 25 millions. Autrement dit, Nantes (et ses 300.000 habitants) fait exactement comme la grenouille face au boeuf: le gigantisme de l’aéroport futur ne répond à aucun besoin réaliste.

Sans surprise, les trois inspecteurs généraux de l’équipement que le gouvernement a fait plancher sur le sujet l’ont confirmé. S’ils ne nient pas que l’aéroport actuel atteint ses limites, l’aéroport imaginé par les autorités nantaises est manifestement sur-dimensionné. Il flatte probablement le narcissisme de Jean-Marc Ayrault, mais il n’est pas adapté aux besoins de la métropole nantaise.

Quelle capacité de l’Etat (et de Valls) à l’impartialité?

S’agissant d’un équipement destructeur pour l’environnement, et dont les effets dureront à très long terme, le bon sens, pour l’Etat, devrait consister à se réfugier dans l’impartialité. Dès lors qu’une mission technique est confiée à des ingénieurs reconnus, semble-t-il, pour leur expertise, la position du gouvernement devrait logiquement faire preuve de prudence et éviter de s’engager trop avant.

Visiblement, Manuel Valls est tenu par un accord politique avec le baron nantais Ayrault, et pèse de tout son poids pour influencer la décision finale, qui devrait pourtant être prise après un referendum organisé en juin. Après la parution du rapport, Manuel Valls s’est en effet empressé de le lire à l’envers, en soulignant que le rapport plaidait pour le transfert de l’activité actuelle vers un nouvel aéroport.

En soi, cette affirmation n’est pas fausse. Mais le Premier Ministre évite de compléter sa lecture en ajoutant que les experts plaident pour une révision à la baisse des ambitions du projet.

On mesure bien la manoeuvre qui se prépare: l’objectif est de recommander aux Nantais et aux Ligériens de voter en faveur du projet. Le reste suivra. Pourquoi s’embarrasser de détails? Plus c’est grand, plus Ayrault est content, mieux c’est.

Bravitude de Ségolène Royal

On rendra ici hommage à Ségolène Royal pour son engagement valeureux dans ce dossier. La ministre a en effet pleinement joué son rôle en répercutant les réserves des experts sur le projet, et en répétant régulièrement que seuls les Ligériens devraient avoir le droit de s’exprimer sur le fond du dossier. Certains y verront des postures. Reconnaissons qu’au-delà des calculs partisans, cette attitude est plutôt protectrice de l’intérêt général.

Il est néanmoins intéressant de noter que le Premier Ministre s’est empressé de donner un coup de menton face à la prudence de sa ministre. Après que la France s’est targuée d’avoir réussi sa « COP 21 », le gouvernement foule donc aux pieds tous les principes de bon sens et se lance dans l’éloge des grands travaux contraires à la protection de l’environnement.

La seule motivation compréhensible à cet entêtement est, une fois de plus, cette façon ancienne de faire de la politique qui consiste à faire plaisir aux barons pour devenir roi un jour. En attendant que cet ancien régime disparaisse, on regardera avec attention le retour que Manuel Valls retirera de son investissement en faveur de son prédécesseur.

 

 

Lettre d’un Lyonnais à Mgr Barbarin

Dans la foulée de mon ARTICLE sur Mgr Barbarin, je publie ici une lettre d’un lyonnais (rédigée par mon ami Eric verrax, ancien vice-président de la fédération des promoteurs immobiliers) à son archevêque.

Lyon, le 31 mars 2016 

Monseigneur, 

Vous êtes depuis quelques semaines au cœur d’une affaire que les éléments du dossier ne permettent pas complètement d’expliquer.

Je vous propose de bien vouloir méditer ce qui suit.

Il n’est pas question de discuter de la douleur des victimes, évidente. Ni de se prononcer sur les suites judiciaires qui vont suivre, dont nul ne sait rien. Encore moins de porter une appréciation sur le parcours personnel qui est le votre dans ces circonstances.

Ma réflexion naît de l’écart entre le traitement médiatique et politique qui vous est réservé et l’absence de mise en cause judiciaire, à ce stade, par les enquêtes en cours. Il y a une possibilité non négligeable, en l’état actuel des informations disponibles, pour qu’aucune responsabilité pénale ne soit retenue contre vous. 

Ma première question est donc : êtes vous l’objet d’un processus victimaire, oui ou non ?

Après examen, il m’apparaît certain que votre affaire comporte les grandes stations du chemin de croix victimaire. J’en déroule les étapes:

1/ dans ce que nous percevons tous de vous, vous prenez une part active au jeu social, vous n’êtes pas un homme ordinaire. Votre voix porte, vos prises de position sont fortes, parfois inattendues : vous êtes un homme de conviction.

2/ de cela vos contemporains sont conscients, vous avez la reconnaissance de la collectivité, et un magazine a pu vous faire élire « lyonnais de l’année ». Si cela avait un sens dans le monde qui est le votre, je dirai que l’ascenseur social a (très) bien fonctionné. 

3/ Vos qualités personnelles, l’importance des charges qui vous ont été confiées, la manière dont vous les accomplissez, ont conduit nombre d’observateurs à vous prédire un avenir encore plus « glorieux » : la presse s’est faite l’écho, à de nombreuses reprises, d’un avenir à Rome…c’était hier. Il y a chez vous une forme de promesse de succès, vous êtes pour partie un homme en transit : nul n’a imaginé que vous finiriez vos jours à Lyon. 

4/ Homme en transit veut dire aussi, en ce qui vous concerne, homme aux racines hypothétiques. A plusieurs égards, vous concentrez un certain nombre de signifiants dont je ne valorise pas outre mesure la portée réelle, mais qui font sens dans une telle occurrence :

– vous êtes un pied-noir, que vous le vouliez ou pas, vous ne serez jamais tout à fait un Français « à part entière ». Je ne parle pas ici de droit, mais de ce sentiment diffus qu’évoque Alain Finkielkraut quand il dit qu’il ne sera jamais français comme un Jean d’Ormesson.

– votre nom lui-même dit votre étrangeté : d’une part, dans Barbarin, il y a le barbare, et sur le net on trouve même un nouveau baptême en Barbare Un, et pourquoi pas, Barbare Hun…Mais encore il est un substantif qui désigne des peuplades vaincues, antérieures à l’arrivée des Arabes en Egypte… Bref, en ce temps de guerre de civilisations, ou de religion, votre nom est un rappel d’une époque très ancienne de victoire des Arabes, et des musulmans, sur les Chrétiens.

Ces racines hypothétiques ont, dans le processus victimaire, un rôle : elles rendent votre position, aussi éminente soit-elle, toujours discutable, car elle vous est propre, non héritée, non plus de toute éternité. Votre liberté de penser conforte aussi cette faiblesse à l’égard d’un enracinement historique indiscutable.

En outre, cette position constitue le soubassement, le petit bois qui permet  à l’allumette de prendre, au feu de se propager.

5/ car il faut un signe : ce signe est la possibilité d’un délit, d’une infraction qui manifeste un écart à la norme, à l’usage, à ce que l’on attend de vous. Je ne discute pas de sa réalité : un signe aussi mince soit-il  peut faire l’affaire.

Mais en l’occurrence, le votre est, permettez-moi le mot, diabolique.

D’une part, on touche à une valeur indiscutable : la sécurité, l’intégrité physique de l’enfant. C’est récent mais tabou.

D’autre part, cela concerne les prêtres, l’Eglise, c’est donc sacré, donc encore tabou.

Enfin, la non-dénonciation permet « d’accrocher » un cardinal, grosse prise.  Valeur plus Tabou plus Sacré, voilà qui fait sens.

J’y ajoute que le groupe a toujours plus de facilité, moins de réserve à agoniser celui avec lequel il ne pourra jamais être confondu : même la mise à mort du cardinal qui n’aurait pas dénoncé un prêtre qui aurait réalisé des actes répréhensibles est quelque chose pour lequel 99,99 % de la population ne sera jamais inquiété. Cela permet une bien grande sévérité…

Vous aurez noté ainsi que l’on est beaucoup plus à la recherche de votre responsabilité que celle des prêtres mis en cause : c’est qu’ils appartiennent, peu ou prou, au monde qui veut se reconstituer sur leur dos, alors que vous êtes clairement détachable.

6/ il y faut aussi de l’air, c’est à dire, le besoin de la collectivité, malmenée dans son unité, dans sa force vitale, dans sa maîtrise ou ses valeurs. Le moment de votre affaire est celui où le gouvernement peine à gérer la sécurité quotidienne des Français comme jamais, où son échec  économique est reconnu par tous ; plus précisément, le moment où les cotes de popularité de l’exécutif est au plus bas ; empêtré dans une loi El Khomery qui divise la gauche, et une révision constitutionnelle qui divise le pays, le pouvoir a un besoin pressant de redonner à une gauche volontiers anticléricale un môle, historiquement efficace, où se rassembler.

La manoeuvre politique est habile, car sur un sujet aussi émotif, il n’y a guère de discussion qui ne soit suspecte. L’injonction peut se résumer ainsi : soit vous êtes contre la pédophilie, donc contre les prêtres qui la pratiquent, et le prélat qui la couvre comme l’Eglise l’a trop souvent fait, et donc vous êtes de mes amis. Soit vous en discutez, vous atermoyez, et vous êtes suspect de connivence et donc mon ennemi.

7/ Le désamour alors s’abat sur vous, votre parole est gaussée, on attendait de vous un comportement irréprochable et vous n’êtes qu’un homme, très vite on vous vilipende, le Premier ministre demande à mot couvert votre démission…pourtant vous n’avez pas changé.

Le lynchage est d’autant plus puissant que personne ne s’y risque vraiment : les pétitions, les tweets, la campagne de presse ressemble vraiment à la lapidation : si demain vous démissionniez, si vous attentiez à vos jours, nul n’en porterait la responsabilité, car on ne saurait jamais quelle pierre a tué : il n’y a aucun contact polluant avec la victime. 

Nous en sommes là. Dans quelques temps, à la faveur de non-lieux, de mise hors de cause, de rétractations ou de requalifications peut-être, la furie mimétique ayant cessé, vous retrouverez un statut tout autre : vous serez d’une certaine façon celui qui a traversé ces épreuves, vous aurez survécu tout en ayant permis au groupe une reconstitution, partielle, temporaire et fragmentaire, de son unité, et vous en serez oint.

 

Convient-il d’attendre ce moment ? Faut-il faire quelque chose avant ? Et quoi ?

Convenons qu’en vous comme en tout homme il y a la part mondaine, celle qui vit dans le siècle. Et puis, celle qui dialogue avec les Ecritures, avec le Très-haut, dans la prière et le recueillement.

De ces deux êtres en vous, la pression médiatique et politique n’a permis à peu près qu’à l’un de se manifester. Vous vous défendez comme n’importe quel justiciable : on sent que vous affutez votre discours, quitte peut-être à changer de version. On vous voit le visage fermé, les lèvres obturées, le doigt comme un verrou dessus. Dans un lapsus calami, vous vous félicitez que les faits soient, « Dieu merci, prescrits ».

Ceci est normal, mais partiel et ne dit pas grand chose de votre moi spirituel.

Oui vous avez, un peu tardivement, exprimé des regrets, demandé pardon, reçu des victimes. Cela a-t-il été bien entendu ? J’en doute. Vous restez prisonnier de la posture du justiciable et, si j’ose dire, de la panoplie des moyens à sa disposition pour sauver sa peau.

Mais justement, vous n’êtes pas un justiciable quelconque et vous êtes parmi ceux qui n’ont pas comme priorité le salut de leur corps, mais celui des âmes, de toutes les âmes.

Alors ?

Alors je vous propose de faire le saut de l’ange. Ce que vous vivez, c’est l’enfermement de tout le corps, c’est la disparition de l’humanité de celui qui est accusé par la meute et dont la culpabilité, en tout cas non démontrée, sera sans doute réduite par rapport au lynchage dont il est victime.

Il s’agit  finalement de donner à voir le processus victimaire à l’oeuvre. Il s’agit de dénoncer, de dévoiler par quel antique moyen on fabrique un coupable idéal à la mesure du besoin qu’on en a ; bien sur vous reconnaissez dans tous ce développement, la pensée de René Girard. 

Pourquoi ? non pas pour vous plaindre, mais pour rendre visible, sinon une fois pour toutes, en tout cas d’une manière inégalée, le processus victimaire dont seule la divulgation peut restreindre la violence sur terre. Je n’ignore pas que en faisant cela vous prendriez une posture incroyable, inouïe pour un justiciable et un prélat : mais vous le feriez pour tous ceux qui n’en ont pas le courage, la force, l’intelligibilité.

 Comment ? par une tribune mettant de côté, sans la récuser, les éventuelles responsabilités qui peuvent être les vôtres. Mais en parallèle, expliquer comment vous le vivez. Vous avez la chance, la chance, de vivre le message essentiel du Christ et de pouvoir en témoigner.

Comme l’écrivait Camus, « j’ai toujours préféré que l’on témoignât, si j’ose dire, après avoir été égorgé ».

Votre parole pourrait avoir cette fonction que du plus profond de l’angoisse victimaire, un homme se lève et lui dise son fait à la face des hommes.

Vous ne le ferez pas pour cela, mais il est même possible que cela ne desserve pas vos intérêts temporels.  

Il vaut mieux qu’un seul meure plutôt que la communauté ? certes, mais le Christ a révélé : ils m’ont haï sans raison.

Je vous souhaite une bonne réflexion.

Loi Travail: FO tente le tout pour le tout

La loi Travail entame son parcours parlementaire ce mardi matin, avec un examen en commission de plusieurs milliers d’amendements. Cette oeuvre démente semble réjouir Myriam El-Khomri, qui confiait ce week-end au Journal du Dimanche aborder l’exercice « avec enthousiasme, détermination et conviction ». Pour un peu, Myriam El-Khomri prendrait des air de Jeanne d’Arc.

Sur le fond, la situation du gouvernement n’est pas aussi catastrophique qu’il n’y paraît. Manuel Valls semble en passe de briser le mouvement de résistance dans la rue. Sa stratégie porte ses fruits.

D’une part, le gouvernement recevra les associations étudiantes mercredi, lendemain d’une journée de manifestation dont l’ampleur permettra de mesurer l’état du mouvement. La rencontre devrait être l’occasion de lâcher plusieurs concessions pour calmer le mouvement.

D’autre part, la constance de la CFDT et de son soutien désorganise en profondeur la riposte à la loi. Jean-Claude Mailly a d’ailleurs changé son fusil d’épaule en annonçant une réponse juridique à la loi, qui n’aurait pas respecté la procédure l’article L1 du code du travail (consultation des partenaires sociaux avant toute réforme du code). Le secrétaire général de FO aurait même érit à la ministre pour la menacer de saisir la justice, selon le Parisien. La manoeuvre ressemble à un retrait en bon ordre à l’approche d’un probable échec du mouvement.

Le gouvernement aura désormais les mains libres pour affronter le débat parlementaire et les amendements déposés par les frondeurs. Il est très probable que la plupart de ceux-ci soient repoussés, surtout si la mobilisation bat de l’aile. Certains s’en féliciteront compte tenu du concours Lépine que les frondeurs avaient organisé.

Dans cette séquence somme toute favorable au gouvernement, reste un sujet majeur d’inquiétude: le mouvement « Nuit Debout » ne faiblit pas et donne un tour révolutionnaire aux oppositions suscitées par la loi. Tous les soirs, la place de la République se couvre de monde pour nourrir des débats dont l’intention ouverte est de rompre avec « le système ». Ce mouvement-là n’est pas sous contrôle et rencontre des échos en province. Il s’appuie sur les réseaux sociaux pour se propager.

Le véritable danger se trouve probablement là.