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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Quand Bruno Le Roux s’acharne contre les entreprises françaises

On connaissait Bruno Le Roux très occupé à récupérer les attentats de Bruxelles au profit d’une polémique politicienne. Mais on devrait surtout s’intéresser à Bruno Le Roux en pleine acharnement contre les entreprises françaises qui exportent. La loi qu’il a concoctée sur le devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre devrait être prochainement adoptée par l’Assemblée Nationale. Elle compliquera encore un peu plus la tâche des exportateurs.

Bruno Le Roux, le conseilleur qui n’est pas payeur

Le texte en discussion en seconde lecture à l’Assemblée Nationale est une proposition de loi portée en 2015 par Bruno Le Roux, président du groupe socialiste. On s’en gausse forcément, puisque Bruno Le Roux fut à une époque vice-président de la MNEF, entreprise de l’économie sociale et solidaire bien connue pour ses malversations et sa conception très approximative de sa responsabilité sociale.

En particulier, tout le monde sait que la MNEF a régulièrement financé des emplois fictifs au bénéfice du Parti Socialiste. Bruno Le Roux est donc bien placé pour donner des leçons sur la responsabilité sociale des entreprises. C’est un sujet qu’il a touché au coeur et qu’il maîtrise parfaitement.

Bruno Le Roux et le triomphe de la bien-pensance

Fort de son expérience réussie dans une entreprise « morale », Bruno Le Roux a décidé de généraliser les grands principes qu’il a bien connus dans sa jeunesse. Sa proposition de loi propose donc que les grandes entreprises mettent en place un plan de vigilance comportant « les mesures de vigilance raisonnable propres à identifier et à prévenir la réalisation de risques d’atteintes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales, de dommages corporels ou environnementaux graves ou de risques sanitaires résultant de ses activités et de celles des sociétés qu’elle contrôle directement ou indirectement, ainsi que les activités de leurs sous-traitants ou fournisseurs sur lesquels elle exerce une influence déterminante. Les mesures du plan visent également à prévenir les comportements de corruption active ou passive au sein de la société et des sociétés qu’elle contrôle. »

On notera que les grandes entreprises doivent soumettre leurs sous-traitants à une vérification permettant d’établir que leur organisation est conforme à cette vigilance raisonnable.

Au passage, un amendement en seconde lecture a étendu ce contrôle à tous les sous-traitants…

Bruno Le Roux justifie ces mesures délirantes au nom d’arguments péremptoires tout à fait impressionnants:

Loin d’être un frein économique, cette proposition de loi aura donc comme effet de valoriser les bonnes pratiques mises en œuvre par de nombreuses entreprises, d’améliorer la prise en compte du risque dans notre économie, et de contribuer à la compétitivité hors coût de notre pays. (…) De par leur vitalité économique et leurs investissements, les entreprises françaises jouent un rôle-clé pour accompagner le développement des pays où elles exercent certaines de leurs activités. À ce titre, leurs efforts en matière sociale et environnementale peuvent grandement contribuer à la lutte contre la pauvreté et améliorer les conditions de travail et de vie de millions de personnes.

Evidemment, si ces mesures font partie de nos bonnes oeuvres! pourquoi se restreindre?

Quelles conséquences pour les petites entreprises?

Officiellement, la loi Le Roux ne pénalisera que les grandes entreprises de plus de 5.000 salariés. Dans la pratique, les obligations qui pèseront sur celles-ci les obligeront à « contaminer » l’ensemble de leur éco-système avec un paquet colossal de normes dont leurs concurrents ne s’embarrasseront pas.

Ainsi, la moindre entreprise de nettoyage des locaux, le moindre partenaire pour la restauration ou la plus minuscule agence de communication qui pourrait bénéficier d’un marché passé par une grande entreprise soumise à la loi devra prouver qu’elle répond bien aux principes de la vigilance raisonnables. Outre que cette mesure de contrôle aura l’effet inverse à celui recherché, en paupérisant des fournisseurs ou des sous-traitants qui n’auront pas les moyens critiques de satisfaire aux normes imposées par la France.

C’est la face cachée de cette loi: sous prétexte d’améliorer les conditions de travail de tous, elle favorise le fonctionnement à plusieurs vitesses en écartant des marchés les plus faibles ou les moins capitalisées pour affronter les nouvelles normes.

Le Roux et l’obsession de la norme

Mais pourquoi le président du groupe socialiste tient-il tant à handicaper les entreprises françaises par des normes nationales applicables à l’étranger, car leurs concurrentes seront libres comme l’air. Les entreprises britanniques par exemple ont pour seule obligation de lutter efficacement contre la corruption. Les entreprises allemandes ne sont soumises à aucune norme.

Pourquoi la France se sent-elle une mission civilisatrice dans un contexte économique tendu, où le déficit extérieur est un handicap? C’est le mystère de Bruno Le Roux frappé de la même maladie que les frondeurs: il faut faire des normes sur tout, et plus elles sont complexes, plus on en est content.

De ce point de vue, Bruno Le Roux est bien l’adepte de la règle: si tu ne sais pas pourquoi tu punis une entreprise, elle le sait forcément à ta place. La désindustrialisation n’est pas près de s’arrêter.

Islamophobie: pourquoi je modère mes commentaires

La question de l’islamophobie est devenue centrale dans notre société: qui l’eut cru il y a encore dix ans? Comme beaucoup de mes lecteurs m’ont demandé de modérer avec plus de fermeté les commentaires laissés sur mon blog, en visant en particulier les commentaires sur les sujets de l’Islam, je tenais à annoncer que j’accédais à leur demande en faisant une petite mise au point sur la notion d’islamophobie.

L’islamophobie, une peur millénaire

Tous ceux qui fréquentent un peu les manuels d’histoire savent que l’Occident est, depuis la naissance de l’Islam, parcouru par l’angoisse de voir ce nouveau monothéisme remplacer le christianisme. Il serait d’ailleurs erroné de dater des Croisades l’expression de cette grande peur. Les combats de Charles Martel (Liégeois, rappelons-le, comme Charlemagne…) et la fameuse bataille de Poitiers le rappellent volontiers: l’expansion musulmane autour de la Méditerranée a régulièrement agité la croyance qu’un monothéisme chasserait l’autre et a suscité des réactions parfois très virulentes dans l’Occident chrétien.

C’est la présomption de notre époque de croire ou d’avoir cru qu’elle pouvait mettre fin à l’Histoire, et qu’elle pouvait s’abstraire des filiations collectives pour faire table rase du passé. Le grand enseignement que nous recevons depuis la chute du Mur de Berlin est bien que l’histoire est tenace, et que l’Europe reste l’Europe, avec ses pulsions contradictoires d’unité et de singularité. La réaction à l’Islam à laquelle nous assistons, nous qui pensions nous être débarrassés du religieux en l’homme moderne, retrouve ce souffle millénaire par-delà la modernité. L’implantation d’importantes communautés musulmanes en Europe, et en France en particulier, nourrit une réaction quasi-instinctive dans nos villages.

On ne s’étonnera pas de voir se confondre le camp de ceux qui veulent imposer un tabou sur l’Islam et de ceux qui croient en l’Europe comme une moule croit à son rocher. Il y a bien le groupe de ceux qui pensent que l’Europe est une tablette de cire qui peut prendre n’importe quelle forme, et le groupe qui pensent l’Europe comme une tablette de marbre dont les veines s’imposent sans compromis au sculpteur. Pour ceux-là, l’invention d’un grand ensemble multilatéral aseptisé et affranchi de ses traditions historiques n’est ni une utopie ni une absurdité, mais seulement un contresens sur la notion même de continent européen.

Pas d’Europe sans Islam en Méditerranée

Je me souviens ici des leçons données par l’un des hommes les plus intelligents et les plus savants que j’ai pu rencontrer dans ma vie: Rémy Brague, qui nous enseignait l’histoire de la pensée grecque et de sa transmission en Europe. Brague, qui lisait le latin, le grec, l’arabe et l’hébreu, rappelait toujours avec une clairvoyance qui me stupéfiait la façon dont Platon avait traversé le Haut Moyen-Âge européen. Si les textes n’avaient pas été conservés, traduits et commentés en hébreu et en arabe pendant que Charlemagne guerroyait en Occident, l’Europe n’aurait probablement jamais retrouvé la trace de ces textes.

Les civilisations musulmanes de la Méditerranée ont contribué de façon essentielle à la constitution de l’identité européenne. N’en déplaise aux détracteurs de l’Islam aujourd’hui. S’il est absurde de nier des différences de civilisation essentielles entre l’Occident chrétien et l’Orient musulman, l’histoire de ces deux cultures, ou ethnies, ou groupes humains, chacun mettra le mot qu’il veut, est indissociablement imbriquée.

Là encore, toute la difficulté du débat est de savoir quelle conclusion on tire de cette imbrication. Il y a ceux qui pensent qu’imbrication veut dire parfaite harmonie et identité. Il y a ceux qui pensent le contraire: imbrication ne veut pas dire unité.

Laïciser l’Islam pour mieux la respecter

Au vu de cette histoire millénaire qui dépasse largement les deux ou trois derniers siècles de colonisation, l’Europe, et plus globalement l’Occident chrétien, ont besoin de repenser leurs rapports avec l’Islam. Ceux-ci ne peuvent plus être fondés sur la domination de l’Occident. Mais, au regard de notre droit d’inventaire, personne ne peut jurer que la domination ne risque pas de s’inverser comme ce fut le cas avant la Reconquista espagnole ou après l’émergence de l’empire ottoman.

De ce point de vue, j’entends donc que cette peur, fondée sur des motifs historiques plausibles, puisse s’exprimer. En revanche, elle ne peut être assertorique et elle doit respecter des perspectives compatibles avec nos valeurs historiques. C’est dans cet esprit que j’entends modérer les commentaires faits sur mon blog à l’avenir.

La seule voie possible me semble, dans le respect des apports de l’Islam à notre histoire et à notre identité, d’ouvrir une ère de laïcisation raisonnée et raisonnable d’une religion dont je m’étonne que beaucoup de gens de gauche la perçoivent comme moins obscurantiste que le catholicisme qu’ils ont beaucoup combattu. Dans cette perspective, il me paraît que toutes les opinions puissent s’exprimer.

 

Journal de guerre – Bruxelles: les premiers récits

Voici les premiers récits donnés par le presse belge des attentats qui ont dévasté Bruxelles ce matin.

Sur les explosions à Zaventem, l’aéroport de la ville:

Des tirs auraient d’abord été entendus dans la hall des départs de Brussels Airport, avant qu’une personne ne crie quelque chose en arabe et que deux explosions retentissent, indiquent plusieurs témoins sur place.

Sur Bel RTL, un témoin, qui a préféré garder l’anonymat, évoque « l’horreur » dans le hall des départs « avec de la fumée et des débris partout ». «

« Je vois des gens partout à terre, il y a des débris, c’est une horreur », clame-t-il en pleurs…

« Il y a eu une très grosse explosion près des charters puis près des guichets 4-5 », explique pour sa part un pilote, témoignant sur Bel RTL, toujours.

Sur la VRT, Niels, un travailleur de Swissport, a vécu l’explosion de près : « J’étais en pause et j’ai entendu une grosse explosion. On a vu de la fumée sortir de l’extérieur. Les vitres étaient totalement brisées. Les gens sont sortis choqués. C’est pas bon… »

Les réactions des témoins n’ont pas tardé à porter sur l’organisation des secours:

Philippe Lenaerts est chauffeur de taxi à l’aéroport. Il se trouvait sur place ce mardi matin.

« J’ai entendu une première explosion du côté charter et j’ai pensé qu’une grue de chantier s’effondrait. Mais deux trois minutes après, cela s’est répété, également aux départs mais de l’autre côté du bâtiment », explique-t-il.

Philippe qui se trouvait avec son taxi à l’extérieur a décidé d’entrer à l’intérieur voir ce qu’il s’était passé. « Je suis allé voir avec un collègue. Tout était soufflé, il y avait une mare de sang avec des gens blessés. Des corps démembrés », confie-t-il choqué. « Dans un mouvement de panique, tout le monde est sorti en courant. »

Selon lui, les secours ont mis trop de temps à arriver. « C’est une incurie totale: pas un flic, pas un ambulancier pendant de longues minutes alors qu’on est en niveau 3. Une organisation à la belge… »

« Pas préparés à un attentat à Zaventem »

Adamo a 43 ans. Il fait partie des employés du service nettoyage de l’aéroport. Évacué dans le centre du village de Zaventem, il témoigne : « J’étais occupé à travailler lorsque j’ai entendu une première déflagration. Le sol a tremblé sous nos pieds, le bruit était assourdissant! Les gens criaient, il y avait du sang… Les passagers ont été mis à l’abris et évacués par les sorties de secours. C’était comme un tremblement de terre ». Adamo explique cependant qu’il n’a pas reçu de démarches à suivre en cas d’attaque de grande ampleur dans l’aéroport. « Nous savons comment évacuer l’aéroport lorsqu’un incident survient mais pas un attentat ».

« La peur de ma vie »

Cheryl Miller (USA) : « J’ai entendu une grande explosion et il y a des dégâts énormes. Les vitres ont explosé, le grand ascenseur en verre est en pièces. Il y avait des gens qui couraient partout, des blessés, du sang. Je n’ai pas vu de corps mais des rumeurs parlent de plusieurs morts, ce qui ne m’étonnerait pas vu la puissance de l’explosion. J’ai eu la peur de ma vie… »


« J’ai vu des gens paniquer et courir vers la sortie »

« Il y a eu une explosion dans l’aéroport. Le plan d’urgence va certainement être activé », a expliqué Rudi Vervoort, président de la région de Bruxelles-Capitale sur Bel RTL. « J’étais dans la file pour l’enregistrement et j’ai entendu une déflagration. J’ai vu de la fumée, j’ai vu des gens paniquer courir vers la sortie. Il y a eu une deuxième déflagration beaucoup plus proche de moi », a expliqué une témoin sur place sur Bel RTL.« Tout le monde a quitté l’aéroport en panique, la plupart des gens ont laissé leurs bagages sur place. Les voitures ont été évacuées ».

Claude Moniquet, expert en terrorisme, souligne que « d’après les images, l’explosion a été intense. Il faut que les charges aient été puissantes pour détruire les vitres. Il est impossible d’en dire plus ».

Des avions bloqués sur le tarmac

Laurent Monbaillu, notre journaliste qui revenait des Mondiaux de Portland, explique avoir atterrit juste avant le drame. « Nous sommes bloqués sur le tarmac, car l’aéroport est fermé et il nous est impossible de rejoindre la porte. Tout le monde est calme. On attend des news… »

« Des blessés sont sortis de Brussels Airport, victimes de bris de vitres, une partie du faux-plafond du hall des départs s’est effondrée », a commenté mardi le député Georges Dallemagne (cdH) dont l’épouse était sur le point de partir.

« Je l’ai déposée vers 7h40 ce matin et elle m’a appelé pour me dire qu’il y avait eu des explosions vers 7h58. Elle a couru immédiatement, en état de choc vers l’hôtel Sheraton puis est retournée prendre ses bagages, se rendant compte que dans sa zone de provenance le danger était écarté. C’est là qu’elle a vu des victimes de bris de vitres quittant l’aéroport, des personnes âgées mises sur des brancards, les premiers secours arrivant. Elle a vu une partie du faux-plafond qui était effondrée. Elle a évoqué deux explosions entendues depuis le hall des départs », a témoigné M. Dallemagne.

« Les plafonds sont tombés, les canalisations ont pété »

Zach Munzun (Belge) arrivait de Genève. Il a quitté l’aéroport à pied. « J’ai entendu une première petite explosion puis une deuxième beaucoup plus grosse, à huit heure pile. Les plafonds sont tombés, les canalisations ont pété. Je suis resté aux toilettes pour me protéger. Je suis sorti quinze minutes plus tard, il y avait du sang partout. Mais je n’ai pas vu de corps. C’est une catastrophe. Atroce. Je suis en vie heureusement ».

« Les employés nous ont dit que ce n’était rien »

Anna devait embarquer ce matin à 8h30 pour Barcelone avec sa mère et sa sœur après que leur vol ait été annulé hier soir. Elle buvait tranquillement un café au Starbucks de l’aéroport lorsqu’elle a entendu la première déflagration. « Les gens se sont mis à courir mais les employés nous ont dit que ce n’était rien. Nous avons continué tranquillement notre café quand la police est venue nous dire que nous devions être évacué » explique la jeune fille de 17ans, des pralines Leonidas posées sur sa valise. « Nous avons alors couru de l’autre côté de l’aéroport, loin des explosions. Puis nous avons marché à pied jusqu’au centre du village de Zaventem », raconte-t-elle la voix encore tremblante. « La police nous a demandé de rejoindre notre hôtel mais avec les explosions dans le métro, on ne sait pas quoi faire… »

Sur les explosions dans le métro, voici les premiers récits:

La Stib confirme qu’une explosion s’est produite mardi vers 09h11 dans une rame de métro qui se trouvait à l’arrêt à la station Maelbeek, en direction d’Arts-Loi. La station est évacuée. Il y a des blessés. La police a fermé l’accès au rond point Schuman et la rue de la loi est fermée. Les médias sont aussi bloqués rue de la Loi. La zone est absolument à éviter en voiture.Toutes les voitures sont bloquées à la sortie du tunnel. Selon un témoin, l’explosion était puissante et a fait trembler les vitres du guichet dans lequel il travaillait.

Sur place, entre Schuman et Maelbeek, c’est le chaos. Des ambulances circulent dans tous les sens. On voit des civières, probablement des morts. Le service de déminage est sur place et l’armée. Tous les transports publics sont à l’arrêt à Bruxelles. Les tunnels Cinquantenaire et Loi sont fermés.

Le personnel des Institutions européennes est invité à rester à l’intérieur des bâtiments. Les environs du Parlement et du 16 rue de la Loi sont évacués.

Toutes les gares de Bruxelles sont fermées sur ordre de police, après les attentats survenus à Bruxelles mardi matin, indique la SCNB. Le réseau Stib est également à l’arrêt jusqu’à nouvel ordre. (…)

Le rond-point Schuman est bouclé. Seules passent des ambulances, en trombe. A 300 mètres, l’entrée de la station Maelbeek. Des civières sont alignées. « Il y a beaucoup de blessés, peut-être des morts ». La dame, pleure, sous le choc. Elle ne sait plus d’où elle vient, juste qu’elle était au -1 de la station Maelbeek, qu’elle a entendu l’explosion et qu’elle a couru, ou pas ­elle ne sait plus.

Un quadragénaire est en pleurs. « J’ai raté la rame qui a sauté. Ce n’était pas mon heure. Ce n’était pas mon jour ».

Un autre témoin parle d’une vingtaine de blessés. « J’étais dans la station, en bas. Je suis restée avec une dame qui était brûlée à la main. »

Des ambulances du Smur (Service médical d’urgence) arrivent en trombe, suivis par des voitures de la Croix-Rouge. « C’est le chaos là-bas », témoigne un homme, « des gens sont couchés à même la rue ». (…)

Le rond-point Schuman est bouclé. Seules passent des ambulances, en trombe. A 300 mètres, l’entrée de la station Maelbeek. Des civières sont alignées. « Il y a beaucoup de blessés, peut-être des morts ». La dame, pleure, sous le choc. Elle ne sait plus d’où elle vient, juste qu’elle était au -1 de la station Maelbeek, qu’elle a entendu l’explosion et qu’elle a couru, ou pas ­elle ne sait plus.

Un quadragénaire est en pleurs. « J’ai raté la rame qui a sauté. Ce n’était pas mon heure. Ce n’était pas mon jour ».

Un autre témoin parle d’une vingtaine de blessés. « J’étais dans la station, en bas. Je suis restée avec une dame qui était brûlée à la main. »

Des ambulances du Smur (Service médical d’urgence) arrivent en trombe, suivis par des voitures de la Croix-Rouge. « C’est le chaos là-bas », témoigne un homme, « des gens sont couchés à même la rue ». (…)

Antoinette C. était dans le métro Schuman, elle marchait dans le hall pour rejoindre l’escalator qui la conduirait sur le quai direction Stockel. « Nous avons entendu un gros boum, un très grand bruit sourd et profond qui venait des tunnels du métro. Mais pourtant personne n’a paniqué, il y a plein de d’ouvriers et de travaux dans cette station, cela fait du bruit souvent« .

Je suis quand même descendue sur le quai. Il n’y avait pas de policiers, pas d’annonces alors j’ai attendu le métro. Un métro est arrivé dans l’autre sens, tout le monde est descendu et personne n’a pu y remonter. mais pendant 5 à 10 minutes, on n’a rien entendu, pas d’annonce.

C’est seulement après 5 minutes que les passagers ont entendu cette annonce : « Sur ordre de police, veuillez quitter le métro« , explique Antoinette, « Alors tout le monde est parti dans le calme. Il n’y avait toujours aucun policier et c’est ceux qui remontaient qui disaient à ceux qui voulaient descendre prendre le métro qu’ils ne pouvaient plus y aller. Je ne comprends pas, d’habitude il y a plein de flics et de militaires dans cette station mais pas ce matin. »

 

Solidarité avec les Bruxellois victimes de l’explosion de Zaventem

Une explosion a retenti à l’aéroport de Zaventem. Que les Bruxellois reçoivent toutes nos marques sympathie et de solidarité!

Une forte explosion a été entendue dans le hall des départs. Des ambulances ont été envoyées sur place.

« Il y a eu une explosion dans l’aéroport. Le plan d’urgence a été activé », a expliqué Rudi Vervoort, président de la région de Bruxelles-Capitale sur Bel RTL.

« J’étais dans la file pour l’enregistrement et j’ai entendu une déflagration. J’ai vu de la fumée, j’ai vu des gens paniquer courir vers la sortie. Il y a eu une deuxième déflagration beaucoup plus proche de moi », a expliqué une témoin sur place sur Bel RTL. « Tout le monde a quitté l’aéroport en panique, la plupart des gens ont laissé leurs bagages sur place. Les voitures ont été évacuées ». Le hall était bondé étant donné que beaucoup de départs ont lieu le matin.

Le plafond du bâtiment s’est écroulé.

Claude Moniquet, expert en terrorisme, souligne que « d’après les images, l’explosion a été intense. Il faut que les charges aient été puissantes pour détruire les vitres. Il est impossible d’en dire plus ». On ignore encore l’origine de l’explosion.

Henri de Castries abandonne un capitalisme au bord du gouffre

Henri de La Croix de Castries, PDG d’Axa, a annoncé qu’il quittait l’entreprise en septembre 2016. Rien n’exclut que ce départ soit contemporain d’une débâcle boursière systémique, ce qui ne manquerait pas d’ironie. Cet ancien de la promotion Voltaire laisserait alors à son successeur le soin de gérer le désordre d’un capitalisme à l’agonie auquel Castries a longtemps résisté.

Castries et le capitalisme de connivence

Castries n’a pas toujours fait figure de résistant au capitalisme financier et aux visages qu’il peut prendre en France. Il en constitue même une sorte de parangon pur. Ancien de Saint-Jean-de-Passy et du collège Stanislas, Castries a enchaîné les lieux d’excellence: HEC avec Denis Kesler, qu’il retrouvera quelques années plus tard à la FFSA, puis chez Axa, puis l’ENA avec François Hollande qu’il retrouvera régulièrement.

Ancien inspecteur général des finances, Castries est connu pour la puissance de ses réseaux. Bien implanté dans le monde catholique, il est aussi l’un des Young Leaders (une tradition chez Axa) qui travaillent au rapprochement entre la France et les Etats-Unis, puis un important activiste du groupe de Bilderberg dont il devient président en 2011. Cette omniprésence dans les milieux d’influence caractérise la pratique française du capitalisme, obsédée par l’affectio societatis et par le soutien des puissants.

Cette pratique héritée de son prédécesseur Claude Bébéar (sans laquelle l’absorption de l’UAP par Axa n’aurait probablement pas eu lieu) a globalement porté chance à Castries. Claude Tendil, qui dirigeait Axa France, et Denis Kesler, qui occupait des fonctions internationales dans le groupe s’en souviennent: c’est Castries, alors directeur financier du groupe leur fut préféré par Claude Bébéar au moment de sa succession. Les mauvaises langues avaient ironisé à l’époque sur l’effet réseau qui avait permis à Castries de réaliser ce coup de maître qui a façonné le visage de l’assurance en France. C’est à partir de cette succession contestée que Tendil rejoignit Generali et que Kesler commença son glissement vers la Scor.

Cette centralité de Castries dans les noyaux durs français lui apporte quelques privilèges. Certains se souviennent par exemple de l’avoir vu admonester sans ménagement un Manuel Valls épuisé, au début de son mandat à Matignon. C’est l’intérêt d’appartenir à la promotion du président de la République et d’être l’un des financiers les plus influents du monde. Un Premier Ministre français, c’est fait pour obéir.

Castries et le capitalisme global

A la tête d’Axa, Castries s’est consacré à une grande oeuvre: la globalisation de son entreprise, par laquelle Axa est devenue, en quelques années, un géant mondial dont l’épicentre est facialement resté en France, mais dont les sources de profit se sont diversifiées. Le président du groupe de Bilderberg a volontiers pris le tic de se référer en permanence à la sphère globale, et a multiplié les prises de participation à l’étranger, notamment en Chine.

L’évolution personnelle de Castries sur le sujet en dit long sur la dégradation du capitalisme ces dernières années. Castries ne fut en effet pas le dernier a développé deux idées majeures dans le secteur de l’assurance: d’une part, il fut l’un des pionniers de « l’industrie financière » dont l’assurance serait l’une des branches (et la banque l’autre). D’autre part, il marqua d’emblée son attachement et son soutien aux normes Solvabilité 2, en espérant qu’elles vitrifieraient le marché en écartant tous les petits acteurs.

La survenue de la crise de 2008 a beaucoup modifié la donne. L’idée d’une industrie financière puissante s’est effondrée. Axa a-t-il vu le gouffre s’ouvrir sous ses pieds à cette époque? Certains l’ont prétendu, même si le groupe s’en est toujours défendu. En tout cas, 2008 fut un tournant dans la stratégie du groupe qui remit alors l’accent sur le métier d’assureur plutôt que sur celui de financier. Dans la foulée, les négociations sur Solvabilité 2 ont montré à Axa que la norme multilatérale pouvait aussi constituer un danger pour les géants du secteur, dès lors qu’ils étaient mal appuyés par des élites politiques éloignées des dossiers techniques.

Castries et le dividende

Une énigme restera entière: pourquoi Castries a-t-il tant peiné à remonter le cours de l’action, et pourquoi a-t-il distribué aussi peu de dividendes? Lorsqu’il devient président du directoire, en mai 2000, l’action AXA est à 41 euros. Deux ans plus tard, elle est à moins de 10 euros. Depuis son arrivée à la tête du groupe, Castries n’est jamais parvenu à dépasser un cours de 34 euros dans ses meilleurs jours, avec un pivot à 20 euros péniblement franchi à deux reprises. L’action a même frôlé le pire en 2009.

De ce point de vue, Castries peut se vanter d’avoir été un patron très peu capitaliste. Derrière les postures favorables à l’industrie financière, Castries a très peu défendu son titre et ses actionnaires, et a plutôt misé sur le développement à long terme de l’entreprise. Entre les prises de participation à l’étranger et l’éloge de la révolution numérique, Castries a finalement porté une vision d’avenir, même si celle-ci a évolué en profondeur entre le moment où il a pris la tête de l’entreprise et celui où il la quitte.

Là encore, l’ironie de l’histoire veut que Castries quitte le groupe l’année où le CAC 40 augmente fortement les dividendes qu’il sert à ses actionnaires, alors que les bénéfices ont fortement baissé. Les marxistes y verront un triomphe de la théorie des rendements décroissants. Les néo-classiques s’interrogeront sur l’avenir d’un système économique qui consacre de moins en moins d’argent à l’investissement, et de plus en plus à l’enrichissement de ses rentiers.

Castries ne faisait pas partie de ceux-là. Une époque s’en va.

Macron et l’insaisissable jeunesse

Emmanuel Macron visitait ce matin une usine en Normandie. C’était évidemment une occasion rêvée pour, à deux jours de la présentation de la loi Travail au Conseil des Ministres, délivrer un petit message provocateur comme on les aime. Cette fois, notre bouillonnant ministre a lancé une adresse à la jeunesse:

«J’ai parfois entendu dans les slogans ou dans les discussions que j’ai pu avoir avec les représentations de jeunesse des propos qui m’ont fait comprendre qu’elles n’avaient pas forcément une pleine conscience, non plus, du monde dans lequel nous rentrons, et nous ne rendons pas service à la jeunesse si nous lui laissons croire que le monde qu’elle s’apprête à traverser est celui de ses parents, ça n’est pas vrai. Donc je pense que collectivement nous devons regarder les choses en face, avoir un discours de vérité et gagner ensemble…»

La petite phrase n’aura pas manqué d’amuser les observateurs de la vie politique et de la société française.

Mais de quelle jeunesse parle Macron?

De fait, le ministre fait allusion aux propos que les représentants de l’UNEF ont pu tenir à propos de la loi El-Khomri. Il n’est pas le seul à ouvrir de grands yeux face à ces mouvements hors sol dirigés par des idéologues qui piétinent aux portes du parti socialiste. C’est le cas de William Martinet, président du mouvement qui, dans les années à venir, devrait intégrer en bonne place l’entourage de Benoît Hamon en remerciement des services qu’il lui rend.

Les médias ont volontiers ironisé sur le parcours universitaire laborieux de ce président qui symbolise assez bien le déclin français. Après de longues années passées dans les amphithéâtres, pour un niveau de diplôme modeste, le propos de William Martinet est tout entier tourné vers l’esprit du fils à papa qui revendique des droits sur le patrimoine familial, avec la ferme intention de doser sévèrement son effort dès qu’il s’agit de le faire fructifier.

La jeunesse qui défile derrière les étendards du Front de Gauche et autres mouvements contestataires se reconnaît volontiers dans cet état d’esprit où tout ce qui est reçu est un dû, et tout ce qui est produit est un vol. On ne reprochera pas à Emmanuel Macron d’ironiser sur ces enfants gâtés qui pensent déjà à leurs indemnités de licenciement et au montant de leur retraite avant même d’avoir commencé leur premier contrat à durée indéterminée.

D’une certaine façon, la jeunesse que l’on voit dans les rues est née de cette fraction de salariés en CDI, de fonctionnaires, qui défendent farouchement leur pré carré et considèrent que la solidarité avec les chômeurs ne doit pas passer par une remise en cause de leurs droits. L’égalité, oui, à condition qu’elle n’empiète pas sur leur part de gâteau ni sur leur mode de vie même modestement bourgeois.

L’autre jeunesse de l’autre France

Cette jeunesse plus ou moins bouillonnante au rythme de ses humeurs et de la préservation de son confort dissimule une autre jeunesse, issue de l’autre France menacée par la précarité et en butte aux difficultés quotidiennes. Ce n’est pas la France du baccalauréat général (qui rassemble moins de 40% d’une classe d’âge, dont une part importante échoue dans des voies universitaires sans avenir et dans des manifestations politiques dont le sens est quasi-lunaire). C’est la France du baccalauréat technologique ou professionnel, devenue au fil des ans plus nombreuse que celle du bac général, la France du décrochage scolaire, la France des banlieues éloignées, de Seine-Saint-Denis, de Pontoise, et parfois de plus loin encore, qui vit de petits riens et navigue de petits boulots en petits boulots sans aucune garantie sur son avenir.

Cette face cachée de la jeunesse française, disons-le, n’a ni nom ni visage officiel, pour une raison simple: par un effet de mode absurde, elle produit des CV quasi-anonymisés avec l’illusion qu’elle se donne ainsi plus de chance de trouver un emploi. Emmanuel Macron ne nous en voudra pas si nous lui reprochons amicalement de passer complètement à côté de cette armée de réserve que la nomenklatura a relégué aux oubliettes. Ces Fatima, Fatoumata, Mohammed, Abdelkader, et autres, qui signent Aurélie, Caroline, Bertrand, Jean-François, pour dissimuler leur origine et tenter de s’insérer dans une société qui ne veut pas d’eux.

Par une grave erreur d’appréciation, les « insiders » abandonnent aux mouvements communautaristes le soin de requinquer tous ces jeunes et de leur donner une perspective sur la vie qui soit autre chose qu’un apprentissage de l’échec. Nous paierons cher cet abandon, et la radicalisation en cours dans les banlieues en donne une première idée. Pourtant, il faut ici mesurer qu’une offre d’emploi même modeste (je pense ici à un mi-temps payé moins de 1.000 euros par mois) suscite parmi ces jeunes d’immenses espoirs qu’un employeur seul ne peut satisfaire. Comment ne pas se sentir injuste quand, pour une offre d’emploi de ce type à Paris, on reçoit en un ou deux jours vingt, trente, quarante candidatures, voire plus, de jeunes titulaires d’un baccalauréat professionnel, logés à une heure voire plus du poste ouvert, et dont on se dit qu’il fera d’eux tout au plus des travailleurs pauvres aux conditions de vie insupportables?

Cette France-là, qui est la France de la désespérance, n’a pas voix au chapitre. Elle ne prend pas sa carte à l’UNEF, elle ne milite pas dans les partis politiques, et aucun média ne lui donne la parole, sauf dans des émissions de téléréalité débiles qui accroissent sa stigmatisation et la mauvaise image qu’elle a d’elle-même. Sa seule façon d’exister est de se rattacher à des racines imaginaires, à une religion mal comprise où le récit qui lui est fait est celui d’une téléologie d’un monde meilleur, en rupture avec l’Occident.

La jeunesse face à la misère et à la religion

C’est à ces jeunes-là qu’Emmanuel Macron devrait tendre la main, car tout est fait aujourd’hui pour les asseoir dans une guerre de religion, quand la seule faute est à la panne de l’ascenseur social. Officiellement, tous ces enfants nés loin des centres de décision ont reçu la même éducation et bénéficient des mêmes chances que les autres. Dans la pratique, les programmes nationaux (donc républicains, paraît-il) qu’ils ont suivis les ont déstructurés comme n’importe quels autres jeunes de leur génération. Simplement, certains ont eu des parents capables de s’en rendre compte et de corriger le tir, quand d’autres n’avaient plus que leurs yeux pour pleurer face à l’immense débauche de moyens publics appelée Education Nationale.

Il ne faut pas être grand devin pour savoir à quelle catégorie Emmanuel Macron appartenait. Il serait tellement réparateur pour la République et pour l’intégration, que tous ceux qui, comme lui, sont nés du bon côté des grandeurs d’établissement, entament l’oeuvre salvatrice qui affranchira ces jeunes d’une religion obscurantiste pour accéder à l’autonomie de la pensée. Pour cela, il faut faire le pari de notre capacité à mettre ces jeunes dans la rue pour réclamer un marché du travail plus ouvert, plus égalitaire, plus solidaire.

Notre erreur stratégique est de laisser les insiders occuper le terrain pour défendre leurs privilèges au nom d’un immobilisme rétrograde.

Loi Travail: qui gagne ou qui perd quoi ?

La loi Travail qui sera officiellement présentée mercredi donne lieu à une amusante guerre de postures entre adversaires et partisans du texte, qui n’en sont arithmétiquement pas les bénéficiaires ou les perdants. Dans ce grand tohu-bohu, un petit rappel sur qui gagne quoi et qui perd quoi permet de mieux décoder les tentatives d’enfumage des organisations.

La CFDT gagne le referendum d’entreprise

Officiellement, la CFDT a dénoncé un texte trop libéral qu’elle a dû corriger sous peine de rejoindre le mouvement intersyndical dans la rue. Derrière les effets de manche de Laurent Berger, le calcul de la CFDT est évidemment un peu plus éloigné des considérations philanthropiques qu’elle ne veut bien le dire.

Depuis le début, la CFDT parie sur la loi Travail pour obtenir une extension du recours au referendum d’entreprise. L’opération est audacieuse. Dans les entreprises où la CGT défend une ligne contestataire qui bloque les négociations, la CFDT est convaincue qu’elle pourra tirer son épingle du jeu en demandant l’organisation de referendum pour tailler des croupières à sa rivale.

Cet objectif essentiel justifie bien quelques arrangements avec le siècle et quelques enfumages de derrière les fagots. On ne sera donc pas étonné d’entendre Laurent Berger prend une grosse voix sur le plafonnement des indemnités de licenciement ou sur le temps de travail des apprentis, qui sont autant de menaces importantes pour la loi. Pas question de mettre un texte aussi précieux en danger.

Le MEDEF gagne l’inversion de la hiérarchie des normes

Le MEDEF est, avec la CFDT, l’autre grand vainqueur du texte. Pour les entreprises disposant d’institutions représentatives du personnel, la loi Travail est une bénédiction inespérée. Alors que les partenaires sociaux ont échoué à introduire dans un accord interprofessionnel les dispositions permettant l’inversion de la hiérarchie des normes, Manuel Valls est en passe d’apporter ce cadeau sur un plateau en argent.

L’essentiel de la loi énonce en effet les dispositions du code du travail qui pourront être « amoindries » par un accord d’entreprise, sous la réserve qu’il dispose d’une majorité de 50% parmi les syndicats représentatifs dans l’entreprise. Ce cadeau-là, joint à un autre cadeau secondaire (la définition du licenciement économique permettant de rompre plus facilement les CDI), rend le texte irremplaçable pour Pierre Gattaz.

Pour endormir les consciences, le président du MEDEF multiplie les effets de manche dénonçant une loi « décevante ». Un trop grand empressement à soutenir la loi risquerait d’éveiller les soupçons.

La CGPME gagne sa représentativité

Plus discrète, la CGPME remporte une victoire qui n’est pas négligeable. L’article 20 de la loi Travail devrait consacrer une méthode de calcul de la représentativité patronale dite 6-3-1. Pendant plusieurs mois, les organisations patronales se sont déchirées sur cette méthode de calcul. Par une opération émanant soit du Saint-Esprit, soit de l’un de ses coadjuteurs habitant l’Elysée, un message simple est passé: le MEDEF doit demeurer majoritaire, donc disposer d’au moins 6 sièges sur 10 dans les conseils paritaires.

La CGPME a dès lors entamé un puissant mouvement de retournement vers Pierre Gattaz pour définir une méthode de calcul qui lui attribue 3 des 4 sièges restants. L’opération laisse quelques traces auprès de l’UPA, qui représente les artisans et se retrouve avec la portion congrue.

FO prend le lead syndical

Paradoxalement, FO est l’autre grand vainqueur syndical du projet de loi Travail. C’est en effet FO qui a appelé à la mobilisation immédiate contre le texte, par-delà les atermoiements de l’intersyndicale que la CFDT avait noyautée. Si la deuxième mobilisation a semblé plus terne que la première, FO peut revendiquer d’avoir pris les bonnes initiatives contestataires que la CGT tardait à prendre.

Incontestablement, Jean-Claude Mailly est en passe de réussir son départ et de placer son successeur Pascal Pavageau sur les « bons rails ».

Les frondeurs, grands perdants du texte

Du côté des perdants, les frondeurs socialistes ont incontestablement reçu une leçon. Impatients de torpiller leur ennemi Manuel Valls, notamment avec force subventions à l’UNEF, le syndicat étudiant en pointe dans l’opposition au texte, leur première manche est manifestement perdue. Au prix de quelques concessions bien maîtrisées, Manuel Valls est en effet parvenu à préserver l’essentiel de son texte, en jugulant les mouvements de rue et en divisant le front syndical.

Les frondeurs n’ont pas dit leur dernier mot. Le débat parlementaire sera long, disputé, complexe. Mais, pour l’instant, le Premier Ministre peut s’estimer vainqueur du premier round.

La CGC aussi perdante que la CGT?

La CGT a perdu son rôle moteur dans le mouvement contestataire qui lui revient d’ordinaire. C’est déjà une grande défaite. Ses sections d’entreprise devraient vivre, à l’avenir, avec la menace des referendums que la CFDT rêvent de demander.

Mais un autre syndicat représentatif est désormais en position de souffrance: la CGC. Affaiblie par une guerre de succession due à l’imprévoyance de sa présidente Carole Couvert, la confédération des cadres est absente du débat sur la loi Travail. Alors que le bon sens lui commande de se mettre dans le sillage de la CFDT, Carole Couvert multiplie les obstacles et les coups illisibles qui ont conduit le MEDEF à hausser le ton contre elle.

L’UPA, victime collatérale

La troisième fédération patronale, l’UPA, devrait voir actée sa minoration dans les conseils d’administration paritaires. Pour les artisans, cet arbitrage final constitue une défaite fâcheuse et injuste. L’UPA assume depuis de nombreuses années avec bravoure un certain nombre de sièges et de mandats dans des conseils d’administration, et s’illustre plutôt par sa capacité de proposition constructive.

Manifestement, l’engagement de l’UPA est mal récompensé. Le gouvernement n’a que faire de ses services et tant d’années studieuses devraient se terminer par une déroute réglementaire en rase campagne.

Pour Jean-Pierre Crouzet, président de l’UPA et de la fédération des boulangers, le quinquennat Hollande apparaît de plus en plus comme un long tunnel. Après l’interdiction des désignations en protection sociale complémentaire qui finançaient largement son mouvement, la réforme de la représentativité patronale en sonne le glas.

Badinter, perdant toutes catégories

Il avait cru, du haut de sa posture de sage, jouer aux commandeurs de la réforme. Il n’avait pas hésité à introduire une disposition scélérate sur le droit d’expression des convictions religieuses dans l’entreprise. Initialement, François Hollande lui avait demandé d’imaginer une réécriture du droit du travail pour le rénover de fond en comble. La mission s’était transformée en une réécriture « à droits constants ». Finalement, le texte de Badinter disparaît du projet de loi.

On ne s’en plaindra pas tant l’exercice auquel l’ancien garde des Sceaux avait prêté le flanc paraissait hors sol. En revanche, l’idole de la mitterrandie pourrait en prendre ombrage: il fait l’expérience désagréable de la fourberie en politique, qui consiste à mettre un homme-lige en avant pour le lâcher ensuite.

Sic transit gloria politica.

Turquie: le vrai faux accord avec l’Union

La Turquie a-t-elle véritablement conclu un accord, vendredi, avec l’Union Européenne sur les migrants? Tout le monde le dit, mais personnellement, je ne parviens ps à y croire. Voici pourquoi.

Engagements vis-à-vis de la Turquie ou de la Grèce?

En lisant les conclusions du sommet, on reste quand même très perplexe. Ligne à ligne, en effet, les rédacteurs ont bien pris soin de ne rien préciser sur les contours du prétendu accord.

Le point n°1 le dit clairement:

Le Conseil européen confirme sa stratégie globale visant à faire face à la crise migratoire. (…) La priorité restera de reprendre le contrôle de nos frontières extérieures.

Comprenne qui peut… En tout cas, le Conseil ne proclame aucune avancée tonitruante et prend bien soin d’indiquer que rien ne change.

Le point n°2 insiste majoritairement sur la continuité des engagements pris envers la Grèce le 7 mars. La seule disposition qui fait allusion à un accueil des migrants hors de Grèce est la dernière du chapitre:

accélérer la relocalisation depuis la Grèce, ce qui suppose de procéder aux vérifications de sécurité nécessaires; le nombre de demandes dépassant à présent le nombre d’offres, comme l’indique le rapport de la Commission du 16 mars, les États membres devraient rapidement mettre davantage de places à disposition, conformément aux engagements qui ont été pris.

Le moins que l’on puisse dire est, qu’en dehors de confirmer des engagements déjà pris (et jamais suivis d’effet), l’accord n’apporte rien de nouveau. Il constate juste que le dispositif actuel ne marche pas, et qu’il faudrait le faire marcher.

La Turquie bernée?

Les points suivants de l’accord abordent la question de la Turquie. En voici le meilleur:

3. Le Conseil européen prend note de la communication de la Commission intitulée « Prochaines étapes opérationnelles de la coopération UE-Turquie dans le domaine de la migration », en particulier pour ce qui est de la manière dont une demande d’asile émanant d’un migrant qui part de la Turquie pour gagner la Grèce peut être déclarée irrecevable, sur la base du concept du « premier pays d’asile » ou du « pays tiers sûr », conformément au droit européen et au droit international.

4. Le Conseil européen rappelle que la déclaration UE-Turquie n’établit pas de nouveaux engagements à l’égard des États membres en ce qui concerne la relocalisation et la réinstallation.

Cette rédaction particulièrement vicieuse correspond assez bien à ce qu’on appelle un flou juridique. D’un côté, le Conseil « prend note » de la communication du 7 mars qui prévoyait le fameux « un pour un » (un migrant renvoyé de Grèce vers la Turquie provoque l’arrivée d’un migrant de Turquie vers l’Europe). Mais « prendre note », est-ce approuver? Il y a quand même ici une sérieuse nuance sémantique.

D’un autre côté, le Conseil précise qu’il ne prévoit aucun engagement nouveau concernant la relocalisation et la réinstallation.

Certains y ont lu un accord… personnellement, je suis très dubitatif.

Inquiétude vis-à-vis de la Libye

Ajoutons que le Conseil Européen a également fait part de ses inquiétudes vis-à-vis d’une possible prochaine crise migratoire venant de Libye. Cette mention n’est pas faite pour rassurer:

Le Conseil européen est extrêmement vigilant quant à d’éventuelles nouvelles routes de migration irrégulière et invite à prendre les mesures qui pourraient se révéler nécessaires à cet égard. Dans ce contexte, il demeure essentiel de lutter contre les passeurs, partout et par tous les moyens appropriés. L’UE se tient prête à soutenir le gouvernement d’entente nationale, en tant que seul gouvernement légitime de la Libye, y compris, à sa demande, pour rétablir la stabilité, lutter contre le terrorisme et gérer les migrations en Méditerranée centrale.

L’apparition de cette mention laisse à penser que l’installation de l’Etat Islamique en Libye est porteur de risques réels dès 2016.

Défaite européenne de l’Allemagne?

Bref, le texte arrêté vendredi est très loin de consacrer une victoire diplomatique d’Angela Merkel, pourtant très pressée d’éviter une crise migratoire par un accord avec la Turquie. Contrairement aux déclarations abominées sur l’abandon du droit d’asile par l’Union, le sommet de vendredi s’est plutôt terminé sur une capilotade avec un texte fourre-tout qui dit tout et son contraire.

On devrait donc être très loin d’une solution à la crise.

D’ailleurs, toutes les informations le confirment. Non seulement le flux de migrants n’a pas baissé, mais la mise en place de « l’accord » devrait lamentablement échouer.

Bref, l’affaire relève de la posture, et non de l’action. On reprendra le dossier au même point dans quelques mois…

Abdeslam: petit bréviaire de la complaisance

L’arrestation d’Abdeslam au coeur de Molenbeek a donné lieu à un nouvel étalage de complaisance ahurissante selon le bon principe du deux poids deux mesures. Pour tous ceux qui aujourd’hui ajoutent leur voix, souvent de bonne foi, à un concert de passivité ou de sympathie face à la montée de la radicalisation quotidienne dans les quartiers, je me devais de passer en revue quelques-unes de ces impressionnantes déclarations.

La France est-elle coupable?

Bien entendu, le premier point à souligner est celui de l’obligatoire responsabilité de la France dans les malheurs qui la frappent. Forcément: les victimes ont toujours quelque chose à se reprocher. L’avocat d’Abdeslam, Sven Mary, ne dit pas autre chose à la presse belge:

Quelle était l’attitude de la juge ?

Elle a été comme une juge doit l’être : à charge et à décharge, humaine dans des circonstances difficiles. Et surtout, sans se laisser mener, que ce soit par le parquet fédéral ou sous la pression que la France met sur ce dossier. À un moment, il faut arrêter de s’agenouiller, de vivre sur ce sentiment de culpabilité qu’on semble avoir en Belgique, vis-à-vis de la France, depuis les attentats. On a l’impression qu’il suffit qu’elle claque des doigts… Il faut d’abord balayer sur son propre trottoir avant d’aller sur celui d’un autre.

On se demande même pourquoi on reproche des crimes terroristes à Abdeslam… On devrait plutôt commencer par instruire le procès de la France.

Les jeunes qui caillassent la police ont besoin de moyens

Conforme à son habitude, Libération nous a servi la soupe habituelle sur la responsabilité des institutions dans les quartiers, faute de moyens suffisants pour prévenir la radicalisation. Cette fois, le crachoir est tenu par une élue de Molenbeek, présentée comme « islamologue », qui affirme:

Beaucoup de jeunes ont une expérience négative du contact avec la police. Aujourd’hui, ils ont tous des téléphones. Dès qu’il se passe quelque chose, ils s’envoient des messages. Des petits, des moins de 15 ans, arrivent de partout. Vendredi soir, ils ont fait comme ils font parfois : ils ont provoqué la police, balancé des bouteilles et autre. Tout de suite, les petits se sont fait rosser par les plus grands.

Ces tensions sont nées au moment où la police installait le périmètre. C’était presque une guerre de territoire. (…)

La tranche d’âge 20-25 ans est abandonnée dans les politiques de la jeunesse classiques. Il faut aller chercher ces jeunes et pour ça, on a besoin de renforcer les équipes.

On rappellera juste que l’un des frères Abdeslam est employé municipal à Molenbeek, et que sa famille habite un logement social au coeur de cette commune. Voilà une belle preuve d’abandon par les pouvoirs publics.

Le début d’une longue série?

On se donne rendez-vous dans les jours à venir pour suivre le grand délire qui va commencer. Sur le fond, notre problème est simple: l’intégration est manifestement en panne et nos sociétés démocratiques devront tôt ou tard prendre position pour la défense de leurs valeurs fondamentales face à des revendications politiques qui les menacent.

L’apathie démocratique s’explique aujourd’hui de façon simple par la confusion victimaire: les victimes du colonialisme ne peuvent pas se montrer dangereuses pour leurs anciens colonisateurs. Reste que, dans la vie quotidienne des quartiers, il est évident que la République est en danger. Le danger est d’autant plus grand que le déni de cette réalité est grand.

 

Abdeslam et la guerre d’Algérie: pourquoi il faut revisiter l’histoire

Le 19 mars est la date choisie par François Hollande pour « commémorer » la fin de la guerre d’Algérie. L’ironie de l’histoire veut que cette maladroite commémoration survienne le lendemain de l’arrestation de Salah Abdeslam à Molenbeek, après plusieurs mois de planques dans les réseaux islamistes ou musulmans qui gangrènent la capitale de l’Union, et le lendemain d’un accord avec la Turquie qui en dit long sur le désarroi européen face au fait migratoire. Plus les mois passent, et plus l’évidence s’impose: l’Histoire telle qu’elle nous est racontée depuis 1962 vise à justifier, sous des prétextes qui vont d’une culpabilité abusivement nourrie jusqu’à une haine de nous-mêmes, des situations où des innocents sont massacrés dans nos rues parce qu’ils assistent à des concerts, parce qu’ils boivent des bières en terrasse ou tout simplement parce qu’ils font la fête.

Pourquoi le story-telling de la guerre d’Algérie

Pour que les consciences françaises et européennes soient quasiment anesthésiées et presque consentantes face aux bouleversements critiques qui les menacent, il faut qu’elles aient été travaillées en profondeur depuis de nombreuses années. Ce travail de sape permet d’accepter comme des évidences défendables ce qui constitue des crimes inacceptables ou des complicités de crimes. Cette longue préparation des esprits a reposé sur une guerre idéologique visant à présenter l’histoire de l’Europe, et spécialement l’histoire de la France contemporaine, sous un jour qui justifie l’injustifiable.

Dans cet ensemble, la guerre d’Algérie occupe une place à part. Elle est l’élément-clé qui doit, chaque jour, rappeler l’ignominie des Français et les renvoyer à une culpabilité sans limite, à une haine de soi les contraignant à accepter aujourd’hui toutes les humiliations ou toutes les agressions sur la base d’un principe simple: le Français est coupable de tout, même lorsqu’il est victime.

Telle est la fonction idéologique de l’histoire de la colonisation: diaboliser la France pour justifier qu’elle soit chaque jour mise plus bas que terre et dans l’impossibilité morale de refuser le traitement qui lui est réservé. Ce type de réflexe historique est caractéristique des postures telles que celle de « l’historien » Benjamin Stora, qui entretient le mythe selon lequel tout attachement à la France procède d’une nostalgie colonialiste.

Dans cette logique, il est d’ailleurs intéressant de voir comment l’analyse historique est le faux nez d’une démarche purement idéologique. La vérité des faits n’en est pas l’enjeu. Le recours à l’histoire est une simple caution pour diffuser une vision du monde contemporain au service d’une cause qu’on ne puisse contester puisqu’habillée par une apparence scientifique: les Européens sont des méchants et leurs anciens colonisés sont des gentils.

Les bobards de l’Algérie algérienne

Dans cet ensemble, l’histoire idéologique sert donc une soupe extrêmement attendue et fixée une bonne fois pour toutes dans le marbre des croyances. On y lit que les Français ont opprimé les populations algériennes, que celles-ci se sont révoltées contre l’occupant, et que le bien a fini par triompher du mal. Mais comme le mal était profond, la colonisation française a durablement déstructuré la société algérienne, de telle sorte que tout ce qui va bien en Algérie aujourd’hui provient de l’indépendance, et tout ce qui ne va pas est une sorte d’atavisme de la période coloniale.

Dans cette histoire si simple à comprendre, la date du 19 mars relève du « compromis mémoriel ». Ce jour-là, le 19 mars 1962, la France a perdu la guerre d’Algérie et enclenché le processus de l’Algérie indépendante. Pour tous les adeptes de l’histoire idéologique, ce moment-là est heureux: la France est à terre et le combattant de la liberté triomphe.

Que le régime du FLN soit une dictature sans partage qui n’a rien à voir avec la démocratie est évidemment un fait à écarter. Je reprendrai ici volontiers l’interview de Benjamin Stora par Mediapart en 2012:

<Question de Mediapart> Même si François Hollande a déjà appelé, il y a quelques mois, à davantage de démocratie en Algérie

C’est encore une autre question. Il y a aussi le problème des droits de l’homme et de la démocratie politique. Mais peut-on ouvrir tous les dossiers en même temps ? La tâche apparaît alors comme herculéenne. Si on ouvre tout en même temps, on ne résout rien vraiment. Le dossier qui, à mon sens, peut permettre de rejouer un très grand rôle, c’est d’abord celui de la mémoire. Il faut trouver des gestes d’apaisement mémoriel. Ce qui n’interdit pas d’ouvrir d’autres perspectives sur la géopolitique méditerranéenne ou la Françafrique.

Beurk! Voilà comment fonctionne la machine idéologique. Les Français sont des méchants et cette seule question doit être abordée. Les violations des Droits de l’Homme et de la démocratie en Algérie depuis 1962 existent sans doute, mais c’est une affaire secondaire, un problème qui n’a pas besoin d’être évoqué tout de suite. Commençons par nous flageller pour des crimes commis il y a soixante ans, quatre-vingts ans, cent ans, et peut-être un jour pourrons-nous nous inquiéter des crimes commis aujourd’hui.

Dans cette grande mascarade pontifiante au nom du savoir universitaire, les massacres de harkis sont évidemment occultés ou remis en cause, et les massacres de masse à Oran en juillet 1962, perpétrés par le FLN contre des pieds noirs, sont passés sous silence. Les méchants, c’est nous! Il est donc forcément interdit, sous peine de nostalgie colonialiste, de rappeler que les « libérateurs » de l’Algérie ont pu, après le cessez-le-feu, massacrer à tour de bras des civils abandonnés par la France.

Le mythe de l’Algérie algérienne

Le corpus historique qui nous est proposé évite surtout la question qui fâche: de quelle colonisation parle-t-on quand on dénonce le colonialisme? Dans une histoire à courte vue, la version officielle explique en effet que de méchants Français ont colonisé la gentille Algérie à partir de 1830, en volant des terres et en déplaçant des centaines de milliers de paysans, au besoin en les massacrant massivement quand ils se rebellaient.

Bien entendu, cette histoire officielle fait l’impasse sur les multiples peuplements que l’Algérie a connus depuis deux mille ans. Dans cet immense brassage, les analyses génomiques montrent que les racines arabes représentent 20% de la population algérienne (moins de 10% au Maroc), et les racines « berbères » près de la moitié. Autrement dit, les Arabes sont autant des colons en Algérie que nous n’avons pu l’être.

Pourtant, les revendications berbères ont été systématiquement étouffées au sein du FLN, qui a falsifié l’histoire en faisant croire que l’Algérie était un pays arabe qui devait être placé sous culture arabe. Il a fallu attendre les années 90 pour que le gouvernement algérien commence à reconnaître l’existence d’une « minorité » berbère ne parlant pas l’arabe, à laquelle il fallait reconnaître des droits.

Autrement dit, la guerre d’Algérie n’a pas vu s’affronter un peuple et un colonisateur. Elle est plutôt la dispute entre deux colonisateurs rivaux: les Européens d’un côté, les Arabes de l’autre, qui se sont déchiré pour la maîtrise d’un territoire sur lequel leurs droits historiques étaient très contestables. Quand on examine le destin de l’Algérie depuis 1962, on peut évidemment se demander quelle est la colonisation la plus heureuse pour ce pays.

Abdeslam et le peuplement algérien en Europe

Ces questions prennent évidemment une signification particulière au regard des attentats de 2015, qui s’ajoutent à une série connue depuis l’émergence du FIS en Algérie. L’arrestation de Salah Abdeslam renforce même le sujet. Fils d’un Algérien installé en Belgique, il s’est caché pendant plusieurs mois dans une commune bruxelloise grâce à des soutiens au sein de la communauté maghrébine. La presse belge révèle que sa planque se situait dans un logement social de la commune de Molenbeek, loué par des proches.

Voici donc des populations immigrées qui sont reçues en Europe, qui sont accueillies, qui bénéficient d’un logement à bas prix financé par la communauté, et qui s’organisent pour soutenir des terroristes aveugles comme les habitants de la Casbah d’Alger pouvaient le faire dans les années 50. En ce jour de commémoration, il est évidemment impossible de ne pas faire le rapprochement entre les modes opératoires à travers notre histoire récente.

Cette permanence des modes opératoires n’est pas un problème en soi. Ce qui gêne, ce qui embarrasse, ce qui agace, c’est le message envoyé par les institutions de nos pays démocratiques à ceux qui préfèrent aider les bourreaux à se cacher plutôt qu’aider les victimes à obtenir justice. Là où il faudrait un message ferme, une ligne claire, sur la nécessité de choisir le bon camp, la commémoration du 19 mars brouille le message.

Au fond, le 19 mars, François Hollande commémore notre conscience coupable de colon, et sa défaite face aux mouvements de « libération » dont l’exemple inspire les Abdeslam et consors. Car ne nous y trompons pas, les revendications de l’Etat Islamique pour justifier le terrorisme en Europe, et singulièrement en France, s’appuient toutes sur l’idée que nous sommes des « croisés » qui colonisent le monde islamique et que nous devons être punis de ce comportement.

Identité des logiques, identité des modes opératoires: la revendication arabo-musulmane contre les colons, les croisés, les Franj, les Roumis, a besoin d’être contrée, pour le peuplement algérien en Europe, par un discours sans ambiguïté. Et la célébration du 19 mars est tout sauf claire.

Le faux pas du sommet européen avec la Turquie

Le même jour, l’Union Européenne a elle-même envoyé un message d’ambiguïté à la Turquie et à ses partenaires islamistes lors du sommet portant sur l’accueil des « réfugiés ». Voici le texte sorti de la discussion:

Le Conseil européen prend note de la communication de la Commission intitulée « Prochaines étapes opérationnelles de la coopération UE-Turquie dans le domaine de la migration », en particulier pour ce qui est de la manière dont une demande d’asile émanant d’un migrant qui part de la Turquie pour gagner la Grèce peut être déclarée irrecevable, sur la base du concept du « premier pays d’asile » ou du « pays tiers sûr », conformément au droit européen et au droit international.

L’Europe a donc pris une non-décision hier sur les migrants! Elle a rappelé le non-accord du 7 mars et s’est au fond contenté de valider l’accord bilatéral entre la Grèce et la Turquie du mois de novembre 2015. Contrairement aux affirmations répandues dans la presse, le sommet a débouché sur un échec.

Les flux migratoires devraient continuer cette année, faute d’un arbitrage et d’une stratégie claire. Là encore, la paralysie européenne est dictée par l’absurdité allemande, qui veut imposer à l’Europe de porter un fardeau qui n’est pas le sien.

Ce message est désastreux. Il conforte les populations musulmanes d’Europe dans le sentiment qu’ils sont nos créanciers, que nous portons le poids d’une dette, et que s’ils ne savent plus très bien ils aident ceux nous frappent, nous, nous le savons forcément.