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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Comment Hollande prépare les Français à une arrivée massive de migrants

François Hollande se livre en ce moment à un exercice tout à fait passionnant: il donne la démonstration, en grandeur et en temps réels, de la mécanique du gouvernement profond à l’oeuvre en France. Les simagrées auxquels les dirigeants européens se livrent autour d’un possible « Brexit » lui en donnent l’occasion parfaite.

Hollande et la doxa du gouvernement profond

Au fondement de la mécanique hollandaise, on trouve l’inlassable énumération d’une doxa qui s’entretient toute seule à partir de quelques piliers dont toute remise en cause est taxée de populisme, de poujadisme ou de démagogie. Dans ce salmigondis de certitudes toutes démenties par la plus évidente des réalités, l’idée de base est encore et toujours le principe générique selon lequel l’Europe comme construction communautaire, quelle qu’en soit la forme précise (et généralement la plus fantasmée), est une bonne chose. La conséquence immédiatement tirée de cette certitude est qu’il faut forcément plus d’Europe, plutôt que moins d’Europe, et plus d’Europe au lieu de mieux d’Europe.

Sur France Inter, ce vendredi soir, François Hollande n’a pas dit autre chose:

« Je fais ce qu’il faut pour que nous puissions garder le Royaume-Uni dans l’Europe, mais à condition que l’Europe puisse avancer. » (…)

« Que la Grande-Bretagne reste ou non, l’Europe devra prendre des décisions au lendemain du référendum. » Le président français dit ainsi s’être rapproché de l’Allemagne pour ne « pas attendre la rupture, le Brexit » mais « prendre l’initiative ». Il rappelle son projet de s’appuyer sur un « noyau dur » européen.

Alors que la zone euro est économiquement malade, que les décisions agricoles et diplomatiques européennes mettent nos éleveurs à genoux, que la désaffection populaire pour l’Europe est visible et forte, François Hollande fore droit: il faut plus d’Europe.

Hollande et sa logique européenne oblique

Ce principe étant posé, il emporte tous les autres.

Première conséquence de la prémisse du raisonnement: il faut conserver la Grande-Bretagne coûte-que-coûte ou presque dans l’Union. Personne ne juge bien entendu utile de souligner que la Grande-Bretagne menace de quitter l’Union à cause d’un afflux d’immigrés qu’elle souhaite pouvoir endiguer. Face à cet afflux, la Grande-Bretagne reproche à l’Europe d’être impuissante… mais oublie de dire que l’élargissement à marche forcée de l’Union a toujours trouvé un soutien massif auprès des gouvernements britanniques successifs, qui se réjouissaient de l’impuissance européenne que ce mouvement artificiel engendrerait.

Donc, pour garder la Grande-Bretagne dans l’Union, il faut lui concéder le droit de mener une politique migratoire dérogatoire et exorbitante du droit commun.

Deuxième conséquence de la même prémisse: il faut sauver Schengen, car remettre Schengen en cause, c’est aller vers moins d’Europe, et nous, nous voulons plus d’Europe. Le maintien de Schengen, comme le dit François Hollande, permet de ne pas noyer ni torpiller la Grèce qui reçoit des dizaines de milliers de migrants chaque mois.

« Si les frontières intérieures ferment, si Schengen n’est plus appliqué, ces réfugiés vont rester en Grèce, un pays qui a déjà des difficultés économiques considérables, qui va en faire quoi? »

Hollande et la finance européenne

Sur ce point, François Hollande ne dévoile pas le fond de la position européenne dictée par l’Allemagne et la très gracieuse Angela Merkel:

« Pas question de raisonner comme cela : on ne veut pas de ces murs qui risquent d’isoler la Grèce, de l’empêcher de faire ses réformes et d’effecteur ses remboursements à ses créanciers internationaux [dont l’Allemagne] », insistait une source diplomatique.

Autrement dit, le maintien de Schengen n’a rien à voir avec un calcul philanthropique. Il est seulement destiné à éviter le torpillage de la Grèce, sas d’entrée des migrants, car la Grèce doit continuer à rembourser ses dettes. Il faut donc lui maintenir la tête hors de l’eau.

Comprenez bien la logique ici: sauver Schengen, c’est éviter l’étouffement de la Grèce, c’est-à-dire rembourser les créanciers allemands de la Grèce. Le politique migratoire européenne et sa politique d’ouverture des frontières intérieures est donc dictée par l’intérêt particulier des créanciers, notamment allemands, de la Grèce, et non par des considérations politiques.

Le candidat Hollande avait déclaré la guerre à la finance. Il en est aujourd’hui un brillant mercenaire.

Hollande et la politique migratoire allemande

Autre prémisse du raisonnement, annoncée par Hollande au micro de France Inter:

« L’Allemagne ne pourra pas accueillir encore des dizaines de milliers de réfugiés. »

Autrement dit, Merkel a ouvert les vannes, mais c’est aux autres de les refermer aujourd’hui. Face à l’afflux de migrants provoqué par les propos irresponsables d’Angela sur son million de réfugiés en 2015, l’Allemagne est dépassée et touche ses limites.

Il faut ici revenir aux prémisses du raisonnement pour suivre la logique en creux.

L’Allemagne ne peut plus accueillir de migrants, mais il faut plus d’Europe, donc on ne peut pas contraindre la Grande-Bretagne à en accepter (notamment ceux de Calais), sinon c’est le Brexit. Mais les pays sur la route de l’Allemagne ne doivent pas fermer leurs frontières, puisqu’il faut plus d’Europe et surtout ne pas torpiller la Grèce dont les remboursements sont vitaux pour les banques allemandes en difficulté.

Donc, la question subliminale qui n’est pas posée mais dont on comprend peu à peu la réponse est: qui va soulager l’Allemagne de tous ces migrants qu’on ne peut stocker en Grèce?

Hollande et ses non-dits sur les migrants

La France pardi, mais aussi l’Autriche, la Hongrie, et tous les autres… L’Allemagne ayant payé son tribut, la Grande-Bretagne n’en voulant plus, tous les autres pays européens doivent participer à l’effort. Et tant pis si, comme la France, la minorité arabo-musulmane est déjà la plus importante d’Europe, en pourcentage et en nombre. Il en va de la doxa imposée par le gouvernement profond.

Bien entendu, cette politique va faire l’objet d’une approche scientifique de haute volée qui n’a rien à voir avec les vieux spectres qui ont failli tuer l’Europe dans les années 40. On lira par exemple avec effroi cette phrase en apparence sybilline:

Jeudi, les polices de Macédoine, de Serbie, de Croatie, de Slovénie et d’Autriche ont, en tout cas, décidé de mettre en place un enregistrement commun de réfugiés arrivant de Grèce en Macédoine et d’organiser leur transport vers l’Autriche. Il s’agira notamment de déterminer, à partir de données biométriques, s’ils viennent de pays considérés comme dangereux (Afghanistan, Irak ou Syrie).

Traduction: les pays limitrophes de la Grèce vont revenir aux bons critères raciaux pour trier ceux qui ont le droit d’entrer sur leur territoire, et ceux qui restent en Grèce. Mais bien entendu, tout ceci se fera au nom des droits de l’homme et du progrès bienfaiteur qui inspire les pays européens.

Bref, les premiers jalons d’une arrivée massive de migrants triés sur le volet en France sont posés, au nom de la doxa européiste.

13 novembre: pourquoi l’association Life in Paris

Les attentats du 13 novembre laissent un goût amer aux victimes… Je poursuis ici la publication des extraits des auditions de la commission parlementaire. Aujourd’hui, je publie l’intervention de la présidente de la toute nouvelle association Life in Paris, qui veut de façon assez convaincante rassembler les bonnes volontés parmi les victimes, pour améliorer la gestion du risque terroriste en France. On saluera la dignité de Caroline Langlade, qui sait défendre ses positions avec fermeté et intelligence.

Les amateurs iront consulter les vidéos complètes de l’audition de lundi dernier. Ils compareront utilement les interventions de Caroline Langlade avec celles de Georges Salines, président de l’association « 13 novembre », qui est médecin et fonctionnaire de la Ville de Paris, doué d’un grand talent pour préférer la défense des intérêts de l’administration à ceux de ses adhérents.

Bien joué, le service public, de confier la représentation des victimes de l’attentat à l’un des siens! Au moins, on est sûr que ces mauvais citoyens qui demandent des comptes n’embêteront personne…

 

La loi El-Khomri est-elle vraiment un coup de maître politique?

La loi El-Khomri, dont le projet de texte a été publié par Le Parisien hier, surprend à la première lecture. Extrêmement longue (plus de 100 pages), elle multiplie les mesures d’assouplissement en direction des entreprises. Cet effort mérite un décryptage politicien, et surtout une lecture des détails qui ne manquent pas d’inquiéter.

La loi El-Khomri et ses mesures « pro-entreprises »

D’une certaine façon, la loi El-Khomri peut être interprétée comme la loi anti-35 heures de François Hollande, et ce point-là fera sans doute long feu. Sans remettre en cause la durée légale à 35 heures hebdomadaires, la loi simplifie en effet fortement les possibilités de déroger à cette disposition et d’allonger effectivement la durée du travail pour les salariés. Simplement, elle prévoit d’y recourir par un système en apparence simplifié d’accords d’entreprise ou de branche.

On peut dire: simplifié en apparence, car la loi durcit les conditions de majorité des accords. Aujourd’hui, un accord est majoritaire s’il est signé par des organisations syndicales représentant au moins 30% des salariés. La loi El-Khomri porte cette majorité à 50% (ce qui rend la CGT incontournable dans la plupart des entreprises), et prévoit qu’à 30%, les syndicats signataires peuvent seulement demander un referendum.

Malgré ces petites chausse-trappes, Hollande pourrait néanmoins mettre en avant le fait qu’il a fait passer, durant sa dernière année de mandat, une réforme qui laisse chaque entreprise libre de tuer les 35 heures, et on peut se demander les raisons pour lesquelles il propose un texte aussi audacieux à un an des élections présidentielles.

La loi El-Khomri, texte-clé de la campagne 2017

On comprend soudain pourquoi Hollande a choisi une ministre aussi jeune et aussi ignorante des sujets qu’elle traite à ce poste: aucun briscard chevronné n’aurait accepté d’aller au casse-pipe de cette façon. La loi El-Khomri devrait en effet susciter une forte colère à gauche et diviser en profondeur la majorité parlementaire.

En toute logique, François Hollande, qui se livre ici à un hallucinant calcul politicien sur le dos des entreprises, revendiquera probablement son choix haut et fort: oui, il casse de fait les 35 heures en laissant chaque employeur libre de négocier la remise en cause du dispositif au sein de son entreprise. Le Président sera bien l’homme qui a cassé le terrible héritage de Martine Aubry et de Lionel Jospin, qui aura donné aux entreprises des armes de compétitivité que Sarkozy n’a pas osé leur fournir en son temps.

Incontestablement, nous sommes face à un texte de campagne électorale. Sous couvert de moderniser l’économie, François Hollande se livre à un coup politique: embarrasser la droite à l’horizon de sa primaire en la mettant au pied du mur. De deux choses l’une: soit la droite veut vraiment réformer et elle vote son texte, soit la droite refuse le texte et elle démontre son incapacité politicienne à agir.

On pourrait y voir, à l’approche des présidentielles, un superbe coup.

La loi El-Khomri et les diables qui se cachent dans ses détails

Comme souvent dans la Hollandie, les coups tactiques oublient le principe de base de l’action militaire: la stratégie est un art tout d’exécution. Et comme toujours, c’est dans l’exécution que les coups de Hollande dérapent.

L’inexpérience de la ministre l’a en effet empêchée de voir quel diable se logeait dans quel détail.

Incontestablement, le premier « loup » vient du droit de manifestation des convictions religieuses au sein de l’entreprise que le texte promeut. C’est un cadeau aux islamistes qui est extrêmement dangereux et que les chefs d’entreprise risquent bien d’accueillir avec beaucoup de réticences. On voit mal pourquoi l’entreprise deviendrait un lieu d’expression des convictions politiques ou religieuses des salariés. Ce n’est pas sa raison d’être et rien ne justifie cette innovation.

Le deuxième loup tient aux conditions de mise en oeuvre des dérogations à la loi. Le système d’accord majoritaire et l’absence de dérogation par décision unilatérale de l’employeur va singulièrement compliquer la tâche de tout le monde et limitera, dans la pratique, la mise en oeuvre effective des dérogations.

L’effet de ces mesures sur l’emploi sera d’autant plus réduit que les entreprises qui n’ont pas la faculté de signer des accords faute d’effectifs suffisants sont aujourd’hui très largement majoritaires en France. Rappelons que la France compte plusieurs millions d’entreprises mais signent environ 30.000 accords d’entreprises chaque année. Et parmi ceux-ci, les accords à une majorité de 50% sont l’exception.

Nous devrions donc être très loin d’une révolution.

Les dangers du projet de loi El-Khomri

Le Parisien a dévoilé en avant-première le projet de texte El-Khomri réformant le Code du Travail. Derrière les rideaux de fumée sur les assouplissements affichés, les employeurs peuvent se faire quelques soucis à la lecture des 105 pages de loi…

La loi El-Khomri, cheval de Troie du communautarisme

Les employeurs qui sont confrontés au délicat problème des revendications communautaires en entreprise en seront pour leur grade. Ils ne savaient déjà pas bien comment réagir face aux salariés qui demandent des menus spéciaux à la cantine, ou un aménagement de leur temps de travail pour pouvoir prier pendant leur service. La reprise in extenso des propositions Badinter en article 1 de la loi va leur compliquer encore plus la tâche.

Rappelons que l’un des principes, sorti de nulle part sauf du chapeau de Robert Badinter, invente un tout nouveau droit pour les salariés:

La liberté du salarié de manifester ses convictions, y compris religieuses, ne peut connaître de restrictions que si elles sont justifiées par l’exercice d’autres libertés et droits fondamentaux ou par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise et si elles sont proportionnées au but recherché.

Certains imaginaient que la vocation d’un salarié était de travailler. Ceux-là découvrent aujourd’hui que le contrat de travail ouvre la liberté de « manifester ses convictions, y compris religieuses » dans l’entreprise. Ce principe grotesque mériterait une bonne psychanalyse. Pourquoi Badinter transforme-t-il les entreprises en annexe des mosquées?

La loi El-Khomri et la disgrâce des TPE

Pour le reste, la loi El-Khomri prévoit la possibilité de déroger négativement à la loi, c’est-à-dire d’appliquer dans l’entreprise des dispositions dérogatoires moins favorables que celles prévues par le Code du Travail. Elle limite toutefois la possibilité de dérogation aux seules situations où un accord d’entreprise ou de branche le permet. La décision unilatérale de l’employeur est bannie.

Les grandes entreprises s’en réjouiront. Toutes celles qui ont plus de 50 salariés et des institutions représentatives du personnel partageront cette joie. Celles qui disposent d’un délégué du personnel pourront caresser l’espoir de signer un accord autorisant ces dérogations.

En revanche, les très petites entreprises et les entreprises qui n’ont pas de délégué du personnel parce qu’aucun salarié n’est candidat à cette fonction seront exclues du dispositif. Elles devront attendre un hypothétique accord de branche pour obtenir la transposition de la mesure. L’écrasante majorité des entreprises françaises se trouvera dans ce cas.

La loi El-Khomri sera-t-elle applicable?

Pour le reste, le projet de loi prévoit de nombreuses dispositions permettant de « durcir » le Code du Travail, notamment en augmentant la durée du travail et en dégradant les conditions d’emploi (sur le forfait-jour, sur le travail de nuit, sur les apprentis, etc.) Toutefois, il comporte une astuce qui complique singulièrement les possibilités de mise en place effective dans les entreprises.

Dans son article 11, il limite en effet les dérogations aux cas d’accords majoritaires à 50%, au lieu des 30% actuellement. Toutefois, dans l’hypothèse où les entreprises obtiennent seulement une majorité de 30% et non de 50% sur un accord, les organisations syndicales pourront demander l’organisation d’un referendum. Ces dispositions diminuent fortement la probabilité d’une mise en place effective de la loi dans les entreprises.

Une raison mathématique explique ce phénomène. Appliqué au niveau national, par exemple, il supposerait qu’un accord recueille systématiquement la signature de la CFDT et de la CGT, ou, à défaut, des trois autres organisations syndicales réunies. Les situations où ce cas de figure se produit sont extrêmement rares.

Autrement dit, la loi El-Khomri risque de renchérir fortement le coût du travail pour les entreprises qui voudront déroger à la loi: pour obtenir un accord, elles devront céder beaucoup de concessions aux organisations syndicales. Rien ne prouve donc qu’elle participe à une véritable amélioration de la situation.

La loi El-Khomri passera-t-elle le filtre du Conseil Constitutionnel?

En outre, la loi El-Khomri s’avance hardiment sur des sujets qui risquent de comporter un important effet boomerang.

Par exemple, elle remet sur le tapis la question du plafonnement des indemnités de licenciement ou le traitement des astreintes comme n’étant pas du temps de travail. Sur toutes ces questions, des principes généraux du droit et des dispositions internationales encadrent le droit français. Il faudra voir, le moment venu, quelle position le Conseil Constitutionnel prend sur le fond.

Pour la jeune ministre, des censures sur ces différents points risqueraient d’amoindrir les effets d’un texte dont, par bien des aspects (et ne serait-ce que sa longueur) on voit bien qu’il risque de ne pas aider fondamentalement les entreprises.

Le patronat au piège des allègements de cotisations

Le patronat français ne se guérit définitivement pas de sa maladie congénitale: demander aux pouvoirs publics de petits arrangements, des passe-droits, pour améliorer sa condition, au lieu de jouer le jeu de la concurrence ouverte. Les discussions de couloir autour du pacte de responsabilité en donnent une nouvelle preuve. Après avoir annoncé des créations d’emplois en échange des baisses de cotisations, le MEDEF plaide pour un maintien de ces baisses sans condition.

Le patronat en plein marchandage

Les négociations de couloir vont bon train en ce moment entre le gouvernement et le MEDEF, notamment sur le contenu de la loi El-Khomri qui doit être présentée au conseil des ministres début mars. Selon les dernières rumeurs, le MEDEF y obtiendrait une définition du licenciement économique restreignant le pouvoir d’appréciation du juge. Dans le même temps, le même MEDEF a précisé qu’il ne se battrait pas pour obtenir des organisations syndicales la dégressivité des allocations chômage. Cette position rejoint les voeux de la ministre.

Les marchandages vont donc bon train, avec un coeur de cible: éviter la conditionnalité du pacte de responsabilité, qui subordonnerait l’octroi d’une baisse des cotisations sociales à des embauches. On voit mal comment le MEDEF l’éviterait, à son grand dam.

Le patronat et les baisses de cotisations

Sur le fond, la revendication des baisses de cotisations est une maladie congénitale du monde patronal. Dans les années 50, déjà, le CNPF dénonçait l’excès de charges sociales en France, comparé aux autres pays européens. Il s’agit presque d’un tic de langage. De toute éternité, le monde patronal explique urbi et orbi que les cotisations sociales créent du chômage, quel que soit leur niveau.

Le caractère obsessionnel de cette revendication lui a enlevé toute crédibilité. Alors qu’aujourd’hui le salaire différé que représente la cotisation sociale est quasiment aussi important que le salaire directement versé, il n’est plus possible d’ouvrir clairement le débat sur ce déséquilibre manifeste. Les seules paroles audibles sur le sujet sont celles des économistes et experts (inspecteurs généraux des finances notamment) choisis par le gouvernement pour étudier le dossier.

Le patronat paie aujourd’hui le prix de cette stratégie à courte vue: en ne posant pas la question qui fâche (celle d’une réforme en profondeur de la sécurité sociale), le monde patronal se met lui-même en position de quémandeur juste bon à recevoir les quolibets des partisans de la « solidarité ».

Le patronat et la réforme de la sécurité sociale

Le patronat serait pourtant dans son rôle en mettant sur la table la question de la sécurité sociale et de sa rationalité.

Pourquoi les employeurs financent-ils aujourd’hui de façon aussi importante la santé publique, notamment les hôpitaux, avec des cotisations qui couvrent les risques réalisés en dehors de l’entreprise? Ne faut-il pas fiscaliser cette dépense pour redonner de la compétitivité au travail en France? Pourquoi ne pas unifier les régimes de retraite et repenser la liquidation des droits en évoluant vers un système par point?

Ces questions ne sont plus abordées par les mouvements patronaux, et ce silence est stupéfiant. Le MEDEF n’a par exemple pas réagi à la dernière loi santé de Marisol Touraine créant un « service public hospitalier » avec l’argent des employeurs.

Les lecteurs de Gramsci se souviendront ici que sans domination idéologique, le combat politique est vain. Et, dans le cas des cotisations sociales, la vacuité patronale sur ce que doit être la protection sociale de demain est le prélude à une déconfiture systématique sur le terrain des « charges ».

Le patronat et la protection sociale

La position du patronat français est d’autant plus boiteuse que l’enjeu du débat ne porte pas sur le coût de la protection sociale, mais sur l’organisation de la sécurité sociale. Il suffit de lire les travaux de l’OCDE pour comprendre que le débat mal embouché sur les « charges » est à contre-courant de la doctrine « libérale ». L’OCDE n’hésite en effet pas à écrire:

La protection sociale est un investissement fondamental qui contribue à la croissance économique et rend celle-ci plus favorable aux pauvres, tout en réduisant directement la pauvreté.

Plus personne ne conteste donc l’utilité économique d’un niveau élevé de protection sociale dans le monde occidental. En revanche, la question de l’organisation de celle-ci est cruciale. Il est impressionnant de voir que le patronat français prend le sujet à l’envers, en ramenant sans cesse la question de son coût, sans formuler de proposition audible sur son organisation.

D’ailleurs, la négociation sur les retraites complémentaires a bien montré la difficulté de mettre en pratique soi-même, faute d’une vision claire et partageable à long terme, les injonctions que l’on adresse aux autres.

Le patronat et le piège de la baisse de charges

En s’enfermant dans le piège de la baisse de charges, le patronat endosse donc les habits indignes du marchand de tapis. Il se présente comme l’éternel solliciteur, qui trouve qu’on lui demande toujours trop et qui n’en obtient jamais assez. Pourtant, les baisses de cotisations représentent aujourd’hui une dépense de près de 30 milliards d’euros (5% des dépenses de protection sociale), limitées aux emplois à bas salaires, c’est-à-dire à la France la moins productrice de croissance et d’innovation.

Quel est le bon sens économique de cette politique? Ce débat n’est pas ouvert. Il est mené par quelques spécialistes qui en réfèrent au gouvernement, et les entreprises n’ont pas voix au chapitre. D’où des positions inextricables comme le pacte de responsabilité qui « baissera les charges » en dépit du bon sens.

Comment écrire un article qui fait le buzz sur Internet?

Écrire sur Internet obéit à des règles très précises, qui forment une nouvelle rhétorique à laquelle nous, les anciens, sommes bien peu habitués. Pour répondre à la demande de quelques lecteurs, voici quelques conseils simples (et modestes) pour aider les rédacteurs dans leur délicate tâche de faire de l’audience.

Internet, l’audience et l’influence

Le premier point est d’avoir à l’esprit une distinction entre deux notions fondamentales: l’audience et l’influence.

Certains lecteurs sont obsédés par le fétichisme de l’audience: leur objectif est d’être le plus lus possible. C’est un choix qui peut se tenir, mais il faut alors avoir conscience que le contenu éditorial doit être extrêmement vendeur. Pour ce faire, il vaut mieux multiplier les supports au sein du même contenu (texte, photos, graphiques, vidéos) et rarement dépasser les 3.000 signes espaces compris.

L’influence ne cherche pas à toucher le plus grand nombre d’internautes possibles, mais les plus qualifiés d’entre eux pour un support donné. Pour un blog, il peut s’agir des experts d’un domaine, des journalistes, des relais d’opinion. L’idée est alors qu’il vaut mieux être lu par peu de gens mais qui s’intéressent au sujet que l’on traite, plutôt que par beaucoup de gens qui ne s’y intéressent pas vraiment.

Dans ce cas de figure, l’auteur peut se concentrer sur le contenu et sacrifier les formes (plus de texte, moins de photo!)

De mon point de vue, la bonne ligne éditoriale est celle qui arrive à mixer les deux selon un « tuning » qui correspond à la visée de l’auteur.

Internet et la mesure de l’influence

Dans tous les cas de figure, les outils de recherche ou de classement sur Internet intègrent une fonction de mesure de l’influence. Celle-ci est notamment évaluée à partir des liens externes qui renvoient vers le contenu produit. Rédiger sur Internet suppose donc d’avoir toujours à l’esprit d’être référencé par des influenceurs.

Pour faciliter son référencement, le blogueur prévoyant propose toujours à ses lecteurs des « fils RSS » (généralement proposés sur des solutions toutes faites appelées widgets) qui permettent d’informer les abonnés de toute nouvelle publication d’article. Dans la conception du site, il ne faut donc surtout pas négliger cet outil.

En outre, la logique collaborative et les règles de Google rendent indispensable de citer dans ses textes, sous la forme de liens hyper-textes, des articles auxquels on fait référence. Cette multiplication de liens doit aussi concerner les photos, lorsqu’il y a lieu.

Internet et la question de l’audience

Tout ceci plaide pour ne pas accorder une importance trop forte à l’audience. On se méfiera donc (en tout cas c’est mon cas) des montreurs d’ours qui développent toute une doctrine de la balise, du H2, du H3 et autres techniques de référencement qui permettent de gonfler l’audience quel que soit le contenu. En réalité, un bon blog, s’il fait choix de ne pas se limiter à des vidéos de petits chats ou d’actrices à moitié nues, ne gagne pas grand chose à recourir à ces subterfuges.

À titre expérimental, j’ai pu constater que, en publiant des photos inédites d’une actrice à la mode dans les rues de Paris, j’avais de façon éphémère gagné une audience sans aucune influence…

Internet et le choix du sujet

Nous touchons ici au sujet que le blogueur se pose souvent au moment où il ouvre son blog: de quoi dois-je parler? La question du choix du sujet est majeure pour définir la ligne éditoriale qui permettra de gagner de l’influence. Toutefois, il faut immédiatement apporter deux tempéraments à cette notion.

Premier tempérament: une ligne éditoriale n’est pas forcément un espace psychorigide. Si tous les blogs se choisissent un thème, c’est la personne qui est derrière le blog qui retient l’attention. De ce point de vue, il ne faut pas craindre de se livrer parfois à des digressions ou des changements de style pour donner à voir des aspects cachés de soi-même, ou pour divertir le lecteur.

Deuxième tempérament: un sujet n’est rien sans angle. Un même sujet peut faire un flop ou faire un tabac selon l’originalité ou la vivacité avec laquelle il est traité. Dégager un angle original, surtout sur des sujets éculés, n’est pas toujours simple.

Les blogueurs avertis utilisent donc des gimmicks pour optimiser leurs choix dans les phases où ils manquent d’inspiration. Ils recourent souvent à la logique « par liste » ou « par classement » (les 5 erreurs à ne pas commettre, les 3 lieux à visiter, les 8 mensonges du Président, les 10 chiffres à connaître sur le chômage). Ils peuvent aussi pratiquer la ronde-bosse: ce qu’on ne vous a pas dit sur tel sujet, ce que vous auriez dû savoir avant d’aller voir tel film, ce que vous avez manqué pendant les vacances.

Internet et le type de sujet

Dans la pratique, vous vous apercevrez vite qu’il existe trois types d’informations qui vous permettent de bâtir un sujet.

Le premier type, qui est le plus difficile à pratiquer, est celui de l’analyse ou du commentaire. Les lecteurs de mon blog sont coutumiers de ces longs articles qui donnent un point de vue sur un sujet sans apporter de véritable information nouvelle. Pour qu’un article de ce type soit lu, il vaut mieux qu’il apporte une offre différenciante soit dans son style, soit dans son ton. Pour améliorer leur chance d’être lus, beaucoup de blogueurs pratiquent l’analyse courte.

Le deuxième type, assez proche de l’analyse, est le décryptage, qui consiste à prendre une information « officielle » et à la déconstruire. C’est sur ce schéma que fonctionne le blog des décodeurs du Monde, par exemple.

Le troisième type est celui qui prend le plus du temps, mais qui « rapporte » le plus d’influence: l’information pure, de préférence confidentielle et exclusive, souvent à partir d’investigation. C’est la marque de fabrique de Mediapart par exemple.

Quand on ouvre un blog, il faut avoir à l’esprit que tout contenu sera classé dans l’un de ces trois types, et que l’investigation est beaucoup plus « vendeuse » que l’analyse, surtout si celle-ci est longue et loin des problématiques quotidiennes. Surtout, la durée de vie d’un article est relativement liée à son type. L’investigation a souvent une durée de vie plus courte (48 heures maximum) que l’analyse ou le décryptage. Un décryptage sur un sujet de fond peut vivre très longtemps (plusieurs mois).

Internet et le traitement du sujet

Une fois que l’on a choisi le public cible, le sujet, l’angle et le type de contenu, il faut entrer dans l’opérationnel. Il faut commencer à écrire. Pour sécuriser l’opération qui commence, je recommande de choisir un mot-clé qui résume l’article que l’on s’apprête à écrire. Ce mot-clé ne doit être ni trop général (Hollande, politique, social, art), ni trop spécialisé (sauf si l’on tient un blog d’hyper-spécialiste). Il peut être un groupe de mots.

Par exemple, il peut s’agir de « déchéance de nationalité » (plutôt que « politique »), ou de « COP 21 » (plutôt qu’écologie), ou de « conflit syrien » (plutôt que « géopolitique »). Ce mot-clé va dominer l’ensemble de la rédaction de l’article. L’auteur doit avoir à l’esprit que tout écart de rédaction par rapport à ce mot-clé le condamne à perdre de l’influence.

Internet et la saturation du mot-clé

Pour sécuriser sa rédaction, l’auteur doit s’astreindre à une seule discipline: saturer son article avec le mot-clé qu’il a choisi. La saturation suppose plusieurs actions très contraignantes. D’abord, elle impose d’utiliser le mot-clé dans le titre, si possible en début de titre. Ensuite, elle impose de l’utiliser dans la première phrase de l’article. Enfin, elle impose de l’utiliser plusieurs fois dans l’article.

Parfois, il est difficile de choisir un mot-clé original. Dans le présent texte, par exemple, le mot-clé est « Internet », ce qui est beaucoup trop général. Je choisis donc de compenser cette généralité en utilisant systématiquement « Internet » dans chacun des titres (H2) que j’utilise. De cette manière, je suis sûr que son référencement sera amélioré.

Internet et la structure de pensée

La ruse qui consiste à utiliser son mot-clé dans un grand nombre d’intertitres a une autre utilité: elle permet de normer et de clarifier la rédaction et la formulation de la pensée. Elle oblige à décomposer l’article en plusieurs chapitres, ce qui facilite le travail du lecteur et oblige le rédacteur à bien borner les moments de son raisonnement.

D’une manière générale, je recommande d’utiliser au moins trois intertitres dans un article pour soulager le lecteur d’un texte trop touffu. Mais il ne faut vraiment pas hésiter à faire plus si on le souhaite. Faire moins (voire ne pas faire du tout) peut dérouter le lecteur, et surtout ne contraint pas le rédacteur à bien poser les prémisses de son raisonnement.

Internet et la longueur des articles

Il n’existe pas de religion sur la longueur des articles. Pour ma part, j’ai beaucoup d’admiration pour les articles interminables du New York Times, mais je suis peut-être une exception.

La rumeur veut que Google n’aime pas référencer des articles de moins de 2.000 signes espaces compris, c’est-à-dire environ 300 mots. On prendra donc garde à ne pas descendre au-dessous de son volume.

La limite supérieure est plus fluctuante, et correspond souvent au rythme de pensée ou de réflexion de l’auteur. Pour ma part, je sais qu’au-delà de 5.000 signes les lecteurs commencent à peiner. Le bon blogueur pensera donc à épargner la fatigue de son lectorat en ne multipliant pas trop (contrairement à ce que je fais) les très longs articles fastidieux à lire.

Dans tous les cas, l’auteur doit souvent arbitrer entre être lu et se faire plaisir. Et sur ce point, chacun à s’mode, comme on dit dans le Nord.

13 novembre: le traitement indigne des victimes

Comment les victimes du 13 novembre ont-elles été traitées par les pouvoirs publics? J’ai décidé de produire ici un premier montage de l’audition des victimes du 13 novembre. Ce qu’on y découvre est tout simplement hallucinant. Alors que Patrick Pelloux s’était félicité d’avoir organisé le matin même du 13 novembre une répétition de l’intervention des secours, les récits des victimes laissent apparaître une terrible impréparation de l’appareil hospitalier parisien à ce type de catastrophe: manque de coordination des hôpitaux, impossibilité d’accéder aux autopsies, victimes abandonnées à elles-mêmes lorsqu’elles ne sont pas blessées, etc.

Au-delà de ces terribles manquements, l’analyse des faits montrent toutes les failles de la machine administrative face au désastre. Le pire est le mutisme des autorités sur le déroulement de l’enquête où les circonstances des décès.

Enfin, on notera quelques éléments sordides, comme la pression exercée par les caisses de sécurité sociale pour que les victimes se constituent partie civile pour pouvoir solliciter la prise en charge à 100% de leurs soins.

Au total, les auditions montrent comment la machine étatique est incapable de délivrer un service correct aux citoyens victimes d’un attentat.

Je diffuserai demain les extraits relatifs au drame lui-même.

 

Drame SNCF à Brétigny: Pépy protège toujours ses tire-aux-flancs

Les révélations se multiplient sur la catastrophe ferroviaire de Brétigny, à propos de laquelle la SNCF maintient une ligne de déni hallucinante. Cette fois, c’est Mediapart qui révèle le contenu d’un second rapport d’expertise sur les causes de l’accident.

La SNCF et ses très graves dysfonctionnements

Mediapart a eu accès au second rapport d’expertise judiciaire diligenté… à la demande de la SNCF, qui avait contesté le premier et aux écoutes téléphoniques dans le cadre de l’enquête. Plus la SNCF nie, plus les experts l’accablent, ce qui est un fait rare dans ce pays. Voici quelques extraits du texte révélé par le site d’Edwy Plenel:

Le 7 juillet 2014 à 8 h 23, deux cadres maintenance de la SNCF discutent au téléphone. Dans l’après-midi, le procureur d’Évry va détailler les conclusions du premier rapport des experts judiciaires. « Apparemment on va s’en prendre plein la tête. […] Et on sait toi comme moi qu’ils ont raison ! », s’exclame l’un des cadres. En effet. (…)

Le 8 juillet 2014, au lendemain de la conférence de presse du procureur, Claire Chriqui, du service juridique de la SNCF, fait le point au téléphone avec son collègue Christophe Bolhy, cadre à la maintenance. « On est bien d’accord que sur Brétigny […] y’avait un problème au niveau des agents hein ! En bas. Ça c’est clair et net », lance la juriste. « Les mecs de Brét, c’étaient des burnes », abonde Bohly. (…)

Selon les experts métallurgistes du Cetim, le BEA-TT a fait ses analyses avec des boulons « décapés », qui sont plus sensibles à la rouille que les boulons ordinaires. « Le test réalisé par le BEAT-TT ne nous apparaît pas pertinent », commente le labo. Selon le Cetim, trois des quatre boulons se sont bien détachés au moins un mois avant l’accident, même s’ils n’étaient pas rouillés. Ce qui pose la question de l’indépendance des enquêteurs du ministère. Des écoutes téléphoniques ont en effet montré que des cadres de la SNCF ont obtenu à l’avance le rapport du BEA-TT, et en ont profité pour suggérer quelques améliorations… (…)

Forts de l’analyse du Cetim, les experts judiciaires Michel Dubernard et Pierre Henquenet se sont chargés d’enfoncer le clou. Ils estiment que l’aiguillage était « dans un état de délabrement complet », et que la « danse » liée au passage des trains a provoqué le « desserrage » puis la « rupture des boulons ».

Les experts soulignent les failles dans la maintenance, établies par l’enquête de la police judiciaire de Versailles. Il apparaît que « tous les éléments n’ont pas été communiqués par la SNCF, certains ayant été déclarés manquants », et aussi que les principales opérations sur l’aiguillage n’ont pas été réalisées dans les délais normaux. Ou encore que « les interventions nécessaires n’ont pas toujours eu lieu et/ou ont été reportées, et en particulier sur la période comprise entre janvier 2013 et la survenance de l’accident le 12 juillet 2013 ».

Bouh! Guillaume Pépy, c’est pas beau de mentir à la Justice de son pays! encore moins d’influencer les experts du ministère pour dissimuler sa responsabilité. Fleur Pellerin a sauté pour moins que ça!

La SNCF joue-t-elle la pression sociale sur le gouvernement?

Dans une démocratie normale (pas la France de François Hollande, donc), Guillaume Pépy aurait depuis longtemps reçu un coup de téléphone de Matignon lui demandant de rassembler ses petites affaires et de laisser libre son bureau pour un ou une successeur. J’ai déjà insisté sur le jeu d’influence qui permet à Pépy de se maintenir en dépit de tout bon sens à la tête de l’entreprise. Mais… même les meilleures choses ont une fin. On imagine mal que le PDG de la SNCF puisse éternellement, malgré son entregent, se maintenir à la barre d’un gouvernail aussi mal tenu.

Donc… une bonne nouvelle arrive pour lui: la toute nouvelle branche du rail doit négocier une nouvelle convention collective à haut risque. Voilà un argument tout trouvé pour Guillaume Pépy: si vous me faites sauter, ce sera la guerre avec les syndicats. La dissimulation de preuve à la justice vise en effet à protéger la responsabilité pénale de l’entreprise… et de quelques cheminots tire-aux-flancs qui n’ont pas fait leur boulot d’entretien des rails, avec la bénédiction de la CGT.

La CGT a donc tout intérêt à protéger Pépy, et à faire savoir qu’elle veut de lui pour négocier la convention collective.

Et voici comment la forteresse CGT Cheminots, au nom de la solidarité et la lutte des classes, se satisfait très bien d’une indifférence complète à la douleur des banlieusards morts ce soir-là à cause du grand désordre qui règne dans l’entreprise.

 

Les entreprises ne préfèrent pas les grosses!

Au chapitre des innombrables discriminations pratiquées par les entreprises au moment du recrutement, le défenseur des droits vient de faire une révélation, conjointement à l’Organisation du Travail: les employeurs fuient les femmes obèses, et accessoirement les hommes du même calibre. Il paraît même qu’Emmanuel Macron va lancer une campagne de testing pour vérifier cette accusation.

On imagine déjà la question: si vous avez le choix entre recruter Macron et recruter Larcher pour un job de jeune premier, lequel choisissez-vous?

Les entreprises n’aiment pas les grosses

Selon la neuvième édition du baromètre sur la perception des discriminations dans l’emploi, 8 chômeurs interrogés sur 10 pensent que leur apparence physique a une influence sur le recruteur et qu’avoir une corpulence ou un style vestimentaire « hors normes » constitue un facteur de discrimination. Comme c’est bizarre! un punk à chien couvert de tatouages et une crête bleue sur la tête aurait moins de chance d’être embauché dans un poste commercial qu’une jeune fille en tailleur et en chignon? La société française est vraiment devenue scandaleuse, et nos entreprises sont un ramassis de discriminateurs en série.

Inversement, on se demande bien pourquoi un recruteur qui a le choix entre un candidat homme en bonne santé et une candidate femme obèse choisit le premier plutôt que la seconde pour un emploi de transporteur, de livreur cycliste ou de bûcheron. Ces discriminations sont insupportables.

Selon le même baromètre, 10 % des femmes au chômage déclarent avoir été discriminés à l’embauche à cause de leur apparence physique. On notera bien entendu qu’il s’agit d’une déclaration des intéressées, sans aucun élément de preuve à l’encontre des employeurs. Les esprits malicieux traduiront immédiatement: si seules 10% des chômeuses se disent victimes de discrimination au physique, c’est que le phénomène n’est pas si répandu qu’on ne nous le fait croire.

Les entreprises sommées de faire tout et son contraire

On ajoutera donc le baromètre du défenseur des droits au chapitre des innombrables injonctions paradoxales qui pèsent sur les entreprises et leur vie quotidienne.

Ainsi, les entreprises ne doivent pas discriminer les candidats selon leur physique, mais elles doivent aussi faire de la prévention en matière de santé, au titre de leur responsabilité sociale. Elles doivent donc recruter indifféremment des obèses ou des anorexiques, puis mettre en place une ergonomie de travail sous le contrôle de la médecine du même nom destinée à éviter les risques d’accident. Elles doivent ensuite prévoir des menus minceur à la cantine, respecter des principes diététiques, et enfin aménager les horaires de travail pour que les personnes en surpoids puissent prendre les transports aux heures où elles auront de la place. Et comme les obèses sont particulièrement exposées au risque d’accidents cardio-vasculaires, elles se doteront d’un nombre suffisant de défibrillateurs pour limiter le risque de mortalité.

Le plus courageux, bien sûr, est de recruter des odalisques à des postes d’accueil du public, voire d’hôtesses. L’exposition au risque de harcèlement moral est alors maximale. Que la tenue soit trop ajustée, qu’elle découvre de façon trop généreuse des bourrelets inconvenants, et la salariée demandera immédiatement réparation pour ces humiliations constantes et répétées.

Les entreprises face à la tyrannie des minorités

Le baromètre ne dit curieusement rien des cumuls de discrimination. Ainsi, qu’une Noire ou qu’une Arabe ait le malheur d’être obèse, et nul ne sait si sa candidature a plutôt été écartée parce qu’elle était obèse ou parce qu’elle était arabe. Pour peu que la même obèse soit venue voilée à un entretien de recrutement pour un poste d’hôtesse d’accueil ou de maître-nageuse, elle pourra même invoquer l’islamophobie.

On voit bien que, au rythme aberrant où va la société française, sous la tyrannie des minorités qui sévit et qui l’obsède, plus personne ne s’interroge sur les compétences des individus. Si la femme arabe, obèse, voilée, n’a pas été recrutée comme maître nageuse, c’est peut-être tout simplement parce que l’entretien a montré qu’elle ne savait pas nager, ou qu’elle nageait moins bien que les autres candidates. Cette question-là n’est même plus posée. Seules les apparences et l’étiquette d’un bien-vivre ensemble totalement illusoire comptent. On dit illusoire, car on voit mal comment pourrait durablement fonctionner une société où les compétences sont moins importantes que le respect de critères purement formels dont la visée est politique et pas économique.

Le chef d’entreprise qui tient à se mettre en conformité avec toutes ces prescriptions doit faire un double choix. Premièrement, il peut d’emblée renoncer à chercher des clients et à gérer son entreprise: le respect des innombrables principes que lui impose sa « responsabilité sociale » est à la fois si chronophage et si contraignant qu’il absorbe toute l’énergie du dirigeant. Deuxièmement, le mieux pour lui est de ne plus recruter aucun Français blanc d’obédience chrétienne ou laïque, de corpulence normale, diplômé, hétérosexuel, avec enfant et dépourvu de tout handicap. Sa préférence pour ce type d’individu le tend en effet suspect de ne pas aimer l’égalité des chances et d’appartenir au groupe des méchants racistes qui n’aiment pas la différence.

Et c’est bien le paradoxe que nous vivons: l’amour sacré des différences pousse peu à peu à l’exclusion de la majorité.

 

Free, Uber et les nouvelles frontières technologiques

Quelles sont les frontières technologiques que les entreprises françaises doivent atteindre?

Comme le souligne l’excellent Guillaume Sarlat, la France s’est largement polarisée sur les frontières ouvertes par Uber et les plate-formes collaboratives. Nombreux sont les managers, spécialement dans les grands groupes, qui rêvent « d’ubériser » leur marché et de transformer, pour y arriver, l’entreprise qu’ils dirigent en une start-up qui repartirait d’une page blanche pour réinventer des produits.

Pour Guillaume Sarlat, l’enjeu des grandes entreprises serait moins de conquérir ce Graal que d’être capable, à l’instar de Free, d’injecter de l’innovation, créée ailleurs et le plus vite possible, dans les processus de production. Cette distinction entre le processus Uber et le processus Free illustre bien l’angoisse dont la France et ses grandes entreprises sont parcourues face à la distance qui les séparent des nouvelles frontières technologiques.

Uber, Free et la frontière technologique

De fait, Uber et Free incarnent bien deux distances très différentes face à la frontière technologique.

Uber a incontestablement modifié le visage traditionnel de la frontière technologique. Jusqu’ici, l’innovation technologique était matérielle. On inventait une locomotive à grande vitesse, un nouveau matériau, un nouvel avion, un nouveau processeur, un nouveau robot ménager. L’entreprise en déposait le brevet et pouvait l’exploiter comme elle l’entendait.

Avec Uber, l’innovation n’est plus matérielle mais immatérielle. Uber conçoit un nouveau marché, une nouvelle façon de vendre, et développe un code informatique qui est la seule réalité matérielle d’une innovation dont l’essence est d’être immatérielle. Les lignes de code de l’application Uber sont la seule trace du patrimoine immatérielle que l’entreprise disruptive crée pour bousculer son marché. Cette particularité souligne bien que la disruption se situe beaucoup moins, désormais, dans le produit lui-même que dans la conception du produit et dans la conception du marché qui permettra de l’exploiter.

Dans le secteur des télécommunications où a opéré Free, le processus de disruption fut, d’une certaine façon, du même ordre. Free a eu le pressentiment que les consommateurs étaient à la recherche d’une offre groupée entre la téléphonie classique, la téléphonie mobile, la télévision et Internet, si possible en low cost. Au lieu de segmenter les marchés, Free les a rassemblés et a cassé les prix, sans apporter de révolution technologique majeure.

De ce point de vue, la frontière technologique atteinte par Free est moins lointaine que celle atteinte par Uber. Si l’un et l’autre ont bien déconstruit la vision antérieure du marché pour imposer la leur, Uber a dégagé un patrimoine immatériel pour y parvenir, alors que Free a constitué un porte-feuille de clients sans pouvoir revendiquer une « appli » spécifique qui soit vraiment différenciante.

Les grandes entreprises et la frontière technologique

Pour les grandes entreprises, et tout spécialement en France, le défi de la disruption par le patrimoine immatériel est particulièrement lourd à relever.

Tout d’abord, des éléments de contexte s’y opposent, face auxquels une simple réponse nationale est complexe. Ni la France ni l’Europe n’ont, au premier chef, la maîtrise du Net ou la capacité à fabriquer le matériel nécessaire pour y accéder. La France ne fabrique ni téléphone portable ni ordinateur. L’Europe elle-même est absente ou quasi-absente de ces marchés. Cet obstacle n’empêche pas de créer des plate-formes collaboratives innovantes. En revanche, il rend forcément dépendant des grands magasins d’application que sont Apple ou Androïd. En soi, cette dépendance illustre les freins que l’ubérisation de nos grands groupes peut rencontrer.

Mais ce sont surtout les effets de taille et de maturité interne qui constituent le premier empêchement à l’atteinte des nouvelles frontières technologiques par les grands groupes européens. Tous les managers le savent: la culture dominante dans leur entreprise est tout sauf ubérisable. Même lorsque la chaîne hiérarchique se donne l’illusion d’avoir acquis la culture de la start-up, les temps de coordination et de décision internes sont tels que le grand groupe doit forcément surmonter d’importants handicaps pour accéder au nouveau marché.

Dans ces effets de taille, la réinvention de l’informatique existante (avec tout son vocabulaire qui en illustre la difficulté, comme l’urbanisation ou la refactorisation des codes) constitue probablement le nerf sur lequel bute toute tentative raisonnable d’ubérisation. Même avec la meilleure volonté du monde (qui n’est pas une donnée brute des services informatiques), la « start-upisation » de la grande entreprise se heurte à des problèmes effrayants de transformation de l’existant. Dans ce domaine, c’est un véritable palimpseste qu’il faut prendre le temps d’écrire, et ce temps peut devenir colossal.

Pour toutes ces raisons, l’imitation de Free semble un objectif plus utile et plus raisonnable que l’imitation d’Uber pour une grande entreprise. La reformulation d’une offre commerciale à partir d’innovations achetées ailleurs est plus réaliste que la réinvention des produits et des marchés eux-mêmes. Qui plus est, cette stratégie permet de défendre intelligemment son porte-feuille plutôt que de se livrer à un périlleux changement brutal d’identité.

Renoncer à atteindre la frontière technologique?

Faut-il pour autant que nos grandes entreprises se résolvent à ce challenge de « second niveau » qui serait la « freesation » plutôt que l’ubérisation?

Cette extrapolation constituerait une incompréhension malheureuse du sujet, car on imagine mal l’économie française se satisfaire durablement de cette posture de second rang consistant à renoncer, pour ses mastodontes historiques, à atteindre le meilleur à cause de simples raisons d’empêchement de structure. En revanche, il est évident que l’accès aux frontières technologiques contemporaines, celles d’un patrimoine immatériel disruptif, suppose pour les grands groupes des stratégies de contournement.

Dans la pratique, il est acquis qu’un grand groupe peut difficilement réingénierer à la fois son marché et son propre fonctionnement. Il est donc contraint d’utiliser des facteurs et des acteurs externes à sa propre structure pour évoluer. Cette contrainte explique pourquoi les grands groupes adorent créer une direction de l’innovation dont la mission est d’investir dans des start-up.

C’est particulièrement vrai en France où la start-up devient rapidement la direction recherche et innovation de la grande entreprise. Pour ce faire, elle possède de nombreux atouts. D’abord, elle permet d’externaliser de nombreux coûts. Ensuite, elle est rapide, agile et beaucoup plus innovante que ne le sera jamais une direction en propre de l’entreprise. Enfin, elle offre la perspective de dégager une forte rentabilité en cas de succès.

Freesation interne et ubérisation externe

Tel est l’étrange attelage qui dominera probablement la relation complexe de nos grands groupes avec l’innovation dans les années à venir. D’un côté, des partenariats externes avec des start-up innovantes permettront de développer un patrimoine immatériel disruptif. D’un autre côté, une stratégie d’innovation visera à incrémenter dans l’entreprise et ses processus les innovations développées « in vitro ».

Ce modèle mérite deux réflexions majeures qui feront les politiques industrielles de demain.

Première réflexion: des start-up européennes seront-elles capables, demain, d’imposer leur loi « mondiale » comme l’a fait Uber? Rien ne l’exclut par principe, mais l’accès au capital rend l’exercice très compliqué. Faute d’un marché capitalistique liquide, et compte tenu des stratégies de prédation menées par les grands groupes détenteurs du capital en Europe, et singulièrement en France (l’exemple de Dailymotion l’a montré), la probabilité de transformer une start-up en tycoon est de plus en plus faible. Sur ce point, une stratégie industrielle facilitant l’accès au capital dans la durée serait bienvenue.

Deuxième réflexion: si l’on admet l’hypothèse que la « transformation de l’essai » a vocation à se raréfier, il est utile de penser à une amélioration de la valorisation de start-up en cas de cession à un acquéreur. Sur ce point, c’est une véritable réflexion fiscale qu’il faut entamer pour éviter qu’une partie de la valeur ne soit confisquée par la collectivité, alors que le start-uper a pris les risques, les a assumés et les a dépassés pour fonder un patrimoine immatériel qu’il n’a pas forcément les moyens de développer face à la concurrence des « rentiers ».