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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Piquemal: l’armée s’est-elle réveillée?

Comme je l’annonçais hier, le gouvernement a choisi prudemment de temporiser dans l’affaire Piquemal, pour éviter une dangereuse polémique qui prenait mauvaise tournure. Son arrestation sans ménagement à Calais et l’annonce de sa comparution immédiate à Boulogne a suscité une vive émotion au sein de la Grande Muette, mise à rude contribution par les attentats de 2015. Tout a été fait pour tergiverser et faire taire les murmures dans les rangs. Mais est-ce bon signe?

Piquemal fait machine arrière

La Chancellerie a mis les petits pas dans les grands pour calmer le jeu. La comparution immédiate de Piquemal a finalement cédé, « en raison de son état de santé« , la place à une comparution au mois de mai. Cette façon élégante de botter en touche et de désamorcer la crise s’est accompagnée d’un petit geste de l’intéressé: celui-ci a fait part de ses regrets.

« Je regrette de m’être trouvé avec eux, j’aurais préféré qu’on soit seuls, ça ne ce serait pas passé comme ça car nous nous sommes un cercle citoyen », a-t-il déclaré sur RTL.

Tu présentes tes excuses, et tu bénéficies d’une mesure de clémence le temps que les passions retombent.

Piquemal lâché par la Légion

Dans la journée, la Fédération des Anciens de la Légion a apporté son seau d’eau au combat contre l’incendie. Son président s’est désolidarisé de Piquemal, en rappelant l’obligation de réserve des légionnaires. La méthode n’est pas complètement propre, pas complètement surprenante, et en dit long sur l’émoi qui s’est emparé de l’armée.

Manifestement, les pressions sont allées bon train sur les officiers supérieurs pour apaiser les tensions et éviter l’ouverture d’un front extrêmement dangereux où la justice et le pouvoir seraient entrés en conflit avec l’état-major ou une partie de celui-ci.

Piquemal a-t-il réveillé la Grande Muette?

En creux, cette affaire laisse paraître une crise grandissante au sein de l’armée. Si le gouvernement a fait machine arrière dans sa détermination à juger Piquemal, c’est évidemment parce que l’armée a réagi vivement et de façon inquiétante durant le week-end. Il faut probablement voir dans cet incident une alerte sérieuse sur le moral des troupes.

N’oublions jamais que, depuis 1789, l’essentiel des changements de régimes républicains a été le fruit de militaires. Ce fut le cas avec La Fayette, qui ébranla fortement la monarchie, avec Bonaparte, avec Pétain et avec De Gaulle. Depuis 1875, les changements de régime se sont toujours produits par une intervention d’un officier supérieur.

Piquemal et le moral des armées au plus bas

On notera au passage que le moral des militaires est au plus bas, et que l’armée est discrètement inquiète par la radicalisation d’un certain nombre de ses éléments. Le renseignement militaire, selon le Canard Enchaîné, ne cache plus son émoi face au nombre grandissant de cas de radicalisations dans le rang. Certains militaires seraient passés au service de Daesh, et la crainte de voir un engagé commettre un attentat avec son arme de service existe.

Encore un élément qui montre qu’un malaise s’est fait jour dans le pays, dans l’indifférence apparente des décideurs publics.

Splendeurs et misères de Cahuzac

Jérôme Cahuzac, dont le procès devrait commencer cette semaine, est, contre sa volonté, devenu un emblème de la génération Mitterrand – celle qui a fait un usage personnel et débridé du pouvoir, en se brûlant les ailes au contact d’une technocratie qui ne lui a fait aucun cadeau. Son procès est aussi celui de cette lente dérive des élites politiques loin de l’intérêt général qui devrait les guider.

Cahuzac et les réseaux

Les premières années de Cahuzac en politique sont à l’image de sa carrière: copinantes et hors des sentiers battus par la technostructure publique. En 1977, Cahuzac a 25 ans, il est chirurgien à Paris. Il est à la fois charismatique et brillant. Il est un homme du système avec des parents proches de Mendès-France, mais il n’est pas énarque. Il croise le constitutionnaliste Guy Carcassonne qui l’introduit auprès de Michel Rocard.

Comme tant d’autres en politique, il se place derrière son suzerain et entreprend de récolter les fruits de cet engagement calculé. À titre personnel, Cahuzac n’a rien du prolétaire de gauche. Il appartient à ce milieu « caviar » qui gravite autour du Parti Socialiste de la fin des années 70, et qui va en récupérer tant de bénéfices.

C’est l’époque où Mitterrand attire à lui une foule de courtisans qu’il met en selle sur le principe d’une alliance simple: les courtisans servent le prince, et le prince récompense les courtisans. Cahuzac le rocardien est aussi franc-maçon et épicurien. Toutes ces facettes sont autant d’atouts pour faire carrière.

Cahuzac et les lambris de la République

Dans cette nouvelle caste qui prend forme au tournant des années 80 sans que la gauche n’en ait le monopole, Cahuzac le chirurgien plutôt libéral hautain, choisit le mauvais cheval. Son engagement auprès de Michel Rocard retarde son arrivée en cabinet ministériel. Il lui faut attendre 1988 pour se caser auprès de Claude Évin, ministre de la Santé. Il y reste trois ans. Il a presque 40 ans quand le gouvernement Rocard tombe.

Certains se souviennent que, pour Cahuzac, l’apprentissage fut rude. La technostructure socialiste lui en veut de son engagement auprès de l’ennemi Rocard, et de sa non-appartenance à l’énarchie. Quand le chirurgien cherche une misérable vacation, il se trouve toujours un décideur du ministère de la Santé pour expliquer tout le mal qu’il pense de ce recasage. Cahuzac devra attendre sa chute en 2013 pour revivre ces heures douloureuses où la machine du pouvoir décide de vous rayer de la carte.

Pour la technostructure, Cahuzac est un imposteur, un médecin qui s’imagine fonctionnaire, une personnalité cassante qui fait de l’ombre. L’État partial n’a aucune pitié pour lui.

Cahuzac et l’argent

La mort dans l’âme, Cahuzac est donc condamné à s’enrichir. Il devient lobbyiste pour l’industrie pharmaceutique. Concrètement, il utilise son carnet d’adresses pour favoriser certains laboratoires, pour débrouiller des affaires scabreuses ou faciliter l’adoption de normes conformes aux intérêts qui le financent.

Là encore, Cahuzac est bien le symbole d’une génération. Combien de hiérarques publics n’ont-ils pas utilisé le carnet d’adresses construit grâce à leurs fonctions officielles pour gagner de l’argent à titre privé? C’est la République des copains-coquins, des conflits d’intérêt, des amitiés particulières qui se bâtit ici.

Il serait injuste d’en faire le reproche à Cahuzac. Il n’a certainement pas le monopole de cette pratique, qui s’est, au fil des ans, généralisée sous une multitude de formes.

Cahuzac et l’intérêt général

Progressivement, la dérive de Cahuzac devient un principe de vie. Le phénomène explique largement le rejet viscéral dont les actuelles élites publiques font l’objet auprès des Français. Le mensonge et l’imposture deviennent la règle, le respect l’exception.

C’est d’abord vrai dans sa vie privée, où ses innombrables conquêtes, dont certaines qui lui étaient attribuées occupaient des postes ministériels, lui valent un terrible divorce. Sa femme Patricia, on le sait, est à l’origine de sa chute, puisque c’est elle qui a révélé l’existence de son compte en Suisse. Toutefois, qui à Paris n’avait pas entendu parler de cette Arlésienne concernant le chirurgien séduisant qui suscitait tant de jalousies?

C’est surtout vrai dans sa vie publique, où le pourfendeur de la fraude fiscale en était l’un des plus beaux représentants? Cahuzac illustre là encore la dérive existentielle d’une génération politique qui se gorge de mots, de postures, de principes, affichés en public mais dont aucun n’est jamais mis en application à titre personnel.

Le procès Cahuzac est bien le procès d’une classe politique dont la profession repose sur des affichages et des mensonges que les Français rejettent en bloc. C’est à cette aune-là que les débats seront lus, observés, décortiqués par les Français, car il n’est pas sûr que le mal puisse encore être traité autrement que par la racine.

 

L’arrestation de Piquemal est-elle une divine surprise?

L’arrestation du général Piquemal, ancien commandant de la Légion Étrangère, lors de la manifestation interdite de Pegida à Calais, et sa comparution immédiate, constituent-elles une faute politique majeure qui laissera de lourdes traces dans l’opinion? La question peut paraître incongrue, mais la réaction des réseaux sociaux à cet incident laisse à craindre des effets en chaîne inattendus.

Piquemal en comparution immédiate

Les images de l’arrestation du général ont abondamment circulé. Ceinturé par plusieurs policiers, le général en retraite n’a pas été ménagé. Certes, il n’est pas en sucre. Mais l’image laissée par la police est extrêmement négative: alors que nombre de militaires se plaignent d’être affectés aux patrouilles que les policiers ne veulent plus faire, la bousculade qui a eu lieu risque fort d’attiser un sentiment de frustration qui n’est bon pour personne.

En malmenant ainsi un symbole de la Légion Etrangère lors d’une manifestation placée sous la surveillance de la Préfète locale, la police donne un visage à ce qu’une partie grandissante de l’opinion déteste: la partialité de l’Etat, qui tape dur sur ceux qui sont désignés comme dissidents, et qui ne manque jamais d’indulgence vis-à-vis des thuriféraires.

La décision de traduire Piquemal en comparution immédiate ne manquera de soulever des rancoeurs dans les rangs de ceux qui déplorent une justice à deux vitesses: sans pitié pour la majorité, toujours clémente avec les minorités.

Piquemal sera-t-il soutenu par l’armée?

Pour l’armée française, saignée à blanc ces dernières années par les coupes budgétaires et utilisée aujourd’hui à des missions ingrates, la situation risque de devenir très vite embarrassante. Le gouvernement ne peut guère se couper de la troupe. Mais comment préserver le lien sur une affaire aussi glissante?

Dans la pratique, l’interdiction faite à Pegida de manifester à Calais ne repose sur aucune légitimité politique. Permise par un état d’urgence dont le principe même est battue brèche, cette interdiction a tout de la décision arbitraire: les troubles à l’ordre public à Calais sont causés par des activistes qui soutiennent les migrants, et par les migrants eux-mêmes qui cherchent par tous les moyens à quitter la jungle.

Pourquoi, dès lors, interdire les seules manifestations organisées par des gens qui n’ont aucun méfait à se reprocher? si ce n’est parce que l’état d’urgence est devenu le prétexte à une discrète intimidation contre les « dissidents ».

Le gouvernement prend un très grand risque à s’engager dans une répression féroce contre des symboles de la nation, au plus grand bénéfice des doctrinaires d’un multilatéralisme européen dont plus aucun Français ne voit, au quotidien, la justification économique et politique. Il prend notamment le risque de fâcher la troupe à qui il doit tant.

Piquemal arrêté, une divine surprise?

On se souvient que Charles Maurras, qui n’aimait pas l’Allemagne, avait qualifié la défaite foudroyante de la France en 1940 de « divine surprise », puisqu’il ne croyait plus voir tomber la IIIè République qu’il abhorrait. L’arrestation de Piquemal peut-elle, par l’émotion qu’elle suscite, par le symbole qu’elle bafoue, par la rupture qu’elle dévoile entre la France d’en haut et le pays réel, constituer l’électrochoc dont le pays a besoin pour remonter vers la surface? Les jours à venir vont nous le dire.

Peut-être la puissance de la répression qui va s’abattre dissuadera-t-elle les opposants de réagir. Peut-être les murmures dans les rangs ont-ils déjà fait comprendre au gouvernement que le jugement de demain devait être clément. On voit mal comment l’Etat pourrait soutenir durablement, dans le climat délétère où nous sommes, l’emprisonnement pendant un an d’un symbole de la Légion Etrangère, dont le seul crime est d’avoir voulu manifester ses opinions.

Peut-être, dans les haussements de menton dont Manuel Valls est coutumier, la folie va-t-elle continuer. Piquemal en prison montrera le vrai visage de l’état d’urgence: une oeuvre liberticide pour étouffer le sursaut collectif dont nous avons besoin. Et peut-être le peuple français découvrira-t-il enfin qu’il est le seul juge et le seul maître de son destin.

Manifs interdites: l’état d’urgence vire à la dictature

L’état d’urgence est une parfaite illustration de la façon dont les démocraties finissent: par glissements quotidiens, à coup de dénis et de protestations officielles de bonne foi et de forfaitures ahurissantes. La réaction des pouvoirs publics, aux abois sur un plan politique, face à des manifestations d’opposants, constitue une étape sur ce chemin de la dictature.

L’état d’urgence à Calais

Alors que les pouvoirs publics, obsédés par les problèmes parisiens et totalement indifférents aux difficultés des Français ordinaires, ont laissé s’installer une situation de non-droit à Calais, l’état d’urgence est désormais mobilisé pour mater les oppositions. Le 23 janvier, la préfecture autorisait une manifestation de migrants, qui a dégénéré. Voici ce qu’en disait la maire de Calais:

Le 23 janvier, lors d’une manifestation qui n’aurait jamais dû être autorisée, un groupe important de migrants a pu envahir le port et une partie d’entre eux ont même accédé à un ferry. Cet événement a montré la fragilité du dispositif de sécurisation du port, et démontré que la lande était hors de contrôle. Comme je ne peux accepter qu’une partie du territoire de ma ville ne soit pas sous contrôle, je demande au ministre de l’intérieur qu’on en sorte les gens qui n’ont rien à y faire et qui incitent les migrants à ce type d’action.

La maire faisait évidemment allusion aux militants no-borders qui ont infiltré les camps de réfugiés et y incitent à l’agitation. L’Etat ne cherche manifestement pas à les contrôler.

Ce week-end, la préfète du département avait en revanche interdit la manifestation de Pegida qui a rassemblé quelques dizaines de manifestants. Le leader du groupe, le général de la Légion Etrangère Piquemal, y a été arrêté et sera jugé en urgence ce lundi.

Il ne s’agit pas ici de défendre Pegida France, mais de pointer du doigt la partialité de l’Etat dans cette affaire, dont il ne sortira rien de bon.

L’état d’urgence à Marseille

Vendredi, une autre manifestation était interdite. Il s’agissait du rassemblement de l’Action Française sur la tombe de Charles Maurras dans le village de Roquevaire. On le voit: on est loin, ici, des logiques de manifestation dans des zones sensibles. Malgré tout, la préfète locale a invoqué l’état d’urgence pour restreindre la liberté de manifester:

« Ce rassemblement a suscité un appel à la contre- manifestation lancé par plusieurs associations et fédérations locales », précise la préfecture de police dans un communiqué.

Elle souligne que la « proximité des deux rassemblements » et une « récente série de heurts et agressions » impliquant des individus se réclamant de l’Action française font courir un « risque avéré de confrontation ».

Cette situation est, selon elle, « de nature à troubler gravement l’ordre public ».

« Par ailleurs, la forte mobilisation des forces de l’ordre sur l’ensemble des missions de l’état d’urgence ne permet pas d’encadrer ces rassemblements, ni même de contenir tout débordement », indique-t-elle.

Là encore, il ne s’agit pas de défendre l’Action Française, mais de constater le glissement par lequel l’état d’urgence est désormais invoquer pour justifier de sévères entailles à la liberté de manifester.

L’état d’urgence glisse vers la dictature

Peu à peu, l’état d’urgence révèle donc sa vraie nature. Alors qu’il était mis en avant comme le moyen le plus sûr de lutter contre la menace terroriste, il se transforme peu à peu en arme ordinaire pour contenir les divergences d’opinion dans un contexte où les tensions politiques se durcissent fortement.

La prorogation de l’état d’urgence envoie un signal supplémentaire de cette dangereuse dérive: la règle de droit devient l’exception, et l’exception au droit la règle.

Reste à voir quel trouble sera créé par le passage du général Piquemal devant la justice.

Mes petites tables: le Graindorge

J’ai décidé de vous faire partager mes bonnes adresses à Paris.

C’est une table intime et confortable derrière l’Arc de Triomphe, à l’abri des regards et des flots touristiques. On s’y sent comme dans un intérieur flamand, chaleureux et accueillant, mais sans ostentation et sans besoin de paraître. Bernard Broux y sort de la bonne cuisine du Nord et des Flandres avec des produits qui ont du goût.

On y goûtera en entrée ses kippers de Boulogne ou l’une des soupes crémeuses dont la douceur et la richesse de saveurs fait long feu dans le palais. Les amateurs de Flandre continueront par le waterzoi de la mer, mais les gibiers valent également le déplacement. La cuisine y est simple, mais goûteuse et sans l’excès de gras qui gâche trop souvent les plats du Nord. Les saveurs font mouche sans écoeurer ni épuiser l’estomac.

En dessert, Graindorge est l’un des rares restaurateurs à proposer un véritable café liégeois qui vaut en soi un détour par la maison.

La carte des vins est honnête, mais les amateurs pourront piocher dans la carte des bières, qui font un joli sort aux trappistes, comme la légendaire Rochefort 10°. L’épouse de Bernard Broux vous sortira au digestif un superbe genièvre de houle tout droit distillé au pays.

La maison propose un menu autour de 30 euros sans les vins.

Graindorge, 15 rue de l’Arc de Triomphe, 75017 PARIS

L’Union Européenne va-t-elle gagner sa guerre contre l’Etat-nation?

Depuis le traité de Maastricht, l’Union Européenne mène une guerre sourde contre l’Etat-nation, c’est-à-dire contre l’Etat constitué par un ensemble national qui excède l’affinité culturelle tribale. Tous les Etats où le pouvoir central s’est imposé contre une multiplicité des cultures régionales sont à la peine et souffrent de tendances centrifuges qui les mettent en danger. Les cas de la Grande-Bretagne, de l’Espagne et de la France sont particulièrement emblématiques.

L’Union Européenne et le piège du Brexit

Beaucoup se gaussent des fanfaronnades de Cameron comme d’une preuve apportée à l’insuffisance de l’Europe. Mais le « Brexit » est-il un piège pour l’Europe ou pour la vieille Angleterre?

L’espèce de mollesse avec laquelle l’Union a répondu aux revendications de Cameron montre bien l’ambiguïté du sujet. D’un côté, la Grande-Bretagne souhaite protéger sa « souveraineté », menacée par l’intégration économique et politique grandissante autour de l’Allemagne. De l’autre, l’Union sait que, du point de vue des « concentrateurs », elle n’a pas tout à perdre dans ce dossier. Un départ de la Grande-Bretagne constituerait un choc. Mais il ouvrirait la porte à un véritable fédéralisme, et il affaiblirait au moins autant la Grande-Bretagne que l’Union. La sécession probable de l’Ecosse en est la preuve.

Et c’est bien l’effet terrible de l’Union: l’exaltation des régionalismes étouffés depuis des siècles par le centralisme des Etats-nations.

L’Union Européenne et la Catalogne

La même tendance centrifuge est à l’oeuvre en Espagne. La revendication régionaliste catalane témoigne bien de l’affaiblissement d’un Etat-nation né d’un processus pluriséculaire de domination sur plusieurs entités régionales qui cherchent aujourd’hui à modifier le mode de relations qui les unit. L’annonce par le gouvernement catalan de réformes structurelles majeures, notamment dans le domaine de la fiscalité, mais aussi de la justice et de la protection sociale, ne laisse rien présager de bon pour l’avenir de l’entité espagnole.

Là encore, le calcul est le même: l’indépendance d’une région conquise depuis plusieurs siècles est d’autant plus possible que le maintien de l’entité devenue indépendante dans l’espace économique européen lui garantit une ouverture pour ses produits et viabilise le projet de rupture avec l’entité centrale.

En ce sens, l’Union déstabilise les Etats-Nations par le haut et par le bas. Par le haut, elle affaiblit les pouvoirs centraux historiques en diluant leur autorité dans un ensemble fédéral contraignant où les grandes décisions sont intégrées dans une sorte de troïka permanente. Par le bas, elle offre une sorte de bouée de sauvetage, voire de canot pneumatique, aux entités qui espèrent quitter le giron du pouvoir central qu’elles contestent.

L’Union Européenne et la France

La France n’échappe à cette montée des régionalismes. La victoire des nationalistes corses par une duperie électorale aux élections régionales de décembre constitue un séisme de la même nature que la victoire indépendantiste en Catalogne. Le débat qui sévit ponctuellement sur la reconnaissance des langues régionales en est une autre facette. Plusieurs « régions » françaises se sentent pousser des ailes à l’idée de quitter le giron de la mère patrie pour adhérer directement à une entité européenne auprès de laquelle elles externaliseront les sujets majeurs de gouvernance, comme la politique économique, pour se contenter d’une illusoire autonomie culturelle.

Il ne faut probablement pas entendre la désastreuse réforme territoriale à laquelle nous assistons, avec la constitution de douze régions, comme une étape consciente et acceptée sur ce chemin: la France a préparé sa propre vente à la découpe, sous l’effet d’une élite aux petits pieds qui n’imagine plus aucun avenir pour le pays, sinon dans une grande dilution européenne.

L’Union Européenne et le triomphe des Etats tribaux

En creux, c’est un autre modèle d’Etat que l’Europe promeut. Plutôt que les Etats-nations rivaux, dotés d’un pouvoir central qui exerce sa tutelle séculaire ou millénaire sur des régions conquises, l’Union se sent plus à l’aise avec des Etats jeunes dont l’homogénéité culturelle est plus apparente. On pourrait qualifier ces Etats d’Etats-langues, dans la mesure où ils se caractérisent par l’intégration de populations parlant la même langue, ou d’Etats tribaux, qui ne regroupent que des populations partageant la même affinité culturelle.

L’Allemagne constitue bien entendu le paradigme de l’Etat tribal ou de l’Etat-langue, puisque, depuis 1945, elle héberge la totalité ou presque des minorités germaniques, Autriche exceptée. L’espace allemand depuis 1991 – ce qui fait de l’Allemagne un Etat très jeune – regroupe bien tous les germanophones habitant au nord-est du Rhin. Il a, qui plus est, le bon goût d’être un espace fédéral parfaitement compatible avec la construction européenne.

On pourrait dire la même chose de l’Italie, autre Etat jeune marqué par une homogénéité linguistique. La récente réforme territoriale (qui date de 2011) a là aussi montré que la géographie administrative héritée de Bonaparte était mise à rude épreuve par la préparation d’une intégration européenne renforcée.

L’Union Européenne ou la fin des Etats-Nations?

2016 constituera, pour l’Etat-nation en Europe, une mise à l’épreuve décisive. D’une part, la probable nouvelle crise migratoire que l’Europe connaîtra cette année devrait à nouveau interroger l’identité culturelle des vieux ensembles du continent. D’autre part, la volonté, poussée de manière absurde par la France, d’accélérer l’intégration économique des Etats-membres finira d’achever l’autorité des Etats-nations au profit de l’ensemble communautaire.

L’Union fera-t-elle face au véritable réveil de ses nations composantes? Parviendra-t-elle à les dépasser pour imposer une autorité nouvelle? Cette autorité sera-t-elle démocratique? Est-elle souhaitable?

Le spectacle consternant de la réforme constitutionnelle

François Hollande s’est lancé dans une réforme constitutionnelle, en réponse aux attentats du 13 novembre et, le moins que l’on puisse dire, est que le spectacle offert par le gouvernement et par la représentation nationale à cette occasion est tout à fait navrant.

Le texte de la réforme constitutionnelle

J’imagine que très peu de Français ont lu le texte du projet de loi. Je le produis donc ici pour illustrer la disproportion qui existe entre l’énergie que la France consacre à cette discussion et sa portée réelle:

Article 1er

Après l’article 36 de la Constitution, il est inséré un article 36-1 ainsi rédigé :

« Art. 36-1. – L’état d’urgence est déclaré en conseil des ministres, sur tout ou partie du territoire de la République, soit en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public, soit en cas d’évènements présentant, par leur nature et leur gravité, le caractère de calamité publique.

« La loi fixe les mesures de police administrative que les autorités civiles peuvent prendre pour prévenir ce péril ou faire face à ces évènements.

« La prorogation de l’état d’urgence au-delà de douze jours ne peut être autorisée que par la loi. Celle-ci en fixe la durée. »

Article 2

L’article 34 de la Constitution est ainsi modifié :

1° Le troisième alinéa est remplacé par les dispositions suivantes :

« – la nationalité, y compris les conditions dans lesquelles une personne née française qui détient une autre nationalité peut être déchue de la nationalité française lorsqu’elle est condamnée pour un crime constituant une atteinte grave à la vie de la Nation ; »

2° Après le troisième alinéa, il est inséré un alinéa ainsi rédigé :

« – l’état et la capacité des personnes, les régimes matrimoniaux, les successions et libéralités ; »

Tout ça pour ça! si ce n’est que le gouvernement, après d’interminables atermoiements indignes de la situation d’urgence où nous sommes, a finalement décidé de pratiquer la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux de naissance.

Une réforme constitutionnelle mal ficelée

C’est évidemment enfoncer une porte ouverte que de pointer les malfaçons du texte présenté par le gouvernement. Manifestement, la réforme soumise aux parlementaires est le produit d’arbitrages politiciens incertains, mal calibrés, changeants, qui posent un véritable problème à notre démocratie. Comment est-il possible qu’un gouvernement bricole autant la révision de notre loi fondamentale? Il est en tout cas extrêmement malsain de voir nos textes essentiels aussi malmenés et affaiblis par des opérations partisanes.

Beaucoup de Français ont été écoeurés par l’incapacité du président de la République à s’élever jusqu’au niveau de l’intérêt général, par son obsession du calcul à la petite semaine, du « coup » dont il a appris la maîtrise dans les arcanes du parti socialiste. La combinazione qui domine la vie de la rue de Solférino a pris le pouvoir en France, et contamine désormais les fondements du régime.

En réalité, la réforme de la constitution a d’abord procédé d’un coup politicien avalé les yeux fermés le 16 novembre dans l’émotion des morts tragiques qui ont endeuillé les Français. C’est la méthode Hollande: la décision ne procède pas par vision panoramique, mais par calcul segmenté. On a le Président qu’on peut…

Une réforme constitutionnelle loin des Français

Ces calculs politiciens semblent absorber toute l’énergie des élus de la République. À gauche, la bataille fait rage pour savoir ce qu’il faut voter. La droite ne fait pas mieux. Ces incertitudes ne sont évidemment pas liées (ou ne le sont que très peu) à des questions d’intérêt général, mais à des calculs algorithmiques complexes sur ce qui, aux prochaines élections, rapportera le plus de voix à chacun.

Tel est le drame de la France. Les terroristes rôdent. Le chômage explose. La croissance est évanescente. Les mouvements sociaux se multiplient. Et la représentation nationale se prend le chou sur des problèmes auxquels les Français n’entendent goutte. Des lois essentielles sont à peine discutées, et cette réforme constitutionnelle qui est un pur coup politique déchaîne les passions sous les lambris du pouvoir.

Si certains avaient oublié que la majorité parlementaire a recueilli moins de 30% des suffrages inscrits, le débat en cours ne peut que le leur rappeler: les parlementaires sont décidément si loin des citoyens!

La réforme constitutionnelle n’est pas circonflexe

L’ironie de l’histoire veut que cette réforme constitutionnelle survienne en même temps qu’une polémique assez inattendue sur une réforme de l’orthographe décidée en 1990, et jamais entrée en vigueur. Ce flot de mauvaises nouvelles nourrit plus que jamais le sentiment d’un pays en pleine dérive, proche du naufrage, où les élites laissent le pays à l’abandon et consacrent leur énergie à leur propre préservation, sans considération pour l’intérêt général.

L’Islam, soeur ennemie de la laïcité?

Ce texte est la reprise de mon intervention du 9 décembre à l’Institut Goethe, à Paris

La relation de l’Islam à la laïcité est au moins aussi complexe que la relation des défenseurs de la laïcité à l’Islam. Il suffit de voir l’embarras de certains « laïcards » vis-à-vis de l’intégrisme musulman ou du terrorisme salafiste pour comprendre la difficulté de l’exercice. Autant la laïcité ne s’est embarrassée d’aucun détail pour mettre entre parenthèses l’église d’Occident, autant elle semble aussi tétanisée qu’une poule face à un couteau lorsqu’il s’agit d’Islam.

L’Islam et la laïcité posent le problème contemporain de la relation ambiguë qui se noue entre nos Etats-nations perdus dans des ensembles multilatéraux où l’Etat central est affaibli et l’émergence d’une conception politico-religieuse, l’Islam d’Occident, dont les valeurs sont au fond assez semblables.

L’Islam, l’Etat laïque et la modernité

Le mérite revient à Albert Hourani, dans son Arabic Thought in the Liberal Age, d’avoir montré comment la modernité dans le monde arabe s’est construite autour de l’Islam. Alors que l’Europe a largement tourné la page des anciens régimes en s’émancipant de la domination catholique au tournant du vingtième siècle, alors que l’Etat en Occident procède d’une sécularisation de la société, et très largement d’une désacralisation du destin collectif, le monde arabe a agi de façon exactement inverse, pour des raisons structurelles compréhensibles.

L’expansion arabe a toujours été indissociable de l’Islam. C’est par l’Islam que les peuples arabes ont conquis le monde médiéval et établi leur puissance. Même dans ses affirmations les moins religieuses, le nationalisme arabe a donc toujours reposé sur la certitude profonde que la grandeur arabe ne pouvait être acquise sans une référence religieuse, et même sans l’application plus ou moins assumée de la charia.

Il faut aller dans la Turquie de Mustafa Kemal pour assister à l’édification d’un Etat laïque qui proscrit le port du voile et construit une « muraille de Chine » entre la fonction publique et la fonction religieuse. Dans le monde arabe, domine au contraire l’idée que la décadence de la nation arabe depuis Saladin s’explique par un abandon de l’Islam, et que l’inversion historique ne peut se produire que par un retour à l’Islam. En ce sens, la modernité du monde arabe s’est largement pensée à travers l’Islam et non contre l’Islam, quand la modernité occidentale se pensait contre la religion et non par elle.

L’Islam et le caliphat

Dans cet ensemble qui prend sa forme moderne autour des années 1860-1880, le nationalisme arabe accorde une place particulière à l’éloge du caliphat, régime politique à caractère religieux où l’autorité est détenue au nom du prophète. Alors que le sultanat est revêtu d’une dimension politique désacralisée (mais pas laïque…), le caliphat procède d’un projet où la religion est au centre de la vie politique et de l’organisation de la cité.

L’appel au caliphat par l’Etat Islamique ne constitue donc pas, de ce point de vue, une anomalie historique ressuscitée par quelques illuminés. Il ne relève pas d’un obscurantisme imbécile. Il appartient à une longue tradition politique dans le monde arabe fondée sur l’idée que la restauration des principes islamiques est la seule façon de faire accéder les peuples arabes à la modernité. Ce petit rappel est indispensable pour bien saisir la place de Daesh dans la « géographie politique » du nationalisme arabe. Certains cherchent régulièrement à nous rassurer en soutenant que l’Etat Islamique n’appartient pas à l’Islam. Il en constitue pourtant une émanation très classique et naturelle.

L’Islam et le nationalisme laïque

Avec beaucoup de précision, Hourani montre comment, à partir des années 1900, des Chrétiens syriens ou irakiens donnent une impulsion forte à des doctrines laïques à l’origine du mouvement Baas, qui, dans les années 50, aura l’ambition de constituer une unité arabe sans référence explicite à l’Islam. En réalité, les racines historiques de ce mouvement sont très marginales dans l’espace nationaliste arabe qui prend forme au début du vingtième siècle. Les circonstances historiques, et notamment l’émergence du bloc soviétique, contemporain de la création de l’Etat d’Israël, vont favoriser le développement quasi-anormal de cette idéologie laïque.

L’arrivée de Nasser au pouvoir ouvre un cycle historique baasiste où l’Egypte, la Syrie et l’Irak, basculent dans une unité politique éphémère dont la principale caractéristique tient à la marginalisation de l’Islam en tant que doctrine politique. D’autres pays seront plus ou moins marqués par cette expérience sans être baasiste. C’est notamment le cas de la Tunisie, mais aussi de la Libye. La mort de Nasser en 1970 changera durablement la forme de ce mouvement panarabe, qui « s’enkyste » en Irak avec Saddam Hussein et en Syrie avec Hafez el-Assad.

L’ironie de l’histoire veut que, dans les années 70, le monde arabe soit alors dominé par des régimes laïques qui se présentent volontiers comme des non-alignés et globalement hostiles à l’Etat d’Israël. Ce dernier, qui multiplie les références religieuses dans son fonctionnement quotidien, bénéficie au contraire du soutien général de l’Occident, malgré les postures laïques qui y dominent. C’est le début d’une longue action à contre-temps, où les Occidentaux sécularisés vont favoriser les régimes religieux au Moyen-Orient, au détriment des régimes baasistes ou post-baasistes.

L’Islam et les rogue states

À la fin des années 80, la diplomatie américaine commence à forger la doctrine des rogue states, des Etats voyous, qui sont assez rapidement considérés comme les ennemis à abattre. Dans cette catégorie, les USA vont inscrire une série de régimes dont la plupart ont été abattus avec une détermination constante: l’Irak de Saddam Hussein, la Libye de Khadafi, ne sont plus que de lointains souvenirs. Si les Etats-Unis n’ont pu venir à bout ni de l’Iran ni de la Corée du Nord, ils ont en revanche porté le combat en Syrie.

De façon énigmatique, ce sont les régimes les plus laïques qui ont subi les foudres de la politique américaine, Iran mis à part. Cette particularité mérite quand même d’être soulignée. Une idée tenace laisse croire que, en particulier depuis le 11 septembre 2001, l’Amérique déteste l’Islam et combat cette religion avec une obstination confinant à l’islamophobie. L’examen de la réalité montre plutôt que le phénomène inverse se produit sans discontinuer: hormis l’invasion de l’Afghanistan, la politique américaine a surtout visé à déstabiliser des régimes laïques qui combattaient les mouvements islamistes. C’est le cas en Irak, en Libye ou en Syrie, mais aussi en Egypte où un « printemps » encore bien confus a permis l’éphémère victoire des Frères à des élections démocratiques.

L’Islam et le suivisme français

Alors que la France héberge la plus importante communauté musulmane d’Europe, les références nombreuses à la laïcité n’ont pas empêché notre politique étrangère de se détourner de ses alliés traditionnels (notamment le régime d’Assad en Syrie) pour suivre une diplomatie américaine de plus en plus hasardeuse et destructrice. Il faut, dans ce paysage désolant, tirer un coup de chapeau rétrospectif à Jacques Chirac et Dominique de Villepin pour avoir refusé l’alliance occidentale suicidaire en Irak. L’obsession de la destruction de Saddam Hussein laissera un amer souvenir dans l’Histoire.

Toujours est-il que la France est la plus exposée au risque de radicalisation islamiste en Europe, et qu’elle a partout fait le choix de soutenir des mouvements islamistes contre les régimes laïques avec lesquelles elle était alliée. Cette absurdité dont Nicolas Sarkozy a constitué une sorte de parangon ou de Bouvard et Pécuchet s’est traduite par une intervention en Libye qui a semé le chaos, puis par des manoeuvres de déstabilisation en Syrie qui ont nourri des mouvements salafistes comme Daesh.

Ce suicide organisé a débouché sur les attentats du 13 novembre dont nous payons aujourd’hui encore le prix fort.

L’Islam et l’Arabie Saoudite

Au coeur de cette politique, on trouve bien évidemment l’argent du pétrole qui se répand sur les pays occidentaux selon des procédés loin de la transparence digne de notre ambition démocratique. Dans cet ensemble, l’Arabie Saoudite tient une place majeure, dans la mesure où elle est la puissante dominante la plus active dans la forgerie du mythe salafiste sunnite. Là encore, il est fascinant de voir comment les Occidentaux prétendument laïques se sont rangés sans discernement derrière un projet politique aux antipodes de leurs valeurs.

Et c’est bien aujourd’hui le handicap auquel nous devons faire face: notre prétendue lutte pour la démocratie en Libye ou en Irak cache un projet bien plus inquiétant que tous les soutiens du monde à Saddam Hussein ou à Kadhafi. Ce projet s’appelle le caliphat islamique qui a poussé comme un champignon au pied de l’arbre militaire américain. Il est en quelque sorte la créature monstrueuse du Frankenstein saoudien.

L’Islam et le suicide de l’Occident

Les attentats du 13 novembre constituent probablement la fin d’un cycle de près de quarante ans. Les meurtres de masse portés sur notre sol par des combattants français ou francophones sous le drapeau du caliphat montrent l’absurde finalité de notre politique étrangère pro-sunnite. En réalité, nous nourrissons le serpent qui cherche à nous tuer de la façon la plus aveugle qui soit. Si nous fonctionnions comme de vraies démocraties, les responsables politiques de cette aberration auraient démissionné et cédé la place à une nouvelle équipe déterminée à renverser la règle du jeu.

Manifestement, cette conclusion n’est pas encore tirée et notre politique étrangère semble conduite par un Etat profond qui refuse d’admettre l’évidence et maintient des options qui sèment le chaos dans nos rues, au mépris de nos valeurs traditionnelles.

En attendant le retour de la France au bon sens historique, nous pouvons simplement constater la relative solidarité qui unit les communautés musulmanes d’Europe avec l’Etat Islamique. L’analyse du mode opératoire du 13 novembre montre par exemple les nombreux soutiens dont les terroristes ont bénéficié dans ces communautés. Qu’il s’agisse de Charlie Hebdo ou du Bataclan, les victimes ne sont pas tombées sous les balles de loups solitaires, mais sous celles de tueurs épaulés par un important réseau de soutiens locaux.

L’Islam et l’ambiguïté des laïcards

Face à ces évidences, de nombreux laïcards continuent le combat pour soutenir les vieilles lunes qui dégradent le climat intérieur de nos pays. Outre que certains adoreraient voir interdite la mention du caractère islamiste de ces attentats, c’est à une subversion plus sourde que nous sommes soumis, qui passe notamment par le discours selon lequel les auteurs français d’attentats contre des Français seraient en réalité des victimes innocentes de notre société en proie aux ravages d’un libéralisme triomphant.

Ce sophisme n’est pas aussi incohérent qu’il n’y paraît, mais il faut reconstituer les parties manquantes du puzzle pour le comprendre. La conception de l’Etat en vigueur dans le caliphat repose en effet sur deux notions fortes. Premièrement, le caliphat est un Etat politiquement faible, décentralisé, affinitaire, régionaliste en quelque sorte. Deuxièmement, et conformément à une tradition nationaliste arabe forte, il est très préoccupé par les politiques sociales. Cette importance explique d’ailleurs le succès de mouvements chiites comme le Hezbollah, là où le Fatah palestinien avait abandonné le champ de la solidarité.

Pour des laïcards occidentaux, adorateurs des langues régionales et de la « solidarité » à tout-va, la physionomie du caliphat est moins dérangeante que l’Etat prétendument libéral. C’est pourquoi tant de contempteurs de « l’atomisation des relations sociales » en Europe, du fait du « libéralisme », ont tant de mal à critiquer l’Islam radical: celui-ci incarne à de nombreux égards la réussite d’un projet dont certains aspects leur conviennent parfaitement.

Face à l’Islam, un nouvel édit de Nantes

Face à ces inquiétantes évolutions où une part importante de la gauche « régionale » pourrait rapidement se laisser tenter la tentation de la « soumission » décrite par Houellebecq (que nous pourrions traduire par plutôt musulman que mort), il reste à nous forger une doctrine de la laïcité adaptée à notre temps, c’est-à-dire capable d’endiguer l’actuelle croissance exponentielle du voile dans nos banlieues. Là encore, si nos élites sortaient de leurs beaux quartiers, elles constateraient l’ampleur du phénomène que rien n’a probablement égalé depuis la christianisation des faubourgs de Rome avant Constantin.

Il est désormais urgent de promulguer un nouvel édit de Nantes, loin des inquiétants projets de Badinter qui font le lit d’une affirmation religieuse impossible à gérer. Mais pour ce projet, qui a encore de la volonté en France?

 

 

Faut-il ubériser la filière porcine?

Tiens! revoilà la crise de la filière porcine et ses jacqueries que le gouvernement ne parvient pas à éteindre. Les mauvais esprits n’en sont pas surpris. Depuis plusieurs mois, la colère gronde faute de prix suffisants pour faire vivre les éleveurs.

La filière porcine et le dumping

Sur le fond, la crise du porc français est sans surprise. Les exploitations sont majoritairement trop petites par rapport à leurs concurrentes du nord de l’Europe. Les revenus tirés des ventes sont donc trop faibles pour que les éleveurs puissent en vivre. Qui plus est, la faible taille des exploitations ne permet pas de diminuer les coûts de production: pas assez de revenus, trop de charges, la vie de l’éleveur est un enfer.

À ces mauvaises conditions de production s’ajoute les petites astuces des concurrents allemands qui se la jouent Volkswagen. Un collectif de paysans français dépose même une plainte contre eux. Selon les plaignants, les producteurs allemands pratiquent une optimisation fiscale déloyale et une « fraude carrousel » à la TVA qui leur permet de casser les prix. Ces techniques contraires au droit communautaire sont dopées par le recours à des travailleurs détachés payés sous le salaire minimum.

Pour ceux qui imaginent que l’Union Européenne constitue un véritable marché commun fondé sur la concurrence libre et parfaite et une coopération loyale entre ses membres, la crise de la filière porcine constitue donc un superbe désaveu.

La filière porcine et l’intermédiation traditionnelle

L’un des maux majeurs de la filière viande en France tient au rôle des intermédiaires, et tout particulièrement des abatteurs comme Bigard, dont la faculté d’orienter les prix est très importante. Dans la pratique, la concentration des intermédiaires permet à ceux-ci d’être les vrais price-makers du marché. Ce sont eux qui imposent des prix d’achat à la baisse auprès des producteurs et qui sont capables d’affronter les distributeurs, et spécialement les grandes surfaces, pour préserver leurs marges.

À titre d’exemple, le seul Bigard pèse 40% de la viande bovine en France et forme le troisième acteur de l’industrie de la viande en Europe. Lorsque Bigard refuse d’entrer dans le système de cotation du porc en Bretagne, il dispose de la capacité à faire baisser les prix à lui seul. L’émiettement du producteur face à la concentration des abatteurs qui sont les intermédiaires obligés entre l’éleveur et le commerçant introduit un déséquilibre dans la chaîne des prix.

En situation de surproduction, comme c’est le cas aujourd’hui depuis l’embargo russe, l’abatteur dispose évidemment de la faculté de jouer sur la concurrence pour faire « plonger » les producteurs locaux. D’une certaine façon, la crise de la filière viande est largement liée au pouvoir des intermédiaires et à la dépendance des producteurs vis-à-vis d’eux.

L’ubérisation de la filière porcine

Le bon sens consisterait donc ici à réintermédier le marché à partir d’une plate-forme numérique donnant aux producteurs la possibilité d’écouler directement auprès des commerçants et des réseaux de distribution les porcs envoyés à l’abattage. Cette plate-forme devrait permettre de réaliser les transactions en ligne sans interférence des intermédiaires.

Il est assez dommage que les agriculteurs français, « plombés » par des syndicats officiels complètement dépassés par le programme, n’investissent pas dans des innovations disruptives de ce jour, car celles-ci leur offriraient des garanties sur leurs marges et leur redonneraient la main sur la fixation des prix.

L’une des grandes astuces propres aux plate-formes numériques porte en effet sur la fixation du prix: elle n’est plus déterminée dans le secret par le « commissaire-priseur », mais fait l’objet d’un arbitrage transparent qui permet au producteur d’anticiper le montant de la vente. De ce point de vue, la plate-forme agit comme un marché à terme qui garantit une recette au producteur.

Dommage que les syndicats agricoles français ne précèdent pas cette innovation qui tôt ou tard s’imposera d’elle-même.

Le revenu universel: petit essai de géographie politique

Les récents débats sur l’ubérisation, la numérisation et la protection sociale ont fait émerger clairement la question du revenu universel qui demeure, pour beaucoup de Français, une sorte de mystère coincé entre l’utopie et l’encouragement à la paresse. Cette énigme est accrue par l’hétérogénéité des conceptions en vigueur sur ce revenu: idée portée à la fois par certaines fractions de gauche et par certaines fractions de droite, le revenu universel déroute parce qu’il est à la fois marginal, dissident, et source d’affrontements parfois très violents entre ses partisans.

Pour en décoder le sens, une petite géographie politique du revenu universel s’impose.

Le revenu universel et les libertaires

Une première fraction des défenseurs du revenu universel appartient au monde libertaire et donc à l’extrême gauche. Ceux-là préconisent de déconnecter complètement le travail et le revenu, en considérant que l’homme doit assurer la mise en oeuvre du projet communiste final du « à chacun selon ses besoins », contre le trop capitaliste « à chacun selon son travail ». Dans ce cas de figure, le revenu universel repose sur une approche utopiste de la société où le travail ne serait plus une source d’aliénation, et où l’argent comme valeur d’échange tendrait à disparaître.

Le revenu universel et les libéraux de gauche

Une autre fraction « de gauche » développe une approche plus théorique du revenu universel, plus systémique et moins utopiste. Elle part de l’idée qu’une part importante de la richesse nationale est produite par des « externalités » qui doivent profiter à tous de façon égalitaire. C’est par exemple le cas lorsqu’une marque de luxe utilise la Tour Eiffel sur ses affiches publicitaires pour faciliter ses ventes dans le monde. Le rayonnement de ce bâtiment comme symbole du luxe français n’est pas lié aux investissements de la marque bénéficiaire, mais au patrimoine culturel collectif que chaque Français contribue à créer et à entretenir. Il paraît donc normal qu’une partie de la valeur créée par cette marque de luxe soit redistribuée à tous les Français.

Les économistes du revenu universel évalue la part de la richesse nationale due à ces externalités positives à environ 15% du PIB, soit 300 milliards à redistribuer à tous les Français, ce qui équivaut à un revenu d’environ 400 euros mensuels de la naissance à la mort.

Le revenu universel et les libéraux centristes

Un peu plus « libéraux » au sens strict, certains de ses défenseurs abordent la question à travers l’ubérisation et le statut du travailleur. Ceux-là constatent les imperfections de notre système de redistribution des richesses, encore très liés au contrat de travail à durée indéterminée. De fait, la voie royale pour entrer dans l’économie française reste encore aujourd’hui la détention d’un CDI, qui ouvre toutes les portes: accès à l’emprunt, aux droits sociaux les plus élevés, à une véritable sécurité statutaire. 

Constatant que la révolution numérique fragilise de plus en plus cet ordre social, avec l’émergence de nouvelles formes de travail et une vraie désaffection des jeunes générations vis-à-vis du CDI et de l’emploi à vie dans la même entreprise, les libéraux centristes proposent une évolution vers une sorte de statut du travailleur qui ouvrirait droit au versement d’une allocation mensuelle pour tous, avec des montants évolutifs selon l’âge.

Ce principe, qui ressemble furieusement au compte personnel d’activité promu par la CFDT (si ce n’est que, en l’état, ce compte n’ouvre pas droit à des allocations et est indexé sur les périodes de cotisation), est strictement encadré et s’ajoute aux prestations de sécurité sociale. Il repose sur une transformation des minima sociaux en revenu universel. Précisons que son coût reste encore assez mystérieux et ne règle en tout cas pas la question de la compétitivité du travail.

Le revenu universel et les libertariens

La frange la plus radicale des libéraux va plus loin en proposant le remplacement des prestations de sécurité sociale par le revenu universel. Dans ce cas de figure, l’idée majeure est relativement simple: dès lors qu’il existe une redistribution et une protection collective, celle-ci doit être universelle mais libre. Au lieu de lever des cotisations sociales sur les seuls salariés pour financer les prestations de protection sociale de l’ensemble des Français, il vaut mieux lever l’impôt et redistribuer une somme identique à chacun tout au long de la vie pour financer les choix individuels de protection sociale. 

Dans cette perspective, le revenu universel est indissociable d’une réforme en profondeur de la sécurité sociale telle que nous la connaissons. Il propose de préserver l’obligation de s’assurer, tout en ouvrant à chacun la liberté de choisir son assureur, comme cela existe déjà pour l’automobile. 

Cette conception-là du revenu universel est à la fois la plus simple et la plus compliquée à mettre en oeuvre. 

La plus simple parce que techniquement, elle consiste simplement à fiscaliser les cotisations et à autoriser les Français à ne plus s’affilier obligatoirement au régime général. Elle donnera un superbe coup de fouet à la compétitivité de nos entreprises et supprimerait de nombreuses couches technocratiques. 

La plus compliquée parce qu’elle est la plus structurante et la plus bouleversante pour les habitudes acquises.