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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Le revenu universel: petit essai de géographie politique

Les récents débats sur l’ubérisation, la numérisation et la protection sociale ont fait émerger clairement la question du revenu universel qui demeure, pour beaucoup de Français, une sorte de mystère coincé entre l’utopie et l’encouragement à la paresse. Cette énigme est accrue par l’hétérogénéité des conceptions en vigueur sur ce revenu: idée portée à la fois par certaines fractions de gauche et par certaines fractions de droite, le revenu universel déroute parce qu’il est à la fois marginal, dissident, et source d’affrontements parfois très violents entre ses partisans.

Pour en décoder le sens, une petite géographie politique du revenu universel s’impose.

Le revenu universel et les libertaires

Une première fraction des défenseurs du revenu universel appartient au monde libertaire et donc à l’extrême gauche. Ceux-là préconisent de déconnecter complètement le travail et le revenu, en considérant que l’homme doit assurer la mise en oeuvre du projet communiste final du « à chacun selon ses besoins », contre le trop capitaliste « à chacun selon son travail ». Dans ce cas de figure, le revenu universel repose sur une approche utopiste de la société où le travail ne serait plus une source d’aliénation, et où l’argent comme valeur d’échange tendrait à disparaître.

Le revenu universel et les libéraux de gauche

Une autre fraction « de gauche » développe une approche plus théorique du revenu universel, plus systémique et moins utopiste. Elle part de l’idée qu’une part importante de la richesse nationale est produite par des « externalités » qui doivent profiter à tous de façon égalitaire. C’est par exemple le cas lorsqu’une marque de luxe utilise la Tour Eiffel sur ses affiches publicitaires pour faciliter ses ventes dans le monde. Le rayonnement de ce bâtiment comme symbole du luxe français n’est pas lié aux investissements de la marque bénéficiaire, mais au patrimoine culturel collectif que chaque Français contribue à créer et à entretenir. Il paraît donc normal qu’une partie de la valeur créée par cette marque de luxe soit redistribuée à tous les Français.

Les économistes du revenu universel évalue la part de la richesse nationale due à ces externalités positives à environ 15% du PIB, soit 300 milliards à redistribuer à tous les Français, ce qui équivaut à un revenu d’environ 400 euros mensuels de la naissance à la mort.

Le revenu universel et les libéraux centristes

Un peu plus « libéraux » au sens strict, certains de ses défenseurs abordent la question à travers l’ubérisation et le statut du travailleur. Ceux-là constatent les imperfections de notre système de redistribution des richesses, encore très liés au contrat de travail à durée indéterminée. De fait, la voie royale pour entrer dans l’économie française reste encore aujourd’hui la détention d’un CDI, qui ouvre toutes les portes: accès à l’emprunt, aux droits sociaux les plus élevés, à une véritable sécurité statutaire. 

Constatant que la révolution numérique fragilise de plus en plus cet ordre social, avec l’émergence de nouvelles formes de travail et une vraie désaffection des jeunes générations vis-à-vis du CDI et de l’emploi à vie dans la même entreprise, les libéraux centristes proposent une évolution vers une sorte de statut du travailleur qui ouvrirait droit au versement d’une allocation mensuelle pour tous, avec des montants évolutifs selon l’âge.

Ce principe, qui ressemble furieusement au compte personnel d’activité promu par la CFDT (si ce n’est que, en l’état, ce compte n’ouvre pas droit à des allocations et est indexé sur les périodes de cotisation), est strictement encadré et s’ajoute aux prestations de sécurité sociale. Il repose sur une transformation des minima sociaux en revenu universel. Précisons que son coût reste encore assez mystérieux et ne règle en tout cas pas la question de la compétitivité du travail.

Le revenu universel et les libertariens

La frange la plus radicale des libéraux va plus loin en proposant le remplacement des prestations de sécurité sociale par le revenu universel. Dans ce cas de figure, l’idée majeure est relativement simple: dès lors qu’il existe une redistribution et une protection collective, celle-ci doit être universelle mais libre. Au lieu de lever des cotisations sociales sur les seuls salariés pour financer les prestations de protection sociale de l’ensemble des Français, il vaut mieux lever l’impôt et redistribuer une somme identique à chacun tout au long de la vie pour financer les choix individuels de protection sociale. 

Dans cette perspective, le revenu universel est indissociable d’une réforme en profondeur de la sécurité sociale telle que nous la connaissons. Il propose de préserver l’obligation de s’assurer, tout en ouvrant à chacun la liberté de choisir son assureur, comme cela existe déjà pour l’automobile. 

Cette conception-là du revenu universel est à la fois la plus simple et la plus compliquée à mettre en oeuvre. 

La plus simple parce que techniquement, elle consiste simplement à fiscaliser les cotisations et à autoriser les Français à ne plus s’affilier obligatoirement au régime général. Elle donnera un superbe coup de fouet à la compétitivité de nos entreprises et supprimerait de nombreuses couches technocratiques. 

La plus compliquée parce qu’elle est la plus structurante et la plus bouleversante pour les habitudes acquises.

Uber et la protection sociale effervescente

Uber doit-il bouleverser la protection sociale? De partout fleurissent des articles, des propositions et des études qui tentent d’apporter une réponse à la question manifestement centrale de la France contemporaine face à la numérisation de l’économie: comment résoudre le dilemme de la protection sociale pour les travailleurs de l’économie collaborative?

Uber et la question du travail

Je ne rappellerai pas ici l’article déjà consacré à la question d’Uber et du travail. Le sujet posé par la plateforme américaine de transport de voyageurs est simple: comment « socialiser » le travail apporté par des indépendants payés à l’acte sans autre forme de relation contractuelle? Dans la pratique, Uber est revenu au contrat de louage en vogue au début de la révolution industrielle et que le contrat de salaire, c’est-à-dire de prêt de main-d’oeuvre avait balayé.

Par une étrange ironie de l’histoire, le salariat, c’est-à-dire le lien de subordination de l’offreur de travail à l’acheteur de travail, fait l’objet d’une défense farouche de la part des salariés eux-mêmes. Dénoncé par Marx comme la forme suprême de l’aliénation, le salariat est devenu l’horizon indépassable de la société capitaliste et face à un système qui offre une indépendance aux travailleurs, le « système » se cabre. On notera avec amusement que les principaux pourfendeurs du système Uber appartiennent aux forces politiques héritières du marxisme ou du socialisme…

Uber et la question de la sécurité sociale

C’est que, entretemps, le salariat s’est enrichi d’une formule perverse inventée par la technostructure dans les années 40: la sécurité sociale. Cette forme dégradée et toxique de protection sociale produit une véritable accoutumance chez tous ceux à qui on l’injecte. Elle justifie toutes les violences faites à la désaliénation et à la liberté du commerce ou de l’entreprise, puisqu’elle repose sur un soi-disant principe de solidarité, qui consiste en réalité à obliger tous ceux qui travaillent à y participer, sans quoi elle s’écroule.

Notre sécurité sociale vit sur un choix absurde: faire payer la santé de tous les Français en priorité par les salariés. Moins il y a de salariés, et moins la sécurité sociale est financée. L’arrivée de Uber constitue donc un défi pour elle.

Uber et la question de l’assurance-maladie

Pour aller tout au bout du sujet, il faut bien redire ici que la France fait un choix aussi paresseux que téméraire: celui de ne pas fiscaliser l’assurance-maladie, ou de ne la fiscaliser que très marginalement par un recours limité à la CSG. Ce choix place la France en situation d’anomalie par rapport à l’OCDE où il semble plutôt normal que la santé soit financée par l’ensemble de la collectivité et pas seulement par le travail.

On comprend pourquoi la France fait ce choix: il fait reposer sur les entreprises un poids qui devrait théoriquement être réparti entre les citoyens, c’est-à-dire les électeurs. Ce populisme imbécile a un premier effet simple: il étouffe la compétitivité des entreprises françaises et constitue un facteur majeur d’explication pour le chômage de masse qui nous frappe.

Mais il a aussi un second effet: il oblige le système à toujours augmenter le nombre de salariés pour financer l’augmentation galopante des dépenses de santé. L’arrivée d’Uber pose donc ici un problème critique, puisqu’elle constitue le paradigme du péril létal pour le financement de la santé.

Uber et la subordination des indépendants

Dans l’abondante littérature qui commence à fleurir sur le sujet, une solution revient donc avec insistance: elle propose de reconnaître un statut de salarié aux indépendants. Cette idée ne devrait d’ailleurs pas tarder à prendre forme dans le cadre de la prochaine loi El-Khomri, qui facilitera la requalification judiciaire des relations entre indépendants et donneurs d’ordres. De cette façon, les chauffeurs d’Uber, et d’autres, pourront obtenir devant le juge la reconnaissance de leur droit à une protection sociale en bonne et due forme. Et hop! tout travail en France sera assimilé à du salariat, pourvu que le travailleur le demande.

Même Croissance Plus, qui combat ce risque de requalification, propose d’en intégrer de droit les effets, par le paiement d’une prime au travailleur indépendant destinée à financer sa protection sociale.

On notera ici, une fois de plus, l’absurdité française: alors que le financement de la santé par le travail est une absurdité, et que le problème Uber serait réglé par une fiscalisation des recettes de l’assurance-maladie, même les mouvements patronaux renoncent à combattre et proposent de plomber l’économie collaborative par des coûts qui n’ont pas de sens.

Uber et la solution d’avenir

Le bon sens, s’il existait encore en France, recommanderait pourtant d’adopter deux solutions simples.

Premièrement, la fiscalisation des recettes de l’assurance maladie permettra de récupérer sur les chauffeurs d’Uber, par l’impôt, ce que l’assurance-maladie ne perçoit pas par la cotisation. Ce qui est en cause aujourd’hui, ce n’est pas le travail collaboratif, mais notre stratégie de financement de la santé. Etouffer l’un pour contourner l’autre n’a pas de sens.

Deuxièmement, plus que jamais, il faut expérimenter un système de protection sociale reposant sur deux jambes: l’obligation d’assurance, et la liberté de choix de l’assureur. Cette solution en vigueur dans de nombreux pays industrialisés, y compris l’Allemagne, est la seule qui évite l’épuisement de la classe moyenne par le financement de la solidarité.

 

Sécu: mon interview au Figaro

Cette interview par Alexandre Devecchio, sur mon livre consacré à la Sécu, est parue sur le site du Figaro

Une note du Conseil d’analyse économique (CAE), rendue publique mercredi 20 janvier, propose plusieurs pistes pour le transformer en profondeur le «Sécu». L’objectif est d’éviter «son éparpillement». Que cela vous inspire-t-il?

Cela m’inspire que le diagnostic posé par les auteurs du Conseil d’analyse économique n’est pas le bon. On peut constater que la Sécurité sociale est déficitaire, peu efficace ou injuste, et proposer des remèdes pour l’améliorer. Mais attribuer ses défauts à de l’éparpillement est une imposture. Pour une raison simple: l’ensemble de la Sécurité sociale française est aujourd’hui sous la coupe de la Direction de la sécurité sociale. Autrement dit, sous son apparent éparpillement, la sécurité sociale est en réalité très centralisée et très étroitement pilotée par une autorité unique. Ensuite, l’éparpillement est un autre mot pour dire «concurrence». On voit bien que les fonctionnaires qui rédigent les notes du CAE cherchent à expliquer les faiblesses de la Sécurité sociale par un excès de concurrence, rebaptisé «éparpillement». Or, le problème actuel tient surtout à l’absence de concurrence dans notre système de sécurité sociale.

Dans votre dernier livre vous proposez une solution plus radicale: laisser mourir la «Sécu» …

En fait, je propose son remplacement par un revenu universel. Au lieu de demander aux Français de payer des cotisations, donnons-leur de l’argent pour s’assurer eux-mêmes. J’ai bien conscience que cette formule aura encore besoin de quelques années pour cheminer. En attendant, le plus simple me paraît de ne pas «sauver la Sécu» et de la laisser mourir de sa belle mort. Si rien n’est fait aujourd’hui, cette mort ne devrait pas prendre plus de quelques années.

Les Français semblent pourtant attachés à la «Sécu» qu’ils voient comme l’un des grands acquis du CNR. Est-ce vraiment le cas?

Là encore, je ne suis pas sûr que les Français soient tant attachés que cela à la «Sécu». Il faudrait faire ici l’histoire des résistances françaises à la Sécurité sociale depuis sa création pour comprendre que la «Sécu» fait beaucoup moins consensus que ses adeptes ne le disent. Cette résistance tient à l’histoire même de la Sécurité sociale. Officiellement, elle fut inventée en 1945, à la Libération. En réalité, l’invention de la «Sécu» de 1945 date plutôt de l’été 1940. En juillet et août de cette année-là, Parodi et Laroque, qui sont les rédacteurs des ordonnances de 1945, font partie des cabinets ministériels de Vichy et concoctent le premier plan qui commencera à prendre forme sous Pétain. On oublie trop souvent que Pétain, pour résoudre le problème du chômage galopant en 1940, crée la retraite par répartition. Pour résoudre les problèmes liés aux déplacements de population, il crée des caisses départementales qui se substituent aux caisses professionnelles d’avant-guerre. Tous ces choix seront intégralement repris et développés en 1945.

Dans votre livre vous interrogez la philosophie politique qui sous-tend le système de protection social. Elle pourrait être résumée par le titre du livre: «Ne t’aide pas et l’État t’aidera» …

C’est un sujet vaste qui pourrait faire l’objet d’un livre à part. La logique de l’État-Providence tel que nous le connaissons en France repose très largement sur l’étatisation des fonctions de charité et d’assistance anciennement assurées par l’Église. En réalité, nous assistons depuis 1945 à une déification de l’État. En quelque sorte, l’État imagine incarner la Jérusalem terrestre. Ce n’est pas un problème en soi. Il faut juste arriver à décoder la fonction collective que les fonctionnaires s’attribuent dans cet ensemble. Forment-ils un nouveau clergé? En outre, il faut aussi mesurer que cette confiscation de l’horizon providentiel par l’État s’est accompagnée d’une déresponsabilisation des individus: dès la naissance, chacun reçoit un numéro de Sécurité sociale qui le dispense d’assurer son propre avenir. Au vu de ces évolutions, il serait intéressant de réexaminer les conceptions rawlsiennes sur l’égalité en démocratie, et sur ses conséquences néfastes.

«Les Français, peuple d’assistés» … N’est-ce pas une vieille rengaine du discours libéral?

Je ne pense pas que le peuple français soit fait d’assistés. En revanche, l’idéologie de l’assistance se distille sous couvert de «solidarité», et elle atteint aujourd’hui des proportions qui posent question. Un chiffre me semble bien illustrer le propos: la France comptait 4,5 millions d’indépendants en 1970, pour moins de 20 millions de salariés. Un actif sur cinq, en 1970, n’était pas salarié. En 2015, la France ne compte plus que 2,5 millions d’indépendants pour près de 25 millions de salariés. En une grosse quarantaine d’années, la part des indépendants dans la société française s’est donc effondrée. Ce me semble être une conséquence directe de la suprématie du salariat que favorise la sécurité sociale.

Vous allez plus loin en soutenant que «la technostructure utilise la Sécurité sociale pour anesthésier les classes populaires et conserver le pouvoir à son propre profit». Sous couvert d’égalité, la Sécurité sociale perpétue-t-elle un ordre profondément inégalitaire?

Il est saisissant de voir que les fonctionnaires ne relèvent pas de la sécurité sociale. Ils en sont pourtant les plus puissants défendeurs. Regardez le RSI: un nombre colossal d’indépendants cherche à le quitter. Les assujettis, les assurés, réclament la liberté de choix. Seuls ceux qui disposent pour eux-mêmes d’un système confortable préconisent d’imposer le régime général… aux autres. Il est curieux que la fonction publique soit parvenue à censurer la question de la fusion des régimes publics et privés pour la retraite, qui est pourtant une question juste. Si cette censure existe, c’est d’abord parce que la fonction publique est très à son aise avec un système qui unifie les statuts privés, mais laissent à part le statut public. Il faut comprendre pourquoi les fonctionnaires instrumentalisent la Sécurité sociale… pour se constituer eux-mêmes en une classe qui défend ses propres intérêts.

La fonction publique et en particulier la haute fonction publique n’est d’ailleurs pas soumise au même régime. Pourquoi?

Précisément, les fonctionnaires disposent de deux avantages. Premièrement, leur régime social est beaucoup plus favorable parce qu’il est financé sans limite par le contribuable. C’est le cas de la retraite des fonctionnaires qui est déficitaire, et dont le déficit est directement comblé par le budget de l’Etat sans autre forme de procès. Ce système permet aux fonctionnaires de percevoir des retraites plus confortables que celles du privé, tout en les faisant financer par les salariés du privé. Ceux-ci cotisent donc deux fois: pour leur propre retraite et pour celle des fonctionnaires. Deuxièmement, la sécurité sociale constitue une frontière psycho-sociale. Il y a la classe de ceux qui y ont droit, et la classe des fonctionnaires qui bénéficient d’un système à part, qu’on pourrait qualifier d’aristocratique. La sécurité sociale, c’est l’outil de la roture.

Les indépendants, notamment à travers le RSI sont-ils les «dindons de la farce»?

Oui, parce que le RSI cherche à faire rentrer les indépendants dans le moule du salariat, sans en avoir les moyens techniques, et alors même que les indépendants ne peuvent s’accommoder de ce système très rigide. La fusion des quatre caisses qui a permis de donner naissance au RSI est une solution dont tout le monde connaît le caractère très transitoire. L’objectif final est d’intégrer le RSI dans le régime général et de faire payer le déficit des caisses de salariés par les indépendants. La solution est astucieuse: l’argent qu’on ne trouve plus en augmentant les cotisations viendra directement du régime des indépendants lui-même. De cette façon, le gouvernement pourra sans le dire augmenter les cotisations patronales.

La Sécurité sociale n’est-elle pas utile malgré tout aux plus démunis?

Oui, la sécurité sociale est utile parce qu’elle apporte des prestations «solidaires». Mais c’est toute l’hypocrisie du système français, qui consiste à faire payer la solidarité par les cotisations sur le travail alors qu’elle devrait être financée par l’impôt. Le caractère solidaire de nos cotisations sociales explique largement la perte de compétitivité de nos entreprises et le coût du travail. On fait payer par les employeurs et les salariés une part importante de dépenses qui relèvent en principe de l’Etat. Je propose dans mon livre de recentrer la Sécurité sociale sur la solidarité en recourant à l’impôt beaucoup plus qu’aux cotisations.

Quelle est l’alternative?

Le bon sens consiste aujourd’hui à conserver l’obligation de s’assurer, mais à supprimer le monopole de la Sécurité sociale en restaurant la liberté de choix de l’assureur qui existait avant 1940. Pour permettre à chacun de s’assurer librement, le bon sens consiste à passer au revenu universel. Chaque Français devrait recevoir, dès la naissance, une somme de 650 euros mensuels pour financer sa propre protection sociale. Cette formule très responsabilisante a le mérite d’être vraiment universelle et égalitaire (chaque Français percevrait la même somme tout au long de sa vie), et d’être responsabilisante. Son immense avantage est d’être beaucoup plus simple et moins coûteuse à mettre en place que l’usine à gaz appelée sécurité sociale aujourd’hui.

La SNCF, Pépy et le gouvernement profond

La SNCF, et singulièrement son président Guillaume Pépy, est-elle un élément clé du gouvernement profond qui, par-delà le formalisme démocratique, impose en France des décisions autoritaires et échappe au contrôle républicain? L’affaire de la tragédie de Brétigny permet de soulever une fois de plus cette question.

La SNCF et Brétigny

Le Canard Enchaîné a révélé mercredi dernier des relevés d’écoute téléphonique prouvant que les cadres de la SNCF auditionnés dans le cadre de l’enquête sur la catastrophe de Brétigny qui avait fait sept morts en 2013 avaient été « briefés » par leur direction pour dissimuler la vérité à la justice. L’ensemble des témoins a subi une pression directe de son employeur pour occulter la responsabilité de l’entreprise dans l’accident.

En leur temps, les magistrats chargés de l’enquête n’avaient pas été dupes et avaient rendu un rapport accablant sur les responsabilités de la SNCF.

Si l’affaire ne surprend pas sur le fond, l’évidente impunité de Guillaume Pépy dans ce dossier constitue un véritable défi pour l’entendement démocratique: comment un dirigeant d’entreprise peut-il rester en poste après des révélations de ce type, surtout lorsque l’entreprise en question est totalement contrôlée par l’État et qu’elle exerce un monopole de service public?

Il est donc possible, dans la République défendue à force de fronts électoraux, de laisser le service collectif tomber dans un état de décrépitude tel que sept personnes en meurent, puis de cacher la vérité aux juges, sans être démis de ses fonctions? Encore ne s’agit-il ici que d’un aspect somme toute tragiquement mineur des ratés de la SNCF dont l’absence de rentabilité des lignes de TGV en est une autre illustration.

La SNCF et le gouvernement profond

La « richesse » politique du dossier SNCF prête évidemment à une analyse un peu approfondie de ce que sont les formes et les modes opératoires du gouvernement profond. Car il ne suffit pas ici de déplorer l’impunité de Guillaume Pépy dans le système républicain, il faut encore en comprendre les ressorts et les mécanismes concrets, ceux qui permettent de passer de la théorie à la réalité, de l’ambition individuelle à un système de protection et de décision collective à l’oeuvre dans les couches basses de la démocratie.

Un seul exemple permettra de comprendre en quoi Guillaume Pépy est aujourd’hui plus puissant qu’un ministre et en quoi il s’affranchit allègrement des engagements pris par son employeur. Il est tiré de l’analyse du budget 2016 de l’entreprise publiée par la CFDT Cheminots:

La CFDT constate que l’engagement du ministre des Transports portant sur la création de 500 emplois pour l’infrastructure ferroviaire n’est même pas respectée, avec une prévision de 350 recrutements chez SNCF Réseau (Infrastructure). (…)

D’une part, le SNCF dissimule la vérité au public sur la façon dont elle menace la sécurité des voyageurs, d’autre part, elle ne respecte pas les engagements ministériels sur ce sujet. Comment cette prise d’autonomie vis-à-vis des pouvoirs publics est-elle possible?

La SNCF et la communication

Une première caractéristique du gouvernement profond tient à la complaisance des médias « officiels », tous subventionnés par l’Etat, vis-à-vis de ses agissements.

Dans le cas des révélations du Canard, l’information a fait l’objet d’une opération de « neutralisation » par de nombreux médias nationaux qui mérite d’être observée attentivement, parce qu’elle montre que le gouvernement profond, lorsqu’il ne peut censurer le traitement d’une affaire, se donne les moyens d’en orienter la façon dont il est présenté au public.

L’article du Monde consacré au sujet a par exemple consacré deux paragraphes totalement complaisants à la réaction de la SNCF sur les révélations qui la mettaient en cause. Un premier paragraphe reprenait textuellement le communiqué officiel de la SNCF soutenant que l’attitude de la direction était « conforme à la manifestation de la vérité », et un second paragraphe livrait les propos d’une source affirmait que les salariés étaient:

libres de choisir la façon de se préparer à ces entretiens. Certains recourent au service juridique, d’autres aux syndicats et d’autres, encore, à des avocats. La SNCF n’intervient pas sur le fond du dossier, mais conseille sur l’organisation des auditions.

Les ficelles sont ici bien connues. La SNCF dispose d’une cellule de communication de crise, qui prépare la riposte officielle et multiplie les coups de téléphone dans les rédactions pour expliquer la « bonne version » des faits à donner dans les colonnes, sous peine de voir les achats d’espace publicitaire passer à l’as. Cette technique permet de donner l’illusion au public qu’il est informé, tout en évitant les effets toxiques de l’information par une influence directe sur son contenu.

La SNCF, le Code Pénal et la déontologie journalistique

Cette technique a ici essentiellement consisté à expliquer que le trucage dans l’enquête était une protection assurée à de pauvres salariés mis en cause, lesquels étaient totalement libres de se placer ou non sous la protection de leur direction juridique. Le journaliste n’a ici pas relevé que l’information judiciaire concernait l’entreprise et que les auditions ne visaient pas nommément les salariés mais la SNCF. Dans ce cadre, il est évident que l’employeur a dénaturé l’exécution du contrat de travail pour obtenir la « solidarité » de ses salariés.

À aucun moment, le quotidien n’a rappelé le contenu de l’article 434-15 du Code Pénal, qui dit clairement:

Le fait d’user de promesses, offres, présents, pressions, menaces, voies de fait, manoeuvres ou artifices au cours d’une procédure ou en vue d’une demande ou défense en justice afin de déterminer autrui soit à faire ou délivrer une déposition, une déclaration ou une attestation mensongère, soit à s’abstenir de faire ou délivrer une déposition, une déclaration ou une attestation, est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende, même si la subornation n’est pas suivie d’effet.

Le respect de la déontologie journalistique aurait pourtant supposé que ce petit rappel soit fait. Mais, c’est ici la manière d’agir du gouvernement profond: il préfère placer ses sources d’expression à la lisière du droit et la déontologie plutôt que de provoquer un franchissement trop voyant des frontières.

La SNCF et les réseaux de pouvoir

Bien entendu, tout cela ne serait rien sans une influence personnelle du président du groupe, Guillaume Pépy, qui est l’homme du gouvernement profond à la SNCF. À titre personnel, Pépy incarne d’ailleurs cette figure mythique du petit marquis dont l’exercice secret du pouvoir constitue le miel.

De ce goût pour le pouvoir et l’influence, nous ne connaissons qu’une part émergée de l’iceberg: membre du Siècle et de conseil d’orientation de l’Institut Montaigne, très proche d’Axa et du grand capital français, Pépy est un ancien des cabinets ministériels. Conseiller de Charasse, directeur de cabinet de Durafour puis de Martine Aubry, Pépy adore la fréquentation et la reconnaissance donnée par les grands de la République.

Il est « accessoirement » conseiller d’Etat, fonction centrale pour le gouvernement profond, qui donne accès à une sorte de respectabilité et d’autorisation générale à dire le droit en toutes circonstances.

D’une certaine façon, c’est le portrait en pied du gouvernement profond qui est dressé ici: grandes écoles, cabinets ministériels, clubs d’influence et capacité à « chasser en meute » pour garantir la survie du système.

Le réseau homosexuel et le gouvernement profond

À ce portrait en pied, il manque évident un élément essentiel que tout le monde connaît concernant Guillaume Pépy: son appartenance au réseau homosexuel, évoquée de façon relativement approfondie par Raphaëlle Bacqué dans Ricchie, et qui constitue un véritable tabou en France. Comme le rappelle la journaliste du Monde dans son ouvrage, Pépy et Richard Descoings avaient loué ensemble un appartement rue Godot de Mauroy, près de la Madeleine, où ils donnaient des fêtes dont les invités partageaient la même orientation sexuelle et les mêmes intérêts professionnels.

Nous touchons ici à l’un des aspects les plus interdits et les plus sulfureux des techniques déployées par le gouvernement profond: celui qui consiste à lier étroitement les affinités électives et l’exercice du pouvoir, en jetant un voile de secret sur ces pratiques. Ce voile est si épais que tous ceux qui, par amusement ou inadvertance, le lèvent s’exposent à des réactions très désagréables. Il suffit de lire l’obstination que Laurent Wauquiez a mise pour dissimuler sa participation à des soirées de ce type pour comprendre que nous abordons ici l’un des secrets les mieux gardés du gouvernement profond.

L’une des armes utilisée pour maintenir le secret sur la dimension affinitaire du gouvernement profond consiste à pratiquer la réduction psychologique et la confusion de sens.

La réduction psychologique est un déni opposé à la dimension sociale et utilitaire des phénomènes de réseaux. Lorsque des personnes d’influence organisent régulièrement des soirées entre elles, et lorsqu’elles partagent toutes la même orientation sexuelle, il ne s’agit bien entendu pas d’un biais dans l’exercice normal du pouvoir, mais d’une simple coïncidence privée. Ces soirées ne servent évidemment pas à influencer les décisions collectives et c’est un pur hasard si les discussions y portent sur des informations confidentielles relatives aux politiques publiques. Mais qu’allez-vous chercher là, Monsieur? Vous avez mauvais esprit.

La confusion de sens s’appuie sur la réduction psychologique. Comme les soirées gays des élites parisiennes sont un pur fait de hasard, un lieu d’amitié privée où les affaires publiques ne se traitent pas en profondeur, comme ces soirées si prisées ne sont pas des lieux de pouvoir mais juste des lieux d’amitié, ceux qui en parlent sont forcément dictés par l’homophobie. Aussi évoquer les réseaux homosexuels comme l’un des espaces géographiques dont le gouvernement profond se sert relève forcément de l’homophobie caractérisée.

Le gouvernement profond, le secret et la terreur

C’est probablement la troisième arme qui caractérise le gouvernement profond: il a besoin de secret pour prospérer, parce qu’il contourne le formalisme démocratique et profite de l’ombre pour agir. Préserver le secret est vital. La transparence est son plus grand ennemi. Diaboliser la transparence, en lui prêtant des intentions maléfiques constitue donc pour lui un réflexe naturel essentiel.

Facebook, l’Etat qui menace Israël

Le Jerusalem Post a publié un article sur Israël et sa peur des réseaux sociaux dont je propose la traduction des meilleurs extraits aujourd’hui. Son titre est: Israël prêt à investir pour détecter les terroristes potentiels sur les réseaux sociaux.

Israël investira plus dans les technologies lui permettant de collecter des renseignements sur les réseaux sociaux concernant les « loups solitaires », a déclaré Gilad Erdan, ministre de la sécurité publique mercredi.

Erdan intervenait dans une table ronde de la troisième conférence annuelle Cybertech à Tel Aviv, dédiée à l’utilisation par Israël des armes numériques pour combattre le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), et aux efforts de celui-ci pour délégitimer Israël. Erdan est aussi le directeur, au Ministère des Affaires Stratégiques, de la mission gouvernementale de lutte contre le BDS.

La table ronde était organisée par le conseil israélo-américain, dirigé par Adam Milstein, qui promeut actuellement les moyens de lutte numérique contre le BDS. Milstein a décrit le BDS comme une « menace existentielle » pour Israël.

Erdan a affirmé que la vague actuelle de terrorisme confronte Israël à un nouveau défi. Lorsque le terrorisme était conduit par des organisations terroristes, Israël savait efficacement récolter des renseignements et contrer les attaques, a-t-il dit.

Mais, a-t-il ajouté, « aujourd’hui il y a des incitations à la télévision palestinienne et sur les réseaux sociaux, et vous vous trouvez face à des centaines de milliers d’assaillants potentiels qui peuvent sortir de chez eux pour tuer des civils innocents », précisant que les terroristes de ces derniers mois ont expliqué le degré jusqu’auquel ils avaient été influencés par les réseaux sociaux.

Erdan a affirmé qu’Israël a compris comment ces terroristes opèrent, et de quelle façon décrypter leurs intentions à l’avance.

« Nous avons appris qu’avant leur passage à l’acte ils changent leur photo de profil sur Facebook, écrivent sur Facebook leurs intentions et informent leur famille et leurs amis qu’ils ont l’intention de passer à l’acte. Le gouvernement israélien a l’intention d’investir plus dans l’acquisition des ressources et technologies qui peuvent nous aider à identifier les attaquants potentiels », a-t-il dit.

En ce qui concerne le combat contre le BDS, Erdan a annoncé que le ministère des affaires stratégiques disposait d’un budget de 100 millions de shekels pour mener la lutte, et que cette somme devrait augmenter.

Amos Yadlin, directeur de l’Institut pour les Études de Sécurité Nationale à Tel-Aviv, a regretté le fait que l’engagement du gouvernement dans ce combat n’était pas clair aujourd’hui, puisque les différents aspects du problème sont éclatés sur six ministères. (…)

Le pays le plus dangereux au Moyen-Orient est l' »État de Facebook », a-t-il dit, affirmant que celui-ci dispose d’une énergie supérieure à un grand nombre d’armées de la région.

Hollande, le chômage et le gouvernement profond

Après la déchéance de nationalité, le chômage devrait être la nouvelle balle dans le pied que Hollande s’est logée cet hiver avec une imprudence qui étonne. On connaissait déjà la petite phrase téméraire prononcée sur l’inversion de la courbe du chômage, condition préalable à sa candidature en 2017. À l’époque où il l’a prononcée, Hollande était entouré d’économistes de haut vol comme Karine Berger qui le farcissaient de l’idée selon laquelle la croissance reviendrait par l’opération du Saint-Esprit capitaliste et que tous les problèmes se régleraient les doigts dans le nez. Il avait donc des circonstances atténuantes.

Quatre ans plus tard, le capitaine de pédalo a beaucoup moins d’excuses pour justifier sa petite phrase sur les allocations chômage qui devraient devenir dégressives. Cette idée suicidaire avancée à un an de sa (très hypothétique) réélection mérite une autopsie minutieuse, car elle en dit long sur le gouvernement profond qui dicte la conduite à suivre dans ce pays.

Le gouvernement profond et le chômage

Depuis de nombreuses années, une doctrine règne à Bercy et dans le petit monde de ceux qui produisent des rapports en sous-main pour orienter les « réformes » du pays. Dans le domaine du chômage, cette doctrine veut que la politique « passive » de l’emploi en France, et spécialement celle de l’indemnisation des chômeurs, soit trop favorable: indemnisation trop longue, indemnités trop élevées, sans dégressivité. Dans la conception dominante, ces deux particularités dissuadent les chômeurs de trouver du travail.

Une variante de cette doctrine consiste d’ailleurs à répéter que l’indemnisation du chômage peut atteindre 6.000 euros par mois, une somme qui démontrerait le caractère très dissuasif de l’indemnisation du chômage vis-à-vis du travail. Cet exemple de l’indemnisation à 6.000 euros ne concerne même pas 1% des allocataires, mais l’exemple est suffisamment éloquent pour travestir la présentation des faits et contaminer l’ensemble de l’image même du système.

Bien entendu, personne ne prend soin de rappeler que l’indemnisation nette moyenne représente 78% du dernier salaire, alors qu’elle était d’environ 70% au début des années 80, à une époque où le chômage était moins élevé. Personne ne peut aujourd’hui démontrer la corrélation entre le montant de l’indemnisation et le taux de chômage.

Malgré tout, la doctrine a la vie dure: c’est en introduisant la dégressivité du chômage que ce dernier baissera. Au nom de cette doctrine émanant du « gouvernement profond », les conditions de réforme de l’assurance chômage sont donc posées.

Le gouvernement profond et les partenaires sociaux

Les porteurs de cette doctrine ont une particularité qui justifient leur appellation de « gouvernement profond »: ils méprisent la démocratie et les processus formels qu’elle a mis en place. Ils reprochent à ces derniers leur inefficacité et leur incapacité à mener effectivement les réformes dont le pays a besoin.

Dans le domaine du chômage, ce mépris les conduit à vouloir s’émanciper des circuits paritaires et à rétablir la toute puissance de l’Etat, généralement pensé et présenté comme le meilleur garant de l’efficacité. Le réflexe ne manque pas de faire sourire quand on analyse la portée des déficits publics et l’incapacité de l’Etat à maîtriser ses dépenses de façon satisfaisante.

Toujours est-il que la gouvernance paritaire de l’Unedic est ici traitée avec défiance, comme avant elle celle des régimes complémentaires de retraite. Le fait que les règles d’indemnisation du chômage n’aient pu, en leur temps, être récupérées par Pôle Emploi continue à être vécu par le gouvernement profond comme une erreur et une lacune qui porte préjudice à l’intérêt public.

Sans surprise, la technostructure n’a donc pas manqué une occasion de prendre position sur ce que devait être le résultat de la négociation entre partenaires sociaux au mois de mars. Entre le discours de François Hollande aux acteurs de l’entreprise où il a implicitement exprimé son souhait de voir la dégressivité instaurée et le rapport de la Cour des Comptes qui délivre la parole de l’Etat gestionnaire, les partenaires sociaux savent clairement à quoi s’en tenir.

Cette intrusion dans le champ du paritarisme procède de deux certitudes implicites. La première est qu’aucune sphère de la vie publique ne doit échapper à la technostructure et à son gouvernement, la seconde est que l’étatisation du chômage améliorerait la performance du système.

Le gouvernement profond et les syndicats de salariés

Dans le cas d’espèce du chômage, la manière utilisée laisse pantois. Elle consiste en effet à annoncer deux mois avant la négociation entre partenaires sociaux le résultat auxquels ceux-ci doivent aboutir. Pour le gouvernement profond qui pense pouvoir définir les règles du jeu, cette méthode est source d’efficacité. Pourtant, un examen politique de son contenu en montre la profonde bêtise.

Tout d’abord, on se souvient ici que Manuel Valls a rayé d’un trait de plume les décisions de la précédente convention qui concernaient les intermittents du spectacle. Ils les jugeaient trop dur. L’influence de sa femme musicienne, l’influence de Julie Gayet, favorite du monarque, se faisaient sentir. Des efforts, oui, de la rigueur, oui, mais pour les autres, pas pour les proches du pouvoir. Imposer aujourd’hui une dégressivité à tous les chômeurs quand on a protégé les 140.000 intermittents relève de la maladresse.

En outre, l’introduction de la dégressivité après une année noire pour le chômage sera socialement très mal vécue. Alors que le pacte de responsabilité apporte(ra) d’importantes réductions de cotisations pour les employeurs, le fardeau des économies sur le chômeur apparaîtra forcément comme une provocation. Il faut être coupé des réalités pour ne pas sentir le malaise qu’une mesure de ce genre provoquera dans une période où le chômage menace tous les Français.

Ensuite, aucune organisation syndicale, pas même la CFTC, pas même la CFDT, ne pourra apporter sa signature à un accord de ce type. Cette impossibilité est particulièrement forte dans un paysage social de plus en plus tendu. La CGT et la CGC sont en crise et peineront à prendre des positions audacieuses en phase de congrès. FO est également concernée par une succession, celle de Jean-Claude Mailly, qui risque d’être moins pacifique qu’annoncée. Dans ce contexte « électoral », la CFDT hésitera à sortir du bois et à porter seule l’impopularité d’un accord qui sera jugé scélérat.

Bref, on voit mal quel syndicat godillot sera prêt à scier sa branche pour accomplir un voeu présidentiel annoncé aussi brutalement.

Hollande et le gouvernement profond

En l’état, l’annonce de Hollande devrait donc être tout aussi caduque que les grands coups de moulinet sur la déchéance de nationalité. Une fois de plus, l’autorité du président sera bafouée et sa parole amoindrie. En l’espace de quelques semaines, les Français auront vu le premier d’entre eux galvauder le pouvoir qu’ils lui ont donné sur deux sujets majeurs du quinquennat: la sécurité et le chômage.

Comment le Président peut-il se laisser piéger de cette façon? Toute la question qui est posée ici est celle de l’origine de la parole politique. Qui décide de glisser dans un discours présidentiel une idée aussi politiquement impraticable et dangereuse au moment où elle est dite que la remise en cause des règles d’indemnisation du chômage. La réponse à cette question est souvent jugée d’un intérêt mineur par les courants de pensée dominants. Pourtant, une fois, l’expérience de la réalité démontre qu’elle est centrale pour comprendre les phénomènes de décision et la conduite des politiques publiques aujourd’hui.

Dans un système régulé et régulier, le président (spécialement parce que de gauche et ennemi déclaré de la finance) devrait disposer d’un conseiller social avisé qui pèse suffisamment dans les arbitrages politiques finaux pour éviter qu’une doctrine impossible à mettre en oeuvre ne contamine sa parole. Avec François Hollande, cet équilibre politique n’existe pas, et la parole est manifestement déviée vers une trajectoire décidée par une technostructure déterminée à promouvoir des réformes non concertées.

C’est ici que nous pouvons considérer qu’il existe un gouvernement profond qui influence voire domine la décision publique indépendamment du suffrage universel. Ce gouvernement profond n’a ni visage ni responsable. Il est le fruit de ce que la technostructure bruxelloise appelle le « mainstream ». Notre démocratie est aujourd’hui dirigée de façon autoritaire, mais discrète, par une caste dont les actes sont « mainstreamés » autour d’un corpus idéologique défini unilatéralement.

Hollande, en bon élève de la Voltaire, est, vis-à-vis de ce gouvernement profond, dans une position ambiguë: il en est le produit autant que le maître, l’obligé en même temps que le suzerain. Il laissera probablement derrière lui l’image de ce roi fainéant qui a gouverné les siens autant que les siens le gouvernaient. Et cette confusion-là, les Français la connaissent, la voient au jour le jour, et risquent bien tôt ou tard de vouloir s’en débarrasser.

 

Pas de réchauffement climatique pour le dialogue social

Le dialogue social est-il comme le sexe? Plus on en parle, moins on le pratique? En tout cas, après de longues diatribes hollandaises sur les bienfaits de la méthode, sur les vertus du dialogue, etc., un véritable hiver semble s’être installé entre les partenaires sociaux interprofessionnels. Le climat est tel qu’on peut s’interroger sur la tournure que les événements vont prendre dans les prochaines semaines.

Le poker du compte personnel d’activité

Une première mesure de la glaciation est donnée par la négociation sur le compte personnel d’activité (CPA), qui a fait chou blanc mardi dernier. Les syndicats ont unanimement rejeté la proposition du MEDEF, conduit par le président de l’UIMM Alexandre Saubot, qui n’incluait pas le compte pénibilité dans le compte personnel d’activité, brutalement réduit au seul compte formation. Une prochaine réunion le 8 février devrait conduire à une nouvelle proposition patronale, alors qu’une réunion en janvier avait déjà été annulée faute, pour les employeurs, de pouvoir se mettre d’accord sur une proposition acceptable.

L’incapacité du patronat à s’unir est une malédiction qui semble poursuivre Alexandre Saubot, déjà victime du même phénomène dans la première négociation qu’il avait conduite sur la rénovation du dialogue social en entreprise. Bis repetita!

Sur le fond, on ne sera guère surpris par le patinage artistique qui entoure la négociation sur ce fameux compte d’activité, formule moderne du livret ouvrier combattu au dix-neuvième siècle par les syndicats. Personne ne sait exactement à quoi il servira, en dehors de suivre les salariés tout au long de leur carrière. Les organisations syndicales, et singulièrement la CFDT, se battent comme de beaux diables pour lui donner un contenu autre qu’anecdotique, mais la transcription du concept dans la réalité reste pour le moins fumeuse.

Face au risque de voir créer une nouvelle usine à gaz, le patronat se rebiffe. Le refus d’inscrire le compte pénibilité dans le projet de CPA a directement répondu à la publication unilatérale par le gouvernement des décrets sur le compte, pendant la trêve des confiseurs. Une fois de plus, derrière l’encouragement au dialogue entre partenaires sociaux, le gouvernement cultive sa propension à procéder par décrets sans grande concertation avec les victimes de sa réglementation. Forcément, tout ceci n’aide pas…

Du sport annoncé pour la convention assurance-chômage

Le même autoritarisme du gouvernement devrait considérablement durcir les négociations sur la nouvelle convention assurance-chômage. Alors que 2015 a permis à François Hollande de battre un nouveau record de chômage (il n’y a jamais eu autant de chômeurs en France qu’aujourd’hui – une belle performance), le Président a d’ores et déjà annoncé les résultats de la prochaine convention: durée d’indemnisation réduite et mise en place d’une dégressivité des allocations.

Petit problème: le régime chômage est totalement paritaire et, n’était l’inscription des comptes de l’UNEDIC dans le périmètre de Maastricht, l’Etat en serait totalement déchargé. Que l’Etat monnaie sa garantie en intervenant dans la gestion du régime n’est pas forcément choquant. Simplement, la cohérence du discours gouvernemental échappe dans ce domaine. Comment vanter les vertus du dialogue entre partenaires sociaux tout en pratiquant un interventionnisme à tous crins qui ne leur laisse aucune marge de manoeuvre sur l’équilibre global d’un accord très sensible?

Sur le fond, il est loin d’être sûr que les syndicats de salariés acceptent facilement, en pleine explosion du chômage, un texte qu’ils ont toujours refusé jusqu’ici. La dégressivité n’est en effet pas en odeur de sainteté auprès d’eux, et le désaveu infligé par Valls aux dispositions applicables aux intermittents du spectacle signées lors de la dernière convention risque de refroidir beaucoup d’ardeur.

Rappelons ici que l’appel à la fermeté pour le régime applicable à tous les salariés lancé par François Hollande a fait l’objet… d’une démonstration contraire il y a un an sur les intermittents du spectacle. Vérité une année, erreur l’année suivante.

Y a-t-il un pilote dans l’avion?

Reste que la cohérence de la politique gouvernementale est difficile à suivre. François Hollande a fait des annonces triomphales sur le futur compte personnel d’activité, mais il serait bien à la peine s’il devait en préciser le contenu. Il est acquis que ce CPA se fera contre les employeurs, épuisés par l’expansion permanente de la réglementation sociale et par l’exigence contradictoire d’une entreprise socialement très responsable et économiquement de plus en plus soumise à la concurrence, ou par celle tout aussi contradictoire d’une entreprise qui doit dialoguer face à des départements ministériels qui réglementent sans dialogue.

En intervenant directement dans la négociation chômage, François Hollande soulève une autre contradiction. Alors qu’il demande aux syndicats de salariés de porter des droits nouveaux face aux organisations d’employeurs, il demande aux organisations d’employeurs de porter une restriction des droits des salariés face à leurs syndicats. Jusqu’où mènera cet exercice?

Le printemps nous le dira.

Sécu: mon interview sur Radio Notre-Dame

Hier après-midi, j’ai participé, pour évoquer mon livre sur la sécu, à l’excellente émission de Philippe Delaroche, sur Radio Notre-Dame, appelée « Décryptages ».

Vous pourrez tout entendre sur cette émission ici!