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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

L’IDENTITÉ FRANÇAISE ET L’ALLEMAGNE

Beaucoup d’adeptes de l’identité française sont très angoissés par l’arrivée de peuplades méridionales, arabes ou subsahariennes. Comme j’ai décidé d’aborder le sujet (de l’identité), je me suis offert le luxe de le traiter sous un angle résolument européen, en explorant les limites entre identité française et identité allemande (l’Allemagne étant pour moi une invention postérieure à 1850 qui ne repose sur aucune racine historique sérieuse).

Pour l’aborder, je me suis offert un petit plaisir culturo-historique, au retour de l’exposition sur la sculpture souabe à la fin du Moyen-Âge.

Sculpture souabe et grand peuple celtique

Le musée de Cluny à Paris, dédié au Moyen-Âge, présente en ce moment plusieurs oeuvres de la sculpture de la fin du Moyen-Âge, qui m’ont fait chaud au coeur à visiter.

Le découpage chronologique est évidemment contestable. Daniel Mauch, par exemple, mort en 1540, appartient-il au Moyen-Âge ou à la Renaissance? Par son souci de réalisme, par l’harmonie de ses compositions, l’esprit serait plus à l’aise en le classant dans la Renaissance… mais c’est un usage français de croire que le Moyen-Âge durait au nord quand la Renaissance sévissait déjà au sud.

Voici un premier point majeur concernant l’identité française: dans l’élite culturelle parisienne (qui organise les expositions dans les musées), la Kulture provient forcément du sud et le nord est un repaire de barbares en retard sur leur époque. J’ai d’ailleurs toujours été frappé par la très grande ignorance des Français pour l’histoire de nord et de l’est de l’Europe, y compris aux frontières françaises. L’ensemble de l’identité française s’en ressent: la France, c’est une âme qui est à l’écart de l’est européen.

identité française

L’exposition sur la sculpture souabe donne un autre son de cloche. La Souabe (tout ce qui se trouve entre Cologne et Münich, pour aller vite) a toujours été l’un des lieux de prédilection du grand peuple celte, malgré les invasions germaniques qui ont suivi. Au-delà des apparences politiques contemporaines, les habitants de cette région ont toujours entretenu des relations privilégiées avec la France et se sont toujours tournés vers elle. A l’époque romaine, il était d’ailleurs courant que les Suèves, ancêtres des Souabes, s’installassent en Gaule. On retrouve d’ailleurs des inscriptions suèves au Mans ou à Clermont-Ferrand…

De façon très significative, lorsque la Réforme s’active en Allemagne et interdit la sculpture (on oublie trop souvent ce point commun entre les protestants et les musulmans, qui est l’iconoclasme…), nombre de sculpteurs souabes trouvent refuge en France ou dans l’actuelle Belgique pour continuer leur oeuvre. Voilà bien une preuve d’une continuité artistique, culturelle, identitaire, entre la France et le sud de l’Allemagne.

La Souabe, partie de la Francie orientale

Nous plongeons maintenant dans les contrées obscures d’une Histoire qui n’est pas enseignée en France.

Contrairement aux idées reçues, les régions germaniques occupées par les Suèves sont parsemées de colonies romaines. Augsbourg, par exemple, est fondée sous l’empereur Auguste sous le nom d’Augusta Vindelicorum. Cette ville majeure de la Souabe sera le théâtre la Confession d’Augsbourg, de Luther. On le voit, histoire romaine et histoire allemande sont étroitement imbriquées.

Faut-il ajouter que la Souabe est rattachée, après le traité de Verdun qui démembre l’empire de Charlemagne, à la France orientale, c’est-à-dire à un héritage du royaume franc dont la partie occidentale deviendra la France?

L’identité souabe, indissociable de l’identité française

Ces quelques éléments historiques rappellent que, au-delà des absurdes frontières dessinées en 1815, l’identité française ne peut s’arrêter au Rhin et déborde forcément dans des régions devenues étrangères depuis lors, mais qui furent longtemps le prolongement naturel de la France. Certains n’hésitent pas à penser que le catholicisme fait partie intégrante de l’identité française. Cette idée-là oblige forcément à considérer que l’ensemble des terres où les Celtes ont tissé des liens maintenus vivants par la culture catholique ne peuvent être étrangères à l’identité française.

En voici la carte:

identité française

On le voit, l’expansion française naturelle déborde largement de le cadre de nos frontières nationales actuelles. Les Français feraient bien d’y réfléchir: l’identité nationale française se sent victime d’une trop grande immigration pour y trop petit territoire. Mais le problème est peut-être inverse: la France devrait plutôt assumer que ses frontières historiques naturelles excèdent largement l’espace qui lui est dévolu aujourd’hui. L’identité française est bien plus large que la citoyenneté des Français!

 

MAIS POURQUOI LA BCE EST-ELLE SI INQUIÈTE?

La BCE multiplie les signes (discrets) d’inquiétude et de désarroi face au grand patinage économique européen, et au pire moment: celui d’un plausible défaut grec officiel (mes lecteurs ont l’habitude de lire sous ma plume l’affirmation d’un défaut grec déjà consommé mais pas encore officialisé) à l’horizon de la fin de semaine. Cette fébrilité des banquiers centraux n’est, à vrai dire, pas bon signe du tout…

La BCE constate que le crédit ne repart toujours pas

Le problème majeur de la BCE tient évidemment au fait que, malgré des taux négatifs (qui obligent les banques à payer pour déposer leurs liquidités à la banque centrale), en dépit d’un rachat massif des obligations les plus sûres par la même BCE, les investisseurs privés, et singulièrement les banques, continuent de ne pas prêter de l’argent aux acteurs économiques. A moins que ces acteurs économiques n’aient plus envie de s’adresser à leur banquier pour financer des projets et des investissements.

Dans tous les cas, les indicateurs sont mauvais, voire cataclysmiques:

Les prêts accordés aux particuliers sont restés stables sur un an, comme en mars. Dans le détail, les crédits à la consommation ont diminué de 0,1% et les crédits immobiliers ont progressé de 0,1%, après +0,2% le mois précédent, selon un communiqué.

Les prêts aux entreprises non-financières ont réduit leur repli, à -0,4% après -0,6% en mars.

Corrigés de certaines opérations strictement financières et non destinées aux ménages et entreprises, les crédits au secteur privé sont ressortis en progression de 0,8% en avril, comme en mars, indique l’institution monétaire, selon qui ce chiffre donne une meilleure représentation des prêts servant effectivement à alimenter la machine économique. (…)

La croissance de la masse monétaire M3, indicateur avancé de l’inflation, a de son côté continué d’accélérer en avril, à +5,3% contre +4,6% en mars, soit plus qu’escompté. Les analystes interrogés par le fournisseur de services financiers Factset tablaient sur une hausse moins marquée, de 4,9%.

Ces données « sont assez mitigées », réagissait dans une note Howard Archer, chef économiste chez IHS Global Insight, soulignant qu' »en avril, les crédits au secteur privé n’ont pas réussir à capitaliser sur leur relative embellie récente », malgré la nette accélération de la croissance de la masse monétaire.

Pour les profanes en économie, la traduction de ce charabia est simple: malgré l’intervention massive de la BCE (encore 12 milliards€ sur les marchés cette semaine), l’investissement privé ne repart pas plus que la consommation. En revanche, la masse monétaire augmente plus que prévu: une bulle spéculative est en train de se former, qui fera très mal quand elle explosera.

La BCE craint pour la stabilité financière

Ces mauvais indicateurs alertent fortement la BCE, au point que Mario Draghi s’est fendu d’une communication sur le sujet, passée au demeurant à peu près inaperçue, alors qu’elle est tout à fait explosive. Dans la pratique, Draghi identifie quatre risques majeurs, noyés, bien entendu, dans un torrent de phrases lénifiantes qui nous disent que c’est quand même mieux que si c’était pire:

Un brusque renversement de la prime de risque globale amplifiée par la faible liquidité du marché secondaire. Les faibles perspectives de rentabilité pour les banques et les assureurs dans un environnement de basse croissance nominale. L’augmentation des interrogations liées à la soutenabilité de la dette de certains pays et entreprises dans ce contexte de faible croissance. Et la prospective des effets de stress et de contagion dans un secteur bancaire de l’ombre en pleine croissance.

Là encore, traduction (presque) simple: beaucoup d’acteurs, comme les assureurs, tirent aujourd’hui la langue pour servir des intérêts corrects à leurs clients alors que les taux sont bas. Cette torsion ne pourra durer longtemps. Pour éviter de mettre la clé sous la porte, certains vont devoir liquider en urgence des portefeuilles en moins-values d’autant plus importantes qu’on trouve peu d’acheteurs. Cet effet de ciseau risque de produire un méchant retournement systémique où tout le monde va parier sur un effondrement global du système. Et ces « effets de stress et de contagion dans un secteur bancaire de l’ombre » vont être très douloureux.

Il est assez curieux que si peu de médias subventionnés par l’Etat aient relevé ces alertes majeures.

La BCE hésite à couler le bateau ivre grec

Dans cette ambiance digne d’une chanson présentée par la France à l’Eurovision, vient se glisser une cerise sur le gâteau appelée désormais « feuilleton grec » ou « tyropita » en langue vernaculaire. Pour une raison qui restera un jour à décoder, l’Allemagne a décidé d’exclure les Grecs de la zone euro, en leur faisant porter le chapeau. Tout le monde a beau répéter aux Allemands qu’ils jouent dangereusement avec leur bocal de Zyklon B, ils n’en ont cure.

Pour la BCE, la situation est donc compliquée. D’un côté, la BCE accorde une discrète perfusion à Tsipras en acceptant de financer la banque nationale grecque qui collectionne les obligations souveraines grecques (aussi crédibles qu’un assignat sous la Terreur) apportées en garantie par les banques grecques qui se refinancent auprès d’elle (mécanisme dit ELA ou emergency liquidity assistance). D’un autre côté, les banquiers centraux savent que ce subterfuge agit comme la morphine: il produit une accoutumance qui, à haute dose, ne règle plus aucun problème.

La BCE a donc cette semaine ouvert le débat sur: jusqu’à quand acceptons-nous de sauver discrètement les Grecs? L’Autrichien Nowotny, le plus méridional des banquiers centraux Germaniques, a sonné la fin de la récréation cette semaine en déclarant:

« Soyons bien clairs: nous n’avons pas la possibilité de faire, disons, un financement en dehors de nos règles. Je sais qu’on a évoqué ici et là une sorte de financement provisoire de notre part mais je ne vois pas comment nous pourrions le faire légalement », a ajouté le gouverneur de la banque centrale autrichienne.

Dans le même temps, des dirigeants de la BCE ont multiplié les déclarations accommodantes sur la Grèce.

Bref, c’est panique à bord ou, comme disaient ces maudits grecs: il faut désormais choisir entre Charybde en Scylla, un exercice auquel les Européens sont d’ordinaire très mauvais. Je prends les paris sur la fin de l’euro et l’effondrement systémique avant la fin 2015, plus par incapacité à décider que par mauvais choix, d’ailleurs.

La Grèce s’approche du carton rouge

La BCE aurait pourtant intérêt à prendre une décision claire et intelligente vis-à-vis de la Grèce, parce que, plus que jamais, tout porte à croire que l’Allemagne ira jusqu’au bout de sa logique d’exclusion.

Cette semaine en a donné un nouvel exemple. Alors que Tsipras faisait savoir mercredi qu’il avait rédigé une proposition d’accord, l’Allemagne et le FMI douchaient ses espoirs (et ceux des marchés financiers) en expliquant que pas du tout: le plan grec ne laisse pas entrevoir d’excédent budgétaire suffisant, et a donc toute chance de ne pas passer.

Ce genre de problème, à ce stade de la discussion, ne manque pas de faire froid dans le dos. Les négociations entre Grecs et Européens ont débuté en février. Trois mois et demi plus tard, le manque de crédibilité du plan grec sur un retour solide à l’excédent budgétaire est un blocage sérieux dont on voit mal comment il pourrait désormais se résoudre en quelques jours. Surtout que la Grèce est officiellement retournée à la récession, que le bank run commence à prendre forme et que le pays emprunte désormais à 25%: bravo Syriza!

Bref, l’Europe entre dans la dernière ligne droite de l’appartenance de la Grèce à la zone euro, et cette fin de course se déroule dans une sorte d’insouciance générale digne de l’été 1939. Il semblerait qu’en dehors des Etats-Unis, personne ne prenne vraiment la mesure du problème.

L’Espagne s’attaque à la BCE

Au lendemain de la percée de Podemos, le Syriza espagnol, aux élections locales, le Premier Ministre conservateur Mariano Rajoy a rapidement compris le message. Il s’est empressé d’écrire, selon El Pais, aux institutions européennes pour demander une évolution du mandat de la Banque Centrale Européenne. Celle-ci, rappelons-le, doit se contenter de tenir un objectif d’inflation à 2% et n’a aucune obligation en matière d’emploi.

« Dans certains pays, la politique monétaire fut trop expansive et a créé les conditions financières qui ont conduit à un endettement excessif et à l’accumulation de déséquilibres »

Dans « certains pays », mais pas en Espagne où l’austérité provoque une poussée de l’extrême gauche.

Et un problème de plus à gérer pour la BCE, un!

La Grande-Bretagne prend l’Union Européenne d’assaut

Dans le même temps, David Cameron lançait sa tournée européenne pour exposer ses propositions (ses exigences serait un mot mieux adapté) de réforme de l’Union. Le Premier des Anglais devrait monnayer son maintien dans le bidule européen au prix de sérieux coups de poignard dans les principes communautaires. Les ressortissants de l’Union installés en Grande-Bretagne n’y auraient plus droit aux prestations sociales durant leurs premières années de présence, la Chambre des Communes pourrait bloquer certaines directives européennes, les règles de la zone euro en matière financière seraient contrôlées par la City.

Bref… le Royaume-Uni serait encore moins dans l’Union qu’aujourd’hui. Décidément, les éléments se liguent contre l’Europe.

Et pendant ce temps, Bruxelles continue à forer droit

Alors que le Titanic européen prend manifestement l’eau, les institutions bruxelloises continuent leur bonhomme de chemin comme si les réticences nationales, ou les avertissements locaux, n’existaient pas.

Ainsi, le Parlement européen a voté une première motion de soutien au traité transatlantique, mécanisme d’arbitrages internationaux compris.

Ainsi, la Commission Européenne a-t-elle mise en oeuvre sa politique de réinstallation des réfugiés qui oblige la France à accueillir 9.000 migrants.

Ainsi, le Conseil européen a-t-il discrètement vidé le fantasmatique plan Juncker de relance de tout contenu (déjà qu’il en avait à peine…).

Bref, tout ce qui pouvait apaiser le rejet de l’Europe par les peuples vole en éclats, et bientôt l’édifice européen vivra seul au milieu de l’hostilité des citoyens du continent.

CHARLIE HEBDO: UNE ANOMALIE RELEVÉE PAR L’EXPRESS

L’Express vient de diffuser une newsletter tout à fait sidérante sur l’affaire Charlie Hebdo et sur l’attentat de l’hyper-cacher. À force de commettre ce genre de bévues, on sème le doute dans les esprits.

Charlie Hebdo et le témoignage de « David »

Comme beaucoup de Français, je reçois ce matin une newsletter de l’Express me racontant le témoignage racoleur d’un certain David (son prénom a été changé) présent sur les lieux de l’Hypercacher au moment de l’arrivée de Coulibaly. Le gars nous raconte comment, à quelques minutes près, il aurait pu se retrouver dans le magasin et probablement y passer

Tout cela, en soi, ne pose pas problème. Voici ce qu’il dit:

« On mangeait tranquillement dans la voiture en regardant les infos -j’avais une télévision dans la voiture. J’étais garé sur les clous car, comme d’habitude dans ce quartier le vendredi, c’était le bordel partout. Puis j’ai vu une place se libérer juste devant l’Hyper Cacher », explique-t-il.

Après avoir terminé son sandwich, son ami insiste pour fumer « une cigarette » dans la voiture. « Moi j’étais pressé, je devais partir dans la soirée, mais j’ai dit ok. Mon ami n’a même pas eu le temps de sortir son paquet qu’il m’a dit: ‘Cours, y’a un, mec qui sort sa mitraillette’. »  (…)

« J’entends le premier coup de feu et la première chose que je me dis c’est: ‘faut être con pour jeter un pétard ici » (…).

« J’ai levé le yeux et je l’ai vu, lui, tirer sept ou huit coups de feu vers l’Hyper Cacher. Il regardait tout droit. Heureusement qu’il n’a pas tourné la tête sur sa droite… J’ai eu un moment d’absence, j’ai entendu des gens hurler dans le supermarché et j’ai vu mon ami courir dans le rétroviseur… Je ne l’avais pas entendu partir. » (…)

En panique, David se recroqueville dans sa voiture. « Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, à essayer de rentrer dans les pédales », confie-t-il, « peut-être deux ou trois minutes » (…)

Il prend finalement la fuite quand il voit Patrice Oualid, le gérant blessé, s’enfuir de l’Hyper Cacher. « Là, j’ai eu peur qu’il le suive, qu’il tente de l’achever et je me suis sauvé. Je ne suis pas un héros, à ce moment, je n’ai pensé qu’à moi », lâche-t-il. « Là je me retrouve dans la rue, perdu… Tous les stores des magasins sont baissés. »

L’étrange constat de l’Express

Ce qui surprend, c’est plutôt la suite du récit. Après avoir été pris en charge par la cellule psychologique mise en place à l’occasion, David raconte:

Ce n’est que le lendemain qu’il découvre, à la télévision, que sa voiture n’est plus en face du supermarché. Criblé de balle, le véhicule a été déplacé à la Villette pour un examen scientifique. « Le policier en faction est allé chercher ma voiture et m’a dit: ‘soit fort’. Il y avait 18 impacts en tout » -dont il ne saura d’ailleurs jamais la provenance. Choqué, David prend tout de même le volant. « J’ai rebouché les trous, je l’ai repeinte et je l’ai vendue », précise-t-il.

Charlie Hebdo

C’est quand même curieux, le journalisme à l’Express… Voilà un gars qui gare sa voiture devant un magasin qui est au centre d’une prise d’otages tragique. Mais… tous les coups de feu sont tirés à l’intérieur. L’un des témoins retrouve la voiture dans un site de la police le lendemain, criblée de 18 balles. Personne ne lui dit ce qui s’est passé, il bouche les impacts, revend la voiture. Et le journaliste n’a pas l’idée d’appeler les services de police pour comprendre ce point qui n’est pas complètement neutre… quand on fait du journalisme s’entend.

Mais peut-être que les médias subventionnés ont aujourd’hui une première préoccupation: éteindre l’esprit critique qui devrait pourtant les guider dans leur travail.

AP-HP: L’HÔPITAL PUBLIC ET L’INTÉRÊT GÉNÉRAL

La grève de l’AP-HP contre les projets de Martin Hirsch vire peu à peu au cauchemar pour l’ancien haut commissaire de Nicolas Sarkozy. Le mouvement mérite un petit décryptage en bonne et due forme, parce qu’il concentre de façon rare les problèmes les plus marquants de l’hôpital public en France.

Un roman syndical un peu trop beau pour être vrai

Si l’on n’y prend garde, et si l’on suit çà et là la littérature qui est produite le sujet, l’histoire est simple à comprendre. Je prends, par exemple, un article de Libération sur le sujet:

Faute d’être entendus par Martin Hirsch, les salariés des hôpitaux parisiens ont décidé de s’adresser à leur ministre de tutelle. (…) Depuis que Martin Hirsch a annoncé son intention de réorganiser le temps de travail dans les hôpitaux parisiens, les relations avec les syndicats sont très tendues. (…) Par manque de personnel, les repos non pris s’accumulent sur les comptes épargne temps – représentant 74,7 millions d’euros fin 2014, selon la direction. Une réduction des plages horaires journalières permettrait de diminuer les RTT. Mais les syndicats, s’ils admettent l’idée de revoir l’organisation du travail, refusent que ce soit au prix de nouvelles réductions de moyens.

On voit comment le roman s’écrit par petites touches: il y a peut-être un problème d’organisation, de temps de travail, mais tout cela serait simple à résoudre si un dialogue s’instaurait et si les moyens de l’hôpital public n’étaient pas en diminution. Au fond, la grève à l’AP-HP, c’est le grand mouvement social annonciateur du grand soir qui commence, illustré par le lamentable spectacle donné à France Inter:

Et tout de suite nous arrive l’image de l’aide-soignante occupée à sauver un mourant dans une chambre d’hôpital, sous le coup d’une pression inhumaine exercée par une hiérarchie incapable de la moindre empathie. Ce genre de cliché fonctionne toujours très bien, et constitue une redoutable ornière dont il est malheureusement très difficile de sortir…

L’AP-HP, un monstre parisien

Pourtant, la réalité des hôpitaux parisiens est tout de même un peu différente de ces gravures d’Epinal qui nous arracheraient volontiers des larmes. Disons même que le problème auquel Martin Hirsch est confronté est diamétralement opposé à celui-là.

Quelques chiffres suffisent à l’illustrer: alors que la population parisienne (c’est-à-dire les 2 millions de Parisiens intra-muros) représente 3% de la population française, l’AP-HP assure 10% de l’offre hospitalière nationale, hôpitaux privés compris… Alors que la population parisienne représente 15% de la région, elle assure 30% des capacités hospitalières de l’Ile-de-France. En outre, l’AP-HP, comme le soulignait le médecin Bernard Granger (j’y reviendrai), assure aussi 50% de la recherche médicale dans les hôpitaux français.

Sur ce blog, je passe beaucoup de temps à pester contre le sur-équipement de certaines provinces par rapport à la région parisienne. Pour une fois, je fais amende honorable: Paris (intra-muros) est exagérément équipé en hôpitaux publics, au détriment des métropoles de province. L’hypertrophie parisienne présente (peut-être) un certain nombre d’avantages en termes d’excellence, mais il faut bien constater qu’elle incarne à merveille les inégalités françaises, avec une redistribution des moyens collectifs au profit des plus riches ou des mieux initiés.

Lorsque les défenseurs de l’intérêt général, du service public, de la solidarité, volent au secours de l’intersyndicale qui cherche à torpiller Martin Hirsch, il y a donc au minimum une incohérence: la situation de l’AP-HP est bien celle d’une organisation qui a construit sa démesure au détriment de l’intérêt général.

L’AP-HP, un monstre aristocratique qui a l’oreille des médias

Si les hôpitaux parisiens bénéficient d’autant de moyens (pour rappel: 37 hôpitaux, 6 milliards de budgets, près de 100.000 salariés), c’est d’abord parce qu’ils sont les employeurs de l’élite médicale française. Cette particularité explique leur concentration: aucun (sauf exception) professeur d’université praticien hospitalier (PU-PH) parisien n’accepterait de s’exiler en banlieue ou dans une province sous-équipée pour aller exercer son art. Il a besoin d’être à Paris et de pouvoir retourner chez lui, dans les beaux quartiers, chaque soir, pour organiser des dîners où il promet au gratin politique parisien de le soigner avec diligence en échange d’une tolérance vis-à-vis du budget de l’AP-HP, ou en tout cas de son service.

L’hôpital parisien est ainsi perclus de médecins qui adorent montrer toute leur importance. Certains le font de façon tragi-comique, comme Patrick Pelloux, l’urgentiste de Charlie Hebdo, d’autres de façon moins démonstrative. Mais le « PU-PH » parisien aime à faire savoir qu’il est une huile et qu’il ne faut pas marcher sur ses plate-bandes. Il faut évidemment être très naïf pour croire que le mouvement de grève, qui est passé de 50% d’adhésion le 21 mai, à moins de 25% jeudi dernier, parvient à obtenir des titres dans la presse (y compris réputée à droite) comme: « Le conflit s’envenime« , alors qu’il s’essouffle manifestement, sans intervention bien placée de ces sommités médicales.

Faut-il, sur ce point, noter avec amusement que l’un des animateurs du mouvement de grève qui fait pleurer Margot dans les chaumières n’est autre que Christian Prudhomme, délégué CGT Santé et… porte-parole de l’Association des Médecins Urgentistes de France (AMUF) dont le président est… Patrick Pelloux, l’ami de François Hollande?

Le mouvement parisien reçoit en outre le soutien du Mouvement de Défense de l’Hôpital Public (MDHP), collectif de médecins parisiens auquel Granger cité plus haut appartient… soutenu par des syndicats de médecins parisiens, bien introduits dans le milieu. Croire une seule seconde que la grève à l’AP-HP fait autant de bruits par la seule action des personnels soignants est en tout cas une belle marque de naïveté. L’intérêt que lui portent les médias nationaux provient d’abord de l’activisme des éminences hospitalières qui le soutiennent.

Les médecins parisiens défendent leur rente

Ce soutien actif de l’élite médicale parisienne contre les projets de Martin Hirsch n’est pas seulement le fait d’une philanthropie subite ni d’une attention toute particulière (et peu devinable) des médecins pour le petit personnel. Il est d’abord le fait d’une défense pure et simple de la rente médiale hospitalière.

Voici d’ailleurs comment le MDHP explique le mouvement:

Il faudrait être aveugle pour nier la nécessité d’une réorganisation : l’augmentation du nombre de séjours de patients et la réduction de la durée de ces séjours, entraînées par les évolutions de la médecine mais aussi par la tarification à l’activité, de même que l’inflation des procédures administratives et du « reporting » ont provoqué une intensification du travail pour les personnels, qui doivent réaliser plus d’actes en un temps réduit, ce que les gestionnaires saluent comme « une augmentation de la productivité » « grâce à un travail à flux tendu ». Le personnel en souffre avec une impression fréquente de travail mal fait et le sentiment « de devoir jongler en permanence ».

La question de la productivité est au coeur du conflit, et les médecins le savent. Sauf que le personnel a bon dos dans cette affaire: le sujet principal de l’hôpital parisien est qu’il est fortement impacté par la méthode budgétaire dite « tarification à l’activité » (T2A), qui lié l’attribution des moyens à l’activité réelle des hôpitaux.

Le MDHP ne s’en cache d’ailleurs pas:

Il faut d’abord en finir avec le « tout T2A » et revenir à un financement sous la forme d’une dotation annuelle modulée en fonction de l’activité (D2A) pour les services traitant les pathologies chroniques avec liberté donnée aux professionnels d’organiser au mieux la prise en charge des patients, en favorisant l’ambulatoire et la télémédecine. Cela mettrait un terme à la course suicidaire du « toujours plus » actuel.

Dans ce conflit, les syndicats de salariés sont évidemment des « idiots utiles »: ils servent fidèlement des logiques de médecins qui veulent combattre un système de tarification qui les oblige à rendre des comptes.

L’AP-HP, le T2A et la productivité

Le changement de méthode budgétaire a constitué un séisme pour les hôpitaux parisiens, dont la productivité a toujours laissé à désirer. Elle a en effet cassé le système ancien où les professeurs les plus en vue profitaient de leur entregent pour négocier directement auprès du ministre des enveloppes budgétaires sans lien direct avec l’activité réelle de leurs services. Tout à coup, il a fallu choisir entre des moyens réduits faute d’une amélioration de l’activité, ou bien mettre le personnel au travail pour justifier les budgets.

Sur ce point, la chambre régionale des comptes d’Ile-de-France avait dressé en 2010 un tableau qui était suffisamment clair:

Je sors de ce rapport (page 50) une mention d’une situation cocasse:

A l’hôpital Necker – Enfants malades, les résultats de l’audit de la MEAH, effectué en 2008 , montrent, une fois de plus, la diversité des conditions d’utilisation des salles. Ainsi, les salles non dédiées à l’urgence du secteur adulte offrent un taux d’ouverture proche de l’objectif cible de la MEAH (94 %), mais un taux d’occupation insuffisant (75 %). (…)

La comparaison avec les CHU, comptant 15 salles et plus, permet d’observer que le taux d’ouverture moyen de l’établissement est de 59 % contre 64 % en moyenne dans les CHU, que le taux de débordement est de 9 % contre 7 % pour les CHU et que le taux d’occupation est de 77 % contre 68 % pour les CHU. En termes de productivité, l’établissement se situe ainsi systématiquement en position plus défavorable que la moyenne des CHU disposant de plus de 15 salles d’opération. Ce constat est particulièrement vérifié pour l’anesthésie.

Si l’on se souvient que l’hôpital Necker est celui où sont soignés les enfants du gratin parisien, la remarque éclaire immédiatement les coulisses de la grève qui secoue l’AP-HP: pendant des années, des services entiers des hôpitaux parisiens ont vécu grassement avec des moyens colossaux et des performances médiocres, dissimulées par les connivences avec le pouvoir.

Et subitement, la situation des finances publiques oblige à taper dans le gras. Ce sont les bienfaits du système (probablement perfectible) de la T2A.

L’enjeu des 35 heures à l’AP-HP

On notera précieusement que les médecins parisiens, dans leur soutien au mouvement de grève, occultent fortement la question des 35 heures et des problèmes qu’elles posent dans l’organisation du travail (qui sont pourtant documentés depuis longtemps, c’est-à-dire avant même la mise en place effective de la loi Aubry). Dans la pratique, le programme de Martin Hirsch consistait pourtant à allonger de 30 minutes la durée quotidienne du travail en contrepartie d’une suppression de jours de repos.

Cette mesure de bon sens est un coin enfoncé dans le management médical français. De longue date, l’AP-HP cumule le problème des 35 heures et le problème de l’absentéisme, qui met directement en cause le mode de management des services par les médecins. J’en veux pour preuve quelques mémoires réalisés à l’AP-HP par des personnels de la maison.

Dans la pratique, la réforme Hirsch ne permet plus aux chefs de service, dans les hôpitaux parisiens, de puiser dans le réservoir des jours de repos compensateur pour amortir le choc de la souffrance au travail. Les gains de productivité attendus par la direction générale de l’AP-HP oblige l’ensemble du management hospitalier à améliorer ses pratiques quotidiennes et à investir dans une meilleure organisation.

Ce qui se joue aujourd’hui, c’est précisément ce changement de métier qui est attendu des médecins.

L’AP-HP à privatiser?

Je n’ai guère d’amitié pour les agences de notation mais, en réalité, le meilleur document que j’ai trouvé sur la question de l’AP-HP reste le rapport de synthèse de Standard and Poor’s.

 

La grève à l’AP-HP pose le problème crucial de la capacité des hôpitaux parisiens et, au-delà, français, à sortir du règne aristocratique des chefs de service qui faisaient la pluie et le beau temps sans s’occuper du denier public, en négociant leurs moyens directement auprès des puissants dont ils s’estimaient faire partie. Sommes-nous capables de sortir de cette logique de collusion qui nous plombe, à l’hôpital comme ailleurs?

Toute la question est bien là, et peut-être suppose-t-elle, pour être résolue, d’interroger la légitimité d’un système qui accorde le statut de la fonction publique a des personnels qui ne font pas partie des missions régaliennes de l’Etat.

LE COMPTE PÉNIBILITÉ, SPARADRAP DU CAPITAINE HOLLANDE

C’était au temps où François Hollande n’avait pas mesuré la différence entre la présidence d’un grand pays industrialisé et le premier secrétariat du parti socialiste. Atteint d’une forte surdité aux problèmes réels, il avait promis à la CFDT, en contrepartie du soutien de celle-ci à une réformette des retraites ourdie par Marisol Touraine, la mise en place d’un compté pénibilité. La France devenait ainsi le seul pays avancé à mettre en place une comptabilité individuelle de la pénibilité professionnelle. Une usine à gaz se mettait en place au nom de la justice sociale, formalisée par la loi de janvier 2014, dont personne n’interrogeait plus la légitimité ni le bon sens.

L’absurde choix de la pénibilité

Que la loi ouvre la voie à une pénibilité accrue par un système de transfert du risque vers la sécurité sociale et par une mutualisation des coûts n’intéressait manifestement aucun partisan de la solidarité et de la justice sociale. Que nos partenaires européens aient choisi des politiques de prévention pour éviter l’écueil d’une comptabilité absurde, chronophage et dangereuse pour l’intérêt des salariés n’a pas plus dissuadé la technostructure publique qui prenait les décisions sous Jean-Marc Ayrault: il fallait à tout prix faire oeuvre utile en offrant un cadeau inepte au syndicat le plus proche du pouvoir, accessoirement dirigé par un secrétaire général qui n’a jamais travaillé dans une entreprise.

Une fois le sparadrap collé, le casse-tête a prix des proportions cataclysmiques. D’un côté, persévérer dans l’erreur était impossible: aucun employeur ne peut raisonnablement tenir la comptabilité que la loi s’apprêtait à lui demander, sauf à mettre la clé sous la porte faute de temps à consacrer pour faire ses ventes et diriger effectivement son entreprise. D’un autre côté, renoncer au compte pénibilité revenait à se fâcher avec des organisations syndicales, CFDT en tête, qui annoncent qu’un report de la mesure à 2017 serait de toute façon un casus belli.

Le moins pire choix de Valls

L’arbitrage de Manuel Valls annoncé hier et mis en oeuvre à travers une logique d’amendements à la loi Rebsamen est donc, au fond, la moins pire des solutions pour sortir d’un piège où l’incompétence présidentielle a plongé l’exécutif. Pour y parvenir, il s’est appuyé sur le rapport Sirugue-Virville remis dans la journée.

Finalement, le suivi individuel serait abandonné au sens propre et le gouvernement se rallierait au choix moins chronophage mais structurellement dangereux du référentiel de branche. La pénibilité de chaque métier de la branche serait donc comptabilisée et le salarié recevrait un décompte annuel de la CNAV lié à l’occupation du poste. Ces arrangements sont beaux sur le papier, mais la mise en pratique (qui épargne relativement les chefs d’entreprise) risque de relever de belles surprises. La CNAV devra en effet mesuré le temps passé sur chaque poste. En cas de polyvalence, de changements en cours d’année, de mouvements divers et variés, tout cela promet une belle pagaille.

Le nouveau système repose donc sur la célérité des branches et sur leur capacité à négocier au prochain semestre un référentiel applicable au 1er janvier 2016. C’est évidemment irréaliste, et les partenaires sociaux peuvent d’ores et déjà s’apprêter à des retards et à des « trous » dans la raquette.

Le burn-out prend le relais

Un prêté pour un rendu! Dans la foulée de la reculade gouvernementale sur la pénibilité, Benoît Hamon annonçait son intention d’amender le texte en reconnaissant le « burn-out » comme maladie professionnelle. L’événement n’est pas anodin. Si la reconnaissance de la pénibilité concerne surtout l’industrie, la reconnaissance du burn-out concerne surtout le secteur des services, notamment les agences bancaires.

Ce que les industriels auront gagné d’une main, les financiers l’auront perdu de l’autre. Il faudra totuefois suivre le destin de cet amendement pour en mesurer la portée.

Pour le reste, la première séance publique sur la loi Rebsamen a permis de récapituler les positions de chacun sur le sujet sans réserver de réelle surprise.

FRANCK BOIZARD, AUTOPORTRAIT D’UN LIBÉRAL CONSERVATEUR

Je continue ma petite exploration personnelle du paysage politique qui couve en France, et j’ai proposé à Franck Boizard, qui anime le blog de la Lime, de répondre à quelques questions. Franck se définit en effet comme libéral conservateur et je trouvais intéressant de faire une « plongée » dans quelques-unes de ses idées. Je le remercie de s’être prêté au jeu. On retrouvera les propos d’une autre tendance libérale avec mon interview de Guillaume Sarlat.

Vous tenez un blog qui se veut libéral conservateur. Qu’est-ce que signifie, pour vous cette expression ?

Conservateur ? J’aime beaucoup l’expression de Chesterton « la tradition, démocratie des morts ». Alors citons le :

«[La tradition] est la démocratie des morts. La tradition refuse de se soumettre à l’oligarchie étroite et arrogante de ceux qui ne font rien de plus que se trouver en vie. […] La tradition proteste contre le fait que les gens soient disqualifiés par un accident, leur mort. La démocratie nous demande de ne pas négliger l’opinion de quelqu’un de bien même si c’est notre valet ; la tradition nous demande de ne pas négliger l’opinion de quelqu’un de bien, même si c’est notre père. En tout cas, je n’arrive pas à séparer les deux idées de démocratie et de tradition : il me semble évident qu’il s’agit d’une seule et même idée.»

Tout le bien que je peux écrire du conservatisme est, en miroir, le mal que je pense du progressisme et du présentisme.

Etre conservateur, c’est être modeste, c’est considérer que tout n’a pas été inventé avec soi et que tout ne disparaîtra avec soi. Ce qui nous a été transmis a une valeur par le simple fait d’être parvenu jusqu’à nous et mérite d’être à son tour transmis. Le filtre du temps est bien plus puissant que tous les cerveaux de technocrates et ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas la raison d’une tradition qu’on doit la faire disparaître. Je pense aussi à l’éloge du préjugé de Burke, sur le même raisonnement. Etre conservateur, être modeste, c’est aussi penser, au rebours de la mode de la repentance, que nos ascendants n’étaient ni plus bêtes ni plus mauvais que nous et qu’il n’y a aucune raison de prétendre, explicitement ou implicitement, que nous aurions fait mieux qu’eux dans leurs circonstances. Eux, au moins, nous ont légué quelques belles choses, je ne suis pas sûr que nous puissions dire pareil de nous-mêmes.

Comme la vie et l’histoire sont sans cesse en mouvement, nous ne pouvons rester immobiles, faire comme si le temps était figé. Il ne s’agit pas d’avoir la nostalgie d’un âge d’or qui n’a jamais existé, mais « de ne toucher une loi reçue qu’avec les mains tremblantes » (Montaigne), et d’autant plus tremblantes que l’institution à laquelle on s’attaque est ancienne, par exemple le mariage. Au contraire du grotesque prurit législatif actuel, je verrais comme un maximum de voter trois lois par an.

Quant à mon libéralisme, il découle naturellement de mon conservatisme : le libéralisme est la tradition occidentale issue du personnalisme chrétien. L’étatisme est un monstre, un cancer social, qui s’est développé un peu avec la première guerre mondiale et beaucoup avec la seconde. Jacques Ellul a écrit un article très fort en aout 1945 « Hitler a gagné » expliquant que l’étatisme était la victoire politique posthume d’Hitler.

Vous faites référence à l’empire ou à Napoléon dans vos colonnes. Que signifie pour vous cette référence historique?

Je ne pense pas faire particulièrement référence à Napoléon. Je lui suis reconnaissant d’avoir rétabli l’ordre après les désordres révolutionnaires. Je lui reproche d’être aussi la prolongation de ces désordres révolutionnaires (confiscation des biens du clergé, guerres extérieures …) et d’avoir sacrifié la France à ses ambitions personnelles.

L’Islam semble vous faire peur. En quoi la religion musulmane est-elle plus contraire à l’identité nationale française que le judaïsme?

L’islam en occident (chez eux, les musulmans font ce qu’ils veulent) me fait peur. La peur est quelquefois excellente conseillère.

L’histoire et la théologie fondent cette peur. Dès l’origine, l’islam s’est construite par mimétisme et en opposition avec le christianisme. Saint Louis et Saint Thomas d’Aquin, ça ne date pas d’aujourd’hui. Cette religion est conquérante et, non merci, je ne veux pas être conquis. Ce n’est pas la peine d’être plus précis, que celui qui a des yeux pour voir voit. Les revendications musulmanes conquérantes sont notre quotidien : mosquées, voiles, menus, mixité, …

Comme la conquête islamiste passe par le vecteur des musulmans, je commencerais par arrêter l’immigration, à l’australienne.

Le judaïsme n’est pas conquérant.

Vous exprimez assez souvent une crainte de la décadence. Comment décririez-vous la décadence française actuelle?`

La fuite des réalités. Le refuge dans les mots ronflants. Le refus de faire de la politique, de prendre à bras-le corps les problèmes. Plus profondément, l’oubli de nous-mêmes. Pire, le mépris de nous-mêmes. Le refus de la France (c’est frappant comme « république » et « républicain » remplacent désormais dans les discours «France » et « français »). Le refus de l’esprit. La décadence est, au fond du fond, un problème spirituel : en quoi croyons nous ? Pour quoi sommes nous prêts à mourir ? Pour quoi vivons nous ?

On retombe sur le problème de l’islamisme : face à des gens qui n’ont pas peur de mourir, comment pouvons nous résister, nous qui avons peur de tout, et surtout de la mort ?

Vaclav Havel disait : « L’élément tragique pour l’homme moderne, ce n’est pas qu’il ignore le sens de sa vie, c’est que cela le dérange de moins en moins. » Il y a encore des gens que cela dérange, c’est ainsi que j’interprète la vague de conversion à l’islam.

Le symptôme qui me dérange le plus de cette décadence est la dégradation des rapports hommes-femmes. Je suis attristé, discutant autant que je le peux avec des jeunes, de voir à quel point leurs rapports à la sexualité et à l’amour manquent de subtilité. Pour beaucoup, ils méconnaissent les jeux si plaisants de la séduction à la française (pour le dire vite) et ils en souffrent très souvent. Le féminisme moderne et l’islamisme sont d’accord sur un point : les rapports hommes-femmes sont une guerre, ils diffèrent juste sur le nom du vainqueur. Permettez moi de le regretter vivement.

Quelles sont les solutions que vous proposez pour en sortir?

La guerre culturelle : en France, on fait comme les Français. Ne pas céder un pouce de ce que nous sommes, ne pas céder aux « accommodements raisonnables» qui sont en réalité une folie. Chacun peut avoir sa part : si vous avez envie de manger du cochon, hé bien, mangez du cochon et tant pis s’il y a un invité musulman, vous lui expliquerez. Un ami me racontait que, dans un quartier conquis, il s’est retrouvé avec des membres de son association de plongée dans un local municipal un buffet « saucisson-pinard » et qu’ils se sont sentis soudain à la fois déplacés et les derniers survivants du village d’Astérix. C’est cela que je veux combattre.

En France, on fait comme les Français. Et si on va à la messe, c’est mieux (toujours le problème spirituel).

L’EXTRÊME-GAUCHE EST-ELLE RESPONSABLE DE LA MONTEE DU FN?

Ce week-end, je suis allé dans un repaire d’extrême-gauche: la fête de Lutte Ouvrière, lieu festif dont j’ai rapporté quelques images. L’ironie veut que, le même week-end, Podemos ait cartonné aux élections locales espagnoles. Après la victoire de Syriza en Grèce, l’Espagne est le deuxième pays latin à vivre une forte poussée d’extrême gauche. Pourquoi ça marche en Espagne et en Grèce, et pas en France?

En France, l’extrême gauche est laminée par le Front National

Premier constat: il existe bien, en France, un ras-le-bol vis-à-vis du « système » et du bipartisme, mais il est exprimé par le Front National et pas par l’extrême-gauche, qui apparaît comme laminée. Pour y parvenir, le Front National a eu l’intelligence de reprendre à son compte les thèmes qui font la fortune des mouvements contestataires en Europe: rejet de l’euro et de sa logique austéritaire, critique de la financiarisation et du capitalisme ultra-libéral, langage de la protection contre langage de la concurrence et de la performance.

Deuxième constat: le Front National est parvenu à incarner « le peuple », c’est-à-dire l’expression de la souffrance quotidienne ressentie par les « petites gens ». Cette réussite est d’autant plus surprenante que Marine Le Pen est quand même une héritière qui incarne tout ce que son parti rejette: la professionnalisation de la politique, la transmission familiale du pouvoir et un niveau de vie très supérieure à la moyenne des Français. Ajoutons au paysage que la fortune de Marine Le Pen n’est pas directement due à son travail, ni à aucun travail chez les Le Pen d’ailleurs.

Il est ahurissant que, malgré ce profil, le FN soit parvenu à « spolier » l’extrême gauche dans l’image populaire.

L’extrême gauche française refuse bien entendu de se remettre en question

Face à cette déroute, l’extrême gauche française refuse (ce n’est guère étonnant de la part d’idéologues convaincus de leur supériorité intellectuelle) tout examen de conscience et tout esprit critique. Alors que Podemos, par exemple, a accepté de revoir son programme pour développer sa base électorale, l’extrême gauche française reste attachée à son bréviaire traditionnel: la montée du FN est due, par ordre décroissant, à l’UMP et à ses acolytes type Buisson, au PS, à la crise, à l’euro, à Merkel. Mais bien entendu jamais à la pauvreté politique de son propre discours.

On s’amusera d’ailleurs de voir comment l’extrême gauche française vit par procuration. Ce grand nomade électoral nommé Jean-Luc Mélenchon, qui n’a jamais été élu au suffrage direct, s’est auto-proclamé vainqueur avec Chavez, puis avec Tsipras. Mais il a systématiquement fait l’impasse sur son échec personnel à contrer la montée du FN et à incarner les aspirations populaires.

Trop de marxisme tue l’extrême gauche

En écoutant le discours de Nathalie Artaud dimanche, je faisais remarquer à un militant qu’elle avait prononcé le même discours que l’an dernier. « Evidemment, me répond-il, en un an rien ne s’est passé. C’est toujours la même exploitation capitaliste ».

 

Il me semble que tout était dit. L’analyse du monde par Lutte Ouvrière, comme par une bonne part de l’extrême gauche, s’est arrêtée avec le Capital. Depuis Marx, les leaders d’extrême gauche ont décidé de filtrer avec le plus grand soin toute évolution possible de leur pensée. Ainsi, quand on s’appelle Nathalie Arthaud, on peut sans problème vanter les luttes collectives, mais ne pas dire un mot sur le 11 janvier, ou déplorer la victoire du fascisme en Europe sans évoquer le nom de Syriza.

Loin de moi l’idée de dire que le 11 janvier soit un « mouvement social ». Mais enfin, démonstration fut faite ce jour-là d’un intérêt massif des Français pour certains sujets collectifs. La manifestation du 11 janvier me semble avoir brutalement ringardisé et démenti tous les discours sur la résignation ou la passivité civile en France. Loin de moi l’idée que Syriza manifeste un triomphe du marxisme. Mais justement, il y a peut-être un sujet à creuser… et il est incompréhensible que Lutte Ouvrière n’aborde pas ces sujets.

De même, Nathalie Arthaud peut sans sourciller dénoncer la condition ouvrière sans évoquer une seule fois la révolution numérique, les changements dans les modes de production dus à Internet, la naissance du crowdfunding l’apparition d’une économie collaborative. Tous ces sujets-là n’existaient pas à l’époque où Marx-Jésus écrivait, donc, ils ne méritent pas d’être analysés ni évoqués.

Ce silence sur le monde contemporain, cet attachement religieux et desséché à une doctrine qui mérite d’être repensée, voilà, disons-le, la première raison pour laquelle le peuple d’extrême gauche rejoint le FN et en grossit chaque jour les rangs. Pour en sortir, il faudrait que l’extrême gauche prenne le risque de se coller à la réalité… Et comme disait Julien Coupat:

Nous autres, révolutionnaires, sommes comme retenus par les fils invisibles d’une tradition que nous craignons continuellement de trahir.

« LE LIBÉRALISME À LA FRANÇAISE EST UN FREIN POUR LA CROISSANCE »

Aujourd’hui, j’ai décidé d’interviewer Guillaume Sarlat, au demeurant camarade de promotion à l’ENA (mais qui a eu la bonne idée de s’amender depuis), dans la foulée de son excellent livre Pour en finir avec le libéralisme à la française. Quelques questions en passant sur ce qu’on appelle le libéralisme en France… Pour la cause de l’interview en « on », je me suis senti obligé de respecter le formalisme du voussoiement. Le texte me paraît poser intelligemment la question du paradoxe français: beaucoup de discours sur la « libéralisation » et une place exponentielle de l’Etat. Faut-il en déduire que le libéralisme est soluble, en France, dans l’étatisme?

Sarlat

Vous avez consacré un livre au « libéralisme à la française », pouvez-vous nous préciser ce que vous entendez par là?

On dit souvent que la France n’est pas un pays libéral car il y a trop d’Etat.

Effectivement, l’Etat est omniprésent en France. Avec 5,6 millions de fonctionnaires, 57% de dépenses publiques rapportées au PIB (Produit Intérieur Brut) dont 33% de dépenses sociales, un record parmi les pays de l’OCDE, l’Etat est partout en France. Dans l’économie, la protection sociale, et plus largement la société. Lorsqu’on ouvre le journal aujourd’hui en France, on lit que BPI France va augmenter encore ses crédits aux PME alors que les taux d’intérêt sont négatifs, que l’Etat renforce son poids dans Renault et AirFrance, que l’AFPA va devenir un établissement public ou encore qu’une nouvelle loi va étendre les moyens des services de renseignement.

Donc oui, l’Etat est omniprésent. Mais je pense que ce n’est que la conséquence, depuis 30 ans, de la libéralisation d’une partie de l’économie.

Car une partie de l’économie française, pour faire simple celle des grands groupes multinationaux, vit aujourd’hui dans un monde largement libéralisé, c’est-à-dire un monde régi essentiellement par les lois du marché. L’Etat n’y a pas de stratégie, ni même le plus souvent de compréhension des enjeux. Et si l’Etat intervient dans cette économie libéralisée, c’est uniquement pour venir en aide, en urgence, à un groupe français qui serait en difficulté, comme cela a été le cas pour les banques en 2008-2009, pour PSA, Areva, Alstom, etc.

Et c’est selon moi pour rendre acceptable cette libéralisation d’une partie de l’économie que l’Etat, et notamment l’Etat social, est aujourd’hui hypertrophié. L’Etat Samu Social, comme je l’appelle, prend en charge ceux – individus, entreprises – qui ne trouvent pas leur place dans cette économie libéralisée. Il redonne un sentiment de sécurité aux Français confrontés à une insécurité économique. De la même façon, l’Etat central et l’Etat moral se positionnent en protecteurs des Français face au monde extérieur.

La France est engluée depuis 30 ans dans ce libéralisme à la française, c’est-à-dire cette situation dans laquelle la libéralisation rampante, non assumée, d’une partie de l’économie est compensée par le développement excessif de l’Etat et notamment de la sphère sociale.

Cette situation crée beaucoup de frustrations chez les Français, comme on peut le voir très clairement dans un sondage Ifop publié le 19 mai : une majorité des Français trouve que l’Etat n’est pas assez présent dans l’économie, mais qu’il est en revanche trop protecteur dans la sphère sociale.

Mais ce système est stable car, comme l’a dit récemment Eric Zemmour en commentant mon livre, avec le libéralisme à la française, les énarques peuvent prendre la direction générale des groupes du CAC 40, les cadres ont les 35 heures, et les pauvres ont le SMIC et le RSA. Donc chacun a sa place dans ce système et ses petits avantages, même si la situation économique et sociale des Français ne cesse de se dégrader.

En quoi le libéralisme à la française est-il un frein à la croissance?

Lorsque l’Etat, dans une large partie de l’économie tout au moins, laisse libre cours aux lois du marché, les acteurs économiques se focalisent sur leurs propres intérêts individuels. C’est normal. Mais cela a plusieurs conséquences négatives pour la croissance.

D’abord, le court-termisme se développe, chez les investisseurs et chez les entreprises. Surtout avec une politique monétaire très accommodante et indifférenciée comme celle conduite par la BCE (Banque Centrale Européenne) depuis 15 ans : l’argent bon marché favorise le court-termisme.

Cette situation n’est pas propre à la France : aux Etats-Unis ou dans d’autres pays d’Europe également, les stratégies des entreprises et notamment leur sous-investissement, leurs programmes de rachats d’actions ou leurs politiques de dividendes témoignent d’une trop grande focalisation sur le court-terme.

Mais en France, le court-termisme des entreprises établies est moins qu’ailleurs compensé par le dynamisme et l’esprit d’initiative des jeunes entreprises. Car l’initiative y est plus faible que dans d’autres pays, du fait notamment de l’omniprésence de l’Etat protecteur dans la société.

Ensuite, dans le libéralisme à la française, les acteurs économiques ont tendance à « jouer perso » et à ne pas coopérer. En particulier, ce qui me frappe aujourd’hui dans l’économie française, c’est la fracture entre les grands groupes et les PME. Ce sont deux mondes parfaitement étanches, qui se parlent très peu, coopèrent rarement et se méprisent souvent, alors qu’ils sont extrêmement complémentaires, comme on peut le voir en Allemagne ou aux Etats-Unis. Cette fracture est selon moi essentiellement de nature sociologique : les patrons des grands groupes viennent toujours essentiellement de la fonction publique et accèdent directement aux fonctions de direction générale, là où les patrons de PME sont des entrepreneurs.

Dans le libéralisme à la française, les acteurs économiques sont également naturellement conduits à reporter le coût social de leurs décisions sur cet Etat Samu Social hypertrophié qui prend en charge tous ceux qui ne survivent pas dans le système. En France, lorsqu’on pousse un salarié vers la sortie, ou un fournisseur vers la faillite en le payant en retard, on sait qu’il sera pris en charge par l’Etat. Pas de responsabilité donc. Pour la collectivité, c’est inefficace, car cela signifie du chômage, des pertes de compétence, la destruction d’expertises. C’est également inefficace d’ailleurs pour l’entreprise elle-même à long terme. Mais à court-terme, c’est relativement indolore.

Enfin, je pense que le libéralisme à la française est un frein pour la croissance du fait du climat de défiance envers l’économie qu’il entretient chez les Français. En n’assumant pas ce choix libéral depuis 30 ans, en affirmant qu’il n’y a pas d’alternative aux politiques de libéralisation et de baisses de charges, les politiques contribuent à entretenir un sentiment d’impuissance et de défiance chez les citoyens face à l’économie en général, et les entreprises en particulier, qui n’est pas propice à l’innovation, à l’initiative et à la croissance.

Court-termisme, manque d’innovation, fracture PME / grands groupes, irresponsabilité sociale, défiance : la liste est donc longue des freins à la croissance dus au libéralisme à la française.

Que proposez-vous pour le marché du travail?

Pour sortir du libéralisme à la française je pense qu’il faut d’abord que la société reprenne la main sur l’économie. Que l’économie soit « réencastrée » dans la société, pour reprendre les termes de Karl Polanyi.

Cela ne signifie pas que l’Etat doit intervenir directement dans l’économie avec du capital public, des subventions, des aides, etc., ce qu’il fait d’ailleurs aujourd’hui à tour de bras, mais qu’il définisse l’architecture d’ensemble au sein de laquelle les lois du marché doivent s’appliquer. Que l’Etat ait une compréhension, et une vision des responsabilités des acteurs : quels sont les objectifs et les responsabilités de la banque centrale, des banques, des investisseurs, de l’Etat en tant qu’investisseur particulier, des entreprises et des salariés, vis-à-vis de la société ?

C’est comme cela que l’on supprimera les freins à la croissance dont nous parlions juste avant. Et notamment que l’on recréera la confiance. Pour moi, la réforme économique doit donc précéder la réforme sociale. Sans réforme économique, sans redonner aux Français confiance dans leur économie, il n’y a pas de réforme sociale possible. C’est pourquoi dans ce livre je formule des propositions essentiellement sur l’architecture économique, plus que sur les questions sociales, que j’espère traiter dans mon prochain livre !

Néanmoins, dans cette logique de nouvelle architecture économique et de nouvelles responsabilités (Polanyi parlait de « réciprocité ») vis-à-vis de la société, je fais des propositions qui touchent le marché du travail.

Je propose d’abord de reconnaître les responsabilités des entreprises vis-à-vis du marché du travail. D’abord de manière positive, en aidant celles qui pratiquent l’apprentissage, instrument par lequel les entreprises contribuent au développement du capital humain. Mais également à l’inverse de manière négative en les responsabilisant sur le coût induit par leurs comportements. Je propose ainsi de moduler les cotisations sociales payées par les entreprises en fonction des conséquences de leur comportement social (licenciements mais également plus largement employabilité de leurs salariés), ceci afin d’éviter les comportements actuellement fréquents de déresponsabilisation et de transfert de tous les risques sociaux vers l’Etat Samu Social.

Par ailleurs, je propose de renouveler fortement la nature de la relation entre les employés et leur entreprise en favorisant l’actionnariat salarié. Pas sous sa forme actuelle, qui n’est plus qu’une modalité de rémunération défiscalisée et de fidélisation des salariés. Mais dans un cadre qui permette réellement aux actionnaires-salariés de participer à la gestion de leur entreprise.

Révolution industrielle

Dans votre approche, quelle place accordez-vous à la sécurité sociale?

Dans mon livre je fais le constat que le libéralisme à la française a conduit depuis 30 ans à la nationalisation de la protection sociale. Petit à petit, le paritarisme a été vidé de son sens, les syndicats de salariés ont été infantilisés et l’Etat a repris les compétences de la Sécurité sociale et des partenaires sociaux. Par ailleurs, la sécurité sociale est passée d’une logique d’assurance face à des risques liés au travail à une logique de prise en charge globale des individus.

Comme je le disais précédemment, je me consacre dans ce livre au modèle économique qui pourrait être mis en place si on souhaite sortir du libéralisme à la française, plus qu’au modèle social, qui ne pourra être infléchi que lorsque les Français auront de nouveau confiance dans leur économie.

Aujourd’hui, tout le monde déplore le coût et l’inefficacité de la protection sociale, mais personne ne veut véritablement la réformer car c’est le filet de sécurité qui va permettre à nous-mêmes, nos enfants, nos proches, de survivre si nous sommes éjectés du modèle libéral.

Le jour où les Français auront confiance dans le modèle économique qui leur est proposé, alors à mon sens on pourra réformer la protection sociale, et de manière très substantielle.

Notamment, on pourra la décentraliser. En redonnant du pouvoir aux partenaires sociaux. En donnant enfin des responsabilités réelles aux collectivités locales. Car les Français auront moins besoin d’être rassurés par un Etat central largement inefficace mais protecteur et garant d’une pseudo égalité de façade face aux risques de la vie.

On pourra également concevoir une protection sociale plus articulée autour de la notion, positive, de projet, que de celle, négative, de risque. Je rêve d’une protection sociale qui accompagnerait les individus et les groupes dans leurs projets et leurs réussites, plutôt que d’une protection sociale qui, comme aujourd’hui, n’est là que pour prendre en charge les risques et les échecs.

Beaucoup de Français s’interrogent aujourd’hui sur leurs élites et notamment sur l’énarchie. Faut-il supprimer l’ENA?

Si les problèmes de la France se limitaient à l’ENA, ce serait simple !

Les énarques ont clairement joué un rôle déterminant dans la mise en place de ce libéralisme à la française et dans son maintien depuis 30 ans, mais je pense que les racines sociologiques du libéralisme à la française sont bien plus profondes que la seule Ecole Nationale d’Administration. Sa suppression ne changerait pas grande chose.

S’il fallait identifier un coupable dans la société française, plutôt que l’ENA, j’en verrais plutôt deux, qui sont l’esprit de caste, et la coupure totale entre le politique et l’administration d’une part, et l’économie d’autre part.

L’énarchie est une caste, c’est incontestable, sans doute l’une des plus visibles en France, mais il y en a malheureusement beaucoup d’autres. Pour des raisons structurelles (une Révolution française qui a conduit à remplacer la noblesse et la royauté par de nouvelles castes « civiles », « républicaines ») et conjoncturelles (manque d’ouverture des dirigeants, repli sur soi du pays), la France est aujourd’hui de plus en plus une société de castes, que ce soit dans l’administration, les entreprises ou la société dans son ensemble, et la mobilité sociale est très faible.

Par ailleurs, la fonction publique est totalement coupée aujourd’hui de l’économie. La plupart des fonctionnaires sont en effet rentrés dans la fonction publique directement à la sortie de l’école, et n’ont jamais rien connu d’autre. Auparavant, la planification, le contrôle des prix et des changes, et l’existence de nombreuses entreprises publiques, créaient des passerelles entre la fonction publique et l’économie ; celles-ci ont disparues aujourd’hui, laissant la fonction publique totalement isolée.

La classe politique est également très largement isolée de l’économie, car la politique devient de plus en plus une carrière, exclusive de toute autre activité, qui recrute au sein du personnel politique des assemblées et des collectivités territoriales, ainsi que de la fonction publique.

Comment devrait se passer une « bonne réforme » de l’Etat?

Une bonne réforme de l’Etat, c’est une réforme qui est sous-tendue par une stratégie politique pour le pays, pas uniquement par un plan d’économie. Quand une entreprise fait une réorganisation uniquement pour baisser ses coûts, cela ne marche jamais. Il faut donner du sens et de la perspective aux organisations et aux individus qui y travaillent.

C’est pour cela que toutes les initiatives de type RGPP sont vouées à l’échec. On se demande bien comment on a pu se lancer dans des bêtises pareilles !

Si on veut sortir du libéralisme à la française en redonnant à l’Etat un rôle d’architecte du système économique, si on veut que l’Etat définisse les responsabilités des acteurs et s’assure que ces responsabilités seront bien assumées, alors il faudra remettre de l’intelligence économique au sein de l’Etat.

Si on pense par exemple que le bon fonctionnement du secteur bancaire est un enjeu pour l’économie française, alors il faudra acquérir les compétences correspondantes. Je ne sais pas s’il y a aujourd’hui à Bercy et dans les organes de régulation des marchés financiers et des banques ne serait-ce que 4 ou 5 personnes qui ont travaillé à un moment dans des banques et qui ont vu concrètement comment cela fonctionnait. Si un jour l’Etat veut avoir une stratégie bancaire, il faudra que cela change.

De la même façon, si on décide que les dépenses d’avenir sont un enjeu pour ce pays, et que l’on met en place une dette publique perpétuelle pour les financer, comme je le propose, il faudra que l’Etat s’adjoigne des compétences qu’il n’a pas, ou plus, pour juger des bons projets.

Tout est affaire de projet. Je pense que le statut de la fonction publique peut évoluer rapidement et sans heurts si c’est au service d’un projet et d’une ambition politique pour le pays. A l’inverse, il peut rester inchangé pendant encore des dizaines d’années si le débat se concentre uniquement sur les réductions d’effectifs et le gel du point d’indice.

Selon vous, quelles sont les 5 mesures d’urgence à prendre pour réformer le pays?

Je suis désolé mais je n’aime pas cette expression de « 5 mesures d’urgence ». Pour deux raisons.

D’abord parce que je pense qu’il n’y a pas urgence en France aujourd’hui. Techniquement, la situation financière de la France est confortable, pour des raisons anecdotiques certes (une politique monétaire aberrante menée depuis 15 ans par la BCE), mais ce confort est bien réel. Politiquement également, je pense que ce discours de l’urgence est dangereux. Il a trop été utilisé par des Fillon ou des Valls ; il est à la fois plus crédible chez les Français, et sonne comme une sorte de mépris, de violence faite à la démocratie. Avec l’invocation de l’urgence vient en général le discours TINA, There Is No Alternative, il n’y a pas d’autre politique possible, qui revient in fine à prendre les Français pour des imbéciles, et à prendre la démocratie en otage.

Ensuite, de manière plus substantielle, et c’est la thèse de mon livre, je pense que le sujet en France est aujourd’hui de renverser la dynamique du libéralisme à la française, pour en établir une autre. Le sujet n’est donc pas celui des 5 (ou 4 ou 6) mesures d’urgence qui vont sauver la France, mais des mesures qui vont redonner confiance en l’économie, et qui permettront ensuite de mettre en place d’autres mesures sur le plan social.

Dans mon livre je propose une petite dizaine de mesures économiques. Ce n’est sans doute pas exhaustif ; notamment, je n’évoque pas la question du commerce international, et notamment du traité TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership) en cours de négociation entre l’Europe et les Etats-Unis. Mais à l’inverse, il me semble difficile d’extraire 2, 3 ou 5 mesures parmi celles que je propose. Non pas par amour propre d’auteur, mais parce qu’il est crucial, selon moi, que tous les acteurs économiques retrouvent des responsabilités claires. Si la BCE continue à avoir un comportement irresponsable, il en sera de même des investisseurs et des banques également. Si l’on demande aux banques de se recentrer sur le financement à long terme de l’économie, mais que dans le même temps on ne s’intéresse pas à ce que font les investisseurs, alors cette politique ne sera pas acceptée par les banques, et ne sera pas efficace. Etc.

Nous devons engager une transition vers un autre modèle économique et social. Et dans cette transition, il faut que tout le monde face un pas, pour que la confiance se recrée.

Est-ce que vous vous définiriez comme un libéral de gauche?

Je suis heureux de voir que mon livre est bien reçu dans les médias sur un large éventail politique, de gauche comme de droite. Il y a une véritable attente pour des idées neuves, à gauche comme à droite, et de nouvelles alliances peuvent se créer.

Ceci étant dit, « libéral de gauche » me va bien ! Libéral car je suis profondément attaché aux libertés économiques et sociétales et que je pense que l’individu s’épanouit dans la réalisation d’un projet personnel. De gauche car je crois que la société et la solidarité entre les hommes peuvent être un atout extraordinaire pour chacun d’entre nous.

L’ALLEMAGNE RECADRÉE PAR LA RUSSIE, LA GRÈCE EN FAILLITE

Est-il possible d’endiguer les ambitions impérialistes de l’Allemagne? Poutine, à l’occasion du sommet de Riga, vient de le prouver grâce au seul langage que la Prusse comprend: la menace du recours à la force…

L’Allemagne et le sommet de Riga

Jeudi et vendredi se tenait à Riga un sommet européen consacré au « Partenariat Oriental », c’est-à-dire à une coopération renforcée avec la Moldavie, la Biélorussie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, l’Arménie et l’Ukraine, tous anciens pays membres de l’URSS. Le fait que ce sommet se tienne à Riga ne doit rien au hasard. Il aurait en principe dû se tenir en novembre prochain à Luxembourg, puisque le calendrier normal de sa tenue coïncidait avec la future présidence luxembourgeoise. Mais le pays qui préside actuellement l’Union, la Lettonie, tenait absolument à l’organiser sur son sol.

Cette décision ne manquait pas d’ironie. La Lettonie est aussi un ancien pays membre de l’URSS, conquis par Staline, en son temps, ce qui explique largement l’intérêt de cet Etat membre pour un partenariat avec des satellites de la Russie. Mais les Français ignorent trop souvent que la langue administrative de la Lettonie jusqu’en 1940 était l’allemand, même si, au 18è siècle, la Lettonie fut rattachée formellement à l’empire russe.

Ces petits détails sont importants là-bas, et expliquent pourquoi Angela Merkel a forcé la main de ses alliés pour admettre la Lettonie dans la zone euro au 1er janvier, alors que la crise économique y est cataclysmique. Simplement… l’Allemagne est toujours plus tendre avec ses anciennes possessions qu’avec ces incapables du sud de l’Europe.

Bref, le Partenariat Oriental fut conçu en 2009 comme une manoeuvre d’encerclement de la Russie qui n’est pas sans rappeler la logique militaire allemande de 1942, dont l’un des objectifs fut la conquête des champs de pétrole du sud Caucase. La finalité du processus (de 2009, pas de 1942…) consistait à préparer l’entrée de ces pays dans l’Union: d’ailleurs il était convenu que la Moldavie demande jeudi son adhésion à l’Union européenne.

La Russie prévient l’Allemagne

Poutine n’est pas allé par quatre chemins sur le sujet: il a fait miroiter un scénario à l’ukrainienne à tous ceux qui n’auraient pas encore compris la leçon. Il a donc confié la mission d’explication à son ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov, qui a pris la peine d’exposer clairement la doctrine russe sur le sujet:

Nous reconnaissons le droit de nos voisins, autrefois républiques soviétiques, mais aujourd’hui Etats souverains, à pratiquer une politique extérieure plurivectorielle », a déclaré le ministre intervenant au Conseil de la Fédération (chambre haute du parlement russe). (…)

« Aussi comprenons-nous bien qu’ils (nos voisins, ndlr) peuvent entretenir des liens avec d’autres acteurs en Europe, en Amérique ou ailleurs. La seule chose que nous réclamons, c’est la transparence de ces processus, qu’ils n’aient aucun dessein caché ni schémas dissimulés, qu’ils tiennent pleinement compte des intérêts nationaux légitimes de la Russie que nous avons exposés ouvertement et honnêtement. Autrement dit, nous sommes prêts à harmoniser tous ces processus et à rechercher un équilibre des intérêts (…).

Du coup, les Moldaves ont prudemment battu en retraite et renoncé à leur demande d’adhésion.

L’Allemagne multiplie les gestes apaisants

Angela Merkel s’est sentie obligée d’arrondir les angles et de rétropédaler discrètement. Si elle a expliqué qu’elle ne voulait pas de Poutine sur le sol bavarois lors du prochain G7, en revanche… elle s’est employée à rassurer le nouveau tsar russe.

Tant que la Russie ne se conforme pas au droit international et n’agit pas selon ces principes, un retour au format du G8 n’est pas imaginable, a souligné Mme Merkel, dont le pays accueille début juin le G7 en Bavière (sud), sans la Russie exclue l’an dernier après l’annexion de la Crimée.

Par ailleurs, le Partenariat oriental n’est pas un instrument de la politique d’élargissement de l’Union européenne, a-t-elle affirmé, avant le début à Riga dans la soirée d’un sommet entre 28 pays de l’UE et six pays d’ex-URSS visant à leur rapprochement.

Nous ne devons pas éveiller de fausses attentes que plus tard nous ne serons pas en mesure d’honorer, a-t-elle déclaré. Nous devons le dire de façon claire à nos partenaires de l’Est, et je le fais d’ailleurs, a-t-elle ajouté, évoquant des partenariats sur mesure avec différents pays de l’ancien bloc communiste, en fonction de leurs particularités et de leurs souhaits.

Le partenariat oriental n’est dirigé contre personne, notamment pas contre la Russie. Je vais le dire et le répéter encore et encore : +il ne s’agit pas de choisir entre d’un côté un rapprochement avec l’UE et de l’autre le souhait de la Russie d’un partenariat plus étroit avec ces pays+.

Du coup, le sommet de Riga, plié en quelques heures, n’a débouché que sur un rappel des actions déjà engagées. Un sommet pour rien, au fond.

L’Ukraine fera faillite avant la Grèce, et l’Europe paie sans rien dire

Pendant ce temps, le deux poids deux mesures continue sous l’impulsion d’une Allemagne tout à fait d’accord pour plumer les pigeons européens lorsqu’il s’agit de protéger son Lebensraum. L’Union Européenne continue à faire pleuvoir les milliards sur un pays dont l’insolvabilité ne fait aucun doute pour personne, et qui ne pratique pas la moindre réforme structurelle: l’Ukraine.

«Ce système d’Etat, opaque et corrompu, est friand de fonds internationaux qui se noient dans le budget», explique Oleksandr Borovik, un ancien de Microsoft qui a travaillé comme vice-ministre de l’Economie pendant quelques mois, avant d’être remercié. «Les aides internationales servent à colmater les brèches, sans réformes structurelles. En alimentant le budget, le système des subventions publiques perdure aussi – celles-ci vont à des entreprises archaïques, non rentables, qui ne survivent que pour enrichir certains oligarques.»

On lira sur tous ces sujets l’excellent article du New York Times, qui permet de mesurer l’ampleur du mirage ukrainien.

L’Allemagne se venge sur la Grèce

Face à tous ces déboires, l’Allemagne a retrouvé tous les réflexes prussiens qui ont fait la gloire de l’armée allemande en 1943 et 1944: elle se venge sur les civils. Comme il fallait plier devant les Russes et avaler les mensonges ukrainiens, une victime était toute désignée pour payer: Alexis Tsipras, qui avait imprudemment sollicité un rendez-vous avec Angela Merkel et l’inutile François Hollande.

Jeudi soir, François Hollande et Angela Merkel se sont entretenus avec le premier ministre grec Alexis Tsipras. Plein d’espoir sur l’obtention d’une « solution politique », ce dernier s’est vu renvoyé dans ses buts, les deux dirigeants lui demandant de négocier un accord avec le FMI, la BCE et la Commission européenne. « Il reste beaucoup à faire », a prévenu la chancelière, « plus le programme de réformes serait complet et solide, plus la Grèce aura des chances de soutien à long terme », a fait écho François Hollande.

La stratégie de l’Allemagne consiste bien entendu à humilier la Grèce en la forçant à renoncer à toutes ses prétentions, sinon… on la sort de la zone euro. Il est assez curieux de voir François Hollande se prêter à ce petit jeu.

Tsipras n’aura bientôt plus que ses larmes pour pleurer:

Le gouvernement grec ne « répondra pas à des demandes irrationnelles », « n’acceptera pas de directives humiliantes » et insistera sur « les lignes à ne pas franchir », a promis le Premier ministre.

« Nous ne discuterons pas d’une dérégulation majeure du système salarial. Nous n’accepterons pas une nouvelle réduction des retraites », a-t-il détaillé, notamment à destination des membres de Syriza qui réclament une application stricte des promesses électorales du parti.

Le scénario alternatif à la faillite grecque

La presse européenne se fait l’écho de façon insistante d’un autre plan possible pour la Grèce, consistant à ne pas trancher, et à maintenir les mesures d’urgence jusqu’à l’automne (au moins). Ce plan, rapporté par Romaric Godin, prolongerait le plan d’aide d’urgence à la Grèce, permettant ainsi le versement de 4 milliards d’euros (somme insuffisante pour rembourser les créanciers d’ici à septembre, toutefois…). En contrepartie, la Grèce mènerait un plan de 5 milliards d’économie, avec une réforme de la TVA et un maintien de l’impôt foncier (l’Enfia, sur les résidences principales) que Syriza avait promis de supprimer.

En contrepartie, la Grèce ne pratiquerait pas de réforme des pensions ni du marché du travail. Ce scénario ne semble toutefois pas émaner du camp prussien. Et c’est bien ce dernier qui pèse.

L’Allemagne et la France préparent le « Brexit »

Puisqu’on en est au grand nettoyage, l’Allemagne et la France ont décidé (il serait plus exact de dire que l’Allemagne a décidé et que la France suit) de renvoyer David Cameron dans ses buts. Cameron est arrivé à Riga avec des revendications sur le fonctionnement de l’Union qui n’étaient pas inscrites à l’ordre du jour… et qui n’ont donc pas été traitées.

Entre autres, David Cameron veut revenir sur la libre circulation des personnes au sein de l’Union et obtenir le droit de limiter l’accès au système de protection sociale britannique pour les ressortissants de l’UE qui s’installent au Royaume-Uni. Le marché est clair: soit il obtient ce qu’il veut, soit il organise un referendum sur la sortie de l’Union.

Ce chantage a évidemment perdu de sa force à la simple lecture de la presse où les investisseurs britanniques, clés de la prospérité du pays, se mettent publiquement debout sur le frein en comptant leurs pertes dans l’hypothèse où ce scénario se réaliserait. Merkel n’a pas manqué de le laisser entendre, et a laissé François Hollande se montrer loquace sur ce sujet où il s’agit de jouer aux autoritaires:

De tels entretiens [sur une réforme de l’Union], « il n’y en a pas eu, c’est une évidence, en réunion plénière, mais même dans des apartés, il n’y a eu aucune discussion », a déclaré M. Hollande aux journalistes, « et d’ailleurs, ce n’était pas le lieu et ce n’était pas le moment ».

« S’il y a des discussions, elles auront lieu d’abord à un niveau bilatéral puisque je recevrai David Cameron le 28, la chancelière le recevra le 29 », a-t-il poursuivi, prédisant que d’autres discussions auront sûrement lieu avec la Commission européenne « dans les prochaines semaines ».

Quant au référendum sur une éventuelle sortie du Royaume-Uni de l’UE, « l’Europe n’est pas intéressée par un vote. S’il a lieu, il faudra y répondre mais là, pour l’instant, je ne suis pas saisi d’une proposition particulière de la Grande-Bretagne », a déclaré le président français.

« Ça viendra. J’imagine que David Cameron va venir avec un certain nombre de propositions », a-t-il ajouté.

La BCE inquiète les marchés

Ultime mauvais signe pour l’Europe: la Banque Centrale Européenne a des relations tendues avec les Etats membres et les marchés financiers. La politique d’assouplissement quantitatif et de rachat d’obligations souveraines sur les marchés fabrique en effet très consciencieusement et très rapidement une bulle spéculative dont le premier effet est de favoriser la volatilité des marchés.

Pour Mario Draghi, ce n’est manifestement pas le problème majeur. Selon lui, l’amélioration économique rapide due à sa politique monétaire pose un problème plus grave: les Etats membres les plus endettés ou les plus déficitaires repoussent les réformes structurelles indispensables grâce à l’argent facile qui circule. Les Français ne pourront guère le nier.

Pour les marchés, l’extrême volatilité met en danger l’ensemble du système. La polémique qui a suivi les propos tenus par Benoît Coeuré, membre du directoire de la BCE, devant quelques happy few, sur la politique à venir de la BCE l’a montré: les « initiés » procèdent à des ventes ou des achats massifs à la moindre modification qui intervient sur le marché.

Et c’est probablement la principale leçon à retenir de cette semaine: l’Europe est entrée dans un cycle d’hyper-sensibilité où tout est prétexte à l’excès…

 

CHARLIE HEBDO: LE COMMISSARIAT DES KOUACHI FERMÉ

Malgré l’attentat contre Charlie Hebdo, la Préfecture de police de Paris a décidé de fermer le commissariat du quartier de la place des Fêtes, dans le XIXè arrondissement. C’est évidemment une décision très curieuse, puisque ce commissariat « surplombe » le quartier où la « cellule des Buttes-Chaumont », à l’origine de l’attentat, a vu le jour.

Alors que la police a obtenu des moyens supplémentaires et que Bernard Cazeneuve lutte pour fouiller la boîte mail de tous les Français, le ministère de l’Intérieur a donc décidé de supprimer un élément de proximité dans la lutte contre le terrorisme.

 

Charlie Hebdo et les Buttes-Chaumont

Pour ceux qui ne sont pas familiers de la géographie du XIXè arrondissement de Paris, j’ai rapidement dressé une petite carte de cette « cellule« :

Le 19è arrondissement des Kouachi
Le 19è arrondissement des Kouachi

On le voit, le commissariat fermé est à proximité de tous les lieux qui ont « incubé » la cellule des Buttes-Chaumont: le parc des Buttes-Chaumont où les membres de la cellule s’entraînaient, le quartier de la Mouzaïa, où le film ci-dessous montre les Kouachi, et l’avenue Simon Bolivar où Coulibaly fut contrôlé par la police le 30 décembre (sans réaction de la hiérarchie, pourtant alertée par les policiers qui réalisaient le contrôle).

Et encore une anomalie dans l’affaire Charlie Hebdo

La fermeture de ce commissariat de quartier sensible sans aucune explication ni communication manifeste une fois de plus le mépris de la police nationale pour sa fonction de service au citoyen. Les policiers français sont beaucoup plus préoccupés par la surveillance des citoyens honnêtes que par la prévention au jour le jour du terrorisme.

Au passage… cet événement est une anomalie de plus dans la chaîne policière qui entoure l’attentat contre Charlie Hebdo: entre le contrôle de Coulibaly le 30 décembre qui laisse la hiérarchie sans réaction, la levée sans explication à ce jour de la surveillance policière devant les locaux du journal quelques semaines avant l’attentat, la probable fourniture d’armes à Coulibaly par un indicateur de la gendarmerie, tout cela fait beaucoup.

Au lieu d’enquiquiner les Français avec une loi sur le renseignement intempestive, l’Assemblée Nationale ferait mieux d’ouvrir une enquête parlementaire sur les défaillances policières qui rendent les attentats possibles.