Accueil » Archives pour Éric Verhaeghe

Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Métiers 2020: la technophobie des élites a encore frappé

La technophobie des élites administratives françaises a encore frappé. Cette fois, les auteurs du crime sont la DARES et France Stratégie qui ont publié une étude (récurrente) de prospective sur les métiers.

Une méthode statistique irréprochable

On appréciera d’emblée la rigueur très mathématique avec laquelle les travaux ont été conduits. Ils permettent donc de déboucher sur un scénario où 800.000 emplois seraient à pourvoir chaque année d’ici à 2022. En fait, l’estimation exacte situe le nombre de postes à pourvoir entre 735.000 et 835.000 selon les scénarios économiques globaux. Pour la DARES, 80% de ces postes seraient des remplacements des effectifs actuels, qui atteindront l’âge de la retraite, et le solde correspondrait à des créations nettes.

Cette nuance n’est évidemment pas neutre si l’on se souvient que la France a, en 2014, compté 820.000 naissances. On le voit: les chiffres annoncés par la DARES suffisent à peine à absorber le croît naturel de la population française, hors immigration. Ils ne sont donc guère encourageants et laissent même structurellement craindre une aggravation du chômage.

Derrière ces apparences, il est donc utile de lire entre les lignes et d’entendre les idées cachés du rapport.

La technophobie et le renoncement implicite au plein emploi

Premier point intéressant du rapport: il renonce, sans oser le dire, au plein emploi.

Il compare en effet la situation démographique française à la réalité économique construite selon trois scénarios. Le scénario « central » projette une évolution économique d’ici 2022 relativement prudente par rapport aux données actuelles. Le « scénario de crise » s’appuie sur une situation dégradée avec une augmentation moyenne du PIB de 1,1 point par 1. On aimerait que la « crise » se limite à une croissance de 1,1%! Enfin, le scénario-cible, qui guide le rapport, projette une croissance de 1,8 point par an en moyenne.

Dans le scénario de crise, le taux de chômage en France serait à près de 10% (c’est-à-dire proche de la situation actuelle). Dans le scénario optimiste, le taux de chômage tombe à 6,7%. Autant dire qu’on reste encore loin du plein emploi (5% de chômage) connu en Autriche, en Suisse, en Allemagne. C’est probablement l’enseignement majeur de cette étude: le vieillissement de la population conduisant à des départs massifs en retraite ne permettra pas, même dans les projections les plus optimistes des pouvoirs publics, de retrouver une situation où le chômage retrouve son « poids de forme ».

Technophobie de la France d’hier

Un autre point mérite d’être décrypté. La méthode statistique utilisée par la DARES consiste à mettre régulièrement à jour des projections à partir d’une liste de 87 familles professionnelles, regroupées autour de quelques agrégats comme les services à la personne ou l’agriculture. Chacun de ces domaines est « traversé » par des métiers dont la DARES estime le volume:

Source: DARES et France Stratégie
Source: DARES et France Stratégie

Cette méthode pose évidemment un problème simple: elle n’accorde aucune place aux métiers nouveaux produits par la révolution numérique. Et elle n’accorde guère plus de place aux familles d’activité issues de cette même révolution. Où enregistrer les Facebook, les Google, les Bla-Bla Car qui tirent aujourd’hui la croissance rendue poussive par les activités d’hier? La DARES passe complètement à côté de l’innovation disruptive qui fracasse les modèles existants, et c’est probablement le principal point qui justifie que cette étude finisse sur une étagère sans avoir été lue.

La technophobie et le numérique

Une brève analyse statistique montre d’ailleurs comment cette incompréhension de la DARES face au monde qui arrive comporte quelques aspects comiques.

Alors que de nombreuses entreprises françaises se battent désormais pour recruter des « dataminers », le mot est totalement absent du rapport de la DARES. Manifestement, la réalité du marché du travail n’a pas encore atteint les cimes intellectuelles de nos statisticiens publics en chambre, qui regardent le monde depuis un observatoire perdu dans les limbes de l’Himalaya fonctionnarial. La notion de « data » est d’ailleurs totalement absente du rapport: un vide abyssal qui en dit long sur l’obsolescence du service public aujourd’hui.

Quant au mot « numérique », il est employé 24 fois dans ce rapport de près de 200 pages, soit une fois toutes les 9 pages environ, ce qui paraît bien peu en comparaison de l’enjeu qu’il représente pour le marché de l’emploi. On notera par exemple cette formule extraordinaire, page 112:

« les technologies numériques devraient continuer de se développer. Dans ce contexte, les perspectives d’emploi dans le domaine de l’informatique devraient rester bien orientées sur la période 2012-2022. »

La DARES nous produit là une analyse proche du « minimum syndical » qui assimile la révolution numérique à un déterminant parmi les autres, sans manifestement comprendre sa véritable portée.

L’incompréhension de la productivité

Faute de comprendre la nature de la révolution numérique, la DARES occulte donc totalement les métiers nouveaux qu’il permet, par la synthèse de compétences différentes, jusqu’ici segmentées (pourra-t-on demain imaginer un actuaire qui ne fasse pas de Big Data?), et par la naissance de nouvelles activités dont beaucoup restent encore à inventer.

Au global, ce qui intéresserait, dans un rapport de ce type, serait une première réflexion sur les gains de productivité rendus possibles par l’émergence du numérique, et sur la récupération de ces gains pour développer des activités nouvelles où les métiers restent à inventer. Malheureusement, les intellectuels de France Stratégie et de la DARES ne semblent pas intéressés par ces questions, ou ne semblent pas connaitre l’existence de ces phénomènes de transfert à l’oeuvre sur le marché du travail. Leur préoccupation consiste plutôt à faire tourner un modèle obsolète, mais qui les inscrit dans la continuité d’un service dont on peine à trouver l’utilité future.

Comment la révolution numérique bouleversera-t-elle les facteurs de production et leur rentabilité? C’est pourtant le sujet central d’une économie avancée qui doit adapter sa pensée capitalistique et son organisation éducative à l’émergence de ce monde nouveau. Manifestement, il ne faut pas compter sur les pouvoirs publics pour aider à cette réflexion.

Article publié sur Tripalio.

Emmanuel Macron: la rente contre le capital

Emmanuel Macron a défini sa vision du capitalisme dans une tribune du Monde, intitulée de façon ambitieuse: « Retrouver l’esprit industriel du capitalisme ». Le texte est intéressant, parce qu’il s’efforce de théoriser des éléments de politique publique. Il déçoit, parce qu’il semble mal saisir les évolutions structurelles de la société occidentale.

Macron a bien pris note des demandes des professions financières

On remarquera d’abord qu’Emmanuel Macron propose trois leviers pour retrouver l’esprit du capitalisme industriel: l’investissement populaire en actions, la mobilisation des institutionnels et l’encouragement à l’investissement à long terme.

Sur chacun de ces items, Macron reprend sans difficulté les thèmatiques défendues par les lobbyistes des professions concernées. Il fait l’apologie de l’assurance-vie en « eurocroissance », et il propose d’alléger la facture en fonds propres imposée par la directive Solvabilité 2 pour les actifs en actions. Ces propositions sont incontestablement conformes aux revendications des banquiers et des assureurs qui ont pignon sur la place.

On s’étonne toutefois de ne voir à aucun moment apparaître la notion de valeur créée par les entrepreneurs dans cette tribune. Pour Emmanuel Macron, le capitalisme, ce sont des détenteurs de capital qui financent la croissance, mais pas des entrepreneurs qui créent de la valeur ex nihilo. Cet aveu involontaire méritait d’être commis: Emmanuel Macron est décidément l’homme de la banque, ce n’est pas un entrepreneur. Il incarne bien cette caste dominante en France pour laquelle l’économie est un jeu capitalistique où l’action des hommes et des innovations tient un rôle secondaire par rapport à la préservation des rentes acquises.

L’étonnante absence du mot « innovation »

De façon encore plus révélatrice, le mot « innovation » ne figure d’ailleurs pas dans le texte d’Emmanuel Macron. Il est assez curieux de voir comment un ministre devenu la figure de la modernité au sein du gouvernement, peut à ce point rater l’exercice attendu. A le lire, on croirait presque que son enjeu est de reconstruire la puissance industrielle française des années 1860, quand il s’agit précisément de basculer vers des modèles totalement nouveaux.

L’innovation est en effet partout, et pas seulement dans l’entreprise. Elle l’est aussi dans le financement. La révolution du crowdfunding en constitue la meilleure illustration. Elle répond précisément à l’attente d’un capitalisme populaire évoquée par le ministre. Alors pourquoi ne pas le mentionner? Faut-il voir dans cet oubli ou cette impasse une manifestation supplémentaire de la technophobie qui domine les élites françaises?

Sur le fond, il semble que le ministre de l’économie n’a pas saisi que la révolution du capitalisme industriel au XXIè siècle repose sur une « disruption » qui oblige à repenser les modèles et les méthodes. Emmanuel Macron nous cite « les actionnaires familiaux, les actionnaires salariés, les actionnaires publics et les fonds longs (français, européens, et internationaux) » comme modèles d’investisseurs à long terme. Mais c’est quand même un peu court: on aurait aimé qu’il nous parle aussi de l’entrepreneur qui crée son entreprise et la possède, ou du petit épargnant qui met 5.000 euros dans un projet sur une plate-forme de crowdfunding.

Les élites françaises ne comprennent pas la nouvelle économie

En bout de course, il ressort de cette tribune le sentiment diffus qu’Emmanuel Macron est bien l’homme de la rente. Il lit l’économie française sous le prisme d’un capitalisme mature, qui ne comprend pas les nouveaux paradigmes et qui cherchent simplement à faire fructifier un acquis en profitant d’innovations qui lui sont étrangères. Et c’est probablement cela, le mal français: le pays est dirigé par une élite tournée vers le passé, même lorsqu’elle prend les accents de la modernité. Son enjeu est de préserver une structure de capital, et certainement pas d’en faire émerger une nouvelle, adaptée aux besoins de notre temps et reposant sur des entrepreneurs qui changent le monde.

Article paru sur Tripalio.

Pourquoi il faut démembrer l’Allemagne

L’Allemagne conçue comme un espace politique unique de la Prusse au Rhin est une source de déséquilibre systémique pour le continent européen. Il est urgent de procéder à son démembrement, sans quoi l’Europe court à sa perte, comme ce fut le cas en 1914 ou en 1933.

L’Allemagne sans vision politique pour l’Europe

Réunifiée en 1991 par un coup de force, l’Allemagne prussienne aura mis vingt-cinq ans à tuer la construction européenne de 1956. Depuis que l’Allemagne a retrouvé en Berlin, capitale de la Prusse, son centre névralgique, elle se replie sur elle-même et utilise l’Union Européenne comme une arme pour s’enrichir au détriment de ses voisins, la vidant jour après jour de tout esprit de coopération. Seul le bénéfice à court terme et l’esprit de domination guident la Prusse dans sa conception des relations avec l’Europe.

C’est le péché capital de la Prusse depuis qu’elle a annexé le Rheinland, c’est-à-dire depuis les années 1840. Contrairement à ce que beaucoup de Français peuvent croire, l’Allemagne n’est pas un Etat-nation homogène comme la France. Elle n’existe qu’à travers une construction économique et monétaire (le Zollverein, l’Union douanière) dont la seule identité est le profit immédiat.

L’erreur européenne fut d’accepter sans coup férir une « réunification » allemande et une réinstallation de la capitale à Berlin: nous en payons aujourd’hui le prix fort.

L’Allemagne a féodalisé la Commission Européenne

Le premier signal du dysfonctionnement européen est envoyé par la Commission Européenne. Présidée par un Luxembourgeois sauvé des eaux grâce à Angela Merkel, la Commission a perdu toute existence politique et n’a plus qu’une utilité: endosser les décisions prises à Berlin. Pour le reste, les affaires sont directement négociées par maman Angela ou par ses sbires.

La crise grecque en donne un formidable exemple: la Commission n’y joue que les roues de secours. Les décisions se prennent (ou pas…) au sein de l’Eurogroupe, l’instance des ministres des Finances, présidée par le néerlandais Jeroen Dijsselbloem, choisi en son temps par Angela Merkel.

L’affaire des OGM, preuve de féodalisation

Que la Commission Européenne soit un instrument parmi d’autres de l’hégémonie prussienne en Europe est rappelé par l’étonnante affaire des OGM intervenue vendredi. De façon inattendue, en effet, la Commission a autorisé 10 nouveaux OGM (colza, maïs, soja, coton) pour une durée de 10 ans. Il n’est pas inutile de savoir que ces types d’organismes sont produits par Monsanto, BASF et Bayer Crop.

Comme c’est bizarre! deux des trois entreprises qui profitent de cette décisions sont allemandes. BASF avait déjà obtenu une autorisation pour un OGM en 2010, et Bayer Crop est née en 2002 du rachat de la filiale agro-alimentaire d’Aventis. La troisième entreprise, Monsanto, est américaine: voici un beau geste de Juncker dans le cadre de la négociation du TTIP.

L’Allemagne ne s’intéresse qu’à ses propres frontières

L’affaire des migrants qui se noient par centaines dans la Méditerranée en tentant d’atteindre les côtes italiennes a permis à Angela Merkel de mener une nouvelle opération à courte vue au nom, bien entendu, de l’amitié entre les peuples.

Très longtemps, l’Union a laissé l’Italie (considérée comme mal gérée par les Allemands) se débrouiller seule avec la question des migrants. L’opération « Mare Nostrum« , lancée en 2013, avait permis de juguler ces morts massives. Le Premier Ministre italien avait finalement considéré que rien ne justifiait que l’Italie finance seule une opération qui profitait à l’ensemble de l’Union.

Celle-ci a finalement pris le relais en novembre 2014 avec l’opération Triton, dotée d’un budget 3 fois moindre. Les conséquences ne se sont pas faites atteindre: les naufrages se sont multipliés.

On oublie trop souvent que « l’avarice » de Triton est directement due à l’Allemagne. Le ministre de l’Intérieur allemand avait, en octobre 2014, reproché à « Mare Nostrum » d’avoir servi de « pont » vers l’Europe et de contribuer ainsi à une augmentation de 60% des demandes d’asile en Allemagne. La volonté allemande a bien consisté, à cette époque, à réduire l’aide apportée aux migrants…

L’Allemagne a unilatéralement décidé du Grexit

La gestion de la crise grecque constitue une remarquable illustration du risque auquel l’Europe s’expose en laissant à l’Allemagne prussienne la conduite des opérations. Depuis l’élection de Syriza, Angela Merkel a décidé de sortir la Grèce de la zone euro. Pour y parvenir, l’Allemagne organise un jeu de dupes dont les principaux acteurs sont ses pions: Jeroen Dijsselbloem, chargé de s’assurer qu’aucun compromis n’est passé en dehors des points décidés à Berlin, les nouveaux entrants dans l’Union (choisis par l’Allemagne), comme les Slovaques, les gouvernements « centristes » mais eurosceptiques du Nord de l’Europe (comme en Finlande…) et bien entendu Jean-Claude Juncker lui-même.

Tous ces acteurs organisent le jeu de façon très répétitive. Des sommets sont organisés pour évaluer des propositions grecques qui n’interviennent jamais. Indéfiniment, les alliés européens de l’Allemagne déplorent donc l’absence de progrès grecs, et laissent au cruel docteur Schaüble, ministre allemand des Finances, le rôle du méchant génie qui ponctue les réunions par une remarque très attendue: la Grèce s’approche du Grexit.

Le sommet de Riga de vendredi n’a pas dérogé à la règle. Il était d’ailleurs annoncé comme ne devant déboucher sur aucune solution. Il a toutefois donné lieu à une innovation: pour la première fois, un ministre des Finances a osé demander tout haut ce qui se passerait si aucun accord avec la Grèce n’était trouvé. C’est évidemment un pion de l’Allemagne qui a levé le lièvre, en l’espèce le ministre slovène des Finances (rappelons que l’Allemagne a imposé la Slovénie dans la zone euro).

Cette question opportunément posée a permis à Wolfgang Schaüble de répondre à la presse:

« si un politique responsable répond oui à cette question, vous savez ce qui va se passer, s’il répond non, vous ne me croirez pas. »

L’Allemagne a-t-elle bien mesuré les risques qu’elle fait courir à l’Europe en organisant la première sortie non volontaire de la zone euro? L’avenir nous le dira…

Le Grexit préparé pour le 11 mai

C’est l’Eurogroupe du 11 mai qui tranchera sur la question grecque. Auparavant, la BCE aura statué sur la « fermeture » du robinet aujourd’hui ouvert en faveur de la Grèce. Une réunion se tiendra le 6 mai à Francfort pour évoquer le maintien ou non du financement d’urgence des banques grecques par la BCE (encore relevé d’1,5 milliard€ cette semaine), bouée de sauvetage sans laquelle l’Etat grec ne peut plus se financer.

Ce calendrier a sa cohérence: le 12 mai, la Grèce doit rembourser 948 millions d’euros au FMI, et devrait théoriquement officialisé son défaut ce jour-là. Tsipras a eu l’illusion de pouvoir y échapper en mobilisant toute la trésorerie publique existante, mais il n’aurait récupéré que 500 millions d’euros de cette façon, au lieu des 2 milliards attendus.

La Grèce en plein coup d’Etat qui ne dit pas son nom

Face à l’urgence, Tsipras multiplie les décisions d’exception qui laissent perplexe sur l’état de la démocratie grecque. En particulier, Tsipras a promulgué un décret contraignant toutes les collectivités publiques à confier leurs liquidités à la banque nationale grecque. Cette décision ahurissante prouve, s’il le fallait, que la Grèce est d’ores et déjà en situation de faillite. Elle revient à confisquer autoritairement l’ensemble du pouvoir en Grèce au profit du gouvernement.

Pour la Grèce, cette décision est très mauvais signe: elle organise la chute systémique de l’ensemble de la structure publique grecque. Elle préfigure une crise politique de grande ampleur, déjà évoquée par le gouvernement Tsipras lorsqu’il évoque un retour aux urnes pour susciter un plébiscite sur sa politique.

Tsipras voit-il le coup venir?

L’urgence financière qui touche la Grèce produit déjà un effet de contamination. Les taux d’intérêt se tendent et la Grèce emprunte désormais à 10 ans à près de 13%. La hausse des taux a également touché l’Italie, l’Espagne et le Portugal. Le risque de contamination systémique est évidemment le scénario sur lequel Tsipras parie dans sa partie de poker: l’homme qui avait roulé des mécaniques en arrivant au pouvoir et qui, à ce stade, n’a entamé aucune vraie réforme, joue la montre en étant convaincu que l’Allemagne cèdera par peur d’un effondrement généralisé en cas de défaut grec.

D’ores et déjà, la Grèce a donc bâti son plan « B », c’est-à-dire son sauvetage par le Mécanisme Européen de Stabilité (MES). En attendant, il multiplie les vexations vis-à-vis de l’Allemagne (et les cadeaux à l’administration américaine) en écartant par exemple un consortium allemand des privatisations qu’il décide.

Tsipras, redisons-le, est bien téméraire d’accorder à l’Allemagne une intelligence suffisante pour éviter le scénario du pire. On penche plutôt pour l’inverse: l’Allemagne ne se fera pas prier face au défaut grec, et sortira les impétrants sans ménagement de la zone euro.

Les frises du Parthénon, dernière farce européenne

En attendant, la Grèce livre l’un de ses derniers combats, très symbolique des relations entre les Européens. Les soutiens se sont en effet multipliés pour plaider en faveur d’un retour de la frise du Parthénon, actuellement au British Museum, vers le musée de l’Acropole. Même la femme de George Clooney s’y est mise. Au fond, le gouvernement Tsipras parviendra à pipoliser comme jamais la cause du nationalisme grec.

Ce sera peut-être sa principale victoire.

 

 

Génocide arménien: quel fut le rôle de l’Allemagne?

La commémoration du génocide arménien constitue une nouvelle occasion de s’interroger sur le rôle de l’Allemagne dans les massacres de masse au vingtième siècle. Un discours du président allemand jeudi soir a rappelé, dans le cas arménien, le rôle joué par son pays dans l’extermination des trois quarts de la population arménienne installée en Turquie.

Le génocide arménien et l’Occident

Le génocide arménien est mal connu en Europe occidental, parce qu’il a été longtemps nié, mais aussi parce que l’histoire de l’Europe orientale n’est pas enseignée en Occident. C’est une vieille tradition, que cet oubli, antérieure à la chute de Constantinople (capitale de l’empire romain d’Orient, mais mise à sac par les Vénitiens en 1204…).

Sans quelques notions sur l’histoire de la Turquie, il est pourtant difficile de comprendre les nombreux massacres de population dans la Turquie des années 1880-1920. Et pour être complet, il faudrait même reprendre l’histoire depuis 320, date de fondation de Constantinople.

Lorsque l’empereur Constantin transforme le village de Byzantio, sur le Bosphore, en capitale impériale, où il bâtit la somptueuse église Sainte-Sophie, il structure tout à coup une présence romaine dans un univers morcelé entre de nombreux peuples orientaux, en même temps qu’il invente de fait un nouvel Etat grec dont la capitale est située bien plus au nord qu’Athènes. Il n’en demeure pas moins que ce qui deviendra plus tard la Turquie est démographiquement dominé par des populations qui parlent grec, qui coexistent avec des peuples relativement différents, et qui sont politiquement rattachés à l’empire romain.

L’invention de Constantinople constitue l’un des coups de génie les plus structurants pour l’histoire de l’Europe, qui explique l’une des parts essentielles de l’embarras européen contemporain. Constantinople devient une capitale grecque, puissamment administrée et défendue, qui résiste aux invasions barbares du Vè siècle. L’empire romain d’Orient survivra d’ailleurs pendant mille ans à la chute de l’empire d’occident.

Mais l’empire de Constantinople est miné par des maux difficiles à combattre: sa population est hétéroclite, son élite dominante, grecque, vit en vase clos, l’empire est difficile à défendre, et la poussée des peuples asiatiques l’affaiblit. En 1453, l’empire tombe aux mains des Ottomans, l’un de ces peuples nomades (et musulmans) qui lui fait la guerre et y trouve un excellent endroit pour s’établir.

La particularité des Ottomans, qui deviendront les Turcs, est de n’avoir jamais bâti de civilisation en dur. Ces nomades veulent le pouvoir, mais sont trop peu nombreux pour avoir une quelconque volonté de supplanter les populations locales. Ils choisissent assez logiquement Constantinople pour capitale dont ils gardent d’ailleurs le nom (les Grecs appelaient Constantinople eis-tèn-polin, les Turcs prononcent ce mot is-tan-bul).

La création de l’empire ottoman repousse donc de quelques siècles seulement (trois siècles, en réalité) les difficultés que l’empire d’orient a connues: émiettement démographique, étendue militairement difficile à défendre, problèmes de gestion à n’en plus finir.

L’Allemagne et l’empire ottoman

En proie à un conflit avec la Russie, l’empire ottoman signe le traité de San Stefano en 1878, qui reconnaît l’indépendance de la Bulgarie, de l’ex-Yougoslavie et d’une partie du Caucase, dont l’Arménie actuelle. Pour l’empire ottoman, ce démembrement est une alerte de plus dans la maladie qui le frappe.

C’est à cette époque que l’Allemagne naissante, qui vient de battre la France dans la guerre de 1870 (et qui a profité de cette victoire pour s’ériger en Reich, à Versailles), décide de continuer son expansion par un rapprochement économique et politique avec l’empire ottoman. Dans ce cadre, l’Allemagne construit par exemple la ligne de chemin de fer de Bagdad.

Surtout, l’Allemagne entame une coopération militaire avec l’empire ottoman.

Au total, en 1882, Abdülhamid a obtenu une dizaine de conseillers allemands, à la fois pour l’administration civile et comme instructeurs militaires. D’autres vont suivre, notamment Colmar von der Goltz qui arrive en 1883 et qui va prendre la tête de la mission militaire deux ans plus tard. On est loin d’une alliance militaire en bonne et due forme, mais c’est l’amorce d’une coopération dans l’oeuvre de réorganisation de l’armée qu’Abdülhamid commence à entreprendre. La signification en est aussi diplomatique : l’Empire ottoman apparaît désormais moins isolé. Peu à peu, il va se trouver engagé dans une relation privilégiée avec l’Allemagne.

C’est le début d’une coopération qui conduira non seulement à une réorganisation de l’armée ottomane par l’Allemagne, mais à l’engagement turc aux côtés de l’Allemagne durant la Première guerre mondiale.

Le génocide arménien et l’Allemagne

Lorsque les « Jeunes-Turcs » prennent le pouvoir en 1908, après avoir renversé le sultan, leur intention est de procéder au relèvement moral de leur pays et de le faire entrer dans la modernité. Cette révolution jeune turque confirme largement la présence militaire allemande, mais elle s’inspire surtout d’un certain nombre de concepts hérités des coopérants allemands, notamment de Colmar von der Goltz.

Les Jeunes Turcs sont, en 1913, remplacés par des militaires qui croient volontiers à la nécessité d’une « purification ethnique ». Ils savent que la mosaïque de peuple qui occupent la péninsule anatolienne est une particularité historique qui peut être interprétée comme une faiblesse. Elle rend en tout cas difficile l’émergence d’un Etat-nation puissant sur un modèle occidental. Assez rapidement, les jeunes turcs vont donc poursuivre un objectif de « turquisation » qui percute la place des autres peuples (et surtout des Grecs) en Turquie.

Cette turquisation est à l’origine du génocide arménien. Les 2 millions d’Arméniens qui habitent en Turquie constituent en effet une force politique qui, au tournant des années 1880, revendiquent un statut d’autonomie dont l’ambition pose problème dès le traité de San Stefano. Le recours aux Russes, notamment en lien avec la Fédération arménienne révolutionnaire finit d’exaspérer le pouvoir turc.

Le déclenchement du génocide arménien correspond à cette volonté turque de créer un Etat-nation ethniquement homogène, sur le modèle occidental. Il s’appuie sur une logique drainée par certains officiers allemands, comme Colmar von der Goltz, qui, en tant que gouverneur militaire de Belgique en septembre 1914, annonça:

« C’est la terrible nécessité de la guerre que la punition pour des actes hostiles ne frappe pas seulement les coupables, mais aussi les innocents »

Les officiers allemands présents sur place ont-ils organisé le génocide? Les réponses sont incertaines. Il est acquis qu’il n’y eut pas une commande directe de l’armée allemande sur le sujet. En revanche, certains officiers allemands furent complices du génocide, et certaines personnalités se sont, à cette occasion, révélées. Ce fut le cas de Konstantin von Neurath ou de Rudolf Höss, commandant d’Auschwitz, qui combattit en Turquie en 1916.

Le génocide arménien, première tentative de liquidation industrielle

L’histoire du génocide arménien constitue l’étrange répétition de techniques qui seront utilisées durant la seconde guerre mondiale contre les populations civiles, et singulièrement contre les Juifs.

En réalité, tout y est: rafles, déportation par train, dans des wagons à bestiaux, vers des camps de concentration, marches interminables, famines organisées, liquidations physiques directes. On estime que 1,5 millions d’Arméniens furent ainsi exterminés sur une population d’environ 2 millions de personnes.

Les autres génocides perpétrés en Turquie…

N’oublions pas à cette occasion les autres exterminations génocidaires perpétrées en Turquie à cette époque, notamment à l’encontre des populations grecques. Ce fut tout particulièrement le cas pour les Grecs pontiques, qui payèrent un lourd tribut à la révolution turque… avant de céder la place aux Grecs d’Asie Mineure victimes de la grande catastrophe.

En réalité, cette histoire mal connue en France, et l’implication allemande dans ces massacres, explique largement le problème grec dans l’Union. Les Grecs considèrent encore et toujours (à tort ou à raisonà que leur véritable capitale est Constantinople, et que, sans l’aide allemande aux Ottomans, ils l’auraient récupérée depuis longtemps.

Beaucoup de quartiers d’Athènes portent le nom de la ville turque dont les premiers habitants étaient originaires. On oublie trop souvent qu’Athènes en 1914 comptait moins de 150.000 habitants, et qu’elle en comptait 800.000 en 1924, après les expulsions pratiquées en Turquie… Leurs descendants ne sont pas prêts d’oublier la proximité de l’Allemagne avec ceux qui expulsèrent leurs ancêtres.

 

L’attentat déjoué, ou le plaidoyer contre la loi sur le renseignement

Rien n’est plus drôle que cette affaire d’attentat déjoué, où l’on en vient à se demander quels étranges fantômes traversent l’esprit du gouvernement.

Une affaire mystérieusement montée en épingle

Il est toujours curieux d’entendre un ministre de l’Intérieur agiter des hochets devant le bon peuple, surtout au moment où ce bon peuple ébranle une loi de surveillance généralisée et disproportionnée que le ministre a préparée dans son coin. Pour Bernard Cazeneuve, en tout cas, s’il y avait un moment pour sortir une affaire de terrorisme, c’était maintenant, quand les consciences qui sont descendues dans la rue le 11 janvier pour défendre la liberté d’expression ont encore assez d’énergie pour mettre en échec la minable récupération de leur angoisse qui est à l’oeuvre.

Pour le coup, une affaire d’attentat déjoué à Paris pourrait tomber à pic si elle démontrait l’intérêt de « fliquer » la population. On pourrait s’imaginer que le ministre de l’Intérieur nous sorte de derrière les fagots une capture héroïque à l’issue d’une mise sur écoute dans le cadre d’un mandat judiciaire. Un tel fait prouverait que la loi va dans le bon sens et qu’elle apporte une quelconque efficacité dans la prévention des attentats.

Pour des raisons qu’il est difficile de comprendre, Bernard Cazeneuve a plutôt choisi une affaire de Dalton qui affaiblit encore un peu plus l’esprit de sa loi.

Une fois de plus, la police a merdoyé

Rien de plus cocasse en effet que les circonstances qui ont conduit à l’arrestation du terroriste, dont on ne sait plus s’il s’agit d’un pied nickelé ou d’un combattant en chair et en os de Daesh.

Tout commence par un banal appel au SAMU, dimanche matin, peu avant 9 heures. Un homme, blessé par balle dans une rue du 13arrondissement de Paris, affirme avoir été agressé et perdre beaucoup de sang. Sur place, le SAMU appelle la police, comme il se doit en cas de blessure par arme. En remontant les traces de sang, les policiers arrivent jusqu’à un véhicule garé non loin de là. A l’intérieur, un arsenal de guerre : kalachnikov, arme de poing, gilet pare-balles, munitions et gyrophare.

On remarquera ici l’extrême modernité des méthodes d’investigation utilisées par la police française: on voit du sang sur le sol, et on remonte la trace du coupable. Depuis Tex Avery, on n’avait pas fait mieux.

En fouillant un peu, on découvre que l’individu n’était pas inconnu de la police:

Le ministre de l’intérieur a précisé que les services de renseignement connaissaient le jeune homme depuis qu’il avait manifesté son désir de rejoindre la Syrie en 2014. Son environnement technique (données de connexion, téléphonie…) avait été établi, et il faisait l’objet d’une « fiche S », comme sûreté de l’Etat, qui implique une surveillance policière « sans attirer l’attention ».

Voilà que l’affaire devient intéressante: en réalité, le bonhomme était identifié, mais la police n’a pas jugé utile de le suivre. Les moyens de « flicage » Internet que la loi sur le renseignement veut légaliser ont été mobilisés, mais n’ont pas permis d’alerter sur son cas.

Bernard Cazeneuve aurait voulu démontrer l’inutilité de la loi sur le renseignement, il n’aurait pas choisi un autre exemple…

Un terroriste international?

Si cet étudiant a pu être arrêté, c’est par une série d’incidents qui apparaissent comme autant de marques d’amateurisme. Notre nouvel ennemi public n°1 se serait par mégarde tiré une balle dans la cuisse. Une hypothèse serait que ce loupé soit arrivé alors qu’il essayait de voler une voiture dont il aurait tué l’occupante.

Ce malfaiteur de calibre international avait par ailleurs eu la bonne idée de transformer la voiture qu’il avait garée dans le 13è arrondissement (et où il perdait son sang après s’être tiré dessus) en un arsenal roulant: kalachnikov, gilet pare-balles, etc. Puis quand les policiers ont perquisitionné son appartement, ils sont tombés sur des tracts de Daesh et le plan du prochain attentat à Paris.

Tout cela est grotesque, bien entendu. De deux choses l’une, soit on essaye de nous faire passer des rigolos pour des terroristes internationaux. Soit le coup est monté, en tout pour partie, pour maintenir l’opinion sous pression.

Mais on ne me fera pas croire que des petits malfrats de quartier qu’on met sur écoute puis qu’on laisse filer, qui commettent autant d’erreurs en si peu de temps opportun, constituent une menace justifiant une atteinte aussi disproportionnée aux libertés publiques.

La police française, cette armée mexicaine inefficace

La police française a besoin d’un bon ménage et d’une véritable prise en main. Plusieurs signaux récents ont montré comment ce gouffre financier qu’est notre police pose problème.

Combien coûte la police en France?

Dans le coût global de la police, il faut inclure une somme de choses différentes, et notamment la police nationale, bien sûr, mais aussi la gendarmerie. On ne chipotera pas ici sur les détails (exemple: faut-il ou non inclure les gardiens de prison dans le calcul?), puisque l’objectif n’est pas de faire une étude de coût précise. Je reprendrai donc simplement les chiffres mentionnés dans le jaune budgétaire 2015 pour la mission « Sécurités »: 12 milliards de dépenses. On part du principe que ces chiffres reflètent l’effort global de la nation pour assurer sa sécurité intérieure.

12 milliards d’euros, c’est rappelons-le, environ 0,6% du PIB ou un quart du budget de l’éducation nationale. Autrement dit (je vais faire un raccourci contestable mais parlant) la France compte un policier pour quatre enseignants.

Si l’on se réfère aux effectifs, la France apparaît comme une championne européenne du nombre de policiers par habitant.

Comparaison des effectifs policiers en Europe

Ce tableau issu de l’ouvrage de Michel Marcus montre bien que la police, en France, ne peut se plaindre d’un manque criant d’effectifs pour sécuriser le territoire. Elle est l’une des mieux dotées sur le continent, avec par exemple deux fois plus de policiers qu’au Danemark où l’on n’a pas entendu dire que le crime était partout…

Des rapports dégradés avec la population

Malgré cette importance de moyens, le service rendu par la police aux citoyens est de piètre qualité. Un premier signe le prouve: la police française adore multiplier les statistiques sur son action, destinées à prouver qu’elle fait très bien son travail. Mais plus les chiffres sont nombreux, moins le sentiment d’une protection efficace du citoyen existe.

C’est tout le problème de la police française: elle se croit gardienne d’un temple républicain mystérieux dont elle seule connaît l’existence, alors qu’elle est simplement au service des citoyens honnêtes. Cette dimension de service est généralement occultée par nos flics qui se vivent en justiciers de je ne sais quel ordre, ou en cow-boys malheureux, mais pas en agents dédiés à la satisfaction des citoyens.

D’où l’absence d’études qualitatives illustrant le malaise général des Français sur le sujet.

Je note d’ailleurs que le ministère de l’Intérieur lui-même est alerté par le sujet, même si, comme d’habitude, l’administration française s’organise pour ne jamais régler ces problèmes de service aux citoyens. Une circulaire du 25 mars a demandé aux Préfets de travailler à l’amélioration des rapports entre la police et le citoyen. Le gouvernement se proposerait même de créer une cellule d’animation nationale sur le sujet!

Une passivité policière exaspérante

Si le ministère de l’Intérieur commence à se préoccuper des mauvaises relations entre la police et les citoyens, c’est bien que le problème existe. Le Figaro vient d’en donner une superbe illustration en relatant la plainte d’un homme d’affaires chinois, Meng Fanchen, ex-vice-président de Lafarge international, dans laquelle beaucoup de Français pourraient se reconnaître.

L’intéressé partait en voyage quasi-officiel à Bordeaux. Il s’est fait voler sa valise, contenant une somme d’argent liquide, dans le train encore à quai dans la gare Montparnasse. Assez naïvement, la victime a cru que la police enregistrerait sa plainte et ferait diligence pour arrêter les voleurs.

Avant de quitter Paris pour Bordeaux, ma valise a été volée à la gare Montparnasse, le 13 Novembre 2014, vers 10h20-10h25. Bien que deux témoins aient décrit le suspect et que la caméra de surveillance ait enregistré tout ce qui a eu lieu, jusqu’à présent, votre système de police n’a pas été en mesure , à ce jour, d’aider à identifier et à attraper le voleur (voir la pièce jointe).

Comme d’habitude, la police française a la flemme de se mobiliser pour résoudre les plaintes des citoyens. Même lorsque ceux-ci sont en mission pour valoriser des entreprises françaises à l’étranger…

Ils sont légion, ces cas où les policiers français refusent d’enregistrer les plaintes, de se déplacer, d’intervenir. En réalité, la police française ne s’intéresse pas à la « basse police » et ne se préoccupe nullement de régler les problèmes de sécurité ordinaire. C’est tellement plus simple, plus rapide, moins dangereux, de s’occuper des citoyens ordinaires qui roulent à 80 km/h au lieu de 70 sur le périphérique, ou qui se stationnent mal dans la rue faute de parkings suffisants…

On notera que, selon une bonne tradition française, le courrier de cet homme d’affaires au Premier Ministre est resté sans réponse. Mais pourquoi diable l’administration répondrait-elle aux sollicitations de ces citoyens fâcheux qui demandent des comptes et en veulent toujours plus?

La communauté chinoise de Paris ose se mobiliser…

L’exemple de Meng Fanchen est nourri par l’ensemble de la communauté chinoise de Paris qui a lancé une pétition contre l’insécurité. Certains y voient un complot de la Chine elle-même! on notera quand même que beaucoup d’habitants de Belleville (dont moi!) partagent ce sentiment d’une passivité des forces de police devant la délinquance ordinaire.

Il suffit de se rendre dans l’hypercentre parisien pur se rendre compte que, aux abords de l’Elysée ou dans le Vè arrondissement, l’ordre est infiniment mieux respecté, et les policiers infiniment plus tatillons et zélés que dans l’Est parisien.

Mais ce n’est pas comme si l’Est parisien était un foyer de délinquances qui se transforme en terrorisme, ni comme s’il était le lieu d’attentats meurtriers…

La Grèce mettra-t-elle ses bases militaires à disposition des Russes?

La Grèce a encore constitué le clou du spectacle mondial cette semaine, et on commence à comprendre (enfin!) le principal obstacle au règlement de la situation: Tsipras ne veut pas réformer les retraites, comme ses créanciers le lui demandent. Du coup, Tsipras confirme son virage vers Moscou, avec des annonces inquiétantes.

Pressions internationales grandissantes sur la Grèce

L’air de rien, les différents sommets internationaux qui se sont tenus cette semaine ont donné l’occasion, aux créanciers de la Grèce, de déclencher un véritable orage d’acier politique sur le ciel athénien.

Mardi:

La BCE relève de 800 millions le plafond d’intervention d’urgence en faveur des banques grecques. Cette technique permet aux banques grecques de financer discrètement l’Etat. Le lendemain, Mario Draghi, à l’issue de la réunion de la BCE, explique:

Cette aide aux établissements grecs pourrait-elle s’interrompre? «La réponse est entièrement entre les mains des Grecs», a déclaré le patron de la BCE. Une manière de dire à demi-mot qu’il est temps pour le gouvernement d’Alexis Tsipras de présenter enfin la liste de réformes que lui réclament pour la semaine prochaine ses créanciers, la BCE, l’Union européenne et ses États membres ainsi que le FMI. «Nous continuerons de rallonger les liquidités aux banques grecques tant qu’elles sont solvables et présentent des collatéraux (garanties, ndlr) suffisants», a cependant ajouté Mario Draghi, se retranchant derrière les règles en vigueur.

De son côté, Olivier Blanchard, chef économiste du FMI, déclare lors d’une conférence de presse:

« Une crise grecque ne peut être exclue, et cela serait un évènement qui déstabiliserait les marchés financiers », a estimé M. Blanchard en présentant les prévisions économiques révisées du Fonds monétaire international pour 2015 et 2016.
« Nous sommes au milieu de négociations avec les Grecs et nous voulons vraiment qu’elles aboutissent », a-t-il affirmé. Mais une sortie de la Grèce de l’euro « serait très coûteuse et très douloureuse pour la Grèce », a-t-il averti.
« Le reste de la zone euro est en meilleure position pour faire face à une sortie de la Grèce. Certains des pare-feux qui n’étaient pas là avant, le sont maintenant et même si cela ne serait pas facile, cela pourrait être fait », a-t-il estimé.
« Si cela devait arriver, la façon de rassurer les marchés serait d’utiliser cette opportunité pour réaliser des progrès sur la voie d’une union budgétaire et politique et cela serait clairement le bon moment pour le faire »

Mercredi:

L’agence de notation Standard’s and Poor baisse la note de la Grèce à CCC+ « en raison de l’incertitude entourant les négociations prolongées entre le gouvernement grec depuis bientôt trois mois à la tête du pays et ses créanciers officiels ».

Le même jour, l’office public grec de statistiques révisait à la hausse le déficit 2014 et à la baisse l’excédent budgétaire laissé par le précédent gouvernement. Preuve est donc faite que Samaras avait tripatouillé les chiffres pour faire croire à une embellie économique destinée à faciliter sa réélection.

Les Echos publient une tribune de Joseph Stiglitz accusant les Européens de laisser la Grèce faire faillite sans réagir.

De son côté, Wolfgang Schaüble, le ministre allemand des Finances, annonçait:

« Personne ne dispose du moindre indice laissant espérer que nous parviendrons à un accord sur un programme ambitieux », a-t-il dit, ajoutant que le gouvernement Tsipras, en fonctions depuis fin janvier, avait « détruit » tous les progrès économiques réalisées par la Grèce depuis 2011.

La BCE rend un avis juridique jugeant le projet de loi sur les saisies immobilières présenté par Athènes beaucoup trop permissif.

Jeudi:

Le FMI et la Banque Mondiale tenaient leurs réunions de printemps à Washington, en marge du G20. La Grèce et son défaut imminent ont occupé l’essentiel des discussions, pendant que les taux grecs dépassaient les 10%, voire les 30% pour les taux à 3 ans.

A cette occasion, Pierre Moscovici a soutenu qu’un « Grexit » n’était ni envisagé ni préparé (en patois moscovicien, il faut entendre le contraire…), mais il a ajouté cette phrase inhabituelle dans le philhéllenisme bisounoursien du commissaire:

« On travaille et on fait des progrès mais ces progrès sont trop lents et à ce stade trop faibles. Le temps commence à presser ». Il juge également qu’il « manque beaucoup de choses » dans la liste de réformes que la Grèce doit présenter à ses partenaires pour toucher le dernier versement du plan d’aide international actuellement en cours. Selon lui, il est « absolument indispensable que des progrès solides soient enregistrés » lors d’une réunion des ministres des Finances de la zone euro le 24 avril à Riga.

On notera donc avec intérêt que la réunion du 24 avril, présentée comme une séance de validation finale dans l’accord du 24 février, ne sera plus finalement qu’un point d’étape dans le parcours grec vers la rédemption.

Le ministre Varoufakis répondait:

« Nous ferons des compromis pour arriver à un accord rapide. Mais nous ne nous compromettrons pas ». Sans donner de détails concrets sur ces « compromis » qu’Athènes pourrait faire, il a estimé que « jouer avec l’idée d’un ‘Grexit’ (était) profondément anti-européen », et prévenu que prétendre en estimer les conséquences était « prendre ses rêves pour des réalités ».

Au cours d’une conférence de presse, Christine Lagarde déclarait pour sa part, en réponse à des assertions du Financial Times selon lesquelles la Grèce aurait demandé un report de paiement de son échéance du 6 mai:

« Nous n’avons jamais vu une économie développée demander des reports de paiements », a-t-elle souligné, rappelant que de tels reports entraineraient obligatoirement de nouveaux financements et que ceux-ci « signifieraient des contributions additionnelles par la communauté internationale », dont certains membres « sont dans une situation beaucoup plus difficile que celui qui demande ces reports ».

Vendredi:

Si la Grèce n’était pas à l’ordre du jour du G20, elle a néanmoins occupé tous les esprits, confortés par l’inquiétude des marchés qui ont commencé à dévisser. Comme d’habitude, les dirigeants mondiaux ne se préoccupent guère des faits (si têtus…) qu’une fois le mur face à eux…

Le secrétaire américain au Trésor, Jack Lew, a déclaré vendredi: « ne pas parvenir à un accord créerait d’immédiates difficultés pour la Grèce et des incertitudes pour l’Europe et l’économie mondiale dans son ensemble« .

Selon un communiqué du Trésor, le responsable américain a encouragé les ministres des finances de la zone euro à « chercher une issue constructive« .

Le président américain, Barack Obama, lui-même a exhorté vendredi la Grèce à « engager des réformes« .

« Vous devez montrer à vos créanciers et à ceux qui soutiennent votre système financier que vous essayez de vous aider vous-mêmes« , a-t-il lancé à l’intention des Grecs.

Obama ajoutait même:

«La Grèce doit engager des réformes», a t-il dit. Les Grecs «doivent prélever les impôts. Ils doivent réduire leur bureaucratie, flexibiliser leur marché du travail».

Le ministre britannique Osborne déclarait de son côté:

« La situation en Grèce est l’une des plus inquiétantes à ce jour pour l’économie mondiale. Il me semble évident qu’une initiative ou un calcul malheureux de la part de quelque partie que ce soit pourrait aisément replonger les économies européennes dans le genre de situation périlleuse que nous observions voici trois à quatre ans »

Le G20 a par ailleurs donné l’occasion de tirer la sonnette d’alarme sur la guerre des monnaies et sur les bulles spéculatives…

Last but not least, Varoufakis rencontrait à Washington Lee Buchheit, avocat spécialiste des défauts souverains. De quoi alimenter les fantasmes sur une prochaine banqueroute grecque.

Samedi:

La Grèce devait rencontrer ses créanciers internationaux à Bruxelles. Si les Grecs ont une fois de plus manifesté leur optimisme à l’approche de cette rencontre, la réaction de la BCE n’a laissé planer aucune forme d’équivoque sur la conclusion. Mario Draghi a en effet déclaré:

M. Draghi a estimé qu’il fallait «rétablir le dialogue», alors que les créanciers internationaux attendent de la Grèce une liste de réformes, avant de délivrer au pays une aide de 7,2 milliards d’euros dont il a cruellement besoin.

Le chef de la BCE a également demandé des réformes «chiffrées» et a exigé que le gouvernement de la gauche radicale Syriza soit attentif à «l’impact budgétaire» de ses propositions.

Refusant de spéculer sur un défaut de paiement de la Grèce, synonyme presque certain de sortie de l’euro, M. Draghi a toutefois estimé que la zone euro s’était dotée d’instruments face au risque de contagion, qui «seraient utilisés en cas d’escalade de la crise».

Un désaccord sur la réforme des retraites

Au fil des semaines où se déroule ce formidable sur-place digne des championnats du monde de poursuite cycliste, il apparaît que le principal point d’achoppement entre les parties porte sur la réforme des retraites. C’est Christine Lagarde qui a fini par cracher sa pastille:

La directrice générale du FMI, Christine Lagarde, a répété jeudi pendant un séminaire à Washington qu’Athènes n’avait pas d’autre choix que de réformer son système de retraites, « qui n’est pas viable en l’état », et son système fiscal, « avec la nécessité d’avoir des autorités fiscales indépendantes et des collectes d’impôts efficaces ».

Elle a aussi plaidé pour une libéralisation du secteur des biens et services en raison du poids « des intérêts particuliers » qui entravent la compétition.

 

C’est précisément sur ce point que Tsipras livre bataille:

Dans une déclaration à Reuters, le chef du gouvernement de la gauche radicale a fait état de « progrès notables » sur les questions de la collecte de l’impôt et de la lutte contre la corruption.

Il a en revanche évoqué quatre points de désaccord avec l’UE et le FMI : l’emploi, la réforme des retraites, la hausse de la TVA et enfin les privatisations, qu’il préfère qualifier de « développement des actifs de l’Etat ».

En réalité, seule la réforme des retraites et marginalement la flexibilité du marché du travail posent un vrai problème. Le gouvernement Tsipras a en effet procédé à ses premières privatisations cette semaine. En outre, il mène d’ores et déjà une politique de hausse fiscale, en luttant contre la fraude à la TVA et en mobilisant les biens de l’église, exonérée d’impôts.

En attendant que les belligérants se mettent d’accord, Tsipras vide les caisses partout où il trouve encore un peu de gras, pour tenir le plus longtemps possible. Plus personne ne sait si la date limite pour le défaut grec se situe au 24 avril ou au 12 mai… Il est plus probable que la Grèce soit d’ores et déjà en faillite, mais que les places financières fassent semblant de l’ignorer.

Tsipras vend l’âme de la Grèce à la Russie

Face à ce déluge de pressions, Tsipras a pris le taureau par les cornes. Dans la foulée de sa visite à Poutine le 8 avril, il multiplie les signes d’allégeance au président russe, non sans une certaine malice qui agace déjà ses nouveaux amis.

Ainsi, le gouvernement grec a fait courir la rumeur qu’il allait obtenir une avance sur recettes d’exploitation de 5 milliards d’euros en échange de sa participation au projet encore évanescent Turkish Stream. Moscou s’est empressé de démentir l’information:

Non, il n’y a pas eu d’accord, a réagi le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, sur les ondes de la radio Business FM. Vladimir Poutine a lui-même déclaré que personne n’avait demandé de l’aide (à la Russie).

Naturellement, la question de la coopération énergétique a été soulevée (…) et va être étudiée par les experts, mais la Russie n’a pas promis d’aide financière, tout simplement parce que personne ne l’a demandé, a-t-il ajouté.

La Russie négocie-t-elle de plus en plus chèrement une aide financière à la Grèce? Certains signaux faibles l’indiquent.

La rumeur commence par exemple à courir selon laquelle la Grèce mettrait ses bases militaires à disposition de l’armée russe. En outre, la Grèce, qui est pourtant ruinée, a entamé des négociations pour acheter de l’armement russe.

On voit bien la stratégie de Poutine, excellent commercial décidément, évoquée la semaine dernière dans ces colonnes: exiger des concessions immédiates et des engagements commerciaux grecs en échange d’une hypothétique aide future.

Malgré la Grèce, Draghi fore droit

Alors que la situation grecque commence (trop tardivement, puisqu’il s’agit d’une chronique d’un écroulement annoncé) à stresser pas mal de monde sur notre petite planète, et que l’instabilité financière devient un sujet de préoccupation majeure pour le G20, Mario Draghi a annoncé qu’il continuait à faire tourner la planche à billets:

« Nous mettrons l’accent sur la pleine exécution de nos mesures de politique monétaire », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à l’issue de la réunion du Conseil des gouverneurs, avant d’ajouter que ce programme était « suffisamment flexible » pour être ajusté en cas de besoin.

Le patron de la BCE a également commenté les craintes de certains observateurs de voir l’institution européenne confrontée à une pénurie d’obligations disponibles sur le marché, les trouvant « un peu exagérées ». Il a également minimisé les spéculations selon lesquelles les récents signes de reprise de l’économie dans la zone euro pourraient inciter la banque à revoir en baisse son plan de rachats.

Pourtant, certains signes avant-coureurs devraient éveiller l’attention. L’intervention massive de la BCE place en effet les assureurs-vie en situation de risque systémique:

les tests de résistance réalisés par l’Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles (EIOPA) « font apparaître que 24 % des assureurs risquent de ne pas pouvoir tenir leurs exigences de solvabilité » si les taux restent durablement faibles.

Les assureurs vie doivent en effet rémunérer les porte-feuilles de leurs clients avec des taux positifs, alors que la politique de la BCE effondre les taux des actifs les plus sûrs.

Par ailleurs, la BCE a demandé aux banques européennes de déprécier leurs actifs liés à la banque autrichienne Heta, au bord de la faillite.

Voilà qui s’appelle jouer avec le feu.

Pendant ce temps, la Commission déclare la guerre à Google

Pendant que le monde entier retient son souffle sur la crise grecque, la Commission européenne a décidé d’ouvrir un autre front: l’accusation d’abus de position dominante lancée contre Google. Une amende de 6 milliards d’euros pourrait être prononcée. Il est vrai que l’enquête contre Google ne dure que depuis 5 ans, et que l’approche d’un défaut grec ne justifiait pas que la Commission mobilise ses services sur le sujet Google à un autre moment.

Au passage, les déclarations tonitruantes du patron d’Orange, Stéphane Richard, ont permis de comprendre l’envers du décor sur ce dossier. Manifestement, l’industrie européenne des télécommunications est bien décidée à remporter plusieurs victoires, dont une condamnation de Google, pour récupérer les bénéfices que le géant américain engrange sans rémunérer les opérateurs.

Voilà un dossier qui méritera un prochain billet un peu plus étoffé…

L’Europe plus faible que jamais

Je conclus ce billet en signalant l’excellent papier du site Contexte sur l’un des principaux acteurs de la politique européenne: Donald Tusk. Cet ancien Premier Ministre polonais va devoir gérer les situations les plus épineuses de l’Union… Et il ne semble pas du tout équipé pour y parvenir. Voilà une occurrence bien fâcheuse pour le continent…

Loi sur le renseignement: chronique d’une France momifiée

La loi sur le renseignement constitue une belle illustration de l’agressivité qui naît dans une société où la fuite comme le progrès ne sont plus possibles. Face aux multiples menaces, intérieures comme extérieures, qui entourent l’ordre de la société française, la réponse des pouvoirs publics est celle d’une mise sous contrôle généralisée des libertés, des consciences et des vies privées.

Loi sur le renseignement: même Laurence Parisot est contre

Jeudi, j’entendais sur un plateau radio auquel je participais:

Wikiradio Saooti

un patron expliquer que la loi sur le renseignement ne le gênait pas parce que lui n’avait rien à cacher. J’adore l’interlocuteur qui a dit ces mots, mais je ne peux évidemment cacher mon effroi: les libertés publiques, le respect de la vie privée seraient inventés pour les gens qui ont quelque chose à cacher. Sous-entendez: seuls les gens malhonnêtes ont besoin d’être libres. Ce genre d’argument par ellipses en dit long sur l’état des libertés publiques en France.

On se félicitera donc que quelques voix courageuses prennent encore la peine de voler au secours des libertés. Ce fut le cas cette semaine de Laurence Parisot qui a utilement demandé aux parlementaires de saisir le Conseil Constitutionnel sur cette loi scélérate.

On aurait aimé que le MEDEF fasse la même chose. L’exercice y est évidemment un peu plus compliqué: les hébergeurs comme OVH, qui sont vent debout contre la loi, y pèsent beaucoup moins que les fournisseurs de l’armée, comme Radiall, l’entreprise de Pierre Gattaz. Difficile, dans ces conditions, de protester contre une loi qui rapporte des marchés, ou qui est poussée par de précieux clients.

On surveille tout Internet, mais on ne sait plus payer les retraites correctement

Si la loi sur le renseignement a une utilité immédiate: mettre le citoyen sous surveillance pour l’intimider et le dissuader de tout comportement qui mettrait l’ordre en jeu, elle a une autre effet inattendu. Elle donne aux Français l’illusion d’une toute puissance de la technique, comme si la France était un pays moderne, à l’avant-garde de la technologie.

C’est d’ailleurs le pari général de la technostructure: nous faire croire que tout va bien, parce que nous sommes au sommet de la technologie, grâce à quoi nous résoudrons tous nos problèmes. On peut lire tous les mails de la terre sans qu’aucun des expéditeurs ne s’en aperçoive grâce à des technologies françaises. En France, on peut envoyer des satellites dans l’espace, fabriquer des trains qui roulent à près de 600 km/h, envoyer des bombes atomiques sur la terre entière: tout va bien, donc.

Dans le même temps, on oublie de dire l’essentiel. Non seulement la France est incapable de fabriquer le principal objet de consommation dans le monde: le téléphone portable, mais elle est même devenue incapable de payer correctement les retraites. Depuis novembre, le ministère des affaires sociales tente de résorber le retard pris dans la liquidation des dossiers. Six mois plus tard, on compte encore 3.600 retraités qui ne sont pas payés faute d’avoir été « liquidés » dans les délais réglementaires, dans une indifférence quasi-générale.

Un de mes amis appelle cela la société déceptive: on promet de surveiller toutes les boîtes mails, mais le quotidien se désagrége…

Surveiller et punir, plutôt que régler les problèmes

L’ironie de l’actualité a voulu que la loi sur le renseignement soit mise en débat en même temps que Claude Bartolone ne rendait un rapport proposant de rendre le vote obligatoire. Pour ceux qui n’avaient pas compris que la loi « anti-terroriste » visait les citoyens ordinaires, le président de l’Assemblée nationale a donc jugé utile de faire un ajout tout à fait éclairant.

Citoyens: vous êtes priés d’être heureux, d’aimer vos institutions décadentes, de voter comme on vous dit de voter, et de ne pas vous plaindre. Un contrôle de police dans cotre correspondance privée permettra de s’en assurer. La voie autoritaire de la surveillance et de la punition est tellement plus confortable, pour des décideurs corrompus, qu’un vrai balayage des institutions qui les rendraient à l’esprit démocratique.

On rappellera quand même les faits d’armes de la majorité actuelle sur la question de la démocratie. Bartolone n’a jamais été en reste sur le sujet. Tiens! c’est bizarre, il ne parle plus du cumul des mandats. En 2013, Barto, le grand défenseur de la démocratie, avait déclaré à Libération:

Les députés m’écoutent, alors aujourd’hui je leur dis : « Attention, vous ne pourrez pas aller devant le peuple français défendre le cumul des mandats, donc acceptez une sortie par le haut » : même règle pour tous les parlementaires – députés et sénateurs -, pas de seuil d’application en fonction de la taille de la ville pour éviter la surreprésentation de la ruralité. Et surtout, pour éliminer tout risque de mini-dissolution, un élu renonçant à son siège de député doit être remplacé automatiquement par son suppléant. Comme cette évolution nécessite une révision constitutionnelle, le non-cumul ne pourra pas s’appliquer d’ici les municipales. Notre contrat avec les Français sera de l’appliquer en 2017.

On rajoutera, entre autres, que Bartolone est un farouche adversaire de la transparence sur le patrimoine des élus.

Comme toujours, c’est tellement plus simple de contraindre les autres que de se changer soi-même…

Loi sur le renseignement: apprendre à vivre avec Big Brother

Le Big Brother à la française, c’est maintenant! la loi sur le renseignement devrait être adoptée à une écrasante majorité de l’Assemblée Nationale, mettant fin à la (relative) douce insouciance des Français en matière de protection de la vie privée.

Big Brother for ever

Les attentats contre Charlie ont donné l’occasion aux services de renseignement français de faire passer à l’Assemblée Nationale des moyens financiers et surtout juridiques nouveaux pour rattraper leur retard dans la compétition qui les oppose à leurs concurrents, notamment britanniques. Quoi de mieux qu’une bonne émotion et une terrible angoisse pour justifier un plan de surveillance généralisé de la population au nom… de la protection de cette même population? Bien entendu: on étrille votre vie privée pour vous protéger contre vous-mêmes… On connaît la chanson.

L’objectif officiel est d’améliorer la lutte contre le terrorisme en déployant tous azimuts des technologies qui font rêver.

Pour que chacun comprenne bien de quoi il s’agit, voici les passages marquants (que j’ai pris soin de surligner) de la présentation du projet de loi:

L’article 3 crée les deux derniers chapitres du titre V relatif aux techniques de recueil du renseignement soumises à autorisation.

Au chapitre III, l’article L. 853-1 prévoit le recours à des appareils enregistrant les paroles ou les images de personnes ou à des logiciels captant leurs données informatiques. La durée de l’autorisation de mise en œuvre est limitée à deux mois, eu égard au caractère plus intrusif de cette technique et il ne peut y être procédé que si aucun autre moyen légal n’est possible pour obtenir le renseignement recherché.

L’article L. 853-2 encadre strictement les conditions dans lesquelles l’introduction dans un véhicule, un lieu privé ou un système automatisé de traitement de données peut être autorisée, aux seules fins de poser, mettre en œuvre ou retirer les dispositifs de captation prévus à l’article L. 853-1 : il ne peut y être procédé que si aucun autre moyen légal n’est possible pour obtenir le renseignement recherché (…)

Au chapitre IV, l’article L. 854-1 offre un cadre spécifique aux interceptions de communications électroniques émises ou reçues à l’étranger. Lorsqu’elles renvoient à des numéros d’abonnement ou des identifiants techniques rattachables au territoire national ou à des personnes surveillées dans le cadre d’une interception de sécurité, les communications recueillies sont conservées pendant un mois à compter de leur première exploitation et détruites dans les conditions de droit commun.(…)

L’article 5 déplace, sans les modifier, des dispositions existantes dans le nouveau livre VIII du code de la sécurité intérieure. Il s’agit notamment des mesures que peuvent prendre les pouvoirs publics pour balayer le spectre radioélectrique ou des prérogatives du ministre chargé des communications électroniques pour ordonner les opérations matérielles nécessaires à la mise en œuvre des interceptions de sécurité. Le même article crée, en outre, un article L. 861-4, qui renforce la protection de l’anonymat des agents des services spécialisés de renseignement en prévoyant que certains actes réglementaires et individuels concernant l’organisation, la gestion et le fonctionnement de ces services sont opposables, bien que non publiés, après enregistrement dans un recueil spécial tenu par le Premier ministre.

L’article 6 déplace également, en les adaptant, dans le nouveau livre VIII du code de la sécurité intérieure, des obligations déjà à la charge des opérateurs de communications électroniques et des prestataires de services, notamment en matière de déchiffrement de données ou de transmission d’informations et de documents pour préparer des interceptions de sécurité.

Il est par ailleurs précisé que les opérateurs et les prestataires de service devront, le cas échéant, être en mesure de respecter les dispositions régissant le secret de la défense nationale.(…)

L’article 9 modifie le code monétaire et financier pour permettre à la cellule de renseignement financier dénommée « Tracfin » de recueillir auprès des entreprises de transport ou des opérateurs de voyage et de séjour des données identifiant leurs clients ou concernant les prestations qu’ils leur ont fournies.

L’article 10 modifie le code pénal pour exonérer les agents habilités de certains services spécialisés de renseignement de poursuites pénales lorsqu’ils portent atteinte, pour des motifs d’intérêt public limitativement énumérés, à des systèmes d’information situés hors du territoire national.

L’article 11 est relatif au contentieux de l’accès indirect à certains fichiers intéressant la sûreté de l’État. Il vise à préserver la confidentialité des informations contenues dans ces fichiers tout en garantissant les pouvoirs de contrôle du juge et les droits des requérants. Ainsi, le juge obtiendra communication des éléments pertinents contenus dans ces fichiers, sauf à ce qu’ils soient couverts par le secret de la défense nationale. Ces éléments, bien que non versés au contradictoire, pourront fonder la décision du juge. S’il apparaît que le fichier ne comporte aucune mention erronée relative au requérant ou ne contient pas d’information à son sujet, la décision du juge ne pourra révéler s’il figure ou non dans le traitement ; à l’inverse, le requérant pourra être informé par le juge si des informations le concernant sont irrégulièrement mentionnées dans le traitement.

L’article 12 est relatif à la surveillance des détenus. Il introduit deux nouveaux articles dans le code de procédure pénale.

L’article 727-2 permet à l’administration pénitentiaire de disposer des prérogatives nécessaires à la détection, au brouillage et à l’interruption des correspondances illicites émises ou reçues par la voie des communications électroniques ou radioélectriques par une personne détenue, c’est-à-dire notamment des communications téléphoniques, échanges de messages écrits ainsi que des communications par talkie-walkie. Cet article autorise également l’administration pénitentiaire à utiliser un dispositif permettant de recueillir les données de connexion ou celles relatives à la géolocalisation des équipements utilisés.

L’article 727-3 prévoit le cadre dans lequel les ordinateurs des personnes détenues peuvent être contrôlés, y compris en temps réel, pour détecter une éventuelle connexion illicite.

Bref, les services de renseignement pourront, sans recourir au juge, surveiller au nom de la sécurité nationale la totalité des communications, des connexions, des messages, des conversations de n’importe quel citoyen, pourvu qu’il soit soupçonné de sympathie envers le terrorisme.

Big brother et la violation des droits de la défense

Dans cette industrialisation totalitaire de la surveillance des citoyens, l’article 11 mérite une mention particulière. Il prévoit qu’un juge peut avoir accès à des données relatives à une personne, et juger celle-ci sur ce fondement, sans les verser au dossier:

« la juridiction de jugement se fonde sur les éléments contenus le cas échéant dans le traitement sans les révéler ni préciser si le requérant figure ou non dans le traitement »

Voilà une phrase qui nous rappelle les bons temps de la justice stalinienne. Personnellement, je n’imaginais pas lire un jour une disposition de ce genre dans une démocratie qui se réclame des droits de l’Homme.

Je veux bien entendre le bla-bla de Cazeneuve et consors, mais là, on a franchi un mur impressionnant dans l’escalade vers la mort des libertés.

Big brother aura son comité de salut public

Les partisans de cette loi arguent volontiers des garde-fous qu’elle offre. D’abord, elle rappelle dans son article 1 que:

Le respect de la vie privée, notamment le secret des correspondances et l’inviolabilité du domicile, est garanti par la loi. L’autorité publique ne peut y porter atteinte que dans les seuls cas de nécessité d’intérêt public prévus par la loi, dans les limites fixées par celle-ci et dans le respect du principe de proportionnalité.

Tout le problème est de savoir ce qui justifie une nécessité d’intérêt public et qui la qualifie.

La loi sur le renseignement prévoit la création d’une commission spéciale qui se réunira pratiquement en permanence pour autoriser les services de renseignement à violer la vie privée, au besoin en utilisant des moyens qui toucheront des volumes de population bien plus larges que la personne suspectée. Cette commission sera composée de fonctionnaires et de magistrats. Ils se réuniront au minimum à quatre pour autoriser ou non une surveillance.

Cette espèce de comité de salut public qui rappelle les heures sombres de la loi des suspects aura de véritables pouvoirs inquisitoriaux. Il agira sur sollicitation des agents de renseignement, dont l’anonymat est farouchement préservé.

Toutes ces mesures d’exception et qui sont en contradiction avec les valeurs démocratiques nous sont présentées comme des éléments indispensables à la lutte contre le terrorisme. Dans la pratique, elles permettront sous le prétexte d’une simple suspicion de dévaster la vie privée de n’importe quel citoyen honnête.

On conseille vivement au ministre de l’Intérieur de ne plus connaître d’attentat durant son mandat, car il risque de perdre gros dans cette affaire: Cazeneuve donne en effet le sentiment d’utiliser le prétexte du terrorisme pour mettre la population sous contrôle.

Il est vrai que si 7 millions de Français sont descendus dans la rue le 11 janvier pour défendre la démocratie, rien ne nous dit qu’ils ne descendront pas un jour ou l’autre à nouveau dans les mêmes rues pour renverser un régime à l’agonie. Et cette seule crainte justifie bien des mesures d’exception banalisées par Bernard Cazeneuve.

Apprendre à vivre avec Big Brother

Assez logiquement, la représentation nationale qui est détestée par le peuple français adoptera largement ce texte. En attendant de pouvoir l’abolir, comment vivre avec?

Quelques conseils:

1 – si vous avez quelque chose d’important à communiquer à un ami ou un proche, faites-le en le lui écrivant à l’ancienne, sur du papier, avec un stylo, ou rencontrez-le directement pour le lui dire…

2 – quand vous écrivez sur Internet ou quand vous parlez au téléphone, placez-vous toujours dans la position de devoir un jour justifier vos propos devant un juge. Si vous pensez ne pouvoir soutenir vos propos, tournez votre langue (ou vos doigts) sept fois dans votre bouche avant de parler.

3 – si vous avez des sujets sensibles à évoquer, convenez auparavant d’un code simple et commode pour échanger. Appelez-vous M. Bismuth par exemple…

Et pour votre gouverne, relisez les actes glorieux de la police française sous Vichy. Vous aurez une bonne représentation de l’avenir qui nous attend.

 

 

 

Y a-t-il ou non une imposture nommée Tsipras?

Tsipras suscite une vague sincère de sympathie en France où, de droite comme de gauche, il apparaît comme un libérateur. Pourtant, à y regarder de près, un esprit critique ne peut qu’exprimer des doutes.

Tsipras est-il Machiavel incarné?

Les admirateurs de Tsipras lui prêtent volontiers une sorte de génie machiavélique grâce auquel il naviguerait comme un poisson dans l’eau au coeur de la diplomatie internationale. Cette idée est notamment accréditée par l’excellent Romaric Godin de la Tribune, qui écrit:

En agissant avec prudence et détermination, Alexis Tsipras a su contourner la stratégie du « noeud coulant » des Européens. Désormais, la pression est de nouveau sur Angela Merkel. (…) Reste qu’Alexis Tsipras, longtemps sous-estimé par la presse étrangère, a fait preuve d’une intelligence stratégique de premier plan dans cette affaire et qui n’est pas sans rappeler celle de Fabius Cunctator, le général romain qui usa les Carthaginois victorieux d’Hannibal durant la deuxième guerre punique. Le premier ministre grec n’est certes pas assuré de remporter la victoire, mais il a prouvé qu’il était un des rares dirigeants européens à pouvoir tenir tête, sur le plan tactique, à Angela Merkel.

On comprend bien que, face au dogmatisme prussien qui domine, chacun ait besoin de se chercher un héros capable de terrasser le monstre et d’apporter, enfin, la bouffée d’oxygène dont nous avons besoin pour reprendre notre souffle, et pour sortir de ce cauchemar technocratique qu’est l’Europe. Simplement, Tsipras ne paraît pas le bon cheval sur qui miser, pour plusieurs petites raisons que l’actualité de la semaine a encore montrées.

Tsipras, fort en propagande, faible en résultat

Tsipras a un mérite: il a compris qu’il fallait donner le change et toujours inspirer le sentiment de réussir, même (voire surtout?) quand on se prend une méchante gamelle. C’est devenu la marque de fabrique du personnage: il annonce urbi et orbi des victoires qu’il ne remporte jamais. Et quand il ne les annonce pas lui-même, il fait porter les fausses nouvelles par ses messagers.

Dimanche dernier, par exemple, son ministre Varoufakis est sorti de sa visite à Christine Lagarde, directrice générale du FMI, en déclarant:

« Mme Lagarde (…) a souligné que, dans le cas de la Grèce, le Fonds est disposé à faire montre de la plus grande souplesse dans la manière dont les réformes et propositions budgétaires du gouvernement seront évaluées », précise le ministère.

Le problème est que la vraie version est un peu différente: non seulement Christine Lagarde n’a rien lâché sur les 460 millions d’euros que la Grèce devait lui rembourser, mais elle a confirmé qu’elle exigeait de la Grèce une réforme des retraites.

Dans la foulée, le ministre grec a rencontré le sous-secrétaire d’Etat américain au Trésor, Nathan Sheets, et une conseillère de Barack Obama. On n’épiloguera pas ici sur le côté très « second rang » des interlocuteurs américains de la Grèce. Officiellement, il s’agissait de présenter les réformes que la Grèce entendait mener.

Cette visite a donné lieu à un désaveu cinglant de la politique grecque par les Américains:

Le responsable américain a appelé la Grèce « à s’engager pleinement dans un processus de négociations techniques avec ses partenaires internationaux afin de finaliser un programme de réformes qui mérite un soutien financier en temps opportun de la part des créanciers de la Grèce », a indiqué un porte-parole du Trésor.

En fouillant un peu, on comprend rapidement que la remontée de bretelles ne s’est pas arrêtée là. Caroline Atkinson, conseillère d’Obama, a probablement profité de cette visite pour dire à Varoufakis tout le mal qu’elle pensait des cajoleries que Tsipras ne cesse de faire à la Russie.

La visite de diversion aux Etats-Unis n’a donc rien d’un succès diplomatique, ni d’une initiative géniale. Elle est, pour Tsipras, une occasion de plus de se prendre une veste.

L’imposture de la visite en Russie

Mais le plus caricatural de l’imposture est apparu avec la visite rendue par Tsipras à Moscou, présentée de-ci de-là comme une opération maîtresse de renversement des alliances, de nature à faire trembler l’Europe. Là encore, la visite du 8 avril, quand on y regarde de près, manifeste une impréparation consternante à l’exercice diplomatique.

Tsipras n’a en effet rien gagné ou presque. Il a soutenu ne pas avoir demandé d’argent à la Russie: heureusement, car il n’en aurait pas obtenu, pour deux raisons clairement exprimées dans les médias russes. D’abord, les Russes, qui ne sont pas fous, considèrent comme inévitable un défaut grec:

« De toute façon, la Grèce est au bord du défaut de paiement. Elle peut repousser le désastre pendant encore un moment, mais il est inévitable », affirme Oleg Barabanov [directeur scientifique de l’Institut de l’Europe de l’Institut des relatons internationales de Moscou]

Pourquoi, dans ces conditions, mettre son argent dans un puits sans fonds? Les Russes seraient au mieux prêts à investir en Grèce, mais ils savent qu’il s’agirait d’un casus belli qui précipiterait la disparition de l’Union Européenne. Et c’est la deuxième raison pour laquelle ils n’ont pas envie de rentrer dans le jeu de Tsipras:

« Dans cette situation, la scission deviendra évidente au sein de l’UE et cette dernière sera grandement affaiblie, explique Vladimir Brouter, expert de l’Institut international des sciences politiques et humaines. Ce qui ne recèle rien de positif pour Moscou. »

Car finalement, ce vide se remplira de forces antirusses, notamment celles de la Grande-Bretagne. Moscou doit plutôt déployer des efforts pour modifier la vision européenne générale.

Pire, Tsipras s’est même fait alpaguer par le patriarche de Moscou, qui lui a reproché son athéisme.

Tsipras lâche la proie européenne pour l’ombre russe

Au sortir de sa visite chez Poutine, Tsipras a donc une nouvelle fois dû se contenter de ses seuls yeux pour pleurer: en dehors d’une promesse de sociétés agricoles gréco-russes permettant de contourner l’embargo sur les fruits décrété par Moscou, il est revenu bredouille, mais avec de vraies commandes à remplir.

Ainsi, à peine sorti du bureau de Poutine, Tsipras dénonçait-il les sanctions prises contre la Russie:

«Pour résoudre cette crise profonde (en Ukraine), il faut abandonner le cercle vicieux des sanctions, qui ne contribuent pas à la défense du droit international«, a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse commune retransmise à la télévision russe.

Plus fort même: Poutine est parvenu à vendre à la Grèce une participation au projet de gazoduc Turkish Stream.

M. Poutine a notamment évoqué une participation de la Grèce au projet de gazoduc Turkish Stream entre la Russie et le Turquie, qui pourrait servir de base à des livraisons de gaz russe vers le sud de l’Europe. Mais il a reconnu qu’aucun accord ferme n’avait été conclu. «La Grèce souhaite étudier des initiatives en vue d’investissements pour la construction d’un gazoduc grec de la frontière gréco-turque au territoire grec», a indiqué pour sa part M. Tsipras.

Trop fort ce Poutine! Il reçoit un mec ruiné qui vient lui taxer du pognon en lousdé, et il parvient à lui faire une vente…

Bref, Poutine n’est pas né de la dernière pluie, et Tsipras s’est fait plumer comme un perdreau de l’année, en décrédibilisant à l’avance toute parole grecque sur les sanctions contre la Russie au sein de l’Union. Mais jusqu’où le Machiavel de Plaka fera-t-il tomber son pays?

La farce des réparations allemandes à la Grèce

Heureusement, Tsipras peut compter sur une frange de l’opinion européenne pour applaudir à chacune de ses forfanteries en anesthésiant totalement son esprit critique. La farce des réparations de guerre allemandes en a constitué une superbe exemple.

Alors que la dette grecque s’élève à environ 320 milliards d’euros, le gouvernement grec chiffre le montant des réparations allemandes pour fait de guerre à… 280 milliards d’euros.

Lors d’un débat au Parlement grec entamé samedi, le secrétaire d’Etat au Budget, Dimitris Mardas, a indiqué que ses services avaient évalué à 278,7 milliards d’euros le montant des réparations de guerre dues par l’Allemagne à la Grèce à la suite de l’occupation du pays entre 1941 et 1944.(…)

Selon M. Mardas, la somme de 278 milliards comprend un prêt forcé de 10,3 milliards d’euros exigé de la Banque de Grèce par les occupants ainsi que les dommages subis par les « particuliers et les infrastructures » du pays.

Un rapport de la Comptabilité nationale grecque avait dans le passé évalué le montant des réparations à 162 milliards d’euros.

Comment passe-t-on de 162 milliards à 280 milliards en l’espace de quelques années? Ce n’est probablement pas le débat: l’enjeu est bien de détourner l’attention et de tenter une manoeuvre à trois francs six sous pour retourner la situation et affaiblir l’Allemagne. On voit mal comment la position grecque pourrait ne pas exaspérer ses partenaires, qui doivent avaler dans le même mouvement une évidente mauvaise volonté sur les réformes à préparer, un coup de poignard dans le dos de la discipline communautaire sur les sanctions contre la Russie, et une revendication fantaisiste sur des dettes de guerre réelles, mais qui mériteraient autre chose qu’un traitement à l’emporte-pièce.

La Grèce a remboursé le FMI avec l’argent de la BCE

Une autre farce tout à fait effrayante est celle de la levée de bons du Trésor grecs, qui a permis de rembourser le FMI et de payer les fonctionnaires ce mois-ci. Le gouvernement grec adore en effet annoncer qu’il lève tout à fait normalement des bons du Trésor. Mercredi dernier, il a ainsi levé 1,14 milliards d’euros. On oublie juste de dire que les souscripteurs de cet emprunt ne sont autres que les banques grecques, refinancées par le fonds de secours de la BCE.

D’ailleurs, la BCE a encore relevé le plafond d’aide d’urgence aux banques grecques cette semaine. Cette fois, le coup de pouce est de… 1,2 milliard d’euros précisément le montant de l’émission grecque de mercredi. Amusant non?

Autrement dit, sans la garantie (discrète) de la BCE, la Grèce serait aujourd’hui incapable de se refinancer et ferait faillite. Malgré cette aide importante, Tsipras continue de façon ahurissante à jouer aux victimes de l’Union.

Au passage, ces mêmes banques grecques sont désormais visées par une enquête de la Commission pour des aides de l’Etat illégales. La BCE a d’ailleurs révélé que le renflouement du secteur bancaire grec avait coûté près de 25% du PIB, dont la moitié perdue en recapitalisation pure.

On voit bien comment la survie de la Grèce est d’ores et déjà totalement artificielle.

Tsipras fait un cadeau inattendu à la Chine

Les défenseurs des libertés, qui voient en Tsipras l’un de leurs héros, noteront avec intérêt la grande première à laquelle la Grèce s’est livrée dans le domaine de la coopération avec la Chine: l’extradition d’un Chinois accusé de crime économique. Jusqu’ici, l’Europe a toujours pris soin de ne pas extrader les Chinois, au regard du caractère infiniment démocratique de la justice chinoise…

Comme Tsipras a besoin de s’attirer les bonnes grâces de l’empire du Milieu, cette précaution n’a manifestement plus cours. Et qu’il n’existe aucun accord d’extradition entre la Chine et la Grèce ne semble pas poser problème.

Le gouvernement Tsipras totalement incompétent?

Les relations avec la Chine sont un élément de la stratégie machiavélique grecque, mais elles ne semblent pas produire de résultats beaucoup plus brillants que les autres gesticulations internationales de Tsipras. Les Chinois semblent se faire peu d’illusions sur l’équipe au pouvoir à Athènes. La vente du port du Pirée en a donné un indice:

Des annonces contradictoires sur des dossiers tels que le projet de privatisation du port du Pirée, successivement annoncé, annulé, relancé et transformé en projet de coentreprise, ont sapé la confiance des prêteurs étrangers et nourri les doutes sur la compétence et la cohésion du nouveau gouvernement, ont dit des sources proches des discussions.

Une source a rapporté que des négociateurs étrangers s’étaient retrouvés dans un premier temps face à des fonctionnaires expliquant qu’ils n’avaient pas l’autorité nécessaire puis face à des responsables qui s’en tenaient à des propos très généraux et incapables de chiffrer leurs arguments. « Au final, on ne sait pas qui est responsable », a-t-elle ajouté.

La présence de deux négociateurs différents dans les discussions, Giorgos Chouliarakis et Nikos Theoharakis, a nourri les soupçons de division au sein même du gouvernement grec. Le premier passe pour être proche du vice-Premier ministre Yannis Dragasakis, le second pour être lié à Yanis Varoufakis.

Le gouvernement dément toute divergence entre ses représentants aux discussions.

 

On commence à mieux comprendre… Après tout, ce qu’on nous présente comme de la haute stratégie dans certains milieux français n’est peut-être pas autre chose qu’une immense improvisation de quelques amateurs dépassés par le job qu’ils doivent faire.

Un arbitrage fixé au 20 avril

Après d’innombrables réunions de la dernière chance, et après de très nombreux ultimatums, l’accord de février devrait être appliqué: sans un plan de réforme détaillé fin avril, l’Eurogroupe devrait, le 24 avril, trancher dans le vif et décider de ne pas renouveler l’aide à la Grèce. Cette décision cataclysmique risque de changer la vie à quelques millions d’Européens.

Selon le Times, l’Union s’apprêterait à sortir la Grèce de la zone euro. Cette solution d’ores et déjà évoquée dans ces colonnes la semaine dernière apparaît comme à peu près inévitable. Le paradoxe est que le divorce entre la Grèce et l’euro sera une initiative européenne, alors que les fans de Tsipras en France rêvent d’en faire une initiative grecque.

La bulle créée par la BCE explosera-t-elle?

Pour les marchés financiers, la sortie de la Grèce hors de la zone euro pourrait provoquer quelques catastrophes en série. Le Quantitative Easing de la BCE, avec 60 milliards déversés dès le premier mois dont 11 milliards pour l’Allemagne et près de 9 milliards pour la France, produit en effet des distorsions importantes.

Outre qu’à ce rythme la BCE aura en décembre financé tout le déficit public français de 2015, le marché des obligations et des actions connaît déjà des anomalies inquiétantes. Dans la pratique, les investisseurs sont évincés du marché des obligations et se reportent massivement sur le marché des actions où les prix s’envolent. Le très respecté gestionnaire Carmignac s’en inquiète:

Le gestionnaire d’actifs donne comme exemple la zone euro où les multiples de résultats atteignent aujourd’hui 16 fois les résultats attendus cette année. Ce niveau représente non seulement un doublement par rapport aux multiples qui prévalaient il y a trois ans, mais il se situe aussi 4 écarts-types au-dessus de la moyenne des dix dernières années. Autrement dit, les multiples de résultats se situent près de 40% au-dessus de cette moyenne.

La bulle spéculative s’est gonflée à une vitesse spectaculaire. On s’en mordra les doigts.