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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

L’Etat employeur: champion des risques psycho-sociaux

L’Etat employeur est-il le champion de France du risque psycho-social? En tout cas, l’examen des comportements managériaux de l’Etat rappelle une fois de plus qu’il ne suffit pas de donner des leçons et de pratiquer la diarrhée législative pour assurer le bien-être des salariés…

L’Etat employeur met les hôpitaux en crise

L’une des manifestations les plus impressionnantes de la faillite managériale de l’Etat est donnée par l’effondrement social des hôpitaux. Alors que l’Etat peine à regrouper ses structures hospitalières, la grogne y est quotidienne!

Pour les seuls quinze premiers jours d’avril, des grèves ont frappé les hôpitaux de Périgueux, Poissy, Nanterre, Grasse, Villenave-d’Ornon, Calais, Toulouse, Narbonne, Saumur, Marseille, Le Mans, Orléans, Mâcon,… Mais ces mouvements sont légion tout au long de l’année. Tout se passe comme si l’hôpital public ne fonctionnait plus que par la conflictualité.

Quelques exemples suffiront à illustrer le mal qui touche l’hôpital public.

A Calais, le dialogue social a manifestement du mal à se nouer:

« Nous aussi, nous avons des propositions à faire pour optimiser la présence des agents sur l’hôpital mais il n’y a rien à faire, on n’est pas écouté », fulmine Christian Boulanger [secrétaire CGT de l’hôpital]. Qui constate que son analyse sur les passages aux 35 heures au CHC, il y a un peu plus de dix ans, était la bonne. « On demandait quarante postes sur l’hôpital, une quinzaine sur l’Ehpad, on ne les a pas eus et aujourd’hui on nous explique que la réorganisation va permettre d’ajouter ce dont les services ont besoin, c’est-à-dire 70 postes ! Plus que ce que l’on réclamait. »

A Périgueux, les motifs étaient liés à un ras-le-bol général:

mouvement de grève entamé jeudi dernier au centre hospitalier de Périgueux, pour dénoncer les conditions de travail avec des effectifs « insuffisants de nuit comme de jour », selon le syndicat. Mais aussi des « arrêts maladie non remplacés », du « mal-être au travail » ou encore des « modifications incessantes du planning »

L’Etat employeur de Radio France sur la corde raide

Comment ne pas citer ici la catastrophe sociale en cours à Radio France? On laissera ici de côté les considérations sur le président de la chaîne, obscur conseiller technique au cabinet Albanel, devenu en quelques jours directeur de cabinet de Frédéric Mitterrand qui ne tarit d’éloge, semble-t-il, ni sur la compétence ni sur la beauté de Mathieu Gallet. On s’occupera plutôt de quelques considérations sociales comme l’état des précaires dans la chaîne:

La précarité touche tous les métiers de cette entreprise (animateurs, producteurs, techniciens, chargés d’accueil, entre autres). La situation que nous connaissons la mieux est celle de nos collègues journalistes. L’an passé, Radio France a employé 296 journalistes pigistes et 103 en CDD. Ces derniers font partie du « planning », une sorte d’agence d’intérim interne.

 

Disponibles 24 heures sur 24, appelés à travailler parfois la veille ou le jour même, dans toutes les rédactions de l’entreprise (France Culture, France Info, France Inter, France Musique, FIP, Mouv’ et les 44 radios locales de France Bleu), ils sont soumis à une astreinte qui ne dit pas son nom et qui n’est donc pas rémunérée.

Mais qui donc parlait des horribles capitalistes qui exploitent le précariat? Bravo l’Etat employeur.

Et je ne reviens pas ici sur la rupture du dialogue social dans l’entreprise…

L’Etat employeur et la quasi-mutinerie des CRS

Plus inquiétante encore est l’ambiance qui règne parmi les CRS, fers de lance du plan Vigipirate.

Ces derniers jours, c’est à une véritable mutinerie que le commandement et le gouvernement sont confrontés. Les CRS ont d’ailleurs inventé l’intéressante expression de « débrayage médical » pour qualifier la situation.

La majorité des effectifs de la compagnie de Jarville-la-Malgrange, près de Nancy, s’est mise en arrêt maladie mardi.

 

«Ils devaient partir mercredi matin, mais une fois de plus, à la dernière minute, on les a prévenus qu’ils devaient être à Paris dès le mardi», raconteJérémy Vincent, responsable régional Unité-SGP-Police-FO. C’est sans doute sans doute la goutte d’eau qui a fait déborder le vase à la compagnie 39 de Jarville-la-Malgrange (Meurthe-et-Moselle), en banlieue de Nancy. Ses effectifs sont sollicités, régulièrement depuis janvier, pour renforcer le plan Vigipirate.

Tout est dit. Et qu’on le sache: la sécurité, une fois de plus, est très friable en France.

Jusqu’à quand l’Etat pourra-t-il s’exonérer d’une véritable gestion des ressources humaines pour les fonctionnaires?

 

Quand l’économie française vit au rythme du congrès PS

Quoiqu’il compte moins de 200.000 adhérents, le PS est plus que jamais le pivot de la politique gouvernementale. Cette situation aberrante fragilise fortement le pays et témoigne une fois de plus de l’épuisement de la vie politique en France.

Le gouvernement perdu en plein désert

Alors que la France n’a plus rien à cirer du Parti Socialiste, et que le congrès de Poitiers constitue un non-événement collectif, c’est pourtant sa préparation qui scande le rythme de l’action gouvernementale. On a du mal à y croire, et pourtant c’est vrai…

Manuel Valls avait par exemple, en mars, annoncé une série de réformes plutôt libérales: loi Macron 2, réforme du contrat de travail, tout cela dans la foulée du pacte de responsabilité. Et puis… patatras… la semaine dernière la détermination vallsienne branle dans le manche et les déclarations contradictoires s’enchaînent. Non, il n’y aura pas de loi Macron 2, non le contrat de travail ne sera pas réformé (à ce stade, même si rien n’exclut que le sujet soit remis sur le tapis après le Congrès), et puis on est plus très sûr de faire le pacte de responsabilité jusqu’au bout.

Entretemps, Hollande aura sorti de derrière les fagots des annonces imprévues sur une aide de 500 millions d’euros aux PME, sur l’encouragement à l’investissement (par le biais d’une mesure comptable sur l’amortissement), sur l’intervention de la BPI, etc. Pierre Gattaz a de son côté alerté sur les risques d’un renoncement au pacte de responsabilité. Certaines rumeurs laissent en effet entendre que les mesures à destination des entreprises seraient finalement ciblées sur celles qui en ont le plus besoin.

L’arbitrage de Martine Aubry au centre du jeu

Pourquoi tous ces atermoiements? Parce que Martine Aubry monnaie chèrement son soutien à la motion Cambadélis présentée au congrès du PS. Oui, oui, vous avez bien lu! la cinquième puissance économique du monde, deuxième puissance militaire d’Occident, donneuse de leçons à la terre entière, suspend ses décisions internes à la signature ou non, au bas d’une motion du Parti Socialiste, d’une élue de province de soixante-cinq ans qui est entrée en politique dans les années 70, et qui exige que ses recettes éculées soient prises en compte par le pouvoir… sans quoi elle fait basculer le parti du côté des frondeurs.

Heureusement que Michel Rocard yoyotte de la touffe et ne peut plus aligner deux phrases compréhensibles, que Lionel Jospin s’est retiré de la vie politique et que Jean Poperen est mort, parce qu’on imagine facilement que tout ce petit monde demanderait à Valls de baigner son programme dans le formol en échange de son soutien.

Tous les vices de la Vè République rassemblés sur le même malade

Personnellement, le fait que le pacte de responsabilité soit amendé ou que la politique du gouvernement soit battue en brèche ne me choque pas. Ce qui me scandalise, ce sont les (très) mauvaises raisons pour lesquelles ces changements sont pratiqués. On nous dirait que, réflexion faite, le gouvernement veut améliorer l’efficacité économique de ces mesures, ou qu’il tire les leçons des élections en lançant un « je vous ai compris » aux Français ne me gênerait pas. Mais que ces changements soient décidés pour faire plaisir à une élue déclinante qui est la clé d’une majorité au sein d’un parti à l’agonie est tout simplement hallucinant.

Forcément, on ne peut s’empêcher ici d’énumérer toutes les tares du système. François Hollande, entré en politique à l’époque du Sinclair ZX-80 et avant l’invention d’Internet, veut être réélu dans un monde dont il ne comprend pas les règles technologiques et économiques. Pour y parvenir, il a besoin du soutien d’un parti qui a reçu moins de 5 millions de voix aux dernières élections, soit environ 10% des électeurs. Ce soutien dépend d’une majorité qu’il obtiendra au congrès grâce au courant aubryste.

Evidemment, dans une France où le Président ne pourrait être réélu, ou la carrière politique ne pourrait durer plus de quinze ou vingt ans, où la proportionnelle casserait l’hégémonie des deux grandes machines électorales que sont le PS et l’UMP, bref, dans une République qui ne serait pas la Vè, la politique économique du pays ne dépendrait pas de la signature de Martine Aubry au bas d’un texte que personne ne lira jamais.

Autrement dit, si l’on veut relever ce pays, il faut changer ses institutions.

 

Financement occulte des syndicats: un exemple amusant

Le Canard Enchaîné du 8 avril révèle une amusante affaire actuellement plaidée au tribunal correctionnel de Paris: un syndicaliste FO dans la branche du travail temporaire (après un passage dans la branche du commerce) aurait détourné plus d’un million d’euros de cotisations et de subventions à son profit.

L’article détaille quelques-unes de ces opérations malhonnêtes. La branche du commerce avait par exemple créé une structure appelée ADESATT, dédiée à l’étude du temps de travail. A ce titre, la FEC-FO a au moins touché 468.000 euros qui auraient échoué dans les poches du contrevenant. Pour que sa fédération n’y voit que du feu, il fallait que les sommes globales destinées à l’organisation soient bien supérieures… Dans le travail temporaire, le syndicaliste indélicat récupère à titre personnel 156.000 euros versés par Randstad, 38.000 euros versés par Adecco, 144.000 euros versés par Manpower.
Plus amusant encore, le pied-nickelé décide de créer de faux syndicats FO pour optimiser ses placements. Il parvient ainsi à soustraire 119.000 euros à Malakoff-Médéric, qui est la seule victime de ses détournements à s’être portée partie civile.

C’est précisément ce point qui étonne. Les financeurs des organisations syndicales ont rasé les murs dans le dossier et n’ont pas estimé utile de demander à la justice d’enquêter sur ces malversations. A la manière de l’antilope qui traverse un troupeau de lions endormis, et en dehors de Malakoff qui a bombé le torse, les généreux donateurs lèvent le nez au ciel ou plongent le regard sur le bout de leurs chaussures comme si de rien n’était. Bizarre, comme c’est bizarre…

Les chiffres évoqués permettent en tout cas d’étalonner le marché de la fluidification du dialogue social. Les tickets versés pour s’attirer les bonnes grâces des organisations syndicales se situent globalement entre 120.000 et 160.000 euros. Le recours à des associations bidons continue à être un mode d’action privilégié. On aurait aimé que la justice nous en dise un peu plus, néanmoins, sur les dessous de cette affaire.

Article publié sur Tripalio.

Euro: le beau spectacle d’une union monétaire en déroute…

La prévisible débandade de l’euro dans les jours à venir devrait contribuer de manière majeure à la théorie des zones monétaires optimales dégagées dans les années 60 par l’économiste Mundell. L’euro valide en effet l’idée selon laquelle une zone monétaire ne peut fonctionner sans convergence des politiques économiques: le laxisme grec est difficilement compatible avec la rigueur allemande… Mais ce sont surtout les conditions de sortie d’une zone monétaire qui vont être éclairées.

Euro: même Moscovici n’y croit plus!

Depuis plusieurs mois, ce blog raconte, semaine après semaine, comment la ligne de flottaison de l’euro prend l’eau. L’un de mes papiers d’octobre qui annonçait les difficultés de la monnaie unique m’avait d’ailleurs valu quelques sarcasmes dans les couloirs du pouvoir: les Diafoirus qui nous dirigent trouvaient grotesque l’idée que l’euro puisse avoir une fin proche, et n’avaient pas mots assez méprisants pour tous ceux qui affirmaient cette idée.

On se consolera facilement: les mêmes qui, en octobre, jugeaient ridicule l’annonce d’une fin de l’euro trouvaient parfaitement minable et populiste, il y a trois ans, la revendication d’une dévaluation de l’euro. Depuis que l’euro s’est déprécié de 30% en quelques jours, ces petits marquis ne manquent pas une occasion de se louer de cette évolution. C’est tout le problème de la classe dirigeante française: elle se croit supérieurement intelligente, mais elle se contente de s’incliner devant ce qui existe sans avoir la moindre idée sur les bonnes décisions à prendre. En s’attribuant toujours la paternité des bonnes décisions qu’elle combattait la veille.

Le parangon de ces petits marquis n’est autre que le duc Moscovici, grand idéologue de l’euro, qui déclare désormais:

« Un retrait de la Grèce de la zone Euro aura des conséquences négatives, pour ses membres »

On notera que Moscovici n’est désormais plus cité que sur les médias iraniens. Soit plus personne ne l’écoute en Europe, soit l’annonce qu’il vient de faire paraît tellement incroyable aux médias européens qu’aucun d’entre eux n’a voulu l’écouter.

En tout cas, une chose est désormais acquise dans les couloirs du pouvoir européen (le seul, le vrai, pas celui des postures creuses de l’Elysée): la Grèce va sortir de la zone euro.

L’euro, victime du mythe de la supériorité germanique

La Grèce n’est évidemment pas la seule cause d’une disparition programmée de l’euro, elle en est seulement l’occasion ou le catalyseur. Disons-le, d’ailleurs: l’euro mettra plusieurs années avant de finir son agonie. Mais Tsipras pourra facilement revendiquer la paternité de son plongeon dans un coma irréversible qui la réduira au rang de fiction végétative.

Tsipras procède-t-il sciemment à cette mise en état de mort cérébrale? Beaucoup, dans les rangs de l’extrême gauche et de l’extrême droite françaises le croient, selon une tendance complotiste discrète qui veut que l’histoire soit forcément le fruit d’une volonté. Personnellement, je pense que Tsipras est un apprenti sorcier qui procède plus par forfanterie et par incompétence, aidé par son disciple Varoufakis, que par volonté délibérée.

Tsipras imagine sincèrement que l’Europe, et singulièrement l’Allemagne, vont céder à sa menace de pousser sur le bouton nucléaire de la faillite si 7 milliards d’euros ne tombent pas dans son escarcelle sans contrepartie sincère et crédible. Il suppose que ses partenaires font des choix intelligents. C’est son défaut: il croit, sans se l’avouer au mythe de l’Allemagne rigoureuse, capable d’anticiper, de faire des bons choix. Au fond, Tsipras a intégré cette absurde invention de la supériorité de la race aryenne.

Les semaines qui viennent vont nous prouver que la race germanique est en réalité un agrégat de gros rustauds barbaresques, incapables de comprendre le monde tel qu’il fonctionne, et incapables de penser plus loin que des poissons rouges. Les Allemands sont en effet convaincus qu’ils seront gagnants en attendant patiemment la faillite de la Grèce et en la mettant ce jour-là hors de la zone euro avec force de coups de pieds aux fesses, un peu comme ils dégageraient en haute mer des passagers clandestins africains trouvés par hasard à fond de cale.

Grave erreur!

Tsipras continue à fanfaronner

Pourtant, la situation de la Grèce est simple: elle doit, le 9 avril, rembourser 458 millions d’euros au FMI. C’est à peu près tout ce qui lui reste en caisse. Le 14 avril, elle doit payer ses fonctionnaires et ses retraités. De deux choses l’une: soit elle rembourse le FMI et elle ne paie pas ses fonctionnaires, soit elle paie ses fonctionnaires et fait défaut devant ses créanciers, comme je l’indiquais déjà la semaine dernière.

Tout ceci se passe durant la semaine sainte grecque: tout un symbole! la Grèce sur la voie de la crucifixion et de la résurrection…

Fidèle à son habitude: Tsipras a donc multiplié les déclarations et les attitudes contradictoires. Personne ne sait aujourd’hui quel est l’état exact des réserves grecques, ce qui constitue en soi une première mort de la construction européenne. Le gouvernement grec a annulé plusieurs réunions techniques avec les représentants de ses créanciers, ce qui complique singulièrement les discussions, puisque Tsipras empêche toute transparence sur la situation grecque. Malgré tout, il se disait confiant sur l’issue des discussions en principe relancées le week-dernier par l’envoi de ses propositions de réformes.

A Athènes au contraire, le Premier ministre Alexis Tsipras s’est dit dimanche confiant dans «une fin heureuse» des négociations, tandis que lundi, une source gouvernementale a indiqué à l’AFP avoir «toujours l’espoir» d’une solution d’ici mercredi, au moins sur le plan technique.

Elle a estimé au contraire que la partie grecque était «bien préparée», et avait fourni «des documents solides, comprenant tous les détails» nécessaires.

«Si on continue à vouloir nous asphyxier, il finira par y avoir des conséquences», s’exaspérait-elle, tout en remarquant néanmoins «qu’après avoir payé l’euro de son sang, la Grèce serait la dernière à en partir».

Cette confiance ne manque évidemment pas de surprendre après une dégradation de la note de la Grèce par Fitch, désormais classée en « CCC ».

Alors que le ministre grec de l’Intérieur Nikos Voutsis, affirmait au Spiegel que la Grèce ne passerait pas le cap du 9 avril, le porte-parole du gouvernement grec affirmait pourtant:

« Il n’y a aucun risque que la Grèce n’honore pas ses obligations envers le FMI le 9 avril »

Voilà une phrase qu’un gouvernement au bord de la faillite adore prononcer! Après tout, la Grèce a fait des propositions de réforme qui devraient la sauver…

La Grèce se tourne vers l’Orient

Les propositions « très précises » du gouvernement grec n’ont pourtant pas convaincu les Européens. Elles intègrent en effet un certain nombre d’idées souhaitées avant l’arrivée de Tsipras au pouvoir:

A en croire un article publié notamment par le site spécialisé Macropolis, et non démenti par le gouvernement, les projets de réformes semblent bel et bien chiffrés: par exemple, 350 millions d’euros pour la lutte contre la fraude à la TVA, ou 250 millions pour la lutte contre la contrebande de tabac et de cigarettes.

Mais il semble bien que les pierres d’achoppement portent sur les grands principes, comme de nouveaux licenciements de fonctionnaires, les retraites ou l’accélération des privatisations.

Concernant les deux premiers points, «il y a des lignes rouges que nous ne franchirons pas», a répété lundi sur plusieurs télévisions le secrétaire d’Etat aux Finances Dimitris Mardas. Sur les privatisations, il a déclaré qu’Athènes «ne vendrait plus ses biens à prix humiliants».

De façon très révélatrice, Tsipras a notamment annoncé que la privatisation du port du Pirée (racheté par les Chinois) se ferait bel et bien. Il est difficile ici de ne pas voir un important geste des Grecs en direction des Chinois, mécontents lorsque Tsipras avant annoncé le blocage de l’opération.

Quel deal entre la Grèce et la Russie?

Alors que Tsipras doit rencontrer Poutine mercredi à Moscou (veille du jour où la Grèce doit ou non rembourser un prêt du FMI), il a adressé un autre geste important envers la Russie: le ministre grec de l’Energie, Panaiotis Lafazanis, a rencontré son homologue russe à Moscou cette semaine. Les supputations sont allées bon train sur le contenu exact des discussions, dans le contexte plus général de l’Union de l’énergie qui devrait centraliser à Bruxelles les négociations tarifaires avec la Russie sur le gaz.

Pour un certain nombre d’observateurs, la Russie serait en train d’acheter un veto grec à de nouvelles sanctions dans l’affaire ukrainienne. Tsipras aurait déjà fait des déclarations dans ce sens. Rien ne permet, à ce jour, d’accréditer cette thèse… mais la Grèce joue un jeu bien dangereux qui, là encore, devrait déboucher sur une méchante remise en cause de la coopération communautaire.

Officiellement, la visite ministérielle se limitait, en tout cas, à une simple négociation pour obtenir un rabais sur le prix du gaz russe.

L’Allemagne souhaite tant un Grexident

Ces gesticulations de Tsipras risquent bien de tomber à plat. L’Allemagne multiplie en effet les signaux de rigidité vis-à-vis de la Grèce, et semble en réalité bien résolue à vendre très très cher un éventuel prolongement de l’aide financière à Tsipras. On nous dirait aujourd’hui qu’il existe une préférence allemande pour le Grexident que nous n’en serions pas surpris.

Dès lundi, le porte-parole du ministère allemand de l’économie déclarait:

« Il nous faut attendre que la partie grecque nous présente une liste globale de réformes qui servirait de base de discussion convenable avec les institutions puis avec l’Eurogroupe », a-t-il déclaré.

« La balle est dans le camp de la Grèce », a-t-il ajouté, tout en soulignant qu’il s’agissait de négociations « compliquées » et « très techniques » qui demandaient forcement du temps.

« Tout dépend de la qualité de la liste grecque et dans quelle mesure ils couvrent les éléments qui ont déjà été mentionnés dans le protocole d’accord, » a-t-il dit. « Il ne s’agit pas seulement de mettre en place une procédure à Bruxelles mais des mesures devront aussi être votées au parlement à Athènes. »

Mercredi, les « experts » annonçaient qu’ils interrompaient les négociations avec Athènes. Dans la foulée, les Allemands justifiaient cette décision en expliquant que les propositions grecques n’étaient que:

«De vagues promesses de rentrées fiscales sans annonce sérieuse d’économies budgétaires»

Aucun Eurogroupe n’a été calé dans la foulée. Peut-être les Allemands ont-ils en tête que la Grèce n’a pas besoin de 7 milliards, mais de 19, selon un échéancier très précis,… pour passer en 2016. Une addition qui ne s’arrête jamais de gonfler…

Malgré ces annonces « noires », Donald Tusk, président du Conseil, déclarait:

«Je pense qu’aujourd’hui nous pouvons dire que la situation de la Grèce est sous contrôle», a déclaré M. Tusk en marge d’une tournée le menant à Malte en Espagne et en Tunisie. «J’espère que nous pourrons parvenir à un accord d’ici à fin avril, cela me paraît possible».

 

Les autruches ont pris le pouvoir…

La Grèce prépare la nationalisation de ses banques

Dans la pratique, la Grèce est d’ores et déjà en situation de faillite. Sans le relèvement hebdomadaire du plafond de financement d’urgence des banques grecques, principale source de financement de l’Etat grec aujourd’hui, la Grèce aurait bel et bien disparu.

On voit mal quel exercice d’équilibriste permettrait aujourd’hui d’éviter ce que certains appellent le pire et d’autre le meilleur: le Grexit en bonne et due forme. Selon le Daily Telegraph, la Grèce prépare donc la nationalisation de ses banques et la mise en circulation d’une nouvelle monnaie. La sortie de l’euro se ferait donc par l’adoption d’une nouvelle monnaie locale.

On suivra attentivement l’évolution de la semaine: si elle se réalise, l’expérience promet d’être passionnante.

Pendant ce temps, Juncker fait de mauvais calculs

Quelque chose est tout de même sidérant dans cette situation où l’euro s’approche du cap Horn monétaire: le président de la Commission européenne, qui avaot promis qu’il serait beaucoup plus politique de son prédécesseur, a totalement disparu des écrans radar. Il a même annulé un voyage en Ukraine pour soigner ses calculs… rénaux.

Aucun autre commissaire n’apparaît d’ailleurs dans la crise grecque. Jamais les institutions communautaires n’auront semblé aussi faibles dans un moment aussi critique.

Libéralisation discrète de la production agricole

La Commission ne se consacre plus guère qu’à des mesures techniques qui ne sont cependant pas sans impact sur la réalité. Alors que la production agricole diminue, le commissaire (irlandais) chargé de l’agriculteur a annoncé la suppression des quotas laitiers, en vigueur depuis 30 ans et destinés à éviter une surproduction qui fait baisser les prix et favorise les grandes exploitations au détriment des plus petites.

Les Français ont mal mesuré l’inspiration prussienne de cette mesure: elle permettra aux grandes exploitations du Nord de l’Europe de submerger le marché avec des fromages et des produits laitiers low cost mais sans goût. Ce mauvais coup adressé aux agriculteurs qui font de la qualité, en France notamment, nous coûtera très cher…

La BCE sur la sellette

Reste la BCE, dernière institution européenne à disposer de leviers d’action et d’une vision politique. L’assouplissement monétaire qu’elle a lancé début mars a tellement d’effets que les analystes parient déjà sur sa mise en suspens. Même si la BCE s’en défend, la question devrait rapidement lui être posée. Le marché des dettes souveraines est pratiquement monopolisé par la BCE aujourd’hui en Europe, et les investisseurs n’ont plus guère de possibilités autres que d’acquérir des titres risqués à très haut prix.

Ce qu’on appelle une bulle spéculative…

 

 

La grosse blague de la « Charte pour une santé solidaire »

La « Charte pour une santé solidaire » a bénéficié, comme à chaque initiative de ce genre, d’une médiatisation étonnamment partiale. A titre d’exemple, Le Monde en a donné une présentation tronquée qui laisse songeur, évitant soigneusement de lever quelques lièvres qui entourent ses signataires. La démarche méritait donc un petit décryptage.

Solidarité ou défense des rentes étatistes?

L’objet de la Charte est de poser, en 12 points d’une rédaction parfois sibylline et ambiguë, les principes d’une « santé solidaire ». La formulation en dit long sur les intentions cachées de la démarche, qui est publiée au moment où la loi santé de Marisol Touraine dont elle constitue un soutien idéologique façon lobby entame son cycle parlementaire. Certains pourraient en concevoir une certaine acrimonie.

D’abord parce que tous ceux qui cotisent aujourd’hui aux près de 12% de PIB que coûte la santé apprécieront l’idée implicite qu’elle n’est pas solidaire et qu’une Charte autoproclamée a besoin de la remettre sur les rails de la solidarité… On pense notamment aux jeunes salariés qui paient plein pot le prix d’un hôpital et de soins dont ils sont eux-mêmes peu consommateurs.

Ensuite, parce que la solidarité est devenue aujourd’hui le prétexte de tous les conservatismes et de tous les immobilismes qui veulent protéger des rentes mises à mal par la crise et par les tentatives de retour aux équilibre publics. Sans surprise, d’ailleurs, comme l’écrit le Monde, on trouve, parmi les signataires, un hallucinant entre-soi étatiste:

Parmi les premiers signataires, quelques grands noms de ce milieu, comme André Grimaldi, un des fondateurs du mouvement de défense de l’hôpital public, Claude Rambaud, vice-présidente de l’association de patients Le Lien, le médecin hospitalier Jean-Paul Vernant ou encore l’économiste Didier Tabuteau.

Ces signatures prestigieuses ont posé les principes suivants:

  1. Respect des droits des malades
  2. Formation à la santé à l’école, au collège et au lycée
  3. Prévention et éducation à la santé tout au long de la vie en lien avec le médecin traitant
  4. Garantie d’un accès effectif à une médecine de ville universelle et au service public hospitalier
  5. Accompagnement médical, médicosocial et psychologique et éducation thérapeutique, en particulier pour les malades chroniques
  6. Droit à l’information sur la qualité des soins
  7. Liberté de choix par les patients du médecin et de l’établissement de santé
  8. Indépendance professionnelle et déontologique des praticiens et accès à des formes diversifiées de rémunération
  9. Liberté de choix du tiers payant par le patient dans le parcours de santé pour les soins remboursés par la Sécurité sociale
  10. Sécurité sociale finançant au moins à 80 % les soins pris en charge par la solidarité et à 100 % au-delà d’un plafond en cas de dépenses élevées restant à la charge du malade
  11. Liberté de choix de la Sécurité sociale pour la protection complémentaire
  12. Equilibre obligatoire de l’Assurance maladie solidaire dans la loi de financement de la sécurité sociale »

On voit bien comment, dans ce texte, certaines concessions vagues, comme le droit à l’information sur la qualité des soins, servent à faire avaler des pilules plus ou moins amères comme la garantie d’accès au « service public hospitalier » (mesure proposée par la loi santé de Marisol Touraine), la liberté de choix par les patients (qui cache habilement la liberté du médecin…), l’accès du médecin à des « formes diversifiées de rémunération » (mais de quoi s’agit-il?), et surtout, bien entendu, le financement à 80% des soins par la solidarité.

L’objectif de la charte est bien de proposer un relèvement des remboursements de la sécurité sociale et une liberté de la médecine de ville, sans mise en place de réseau de soins qui ne seraient pas contrôlés par les médecins.

Des signataires financés par l’Etat

On a noté que cette charte est signée par des grands noms connus pour leur attachement pas totalement désintéressé à l’étatisme sous toutes ses formes.

On n’épiloguera pas ici sur les liens naturels qui unissent André Grimaldi, ancien professeur de médecine à la Salpétriêre, à la médecine publique intégrale. Cet esprit brillant défend au demeurant des idées intéressantes de réforme à l’hôpital. Néanmoins, ses prises de position étatistes et en même temps favorables à une liberté de rémunération des médecins sont bien connues.

Les mêmes remarques pourraient être dressées à propos de Jean-Pierre Vernant, prestigieux hématologue, inspirateur du 3è Plan cancer, sommité médicale incontestable, mais porteur d’une vision étatiste de la santé. Là encore, on peut le comprendre et le partager, mais il est plus simple d’expliquer que l’objet de la charte est ici de préserver une vision où la santé est conçue par des médecins salariés de l’hôpital. Cette vision est légitime, mais pourquoi la parer des oripeaux de la solidarité?

Conscients de la faiblesse d’un texte qui ne serait signé que par des médecins hospitaliers, les promoteurs de la charte ont aspiré les noms habituels de la santé solidaire.

On y trouve notamment Claude Rambaud, vice-président de l’association de patients « Le Lien ». Cette formulation du Monde est cocasse. « Le Lien », qui reste aussi discret sur la nature de ses ressources que Claude Rambaud ne l’est sur sa biographie, est une association fondée par le conseiller santé du Défenseur des Droits, Alain-Michel Ceretti. Ses statuts prévoient explicitement qu’il peut être financé par des subventions publiques. Un autre fondateur du « Lien » est Jean-Luc Bernard, premier président du Collectif Interassociatif sur la Santé (CISS), financé à plus de 80% par les pouvoirs publics.

Il serait quand même intéressant que cette association qui défend une santé « solidaire » défende aussi une éthique « transparente », notamment sur ses liens avec les pouvoirs publics.

Enfin, Dominique Tabuteau, autre grand signataire de la Charte, brillant enseignant à Sciences-Po, y anime la Chaire Santé, largement financée par l’industrie pharmaceutique, mais pas par les organismes complémentaires. Faut-il y voir l’une des raisons pour lesquelles la charte pour une santé solidaire propose une réduction de la part de remboursement assurée par les organismes complémentaires, mais ne touche pas à la liberté de prescription du médecin?

L’Etat assure son service après vente…

On aimerait que les promoteurs de la charte, qui avaient l’an dernier lancé une initiative pour sauver la Sécu, aient la transparence de dévoiler le montant total des subventions et rémunérations publiques qu’ils perçoivent. Cette donnée objective permettrait de préciser plus clairement le sens de la « solidarité » qu’ils prônent.

 

 

 

Contrat unique, flexibilité: le dogmatisme triomphe

Le MEDEF a remis la flexibilité du marché du travail au coeur du débat public en lançant différentes propositions de réforme comme l’aménagement des CDI et la barémisation des indemnités de licenciement. Ces idées, qui sont depuis plusieurs mois portées en coulisses par le gouvernement (et par certaines administrations), n’ont pas tardé à faire polémique auprès des organisations syndicales. Une fois de plus, un sujet juste (l’adaptation du marché du travail aux moyens de production) est posé dans des termes idéologiques qui bloquent irrémédiablement la situation.

Les marronniers du MEDEF sur la flexibilité

Le MEDEF a profité d’une réunion paritaire de préparation au bilan conjoint avec le gouvernement sur les accords interprofessionnels en matière de droit du travail (ANI de 2008 et de 2013), ce lundi, pour rédiger un document proposant une nouvelle négociation qui permettrait de suivre la voie de la flexibilité tracée depuis 2008. Cette fois-ci, le MEDEF remet sur le tapis les antiennes patronales: création d’un CDI à durée déterminée, fixation contractuelle des indemnités de licenciement empêchant tout recours prud’homal sur le sujet, barémisation de fait des indemnités de licenciement, et autres revendications qui ressemblent aux marronniers du droit du travail. Il suffit de prononcer le mot « flexibilité » pour que la conversation soit le prétexte à ressortir ces idées.

Ce sens de la répétition est cocasse (et non dénué d’arrière-pensées vis-à-vis de la CGPME), surtout lorsqu’il s’accompagne d’une très opportune tribune signée entre autres par notre prix Nobel d’économie, Jean Tirole, qui plaide pour une suppression des dispositions légales sur les motifs de licenciement. Stratégiquement, cette opération de communication est très bien menée: elle permet de préparer les esprits à des mesures impopulaires auxquelles une caution scientifique est donnée.

Le pire moment pour communiquer sur le sujet

Si le schéma stratégique est bon, la tactique d’approche est en revanche désastreuse et, une fois de plus, illustre la vraie difficulté du MEDEF sous Pierre Gattaz à avancer opportunément ses idées. Le MEDEF a choisi de lancer sa bataille pour la flexibilité entre les deux tours des départementales, et de donner toutes ses forces sur le sujet le jour même où le Premier Ministre devait avaler la couleuvre d’une défaite électorale tout à fait prévisible.

Il fallait vraiment n’avoir aucun sens politique pour déclarer cette bataille ce jour-là, anticipable depuis des mois. Les sondages ont plu, en effet, de longue date, pour expliquer que le 30 mars serait une journée noire pour Manuel Valls. En ouvrant le débat d’une réforme du contrat de travail en pleine déroute gouvernementale, le MEDEF se condamnait à la seule position possible pour le Premier Ministre: le refus en bonne et due forme.

On voit en effet mal comment Manuel Valls pourrait annoncer un chantier de ce genre au moment où il doit éteindre les incendies allumés par les « frondeurs » qui le trouvent trop proches du MEDEF et trop éloignés de sa gauche. Disons même que le choix dans la date a dû susciter un très grand agacement dans les allées du pouvoir, parce qu’il prouve le désintérêt profond du MEDEF pour les problématiques de ses partenaires, et son absence complète de sens politique.

Le gouvernement au pied du mur européen

Pour le gouvernement, la faute de communication du MEDEF ne simplifie pas la tâche. La Commission Européenne exige de la France une « flexibilisation » du marché du travail pour lutter contre le chômage. C’est la condition pour que la France échappe à une sanction pour déficit excessif. Manuel Valls est donc coincé: il doit agir cette année pour éviter de nouvelles déconvenues à l’approche de 2017.

Ce calendrier laisse assez peu de choix au gouvernement et explique pourquoi Emmanuel Macron autant que Manuel Valls se déclarent prêts à légiférer. Si le MEDEF avait choisi un autre moment pour mettre le sujet sur le table, il aurait permis à Manuel Valls de ne pas reporter le débat à juin, dans la foulée de la conférence sociale annuelle. Mais ce contretemps ne bouleverse pas fondamentalement le calendrier prévu: une loi interviendra, portée ou non par Macron, pour flexibiliser le contrat de travail. Cette loi est imposée par Bruxelles et par l’Allemagne.

Flexibilité ou baisse du coût du travail?

On regrettera, dans cet ensemble, la logique dogmatique qui est à l’oeuvre et les postures qui empêchent de débattre efficacement du sujet.

Ce qu’on appelle flexibilité, dans les propositions du MEDEF, ressemble en effet beaucoup plus à une logique de baisse du coût du travail qu’à une logique d’assouplissement proprement dit du marché du travail. Le MEDEF souhaite en effet encadrer le coût du licenciement, et le faire baisser, beaucoup plus qu’il ne souhaite le faciliter. Cet objectif répond à l’incertitude qui pèse sur les ruptures du contrat de travail lorsqu’elles sont soumises aux prud’hommes: il est fréquent que le salarié y bénéficie d’une majoration des indemnités qu’il a obtenues lors de son licenciement.

Baisser le coût du licenciement favorisera-t-il l’embauche? C’est un vieux débat qui a peu de choses à voir avec la question de la flexibilité, ou qui en constitue en tout cas une part marginale.

C’est dommage: car le débat sur la flexibilité n’est en réalité pas ouvert en France, et personne n’aborde réellement la question micro-économique du lien entre flexibilité et compétitivité des entreprises. Aujourd’hui, l’essentiel de l’argumentation consiste à soutenir que le licenciement coûte trop cher, mais aucun argument ne montre en quoi une main-d’oeuvre moins chère à licencier permettra aux entreprises françaises de devenir plus compétitives.

Flexibilité ou agilité?

En réalité, la question de la flexibilité est généralement limitée à ce seul sujet: faciliter le licenciement favorisera l’embauche. Pourtant, la flexibilité déborde largement le simple problème du licenciement, et interroge surtout la capacité d’adaptation de la main-d’oeuvre aux modifications des conditions de production.

Dans ces modifications, il faut bien distinguer les modifications qui tiennent aux circonstances économiques (l’entreprise va moins bien) et celles qui tiennent aux techniques de production (comment l’entreprise fabrique ses produits).

Incontestablement, le chômage de masse en France s’explique en partie par les circonstances économiques: la crise réduit les marges des entreprises et oblige à une optimisation de la masse salariale. Les mesures proposées par le MEDEF réponde essentiellement à ce défi.

Mais le chômage de masse tient aussi à un manque d’adaptation de la main d’oeuvre à la révolution numérique. Sur ce point, qui exige de l’agilité plus que de la flexibilité, et qui est crucial – bien plus crucial que la question des circonstances économiques, personne ne se soucie véritablement aujourd’hui, ni le gouvernement, ni le patronat.

Cet oubli est dommageable, mais il s’explique: l’agilité en entreprise suppose une intelligence collective et une remise en cause des schémas managériaux traditionnels. Il ouvre une brèche dans la toute-puissance des managers actuels, dont le MEDEF constitue le meilleur des représentants.

Néanmoins, l’agilité est probablement une question bien plus importante pour les entreprises françaises que la flexibilité…

Article publié sur le site Tripalio.

Le Front National est désormais le deuxième parti de France

La vérité des chiffres est implacable: le Front National s’est imposé comme le deuxième partie de France après l’UMP.

Voici le récapitulatif des voix obtenues par chaque parti au premier tour des départementales:

Source: Ministère de l'Intérieur
Source: Ministère de l’Intérieur

On le voit: le Front National a récolté plus de 5,15 millions de voix, quand les candidats estampillés UMP et Union de la Droite en récoltaient 5,6… Les candidats PS et Union de la Gauche en récoltaient 4,35 millions.

Au second tour, le phénomène s’est à peine corrigé:

Source: ministère de l'Intérieur, 94 départements sur 98
Source: ministère de l’Intérieur, 94 départements sur 98

Le Front National (qui présentait moins de candidats au second tour) a totalisé 3,8 millions de voix, contre 6,25 millions pour les candidats de la droite républicaine et 4,3 millions de voix pour la gauche gouvernementale.

Autrement dit, la droite est parvenue a rassemblé au second tour mieux que la gauche ne l’a fait (celle-ci n’a gagné aucune voix d’un tour à l’autre). Le Front National s’est érodé, mais, au jeu des étiquettes, il apparaît comme la seconde force structurée du pays.

 

La BCE face à une faillite de la Grèce le 9 avril

La Banque Centrale Européenne (BCE) s’est imposée comme le principal levier de pouvoir en Europe avec son « assouplissement monétaire », dont l’objectif est de relancer l’inflation et la croissance. Mais celui-ci n’est-il pas en train d’échapper à ses inventeurs, à la manière de la créature de Viktor Frankenstein? Et que fera la BCE si la Grèce fait faillite le 9 avril?

Des résultats fulgurants

En quinze jours, la Banque Centrale a déjà injecté plus de 26 milliards d’euros dans l’économie européenne par un rachat massif de dettes souveraines, sur un objectif de 1.000 milliards. Le bilan de la banque a augmenté de près de 16 milliards. Cette potion magique a déjà produit une chute de l’euro vertigineuse (une trentaine de points presque immédiatement) qui réjouit les exportateurs. Dans le même temps, la BCE poursuit son soutien au crédit bancaire par son programme dit LTRO et par des taux de détention négatifs, qui encouragent les banques à ne pas immobiliser leurs liquidités auprès d’elle. Cette mesure se justifie d’autant plus que le crédit bancaire au secteur privé a encore baissé de 0,1% en février.

Pour Mario Draghi, l’ampleur du mouvement et la montée des cours de bourse constituent des éléments de satisfaction à tel point que les banquiers centraux américains ont commencé à s’en inquiéter.

Le programme de la BCE « a un impact plus important sur les marchés de capitaux et a un impact plus important sur les anticipations d’activité économique en Europe que ce que beaucoup attendaient », a déclaré Stanley Fischer en réponse à une question après un discours à New York.

L’inflation va-t-elle revenir en force?

L’intervention massive de la BCE risque-t-elle de produire plus de déséquilibres qu’elle n’en supprimera? Certains commencent à le craindre ouvertement, et pronostiquent une inflation supérieure à 2% en 2017. L’euro de situe en tout cas d’ores et déjà très au-dessous du cours plancher anticipé par la BCE, et pourrait continuer sa dégringolade en passant sous la barre de la parité avec le dollar.

Si cette tendance se confirmait à long terme, les importations se renchériraient et l’inflation risquerait de dépasser rapidement le taux plafond prévu par les traités. A moins, bien entendu, que les pays émergents qui fabriquent l’essentiel de nos importations ne soient touchés par une crise majeure, liée, par exemple, à la remontée des taux américains: il est à peu près que la Réserve Fédérale américaine renforcera l’attractivité du dollar en relevant ses taux directeurs en juin. Ce mouvement de balancier devrait affaiblir durablement les monnaies des pays émergents et limiter la casse en matière de balance des paiements.

Des déséquilibres financiers systémiques à prévoir

En achetant massivement des dettes souveraines, la BCE prive les investisseurs privés, y compris les institutionnels (les fameux zin-zin) de leurs gourmandises habituelles. Ceux-ci partent donc à la chasse de tout ce qui peut apporter du rendement. Les sociétés foncières sont les premières bénéficiaires de ce mouvement.

«Elles ont gagné 26 % en 2014, et encore 20 % depuis le début de l’année, parce qu’elles offrent, grâce aux loyers, plus de 3 % de dividendes et peuvent, grâce à des bilans assainis, profiter des taux bas pour emprunter à bon compte et acheter des actifs», relève Laurent Denize, codirecteur des investissements chez Oddo AM.

Tous ceux qui se serrent la ceinture pour payer leur loyer à prix d’or apprécieront le petit geste…

Pour les « institutionnels » français et notamment les gestionnaires d’assurance-vie, la pilule se révèle amère. Les rendements sur les fonds en euros s’effondrent, grignotant d’autant les bénéfices qui permettent de reconvertir les placements.

Donc, paradoxalement, plus les taux sont bas, plus les assureurs sont contraints d’investir sur les taux. Cela risque de peser sur leur solvabilité et même de créer à terme un risque commercial où les compagnies d’assurances ne seront plus en mesure d’honorer leur passif. C’est évidemment le scénario du pire.

Tiens, tiens! le scénario du pire… En tout cas, la relance de l’inflation est forcé antagoniste de l’intérêt des rentiers et des épargnants.

La BCE exposée à hauteur de 104 milliards en Grèce

Même la BCE semble exprimer quelques soucis quant au risque qu’elle prend en quittant sa tranchée et en partant à l’assaut des collines adverses. Sa principale préoccupation s’appelle « Grèce », où la situation financière ne s’améliore pas.

La première banque du pays, la Banque Nationale de Grèce, a annoncé une perte d’un milliard d’euros au quatrième trimestre 2014. Cette mauvaise nouvelle illustre la fragilité des banques grecques à un moment où l’Etat grec lui-même commence à voir à l’oeil nu la banquise de la faillite s’approcher.

Le danger qui grandit a le don d’angoisser Mario Draghi, qui a proposé aux Grecs de se bouger un peu le train.

« L’exposition de la BCE à la Grèce s’élève à 104 milliards d’euros, soit 65% de son PIB. Il s’agit de la plus grande exposition dans l’ensemble de la zone euro. La BCE ne crée par de règles pour la Grèce, nous les appliquons. Nous avons levé la dérogation après que ses obligations soient passées en-dessous du seuil que nous acceptons comme garantie. Nous avions conclu la dérogation l’an dernier lorsque nous nous attendions à une révision complète du programme de réformes économiques et au décaissement des prêts.

En conséquence, Draghi a expressément demandé aux banques grecques d’arrêter d’acheter de la dette grecque en même temps que l’Eurogroupe bloquait la restitution de 1,2 milliards d’euros à la Grèce. Dans le même temps, la BCE relevait son plafond d’aide d’urgence aux banques grecques pour éviter la faillite immédiate du pays. Celui-ci atteint désormais 71 milliards.

Il faut dire que la BCE joue gros en cas de défaut de paiement de la Grèce. On voit mal comment un accident de ce genre ne balaierait pas l’ensemble des économies mondiales, à commencer par l’économie européenne.

Inquiétante hémorragie financière en Grèce

Il faut dire que la situation grecque a de quoi donner des sueurs froides, puisque l’hémorragie financière continue dans une apparente passivité du gouvernement grec et de ses partenaires européens.

La visite d’Alexis Tsipras à Angela Merkel en début de semaine l’a confirmé: ni Tsipras ni Merkel ne semblent désireux de faire le premier pas en faveur d’une résolution de la crise. Si la chancelière allemande a cherché à donner une image plus positive de son approche du dossier, elle n’a rien lâché sur le fond et, selon les observateurs, la conversation n’a porté sur aucun dossier concret.

Alors que Martin Schulz et Jean-Claude Juncker multipliaient les déclarations optimistes, rejoints, une fois n’est pas coutume par Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe, les retraits de capitaux continuaient dans le pays à une vitesse hallucinante.

L’étude de Deutsche Bank indique que depuis le début de l’année, les recettes fiscales grecques seraient inférieures de 1 milliard d’euros aux prévisions, et que les banques grecques manquent de liquidités, malgré l’aide d’urgence de la BCE. Les retraits de dépôts bancaires ont repris de plus belle en Grèce, et ont atteint 400 ME pour la seule journée du 18 mars, au plus haut depuis le 20 février, ce qui pourrait obliger le gouvernement à instaurer un contrôle des mouvements de capitaux en Grèce, selon cette étude.

A ce rythme, les marchés murmurent que la Grèce devrait faire faillite le 9 avril…

Le gouvernement Tsipras dans une logique hors sol

Pendant ce temps, le gouvernement Tsipras apparaît toujours dans une logique hors sol, comme si la menace d’une faillite de la Grèce concernait plus ses partenaires européens que lui-même.

Tsipras, qui répète à l’envi que le scénario du Grexit ne lui convient pas, a finalement consenti à présenter à ses partenaires européens la liste des réformes qu’il entend mener pour assainir la situation du pays. A ce stade, cette liste paraît encore très évasive, et elle permet d’atteindre un excédent budgétaire de 1,5% du PIB qui paraît bien illusoire. Tsipras affirme en tout cas pouvoir dégager 3 milliards d’euros de recettes nouvelles sans prendre de mesures récessives, et notamment sans couper dans les dépenses publiques.

A n’en pas douter, cette liste devrait à nouveau susciter la méfiance des partenaires européens de la Grèce, qui y verront rapidement une façon nouvelle de gagner du temps.

Dans le même temps, en effet, Tsipras semble vouloir réformer unilatéralement, mais à une vitesse de sénateur. Une réforme fiscale est par exemple en préparation pour le deuxième semestre de 2015, soit plus de six mois après l’arrivée du nouveau gouvernement! Celle-ci devrait instituer un impôt sur la fortune immobilière, mais ne comporterait pas un relèvement du seuil d’imposition (fixé aujourd’hui à 9.500 euros, Tsipras avait promis son relèvement à 12.000 euros). Parallèlement, le remboursement des dettes fiscales, qui s’élèvent à 74 milliards d’euros (40% du PIB), patine…

La Grèce se tourne-t-elle vers Poutine?

Tsipras ne se contente pas d’emmener l’Europe sur une piste savonneuse économiquement. Il commencer aussi à jouer avec un feu très dangereux en termes géopolitiques.

La Grèce est par exemple le seul pays européen, avec la Hongrie, à s’opposer frontalement au projet d’Union de l’énergie présenté la semaine dernière au sommet européen.

« Nous ne remettons pas en question les objectifs déclarés de l’Union de l’énergie, mais nous doutons que les moyens proposés suffisent. Ils pourraient aussi finir par renforcer les inégalités et la situation sociale et économique douloureuse qui domine la zone euro et l’Europe en ce moment », a estimé le ministre de l’Énergie, de l’Environnement et de la Reconstruction productive, lors du forum sur l’énergie d’Athènes.

Un des éléments clés de l’Union de l’énergie est que tout accord énergétique conclu entre un pays membre et un pays hors UE doit être préalablement examiné par la Commission européenne. La Russie a toujours insisté pour que ces accords restent confidentiels.

L’UE pourrait également diversifier ses sources d’énergie grâce au corridor Sud pour le gaz, afin de limiter sa dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou.

Tout comme Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, le ministre grec a clairement annoncé qu’une telle mesure serait contraire à la souveraineté nationale du pays et excluait de fait toute forme de « flexibilité » quant à la mise en place de politiques énergétiques respectant les intérêts nationaux.

« La Grèce ne deviendra pas un pion de l’UE et ne servira pas ses choix ou des coupes énergétiques unilatéraux, au nom de la soi-disant diversification des sources d’énergies européennes », a souligné Panagotis Lafazanis.

Plusieurs signaux de ce type sont envoyés par la Grèce: la relation stratégique avec la Russie devient un enjeu complexe à concilier avec l’appartenance à l’Union. Certains ont notamment commencer à mettre en question le rôle de la Grèce en cas de conflit entre la Russie et l’Europe.

On notera d’ailleurs avec amusement que Tsipras rencontre Poutine le 8 avril, veille du jour où la Grèce doit faire faillite…

Ajoutons à cela que la Grèce commence à construire une relation durable avec la Chine

Tout cela sent décidément très mauvais!

L’Europe bouffée par les intérêts particuliers

Dans cette débandade hellénique, l’Europe peine de plus en plus à endiguer les intérêts particuliers. Partout, les lobbies et les intérêts nationaux triomphent des logiques communautaires qui pourraient restaurer la crédibilité de l’Union.

On notera avec amusement, par exemple, que le rapport d’experts sur les radiofréquences et leurs effets néfastes sur la santé est attaqué pour les conflits d’intérêt qui entachent les membres du comité de rédaction.

Sur la question du TTIP, c’est le FMI qui est venu au secours de l’ouverture et de la transparence:

Si ce futur traité suscite en Europe des craintes de déréglementation généralisée, le Fonds s’inquiète, lui, que ce texte, comme celui négocié entre les États-Unis et la région Asie-Pacifique (le TPP), n’aboutisse « à une fragmentation » du commerce mondial.

Afin d’éviter une telle issue, le FMI assure que ces deux accords doivent « minimiser la discrimination » vis-à-vis des pays qui n’en sont pas signataires et éviter ainsi« l’impression que le commerce ne progresse que pour un ‘club’ privilégié de pays ».

Au passage, certains think tanks français s’agitent pour promouvoir les bienfaits de ce traité décrié.

Du côté du numérique, le commissaire européen a finalement renoncé à un marché unique et s’est rendu à l’influence de l’industrie cinématographique, qui veut préserver la territorialisation des droits d’auteur.

L’annonce d’un protectionnisme européen sur l’acier a sans doute couronné le renoncement de plus en plus évident aux idéaux libre-échangistes et transparents de l’Acte Unique de 1986.

 

 

Valls se débarrassera-t-il de sa MST la semaine prochaine?

Tout Paris bruisse de rumeurs sur le remaniement ministériel qui devrait intervenir au lendemain du second tour des élections départementales. Cette opération à la marge fait les choux gras des couloirs. En voici quelques éléments amusants.

Taubira bientôt évincée?

L’une des informations majeures porte bien entendu sur la possible éviction de Christiane Taubira. Son départ sonnerait comme un soulagement pour une part de l’opinion agacée par le style de la ministre. Pour Manuel Valls, ce départ pourrait être interprété de façon très ambiguë. A n’en pas douter, le départ de Taubira sera vécu comme une concession faite à sa droite, en même temps qu’un règlement de compte avec une personnalité forte.

Fioraso remplacée?

Dans la foulée, Manuel Valls devrait procéder au remplacement de la ministre de l’Enseignement Supérieur, démissionnaire pour des raisons de santé. La nomination par intérim de Najat Vallaud-Belkacem ne devrait pas durer, pour une raison simple: la situation budgétaire des universités est explosive, et nul ne sait sur quoi elle pourrait déboucher.

Certains semblent rêver d’une solution absurde: le rapatriement de l’enseignement supérieur au sein de l’Education Nationale et la création d’un ministère de la Recherche. Cette solution obsolète percuterait la logique du classement de Shangaï, qui évalue les universités sur leur potentiel de formation.

Marisol Touraine sur le départ

L’enlisement du conflit avec les médecins, et la violence qui se déchaîne depuis plusieurs semaines autour de son projet de loi santé pourrait avoir raison d’elle, après avoir eu raison de ses nerfs: Marisol Touraine devrait quitter le ministère de la Santé où, rappelons-le, elle avait été confirmée par Valls faute de pouvoir se mettre d’accord sur un remplaçant. Il s’était alors murmuré que Hollande voulait la remplacer par Aquilino Morelle et Valls par Jean-Marie Le Guen. Faute de se mettre d’accord sur un nom, les deux têtes de l’exécutif avaient maintenu Marisol, tout en n’ayant aucune illusion sur son compte.

L’exécutif serait placé devant un nouveau choix cornélien: Jean-Marie Le Guen, médecin, est candidat au poste, mais Laurence Rossignol, sous-ministre des petits vieux, s’y verrait bien aussi.

Carole Delga partante?

La sous-ministre du commerce, Carole Delga, toulousaine de son état, mais que personne ne connait, quitterait également le gouvernement. Personne ne devrait s’en apercevoir.

Rebsamen et Sapin restent

Des rumeurs voulaient que Rebsamen et Sapin quittent le gouvernement. Soyons francs: on n’y croit pas…

Radio France: l’Etat, pire employeur de France

Certains le regrettent pendant que d’autres, qui subissaient chaque matin Patrick Cohen pour faire plaisir à leur conjoint et préserver la paix du ménage, s’en félicitent: Radio France et ses différentes chaînes sont sans voix depuis une semaine. La grève fait rage contre les économies demandées par le ministère de la Culture, soit 50 millions d’euros. Ce plan devrait déboucher sur plusieurs centaines de départs.

On passera ici sur les désagréables attaques portées contre le directeur général du groupe, Matthieu Gallet, qui avait dépoussiéré l’INA avant de se casser les dents sur Radio France. Les révélations dans le Canard Enchaîné sur la rénovation de son bureau et le recrutement d’un conseiller en communication ont suffisamment fuité pour ne pas être redites ici.

C’est surtout la méthode utilisée pour réduire les coûts et associer les salariés à la réorganisation de la structure qui pose question. L’Etat adore en effet donner de grandes leçons aux entreprises privées sur la gestion de leurs rapports sociaux. Il n’y a encore que quelques jours, le ministre de l’Agriculture avait par exemple déclaré, à propos de l’affaire Sanofi: « Il faut qu’il y ait des règles qui soient réaffirmées, un peu de morale. » Et Ségolène Royal, experte en bravitude sociale, avait ajouté: « En apprenant cette nouvelle, je venais juste de recevoir les ouvriers de l’abattoir près du Mont Saint Michel, d’AIM, qui étaient vraiment désespérés, humiliés, méprisés et qui n’avaient aucune information sur ce qu’ils allaient devenir (…). Il n’y avait même pas eu le respect de les réunir pour leur expliquer ce qui allait se passer. (…) C’est inadmissible de traiter les ouvriers de cette façon-là ! »

Il est toujours très facile de dénoncer la façon « inadmissible de traiter les ouvriers » dans les entreprises. Mais il n’en demeure pas moins que l’attitude de l’Etat vis-à-vis de ses collaborateurs, au sens large, reste toujours un motif de stupéfaction.

Dans le cas de Radio France, le plan de réduction d’environ 8% du budget, suscite un double étonnement.

Premier étonnement: la méthode employée pour associer le personnel à l’effort de réduction des dépenses n’a manifestement rien à envier aux techniques patronales les plus dures. Alors que la réfection des locaux ne cesse de voir ses coûts déraper, l’annonce d’un plan de départs volontaires portant sur 300 salariés seniors, lachée à l’occasion d’un comité d’entreprise extraordinaire, a faigt l’objet d’une gestion minimaliste et pour le moins autoritaire, dans une maison où les syndicats sont prompts à débrayer. Ajoutons ici que de nombreux animateurs sont des intermittents du spectacle: là encore, le recours massif à la précarité (qui explique largement l’audience dont les intermittents bénéficient dans les medias) ne semble jamais avoir gêné l’Etat, pourtant très friand de normes protectrices applicables par les entreprises.

Deuxième étonnement: la gestion du dossier par la ministre de la Culture, Fleur Pellerin. Cette ancienne présidente du Club du XXIè siècle, qui appartient à un gouvernement très soucieux d’imposer des règles dans la protection des sous-traitants contre les entreprises donneuses d’ordre, mène un dialogue sans concession avec Radio France. Cette entreprise publique sous tutelle de l’Etat délivre pourtant un service quotidien (et financé par la redevance et l’impôt) à plusieurs millions de Français. Dans la pratique, on aimerait entendre la ministre exprimer quelques-unes de ses idées sur la satisfaction des contribuables, qui sont tous obligés de payer aujourd’hui pour un groupe de presse qui ne délivre aucun service. La ministre se sent-elle concernée par le conflit? souhaite-t-elle le régler? considère-t-elle que le donneur d’ordre appelé Etat peut agir de cette façon avec ses sous-traitants?

Bref, après avoir abondamment accablé les entreprises de leçons de morale tous azimuts sur la bonne façon de gérer les rapports sociaux, l’Etat démontre une fois de plus qu’il appartient à la catégorie des employeurs les moins doués de sa génération.

Article publié initialement sur Tripalio.