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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Bonus Sanofi: le grand paradoxe français

L’attribution d’un bonus de bienvenue de 2 millions d’euros au nouveau patron de Sanofi a permis au débat public de retrouver ses accents anciens: il y a les pour, et il y a les contre. D’un côté, la rengaine de ces salauds de patrons qui s’en mettent d’autant plus dans les poches que les entreprises qu’ils dirigent licencient. De l’autre, ces héros du monde moderne qui prennent tellement de risques que tout devrait leur être permis.

On nous pardonnera ici de prendre le problème dans un autre sens: celui des avantages des dirigeants d’entreprise au sens large, et du paradoxe français sur le sujet.

Rémunération des dirigeants et rente marginale

L’opinion publique adore, en France, se diviser sur la question de la moralité rapportée à la rémunération des dirigeants. Les censeurs trouvent immoral de gagner autant (on lira notamment les propos très « religieux » de Ségolène Royal sur le manque de décence), les « capitalistes » applaudissent des deux mains.

D’un point de vue économique, le problème se pose de façon évidemment de façon très différente. Les analystes néo-classiques parleront volontiers de rémunération proportionnée à l’apport marginal du patron à son entreprise: un patron qui « fait » l’entreprise doit être largement rémunéré… Idéalement, cette rémunération doit s’approcher du gain que l’entreprise retire, dans son ensemble, de la présence de ce dirigeant.

Le problème de la rémunération des dirigeants survient lorsque la rémunération attribuée par un conseil d’administration est largement supérieure à l’apport effectif du patron à son compte d’exploitation. On peut alors parler d’une rente: le patron est grassement payé grâce au pouvoir qu’il détient dans l’entreprise, sans que cette rémunération ne soit justifiée par des plus-values et de la création de valeur en rapport avec son montant.

La question des avantages annexes

Compte tenu de l’importante fiscalité qui pèse sur le capital et sur le salaire, les dirigeants d’entreprise recourent volontiers à des subterfuges pour fixer leur rémunération. Dans ce cadre, ce qu’on appelle couramment la retraite chapeau constitue une solution fréquente: l’entreprise provisionne une somme pour le dirigeant qui lui est versée lorsqu’il part à la retraite.

Cette solution présente un avantage: elle permet de « fidéliser » le dirigeant. La somme n’est en effet versée qu’au moment où le dirigeant part à la retraite. Celui-ci a donc tout intérêt à rester le plus longtemps possible à la tête de l’entreprise, et a tout intérêt à maintenir intacte sa prospérité.

Toute la difficulté survient lorsque le dirigeant veut quitter l’entreprise avant le terme du contrat. Dans le cas de Sanofi, l’exemple est parlant: le dirigeant qui est démarché pour prendre la direction du groupe fait valoir qu’en acceptant la proposition, il renonce à des avantages acquis dans une autre entreprise, et demande donc à les récupérer.

On peut évidemment penser beaucoup de mal de cette mécanique, mais elle est si humaine! Un dirigeant a capitalisé un « droit de tirage » sur un pactole dans un poste, il souhaite assez naturellement ne pas y renoncer en s’engageant dans une nouvelle aventure. C’est le lot des systèmes par capitalisation.

La faillite de la répartition pour les cadres encourage ces dispositifs

Tous ceux qui se sont précipités pour dénoncer le bonus du nouveau patron de Sanofi ont curieusement oublié que la France n’offre guère d’alternative à ce genre de pratique. La négociation en cours sur l’avenir des retraites complémentaires le rappelle.

La retraite par répartition des cadres est en effet, en France, dans un état de quasi-faillite. Pour la sauver, il faudra probablement accepter une nouvelle baisse du taux de remplacement de la retraite chez les cadres. Celle-ci est aujourd’hui située autour de 50%. Elle devrait, dans les 5 ans, s’approcher de 40%.

Dans ces conditions, on a du mal à comprendre le message implicite qui est passé par les décideurs publics sur ce sujet: non seulement les cadres ne peuvent pas capitaliser durant leur carrière, mais ils doivent admettre une dégradation constante du système de répartition. On voudrait passer un message de désincitation à prendre des responsabilités dans les entreprises qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Et pourtant, la réalité est têtue: il est naturel que les humains, quel que soit leur statut, cadres dirigeants ou ouvriers, préparent leurs vieux jours. Et faute d’un système collectif viable par répartition, il est inévitable que les cadres dirigeants ne se dotent d’un système par capitalisation qui les préserve dans la durée.

Organiser autrement pour rendre acceptable

Compte tenu des montants annoncés par Sanofi pour son patron (et on s’interrogera sur la technique de communication utilisée dans ce cas précis, tout en vantant le « Say on Pay » qui permet de savoir), on peut toutefois comprendre l’émotion suscitée dans l’opinion sur le sujet. 2 millions à l’arrivée, et 2 millions au bout de deux ans, ça commence à faire une paille.

Pour me faire l’avocat du diable, je soulignerais quand même que ces montants sont bruts, et Sanofi gagnerait à communiquer le solde net versé à l’intéressé, et les impôts qui reviennent aux contribuables sur ces sommes. Ces petites précisions permettraient de rendre tout suite ces bonus plus doux à l’oreille des auditeurs. Mais, bref…

Il n’en reste pas moins qu’il serait quand même plus satisfaisant de modifier la technique de versement de ces bonus pour les rendre plus acceptables. D’où l’idée que ces sommes, lorsqu’elles sont provisionnées tout au long de la carrière d’un dirigeant, devraient être versées sur un compte séquestre obligatoirement géré par un organisme extérieur à l’entreprise.

De cette façon, le dirigeant serait assuré de percevoir cette somme même s’il change d’entreprise. Cette externalisation des avantages annexes pour les dirigeants garantirait leur préservation et rendrait leur versement transparent. Il éviterait à des entreprises comme Sanofi de devoir verser des sommes folles en lieu et place du précédent employeur de son dirigeant.

Cette technique réduirait donc les coûts… et contribuerait à la justice fiscale. A la libération des sommes, le dirigeant s’acquitterait normalement de ses obligations fiscales.

Pour mettre en place ce système, il faudrait simplement un peu de raison et à peine plus de technique dans une bonne loi adaptée aux besoins de nos entreprises. Cela suppose de dépasser le paradoxe français, qui refuse un statut favorable à ses dirigeants d’entreprise au moment où la mutualisation mise en place à leur endroit est en faillite.

Comment Tsipras s’est mis à genoux face à l’Europe

Tsipras nous avait promis du sang, de la sueur et des larmes sur le sable chaud de l’arène européenne. Moins d’un mois après son élection, il a déjà tout cédé à l’Europe!

Tsipras roulait encore des mécaniques il y a huit jours

Décidément, ces Grecs sont d’incorrigibles Tartarin! Il suffisait de lire les déclarations de Tsipras à la presse allemande il y a une semaine encore:

« Je m’attends à des négociations difficiles lundi. Pour autant, je suis tout à fait confiant(…) Nous ne voulons pas de nouveaux prêts d’aide. (…) Au lieu d’argent, nous avons besoin de temps pour mettre en oeuvre notre plan de réformes. Je vous le promets: après ça la Grèce sera un autre pays dans six mois (…) Je veux une solution gagnant-gagnant. Je veux sauver la Grèce d’une tragédie et préserver l’Europe de la division »

Quel farceur de Tsipras! A l’approche de l’Eurogroupe de lundi dernier, la position de la Grèce était pourtant compliquée: après les échecs de la semaine précédente, les taux d’emprunt continuaient à flirter avec les 10%, et les agences de notations multipliaient les avertissements.

Malgré tous ces évidents signaux d’alerte, le porte-parole du gouvernement continuait à déclarer:

« La Grèce ne poursuivra pas dans la voie d’un programme qui a les caractéristiques des programmes des précédents gouvernements », a déclaré Gabriel Sakellaridis.

Tsipras était clairement prévenu par ses partenaires

En arrivant à Bruxelles, lundi, à l’Eurogroupe, le ministre grec Varoufakis était pourtant clairement prévenu sur les positions européennes.

Il suffisait d’écouter les propos du ministre allemand Schaüble à la radio allemande sur les possibilités d’un accord:

« D’après ce que j’ai entendu dire des négociations techniques au cours du week-end, je suis très sceptique, mais un rapport nous sera remis aujourd’hui et nous verrons à ce moment-là. (…) Le problème est que la Grèce a vécu au-dessus de ses moyens pendant longtemps et que personne ne veut plus (lui) donner de l’argent sans garanties ». Wolfgang Schäuble a par ailleurs jugé que le nouveau gouvernement grec se comportait de façon « assez irresponsable » et que cela n’apportait rien d’insulter ceux qui avaient soutenu le pays dans le passé.

Même Moscovici, qui n’est pourtant jamais avare d’une niaiserie de bisounours, avait déclaré:

Il y aura « une discussion dont je sais qu’elle sera compliquée et que j’aborde avec la certitude qu’on peut aboutir », a déclaré Pierre Moscovici à son arrivée à la réunion des ministres des Finances de la zone euro. « Il faut aboutir, on peut aboutir. Quand on a la capacité et la volonté, on peut aboutir », a-t-il insisté, tout en excluant de travailler à un nouveau programme d’aide pour la Grèce.

Difficile, dans ces conditions, de ne pas subodorer que le passage du Cap Horn s’annonçait de plus en plus dangereux.

Le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, avait d’ailleurs posé:

Il est « très clair que le prochain pas doit venir des autorités grecques (…) et au vu du calendrier, on peut utiliser cette semaine, mais c’est à peu près tout », a déclaré lors d’une conférence de presse le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, après l’interruption abrupte des négociations entre ministres des Finances des Etats membres de la zone euro à Bruxelles.

Il a évoqué la possibilité d’une nouvelle réunion exceptionnelle des mêmes ministres vendredi. « A condition que les Grecs demandent une extension et présentent une requête valable », selon l’entourage de M. Dijsselbloem.

Moscovici a-t-il planté l’Eurogroupe de lundi?

Du coup, le « clash » qui est survenu lundi soir en conclusion de l’Eurogroupe consacré à la Grèce n’était pas une véritable surprise. Mais… les propos de Varoufakis à l’issue de la réunion ont jeté le trouble sur une possible nouvelle gaffe de Moscovici.

Vers 18 heures, au bout de trois heures de réunion, l’information tombait: la délégation se retirait des discussions après que Jeroen Dijsselbloem eut distribué un texte « inacceptable ».

Selon ce document, les Grecs devaient s’engager à « accepter de conclure avec succès le plan d’aide ». Les Européens, eux, s’engageaient à » utiliser toutes les flexibilités que recèle le programme actuel ».

Et un ministre grec ajoutait:

« Ce n’était pas du tout ce dont nous avions discuté avant l’Eurogroupe avec Pierre Moscovici [le commissaire européen à l’économie], avec qui nous avons eu un échange très constructif », a assuré une source gouvernementale grecque.

De fait, il est étonnant que le président de l’Eurogroupe ait distribué en séance, après deux heures de discussion, un texte qui ait surpris à ce point la délégation grecque. Il existe donc trois possibilités: soit les Grecs mentent ou n’avaient pas compris le texte avant la réunion, soit Moscovici les a enfumés parce qu’il a parlé sans savoir, soit Moscovici était de bonne foi et c’est Dijsselbloem qui a pris sur lui de distribuer un texte que ni Moscovici ni les Grecs n’avaient lu (position soutenue par la Grèce le lendemain).

Dans tous les cas, la réunion de lundi a tourné court et l’Europe a affiché une nouvelle fois ses divisions.

La BCE évite discrètement le drame

Le lendemain de cet échec cuisant, Tsipras continuait à jouer dangereusement avec le feu en annonçant pour la fin de la semaine le vote de mesures sociales. Ce choix n’était pas innocent: il s’agissait d’un nouveau pied de nez à l’Union, qui avait fixé au vendredi l’ultimatum pour trouver un accord avec la Grèce.

Pendant que Tsipras fanfaronnait, la situation financière grecque devenait critique. Varoufakis avait beau déclarer que la Grèce n’avait pas besoin d’argent mais de temps, le gouvernement grec tirait la sonnette d’alarme auprès de la BCE. Le pays demandait 5 milliards de rallonge sur les prêts d’urgence pour éviter la faillite du système bancaire.

La BCE décidait finalement de relever son plafond de 3,3 milliards, montant jugé suffisant pour alimenter les banques grecques jusqu’au lundi suivant un éventuel constat de désaccord entre la Grèce et l’Eurogroupe. Dans le même temps, la rumeur, propagée vendredi par le Spiegel, commençait à courir selon laquelle la BCE préparait pour ce week-end un plan de crise sur le Grexit.

Tsipras met un premier genou à terre jeudi

Alors que la tension atteignait son comble, Tsipras posait un premier genou à terre jeudi matin. Après une nuit d’intenses négociations téléphoniques et numériques entre Juncker et Tsipras, Varoufakis envoyait en effet cette lettre au président de l’Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem:

Greece – Letter to the Eurogroup

Le gouvernement grec demandait donc officiellement l’extension pour 6 mois du programme d’aide en cours, le Master Financial Assistance Facility Agreement. Cette demande était assortie de plusieurs annonces: le respect des objectifs fiscaux grecs et le financement neutre des nouvelles mesures du gouvernement Tsipras, le maintien d’une supervision par un groupe qui ne s’appellerait plus « troïka » mais qui y ressemblerait furieusement, et la préparation d’un plan de croissance respectueux des engagements grecs.

La Grèce se décidait donc à remplir les conditions imposées par l’Eurogroupe pour obtenir une aide de l’Union: demander officiellement l’extension du plan actuel et prendre des engagements sur le respect de ses obligations.

L’Allemagne fait boire à Tsipras le calice jusqu’à la lie

Après avoir été comparé à Hitler voulant faire du savon avec le gras des Grecs dans le journal Avghi, soutien de Tsipras, le cruel Dr Schaüble voulait prendre sa revanche. Il s’est donc offert un petit plaisir, celui de maintenir la tête de Tsipras dans la baignoire malgré ses évidents signes de reddition.

« En vérité, elle vise à obtenir un financement-relais, sans remplir les exigences du programme. Le courrier ne remplit pas les critères définis lundi par l’Eurogroupe », a également déclaré Martin Jäger, porte-parole de Wolfgang Schäuble, ministre des Finances, dans un bref communiqué.

Angela Merkel déclarait pour sa part:

Il y a « encore un besoin considérable d’amélioration de la substance des propositions pour que nous puissions obtenir un accord au Bundestag », le Parlement allemand, a prévenu Mme Merkel.

L’Eurogroupe de vendredi s’annonçait donc sous haute tension.

Tsipras sort le drapeau blanc

Alors que le texte proposé par Dijsselbloem le lundi précédent était encore flou, Varoufakis s’est présenté à l’Eurogroupe vendredi une corde au cou, face à des partenaires de plus en plus incrédules, et de moins en moins décidés à se laisser enfumer. Alors que l’ouverture de la réunion était prévue pour 15 heures, les ministres européens n’ont commencé leurs travaux qu’à 16h30. A 20 heures, Reuters annonçait qu’un projet d’accord était sur la table, prévoyant qu’Athènes devait envoyer lundi soir au plus tard une liste de réformes à adopter.

A 21 heures, le communiqué suivant était publié:

The Greek authorities will present a first list of reform measures, based on the current arrangement, by the end of Monday February 23. The institutions will provide a first view whether this is sufficiently comprehensive to be a valid starting point for a successful conclusion of the review. This list will be further specified and then agreed with the institutions by the end of April.

 

Only approval of the conclusion of the review of the extended arrangement by the institutions in turn will allow for any disbursement of the outstanding tranche of the current EFSF programme and the transfer of the 2014 SMP profits. Both are again subject to approval by the Eurogroup.

« Les autorités grecques présenteront une première liste de réformes, fondées sur l’accord actuel, au plus tard le lundi 23 février. Les institutions se livreront à une première lecture pour savoir si ces propositions sont suffisantes pour constituer un point de départ pour une conclusion positive de l’examen global. La liste sera ensuite précisée et soumise à l’agrément final des institutions à la fin du mois d’avril. Seule l’approbation de la conclusion de l’examen global (…) permettra de débourser la tranche prévue (…). »

On le voit, la Grèce est désormais placée sous haute surveillance, et l’accord trouvé vendredi soir n’est qu’un accord de principe, très éloigné d’un blanc-seing. De nombreuses confirmations doivent encore intervenir avec une conclusion définitive. Tsipras n’est donc pas tiré d’affaire, bien au contraire.

Dans le long communiqué de l’Eurogroupe, on lira aussi:

The Greek authorities reiterate their unequivocal commitment to honour their financial obligations to all their creditors fully and timely.

Tsipras a donc officiellement renoncé à toute prétention sur la renégociation de la dette grecque. Le romantisme de Syriza n’aura pas fait long feu! S’engage maintenant, pour la Grèce, un compte à rebours qui doit s’achever fin avril…

La France bientôt soumise au régime grec?

Les Français feraient bien de méditer longuement l’exemple grec, car rien ne dit qu’ils n’y échapperont pas tôt ou tard.

En apparence, la France a éteint pas mal d’incendies qui la menaçaient, et elle a obtenu plusieurs arrangements avec la Commission. Dans une lettre envoyée cette semaine, Michel Sapin a d’ailleurs obtenu un quasi-report des engagements de la France à revenir à un déficit public sous les 3% de PIB pour… 2018, c’est-à-dire après les présidentielles.

Toutefois…

« Je tenais à réaffirmer l’engagement de la France à respecter en 2015 l’ajustement structurel de référence prévu par les règles européennes, soit 0,5% du Produit intérieur brut, » écrit en particulier le ministre dans ce courrier dont l’AFP a vu une copie, tout en reconnaissant une « divergence d’appréciation » avec l’exécutif européen.

Il subsiste encore quelques désaccords d’interprétation sur l’engagement français, désaccords qui tiennent principalement à l’étendue du déficit de 2014. Pour la Commission, la France doit restreindre son déficit de 0,5 point par rapport au déficit estimé de 2014. Si celui-ci devait être plus important que prévu, la Commission estime que la France devrait corriger son effort, alors que Sapin ne l’entend pas de cette oreille.

Le 49-3, une exigence européenne

C’est à la lumière de ces petits débats qu’il faut relire la péripétie du 49-3 en France. Beaucoup se demandaient pourquoi Manuel Valls avait choisi une voie aussi exposée pour faire passer la loi Macron. C’est une déclaration d’Angela Merkel qui a éclairé le sujet vendredi lors d’une conférence de presse conjointe avec François Hollande, à l’issue d’un déjeuner:

« La France n’a pas besoin de mes encouragements ni de mes félicitations, mais je crois que c’est une bonne chose que cette loi ait été adoptée. Il y a une véritable capacité d’agir qui existe », a-t-elle ajouté.

En réalité, la loi Macron est un atout maître dans le dispositif français de réponse aux exigences de l’Union Européenne, et les ruades de poulain fougueux poussées par Manuel Valls sont d’abord faites pour éviter des sanctions imposées par la Commission (avec un chaleureux soutien prussien) contre nos dérapages budgétaires incessants.

Il restera à voir si le prix (notamment politique) à payer pour éviter les sanctions européennes ne se révèlera pas supérieur à leur bénéfice…

La folie financière reprend l’Europe

Pendant ce temps, la Commission a décidé de reprendre la marche du marché unique des capitaux, en ouvrant une consultation auprès des Etats membres sur les adaptations nécessaires de la réglementation existantes. L’ensemble devrait déboucher sur une directive en 2019.

Dans ce cadre, un accès sera mis sur la titrisation, procédure bien connue qui consiste à accorder des crédits et à céder leur recouvrement à un autre acteur. Cette technique a déjà tué l’économie mondiale en 2008, en encourageant les créances douteuses selon le bon principe: le prêteur n’est pas le payeur…

La Commission s’est mise en tête d’assurer le financement des PME par cette technique. On mesure la folie qui règne encore dans les esprits bruxellois.

L’Ukraine toujours en guerre

François Hollande continue à accompagner Angela Merkel dans ses réunions avec Poutine. Cet escort boy de luxe adore répéter à l’envi que les accords de Minsk 2 doivent permettre de garantir la paix en Ukraine.

En dehors d’un échange de prisonniers, on voit mal à ce stade l’apport de ces négociations. Les combats continuent (à l’avantage des Russes), et l’Ukraine est au bord de l’effondrement financier. Mais Hollande trouve là de bonnes occasions de faire des déclarations positives de bisounours pour tenter de redorer son blason.

 

Syndicalisme et populisme: le cas Front National

Le syndicalisme peut-il s’affranchir du populisme? La question est une nouvelle fois posée par les investitures du Front National aux élections cantonales: le cycle des exclusions commencent pour appartenance à un parti jugé trop populiste…

La CFDT exclut un candidat FN dans le Jura

Appartenir au Front National n’est pas compatible avec l’engagement syndical: la CFDT vient de le redire dans le Jura, au canton de Mont-sous-Vaudrey, où le Front National a investi le maire (sans étiquette) de Rans, Stéphane Montrelay comme candidat aux élections cantonales. Stéphane Montrelay, 38 ans, n’est pas seulement un élu local engagé, il est aussi délégué du personnel CFDT à l’usine Solvay de Tavaux. Ce cumul des fonctions n’a pas plu à sa hiérarchie syndicale, qui a procédé à son exclusion. La fédération CFDT de la Chimie-énergie reste fidèle à la ligne officielle du syndicat.

Pour justifier cette décision, la fédération indique que le Front National est en opposition avec les valeurs de la CFDT. La motivation est habituelle, mais on regardera avec attention la façon dont sa réception évolue dans l’opinion publique. Il n’est en effet pas sûr que les valeurs du Front National soient perçues par les militants de la même façon que par le hiérarchie syndicale parisienne. Et inversement, il n’est pas évident que les valeurs de la CFDT soient perçues de façon totalement limpide et identique à tous les échelons de la confédération…

Le syndicalisme contre le populisme selon Laurent Berger

Dans une interview donnée au journal Libération ce vendredi matin, Laurent Berger a précisé sa doctrine sur le sujet.

« Les choses se sont beaucoup tendues depuis la crise. (…) Et aujourd’hui une partie du patronat est tiraillée par un fort populisme, de même qu’un partie du syndicalisme », affirme-t-il. Pour lui, « la vraie question, c’est celle (…) du choix entre dialogue social et affrontement. Et ce, qu’il s’agisse du camp patronal ou syndical » (…).

La posture de Laurent Berger est habituelle, mais elle est de plus en plus compliquée à défendre: comment se faire l’apôtre d’une culture de dialogue quand on exclut systématiquement des candidats d’un parti représentant au moins un quart de l’électorat, et en passe de devenir le premier parti du pays? Là encore, la soutenabilité de cette doctrine va subir l’épreuve du temps… et de la réalité.

Sur le fond, c’est la notion même de populisme qui est interrogée: la CFDT gagnerait probablement à préciser en quoi le Front National est populiste.

La position de la CGT sera un bon test

Inévitablement, la position de la CGT sur le même sujet aura valeur de test.

On se souvient que, en 2011, le syndicat (en l’espèce la fédération des agents territoriaux) avait exclu son militant Fabien Engelmann parce qu’il était candidat FN aux élections cantonales. La CGT avait alors évoqué l’imposture sociale du Front National.

Quatre ans plus tard, le nouveau secrétaire général du parti, Philippe Martinez, issu de la métallurgie, tient un discours un tantinet plus nuancé sur la même question. Dans une interview sur France Inter, il déclare notamment:

«Le vote FN n’est pas la solution, il y a besoin que les salariés se rassemblent», a affirmé le numéro un de la CGT, interrogé sur France Inter par un militant du syndicat décidé à voter pour le parti de Marine Le Pen.

En optant pour un tel vote, les militants sont «troublés» et choisissent «des solutions faciles», a estimé le responsable syndical. «Il y a du travail pour tout le monde», a-t-il souligné. «On ne peut pas désigner l’étranger comme l’ennemi, celui qui empêche de travailler ses enfants».

L’inflexion dans le langage mérite d’être notée: le Front National est « une solution de facilité ». Cette affirmation fera long feu. En attendant, on suivra avec intérêt l’évolution de la doctrine CGT sur les militants investis par le Front National.

FO a déjà ouvert les vannes

Depuis les élections européennes, on connaît la posture particulière de Force Ouvrière vis-à-vis du Front National. Ce sont en effet les militants de FO qui ont le plus voté pour le Front National (un tiers des militants FO aurait voté Front National selon un sondage). Les élections du 4 décembre 2014 dans la fonction publique ont rajouté de la confusion à ce sentiment de porosité, lorsque Marine Le Pen s’est félicitée que le soutien du collectif Racines à FO ait permis à la confédération de progresser au sein de l’Education Nationale.

Ce petit rappel permet de mieux comprendre l’embarras de Jean-Claude Mailly, évident lors du congrès de FO à Tours début février. Alors que la partielle du Doubs se profilait, il a notamment déclaré: « il n’y aura pas de consigne de vote aux citoyens ».

Cette neutralité consiste tout de même un sérieux craquement dans le vernis syndical.

Le FN exhibe ses prises syndicales de guerre

Les élections cantonales permettront une bonne mise à plat du débat. En attendant, Marine Le Pen a jubilé en affirmant que, dans ses investitures, le FN avait recruté: « 8 CGT, 9 CFTC, 5 CFDT, 7 FO ».

De quoi donner du grain à moudre aux confédérations.

En attendant, on se rappellera que le débat sur les « valeurs du Front National » fait curieusement écho à un débat des années 70, qui avait beaucoup occupé… le Parti Communiste:

La présidentielle de 2017, c’est maintenant

François Hollande le sait : ses chances d’être réélu en 2017 se jouent pour la plupart dans les quelques jours que nous traversons. Ce mois de février fait partie des étranges conjonctions astrales de l’Histoire !

La loi Macron ou la pesée des divisions à gauche

Pour être réélu en 2017, François Hollande devra faire le plein des voix à gauche. Face à la poussée du Front National, et du très plausible bon score de Marine Le Pen au premier tour, l’accès au second tour se vendra chèrement. Pour le candidat de droite (Nicolas Sarkozy ? Alain Juppé ?) comme pour le candidat de la gauche institutionnelle, la moindre voix comptera pour éviter la mésaventure de Lionel Jospin en 2002.

Or… la loi Macron constitue un test tout à fait inattendu pour François Hollande. En sortant le 49-3 pour la faire adopter, le gouvernement prouve en effet que le social libéralisme est loin de rassembler les éléphants du parti. L’aveu de faiblesse de Manuel Valls face à l’obstacle prouve que la « gauche tradi » constitue une force d’opposition suffisante, qui pourrait se sentir pousser des ailes en 2017.

Plus grave, dans l’hypothèse à peine croyable où la motion de censure déposée par l’UMP prospérerait, la légitimité de François Hollande serait définitivement écornée, et la gauche serait confrontée à une forme d’implosion. Même si François Hollande se présentait en 2017, il traînerait derrière lui la casserole d’une métamorphose réformiste ratée. Et sa capacité à rassembler laisserait vraiment songeur…

 

La crise grecque, dont la France est absente, prend mauvaise tournure

Pour que François Hollande ait une chance en 2017, il doit aussi remettre la France sur la voie de la création d’emplois. Personne n’a de solution miraculeuse pour y parvenir, mais chacun sait comment ne pas y arriver à coup sûr : la crise économique, la déflation, la stagnation de l’activité ne permettront pas de recréer de l’emploi.

Or l’Europe commence à comprendre que l’élection de Tsipras en Grèce n’est pas qu’une mode qui agiterait une sorte de fashion week politique. Contrairement aux aberrantes déclarations d’un Moscovici qui fait preuve, à Bruxelles, de la même cécité qu’à Paris, Syriza est une épine dans le pied de l’Union, et probablement un facteur majeur de crise systémique. Nous en saurons plus vendredi.

Si les états-majors européens n’y mettent pas un peu plus de forme, Tsipras risque bel et bien de se comporter avec l’euro comme un martyr de Dieu dans un marché pakistanais ! Sûr de perdre la partie, il pourrait tout à fait se montrer capable d’actionner le détonateur et d’emporter avec lui la monnaie unique dans une déflagration que l’Allemagne a bien tort de sous-estimer.

Dans cette hypothèse, l’économie mondiale aurait bien du mal à s’en remettre, et tout espoir de reprise à brève échéance serait compromis.

 

La folie ukrainienne, pire que la folie grecque ?

Un autre foyer de crise menace l’Europe et donc la France. L’Ukraine vit un effondrement économique foudroyant qui devrait l’amener au bord de la faillite dans les mois à venir. Nul ne sait quelle fuite en avant le dangereux Porochenko, abusivement présenté en France comme le dernier chantre de la démocratie avant la dictature russe, est capable d’imposer à l’Europe.

Là encore, la France, qui est l’une des dernières puissances militaires d’Europe avec la Grande-Bretagne, n’a guère intérêt au pourrissement.

Bref, c’est maintenant que tout se joue.

Attentats de Copenhague: l’Europe au coeur des orages

Le double attentat de Copenhague envoie un nouveau signal sur l’affaiblissement interne de l’Europe. Entre crise grecque, crise ukrainienne et crise islamiste, le continent est au coeur des orages.

Copenhague: les sirènes de la terreur

L’émotion était vive en France après le double attentat de Copenhague perpétré par un tireur dont la police dit qu’il était isolé. L’individu s’en est d’abord pris à une conférence sur la liberté d’expression réunissant l’ambassadeur de France à Copenhague et le caricaturiste Vilks. Il semblerait que le tireur se soit ensuite attaqué à une synagogue avant d’être, quelques heures plus tard, abattu par la police danoise.

Décidément, le continent européen est bien au coeur d’une tourmente islamiste, décidée à inspirer la terreur à la communauté juive et aux laïcards de tous poils.

Chacun voit bien les dangers auxquels l’Europe est exposée: montée de la peur, tensions accrues entre les communautés, et tentation inévitable, tôt ou tard, de procéder à une réarmement pour éradiquer les causes profondes du mal. La question de l’Etat islamique devrait rapidement se poser avec une acuité particulière: faut-il ou non intervenir militairement au Moyen-Orient?

L’Union a d’ores et déjà annoncé un financement exceptionnel d’un milliard d’euros sur deux ans en Syrie, en Irak et au Liban. Un premier pas est donc franchi.

Copenhague sous tension, la Grèce aux abois?

Pour l’Union, les attentats de Copenhague sont à la fois un signal et une occasion. Une occasion de resserrer les rangs, mais aussi un signal de crise interne supplémentaire, à un moment où le gouvernement grec n’hésite pas à mettre en danger l’ensemble de la zone euro pour obtenir satisfaction dans ses revendications.

Il y a une semaine, Alexis Tsipras recevait la confiance du parlement grec sur son programme:

Parmi les mesures sociales d’urgence présentées dimanche soir, le « rétablissement graduel du salaire minimum de 580 à 750 euros » par mois d’ici à 2016, une « guerre sans merci contre la corruption » ou la « réinstallation » de la télévision publique ERT, réouverte récemment mais dont plusieurs centaines d’anciens salariés sont encore au chômage. Ont également été évoqués un gel de la baisse des retraites et une réforme du code du travail contre les licenciements massifs.

 

L’inconvénient de ce programme est qu’il coûte cher… et que la Grèce annonce officiellement renoncer à l’aide européenne.

Dans la pratique, Syriza souhaite désormais limiter son excédent budgétaire à 1,5% du PIB, quand l’Union lui avait imposé 3%. Le compte à rebours est enclenché pour obtenir un accord sur ce point, avec une perspective assez étonnante: la Grèce soutient qu’elle dispose de liquidités suffisantes… jusqu’en juin:

Plus tôt dans la journée, le vice-ministre des Finances Dimitris Mardas s’est également montré confiant. La Grèce n’aura pas de problème de liquidités durant les négociations actuelles avec ses partenaires de la zone euro.

«Cela ne signifie pas qu’il y en aura un ensuite», a-t-il assuré à la chaîne de télévision Mega TV. Si les pourparlers devaient durer jusqu’en mai «nous pourrions trouver de l’argent», a-t-il dit, sans autre précision.

Reste que les recettes fiscales ont baissé de 7% en novembre et décembre…

L’Allemagne hausse le ton

Depuis le début de la semaine, l’Allemagne a multiplié les déclarations agacées sur l’incurie grecque. Négocier oui, mais à condition d’avoir des propositions sérieuses! A l’approche des différents sommets de la semaine où Grecs et Européens devaient entamer les négociations, les appels au sérieux se sont enchaînés.

Au G20 qui se tenait à Istanbul le week-end dernier, Jens Weidmann, patron de la Bundes Bank, a par exemple appelé la Grèce à faire des « efforts crédibles pour améliorer la situation d’une manière durable, afin que la Grèce puisse se remettre sur ses deux pieds ».

Lors d’une conférence de presse à Washington, Angela Merkel a pour sa part déclaré:

« Ces programmes sont la base de toute discussion. J’ai toujours dit que j’attendais de la Grèce qu’elle fasse des propositions viables afin que nous puissions en parler », a déclaré la dirigeante lors d’une conférence de presse commune avec le président américain Barack Obama à Washington.

 

L’affaire des dettes de guerre allemandes

Dans sa stratégie dilatoire, Tsipras a décidé d’appuyer sur un bouton destiné à perturber l’Allemagne: le rappel des dettes de guerre allemandes. Ce sujet a même fait l’objet d’un traitement spécial devant le parlement grec, de la part de la nouvelle présidente de la Vouli:

J’en viens à l’initiative la plus importante de la période parlementaire précédente, dont tous ceux qui ont participé sont fiers. La constitution de la commission interpartis du Parlement pour la revendication des réparations de guerre allemandes. À l’initiative de Manolis Glezos et du groupe parlementaire de Syriza et avec la collaboration unanime de tous les groupes parlementaires, cette commission fut constituée et opéra de manière exemplaire, présidée par M. Tzavaras, mais n’a pas pu achever sa mission à cause des élections qui sont intervenues. Durant cette nouvelle période parlementaire, la commission sera très rapidement constituée pour remplir le devoir national qu’est la revendication effective de cette dette morale, historique et financière à l’égard de notre patrie, à l’égard des victimes de la sauvagerie nazie, pour la réparation des catastrophes, le remboursement et l’acquittement du prêt de l’Occupation, pour le dédommagement des victimes et pour la restitution des trésors archéologiques volés.

L’Allemagne s’est déjà exprimée sur le sujet:

Le ministre allemand de l’Economie, Sigmar Gabriel, a une nouvelle fois exclu lundi que l’Allemagne verse des réparations de guerre à la Grèce, comme le réclame le Premier ministre grec, assurant que la question avait été définitivement réglée il y a 25 ans. «La probabilité (que l’Allemagne paie des indemnités de guerre à posteriori) est nulle», a assuré Sigmar Gabriel, qui est aussi vice-chancelier, en marge d’un séminaire de son Parti social-démocrate (SPD) à Nauen (est).

 

Ce titillement de l’Allemagne sur des questions symboliques ne devrait pas aider à résoudre la crise systémique qui couve.

Tsipras déçoit en jouant aux petits Machiavel

Face au géant allemand peu enclin à discuter, Tsipras a multiplié les tentatives un peu décevantes de manoeuvres machiavéliques.

Il a par exemple négocié avec l’OCDE un plan de réformes pour rétablir la croissance, dont on voit mal la cohérence et la lisibilité au moment où la Grèce doit négocier de façon sincère avec ses partenaires la charge de sa dette. Parallèlement, la Grèce joue de façon puérile la Russie et la Chine contre l’Europe, prétendant que ces deux pays lui avaient proposé une aide financière.

« Nous sommes désireux de continuer à renforcer la coopération et les échanges avec le nouveau gouvernement grec sur la base du principe de respect mutuel et de gagnant-gagnant pour favoriser le développement continu des relations sino-grecques », a dit une porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hua Chunying. « Quant à la situation précise que vous évoquez, je ne sais rien à ce sujet », a-t-elle ajouté.

Tsipras démenti par la Chine? N’est pas Machiavel qui veut, et à ce jeu le premier ministre grec risque de laisser des plumes: on attendait un beau sabreur, on découvre le chat botté qui a du mal à rompre avec la roublardise qui était reprochée à ses prédécesseurs.

Du coup, on ne retiendra guère, de la position grecque, qu’une seule information: un accord doit entrer en vigueur au 1er septembre, quand tous les partenaires européens de la Grèce veulent un accord immédiat.

Comment Tsipras s’est rendu en rase campagne

Plus le temps passe, et moins la position de Syriza ne convainc. Là où les Européens pouvaient espérer une vision alternative à l’austérité allemande, ils ne lisent que manoeuvres dilatoires et tentatives maladroites pour gagner du temps en espérant « tirer sur la corde » le plus longtemps possible.

Les sommets européens enchaînent donc les échecs prévisibles, avec un jeu sans surprise entre Varoufakis qui tient le rôle du méchant, et Tsipras celui du gentil qui recolle les morceaux. En réalité, Syriza a déjà lâché énormément de concessions et devrait finalement rabattre largement son caquet.

Par exemple, Tsipras négocie depuis une semaine en sous-main avec la Troïka, légèrement reformatée pour la circonstance, mais bel et bien présente à Athènes. C’est avec la Troïka que Tsipras prépare ce week-end le très sensible Eurogroupe de lundi qui doit déboucher sur un accord… ou sur une crise.

L’Europe sera fixée lundi soir sur ses perspectives à court terme.

L’Europe revient à la diplomatie à l’ancienne

Si les sommets européens de la semaine n’ont pas permis de débloquer la situation grecque, ils ont néanmoins permis de congratuler le couple Merkollande pour le règlement provisoire de la situation ukrainienne (alors que les sanctions russes ont fait perdre 21 milliards € aux Européens). L’accord dit de Minsk 2 a montré l’Allemagne et la France unies dans une opération diplomatique dont l’Union s’est révélée totalement absente.

En principe, Federica Mogherini aurait dû mener ces discussions: mais rien n’y a fait. La diplomatie européenne reste, plus que jamais, une affaire bilatérale. C’est donc un somment entre l’Allemagne, la France et la Russie qui a permis de déboucher sur un cessez-le-feu à partir de ce dimanche, qui évite la prise de Debaltseve par les forces séparatistes, en contrepartie d’une révision constitutionnelle qui établira une décentralisation forte.

Si Minsk 2 est une victoire pour la paix, il est clairement une défaite pour l’Europe comme construction communautaire, incapable de structurer une position sur la sauvegarde de ses frontières.

Le retour de l’hyper-finance

Il est un autre danger dont les Européens feraient bien de s’inquiéter: le développement nouveau du « shadow banking« , largement à l’origine de la crise de 2008, et dont le volume a augmenté de 20% durant ces six derniers mois.

Le vice-président de la BCE, Vitor Constancio, vient de s’en inquiéter. Au rythme où nous allons, les opérations financières relevant du shadow banking seront plus volumineuses que les opérations réglementées d’ici à 2020.

Décidément, la finance est incorrigible.

Swissleaks, Grexit: deux amusantes maladies européennes

L’Europe n’a plus que deux mots à la bouche: le Swissleaks et le Grexit. Ces deux barbarismes en disent long sur l’état de décomposition de l’esprit européen soixante ans après la naissance des communautés européennes.

Le Grexit s’est déjà produit, mais l’Europe ne le sait pas

Il n’y a pas si longtemps (trois ans à peine), ceux qui évoquaient la mort de l’euro, la sortie de l’euro, la faillite de certains Etats européens, passaient pour fous ou pour infréquentables. Nous n’étions pas nombreux à oser dire ce qui se murmurait tout bas dans les couloirs de la finance, et qu’un nombre grandissant d’experts disent tout haut aujourd’hui: des pays comme la Grèce ne pourront pas rembourser leurs dettes et se posera tôt ou tard la question de leur défaut.

Pendant tout ce temps, une sorte de tabou a régné sur cette question, jusqu’à ce qu’intervienne la rupture inévitable imposée par les tabous que l’on ne veut pas briser: une majorité parlementaire s’est dégagée, favorable à un défaut partiel de la Grèce, et à un desserrement au minimum provisoire de l’étau dans lequel la Troïka a enfermé le pays. On en pense ce qu’on en veut, mais cette issue politique était extrêmement prévisible, comme elle l’est en Espagne, et comme elle l’est en France. Prévisible ne signifie ni certaine ni inévitable. Mais… les risques sont réels et la présomption de les voir se réaliser est forte.

Il est assez fascinant de voir avec quelle obstination la cécité peut régner parmi les élites occidentales. Quelques jours après la victoire de Syriza, des esprits bienfaits continuaient à nier l’évidence: l’Europe est confrontée à une grave crise politique, consécutive à sa grande dépression économique. Je sais qu’il existe une chape de plomb qui interdit de demander officiellement: jusqu’où ira cette crise? En attendant, il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’entre les affrontements armés en Ukraine et les tensions avec la Grèce, la paix qui nous était présentée comme la plus grande réalisation de l’Union Européenne est en train de vivre quelques moments difficiles.

Donc, la question est: jusqu’où ira cette crise? Là encore, les chiens de garde de nos régimes décadents aboient une sorte de « circulez, il n’y a rien à voir ». Un Moscovici a expliqué depuis le début que l’arrivée de Syriza ne comportait aucun danger de crise systémique pour l’Union. Il fait partie de ces gens qu’il faut toujours écouter à l’envers: quand il vous assure qu’un événement ne peut pas se produire, c’est qu’il est déjà dans les tuyaux. La réunion de l’Eurogroupe demain en est la preuve: les pays européens se réunissent en urgence pour forcer Athènes à respecter des engagements contre lesquels Syriza a été élu. Jamais les problèmes d’un Etat membre de l’Union n’avaient été traités autour d’un tel rapport de force, aussi frontal, aussi binaire: soit la Grèce se soumet, soit elle se démet.

L’Europe ne veut pas se l’avouer, mais le Grexit est d’ores et déjà consommé. Même si la Grèce reste dans l’Europe, ce ne sera pas par amour, mais par raison et par obligation. Même si la monnaie unique reste une valeur d’usage en Grèce, le message qui est passé au peuple grec a tué l’idée européenne: vous n’avez plus le choix, vous devez rester dans une organisation qui ne vous aime guère, qui vous méprise et qui attend juste de vous que vous payiez vos dettes.

Il existe au fond deux formes de Grexit: celui qui formalise la sortie de la monnaie unique, et celui qui, sans le dire clairement, prend la forme d’un désamour envers l’Union. Ce dernier Grexit-là est consommé…

Swiss leaks, l’autre pays des fromages

L’affaire Swiss Leaks constitue probablement la cerise sur le gâteau délétère de l’Union. Après le Lux leaks puis le Bruxelles Leaks (la Commission a décidé de s’attaquer aux rescrits fiscaux belges), le Swiss Leaks permet de mesurer que, non seulement les pays européens membres de l’Union n’ont jamais hésité à se trahir les uns les autres, mais qu’en plus un nombre considérable de citoyens européens a utilisé une banque britannique pour soustraire son magot au fisc national – en toute illégalité, bien entendu.

Le procédé n’a rien d’étonnant: tout le monde savait que de nombreuses fortunes avaient choisi le secret bancaire suisse, à une époque bénie, pour vivre heureuses et cachées. Qui plus est, les révélations qui sont distillées à la presse sont manifestement expurgées des passages les plus choquants et font l’objet d’histoires à dormir debout. Ainsi, il est écrit partout qu’il fallait au moins disposer d’un million d’euros pour ouvrir un compte en Suisse avec la HSBC, mais… Gad Elmaleh, figure la plus emblématique de cette fraude, n’aurait déposé pour sa part que 80.000 euros en régularisant sans situation depuis la découverte du pot-aux-roses.

Tout cela ne tient pas, et la réalité est probablement bien pire: les sommes détournées devaient être bien plus massives qu’il n’a été dit, et les arrangements avec le fisc sans doute bien plus « corsés ». Malgré ces « arrondis », l’émoi est grand. L’opinion publique s’est évidemment régalée de ces révélations, mais elle a surtout accusé le coup: manifestement, pendant que la vis est serrée pour le petit peuple, les grands de ce monde se paient du bon temps en détournant les lois.

Le destin de l’Europe se cristallise tout entier autour de ce fossé grandissant entre les élites volontiers donneuses de leçon et les soutiers qui paient le prix fort de la crise.

Quelle sera la traduction concrète de ce bouillonnement? Jusqu’où ira la crise? que d’entêtantes questions…

 

Grèce, Ukraine, TAFTA: l’Europe danse sur le volcan

Grèce, Ukraine, TAFTA: rarement l’actualité européenne n’a concentré autant de sujets d’inquiétude en aussi peu de temps. Faut-il y voir le signal d’une dégradation brutale et durable des rapports internationaux sur le continent?

La Grèce tente de soulever l’Europe

Une bonne partie de la tension européenne s’est concentrée sur la Grèce. Le nouveau Premier Ministre Alexis Tsipras et son désormais incontournable ministre des Finances Varoufakis ont en effet tenté de soulever le sud de l’Europe contre l’obsession allemande de la rigueur. A ce stade, on peut se poser des questions sur le bon sens de cette démarche, inaugurée le vendredi précédent par une sortie de Varoufakis sur la Troïka, à Bruxelles, avec qui il a annoncé qu’il refusait désormais de discuter.

Probablement porté par la grande manifestation de Podemos à Madrid, le dimanche qui suivait, le gouvernement grec n’a reculé devant rien. Mélenchon, jamais en retard d’une récupération, n’a pas hésité à exprimer, à Madrid, l’état d’esprit qui a dominé la Grèce pendant quelques jours:

La victoire du parti anti-libéral Syriza en Grèce « est considérable, la mobilisation en Espagne, je ne sais pas si elle sera victorieuse, mais elle fait déjà bouger les lignes« , a-t-il poursuivi. « Après que la chaîne est rompue en Grèce, on pense qu’elle peut dorénavant rompre en Espagne et à partir de là on peut imaginer que le dispositif actuel de la Troïka (Union européenne, FMI et Banque centrale européenne) et de la gouvernance merkelienne s’effrondre« , a ajouté Jean-Luc Mélenchon.

Ce bel enthousiasme n’a pas tardé à être douché par les petits pays de l’Union, qui ont accueilli les visites d’émissaires grecs avec la jovialité des chiens de faïence. Tsipras a tout de suite pu le tester à Chypre, première destination visitée par les Grecs, et premier gouvernement à faire la sourde oreille à l’idée d’une coalition anti-germanique. L’attitude de l’Espagne a été la même.

Comment la France a roulé Tsipras dans la farine

Dès le dimanche soir, Varoufakis rencontrait Michel Sapin. Probablement peu rompu à la dialectique socialiste française, le ministre grec s’est fait enfumer dans les grandes largeurs:

« Je suis ravi d’être ici, je voulais vous remercier (…) en particulier pour avoir fait de mon discours un discours plutôt redondant. Je ne vois aucun désaccord », lui a aussitôt répondu Yanis Varoufakis, visiblement satisfait. Dans un anglais parfait, cet économiste de formation n’a cessé de vanter l’Europe et son esprit de dialogue, convoquant pour l’occasion un de ses pères fondateurs, le Français Jean Monnet.

Ah! l’esprit de dialogue des Français! La visite de Tsipras, mercredi, à l’Elysée, a permis d’en donner une nouvelle preuve:

Reçu à l’Élysée, Alexis Tspipras plaide pour… par LePoint

La France se sent solidaire, mais… il faut sauver la zone euro et payer ses dettes, M. Tsipras! Un lâchage en rase campagne façon François Hollande, qui avait été préparé avec Angela Merkel dès le dîner à Strasbourg tenu le vendredi précédent.

Les Grecs amusent beaucoup les Italiens et les Français

Cette remise en place de Tsipras par François Hollande s’est toutefois faite avec beaucoup d’humour. Notre excellent président a par exemple incité Tsipras à mener une réforme fiscale ambitieuse, en proposant le concours de la France pour l’aider dans cette voie: « chacun sait que nous sommes des spécialistes! » a-t-il ajouté.

En Italie, le Premier Ministre Renzi a offert une cravate à Tsipras, pour le jour où la Grèce sortira de la crise. Pour le reste, il a déclaré:

Alors qu’Alexis Tsipras évoquait « la politique ruineuse de l’Europe », Matteo Renzi a répliqué :« Chaque pays doit faire les réformes nécessaires. Le sauvetage ne viendra pas des autres ». Une déclaration dans le droit de fil des assurances qu’il a données à Angela Merkel de ne pas créer « un front méditerranéen contre Berlin ».

Y a pas à dire, elle tient bien son boy’s band sudiste par les cojones, la mère Merkel. Et pas un bruit dans la salle…

Comment Tsipras a mis la tête dans le sable de la BCE jusqu’au bout

Pauvre Tsipras! il n’a manifestement rien vu venir et son apprentissage du langage diplomatique devrait lui laisser un goût amer sur les papilles gustatives.

Ainsi, avant sa désastreuse tournée européenne qui lui a montré qu’il n’avait rien à attendre de ses voisins de gauche, Tsipras s’est manifestement abusé sur l’attitude des autorités européennes. Dans ce cas de figure, on peut même se demander si Tsipras et son équipe n’ont pas un problème de comprenette.

Par exemple, dimanche dernier, Tsipras avait appelé Mario Draghi pour lui faire des ronds-de-jambe.

La discussion s’est déroulée dans un bon esprit et il s’est confirmé qu’il existait une volonté de parvenir à une solution mutuellement bénéfique pour la Grèce et pour l’Europe », a-t-elle ajouté. Un porte-parole de la BCE n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

Manifestement, aucun Grec n’a jugé étrange le silence de la BCE sur cette conversation. Le vice-premier ministre grec Dragasakis a même ajouté publiquement:

« La Banque centrale européenne et (son président Mario) Draghi assurent le contrôle des liquidités. Tout sera donc fait – il l’a dit lui-même – pour ne pas altérer le cours paisible des choses », a-t-il déclaré sur l’antenne de la chaîne grecque Mega TV.

Pourtant, le gouverneur de la banque centrale finlandaise avait tiré le premier en annonçant que le soutien de la BCE cesserait rapidement si les Grecs ne se montraient pas décidés à respecter leurs engagements.

Malgré ces signaux avant-coureurs, Varoufakis continuait à déclarer mercredi, à l’issue de sa visite à la BCE:

« Nous avons des discussions très fructueuses », a déclaré le ministre au sortir de la rencontre, assurant que la communication avait été « excellente », ce qui lui procurait « un vif encouragement pour l’avenir ».

L’enjeu n’était pas mince pour la Grèce: sans les petites aides de la BCE, notamment les rachats de dette grecque aux banques grecques, le pays n’a aucune chance de survie. L’émission d’un emprunt pendant la semaine l’a montré: les marchés se montrent de moins en moins confiants dans la dette du pays.

La BCE oblige la Grèce à négocier rapidement

Sans véritable surprise, donc (sauf pour les Grecs qui ont fait la sourde oreille jusqu’au bout), la BCE a annoncé, quelques heures après les rassurantes déclarations de Varoufakis sur les discussions « très fructueuses » menées avec Draghi, qu’elle suspendait son aide exceptionnelle à la Grèce. Concrètement, la BCE refusera désormais les dettes grecques apportées par les banques grecques, ce qui condamne de fait le financement à court terme de la Grèce: on voit mal pourquoi les banques grecques continueraient à acheter des titres dont plus personne ne veut.

Cette décision, qui tient d’ailleurs plus du Mers-el-Kébir que du Trafalgar, a brutalement modifié la donne européenne. La Grèce court en effet après l’argent, quoi qu’elle en dise, et elle devra prochainement s’acquitter de plusieurs traites. En particulier, dès fin février, la Grèce doit rembourser 2,3 milliards€ au FMI. Manifestement, rien n’est prêt, et les Grecs n’ont pas encore entamé de discussions avec le FMI sur ce point.

Tout cela respire l’impréparation et la panique! du coup, Tsipras borde et navigue à vue… Il multiplie les conseils des ministres de crise, entretient le flou sur la réalité de ses décisions politiques, et prépare comme il peut la réunion extraordinaire de l’Eurogroupe, prévue le 11 février, à laquelle participeront la BCE et le FMI. En réalité, l’Europe est en train d’obliger la Grèce à négocier avec un pistolet sur la tempe. Une tactique qui risque de lui jouer un tour.

L’Allemagne intraitable face à une Grèce aux abois

Chacun comprend évidemment que l’Allemagne est au centre de ce jeu dangereux. Varoufakis a d’ailleurs eu un entretien très musclé avec le cruel Dr Schaüble, ministre allemand des Finances, jeudi.

« Nous ne sommes pas encore vraiment d’accord sur ce que nous devons faire maintenant », a reconnu M. Schäuble au cours d’une conférence de presse commune.

« De mon point de vue, nous ne sommes même pas tombés d’accord sur le fait de ne pas être d’accord », a confirmé crûment M. Varoufakis. « Nous sommes d’accord pour commencer des délibérations, en tant que partenaires », a-t-il ajouté. Autant dire pas grand chose, alors que la situation financière d’Athènes paraît de plus en plus délicate au lendemain de la décision de la BCE qui coupe une partie de leurs vivres aux banques grecques.

M. Schäuble, vétéran de la politique européenne et ardent défenseur de l’orthodoxie budgétaire, n’a pas fait mystère non plus de son « scepticisme » à l’égard des mesures déjà annoncées par Athènes – arrêt des privatisations, réembauche de fonctionnaires – qui « ne vont pas forcément dans la bonne direction ».

C’est probablement cet affrontement direct entre la Grèce et l’Allemagne qui laissera le plus de traces dans cette semaine houleuse pour le gouvernement grec. Il est évident que l’Allemagne a décidé de tenir coûte-que-coûte des positions dures, sans attention pour les effets indésirables de cette politique.

La Grèce frappe à la porte de la Russie

Dans les effets indésirables, on notera en particulier le mouvement à 90° que la Grèce est en train d’opérer vers la Russie dont on rappellera jamais suffisamment qu’elle se considère comme l’héritière légitime du patriarcat de Constantinople, titre également revendiqué par l’église grecque…

Dès l’annonce du coup de force de la BCE, Tsipras s’entretenait avec Vladimir Poutine.

« Le président russe et le Premier ministre ont souligné la nécessité d’améliorer de façon notable la coopération entre la Grèce et la Russie, des pays qui ont de profondes attaches historiques, notamment dans les secteurs de l’économie, de l’énergie, du tourisme, de la culture et du transport », précisent les services d’Alexis Tsipras dans un communiqué.

Vladimir Poutine a invité le chef du gouvernement grec à se rendre à Moscou le 9 mai, pour les célébrations du 70e anniversaire de la capitulation de l’Allemagne nazie.

Moscovici truque les chiffres et sauve la France

Dans la fébrilité de ces coups de billards compliqués, Moscovici a tenté de reprendre la main en publiant des chiffres totalement bidonnés sur la croissance, destinés à prouver tout le bien-fondé de la politique imposée par l’Union à la Grèce. Alors qu’il est évident pour tout le monde que la situation européenne empire, avec un glissement lent mais certain vers la déflation, Moscovici s’est offert le luxe (à l’ancienne…) de remonter arbitrairement les chiffres de la croissance anticipée pour 2015 en Europe.

La France tire ainsi ses marrons du feu: en remerciement de ses bons et loyaux services en Grèce, elle obtient un relèvement de ses perspectives de croissance (alors là, vraiment, Moscovici fait fort!), grâce auquel elle échappe à toute sanction malgré ses déficits abusifs. On en reste sur le cul!

En socialiste élevé sous l’ère Chirac, Moscovici a retenu un principe essentiel: « plus c’est gros, mieux ça passe! ». Il n’a donc pas lésiné sur les trucages statistiques en tous genres: il paraît que la Grèce pourrait faire 3,5% de croissance si elle respecte ses engagements. Tous les pays soumis à l’austérité sont dans le même cas: Irlande, Espagne, Portugal, tout à coup l’horizon s’ouvre à eux…

Et après ça, on soutiendra que c’est Poutine l’idéologue propagandiste…

Pendant ce temps, Juncker sauve sa peau

Toujours tracassé par ses petits arrangements avec l’esprit de coopération, Juncker, qui a à nouveau disparu des écrans radar, s’emploie à étouffer le Luxleaks que des députés écologistes ont décidé de mettre à jour. Il a marqué un premier point cette semaine en obtenant une révision à la baisse du mandat de la commission, grâce à un travail patient des juristes du parlement.

L’avis juridique préconise donc de revoir à la baisse le mandat de la commission d’enquête, qui pourrait être rétrogradée sous forme d’une commission « spéciale », sans accès aux documents des administrations fiscales nationales.

Une commission spéciale sans pouvoir d’investigation, voilà qui devrait permettre au président de la commission de sauver ses billes. Au passage, il a décidé d’enquêter sur les rescrits fiscaux belges, histoire de donner un os à ronger à la presse, et de détourner l’attention sur plus méchant que lui.

A l’ombre de la Grèce, l’Europe accélère sur TAFTA

Grâce au feu concentré sur la crise grecque, la négociation du traité transatlantique a connu cette semaine une rapide progression sans émouvoir l’opinion publique – une fois n’est pas coutume.

Lundi s’ouvrait en effet, à Bruxelles, le 8è round de négociation entre les Etats-Unis et l’Europe. Alors qu’une partie de la presse parie de façon totalement absurde sur l’échec des discussions,  le bilan tiré de cette semaine de rencontre semble prouver le contraire.

Dan Mulllaney, le négociateur en chef américain pour le traité transatlantique (TTIP) et son homologue côté européen, Ignacio Garcia Bercero, se sont engagés, vendredi 6 février à Bruxelles, à l’issue du 8e round de discussions, à « intensifier les discussions ». Un 9e round est programmé, en avril, à Washington. Et une 10e séance de négociations devrait se tenir avant la pause estivale.

Si les discussions en cours n’ont débouché sur aucune décision concrète, tous les sujets ont été abordés, et les Européens ont même proposé la création d’un super-régulateur, chargé de préparer l’harmonisation des normes entre l’Europe et les Etats-Unis. Euh! ce ne serait pas une sorte de préfiguration d’une communauté transatlantique, ça?

L’Ukraine revient sur le tapis

Porochenko, le président ukrainien, copain d’Angela Merkel, accumule les défaites militaires depuis le début du mois de janvier. Les « séparatistes » sont notamment en passe d’encercler les troupes officielles dans la ville de Debaltseve. Ces mauvaises nouvelles poussent les Européens à négocier un statu quo, que Poutine a évidemment tout intérêt à refuser. Le temps joue en sa faveur, et la Russie s’apprête à donner une bonne correction aux Ukrainiens qui ont renversé son homme lige au printemps dernier.

Merkel et Hollande se sont donc précipités à Kiev et à Moscou pour négocier un petit quelque chose qui n’a rien donné. Merkel a d’ailleurs à cette occasion déclaré:

« Il n’est pas certain que ces discussions aboutissent (…) mais cela vaut le coup d’essayer ». Ces propos, tenus ce samedi par la chancelière allemande Angela Merkel à la Conférence sur la sécurité de Munich, ne témoignent pas d’une grande confiance en l’issue positive de ces discussions.

Du coup, les Etats-Unis ont décidé d’armer l’Ukraine pour retarder le moment où la Russie obligera Porochenko à prendre la fuite.

« Nous allons continuer à fournir une assistance sécuritaire à l’Ukraine, non pas pour encourager la guerre, mais pour permettre au pays de se défendre. Soyons clairs : nous ne pensons pas qu’il y ait de solution militaire en Ukraine, a-t-il insisté. Le président Poutine a un choix simple à faire : quitter l’Ukraine ou faire face à un isolement prolongé et à des difficultés économiques croissantes.’‘

La mise en œuvre de l’accord de Minsk est le seul moyen de régler le conflit, a de son côté insisté le président ukrainien. Petro Porochenko a rappelé les grandes lignes du plan de paix, à commencer par l’instauration d’un cessez-le-feu. “Il faut un dialogue politique, la fermeture de la frontière, le retrait de toutes les troupes étrangères et la remise en liberté immédiate des otages, entre autres. »

La situation ukrainienne a donné à François Hollande l’occasion de sortir une belle tirade sur la guerre en Europe. Encore une déclaration qui ne mange pas de pain, et qui est bonne pour sa popularité. Puisque nous savons tous qu’aucun Européen ne mourra pour Kiev.

 

 

Les syndicats contestataires représentent 50% des salariés

Cette semaine a vu l’accroissement des rangs des contestataires. La CGT élisait son nouveau secrétaire général, Philippe Martinez, et FO tenait son congrès qui a permis de réélire Jean-Claude Mailly. Cette étrange conjonction astrale a modifié en profondeur la logique syndicale en France.

La CGT bascule du côté du secteur public

En apparence, l’arrivée de Philippe Martinez à la tête de la CGT installe un délégué de la métallurgie à la tête d’une confédération ouvrière. Dans la pratique, l’exercice est un peu différent: la direction nationale de la CGT ne comporte aucun salarié appartenant à une entreprise indépendante de l’Etat!

Philippe Martinez en est le meilleur exemple, alors même qu’il est le seul salarié ayant travaillé en usine dans la direction nationale. Philippe Martinez, avant d’être secrétaire de la fédération de la métallurgie, fut secrétaire du comité d’entreprise central de Renault. Rappleons-le, Renault, ex-nationalisée, est encore détenue à 15% par l’Etat.

Le reste de la commission exécutive est encore plus marquée par l’absence d’expérience significative dans une entreprise privée.

On notera en particulier que la Poste, ex-entreprise publique encore détenue à 70% par l’Etat, entre en force à la commission exécutive. Non seulement l’administratrice de la CGT en est issue: Colette Duynslaeger, 55 ans, est secrétaire de la fédération des postes et télécommunications, mais c’est aussi le cas de Gisèle Vidallet, cadre à la Poste et secrétaire de l’uniion départementale de Haute-Garonne.

La SNCF est présente avec l’arrivée de Grégory Roux, secrétaire général adjoint des Cheminots.

La secrétaire de la fédération de l’Energie, ancienne d’EDF, Valérie Gensel-Imbrecht, arrive également à la commission exécutive. Elle complète la présence massive des anciennes entreprises publiques dans la direction. Ces entreprises comptent donc 4 postes sur 10 à la tête de la CGT.

Les fédérations du service public ont envoyé dans la même commission Fabrice Angei et Céline Verzeletti (issue de l’administration pénitentiaire).

La fédération des organismes sociaux, para-publics avec un statut privé, est également représentée avec Denis Lalys, son secrétaire.

Outre ces 8 dirigeants issus de la sphère publique ou para-publique (dont une secrétaire de fédération locale), la commission exécutive compte deux autres membres: des permanents locaux, dont Pascal Joly, responsable de l’union régionale d’Ile-de-France, et Marie Saavedra, responsable de l’union départementale du Vaucluse.

Bref, la CGT est massivement implantée dans le privé, mais elle sera massivement dirigée par des adeptes de l’économie administrée.

FO ne cache plus son hostilité au gouvernement

 Dans la foulée de ces événements, Jean-Claude Mailly a profité du congrès de Tours et de sa réélection pour pousser des feux contre le gouvernement. Après avoir suivi une ligne plutôt attentiste depuis la fin de l’été sur l’évolution du gouvernement Valls, Mailly, pourtant adhérent du parti socialiste, considère désormais que le libéralisme s’est installé en France.

Voici quelques propos de clôture:

Le patron de Force ouvrière (FO) souhaite « un mouvement costaud » pour « faire plier » gouvernement et patronat. « Quand on n’est pas entendu (…), on fait une journée de grève ou on ne fait pas une journée de grève ? », a lancé le secrétaire général de FO, Jean-Claude Mailly, devant le 23e congrès du syndicat réuni ce jeudi 5 février à Tours.

« Si on veut faire bouger le gouvernement et le patronat, il faut passer une vitesse supérieure » qui est « une journée de grève », a-t-il poursuivi devant un parterre de militants. Les adhérents voteront ce vendredi sur cette proposition.

« Il ne s’agit pas d’arrêter aujourd’hui la date et les modalités », a-t-il précisé. Mais pour être « efficace », il faudra essayer « de faire une action commune avec les autres organisations qui partageront l’essentiel des revendications ».

Passer à une vitesse supérieure pour être entendu… chacun en tirera les conclusions qui s’imposent.

FO et CGT, 50% des salariés

La situation syndicale en France est donc très paradoxale.

Dans le secteur privé, l’addition des scores de représentativité de FO et de la CGT avoisine les 50%. En revanche, FO et la CGT sont massivement implantés dans le secteur public. La CGT est le premier syndicat de la fonction publique dans son ensemble, FO le premier syndicat de la fonction publique d’Etat.

Le paysage syndical français s’oriente donc vers un durcissement du discours syndical dans le secteur privé, piloté par des syndicats dont la base reste majoritairement publique. Un mouvement à mettre sous observation dans les semaines à venir…

Merkollande: la France inaugure les chrysanthèmes allemandes

François Hollande ne quitte plus Angela Merkel. Après une rencontre à Strasbourg, en présence de Martin Schulz dimanche dernier, pour évoquer la question grecque, le couple franco-allemand s’est envolé pour Kiev puis pour Moscou pour tenter de « préserver la paix » en Europe. Si l’Europe ne vivait pas au bord du gouffre, cette idylle transrhénane prêterait à sourire.

Le spectacle d’Angela Merkel emmenant François Hollande dans ses bagages a quelque chose de touchant. On ne sait plus si on est du côté du vieux couple qui parcourt l’Europe pour occuper sa retraite, ou du côté de la tournée internationale de la diva suivie de son fidèle assistant. Une chose est sûre en tout cas: la tournée s’exerce au bénéfice d’Angela Merkel et n’apporte rien de bon à la France.

Le moment le plus saisissant a peut-être été le dîner strasbourgeois dont rien ne devait transpirer, mais d’où une évidence est née: Tsipras n’y a gagné aucun répit ni aucune forme d’indulgence. Peut-être existait-il encore en Grèce des esprits naïfs parfaitement convaincus qu’un jour où l’autre François Hollande assumerait ses propos sur la lutte contre la finance ou sur le retour de la croissance en Europe. Ces derniers ne sont pourtant pas si éloignés: en juillet 2014 encore, François Hollande plaidait pour un plan européen de relance de 1300 milliards.

Les faits montrent que l’enterrement en grande pompe de cette promesse n’empêche pas notre Président de dormir. Le plan Juncker a 300 milliards en poudre de perlimpinpin semble désormais suffire, joint aux 1.000 milliards de la BCE qui permettront d’acheter de la dette française.

Tsipras a naïvement cru, à peine élu, qu’il obtiendrait mieux de François Hollande, notamment un soutien à ses projets de lutte contre l’austérité allemande. Il a compris, à l’issue du dîner de Strasbourg, ce que les Français savent depuis mai 2012: il y a les paroles de François Hollande et il y a ses actes. Il est parfois difficile de trouver le lien entre les deux.

La loyauté, pour ne pas dire la subordination, de François Hollande à Angela Merkel ne seraient pas problématiques si elles se justifiaient par une vision raisonnable de l’économie européenne. La difficulté de l’exercice vient des extrêmes réserves que l’on peut avoir sur la question. La croissance en France n’est pas près de revenir dans un jeu où l’investissement public est réduit à la portion congrue et tout porte à croire aujourd’hui que 2015 confirmera l’enlisement économique du continent.

Même des patrons très libéraux ont signé une pétition, fin 2014, pour demander à l’Allemagne d’assouplir sa politique en matière d’investissement public: personne ne demande, bien entendu, de relancer la dépense publique improductive. En revanche, face au raidissement du marché, particulièrement visible pour ceux qui ne se laissent pas abuser par les prévisions fantaisistes de croissance, le bon sens est de desserrer le noeud qui se referme en se lançant dans les investissements qui feront l’économie de demain.

Manifestement, François Hollande ne parvient pas à faire entendre ce langage de raison à Angela Merkel.

Plus inquiétant, la France s’est lancée dans un soutien à la politique allemande en Ukraine. Qu’Angela Merkel reprenne sans vergogne les habits de la Prusse en cherchant à grignoter le territoire russe n’est guère surprenant. Personne n’a de doute sur le fait que l’Allemagne imagine un bon relance de croissance dans une Ukraine sortie de l’orbite russe et qu’elle fera tout pour l’obtenir.

Cet affaiblissement de la Russie est une position hétérodoxe pour la diplomatie française. La France a toujours joué la Russie contre la Prusse. Cette politique fut même formalisée il y a cent ans par l’alliance franco-russe et son traité de 1892, qui avait achevé une sorte de ligue de la Russie, de la France et de l’Angleterre, contre l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie.

La folie de la construction communautaire consiste bien entendu à détourner le continent de ces grands équilibres d’antan, et à unir la France et l’Allemagne dans une aventure extrêmement dangereuse contre l’un de nos alliés naturels. La Russie ne veut pas entendre parler d’un basculement du géant ukrainien dans l’orbite occidentale. Elle s’y opposera, nous le savons, de toutes ses forces. Le rôle de François Hollande ne doit pas être de conforter Angela Merkel au nom de l’europhilie béate de l’énarchie française. Il doit être de la contre-balancer en mettant en perspective ce que l’Europe gagnera et ce qu’elle perdra dans cette logique d’affrontement.

Le couple franco-allemand, nous dit-on, est un élément essentiel de l’unité européenne. Le couple Merkozy avait, à sa manière, sauver l’euro en acceptant l’explosion temporaire des déficits publics pour faire face à la crise de 2008, puis la mise en place de mécanisme de solidarité européenne. On avait alors l’impression que la rigueur allemande était compensée par une sorte de générosité française. Le couple Merkollande fonctionne sur un autre principe: les deux membres du couple sont toujours d’accord surtout à la manière de la reine de coeur dans Alice au pays des merveilles qui impressionne tant son petit mari qu’il n’ose jamais rien contester.

On ne donne pas six mois à l’Europe pour tirer le bilan de cette politique.

Quand l’Allemagne entend Tsipras, Merkel rêve d’envahir la Grèce

L’arrivée de Tsipras au pouvoir en Grèce s’est immédiatement traduite par une montée de la tension avec l’Allemagne de Merkel. On voit mal comment ces deux-là pourront longtemps cohabiter dans un même espace politique et économique.

Tsipras ou Europe orthodoxe contre Europe protestante

Aveuglés par les discours amers de Mélenchon et consors sur la grande victoire que le Front de Gauche aurait remportée par procuration en Grèce, les Français n’ont pas perçu la dimension éminemment droitière et nationaliste de Syriza et de son gourou Alexis Tsipras – dimension déjà évoquée sur ce blog. Pourtant, le premier acte de gouvernement posé par Alexis Tsipras n’a pas relevé du champ économique, mais bien du champ géopolitique: il a consisté à se désolidariser du reste de l’Union Européenne dans le dossier ukrainien.

Alors que l’Union rejetait une nouvelle fois sur la Russie la responsabilité des opérations militaires en Ukraine, Tsipras déclarait:

«Les voix de ceux qui sont opposés à de nouvelles sanctions contre la Russie n’ont pas été entendues», a regretté le porte-parole du gouvernement. Le premier ministre, Alexis Tsipras, s’en est plaint au téléphone auprès de Federica Mogherini, la chef de la diplomatie de l’UE.

Quelques heures auparavant, Tsipras s’était rendu à Kaisariani, sur les lieux symboliques de la résistance grecque à l’occupation allemande des années 40. Lors de son premier conseil des ministres, il n’hésitait pas à ajouter qu’il était prêt à « verser son sang » pour rétablir la dignité des Grecs.

Tsipras n’a donc pas tardé à confirmer le pressentiment laissé par la coalition avec le parti souverainiste des Grecs indépendants, que la gauche française n’évoque qu’en regardant le bout de ses chaussures: au-delà du folklore d’extrême gauche, qui est un discours d’emprunt, le mouvement Syriza est fondamentalement nationaliste. Il exprime ce courant « constantinopolitain » que l’église grecque avait incarné dans les années 2000 sous la férule de l’ancien archevêque d’Athènes Christodoulos.

On ne répètera jamais assez aux Français que la fierté des Grecs vient bien plus de l’empire romain d’Orient qui a survécu pendant dix siècles à l’empire romain d’Occident que de Platon et de Socrate. La Grèce appartient au monde orthodoxe, qui se vit comme l’héritier du grand empire gréco-romain de Constantinople, victime des innombrables trahisons de l’Europe (méditerranéenne et nordique) bien avant d’avoir été victime des tribus ottomanes. Tsipras en est l’un de ses enfants.

En France, Tsipras bénéficie de la cécité des élites

La réception, en France, de la victoire de Syriza a manifesté une fois de plus l’ignorance profonde des élites françaises face au fait orthodoxe. La victoire de Syriza n’était pas encore prononcée que, déjà, les élites françaises expliquaient que Tsipras était bien trop sympathique pour croire à ses discours. Forcément, il n’en appliquerait aucun!

On relèvera par exemple cette remarquable tribune sur le site de France Télévisions, où l’on doit se pincer pour croire à ce qu’on lit:

Pourtant, Syriza, si elle remporte les élections, ne devrait pas provoquer de cataclysme en Europe.

L’une des palmes du grotesque sera remise à Juliette Méadel, porte-parole du PS toujours brillamment enfermée dans sa bulle des beaux quartiers parisiens, qui a déclaré, à propos de l’alliance avec les Grecs indépendants:

«Je dois vous avouer que je ne m’attendais pas du tout à une alliance de cet type. Je pensais qu’il y aurait une alliance avec le parti To Potami. J’étais un peu surprise parce que ces Grecs indépendants sont à la fois conservateurs et anti-européen. Je crois que le message qui a été envoyé est un message de fermeté vis à vis de l’UE et je pense que ce n’est pas un bon message»

Juliette, tu n’es probablement pas au bout de tes surprises! Décidément, quand les autruches se mettent la tête dans le sable…

Moscovici exprime encore la quintessence de la cécité parisienne

Si Juliette Méadel a, probablement à son insu, dévoilé en une seule phrase la dangereuse naïveté parisianocentrée qui la guide, on ne résiste pas au plaisir de livrer quelques nouvelles sentences historiques prononcées par Pierre Moscovici sur Syriza, dans une interview au Parisien:

Ce que nous voulons les uns et les autres, c’est une Grèce qui se redresse, qui crée de la croissance et des emplois, qui réduise les inégalités, qui puisse faire face au problème de sa dette et qui reste dans la zone euro. Je suis certain que nous partageons les finalités. Après, il y aura bien sûr discussion sur les moyens, à partir du programme du gouvernement. Il lui appartiendra de voir comment il le met en oeuvre. Il faudra tenir compte du verdict des électeurs, mais aussi des règles de l’UE, du contexte, de la position des Etats membres. Et enfin — c’est fondamental — des engagements qui ont été pris non pas par un gouvernement mais par le pays lui-même.

Ben justement! les Grecs n’avaient pas trop l’air d’accord avec les objectifs de l’Union dans leur pays. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils ont choisi Syriza, avec la ferme intention de ne pas tenir leurs engagements.

Une autre de Moscovici?

On se méprend quand on croit que la Commission européenne dicte aux Etats membres ce qu’ils doivent faire de façon précise. Il y a une démocratie et des choix politiques nationaux qui sont souverains. En revanche, la Commission est attentive à ce qu’il y ait un chemin pro-européen et des réformes en matière d’état de droit ou pour une administration fiscale plus efficace – mais je crois comprendre que Syriza souhaite aussi les faire. Enfin, toute réforme doit être finançable et financée.

Européens, vous êtes libres! à condition d’être pro-européens (entendez: d’admettre que le bouzin bruxellois est la seule voie possible pour une construction européenne) et de réformer comme on vous le dit!

Une dernière? De quel pays Moscovici parle-t-il quand il dit:

L’économie de ce pays a été durement touchée, en raison notamment d’une approche de ses comptes publics qui, dans le passé, manquait pour le moins de rigueur, et parce qu’elle a connu une récession sévère.

De la Grèce, mais il devait penser très fort à la France et à son passage à la tête des comptes publics.

Pour ceux qui aiment Moscovici ainsi que Bouvard et Pécuchet, on lira avec délectation ses propos sur sa rémunération comme commissaire européen.

Tsipras a fait très fort en Grèce

Pendant que les Français font semblant de ne rien voir, le petit père Tsipras n’a pas tardé à mettre sur la table quelques décisions bien senties, dont le premier effet fut d’accélérer la chute de la bourse athénienne.

La première a été l’arrêt de la privatisation prévue du port du Pirée et de celui de Thessalonique, ou de la compagnie d’électricité DEI. Mais ont suivi dans la journée la hausse du salaire minimum, la réintégration de plusieurs milliers de fonctionnaires, le relèvement des pensions des retraités les plus pauvres…

Symboliquement, le gouvernement a aussi annoncé la réintégration des femmes de ménage de l’administration des Finances du pays, mises en disponibilité il y a un an et demi et qui depuis avaient installé un campement devant le ministère à Athènes, devenant la mascotte des « anti-austérité »

Résultat: la bourse perdait près de 10% dans la journée. Plus personne ne parie désormais sur l’avenir des banques grecques.

Tsipras et la marche européenne du crabe

Le gros morceau à avaler tient, au-delà de ces péripéties intérieures, à un seul mot: restructuration! Tsipras parviendra-t-il à obtenir pacifiquement un renoncement des Européens à 30% de la dette grecque? L’affaire risque d’être compliquée, et Tsipras a donc choisi une stratégie pour mener son affaire: la marche du crabe, qui consiste à donner un coup à gauche, puis un coup à droite. Pour ce faire, il a réparti les rôles: son ministre des Finances, ancien professeur à l’université du Texas, Yannis Varoufakis donne des coups à gauche, et Tsipras rétablit l’équilibre en donnant des coups à droite.

Les amateurs de films policiers connaissent bien cette technique sous le nom du « bon et du méchant ». Dans un interrogatoire, il vaut toujours mieux avoir un bon et un méchant pour faire craquer le torturé!

Ce petit manège a commencé au conseil des ministres de mercredi, où Tsipras a dit:

« Nous sommes un gouvernement de salut national, notre but est de négocier un allègement de la dette », a-t-il dit.

« Nous n’entrerons pas dans un affrontement mutuellement destructeur mais nous ne poursuivrons pas une politique de soumission », a poursuivi Tsipras, ajoutant qu’il s’attendait à des « discussions productives » vendredi avec le président de l’Eurogroupe, le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem.

 

Le lendemain, Tsipras recevait Martin Schulz, le président du parlement européen, à Athènes. Même opération de modération:

« Il y avait une crainte qu’Alexis Tsipras suive sa propre voie mais cela n’est pas vrai, il est en faveur d’une discussion (…) la Grèce cherche des solutions sur une base commune avec ses partenaires européens », a affirmé Martin Schulz.

Il a qualifié la discussion de « sincère », « constructive », mais aussi, en termes diplomatiquement choisis, de « fatigante ». « Il y a des choses qu’il faut encore discuter », a-t-il dit.

En revanche, le vendredi, Varoufakis a tenu un discours un peu plus musclé au Néerlandais Dijsselbloem, patron de l’Eurogroupe:

La Grèce veut bien avoir « la plus grande coopération avec les institutions », comme l’UE, la BCE ou le FMI, mais elle n’a plus « l’intention de collaborer » avec ce qu’il a appelé « une délégation tripartite, anti-européenne, construite sur une base branlante », la troïka.

Et il ajoutait:

“Avec cette commission tri-partite : la troïka, dont l’objectif est d’appliquer un programme que nous trouvons anti-européen, nous sommes en présence d’une commission qui, selon le parlement européen n’a aucune légitimité, nous n’avons pas l’intention de coopérer avec”.

Le même Varoufakis a commencé une tournée européenne pour trouver des soutiens… Aucun voyage n’est prévu en Allemagne!

L’Allemagne prête à envahir la Grèce?

L’enjeu des Grecs consiste bien entendu (on se retrouve à l’époque de l’empire de Constantinople cherchant en Occident des soutiens contre les Ottomans…) à rassembler une coalition pour mettre l’Allemagne en minorité. L’espoir fait vivre! Et si Tsipras imagine un seul instant qu’il peut s’appuyer sur un allié aussi courageux et franc du collier que François Hollande…

L’Allemagne a en effet décidé d’ouvrir les vantaux de ses hangars à Panzer et a manifestement placé ses troupes les plus loyales en état d’alerte.

Dès lundi, le porte-parole d’Angela Merkel déclarait:

« Il est pour nous important que les mesures du nouveau gouvernement visent la poursuite de la reprise économique de la Grèce, ce qui implique que les engagements pris soient respectés. »

Ce samedi, le ministre des Finances allemand a donné une interview à la presse:

Le ministre des Finances Wolfgang Schäuble a assuré dans un entretien avec Die Welt samedi: «Si j’étais un homme politique grec responsable, je ne mènerais pas de débats sur un allègement de la dette». Le magazine Der Spiegel affiche pour sa part en couverture une photo du Premier ministre grec avec cette légende: «Le cauchemar de l’Europe». Et les médias diffusent un sondage montrant que 76% des Allemands se prononcent contre un effacement de la dette grecque.

Le vice-chancelier a pour sa part déclaré:

« Si la Grèce veut dévier de ces mesures, elle doit en supporter le coût elle-même plutôt que de l’exporter à d’autres pays européens via un ‘haircut’ (abandon partiel de dette) ou d’autres idées équivalentes », a déclaré le vice chancelier social-démocrate allemand Sigmar Gabriel.

Face à la menace, Angela Merkel a d’ailleurs convoqué François Hollande à un dîner dans ses anciennes marches – en l’espèce à Strasbourg, pour lui expliquer dans les grandes largeurs les risques qu’il prend à fricoter avec les Grecs:

Le président et la chancelière se retrouvent pour un dîner informel à Strasbourg, organisé par le président du Parlement européen, Martin Schulz. La rencontre, prévue le 11 janvier, avait été reportée en raison de la marche pour les victimes des attentats en France.

« Toutes les parties sont convenues de ne faire aucune déclaration à l’issue de la rencontre », a dit à Reuters un porte-parole du Parlement européen.

Même pas une déclaration sur la collaboration entre l’Allemagne et la France? En tout cas, Merkel ne devrait pas manquer de tancer François Hollande pour ses amitiés avec Mathieu Pigasse, le banquier français de gauche qui conseillera Tsipras dans sa revendication de restructuration.

L’Allemagne hausse le ton en Europe

Au passage, on notera que le discours allemand est en voie de radicalisation sur tous les sujets. Manifestement, nos cousins transrhénans n’aiment pas qu’on les chatouille au portefeuille – surtout quand ce sont des Grecs qu’ils ont dans le dos.

On a donc appris que la Deutsche Bahn avait déposé plainte auprès de la Commission européenne contre une cartellisation du marché européen du fret aérien. Les chemins de fer allemands demandent près de 3 milliards d’euros de dédommagement. De quoi mettre pas mal de monde à genoux…

Mais une semaine ne pouvait bien entendu se passer sans qu’un banquier allemand ne pique une nouvelle gueulante contre le laxisme de la BCE, qui risque de mettre l’Europe en faillite. Comme d’habitude, c’est Jens Weidmann, le patron de la Buba, qui s’est collé à sa rengaine hebdomadaire:

Selon lui, le programme de la BCE, qualifié « d’instrument de politique monétaire anormal », ne constitue pas un « tournant » mais il n’en demeure pas moins « une décision grave ».

La décision de la Banque centrale européenne comporte, à ses yeux, « des désavantages et des risques » pour la monnaie unique.

On a retrouvé Juncker en uniforme allemand

Dans son combat contre tout ce relâchement méditerranéen, l’Allemagne a enfin retrouvé son supplétif préféré (disparu un temps), Jean-Claude Juncker, prêt à partir au combat. Le président de la Commission a, cette semaine, arrosé la presse européenne de déclarations enflammées contre Tsipras.

Dès lundi, Juncker répondait présent sur la télévision allemande, pour dire:

« Il n’y a pas de nécessité urgente à agir » sur la dette grecque, a estimé Jean-Claude Juncker lors d’une interview à la chaîne publique allemande ARD, lundi 26 janvier. Pour lui, cette question

« ne figure pas sur l’écran radar de la Commission. Je ne crois pas qu’il y aura une majorité dans l’Eurogroupe, surtout dans la zone euro, pour une réduction de la dette ».

Jeudi, Juncker donnait une interview au Figaro:

« Nous respectons le suffrage universel en Grèce, mais la Grèce doit aussi respecter les autres, les opinions publiques et les parlementaires du reste de l’Europe« , déclare M. Juncker, après l’arrivée au pouvoir en Grèce de la gauche radicale de Syriza.

« Des arrangements sont possibles, mais ils n’altèreront pas fondamentalement ce qui est en place »

« Il n’est pas question de supprimer la dette grecque. Les autres pays de la zone euro ne l’accepteront pas« , résume-t-il.

Les petites cachotteries de Juncker pour échapper à la justice

D’une certaine façon, l’arrivée de Tsipras au pouvoir constitue, pour Juncker, une aubaine inespérée. Mis en difficulté sur l’affaire Luxleaks, il peut désormais arguer de la nécessité de ne pas affaiblir la Commission pour faire face à la tourmente. Le petit père Juncker a donc entrepris d’expliquer qu’il fallait maintenant tourner la page du Luxleaks et ne plus l’embêter avec cette affaire.

Dans un étrange silence de la presse européenne, 5 députés de droite au Parlement ont donc annoncé qu’il retirait leur soutien à la création d’une commission parlementaire d’enquête sur cette affaire. Seule la presse luxembourgeoise en a parlé (on a toujours besoin d’un plus petit que soi…):

«Des pressions aussi fortes que dans les Parlements nationaux où les députés peuvent faire tomber un gouvernement ne sont pas monnaie courante ici», selon l’eurodéputé autrichien. «C’est tout sauf une situation normale», constate son collègue allemand.

Dans le même temps, et toujours grâce au parasol grec qui focalise la lumière sur lui, la Commission a commencé à décliner différents programmes, comme la mise en place d’un marché unique des capitaux ou la mise en place du marché unique du numérique.

Traité de libre-échange UE-Canada: l’Allemagne veut renégocier l’arbitrage

Les lecteurs soucieux du traité UE-Canada seront, dans tout ce brahaha, ravis d’apprendre que l’Allemagne a convaincu la France de renégocier la clause d’arbitrage dans le traité de libre-échange entre le Canada et l’Union.

Ce mercredi 21 janvier s’est tenue à Berlin une rencontre réunissant Sigmar Gabriel, ministre fédéral de l’économie et de l’énergie, Matthias Machnig, secrétaire fédéral aux affaires économiques et à l’énergie et Matthias Fekl, secrétaire d’Etat chargé du commerce extérieur, de la promotion du tourisme et des Français de l’étranger.

Nos échanges ont porté principalement sur les enjeux de politique commerciale d’intérêt commun entre la France et l’Allemagne, en particulier les mécanismes de règlement des différends investisseur/Etat (ISDS). La publication par la Commission, le 13 janvier, des résultats de la consultation publique ouvre une nouvelle étape pour échanger sur les améliorations à apporter à l’ISDS. Nous saluons la parution de ce rapport, nourri de très nombreuses contributions substantielles, et soulignons la nécessité d’apporter des réponses aux préoccupations exprimées (notamment : droit à réguler des Etats, fonctionnement des instances arbitrales, relations avec les juges nationaux, mécanisme d’appel).

Les échanges ont permis de s’accorder sur le fait que les quatre axes retenus par la Commission dans son rapport de consultation devraient inciter à apporter des modifications au CETA. D’autres Etats membres ont fait part de leur appréciation positive quant aux résultats de la consultation. Nous souhaitons examiner toutes les options de modifications avec eux et avec la Commission.

A suivre, donc…

Et pendant ce temps, l’économie européenne continue à se déliter

Les chiffres de l’inflation ont montré dans quel état de délabrement se trouvait l’économie européenne. Alors que les Allemands continuent à nier l’évidence, expliquant volontiers que la désinflation n’est pas la déflation, toutes les évidences concordent pour montrer que, depuis deux ans, la courbe des prix s’infléchit continument vers une situation de déflation.

La situation sociale liée à cette paralysie économique est de plus en plus tendue. D’ailleurs, la BCE a demandé aux banques européennes de faire preuve de retenue dans leurs distributions de dividendes, histoire de ne pas trop montrer que tout le monde ne porte pas le même fardeau dans un monde d’austérité.

Encore un pas franchi sur la voie de l’implosion continentale.