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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Quand l’Allemagne entend Tsipras, Merkel rêve d’envahir la Grèce

L’arrivée de Tsipras au pouvoir en Grèce s’est immédiatement traduite par une montée de la tension avec l’Allemagne de Merkel. On voit mal comment ces deux-là pourront longtemps cohabiter dans un même espace politique et économique.

Tsipras ou Europe orthodoxe contre Europe protestante

Aveuglés par les discours amers de Mélenchon et consors sur la grande victoire que le Front de Gauche aurait remportée par procuration en Grèce, les Français n’ont pas perçu la dimension éminemment droitière et nationaliste de Syriza et de son gourou Alexis Tsipras – dimension déjà évoquée sur ce blog. Pourtant, le premier acte de gouvernement posé par Alexis Tsipras n’a pas relevé du champ économique, mais bien du champ géopolitique: il a consisté à se désolidariser du reste de l’Union Européenne dans le dossier ukrainien.

Alors que l’Union rejetait une nouvelle fois sur la Russie la responsabilité des opérations militaires en Ukraine, Tsipras déclarait:

«Les voix de ceux qui sont opposés à de nouvelles sanctions contre la Russie n’ont pas été entendues», a regretté le porte-parole du gouvernement. Le premier ministre, Alexis Tsipras, s’en est plaint au téléphone auprès de Federica Mogherini, la chef de la diplomatie de l’UE.

Quelques heures auparavant, Tsipras s’était rendu à Kaisariani, sur les lieux symboliques de la résistance grecque à l’occupation allemande des années 40. Lors de son premier conseil des ministres, il n’hésitait pas à ajouter qu’il était prêt à « verser son sang » pour rétablir la dignité des Grecs.

Tsipras n’a donc pas tardé à confirmer le pressentiment laissé par la coalition avec le parti souverainiste des Grecs indépendants, que la gauche française n’évoque qu’en regardant le bout de ses chaussures: au-delà du folklore d’extrême gauche, qui est un discours d’emprunt, le mouvement Syriza est fondamentalement nationaliste. Il exprime ce courant « constantinopolitain » que l’église grecque avait incarné dans les années 2000 sous la férule de l’ancien archevêque d’Athènes Christodoulos.

On ne répètera jamais assez aux Français que la fierté des Grecs vient bien plus de l’empire romain d’Orient qui a survécu pendant dix siècles à l’empire romain d’Occident que de Platon et de Socrate. La Grèce appartient au monde orthodoxe, qui se vit comme l’héritier du grand empire gréco-romain de Constantinople, victime des innombrables trahisons de l’Europe (méditerranéenne et nordique) bien avant d’avoir été victime des tribus ottomanes. Tsipras en est l’un de ses enfants.

En France, Tsipras bénéficie de la cécité des élites

La réception, en France, de la victoire de Syriza a manifesté une fois de plus l’ignorance profonde des élites françaises face au fait orthodoxe. La victoire de Syriza n’était pas encore prononcée que, déjà, les élites françaises expliquaient que Tsipras était bien trop sympathique pour croire à ses discours. Forcément, il n’en appliquerait aucun!

On relèvera par exemple cette remarquable tribune sur le site de France Télévisions, où l’on doit se pincer pour croire à ce qu’on lit:

Pourtant, Syriza, si elle remporte les élections, ne devrait pas provoquer de cataclysme en Europe.

L’une des palmes du grotesque sera remise à Juliette Méadel, porte-parole du PS toujours brillamment enfermée dans sa bulle des beaux quartiers parisiens, qui a déclaré, à propos de l’alliance avec les Grecs indépendants:

«Je dois vous avouer que je ne m’attendais pas du tout à une alliance de cet type. Je pensais qu’il y aurait une alliance avec le parti To Potami. J’étais un peu surprise parce que ces Grecs indépendants sont à la fois conservateurs et anti-européen. Je crois que le message qui a été envoyé est un message de fermeté vis à vis de l’UE et je pense que ce n’est pas un bon message»

Juliette, tu n’es probablement pas au bout de tes surprises! Décidément, quand les autruches se mettent la tête dans le sable…

Moscovici exprime encore la quintessence de la cécité parisienne

Si Juliette Méadel a, probablement à son insu, dévoilé en une seule phrase la dangereuse naïveté parisianocentrée qui la guide, on ne résiste pas au plaisir de livrer quelques nouvelles sentences historiques prononcées par Pierre Moscovici sur Syriza, dans une interview au Parisien:

Ce que nous voulons les uns et les autres, c’est une Grèce qui se redresse, qui crée de la croissance et des emplois, qui réduise les inégalités, qui puisse faire face au problème de sa dette et qui reste dans la zone euro. Je suis certain que nous partageons les finalités. Après, il y aura bien sûr discussion sur les moyens, à partir du programme du gouvernement. Il lui appartiendra de voir comment il le met en oeuvre. Il faudra tenir compte du verdict des électeurs, mais aussi des règles de l’UE, du contexte, de la position des Etats membres. Et enfin — c’est fondamental — des engagements qui ont été pris non pas par un gouvernement mais par le pays lui-même.

Ben justement! les Grecs n’avaient pas trop l’air d’accord avec les objectifs de l’Union dans leur pays. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils ont choisi Syriza, avec la ferme intention de ne pas tenir leurs engagements.

Une autre de Moscovici?

On se méprend quand on croit que la Commission européenne dicte aux Etats membres ce qu’ils doivent faire de façon précise. Il y a une démocratie et des choix politiques nationaux qui sont souverains. En revanche, la Commission est attentive à ce qu’il y ait un chemin pro-européen et des réformes en matière d’état de droit ou pour une administration fiscale plus efficace – mais je crois comprendre que Syriza souhaite aussi les faire. Enfin, toute réforme doit être finançable et financée.

Européens, vous êtes libres! à condition d’être pro-européens (entendez: d’admettre que le bouzin bruxellois est la seule voie possible pour une construction européenne) et de réformer comme on vous le dit!

Une dernière? De quel pays Moscovici parle-t-il quand il dit:

L’économie de ce pays a été durement touchée, en raison notamment d’une approche de ses comptes publics qui, dans le passé, manquait pour le moins de rigueur, et parce qu’elle a connu une récession sévère.

De la Grèce, mais il devait penser très fort à la France et à son passage à la tête des comptes publics.

Pour ceux qui aiment Moscovici ainsi que Bouvard et Pécuchet, on lira avec délectation ses propos sur sa rémunération comme commissaire européen.

Tsipras a fait très fort en Grèce

Pendant que les Français font semblant de ne rien voir, le petit père Tsipras n’a pas tardé à mettre sur la table quelques décisions bien senties, dont le premier effet fut d’accélérer la chute de la bourse athénienne.

La première a été l’arrêt de la privatisation prévue du port du Pirée et de celui de Thessalonique, ou de la compagnie d’électricité DEI. Mais ont suivi dans la journée la hausse du salaire minimum, la réintégration de plusieurs milliers de fonctionnaires, le relèvement des pensions des retraités les plus pauvres…

Symboliquement, le gouvernement a aussi annoncé la réintégration des femmes de ménage de l’administration des Finances du pays, mises en disponibilité il y a un an et demi et qui depuis avaient installé un campement devant le ministère à Athènes, devenant la mascotte des « anti-austérité »

Résultat: la bourse perdait près de 10% dans la journée. Plus personne ne parie désormais sur l’avenir des banques grecques.

Tsipras et la marche européenne du crabe

Le gros morceau à avaler tient, au-delà de ces péripéties intérieures, à un seul mot: restructuration! Tsipras parviendra-t-il à obtenir pacifiquement un renoncement des Européens à 30% de la dette grecque? L’affaire risque d’être compliquée, et Tsipras a donc choisi une stratégie pour mener son affaire: la marche du crabe, qui consiste à donner un coup à gauche, puis un coup à droite. Pour ce faire, il a réparti les rôles: son ministre des Finances, ancien professeur à l’université du Texas, Yannis Varoufakis donne des coups à gauche, et Tsipras rétablit l’équilibre en donnant des coups à droite.

Les amateurs de films policiers connaissent bien cette technique sous le nom du « bon et du méchant ». Dans un interrogatoire, il vaut toujours mieux avoir un bon et un méchant pour faire craquer le torturé!

Ce petit manège a commencé au conseil des ministres de mercredi, où Tsipras a dit:

« Nous sommes un gouvernement de salut national, notre but est de négocier un allègement de la dette », a-t-il dit.

« Nous n’entrerons pas dans un affrontement mutuellement destructeur mais nous ne poursuivrons pas une politique de soumission », a poursuivi Tsipras, ajoutant qu’il s’attendait à des « discussions productives » vendredi avec le président de l’Eurogroupe, le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem.

 

Le lendemain, Tsipras recevait Martin Schulz, le président du parlement européen, à Athènes. Même opération de modération:

« Il y avait une crainte qu’Alexis Tsipras suive sa propre voie mais cela n’est pas vrai, il est en faveur d’une discussion (…) la Grèce cherche des solutions sur une base commune avec ses partenaires européens », a affirmé Martin Schulz.

Il a qualifié la discussion de « sincère », « constructive », mais aussi, en termes diplomatiquement choisis, de « fatigante ». « Il y a des choses qu’il faut encore discuter », a-t-il dit.

En revanche, le vendredi, Varoufakis a tenu un discours un peu plus musclé au Néerlandais Dijsselbloem, patron de l’Eurogroupe:

La Grèce veut bien avoir « la plus grande coopération avec les institutions », comme l’UE, la BCE ou le FMI, mais elle n’a plus « l’intention de collaborer » avec ce qu’il a appelé « une délégation tripartite, anti-européenne, construite sur une base branlante », la troïka.

Et il ajoutait:

“Avec cette commission tri-partite : la troïka, dont l’objectif est d’appliquer un programme que nous trouvons anti-européen, nous sommes en présence d’une commission qui, selon le parlement européen n’a aucune légitimité, nous n’avons pas l’intention de coopérer avec”.

Le même Varoufakis a commencé une tournée européenne pour trouver des soutiens… Aucun voyage n’est prévu en Allemagne!

L’Allemagne prête à envahir la Grèce?

L’enjeu des Grecs consiste bien entendu (on se retrouve à l’époque de l’empire de Constantinople cherchant en Occident des soutiens contre les Ottomans…) à rassembler une coalition pour mettre l’Allemagne en minorité. L’espoir fait vivre! Et si Tsipras imagine un seul instant qu’il peut s’appuyer sur un allié aussi courageux et franc du collier que François Hollande…

L’Allemagne a en effet décidé d’ouvrir les vantaux de ses hangars à Panzer et a manifestement placé ses troupes les plus loyales en état d’alerte.

Dès lundi, le porte-parole d’Angela Merkel déclarait:

« Il est pour nous important que les mesures du nouveau gouvernement visent la poursuite de la reprise économique de la Grèce, ce qui implique que les engagements pris soient respectés. »

Ce samedi, le ministre des Finances allemand a donné une interview à la presse:

Le ministre des Finances Wolfgang Schäuble a assuré dans un entretien avec Die Welt samedi: «Si j’étais un homme politique grec responsable, je ne mènerais pas de débats sur un allègement de la dette». Le magazine Der Spiegel affiche pour sa part en couverture une photo du Premier ministre grec avec cette légende: «Le cauchemar de l’Europe». Et les médias diffusent un sondage montrant que 76% des Allemands se prononcent contre un effacement de la dette grecque.

Le vice-chancelier a pour sa part déclaré:

« Si la Grèce veut dévier de ces mesures, elle doit en supporter le coût elle-même plutôt que de l’exporter à d’autres pays européens via un ‘haircut’ (abandon partiel de dette) ou d’autres idées équivalentes », a déclaré le vice chancelier social-démocrate allemand Sigmar Gabriel.

Face à la menace, Angela Merkel a d’ailleurs convoqué François Hollande à un dîner dans ses anciennes marches – en l’espèce à Strasbourg, pour lui expliquer dans les grandes largeurs les risques qu’il prend à fricoter avec les Grecs:

Le président et la chancelière se retrouvent pour un dîner informel à Strasbourg, organisé par le président du Parlement européen, Martin Schulz. La rencontre, prévue le 11 janvier, avait été reportée en raison de la marche pour les victimes des attentats en France.

« Toutes les parties sont convenues de ne faire aucune déclaration à l’issue de la rencontre », a dit à Reuters un porte-parole du Parlement européen.

Même pas une déclaration sur la collaboration entre l’Allemagne et la France? En tout cas, Merkel ne devrait pas manquer de tancer François Hollande pour ses amitiés avec Mathieu Pigasse, le banquier français de gauche qui conseillera Tsipras dans sa revendication de restructuration.

L’Allemagne hausse le ton en Europe

Au passage, on notera que le discours allemand est en voie de radicalisation sur tous les sujets. Manifestement, nos cousins transrhénans n’aiment pas qu’on les chatouille au portefeuille – surtout quand ce sont des Grecs qu’ils ont dans le dos.

On a donc appris que la Deutsche Bahn avait déposé plainte auprès de la Commission européenne contre une cartellisation du marché européen du fret aérien. Les chemins de fer allemands demandent près de 3 milliards d’euros de dédommagement. De quoi mettre pas mal de monde à genoux…

Mais une semaine ne pouvait bien entendu se passer sans qu’un banquier allemand ne pique une nouvelle gueulante contre le laxisme de la BCE, qui risque de mettre l’Europe en faillite. Comme d’habitude, c’est Jens Weidmann, le patron de la Buba, qui s’est collé à sa rengaine hebdomadaire:

Selon lui, le programme de la BCE, qualifié « d’instrument de politique monétaire anormal », ne constitue pas un « tournant » mais il n’en demeure pas moins « une décision grave ».

La décision de la Banque centrale européenne comporte, à ses yeux, « des désavantages et des risques » pour la monnaie unique.

On a retrouvé Juncker en uniforme allemand

Dans son combat contre tout ce relâchement méditerranéen, l’Allemagne a enfin retrouvé son supplétif préféré (disparu un temps), Jean-Claude Juncker, prêt à partir au combat. Le président de la Commission a, cette semaine, arrosé la presse européenne de déclarations enflammées contre Tsipras.

Dès lundi, Juncker répondait présent sur la télévision allemande, pour dire:

« Il n’y a pas de nécessité urgente à agir » sur la dette grecque, a estimé Jean-Claude Juncker lors d’une interview à la chaîne publique allemande ARD, lundi 26 janvier. Pour lui, cette question

« ne figure pas sur l’écran radar de la Commission. Je ne crois pas qu’il y aura une majorité dans l’Eurogroupe, surtout dans la zone euro, pour une réduction de la dette ».

Jeudi, Juncker donnait une interview au Figaro:

« Nous respectons le suffrage universel en Grèce, mais la Grèce doit aussi respecter les autres, les opinions publiques et les parlementaires du reste de l’Europe« , déclare M. Juncker, après l’arrivée au pouvoir en Grèce de la gauche radicale de Syriza.

« Des arrangements sont possibles, mais ils n’altèreront pas fondamentalement ce qui est en place »

« Il n’est pas question de supprimer la dette grecque. Les autres pays de la zone euro ne l’accepteront pas« , résume-t-il.

Les petites cachotteries de Juncker pour échapper à la justice

D’une certaine façon, l’arrivée de Tsipras au pouvoir constitue, pour Juncker, une aubaine inespérée. Mis en difficulté sur l’affaire Luxleaks, il peut désormais arguer de la nécessité de ne pas affaiblir la Commission pour faire face à la tourmente. Le petit père Juncker a donc entrepris d’expliquer qu’il fallait maintenant tourner la page du Luxleaks et ne plus l’embêter avec cette affaire.

Dans un étrange silence de la presse européenne, 5 députés de droite au Parlement ont donc annoncé qu’il retirait leur soutien à la création d’une commission parlementaire d’enquête sur cette affaire. Seule la presse luxembourgeoise en a parlé (on a toujours besoin d’un plus petit que soi…):

«Des pressions aussi fortes que dans les Parlements nationaux où les députés peuvent faire tomber un gouvernement ne sont pas monnaie courante ici», selon l’eurodéputé autrichien. «C’est tout sauf une situation normale», constate son collègue allemand.

Dans le même temps, et toujours grâce au parasol grec qui focalise la lumière sur lui, la Commission a commencé à décliner différents programmes, comme la mise en place d’un marché unique des capitaux ou la mise en place du marché unique du numérique.

Traité de libre-échange UE-Canada: l’Allemagne veut renégocier l’arbitrage

Les lecteurs soucieux du traité UE-Canada seront, dans tout ce brahaha, ravis d’apprendre que l’Allemagne a convaincu la France de renégocier la clause d’arbitrage dans le traité de libre-échange entre le Canada et l’Union.

Ce mercredi 21 janvier s’est tenue à Berlin une rencontre réunissant Sigmar Gabriel, ministre fédéral de l’économie et de l’énergie, Matthias Machnig, secrétaire fédéral aux affaires économiques et à l’énergie et Matthias Fekl, secrétaire d’Etat chargé du commerce extérieur, de la promotion du tourisme et des Français de l’étranger.

Nos échanges ont porté principalement sur les enjeux de politique commerciale d’intérêt commun entre la France et l’Allemagne, en particulier les mécanismes de règlement des différends investisseur/Etat (ISDS). La publication par la Commission, le 13 janvier, des résultats de la consultation publique ouvre une nouvelle étape pour échanger sur les améliorations à apporter à l’ISDS. Nous saluons la parution de ce rapport, nourri de très nombreuses contributions substantielles, et soulignons la nécessité d’apporter des réponses aux préoccupations exprimées (notamment : droit à réguler des Etats, fonctionnement des instances arbitrales, relations avec les juges nationaux, mécanisme d’appel).

Les échanges ont permis de s’accorder sur le fait que les quatre axes retenus par la Commission dans son rapport de consultation devraient inciter à apporter des modifications au CETA. D’autres Etats membres ont fait part de leur appréciation positive quant aux résultats de la consultation. Nous souhaitons examiner toutes les options de modifications avec eux et avec la Commission.

A suivre, donc…

Et pendant ce temps, l’économie européenne continue à se déliter

Les chiffres de l’inflation ont montré dans quel état de délabrement se trouvait l’économie européenne. Alors que les Allemands continuent à nier l’évidence, expliquant volontiers que la désinflation n’est pas la déflation, toutes les évidences concordent pour montrer que, depuis deux ans, la courbe des prix s’infléchit continument vers une situation de déflation.

La situation sociale liée à cette paralysie économique est de plus en plus tendue. D’ailleurs, la BCE a demandé aux banques européennes de faire preuve de retenue dans leurs distributions de dividendes, histoire de ne pas trop montrer que tout le monde ne porte pas le même fardeau dans un monde d’austérité.

Encore un pas franchi sur la voie de l’implosion continentale.

Une explosion sociale couve-t-elle en France?

Sans qu’on y prenne garde, des indices d’explosion sociale imminente se sont accumulés en France ces derniers jours. Même si l’apparence du pays est celle d’une eau qui dort (socialement)…

Avant l’explosion sociale, des mouvements en-veux-tu-en-voilà

Plusieurs mouvements sociaux ont convergé cette semaine, qui avaient tous un point commun: protester contre des projets de loi qui portent des réformes « libérales », c’est-à-dire qui obligent notamment le service public à plus de productivité.

Le projet de loi Macron, le plus décrié dans le débat public, est de façon très significative celui qui a le moins mobilisé dans les rues. La manifestation du 26 janvier n’a rassemblé que quelques milliers de protestataires dans les rues. Essentiellement tournée contre le travail du dimanche, elle prouve que les salariés du secteur privé sont peu enclins, aujourd’hui, à descendre dans la rue.

La surprise est plutôt venue des autres cortèges.

Jeudi, ce sont les gaziers et les électriciens qui ont défilé. Ils étaient au moins aussi nombreux qu’à la manifestation contre la loi Macron. Ils dénonçaient la loi sur la transition énergétique, qui est accusée d’affaiblir le service public de l’énergie. Le même jour, les cheminots manifestaient contre la réforme ferroviaire et les suppressions d’emplois à la SNCF.

Ces mouvements de « rentiers », c’est-à-dire de profession protégée par un (quasi)-monopole aujourd’hui contesté par la loi, sont un bon indice d’une montée progressive de la grogne contre la transition dans laquelle la France s’engage.

Les routiers préfigurent-ils un grand mouvement de revendication?

Autre phénomène caractéristique de l’époque: les routiers n’en finissent pas de bloquer les routes pour obtenir une revalorisation salariale substantielle. Ils demandent 5%, leurs employeurs sont prêts à lâcher 2% au maximum. Les uns bloquent les routes, les autres renâclent à négocier. Les Français obligés de prendre la route trinquent.

Au-delà du simple conflit traditionnel sur les revalorisations salariales, le mouvement des routiers constitue une très belle illustration d’une transition sourde dans le mouvement social en France.

Premier point: la branche du transport est l’une des rares où le salaire minimal revêt une telle importance. En réalité, les transports sont organisés sur un modèle corporatiste où le « tarif » est fixé pour l’ensemble des entreprises, et où les acteurs du secteur ne se font pas concurrence sur les salaires. On voit comment ce modèle est aujourd’hui à bout de souffle.

Second point: la revendication d’une augmentation de 5% est hors norme, effectivement irréaliste par rapport à la réalité de l’inflation. Est-elle incompréhensible? Beaucoup de Français aspirent probablement à une revalorisation substantielle de leur salaire, et rien n’exclut que, tôt ou tard, une demande générale sur le pouvoir d’achat ne fleurisse en France…

RER A et explosion sociale

Beaucoup d’observateurs sont toutefois sceptiques sur la capacité des salariés français à se mobiliser à l’appel de leurs organisations syndicales. Le mouvement du RER A, apparu jeudi dernier, incarne peut-être la forme que pourrait prendre une explosion sociale en France.

Jeudi soir, les conducteurs du RER A ont en effet décidé de débrayer spontanément après l’agression brutale de l’un des leurs. Comme l’a astucieusement souligné Le Monde, il ne s’agissait ni d’un mouvement de grève, ni d’un droit de retrait. En fait, ce débrayage spontané est comme une sorte de retour régressif à la vie sociale avant le syndicalisme: les salariés en ont assez et, un jour, ils décident de l’exprimer immédiatement et collectivement.

Cette forme-là de réaction est aujourd’hui circonscrite à des secteurs « traditionnels » de la grogne, en particulier aux transports. Mais rien n’exclut que, face à la dureté des temps, elle ne trouve d’autres terreaux favorables, moins attendus…

La CGT, bientôt vecteur d’explosion sociale?

Les observateurs auront évidemment noté que le nouveau secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, propose une commission exécutive exclusivement composée de « durs », majoritairement issus des services publics, et bien décidés à renouer avec la lutte des classes.

Cette liste devrait être validée mardi au comité consultatif national (CCN). Elle marquera le triomphe des faucons sur les colombes après la démission de Thierry Lepaon. L’ironie du sort veut que cette désignation intervienne en même temps que le congrès de FO, qui devrait reconduire à sa tête Jean-Claude Mailly et sa ligne relativement protestataire.

Toutes les conditions seront donc réunies, dans les prochains mois, pour que le gouvernement doive faire face à une opposition syndicale dure.

Les 14 salariés de l’usine de papier de Grand Couronne, en Seine-Maritime, qui ont été séquestrés pendant 24 heures par la CGT en ont déjà fait les frais.

Macron décrété meilleur ennemi du cassoulet!

De façon assez surprenante, la loi Macron attise les passions, alors qu’elle ne comporte que des mesures de portée limitée. Cette longue énumération de dispositions « chirurgicales » (comme diraient les militaires avant de bombarder des sites civils), encore allongée par les députés lors du débat en commission, est devenue le symbole d’un libéralisme triomphant qui divise autant à droite qu’à gauche.
A y regarder de plus près, pourtant, la loi Macron s’inspire de théories économiques beaucoup plus « à gauche » et beaucoup moins libérales qu’on ne le dit.

Macron s’attaque aux rentes, cette passion française…

La loi Macron entreprend de s’attaquer aux rentes, un sujet très sensible en France. Quand on parle de rentes, on ne vise évidemment pas la rente au sens financier du terme, mais bien la rente au sens juridique: ce monceau de principes et de lois, d’astuces, de protections, qui ont permis à certaines professions de se monter leur « petit business » à l’abri d’une concurrence débridée.
Cette ambition explique largement la longueur de la loi: on ne compte plus les petits montages règlementaires qui permettent à telle ou telle corporation de s’abriter des mauvais vents. Si les taxis, avec leur licence au nombre restreint, en sont devenus l’emblème, ils ne sont qu’un frêle bouleau qui cache une forêt de chênes épais. Notaires, avocats, cheminots, bénéficient de réglementations bien plus protectrices et bien plus complexes à combattre. Il faudrait une loi encore plus longue pour remettre toute la réglementation française à plat.
Il est assez divertissant de voir que cet exercice de remise des compteurs à zéro revient à chaque révolution industrielle. La dernière fois que la France s’y était essayée, c’était dans les années 1780, avec la circulation du grain et d’autres plaisirs qui exaspéraient les acteurs économiques. A l’époque, l’Ancien Régime avait rencontré les mêmes blocages que notre vieille République, et tout s’était réglé par la fameuse loi Le Chapelier et par le décret d’Allarde de 1791, qui avait tout simplement aboli les corporations.
Une fois de plus, un gouvernement s’essaye à la réforme par la méthode douce: on prépare un texte long et précis, on le discute, on l’amende, on le débat, et peut-être le votera-t-on. Reste à voir si cette méthode réussira mieux en 2015 qu’il y a deux cents trente ans. Les paris sont ouverts…

Les professions réglementées entre spaghetti et cassoulet

L’existence de réglementations protectrices n’est pas une exclusivité française. Chaque pays a la sienne, parfois sortie de derrière les fagots. L’une des plus emblématiques est la loi sur la pureté de la bière (le Reinheitsgebot) en Allemagne, qui date de 1516, et qui réserve le mot « bière » aux boissons composées d’eau, de houblon et d’orge. Cette loi est toujours en vigueur en Allemagne (l’Allemagne ayant une vieille histoire d’amour avec la pureté): elle permet de protéger le marché allemand contre les produits étrangers.
On le voit, recourir à la réglementation pour limiter la concurrence est une idée ancienne et largement répandue. La réglementation a toujours constitué un important bouclier contre la libre concurrence: les pourfendeurs de la loi Macron ne s’y sont pas trompés, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils voient dans la loi éponyme une manifestation diabolique d’un libéralisme triomphant.
Mais… ces détracteurs savent-ils que la théorie économique contemporaine a largement débattu de cette question, et qu’un nobélisable d’économie, le professeur indo-américain Jagdish Natwarlal Bhagwati a inventé le concept de « spaghetti bowl effect », pour désigner l’imbrication étroite de réglementations sur un marché pour neutraliser les effets du libre échange.
Le concept de Bhagwati, que nous pourrions traduire par « effet du bol de nouilles » (asiatiques, s’entend) ou « effet Bô Bun », est proche de la loi Macron, à cette nuance près que Bhagwati désigne les protections légales dont un pays se dote (en tissant un écheveau de règles complexes à la façon d’une boule de nouilles dans un bol) pour limiter l’accès de produits étrangers à son marché intérieur, alors qu’Emmanuel Macron s’attaque à un autre recette de cuisine: les règles qui protègent des acteurs contre la concurrence du marché intérieur. Au fond, ce n’est pas la bol de nouilles qui intéresse le ministre de l’Economie, mais plutôt le cassoulet.
Les amateurs de ce plat roboratif se souviendront d’ailleurs que la paternité de leur régal, peut-être né au Moyen-Âge, est âprement disputée depuis cette date entre Castelnaudary, Carcassonne et Toulouse. Cette querelle quasi-millénaire s’est tout de même soldée par une réglementation de 1966 imposée par des états généraux de la Gastronomie Française au terme desquels l’appellation cassoulet est réservée aux plats comportant au moins 30% de viande…
On pourrait d’ailleurs inciter Emmanuel Macron à se pencher sur cette réglementation abusive!

Cette loi cassoulet est-elle vraiment libérale?

Parce qu’elle s’attaque à de vieux acquis, la loi Macron est perçue comme libérale. Pourtant, la théorie des rentes dont elle constitue une belle application, n’est pas forcément la tasse de thé préférée des libéraux classiques.
On en voudra pour preuve les autres apports théoriques du professeur Bhagwati, longtemps conseiller à l’Organisation Mondiale du Commerce, mais ennemi déclaré du libre échange tel qu’il est conçu aujourd’hui. Il a notamment théorisé sa vision autour de la notion de « croissance appauvrissante » par laquelle il explique très bien que le développement du libre échange a conduit de nombreux pays à épuiser leurs ressources naturelles pour augmenter leurs exportations afin de préserver leur niveau de vie face à l’arrivée d’une concurrence destructrice.
Le même Bhagwati a également combattu la libéralisation des flux de capitaux, en considérant qu’elle comportait un risque systémique extrêmement dangereux pour l’équilibre des économies mondiales. Il a rassemblé cette approche autour de la théorie du « mythe du capital ».
C’est probablement la grande ironie française de voir des libéraux partout, comme Blanche Neige et les nains.
En réalité, la loi Macron n’est ni libérale ni quoique ce soit d’autre. Elle aborde simplement des sujets qui fâchent, à un moment critique. Les semaines à venir donneront une bonne mesure de la capacité française à supporter le débat et la liberté de certaines expressions…

Chômage et terrorisme: les deux horizons indépassables des générations à venir

Il y a quelques jours, le Premier Ministre Manuel Valls expliquait à des lycéens qu’ils devaient s’habituer au terrorisme comme à une donnée immédiate de leur existence. Au vu des chiffres qui ont été, comme chaque mois, publiés, il aurait pu ajouter que notre jeunesse doit aussi s’habituer à un autre compagnon de triste augure: le chômage de masse.

Comme à l’accoutumée, a-t-on envie d’ajouter, Pôle Emploi et la DARES ont annoncé des chiffres cataclysmiques pour l’emploi. Ce mois-ci, le chômage indemnisé a encore augmenté de 8.000 unités. C’est à la fois beaucoup et peu de choses par rapport à la forêt que cet arbre cache. La France compte désormais près de 5,9 millions de demandeurs d’emploi, dont près de 3,5 millions sont indemnisés (pour la seule métropole). Autrement, près d’un Français sur dix se déclare demandeur d’emploi, et un Français sur dix-neuf est indemnisé.

Bien entendu, il n’y a pas mort d’homme, mais un parallèle mérite d’être dressé entre le traumatisme du terrorisme, qui tue les libertés publiques et contre lequel la France semble impuissante, et le traumatisme du chômage, qui tue à sa manière les libertés individuelles et contre lequel la France est tout aussi impuissante. Il faut quand même finir par se demander dans quelle mesure l’un n’est pas le terreau de l’autre, et dans quelle mesure l’impuissance publique face à l’un ne nourrit pas la même impuissance publique face à l’autre.

Redisons-le, au-delà du chiffre générique sur le solde net du chômage, la réalité du chômage est pire que les Français ne peuvent l’imaginer.

La physionomie globale du chômage est en soi tout à fait effrayante. En 4 ans, le nombre total de demandeurs d’emplois a augmenté de 25%, soit 1,2 millions de personnes. Si l’on se souvient que chaque année, 700.000 jeunes environ arrivent sur le marché du travail, l’évolution globale de la demande d’emplois montre qu’en 4 ans, près de la moitié de jeunes n’a pas pu trouver sa place sur le marché du travail. Cette proportion effrayante explique largement la désespérance qui s’est emparée des forces vives du pays: pendant ce temps, insiders en CDI et fonctionnaires continuent à déblatérer comme si de rien n’était sur la défense de leurs acquis.

On ne dira jamais assez que cette rupture entre une jeunesse promise à la précarité, qui doit quand même cotiser au nom de la solidarité pour la santé et la retraite des insiders en CDI, et ses insiders eux-mêmes (CDI, fonctionnaires) qui ne se préoccupent que d’eux-mêmes, cette rupture-là est le germe de troubles sociaux à répétitions dont nous nous repentirons tôt ou tard.

D’autres chiffres font froid dans le dos. En un an, la France a « gagné » 200.000 chômeurs indemnisés. Dans le même temps, le nombre de chômeurs indemnisés depuis plus d’un an a augmenté… de 200.000. Pour caricaturer la situation, ceux qui sont entrés au chômage il y a un an n’en sont toujours pas sortis. C’est probablement la meilleure illustration du malaise français: non seulement le chômage gagne du terrain, mais il comporte un effet cliquet: quand on y entre, on en sort de moins en moins facilement.

Ce sombre tableau, qui n’en finit pas de s’assombrir depuis plusieurs années, ne peut être dressé sans souligner l’effondrement dramatique des offres d’emploi collectées par Pôle Emploi. En 2011, Pôle Emploi collectait mensuellement environ 280.000 offres nouvelles. Aujourd’hui, notre agence nationale en collecte moins de 215.000 mensuellement.

C’est peut-être cette désespérance-là qui est la plus critique: rien n’annonce une reprise de l’activité.

Syriza: la victoire du contribuable sur l’épargnant

Les électeurs grecs ont voté ce soir en contribuables éreintés par une fiscalité confiscatoire: ils ont assuré une large victoire à Syriza, et probablement lancé un engrenage de crise continentale majeure. Cet événement lourd de sens méritait bien un petit décryptage.

Seule l’inflation permettra de rembourser les dettes publiques

Premier constat: sans inflation, le fardeau de la dette grecque (177% du PIB) est insoutenable. Il faudrait des générations aux contribuables grecs pour rembourser cette somme colossale. Il n’y a que les idéologues bruxellois et prussiens pour s’étonner que, face à cette perspective qui n’en est pas une, le peuple grec ait choisi de secouer son joug et de s’en affranchir en choisissant une majorité bien décidée à ne pas rembourser l’intégralité de la somme due.

L’aveuglement des élites européennes est tel que, jusqu’à ces dernières heures, des responsables éminents (notamment Pierre Moscovici) soutenaient que Tsipras serait contraint de rembourser quoi qu’il arrive. L’Europe est aujourd’hui dirigée par une caste incapable de comprendre que les urnes ne servent pas seulement à décorer une galerie: elles sont un espace de décision où l’ordre ambiant peut être modifié de façon indésirable pour eux.

Faute d’avoir choisi une politique monétaire coulante, laissant la part belle à l’inflation, la logique allemande qui gouverne la BCE (du fait même des traités) a largement préparé le terrain à cette majorité grecque qui refuse de se saigner pendant des dizaines d’années pour honorer ses créances. Si Tsipras va jusqu’au bout de ses annonces (confirmées dans son discours de ce soir, n’en déplaise aux incrédules…), il devrait réduire la dette grecque de 30 points. Soit une perte de plus de 15 milliards pour les Français et pour les Allemands respectivement…

L’éternelle victoire du contribuable sur l’épargnant

Vue avec un peu de recul, la situation de la Grèce rappelle une fois de plus que l’histoire économique est un long combat entre le contribuable et l’épargnant. Dans la pratique, la dette de 177% de PIB que les contribuables grecs refusent aujourd’hui de rembourser intégralement est d’abord une créance détenue par des épargnants, en particulier européens.

Lorsqu’un contribuable rembourse la dette publique, il se sacrifie pour rémunérer de l’épargne privée, même si celle-ci est largement intermédiée par les banques et les marchés financiers. Lorsqu’il refuse de rembourser, l’effort passe du côté de l’épargnant, qui est parfois un rentier, parfois un contribuable lui-même.

Face au défaut partiel grec qui s’annonce (et qui était non seulement prévisible mais inéluctable), l’enjeu va consister à ne pas reporter l’effort sur d’autres contribuables (qui pourraient être sollicités, en Europe, pour rembourser les épargnants prêteurs à la place des Grecs), mais à le maintenir sur les épargnants eux-mêmes. C’est cette bataille-là qui commence maintenant. Elle risque de faire des dégâts dans l’ensemble des pays de l’Union.

La contamination nationaliste gagne l’Europe

Les élections législatives sont riches de plusieurs enseignements annexes, en contradiction avec les délires de l’oligarchie française sur l’Europe comme source de paix et de prospérité.

Ce soir, l’Aube Dorée est officiellement le troisième parti de Grèce. Tsipras lui-même, dans son discours prononcé ce soir, a parlé de mettre un terme à l’humiliation nationale imposée par la Troïka. La victoire de Syriza n’est pas une victoire de l’internationalisme prolétarien, comme essaie de le faire croire une partie de la gauche française. Elle est d’abord une victoire du nationalisme grec, largement légitimé par les raidissements prussiens sur la politique monétaire.

Mélenchon a parlé ce soir de refonder l’Europe. Une refondation est en cours, oui: celle du nationalisme européen, qui est centrifuge et profondément hostile à l’idéal fédéral qui est porté par les élites françaises.

Une victoire pour la gauche?

Le parallèle qui est dressé entre Syriza et l’extrême gauche française (du NPA au Front de Gauche) est une erreur d’interprétation manifeste.

Syriza a bien l’intention de mener des réformes de structure, notamment pour réduire le poids de l’oligarchie. Mais suffit-il de réduire ce poids pour être de gauche? Rien n’est moins sûr. Syriza, à certains égards, porte une doctrine étonnamment libérale, consistant notamment à rétablir le marché là où copinage et collusions font la loi. On ne donnera pas six mois à Tsipras pour se fâcher avec la gauche française, elle-même oligarchique et complètement dépassée par les réalités.

Un exemple? Tsipras propose un accord mutuel de renégociation de la dette grecque, dont chacun sait qu’elle est inévitable. On est loin des cris d’orfraie poussés par la gauche dès qu’il s’agit d’entrer en relation avec la finance.

Et si, au fond, Syriza était une manifestation d’un libéralisme d’un nouveau genre?

Avant les élections grecques, avis de recherche pour Juncker

De mémoire de citoyen, on n’a jamais vu un président aussi absent aux moments critiques: élections grecques et plan de rachat d’actifs de la BCE. Mais où est donc passé Jean-Claude Juncker?

Juncker absent du théâtre d’opérations

Tout le monde cherche Jean-Claude Juncker!

Certains auraient voulu le croiser au forum de Davos, mais il y a curieusement laissé son siège vide. Alors qu’une forte délégation de la Commission y était présente, le président n’a pas jugé utile de faire le déplacement. Ce n’est pas lui non plus qui a présenté les mesures de la Commission pour lutter contre le terrorisme. Cette tâche est revenue au premier vice-Président de la Commission, Frans Timmermans, qui a exposé des idées sans originalité sur la constitution d’un fichier des passagers européens (le fameux PNR), en ajoutant que le principal défi européen était de rassurer la communauté juive:

«Aujourd’hui, nous voyons que dans certains Etats membres, une majorité de la communauté juive n’est pas sûre d’avoir un avenir en Europe (…) c’est un défi immense aux fondements même de l’intégration européenne», a déclaré M. Timmermans lors d’une conférence de presse.

C’est à peine si Jean-Claude Juncker s’est fendu d’une remarque perfide, en tout début de semaine, sur les élections en Grèce:

« L’Europe soutiendra la Grèce. Mais l’Europe attend aussi de la Grèce qu’elle respecte ses engagements pris vis-à-vis de ses partenaires », a-t-il ajouté.

Draghi fait le boulot de Juncker

Il faut dire que Juncker avait de bonnes raisons de bouder cette semaine. Après avoir roulé des mécaniques en annonçant un ridicule plan de relance de 300 milliards€ putatifs sur trois ans, dont 8 seulement en espèces sonnantes et trébuchantes, Draghi lui a mis un vent légendaire en sortant 1.100 milliards€ sur dix-huit mois. A ce concours de testostérone, le Luxembourgeois est battu à plate couture et semble en rester sans voix.

Ce silence du président de la Commission en a quand même agacé plus d’un, qui considère que la BCE ne peut pas porter à elle seule la relance de l’économie européenne.

Christine Lagarde, directrice générale du FMI, a par exemple déclaré:

« Je ne pense pas que ce soit suffisant pour relancer l’activité européenne et soutenir la croissance exclusivement. Donc c’est un complément très important, mais il faut en plus des réformes structurelles de fond qui permettent d’améliorer la compétitivité d’un certain nombre d’économies », a dit la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) sur France 2.

Sur ce point, l’attaque la plus dure contre Juncker est venue… du Luxembourg. Le gouverneur de la banque centrale grand-ducale, Yves Mersch, a cogné méchamment:

« Alors qu’on fait constamment appel à la BCE, on voit en même temps comment la Commission européenne, sur la demande de quelques Etats, veut ramollir le pacte de stabilité et le pacte monétaire », a estimé M. Mersch, alors que la BCE a annoncé jeudi le rachat de dettes publiques et privées pour plus de 1.100 milliards d’euros.

Une Commission qui ramollit? Si même les Luxembourgeois le disent…

Draghi super-star

En tout cas, le petit père Draghi aura bien réussi sa sortie sur son plan de rachat d’actifs. Alors que, la veille encore, les marchés affirmaient savoir que la BCE injecterait 50 milliards€ par mois sur douze mois, ce sont finalement 60 milliards€ par mois sur dix-huit mois qui sont sortis des augures. La différence n’est pas mince: au lieu de 600 milliards, ce sont 1.100 milliards qui vont inonder les marchés.

La BCE avait-elle organisé elle-même la fuite de la veille dans la presse pour surprendre les marchés et manifester ainsi sa détermination à agir? Nul ne le saura, mais Draghi s’est attiré un satisfecit de Christine Lagarde:

« Le montant a surpris les marchés, ça a été bien communiqué, bien expliqué. Tout le monde craignait que ce soit compliqué, en fait ce n’est pas compliqué et je crois que de ce point de vue-là, c’est une vraie réussite de la Banque centrale européenne », a-t-elle commenté.

Dans la presse, le mot « historique » a d’ailleurs largement accompagné l’annonce de la BCE.

Les Allemands et leurs supplétifs toujours hostiles au plan Draghi

Les annonces de la BCE ont pourtant soulevé des critiques acides dans le monde germanique.

Sans surprise, le gouverneur de la Bundes Bank, Hans Weidmann, a dit tout le mal qu’il pensait de cette décision:

« Le fait est qu’avec ce nouveau programme, les banques centrales de l’Eurosystème vont figurer parmi les plus gros créanciers de la zone euro. Cela implique le risque de voir négligées des politiques budgétaires solides. Et nous pourrions être soumis à une pression politique accrue pour maintenir la charge des intérêts reposant sur les ministres des Finances à un bas niveau pendant une longue période. »

Ces remarques font suite à une campagne hostile menée dans la presse allemande avant l’annonce de la décision.

Les supplétifs flamingants de la Prusse ont apporté leur soutien, en Belgique, à cette hostilité, en manifestant leur inquiétude pour l’épargne de leurs concitoyens, frisant au passage la crise gouvernementale…

Les banquiers inquiets à cause du plan Draghi

Si le plan Draghi a été accueilli par une relative euphorie boursière, les banquiers ont volontiers rejoint l’Allemagne dans leurs manifestations d’inquiétude face au plan de la BCE.

Un représentant de Swiss Life a par exemple attiré l’attention sur les « dommages collatéraux » du plan:

Nous sommes en train d’assister à un profond dérèglement de la valeur des actifs, les prix n’ayant plus aucune signification. En franchissant le pas du quantitative easing, la BCE a peut-être initié un cycle monétaire qu’elle pourrait, à terme, ne plus maîtriser. L’incitation à la course au rendement risque d’alimenter la formation de nouvelles bulles, dont l’éclatement pourrait obliger la banque centrale à créer toujours plus de monnaie. Une fuite en avant !

Certains n’auront d’ailleurs pas manqué de relever que la BCE a concédé à l’Allemagne un mécanisme de division du risque qui est porteur… de risques!

La BCE se montre plus généreuse que prévu: elle va dépenser 60 milliards d’euros chaque mois alors que seuls 50 étaient anticipés et pendant une durée plus longue qu’attendu. Mais ce qui a inquiété les marchés, c’est la répartition du risque: il pèsera à 80% sur les banques nationales et à 20% seulement sur la BCE. Les investisseurs s’attendaient sans doute à une plus forte mutualisation du risque.

Création de bulles spéculatives, mauvaise allocation des actifs, apparition de risques systémiques concentrés sur un seul pays… On reprendra la discussion dans six mois, pour voir où en sera l’Europe, car il est en effet évident que Draghi a fait ce qu’il fallait pour que le malade européen reprenne une bouffée d’oxygène… mais le remède pourrait se révéler bien plus douloureux que le mal.

Syriza, un stress test pour l’oligarchie européenne

En parlant BCE, chacun a évidemment en tête un autre sujet, bien plus angoissant car bien moins maîtrisé et bien plus conflictuel: la Grèce. Les médias ont abondamment répété cette semaine que le parti Syriza avait d’ores et déjà gagné les élections législatives, sur deux thèmes majeurs: le défaut partiel sur la dette et la mise au pas des élites.

C’est probablement ce dernier point qui attise le plus les appétits de récupération en Europe. En France par exemple, Syriza bénéficie du soutien du Front de Gauche (ou de ce qu’il en reste), mais aussi des Verts et du Front National. Au-delà de la question de la dette, c’est peut-être cette volonté de combattre les oligarques qui aura le plus de sens pour l’Europe et pour ses forces contestataires:

In particular, Syriza would take aim at the oligarchs’ control of the media, which has long been blamed for perverting the nation’s political debate. Syriza, he said, would force media companies to pay for broadcasting licences in a competitive auction — something they have never had to do before.

“The state would earn more than a hundred million euros from this process,” Mr Stathakis said.

 

Alors que les esprits sont obsédés par le Grexit, ils auraient tout intérêt à étudier d’un peu près cette question de l’oligarchie… En France notamment!

Syriza, un stress test pour Moscovici

Syriza a d’ores et déjà annoncé son intention de ne pas rembourser la dette. Chacun se souvient qu’une échéance de 6 milliards€ tombe en juin 2015, et que l’excédent budgétaire grec s’élève à 3 milliards€. Compte tenu des annonces de Tsipras dans le domaine social, on peut d’ailleurs penser que ces 3 milliards partiront assez vite en fumée. Tous les ingrédients sont donc réunis pour que la zone euro connaisse une crise majeure (et prévisible…) dans les six mois à venir.

Cette situation a donné lieu à de nouvelles déclarations légendaires de Pierre Moscovici, tout de même chargé des questions économiques en Europe:

« L’intégrité de la zone euro n’est pas menacée, nous ne craignons pas le résultat des élections de dimanche prochain en Grèce. Nous sommes préparés à tous les scénarios possibles en Grèce », a expliqué Pierre Moscovici lors d’un séminaire organisé par le groupe de réflexion Bruegel le 19 janvier.

« Quel que soit le choix du peuple grec, nous sommes préparés à y répondre  », assure le commissaire. « Il ne s’agit pas de faire face au danger d’un ‘Grexit’, ou à aucun autre danger. Les engagements du gouvernement grec sont les engagements du pays et les accords doivent être respectés », a-t-il déclaré.

Là aussi, on prend les paris (truqués, on le reconnaît) sur la grande clairvoyance de Moscovici. Pas de Grexit et la Grèce paiera! Le plus impressionnant est de voir que, même exporté à Bruxelles, Moscovici conserve intactes la cécité et la surdité des élites parisiennes face à tout ce qui leur déplaît ou à tout ce qui les dépasse…

Syriza plus à droite qu’on ne le dit

En vérité, le discours de Syriza en Grèce n’a rien à voir avec les propos que les Français lui imaginent. Une interview de l’économiste de Syriza au journal Libération a permis de remettre les points sur les « i »:

«La restructuration de la dette est un des aspects de ce qui contribuerait à la reprise, l’autre, c’est la nécessité de réaliser des réformes», explique ce cadre historique de Syriza (…)

«Même avec une dette à zéro, on aurait des problèmes si on ne faisait pas les réformes nécessaires dans l’État et l’administration; mais en même temps, pour faire avancer les réformes il faut régler la question de la dette», insiste M. Dragasakis, de nouveau candidat dans la seconde circonscription d’Athènes.

Réduire la dette oui, mais réformer en même temps. Syriza ne prétend pas limiter son action à un simple défaut, qu’Alexis Tsipras a d’ores et déjà chiffré à 30% de la dette totale (soit un coût de 14 milliards€ pour le contribuable français).

Les banques grecques prêtes au bank run

Alors que Christine Lagarde a lancé un dernier avertissement avant l’inéluctable:

« En principe, les efforts collectifs sont les bienvenus mais dans le même temps, une dette est une dette, c’est un contrat », explique-t-elle dans les colonnes du quotidien irlandais The Irish Times. « Un défaut, une restructuration, une modification de ses termes ont des conséquences sur la signature d’un pays et sur la confiance accordée à cette signature », poursuit-elle.

les rues d’Athènes ont déjà un parfum de 10 mai 1981 à la grecque. Les candidats de Syriza ont des phrases lyriques, et les banques grecques ont déjà préparé un bank run massif: comme en 1981 en France, la grande angoisse du « les Rouges vont tout nous prendre » fait palpiter les épargnants.

Ce blog consacrera un papier aux résultats des élections ce soir, et suivra de près la situation grecque dans les jours à venir.

La France a le patronat le moins libéral du monde!

L’échec de la négociation sur la modernisation du dialogue social a une fois de plus démontré qu’entre l’Etat et la libre entreprise, les organisations patronales représentatives préfèrent toujours le premier par peur de la seconde!

Moderniser le dialogue social: une idée libérale qui n’a pas plu au patronat

Rappelons d’abord le véritable enjeu de la négociation sur la modernisation du dialogue social – enjeu que les organisations patronales n’ont jamais dévoilé par peur de devoir l’assumer: il s’agissait de créer le cadre juridique permettant aux entreprises de négocier des accords dérogeant au Code du Travail. Pour y parvenir (à cette fameuse inversion de la hiérarchie des normes, comme disent les juristes!), il fallait doter l’entreprise, quelle que soit sa taille, d’instances légitimes (c’est-à-dire de préférence élues) capables de négocier des accords sur la durée du travail ou sur la rémunération moins favorables que la loi ou la convention collective de branche. En un mot, l’enjeu de la négociation était de responsabiliser les chefs d’entreprise et de leur donner le droit d’être au moins aussi forts que leurs députés!

Voilà une idée très libérale qui permettait au gouvernement, de façon assez vertueuse, de satisfaire aux demandes européennes sur la flexibilité du marché du travail sans légiférer sous sa propre responsabilité. Au fond, il s’agissait de demander aux partenaires sociaux de prendre leur destin en main et de négocier une déflation législative et réglementaire salvatrice.

De façon tout à fait révélatrice, la CGPME a d’emblée opposé un tir de barrage à l’économie même de l’accord: pas possible d’envisager un troc entre un affaiblissement du Code du Travail et une amélioration de la représentation des salariés là où elle est la plus défaillante: dans les PME et les TPE.

Le nouveau président de la CGPME, François Asselin, n’a pas dit autre chose dans l’une de ses premières déclarations après sa prise de fonction:

« Nous aurions aimé, dès le départ, que nos amis du Medef comprennent quelle était la position des petites et moyennes entreprises », a déclaré M. Asselin sur Radio Classique.

Dès le départ, un accord était impossible!

Le patronat dans l’injonction paradoxale face à l’Etat

L’échec de la négociation manifeste bien cette injonction paradoxale qui caractérise le patronat français.

D’un côté, il ne se passe pas une semaine sans qu’un responsable patronal ne pleurniche sur l’excès d’Etat, sous toutes ses formes: trop de taxes, trop de charges sur le travail, trop de règles, trop de contraintes, trop d’obligations, trop de pages dans le Code du Travail – bref, l’Etat et ses différents bras armés (dont la Sécurité Sociale) coûte toujours trop cher.

D’un autre côté, le mouvement patronal a une peur bleue d’assumer ses responsabilités et ne veut surtout pas entrer dans un monde où la réglementation tant critiquée cèderait la place à un univers de négociations et de compromis. Il est beaucoup plus agréable de critiquer les équipes qui jouent que de s’inscrire dans le club pour monter soi-même sur le terrain!

En réalité, le patronat français déteste par-dessus tout la liberté qu’il revendique. Sa grande angoisse est de basculer dans un monde libéralisé où les rentes qu’il a construites années après années seraient soudain désertées par un papa Etat devenu absent. Les lecteurs de ce blog savent que j’incrimine régulièrement l’Etat pour l’injection de subventions de tous ordres qu’il pratique auprès des entreprises afin de les maintenir sous domination. Mais le patronat français a démontré au fond qu’il aime cette servitude et que rien ne lui ferait plus horreur que de devoir se sevrer de son addiction à l’étatisme.

La CGPME et ses petites cachoteries

Les défenseurs de la liberté d’entreprendre auraient tout intérêt à se poser quelques questions de fond sur le rôle que la CGPME joue dans le retard français en matière d’innovation, et dans sa capacité à s’adapter à un monde de plus en plus concurrentiel.

Dans le cas de la modernisation du dialogue social, la CGPME, on l’a vu, a mené un tir de barrage contre le principe même de l’accord, sous le faux prétexte du:

« On nous demande de répondre à une question qui ne se pose pas. Dans une petite entreprise, le dialogue est quotidien », a affirmé M. Asselin, estimant que cette proposition revenait à « sanctionner, en alourdissant les contraintes sur les plus petites entreprises ».

La CGPME a fait semblant de confondre le dialogue propre à une gestion bien comprise des ressources humaines, et la négociation collective dont l’enjeu est tout autre, à savoir définir des clauses substantielles du contrat de travail. Ce n’est pas par un dialogue quotidien qu’on définit la durée du travail dans l’entreprise, mais par une délibération en bonne et due forme avec ses règles formelles qui garantissent la libre expression de chacun.

Il ne s’est malheureusement trouvé personne au MEDEF pour dire clairement que l’enjeu du dialogue social n’est pas d’instaurer un dialogue quotidien dans l’entreprise, mais bien de formaliser des règles du jeu pour desserrer l’étau imposé par l’Etat. Ce silence montre que, au MEDEF, il n’existait manifestement personne pour porter une vision à long terme de l’assouplissement de notre marché du travail.

Gattaz en voie de lepaonisation

François Asselin s’est fait un plaisir d’ajouter une petite phrase perfide:

« le Medef a eu beaucoup de mal à convaincre, au sein même de ses propres adhérents »

Il faisait évidemment allusion à la Fédération du Bâtiment (FFB), qui est restée debout sur le frein pendant plusieurs semaines sur le sujet, par crainte de faire voler en éclat le modèle qui lui tient à coeur: pas de représentation des salariés dans les PME et les TPE, le moins de dialogue social possible, et un grand montage paritaire qui permet de canaliser les syndicats et de mutualiser les risques entre tous les acteurs de la branche. Cette vision à l’ancienne, très éloignée du monde concurrentiel dominant dans la nouvelle économie, est au fond celle qui a fini par s’imposer la semaine dernière..

François Asselin a oublié de préciser que la FFB est aussi adhérente de la CGPME, où elle tient les manettes, et Asselin n’a pas ajouté que la principale raison d’être de la CGPME est de porter les discours de la FFB et de l’UIMM (aussi adhérente de la CGPME) lorsque le MEDEF ne veut pas les endosser. Dans ce petit monde où tout le monde se tient par la barbichette, le gouvernement doit se mordre les doigts d’avoir naïvement (et sans raison objective) concédé à la CGPME 40% des ressources paritaires levées par le fonds mis en place au 1er janvier 2015.

De façon plus inquiétante, on notera que Gattaz compte de moins en moins d’alliés au MEDEF.

Dans le cas de la modernisation du dialogue social, la FFB a gagné son bras-de-fer. Mais les experts du jeu social auront noté que la FFB a noué une alliance de circonstance avec le deuxième contributeur du MEDEF… la Fédération Bancaire Française (FBF) pour lutter contre la pénibilité. Jusqu’il y a quelques semaines, Pierre Gattaz s’interrogeait sur la loyauté ou le soutien de certains de ses adhérents. Il a désormais la réponse à ses questions.

Au-delà de l’anecdote, cette division profonde du MEDEF illustre les dégâts causés par une crise économique disruptive. On se demande combien de temps le MEDEF pourra durer dans ses conditions. Son destin risque bien d’être celui de la CGT, tiraillé entre modernistes et réactionnaires, avec un président mal préparé à cet affrontement.

Des dégâts majeurs pour l’économie française

Dans tous les cas, on regrettera le nouveau retard que la France vient de prendre dans l’adaptation de ses règles au monde contemporain.

Naïvement, certains pensent qu’un combat se livrent entre patrons et prolétaires. Mais on vient bien que, dans les deux bords, il existe une force de traction qui pousse à l’adaptation, et une force de résistance qui se bat pour maintenir coûte-que-coûte un cadre juridique et social obsolète.

Il est temps que les partisans de la modernité se rassemblent pour relancer l’économie française.

Et si l’Education Nationale proposait de vrais apprentissages aux jeunes musulmans?

La DARES vient de publier une étude sur l’emploi chez les jeunes, qui jette à nouveau un constat sombre sur la situation française, et qui pose la question de l’intégration des populations issues de l’immigration. Face à la dégradation, une mobilisation en faveur de l’apprentissage des jeunes en difficulté aurait du sens.

Le sombre tableau de l’emploi des jeunes, la catastrophe de l’alternance

La France, par rapport aux grands pays européens, notamment à l’Allemagne et au Royaume-Uni, battait en novembre 2014, de tristes records.

Le taux d’emploi des jeunes entre 16 et 24 ans y était seulement de 29,4% (en baisse de 0,5% en un trimestre). Autrement dit, plus de 70% des jeunes de plus de 16 ans ne sont pas en situation professionnelle en France. En Allemagne, le taux d’emploi pour la même tranche d’âge est de 46,4%, au Royaume-Uni de 49,6%! la performance française se situe donc en fort décrochage par rapport à ses grands voisins. Seule l’Italie et l’Espagne font moins bien avec des taux inférieurs de près de 50% à la situation française.

Dans ce panorama inquiétant, on notera la baisse constante des contrats d’apprentissage et de professionnalisation, qui manifeste la difficulté grandissante des jeunes à accéder à l’entreprise. Moins de 425.000 jeunes ont un contrat en alternance, ce qui constitue un étiage historique inquiétant au moment où la situation économique se durcit.

La dégradation de l’offre alternante depuis quatre ans en France se vérifie à la fois en termes de crédits publics consacrés à cette mission, et en termes d’entrée des jeunes aux formations les plus courtes dans un dispositif d’alternance – le volume s’est effondré en quelques années, passant de 60% en 1992 à moins de 40% aujourd’hui, comme l’a montré une note rédigée notamment par Jean Tirole en décembre 2014 pour le Conseil d’Analyse Economique.

Le taux de scolarisation des jeunes de 15 à 19 ans a baissé en France ces dernières années

Cette tendance à réduire l’accès des plus fragiles à l’alternace n’est que l’un des symptomes les plus visibles d’un mal profond qui gangrène le système français: la déscolarisation d’une part importante de chaque classe d’âge. Le grand public a pu retenir le chiffre moyen d’un jeune sur cinq (c’est-à-dire 150.00 jeunes par classe de 700.000) qui sort du système scolaire sans aucun diplôme. Ce phénomène extrêmement inquiétant est souvent rappelé par les politiques avec une passivité qui frôle la faute.

En réalité, le tableau français est bien plus sombre que ces simples chiffres. Une étude bien connue de l’OCDE de 2011 a montré que le taux de scolarisation des 15 à 19 ans avait dangereusement baissé de 5 points entre 1990 et 2010 en France, passant de 89 à 84%, quand il augmentait massivement (de près de 10 points) dans le reste de l’OCDE. Ainsi, la France était à une époque très au-dessus de la moyenne des pays industrialisés. Elle se situe à la moyenne aujourd’hui.

Cette statistique illustre une fois encore le décrochage français intervenu depuis les années 90, qui a consisté à éloigner une part grandissante de ses classes d’âge non seulement de l’emploi, mais de l’école elle-même.

Les enfants d’immigrés, premières victimes de cette précarité scolaire

L’Education Nationale a assez peu documenté, au fond, le profil sociologique des décrocheurs scolaires, comme si elle évitait d’y penser ou de s’y intéresser. Il faut puiser dans les ressources de l’INSEE pour commencer à trouver des documents qui permettent de mieux répondre à la question: quelles sont les populations les plus exposées à l’échec scolaire et au décrochage?

Une étude de 2012 sur les statistiques de 2008 a toutefois permis de confirmer ce que chacun pressent: les enfants d’immigrés sont au coeur de ce gâchis scolaire. L’étude indique d’ailleurs que ce ne sont pas tous les enfants d’immigrés qui souffrent plus que les autres de l’échec scolaire, mais plutôt certains enfants d’immigrés: les Italiens, les Espagnols, les Turcs et les Algériens… et les populations subsahariennes. Les immigrés d’origine asiatique ne connaissent pas de handicap particulier.

L’intérêt de cette étude est d’apporter une première quantification sur des cohortes statistiquement significatives. Elle montre, par recoupement, que l’échec scolaire est un fléau qui touche majoritairement les populations immigrées de confession ou d’éducation musulmane. Compte tenu du contexte français, chacun mesure immédiatement le risque auquel les failles du système scolaire français exposent l’ensemble du pays.

Pour un grand plan d’alternance contre le décrochage scolaire

La note du CAE de décembre 2014 exposée plus haut plaidait pour une concentration des moyens publics sur l’alternance à destination des populations scolairement les plus fragiles. Avec le recul des deux semaines qui viennent de s’écouler, cet appel paraît de bon sens, et il devient urgent de prende à bras-le-corps le problème du décrochage scolaire dans les milieux issus de l’immigration.

L’expérience démontre une fois de plus que l’oisiveté est mère de tous les vices. La France ne sortira de son ornière éducative qu’en remettant ces jeunes exclus sur la voie de l’emploi par le recours à une alternance salvatrice.

La balle est aujourd’hui dans le camp de l’institution scolaire.