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Auteur : Redaction

Cahuzac et la syndication du capitalisme de connivence

Finalement, le procès Cahuzac a une vertu majeure: celle de mettre des mots et des aveux sur ce que tout le monde savait ou croyait savoir concernant le financement des partis politiques. On aurait bien tort d’en déduire un générique « Tous pourris », qui donne l’impression qu’une simple purge du personnel des partis suffirait à résoudre le problème. Bien au-delà de cette vision simpliste, c’est le destin même de nos démocraties qui s’éclaire, et c’est un coup de projecteur sur les mécanismes déterminants le gouvernement profond qui est donné.

Les phrases choc de Cahuzac sur le financement des partis

Durant son procès, Cahuzac s’est donc livré à quelques aveux dont la presse a surtout retenu qu’ils impliquaient Michel Rocard. En particulier, il a replacé l’ouverture de ses comptes en Suisse dans le contexte général du financement des partis politiques par des entreprises. Celles-ci étaient (et sont probablement encore) plus ou moins priées de « payer l’impôt révolutionnaire » en échange d’une contrepartie publique (comme l’ouverture d’un supermarché sur le territoire d’une commune, par exemple).

Et en quoi consistait (et consiste encore) « l’impôt révolutionnaire »? En un versement direct d’argent sur les comptes d’un parti politique, souvent par l’intermédiaire d’un tiers de confiance.

Épiphénomène ou système?

Il serait dommageable de ne pas donner à ce témoignage la dimension systémique qu’il mérite. Dans le monde de bisounours qui nous est souvent présenté par les médias subventionnés, le citoyen lambda peut avoir le sentiment que les décisions sont prises selon des principes de rationalité politique ou économique, ou selon des affiliations idéologiques.

Cahuzac a l’avantage de brutalement mettre un nom, un visage, un parcours, sur la face immergée de l’iceberg politique: l’étroite imbrication entre les élus qui gouvernent et les entreprises qu’ils réglementent et qui les financent. Le sujet unique du procès Cahuzac est là: dans l’industrialisation d’un système qui finit par dessiner la mécanique du gouvernement profond. Industrialisation du financement des partis, d’un côté, où une sorte d’économie parallèle se dégage, fondée sur une corruption et un trafic d’influence à la source de toutes les grandes décisions publiques. Industrialisation de cette corruption, avec des entreprises qui organisent l’influence qu’elles peuvent avoir sur les élus et les lois en « investissant » de façon prévisible afin d’obtenir la bonne prise de décision.

Moralisation ou industrialisation de la corruption?

Ce système, Cahuzac l’a dit, existe de longue date. La loi de 1988 sur le financement des partis va faire mine d’y mettre un terme. En réalité, elle va accélérer son industrialisation. Brutalement, en effet, le financement du parti politique ne se décide plus au restaurant du coin, autour d’une bonne tête de veau arrosée d’un Gamay approximatif. Ce n’est plus l’affaire de l’élu local qui monte une combine dans son coin. Tout cela devient trop dangereux, et cette pratique est d’ailleurs lâchée en pâture à l’opinion.

La réglementation (comme toujours est-il tentant de dire) ne supprime pas les mauvaises pratiques: elle les « élitise », élimine les « petits » et favorise les acteurs industriels. C’est ici qu’un Cahuzac devient essentiel. Il faut désormais échapper aux contrôles trop stricts et aux opérations trop visibles. Le compte en Suisse (ou dans tout pays garantissant le secret bancaire) devient inévitable. Il faut un homme-lige pour réaliser l’opération, puis aller retirer l’argent versé pour le réinjecter, en liquide, dans le système. Tout ceci suppose une organisation en bonne et due forme, avec des possibilités de versement à l’étranger et une maîtrise des flux financiers suffisante pour ne pas se faire démasquer. Et des hommes de confiance que le « système » tient et qui tiennent au « système ». Des Cahuzac donc.

Pourquoi Cahuzac plutôt qu’un autre?

Pour faire le sale boulot, un Cahuzac est une pièce maîtresse, une sorte de genre idéal. Il est médecin, et pour les laboratoires pharmaceutiques, il est donc un ami et un confident. Il maîtrise accessoirement à merveille le sens des décisions réglementaires que souhaitent les laboratoires pharmaceutiques. Il est ambitieux mais n’est pas énarque. ll a donc tout intérêt à pactiser avec le diable, car le diable peut accélérer sa carrière et lui ouvre des portes inattendues. Il est, au fond, totalement dépendant de ses financeurs, de ses mécènes, et c’est la meilleure garantie que ces entreprises pharmaceutiques puissent avoir pour leur retour sur investissement.

On comprend mieux ici l’importance, pour le gouvernement profond, de toute cette cour, de toute cette technostructure qui « usine » les décisions publiques. Ces gens-là sont au confluent des deux mondes, ils en constituent en quelque sorte la couche poreuse. D’un côté, ils ont la technicité complexe indispensable au fonctionnement de la machine étatique et réglementaire. De l’autre, ils sont à l’écoute des intérêts qui s’expriment, et profitent à plein de leur industrialisation. Plus le groupe d’influence à la manoeuvre est puissant, plus le technicien aux ordres est enthousiaste: les bénéfices qu’il peut attendre de son trafic d’influence n’en seront que plus élevés.

Gouvernement profond et syndication de la connivence

Parce qu’il repose sur l’intervention d’une technostructure poreuse, le gouvernement profond qui oriente les décisions publiques à son profit (par exemple, par l’intervention d’un Cahuzac, la décision de mettre sur le marché un médicament dangereux, mais remboursé par la fameuse et bienfaisante sécurité sociale, dont on ne compte plus les victimes) pratique la syndication industrielle de la connivence. Pour gouverner discrètement mais efficacement, le gouvernement profond a besoin d’une caste qui fait écran et qui agit loyalement dans la défense de ses intérêts.

Pour s’assurer de cette loyauté, le gouvernement profond a besoin de l’organiser, de l’animer et de la nourrir. Cette animation s’appelle les cabinets ministériels pléthoriques, les clubs et les cercles d’influence, comme le Siècle, les thinks tanks, et toutes ces sortes de lieux où le grenouillage est recommandé pour faire une carrière. Jusqu’à l’engloutissement total du navire.

Bientôt un nouveau scandale financier à la CGC?

La CGC, la Confédération Générale des Cadres, sera-t-elle prochainement déchirée par un nouveau scandale financier? Selon nos informations, cette perspective est très probable, puisque quatre mandataires ont été destitués cet été, en urgence, après que la Commission de Contrôle Interne a mis au jour des pratiques irrégulières dans l’union régionale du Poitou-Charentes. Selon toute vraisemblance, les sommes en jeu sont suffisamment importantes pour que le syndicat saisisse la justice.

En quelques années, la CGC se sera abondamment déchirée sur des questions de ce type. On se souviendra ici qu’en particulier la CGC avait mené une procédure pénale contre l’ancienne candidate à sa présidence, Danièle Karniewicz, sans succès.

En revanche, la présidente CGC de la caisse de retraite et de prévoyance des avocats (CREPA), Gisèle Lapouméroulie a été épinglée cet été par l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution (ACPR) sur des affaires de commission versées à son fils pour des sommes colossales. Je reviendrai en fin de semaine sur cette affaire.

La CGC et sa transparence

On adressera au moins un satisfecit à la CGC dans ce dossier: son souci de rigueur interne et sa capacité à prendre des sanctions contre les fautifs. On aimerait être sûr que toutes les organisations syndicales de salariés pratiquent la même discipline. Malheureusement, cette rigueur n’est pas probablement pas universelle. Il suffit de se référer aux troubles que Thierry Lepaon avait créé au sein de la CGT en refusant de démissionner après diverses révélations sur les avantages personnels qu’il semblait avoir tirés de son organisation.

Pour François Hommeril, nouveau président de la CGC, cette affaire pourrait en tout cas constituer un baptême du feu sur le champ de la crise interne.

Alstom à Belfort: les clients de la SNCF vont trinquer

La fermeture de l’usine Alstom à Belfort donne encore lieu à de jolies simagrées de la part de François Hollande, sur le mode du « sauveur » de l’industrie. Officiellement, le site ne fermera pas. Et devinez qui paiera l’addition? le client de la SNCF, cette bonne poire qui raque pour toutes les rentes françaises.

Belfort, une fermeture annoncée depuis longtemps

Pour trancher le débat du « la direction avait-elle prévenu? », on rappellera juste cette interview aux Echos du PDG d’Alstom en mars 2016, qui annonçait des gains de productivité. Dès septembre 2014, le même Poupart-Lafarge déclarait à des journalistes français, au salon Immotrans de Berlin:

Devant les journalistes français Henri Poupart-Lafarge n’a pas caché une certaine inquiétude. Le plan de charge des différentes usines du groupe dans l’hexagone et donc l’emploi qui en découle, dépend beaucoup des commandes publiques sérieusement ralenties ces dernières années. « C’est très variable selon les sites. Ainsi, à Reichshoffen qui produit les Régiolis, notre plan de charge va jusqu’à mi-2017. Sur la Rochelle, nous avons un peu plus de visibilité grâce aux TGV, mais très peu de perspectives sur le tramway. A Valenciennes, qui produit des métros, nous avons des perspectives à plus long terme. Je ne tire pas une sonnette d’alarme, mais il faut que les commandes arrivent en 2015 parce qu’il nous faut un peu plus d’un an entre le moment où la commande arrive et le moment où les premières rames sortent de chaines ».

L’annonce était claire: à défaut de commandes, en 2015, la casse était inévitable.

L’Etat, le pire donneur d’ordres en France

L’usine de Belfort, comme celle de Reichshoffen, produit des rames ferroviaires pour le marché intérieur français, hors TGV. Petit problème: le TGV absorbe les investissements et tue la rénovation des lignes ordinaires. Ainsi, Jean-Marc Ayrault s’était, à l’été 2013, livré à une pantalonnade dont il a le secret:

« Les trains Intercités, qui maillent vraiment le territoire et qui facilitent la mobilité seront intégralement renouvelés entre 2015 et 2025 » (…)

« Entre les TER et les TGV, les trains Intercités doivent impérativement prendre toute leur place », a ajouté le chef du gouvernement. L’État doit lancer dès cet été une première commande, « d’un minimum de 500 millions d’euros pour des trains neufs » (…)

Un appel d’offres doit être lancé dès 2015 pour une deuxième tranche d’investissements, prévue à l’horizon 2018-2019, a précisé Matignon.

Comme chacun le sait, les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. La promesse d’appel d’offres faite par Ayrault, et qui doit permettre de donner du travail à Belfort, n’a évidemment pas été tenue. Voici où en est le dossier:

La SNCF lancera « d’ici la fin de l’année » un appel d’offres « à la demande de l’État »pour acquérir de nouveaux trains destinés à trois lignes Intercités « structurantes », a indiqué jeudi le secrétaire d’État aux Transports Alain Vidalies.

Cette annonce date… du 21 juillet 2016.

Autrement dit, l’Etat a pris deux ans de retard dans ses commandes, et s’étonne ensuite des difficultés de l’usine qui doit les satisfaire…

On ne sait si l’attitude du gouvernement relève du mépris ou de l’incompétence. Ou des deux.

Le gouvernement alerté par les syndicats depuis 6 mois

Le 30 mars 2016, lors du Comité Stratégique de la Filière Ferroviaire, la CFDT Alstom avait distribué ce tract:

Belfort

Autrement dit, les syndicats ont, dès le mois de mars, alerté le gouvernement sur la situation qui se créait dans les usines ferroviaires. En vain.

Qui va payer pour sauver Belfort?

Une question simple maintenant: pour sauver Belfort comme l’a indiqué François Hollande, qui va payer?

La solution technique que le gouvernement va choisir est évidemment très simple: il va ordonner à la SNCF de commander immédiatement des rames auprès d’Alstom, alors même que la SNCF préfère commander auprès de Bombardier ou de Siemens, moins chers. Et qui va payer? le client de la SNCF, qui paie déjà pour les retraites des cheminots une surcote équivalent à 10% du prix des billets.

Mais, bien entendu, il ne faut le dire à personne… Expliquer que tous les Français vont payer de leur poche le sauvetage d’une usine belfortaine mise en difficulté par l’Etat, ce serait vraiment politiquement incorrect. Il est tellement plus confortable d’expliquer que, tout ça, c’est la faute des patrons qui font tout en cachette.

Burkini: la gauche et son effondrement narcissique

L’affaire de la burkini constitue d’ores et déjà un marqueur passionnant de la société française, dont nous ne sommes pas prêts de faire le tour. Les esprits les plus caustiques s’amuseront d’ailleurs de voir que le fer est principalement porté aujourd’hui par la Ligue des Droits de l’Homme (j’y reviendrai dans un prochain billet) qui fut longtemps le repère des « bouffeurs de curé », et qui devient aujourd’hui le lobby officiel de la cause islamiste. Il faudra bien se demander pourquoi ceux qui ont dénoncé le catholicisme au nom de la liberté d’opinion font aujourd’hui l’apologie de l’Islam au nom de cette même liberté…

La question est piquante: pourquoi ceux qui détestent l’Eglise catholique se montrent-ils si conciliants pour une autre religion monothéiste, bien plus autoritaire et intolérante? Il faut se détester au plus haut point pour préférer à une religion qui a façonné le paysage européen une religion rivale qui réserve aux Chrétiens le statut de « dhimmi ». Et il faut se détester encore plus, quand on se prétend défenseur des Droits de l’Homme, pour faire le lit d’une doctrine politique dont le premier geste consistera à bannir ces mêmes droits.

L’occasion était trop belle pour ne pas décrypter ici ce qui me semble être le signe le plus évident de l’effondrement narcissique qui frappe la gauche.

La Burkini, une affaire d’amour propre

Reprenons d’abord au calme l’affaire de la burkini dans sa signification collective. Une part minoritaire (mais de plus en plus importante) des musulmans de France considère qu’elle doit manifester son appartenance religieuse par le port de tenues vestimentaires spécifiques. Elle manifeste ainsi, comme certains membres de la communauté juive d’ailleurs, son ambiguïté vis-à-vis de la société française, en réclamant son intégration mais en revendiquant en même temps la reconnaissance d’une place spécifique, « à part » d’un certain nombre de nos valeurs.

À la différence de certaines sensibilités de la communauté juive, le port de la burkini émane d’une fraction musulmane dont le projet religieux est aussi un projet politique global où la démocratie se plie à des principes contraires à l’esprit républicain: fin de la mixité, infériorisation de la femme, homophobie, interdits religieux non compatibles avec la laïcité.

En elle-même, la burkini est un signal faible et même secondaire de ce phénomène, mais c’est, somme toute, un symbole bien choisi par les amis de la République. Depuis l’invention du tourisme balnéaire, la tenue vestimentaire pour l’accès à la plage constitue un enjeu sociétal doté d’une histoire symbolique.

photographie de presse de l'agence Meurisse, source Gallica / Bibliothèque Nationale de France
photographie de presse de l’agence Meurisse, source Gallica / Bibliothèque Nationale de France

Entre l’invention du bikini et ses différentes variantes jusqu’à la pratique du naturisme, l’histoire de la plage est aussi l’histoire de la libération de la femme et du corps. Ce que nous propose la burkini, c’est un retour en arrière dans cette histoire, une validation implicite d’un modèle de société où la femme ne peut montrer son corps quand l’homme le peut, c’est-à-dire un modèle fondé sur une inégalité des sexes bien plus violente que celle que nous connaissions avant les années 70.

La question que nous pose la burkini peut donc se résumer à une seule formulation: acceptons-nous aujourd’hui de reconnaître comme membres à part entière de notre cité ceux qui contestent ouvertement les combats qui ont fait la place de la femme et du corps dans notre société? Incidemment, la burkini nous demande de nous prononcer sur l’importance que nous accordons à la contestation de cette part de nous-mêmes. En ce sens, elle interroge notre amour-propre, c’est-à-dire la fierté que nous avons de notre identité collective.

Le « vivre ensemble » et la haine de soi

Une part importante de la gauche considère qu’au nom du « vivre ensemble » il faut accorder à la burkini le même statut qu’à n’importe quelle autre tenue de plage.

Les raisons pour lesquelles la gauche préconise cette tolérance sont parfois contradictoires. Pour les uns, la burkini est une sorte de modernité dans l’Islam qu’il faut encourager. Pour d’autres, elle est intolérable mais son interdiction est pire que son autorisation. Pour d’autres encore, elle existe à peine et importe si peu qu’elle n’est pas un problème. Toute la galerie des bonnes raisons de ne pas interdire existe donc, avec des raisonnements qui peuvent s’exclure ou se contredire.

Toutefois, les adeptes du « vivre ensemble » ont un point commun qui sublime leurs contradictions: ils n’aiment pas dire non à l’autre. Que l’autre (c’est-à-dire celui qui, radicalement, n’est pas « nous », peu ou prou assimilable à un chrétien d’origine européenne) explique que la burkini n’est pas une tenue qui infériorise la femme et tout va bien: au nom du « vivre ensemble », il faut gober sans mot dire cette imposture, ce mensonge éhonté, et faire place à la burkini.

Et c’est ici que l’adepte du « vivre ensemble » dévoile la haine de sa propre identité. Car dans le même temps où il est de bon ton de caresser dans le sens du poil (si l’on me permet ce mauvais jeu de mots) les islamistes qui expliquent que la meilleure promotion de l’égalité entre les sexes, c’est l’interdiction de la mixité et l’infériorisation de la femme, il ne faut jamais manquer une occasion contraire de vilipender l’affirmation de nos valeurs sous l’accusation générique « d’extrême droite ».

Ainsi, dire que nous sommes heureux d’avoir de belles femmes en bikini sur nos plages, c’est évidemment machiste, sexiste, à la limite de l’appel au viol. C’est la France rancie qui parle, celles des vieux fachos libidineux. Et le « vivre ensemble » ne trouvera jamais de mots assez durs pour dénoncer cette affirmation réactionnaire de ce que nous sommes. En revanche, qu’une poignée de barbus intervienne dans les médias pour expliquer que le fascisme et le colonialisme règnent en France parce que la femme y a des droits, et le « Vivre ensemble » se lève comme un seul homme pour applaudir à cette résurgence de la lutte pour l’émancipation des peuples.

C’est en ce sens que le « vivre ensemble » est une émanation de la haine de soi. Il repose sur une économie interne très bien structurée: tout ce que fait l’autre est bien (même inférioriser la femme), parce que tout ce que je fais (même assurer l’égalité aux femmes) est mal. Je n’aime l’autre que parce que je me déteste moi-même. Et dès que j’entends, en moi, une petite voix me dire qu’il faut que je défende mes valeurs, je m’interdis de l’écouter parce qu’elle est sans doute la voix du fascisme en moi, de cette affirmation de mes valeurs qui n’est qu’une résurgence du colonialisme, du racisme, de la méchanceté naturelle du blanc.

Un exemple de la haine de soi: Pouria Amirshahi

Un bel exemple de cette économie systémique de la haine de soi est fourni par le discours de Pouria Amirshahi, député socialiste des Français de l’étranger, ancien leader du syndicalisme étudiant élu avec moins de 15% des voix dans sa circonscription. Cet imposteur de la démocratie, qui est tout de même bien content de percevoir de confortables émoluments grâce à des fonctions où l’investiture de son parti a beaucoup plus compté que le choix des électeurs, a prononcé un vibrant discours en juin 2016 que voici que voilà:


Intervention P.Amirshahi DG Loi egalite… par PouriaAmirshahi

On retiendra quelques passages qui illustrent bien la notion de haine de soi:

le débat public est désormais pourri par l’obsession de l’identité nationale, brandie comme une pureté abstraite – autrefois talisman de l’extrême droite que les apprentis sorciers de droite ont cultivé ces quinze dernières années et que l’exécutif actuel avait relayé avec son projet heureusement empêché de déchéance de nationalité.

Quand on fait de l’identité la clé de voûte de son programme politique, l’histoire a montré que ça finit toujours très mal. J’entends d’ailleurs déjà ceux qui sont passés à la deuxième étape, à Béziers ou ailleurs, parlant désormais de guerre civile. Permettez-moi de dire que nous sommes nombreux à militer pour des idées plus nobles.

Quelques formulations sont ici très précieuses et très riches d’enseignement: l’identité nationale, c’est un « talisman », et ses défenseurs des « apprentis sorciers » qui prônent « la guerre civile ». L’identité nationale ne fait pas partie des « idées nobles ».

En creux, nous entendons ici un discours bien connu: affirmer son identité, c’est un acte de guerre, populiste, un appel à la violence, alors que les gens animés par des idées nobles sont ouverts à l’autre et sont des gens de paix. Daladier et Chamberlain ne disaient pas autre chose à la sortie de l’entrevue de Munich en 1938. Leur lâcheté ne nous a évidemment pas évité la guerre.

Mais je voudrais souligner ici comment les partisans du « vivre ensemble » assimilent systématiquement l’affirmation identitaire ordinaire à une acte de violence qui déstructure leur fonctionnement psychique.

L’historien de gauche bien-pensant Michel Wievorka, dans un article publié par Slate, le site de Jacques Attali ne dit pas autre chose: la lutte contre la burkini relèverait, selon lui, de la panique morale et de l’hystérie qui débouche sur la violence. Chacun appréciera à sa manière le volume de séances psychanalytiques dont Michel Wievorka a besoin pour comprendre l’étrange assimilation qu’il fait entre l’affirmation de soi et l’état de panique, mais elle constitue une bonne introduction à mon propos suivant: le « vivre ensemble » n’est que l’expression d’un effondrement narcissique.

Panique et affirmation identitaire

Pour comprendre l’idée du « vivre ensemble » comme conséquence de notre effondrement narcissique collectif, je voudrais rebondir ici les propos de Michel Wievorka et sur sa croyance selon laquelle l’affirmation identitaire relève de la panique. Il me semble utile de décoder son message, qui signifie en réalité que, dans son esprit, affirmer son identité et sa volonté, dire à l’autre ce qu’on accepte de lui et ce qu’on refuse, ouvre forcément la voie à un état de panique. Disons même que, dans son esprit, celui qui affirme ce qu’il est vit forcément un état de panique, car il n’y a rien de plus angoissant (disons même qu’il s’agit de l’angoisse suprême) que d’être soi.

Le « vivre ensemble » et son corpus de non-dits nous renvoient donc systématiquement à une étrange posture que le psychanalyste et philosophe Jacques Lacan aurait présenté comme la peur panique de la castration: porter son identité, c’est assumer un « objet phallique« . Cela suppose de ne pas être castré, de se vivre soi-même comme autorisé à être ce que l’on est.

Les lecteurs peu férus de psychanalyse me pardonneront cette incursion dans un champ relativement étranger à la politique, mais il faut comprendre ici que le débat sur la burkini, qui est aussi un débat (même s’il ne dit pas son nom) sur le rapport au corps et au désir de l’autre, n’est pas compréhensible s’il ne s’intéresse pas à cette question fondamentale de savoir pourquoi on put se détester soi-même au moins d’accepter de l’autre tout ce que nous nous sommes interdits à nous-mêmes.

Le « vivre ensemble », conséquence de l’effondrement narcissique

Chez un très grand nombre d’intellectuels bien-pensants, l’éducation a fait son oeuvre. L’angoisse de la castration a structuré une doctrine politique qui domine de fait la société française. Elle est fondée sur la grande peur de l’affirmation identitaire que nous connaissons sous toutes ses formes. Pour être admis dans les cercles de la bien-pensance, il faut aimer l’Europe et aimer le « vivre ensemble ». Toute vision contraire est assimilée à un populisme violent et ramène toujours à cet état de panique dans laquelle entrent tous ceux qui se détestent lorsqu’ils doivent dire qu’ils s’aiment tels qu’ils sont.

Ceux-là ont la croyance naïve selon laquelle, pour reprendre les propos d’Amirshahi, l’identité nationale est un talisman qui mène à la violence, c’est-à-dire un objet magique qui donne suffisamment de force pour détruire les autres. Je laisse aux psychanalystes le soin d’approfondir cette question à sa juste mesure. Je note juste que, dans l’esprit d’Amirshahi, l’identité nationale est bien un objet magique qui change la personnalité et produit l’angoisse de ne plus pouvoir contrôler sa force.

On retiendra seulement les éléments de fait qui expliquent ce qu’est notre effondrement narcissique: affirmer notre identité procède de la violence fasciste. Cette idée générique regroupe tout le mal que l’Occident, et singulièrement la France, ont pu commettre par le passé au nom de leur fierté nationale: le colonialisme, la guerre, l’antisémitisme, etc.

Bien entendu, un examen sérieux de l’histoire nationale montre que cette corrélation ne tient pas, et les adeptes du Vivre Ensemble devraient se souvenir qu’un grand nombre de forfaitures commises à ces époques ne sont pas le fait des « identitaires » mais plutôt de courants de pensée dont la gauche est issue. Il n’en reste pas moins que le meilleur argument du Vivre Ensemble repose sur la conviction superstitieuse selon laquelle le talisman de l’amour de soi débouche toujours sur la violence exercée sur les autres.

S’affirmer, c’est donc l’angoisse. Se détester, c’est la sécurité.

La douce illusion du vivre ensemble

Dans cet effondrement narcissique qui laisse croire que la meilleure façon de ne plus être angoissé par soi-même est de se haïr, de se détester au point de vouloir tout ce que l’autre veut et d’abdiquer tout ce que l’on croit, il existe une immense illusion qui nous jouera des tours et que j’appelle la nouvelle trahison des clercs. Car c’est une illusion de croire que les islamistes qui détestent la démocratie libérale et ses valeurs de liberté et d’égalité manifesteront la moindre reconnaissance vis-à-vis de tous les petits lèche-culs qui tortillent du popotin en leur disant aujourd’hui: « Mais oui, bons maîtres, vous avez raison et nous sommes coupables ».

L’ordre politique qui sous-tend la burkini et les autres signaux faibles envoyés par le monde islamique est déjà défini. Il a été pratiqué dans l’El-Andalous, c’est-à-dire dans l’Espagne musulmane, il y a six siècles. Les principes en étaient clairs: les chrétiens (catégorie incluant les athées ou les agnostiques d’aujourd’hui) étaient des « dhimmi », c’est-à-dire une minorité dépourvue de droits politiques et autorisée à pratiquer sa religion en échange d’un impôt spécial. Les Wievorka, Amirshahi, et autres admirateurs de la force chez l’autre pourront donc courber l’échine tant qu’ils voudront devant leurs futurs maîtres, ils ne les empêcheront pas de balayer notre démocratie pour établir un ordre où nos femmes auront le droit de ne pas porter le voile à condition de payer un impôt plus élevé que les autres.

Car la grande croyance de celui qui a peur est d’imaginer que la peur lui évite le danger.

Le blog d’Eric Verhaeghe rejoint le multisite Décider & Entreprendre

Eric Verhaeghe fusionne à partir d’aujourd’hui son blog avec le multisite Décider & Entreprendre.

Décider & Entreprendre est consacré à la vie des entreprises et à leur contexte économique ou politique. Sa ligne éditoriale va progressivement s’enrichir, notamment avec une chronique parlementaire quotidienne et des articles consacrés à l’innovation sociale.

Eric Verhaeghe continuera néanmoins à animer son blog sous sa propre étiquette, mais au sein de cette entité.

Il en profite pour remercier tous ses fidèles lecteurs.

CGPME et MEDEF à la bourre sur l’IS

Le Premier Ministre devrait annoncer aujourd’hui la baisse l’impôt sur les sociétés (IS) pour les PME. Cette nouvelle positive donne lieu à des interprétations très différentes selon l’organisation patronale concernée.

Bientôt trois taux d’IS

La baisse de taux annoncée par le Premier Ministre devrait donc ouvrir un système à trois taux. Les entreprises réalisant un chiffre d’affaires inférieur à 7,63 millions d’euros continueront à acquitter un impôt sur les sociétés de 15% pour la tranche de bénéfices inférieures à 38.120 euros. Mais, au lieu de passer au taux de 33,3% au-delà de 38.120 euros, elles se verront appliquer un taux de 28% jusqu’à un nouveau plafond qui n’est pas encore fixé. La taxation à 33,3% ne sera applicable qu’à la marge supérieure au nouveau plafond.

La mesure est paraît-il transitoire jusqu’à son « universalisation » en 2020. Les puristes s’amuseront de cette disposition qui répond à l’objectif annoncé le 14 juillet par François Hollande de réserver une partie des mesures annoncées dans le cadre du pacte de responsabilité aux seules PME. Il s’agit, pour l’Elysée, de « punir » Pierre Gattaz pour son manque d’engagement en faveur de l’emploi.

Pour Pierre Gattaz, c’est la curée

Sans surprise, le MEDEF a donc montré son manque d’enthousiasme pour une mesure qui ne bénéficie qu’aux PME et qui ne simplifie pas la réglementation ni le pilotage fiscal des entreprises. Sur ce point, on ne lui donnera pas tort.

Mais au-delà des réserves techniques, le MEDEF ne peut qu’encaisser en silence une nouvelle marque de disgrâce. Certains auront d’ailleurs noté que, dans son livre de pseudo-confidences publiées cet été, François Hollande n’a pas manqué d’égratigner méchamment Pierre Gattaz.

«Il ne tient pas grand-chose dans son organisation. Parfois, on vous aide tellement maladroitement qu’il vaut mieux éviter»

aurait déclaré François Hollande.

Une demi-victoire pour la CGPME

Pour la CGPME, la mesure annoncée par Manuel Valls constitue en revanche une demi-victoire. L’organisation présidée par François Asselin fait en effet campagne pour une baisse de l’IS à 25%. L’abaissement partiel (et marginal) des taux constitue donc un premier pas dans cette direction, même si l’effort est encore jugé insuffisant. François Asselin s’est d’ailleurs déclaré, à l’agence Reuters, « très réservé » sur une annonce qui fera sentir ses premiers effets en 2018.

Sur le terrain de la communication, en revanche, la CGPME peut se targuer d’avoir marqué quelques points et d’apparaître comme l’objet d’une campagne de bonnes grâces de la part du gouvernement, là où le MEDEF trinque.

La France reste la championne européenne de l’IS

Sur le fond, la mesure gouvernementale paraît une fois de plus trop timide par rapport à l’ensemble européen. La moyenne de l’Union se situe désormais à 25% de taux d’imposition, dont de véritables « rabais ». L’Irlande pratique par exemple un taux de 12,5% et le Royaume-Uni lui emboîte le pas à 20%. Le départ de Netflix pour les Pays-Bas, annoncé aujourd’hui, pour des raisons fiscales apportera de l’eau au moulin de tous ceux qui considéreront qu’une fois de plus, le gouvernement ne va pas assez loin dans les réformes.

Jihad: De la castration des pères (Chapitre 18)

Il est onze heures trente, le soleil réchauffe la place Colette à un train de sénateur, et je vois Claire, enfin, qui apparaît sous le péristyle du théâtre et semble très occupée à deviser avec une bureaucrate aux fausses allures d’intellectuelle. Elle porte une jupe assez courte qui la met plutôt en valeur. Au fond, elle est restée bien conservée et porte toujours sur elle cette espèce d’appel inconscient au désir, non par l’excès de démonstration et d’appétit, mais par la suggestion qu’il existe en elle, au-delà des apparences sages et même prudes, la possibilité d’un ailleurs sans limite et sans règle qui sonne comme un paradis de plaisirs inattendus. L’oeil mal aiguisé lui donnerait le bon Dieu sans confession, mais le rapace, l’oiseau de proie, la faucon, l’aigle, repère en elle, sous la peau d’un lapin ordinaire, un festin royal.

Quand je l’avais croisée, pour la première fois, j’avais dix-huit ans, et déjà la pupille aiguisée. En un espace de temps infinitésimal, inférieur à une milli-seconde, j’avais su que c’était elle que je voulais. Et nous nous sommes aimés comme je pouvais aimer à cette époque. J’étais amoureux de sa beauté, de son charme, de cette indéfinissable composante de l’existence féminine qu’on appelle curieusement le chien. Claire avait du chien, probablement avait-elle plus de chien qu’aucun être qu’il ne m’avait été donné de rencontrer jusque-là, et j’adorais cette animalité jusqu’à l’indigestion. Il me semble bien que je me serais damné pour une page arrachée à l’encyclopédie de la splendeur – et je ne comprends même pas pourquoi j’utilise ici le mode conditionnel, puisque je pourrais résumer ma vie à l’inextinguible incandescence, qu’il pleuve ou qu’il vante, en toutes situations, face au spectacle de la beauté féminine. 

De ma damnation, je n’ai aperçu la face sombre que le jour funeste où Claire a évoqué devant moi l’idée de demander à un juge de trancher nos différends. J’avais une obsession incessante, celle de ne plus me séparer de Siegfried, et Claire avait d’autres idées que je me suis interdit de comprendre par peur de m’y perdre. Entre la volonté de se venger de toutes les avanies que je lui avais fait subir (oubliant, par la même occasion, celles dont elle était l’auteure), la haine qu’elle semblait désormais porter à tous les hommes méritant ce qualificatif et les calculs incommensurables sur l’argent qu’elle pourrait gagner en demandant une pension alimentaire, elle ne manquait pas de bonnes raisons pour saisir la justice et exiger que je ne visse plus mon fils durant les vacances, les week-ends et autres comptes d’apothicaire compréhensibles d’elle seule. Dans une parfaite duplicité dont, je m’en apercevais en découvrant sa silhouette au pied du Français, le ressentiment était encore vif dans mon esprit, elle me berça d’illusion en m’expliquant que la procédure devant le juge n’était qu’une formalité non polémique dont le résultat ne changerait, quoiqu’il advienne, rien à notre fonctionnement. Fort de la conviction que le petit salaire que la banque où je venais d’entrer comme surnuméraire me versait me mettait à l’abri de décisions exorbitantes, je n’avais compris que la tendresse dont je faisais preuve, au moins égale à celle du veau montant dans le camion qui l’emmène à l’abattoir, serait la cause d’un ravage durable dans le reste de mon existence.

Pendant plusieurs mois, nous avons attendu le passage en audience. Je n’y étais pas préparé, et quinze jours encore avant de me rendre au palais de Justice, je n’avais pas la moindre idée de ce que je devais y dire. L’intervention d’un tiers dans cette relation unique, terriblement intime, que j’avais eue avec Claire me paraissait grotesque ou incongrue. Un jour, toutefois, j’ai reçu les pièces de la partie adverse, et j’ai commencé à comprendre que l’impréparation dans laquelle je me trouvais constituait une dangereuse exposition au risque d’être tôt ou tard déchu de mes droits parentaux. Mais il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, et Claire prit le temps de me rassurer au téléphone pour me dire qu’elle ne s’était pas chargée elle-même du dossier, qu’elle ne souhaitait pas de guerre inutile, et que, dans tous les cas j’avais sa parole la main droite sur le coeur, rien ne changerait dans la faculté de m’occuper aussi souvent que je le voulais de Siegfried.

Ma défense écrite fut molle, et, au regard farouche de l’avocate de Claire avant d’entrer dans le bureau minuscule qui hébergeait la juge aux affaires familiales et sa greffière, j’ai compris que je venais de commettre une grave erreur d’interprétation, d’anticipation et d’analyse. Comme un poisson les tripes à l’air sur sa planche avant le passage à la poêle, je m’apprêtais à me faire enfariner. Ce jour-là, ma doctrine fut définitivement faite avant même que la juge n’ouvrît la bouche: ceux qui croient à l’impartialité de la justice n’ont pas connu le sort peu désirable d’un père venu, la fleur au bout du fusil, défendre ses intérêts face à une cohorte de féministes convaincues que la castration est le meilleur sort qui puisse être réservée aux hommes, compte tenu des dégâts économiques que causerait leur décapitation obligatoire à la puberté.

La juge avait ce petit air maussade des pommes ridées à force d’être sèches, qui se gavent de calcium pour compenser les effets néfastes de la ménopause. Sa greffière avait dix ans de moins mais paraissait promise au même sort. De temps à autre, elle jetait sur moi un regard haineux pour vérifier que je ne contestais bas le bien-fondé du torrent de boue qui s’abattait sur moi. Et lorsque j’esquissais des mouvements de sourcils qui manifestaient ma stupéfaction, la juge l’épaulait en jetant, par-dessus ses lunettes, des yeux inquisiteurs qui semblaient s’adresser à des coauteurs tapis dans les murs du bureau, prêts à resserrer les cordes qui m’écartelaient pour me faire parler.

Ce jour-là, Claire, qui oubliait si régulièrement de prendre son enfant en vacances et m’en déléguait précieusement la charge quand elle ne confiait pas Siegfried à ses parents toxiques, osa même soutenir que je fus un père absent, volatile, versatile, incertain. Piégé par ma naïveté, je n’eus même pas le réflexe de lui demander tout de go quelle était la taille de son fils, quelle était la pointure de ses chaussures, quel était son poids, toutes questions qui eussent obligé la juge à rendre une décision en ma défaveur avec des motivations infiniment mieux fondées que celles que je lus quelques semaines plus tard.

En ouvrant fébrilement le pli que mon avocate me fit tenir, je restai interdit de longues minutes. Désormais, Siegfried, qui m’accompagnait chaque week-end ou presque et durant toutes les vacances, ne serait lus chez moi qu’une nuit tous les quinze jours. J’imagine que les justiciables qui se découvrent, à l’issue d’un improbable procès, passibles d’une peine de prison et reçoivent un mandat d’écrou, ressentent (peut-être en pire?) la même douleur d’être artificiellement privés de leurs proches et de n’avoir pas eu assez de temps pour s’y préparer, pour les y préparer. Et puis vient toujours trop vite le moment de partir, de mettre à exécution la décision injuste, de ne plus connaître ces moments de bonheur simple, ces heures douces et lumineuses même dans les soirées d’hiver, où l’on tient son enfant contre soi, parfois en silence pendant de longues minutes, où père et fils se retrouvent l’un à l’autre dans cette présence pour ainsi millénaire, animale. Soudain, le condamné comprend et mesure: sa vie bascule, ces instants de grâce lui sont désormais interdits, il ne les connaîtra plus, et le temps faisant son oeuvre, le bonheur qui le remplissait de choses simples ne reviendra plus jamais, car le temps qui passe en vain, en vide, est un temps gâché et irréparable.

Pour la première fois de ma vie, je faisais l’expérience de la parfaite injustice institutionnelle, du mensonge en bande organisée, comme tant d’autres pères avant moi et après moi, et je sus en lisant ce document mortifère que ma vie venait de changer.

Claire, sous le portique du Français, ne se décide toujours pas à me rejoindre. Elle semble prolonger indéfiniment la discussion, attitude que je lui ai toujours connue, avant même que nous nous séparions. Repoussez à plus tard, allez! quelques instants encore! le moment désagréable, et nier jusqu’au bout toute intention dilatoire.

En y repensant, il est vrai que je lui en veux. Non de m’avoir diffamé, d’avoir menti pour me nuire, d’avoir fabriqué une soupe sur mesure dont la seule visée était de me priver des réparations les plus précieuses que la vie offrait à mon sort d’orphelin. Je lui en voulais plutôt d’avoir prêté son concours à l’oeuvre grandiose de notre temps, celle conçue par d’introuvables cerveaux qui nous détestent, opérée, menée à bien, par la conspiration des médiocres qui trouvent les habits de l’Occident trop grands, trop inconfortables, pour les épaules voûtées qui les maintient péniblement au-dessus du sol. Et très vite, cette effroyable conspiration s’est mise à l’oeuvre.

Par exemple, il est très vite devenu évident que Siegfried n’était pas adapté à l’école et que les Villanzy, qui avaient beaucoup à se faire pardonner, ne manquaient pas une occasion de mettre en scène la moindre difficulté pour empêcher Siegfried de s’y rendre. Pour le père banni que j’étais, quoique dûment investi de l’autorité parentale, obtenir les bulletins scolaires de son enfant, sans même évoquer l’idée de recueillir la moindre information sur le déroulement des journées, relevait d’une sorte de parcours du combattant, sans que l’on sût encore si ce combattant devait s’appeler Gargantua ou Don Quichotte.

Là encore, je me revois quémandant les résultats de mon fils auprès d’une institutrice revêche qui avait manifestement de nombreuses vengeances à assouvir contre la moitié de l’humanité à laquelle j’appartenais, ensuite auprès de la directrice d’école qui m’expliqua: « Nous ne nous mêlons pas des affaires des parents. Nous laissons les pères s’arranger avec les mères. Les conflits privés ne nous regardent pas. » Et j’imaginais cette vieille trogne avec ses sourires pincés et museaux rentrer chez elle le soir en déplorant la prolétarisation de son métier, en regrettant que les parents ne fassent plus leur oeuvre éducative, en maugréant contre tous ces pères démissionnaires.

On ne dira jamais assez comment et combien ces enseignants bienpensants de l’école publique transfèrent sur les parents la montagne de frustration sur laquelle ils ont organisé leur vie. Combien de fantasmes refoulés, combien de désirs dévorants mais étouffés sous le couvercle d’une marmite moralisatrice, combien de rêves, d’espoirs, d’envies déçues n’ont-ils pas été sublimés par des petites vengeances mesquines, comme celle consistant à me condamner à courir indéfiniment pour connaître les résultats scolaires de mon enfant, par ces croche-pieds misérables suivis de sourires sous cap en mesurant la souffrance infligée à celui qui n’a rien pour se défendre?

J’avais donc dû prendre mon courage à deux mains, récupérer l’instruction officielle prévoyant que tous les parents devaient être traités sur un pied d’égalité, même les pères divorcés, j’avais tempêté et annoncé des procédures pour qu’enfin, mais une fois sur deux seulement (oh! j’avais oublié! je suis désolée!) la directrice de l’école me tint informé des résultats de Siegfried. Lisait-elle seulement les carnets, d’ailleurs, cette supposée pédagogue obsédée par les procédures et manifestement déliée de tout intérêt pour l’avenir des enfants? Non, bien sûr. Tout allait bien, puisque l’enfant était confié à la mère, dormait régulièrement chez sa grand-mère qui était une bourgeoise désoeuvrée, et que le père était circonscrit au théâtre extérieur des opérations. Qu’à dix ans, Siegfried fut toujours incapable de citer correctement et dans l’ordre les jours de la semaine, les mois de l’année, ne posait évidemment aucune difficulté!

Je n’ose imaginer le martyr vécu par les pères consciencieux mais divorcés dans les quartiers moins huppés que ceux que fréquentait Siegfried, dans des écoles moins privilégiées, et dans des milieux moins féroces. Entretemps, j’avais commencé à acquérir une certaine position dans la banque qui me donnait une force d’assurance. Mais qu’advenait-il de ces pères sans rien? dans des positions subalternes ou insignifiantes qui n’étaient pas de nature à inquiéter l’institution?

Oui, j’en voulais à Claire d’avoir prêté son concours et notre vie, surtout de précieux morceaux de vie avec Siegfried, à cette mascarade hystérique où une infinité de médiocres se liguent pour imposer, en dehors de toute règle, un monde où la paternité subit le sort des Saxons capturés par Charlemagne et vendus aux Sarrasins sur le marché de Verdun: la castration, l’énucléation, pour qu’ils se résument définitivement à une simple force de travail, interdite de reproduction et de descendance. Et qu’importe leur souffrance, qu’importe leur destruction psychique, qu’importent ces heures passées à attendre le moment où l’enfant sera là, qu’importe la déchéance prononcée dans l’esprit des bambins, qu’importe cette déstructuration progressive de l’Occident, pourvu que la faute d’avoir commis un enfant soit longuement expié sur l’autel d’un matriarcat à venir.

Elle avait beau, maintenant, s’asseoir face à moi avec un sourire rayonnant, comme si rien entre nous ne s’était jamais passé, comme si rien entre nous n’avait pu fâcher, comme si son fils n’était pas parti en Syrie, comme si elle ignorait son destin, comme si la police ne la poursuivait pas désormais! oui, je lui en voulais, et oui, en moi la douleur demeurait, souvent oblitérée par les tourments quotidiens, par les divertissements, mais toujours vivante et prête à redonner de la voix, la douleurs de ces innombrables procédures que je dus mener pour ne plus connaître mon fils par une longue liste d’icônes accrochées au mur, mais comme être vivant, issu de ma chair, comme une pâte patiemment pétrie, avec amour, attention et espoir.

Quand la gendarmerie nationale finance le MEDEF

Comme chaque année, la lecture des partenaires revendiqués par le MEDEF pour son université d’été mérite le détour. Nous y reviendrons plus longuement lundi prochain. D’ici là, on notera juste que la gendarmerie nationale fait partie des bienfaiteurs de l’événement.

Mais qu’est-ce que la gendarmerie nationale fait dans cette galère?

On s’en étonnera, dans la mesure où le lien entre une institution publique chargée de la sécurité des citoyens et une confédération patronale regroupant de grandes fédérations d’entreprises est difficile à établir. Les entreprises contribuables ne manqueront pas de s’étonner du procédé, puisqu’on comprend mal que des fonds publics émanant d’une administration qui se plaint régulièrement de son manque de moyens serve à financer un événement que les fédérations patronales elles-mêmes ne sponsorisent pas…

La gendarmerie manque-t-elle vraiment de moyens?

Faut-il rappeler ici que la gendarmerie nationale a versé de nombreuses larmes sur son manque de moyens. Son soutien financier au MEDEF paraît pour le moins baroque, puisqu’on voit mal ce qui justifie cette intervention dans une université qui a très peu d’unité de visée avec la sécurité nationale. Forcément, le parrainage de la gendarmerie soulève quelques questions.

Pourquoi le MEDEF devrait refuser ce parrainage?

Sur le fond, la capacité du MEDEF à ratisser large pour financer ses événements laisse songeur. La confédération patronale ne cesse en effet de profiter de cadeaux multiples en sa faveur, notamment de la part des pouvoirs publics. Ceux-ci devraient accroître la part du MEDEF dans les conseils d’administration paritaires, compte non tenu de la répartition très favorable des moyens issus du fonds paritaire, financé par des cotisations obligatoires des entreprises, créé par la loi de mars 2014.

Bref, à force de promouvoir la libre entreprise avec de l’argent public ou quasi-public, l’indépendance et la sincérité du MEDEF vont finir par soulever d’importantes questions.