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Auteur : Eric Verhaeghe

Le MEDEF à l’aube d’un affrontement fratricide?

Le Conseil exécutif s’est exprimé hier sur les candidats à la présidence. Geoffroy Roux de Bézieux a obtenu 22 voix et Alexandre Saubot en a obtenu 16. Patrick Martin, du MEDEF rhônalpin en reçoit 5 et Olivier Klotz, président du MEDEF Alsace obtint une voix. Alexandre Saubot maintient sa candidature et pourrait ainsi ouvrir une importante crise au sein de la maison MEDEF.

Il devrait y avoir de l’ambiance au MEDEF dans les semaines qui nous séparent de l’élection à la présidence. Le Conseil Exécutif a en effet hier exprimé (statutairement) sa préférence pour l’un des candidats à la présidence: Geoffroy Roux de Bézieux, challenger malheureux de Pierre Gattaz en 2013, et bien décidé à prendre une présidence qui lui avait été ravie sur le fil il y a cinq ans.

À l’époque, Roux avait obtenu 19 voix du conseil exécutif, contre 18 à Gattaz. Mais il avait quand même renoncé à combattre sans véritable contrepartie. Certains ont pu imaginer qu’il avait reçu de Pierre Gattaz la promesse de lui succéder…

Dans cette affaire, et si cette hypothèse est vraie, Gattaz se sera montré plutôt bon camarade. Non seulement, par sa passivité à organiser le changement des statuts dans les temps, il a grillé la candidature de Jean-Dominique Sénard, soutenue par l’Élysée. Mais il a procédé à quelques aménagements du Conseil Exécutif en dernière minute (là aussi dans le respect des statuts). Ces changements n’ont manifestement pas nui à la candidature de Roux de Bézieux.

Pourquoi Alexandre Saubot s’obstine

À l’issue du vote, Alexandre Saubot a annoncé qu’il maintenait sa candidature… Avec deux voix de moins que Pierre Gattaz en 2013, l’ancien président de l’UIMM ne réalise ni une contre-performance ni un score épatant. Il peut légitimement attribuer cette « baisse » de l’industrie au récent remaniement du conseil exécutif par Gattaz.

Sachant que ce vote est purement indicatif (façon Second Empire et candidat officiel), Saubot semble décidé à aller jusqu’au bout. Il peut afficher une certaine confiance, car il pourra compter sur de puissantes voix: celles de l’UIMM (également votante dans les MEDEF territoriaux), mais aussi de la banque, devraient lui assurer un bon score. Plusieurs autres fédérations devraient se joindre à lui, même si on peine aujourd’hui à savoir ce qui relève de soutiens officiels ou d’initiatives individuelles.

Ce climat nébuleux ouvre de véritables perspectives. Peu de gens s’essaient à des pronostics, car le jeu paraît très ouvert. Dans tous les cas, l’UIMM semble bien décidée à ne pas abandonner une présidence qu’elle avait perdue pendant huit ans sous Laurence Parisot, avec les conséquences néfastes pour le patronat qu’on connaît.

Cette confrontation prévisible entre un industriel familial comme Saubot et un capitaliste financier comme Roux de Bézieux illustre de façon emblématique les fractures qui touchent le capitalisme français aujourd’hui. Toute la question est de savoir à quoi ressemblera le MEDEF après la victoire de l’un des deux lutteurs.

Dans l’hypothèse d’une victoire de Roux de Bézieux, ancré sur une ligne libérale et plutôt « lâché » par les grandes fédérations, celles-ci pourraient avoir la tentation d’accorder une importance désormais secondaire au MEDEF. Peut-être même l’UIMM pourrait-elle avoir envie de faire cavalier solitaire.

Dans l’hypothèse d’une victoire d’Alexandre Saubot, les libéraux risquent de perdre tout intérêt pour la vie patronale telle qu’elle est constituée aujourd’hui. Cette désaffection sera nourrie par le sentiment que le président est élu par les fédérations contre le voeu des patrons de terrain.

Toutes les aventures pourraient être possibles.

Formation professionnelle: Pénicaud malheureusement loin du compte

Les projets de Muriel Pénicaud en matière de formation professionnelle sont-ils à la hauteur des problématiques actuelles de l’emploi? On peut craindre le contraire: le déficit en formation des chômeurs est colossal et on voit mal en quoi le projet de loi en cours de discussion à l’Assemblée Nationale le corrigera.

Dans la problématique du chômage en France, la question de la formation professionnelle prend une place de plus en plus sensible. La persistance d’un chômage de masse en France pose en effet question, et c’est probablement un phénomène complexe auquel nous sommes confrontés – complexe au sens où plusieurs facteurs d’explication interviennent pour éclairer sa compréhension, loin des solutions toutes faites auxquelles les politiques aiment parfois se raccrocher. N’en déplaisent à ceux qui font du chômage un problème moral où de gentils chômeurs victimes du grand capital subiraient une condition indigne d’une démocratie moderne.

Le niveau des allocations pose-t-il problème?

Il existe un tabou dans les « milieux sociaux » sur le lien systémique entre chômage de masse et niveau d’indemnisation. En France, l’indemnisation est plutôt longue et à un niveau relativement élevé. Elle est, pour simplifier, équivalente à 57% du salaire, avec un minimum proche du SMIC mensuel. Cette somme est versée pendant deux ans au maximum, sans dégressivité.

Dans la pratique, il est devenu impossible d’interroger l’impact de ce mode de rémunération sur le chômage de masse. La susceptibilité des « partenaires sociaux » sur cette question est immense.

Pourtant, on peut imaginer qu’entre un travail précaire payé au SMIC et une indemnisation par le chômage, beaucoup de profils faiblement diplômés préfèrent le chômage. Le système d’indemnisation permet cette solution de « fortune »: un salarié qui a travaillé quatre mois ouvre droit à quatre mois d’indemnisation. Dans la pratique, ce système offre un revenu net plus important au chômeur qu’au salarié employé à temps partiel payé au SMIC.

Il n’y a ici aucune considération morale ou stigmatisante. C’est un simple calcul de rationalité économique. Dans de nombreux cas, la France a créé une préférence pour le chômage.

Les défaillances du système scolaire au centre du jeu

Parallèlement, l’école publique en France fabrique, depuis de nombreuses années, un très important taux de décrochage scolaire, qui constitue probablement la plus grande injustice sociale de ce pays, sur laquelle les bienveillants de gauche font preuve d’une passivité constante. On estime à 20% d’une classe d’âge le nombre de jeunes qui sortent du système scolaire sans aucun diplôme. Autrement dit, sur environ 55 milliards annuels de budget pour l’école, 11 milliards sont dépenses en pure perte.

Pour les autres, l’absence d’orientation scolaire structurée débouche sur un excès de « mauvais diplômes » (les facultés de psychologie regorgent d’étudiants qui sont autant de futurs chômeurs) et une dramatique pénurie de diplômés (y compris dans les métiers industriels ou manuels) là où les besoins de l’appareil productif sont vivaces. On n’épiloguera pas ici sur la difficulté de trouver des développeurs informatiques compétents en France…

L’enjeu de la formation professionnelle

Dans cet ensemble, la formation professionnelle pourrait être considérée comme un atout pour lutter contre ce qu’on appelait à une époque le « chômage d’inadéquation » et qu’on appelle parfois le « chômage technologique ». L’importante différence entre la masse des compétences requises sur le marché du travail et la masse des incompétences issues de notre système scolaire et universitaire constitue en effet un gisement de main-d’oeuvre important, et probablement d’emplois pérennes.

Cette conviction macro-économique, dominante dans les élites parisiennes, est devenue, au fil des ans, une sorte de Graal. L’engagement de former 500.000 chômeurs par an aux métiers numériques constitue même un gimmick du discours public depuis Nicolas Sarkozy. François Hollande l’avait repris à son compte, avant qu’Emmanuel Macron n’y fasse écho.

C’est dire à la fois la conscience que le pouvoir exécutif peut avoir des faillites du système, et l’impuissance d’y remédier. Les années passent, les formations au forceps financées par Pôle Emploi ou par les branches professionnelles se suivent, et le chômage de masse demeure.

L’échec prévisible d’Emmanuel Macron sur le sujet

Le projet de loi présenté par Muriel Pénicaud, et annoncé en son temps comme un big bang de la formation professionnelle se révèle très déceptif au regard des promesses qu’il portait, et ne devrait pas échapper à la loi de l’impuissance qui a frappé toutes les lois en matière de formation professionnelle depuis 10 ans.

Dans la pratique, la mesure essentielle de ce projet consiste à transformer les crédits d’heures de formation professionnelle en crédits monétaires. Les entreprises devront provisionner une somme de 500 euros par an par salarié pour financer des formations. Ce droit sera portable d’une entreprise à une autre, ce qui ne manquera pas de poser un problème comptable encore non-identifié par les têtes pensantes de la haute administration. Au moment du départ du salarié, l’entreprise devra en effet verser cette somme à l’organisme chargé de porter les droits.

Mais nous ne sommes plus à une complication près dans la vie de nos chefs d’entreprise… taxés de tous les maux fiscaux par ailleurs!

Cette mesure permettra-t-elle d’éradiquer le chômage de masse? Non, bien entendu, pas plus que les autres mesures du projet de loi, qui évitent soigneusement de repenser l’architecture de notre système de formation professionnelle. Non que cette mesure soit mauvaise en elle-même, mais elle n’est pas à la hauteur de l’enjeu systémique qui se pose au pays, avec ses plus de 3 millions de chômeurs dont on voit mal quel métier ils pourront exercer demain.

Le traitement des détails techniques pour oublier l’essentiel?

Assez triomphalement, Muriel Pénicaud annonce qu’à l’avenir les contributions diverses et variées au financement de la formation professionnelle seront collectées par les URSSAF. L’idée mérite d’être débattue et là encore, n’est pas toxique en elle-même. Simplement, on peine à mesurer quel impact concret elle peut avoir sur le salarié dont l’emploi est menacé et qui aurait tout intérêt à suivre une formation pour éviter un chômage prolongé.

On retrouve ici le biais technocratique avec lequel la question de la formation professionnelle est traditionnellement traitée. Les hiérarques s’interrogent sur l’amélioration de la tuyauterie incompréhensible qui s’est mise en place au fil des années pour dissimuler les médailles en chocolat, les prébendes et les financements discrets des organisations syndicales. Ce serait d’ailleurs intéressant de faire la liste des voyages outre-mer payés aux syndicalistes qui président les organismes paritaires collecteurs sur les deux ou trois dernières années. On découvrirait à quel point l’île de la Réunion, la Guadeloupe ou la Martinique et leurs chômeurs en mal de formation passionnent des titulaires de mandat par ailleurs beaucoup moins curieux de ce qui se passe à Roubaix, à Sedan ou à Dijon.

Ce marché hyper-réglementé de la formation professionnelle a en réalité un  besoin majeur: celui du big bang que Muriel Pénicaud avait annoncé, mais qu’elle a renoncé à produire. Il faut laisser les salariés choisir librement les formations nécessaires à leur reconversion économique et arrêter de vouloir guider leurs choix. Dans tous les cas, l’action « rationnelle » aboutit à des échecs qui favorisent le chômage.

Lettre ouverte à Gérard Collomb sur l’efficacité des forces de police à Paris

Le fait mérite d’être signalé, tant il était attendu: la police à Paris commencer à se rendre disponible aux citoyens et intervient à la fois vite et bien pour des incivilités qui restaient impunies sous François Hollande. On approuve largement, et on dit merci Gérard au ministre de l’Intérieur, qui semble remettre l’autre mammouth (la police parisienne) en état de marche.

Monsieur le Ministre de l’Intérieur Gérard Collomb,

À l’heure de la sortie des classes, en plein Paris (dans le 19è arrondissement, il est vrai, quartier des Kouachi auteurs des attentats contre Charlie Hebdo), et devant des écoles maternelles, des racailles s’amusent à faire des rodéos en moto cross dans les rues. Je les filme. L’un d’eux m’assène une gifle dans la nuque au passage, je n’ai pas le temps de le voir venir (il s’agit du conducteur du scooter visible sur le film ci-dessus).

J’appelle la police un peu désabusé. Sous François Hollande, la réaction de la police parisienne était toujours la même: au bout de deux ou trois interlocuteurs, un agent éteint expliquait qu’il ne pouvait rien faire tant qu’on n’avait pas besoin de l’intervention des pompiers et que notre cervelle ne s’écoulait dans le caniveau, sauf à avoir été traité de « sale PD », « sale Juif » ou « sale Arabe », auquel cas la police intervenait avec des hélicoptères s’il le fallait.

Je suis entier, lucide, conscient, je ne saigne pas, et je me dis que votre police, Monsieur le Ministre, va comme si souvent me laisser tomber.

Mais là, miracle! un agent à l’écoute m’annonce qu’il envoie tout de suite des collègues. Je suis sceptique et je m’attends à voir une voiture débarquer trente minutes plus tard avec un policier prêt à m’engueuler de l’avoir dérangé. Le grand classique des années Hollande qui, avec sa copine Anne Hidalgo, ont savamment organisé la précarité des quartiers habités par les sans-dents.

Mais là, nouveau miracle, au bout de dix minutes, je reçois un appel courtois pour m’indiquer qu’un jeune vient d’être interpellé. Un agent respectueux (je me suis demandé s’il ne s’agissait pas d’une caméra cachée) me demande si je peux m’approcher des lieux pour procéder à l’identification du suspect.

Je m’y rends. Et là (je vais finir par croire que la vierge Marie protège la police!), nouveau miracle: un agent me voit approcher et se rend au-devant pour que je ne sois pas reconnu par les impétrants. Là encore, Monsieur le Ministre, cette attention s’appelle une révolution à comparer avec l’époque où un agent m’avait demandé devant l’un de mes agresseurs (en 2013): « Ce jeune homme a eu des propos homophobes. Mais si vous n’êtes pas homosexuel, on le relâche tout de suite parce que les faits ne sont pas qualifiés. Alors, Monsieur, êtes-vous homosexuel? » Cela m’avait fait tout bizarre de devoir dévoiler ma vie privée devant un adolescent tardif qui venait de me menacer au pied de mon immeuble.

Comme je ne suis pas du genre à me dégonfler, je me suis approché des jeunes et j’ai reconnu formellement l’un de ceux que l’on voit sur le film. Je dois ici, Monsieur le ministre, féliciter vos agents pour l’excellence du travail qu’ils ont accomplis au pied d’une barre d’immeubles à loyer modéré où un attroupement menaçant n’a pas tardé à se former. Ils ont gardé leur sang-froid et ont procédé de façon exemplaire à la saisie de la moto et à l’interpellation du suspect.

Tout ceci est une révolution essentielle dans la vie de nos quartiers. Nous pestons souvent contre les impôts que nous payons pour un service public inefficace. Nous sommes d’accord pour payer plus cher lorsque les services publics fonctionnent.

Merci, Monsieur le Ministre, de votre engagement et de votre efficacité auprès des citoyens qui ont été, ces dernières années, trop souvent traités en ennemis par les pouvoirs publics. Merci de votre soutien. Et je tiens à votre disposition l’identité des agents exemplaires qui sont intervenus pour rappeler la loi de la République.

Baisse des dépenses publiques: que disent les hésitations du gouvernement sur le sens du macronisme?

Le gouvernement multiplie les palinodies sur la baisse des dépenses publiques. Les incertitudes sur la baisse des aides sociales en donnent une bonne illustration. Parallèlement, Bruno Le Maire évoque la possibilité de remettre en cause certains taux réduits de TVA. Ces hésitations en disent long sur l’impréparation symptomatique du macronisme à la baisse des dépenses publiques.

Depuis plusieurs jours maintenant, le gouvernement laisse planer l’incertitude sur la meilleure façon de baisser les dépenses publiques. Tantôt, il est question de tailler dans les aides sociales. Tantôt, ce sont les prétendus « 140 milliards d’aides aux entreprises » qui seraient dans le collimateur. Bruno Le Maire vient d’en préciser l’idée: il remettrait en cause certains taux réduits de TVA (probablement celui sur la restauration).

Ces hésitations illustrent parfaitement l’impréparation d’Emmanuel Macron et de son équipe face à la baisse des dépenses publiques. Admirateur fondamental de l’État, le Président de la République a peu d’idées sur la voie à suivre pour en réduire le périmètre. La diminution de 3 points de PIB des dépenses publiques à la fin du quinquennat devrait rester lettre morte.

De la difficulté de baisser les dépenses publiques

La note de France Stratégie sur la baisse des dépenses publiques a bien mis en exergue le champ étroit des stratégies possibles en la matière. Partout dans le monde, les pays qui se sont risqués à cet exercice ont taillé dans les dépenses sociales et dans la masse salariale des fonctionnaires.

Le principe d’une compression des aides sociales, qui représentent 70 milliards de dépenses, est à peu près acquis. Toute la difficulté est de savoir comment le gouvernement fera passer la pilule alors qu’Emmanuel Macron avait promis qu’il augmenterait certains minima sociaux. En attendant d’avoir fixé une ligne, le gouvernement rame pour expliquer que les dépenses ne diminueront pas, mais que leur efficacité augmentera.

On comprend intuitivement l’angoisse macronienne sur ce sujet. Déjà figé dans l’image d’un « président des riches », Emmanuel Macron pourrait laisser beaucoup de plumes dans cette opération et s’ancrer définitivement dans une fracture systémique avec les milieux populaires.

Il n’en reste pas moins que les hésitations du gouvernement sur ce point donnent le sentiment d’une grande confusion, reflet d’une probable réalité politique. Le gouvernement ne sait pas vraiment où il va. Il est prisonnier de la logique comptable de l’ancien monde: il faut trouver de l’argent pour tenir les engagements européens, mais comme on n’a aucune vision sur ce que doit être un État sobre, on fait des calculs d’apothicaire pour tomber sur le bon chiffre.

Le silence gênant de Macron sur la masse salariale des fonctionnaires

Alors que tous les pays qui ont baissé les dépenses publiques ont taillé dans le vif de leurs fonctionnaires, le gouvernement évacue savamment cette possibilité. On occupe le terrain avec des questions sur les aides ou sur les aides aux entreprises, mais on esquive toute possibilité de diminuer le nombre de fonctionnaires.

Pourtant, ceux-ci sont pléthoriques, et personne ne songe à mesurer leur productivité. Il n’existe toujours aucune mesure exacte de leur temps de travail, et leur performance relève de la grande nébuleuse intergalactique.

Les sujets ne manquent pas où l’inefficience du service public devrait être l’objet de scandales publics. Il ne se passe pas une semaine sans une affaire emblématique. Par exemple, le ministère de l’Intérieur a finalement abandonné l’application mobile qu’il avait achetée pour lancer des alertes aux attentats. Elle produisait trop de bugs! Combien de fonctionnaires ont été sanctionnés après ce naufrage technique et financier? Aucun bien entendu. C’est pourtant l’argent du contribuable qui s’est envolé en fumée.

Le fantasme des 140 milliards d’aide aux entreprises

Au lieu de soulever le problème d’une fonction publique obèse et peu productive, le gouvernement décide finalement de s’attaquer aux aides aux entreprises, qui représenteraient, paraît-il, 140 milliards €. La signification de ce chiffre n’est mise en question par personne, et cette passivité (à commencer par celle de la presse) sur la notion d’aide aux entreprises est déjà un indice de l’étourdissement profond de l’opinion publique face à la puissance étatique.

Dans les aides aux entreprises, le gouvernement range le CICE et les taux réduits de TVA. C’est un choix idéologique très proche de tous ceux qui ont une ligne « anti-business » comme on dit. Or, le fait que le CICE et les taux réduits de TVA soient des aides aux entreprises laisse perplexe.

S’agissant du CICE, Emmanuel Macron avait annoncé qu’il le convertirait en baisse définitive de cotisations sociales. Dans cette hypothèse, il perdrait sa « qualité » d’aide aux entreprises. Le gouvernement prépare-t-il le terrain à un abandon de cette mesure?

S’agissant de la TVA, il faut rappeler inlassablement qu’elle n’est pas payée par les entreprises, mais par le consommateur final. L’existence de taux réduits de TVA est une mesure de justice sociale, puisqu’elle permet de rendre plus accessibles certains biens primaires de consommation. Supprimer certaines taux réduits contribuera seulement à réduire la consommation de ces biens, et à mettre en difficulté ceux qui les produisent.

Puisque c’est la TVA réduite sur la restauration qui est dans le collimateur, sa suppression mettra seulement un peu plus en difficulté les petits restaurants traditionnels tenus par des travailleurs indépendants. Cette décision accélérera un peu plus le grand remplacement de nos bistrots par des kebabs et permettra de faire financer par les très petites entreprises la baisse immédiate des finances publiques. Dès l’année suivante, les recettes de TVA baisseront, du fait des cessations d’activité qui s’en suivront.

Qu’est-ce que le macronisme?

Progressivement, c’est le portrait en creux du macronisme qui se dessine. On voit bien qu’au-delà des quelques mesures décidées en début de quinquennat, le programme macronien était à la limite du flou et du nébuleux. Il repose largement sur des improvisations de circonstance.

Dès lors qu’il s’agit de baisser la dépense publique, l’essence du macronisme revient au galop. Réticent à toucher à la masse salariale des fonctionnaires de l’État, conformément à la doctrine de Bercy dont il est un pur produit, Emmanuel Macron préfère recourir aux réflexes traditionnels de l’ancien monde: baisser les aides aux pauvres et augmenter la pression fiscale des entreprises.

Beaucoup de commentateurs ont répété sans esprit critique le gimmick auto-proclamé d’un Macron pro-business. Cette illusion, on le sait aujourd’hui, a permis de drainer de nombreux dons pendant la campagne électorale. Dans la pratique, Emmanuel Macron ne touchera pas fondamentalement à l’État obèse, et défendra avant toute chose les privilèges des fonctionnaires. Dût-il, pour cela, casser de nombreux pots dans le tissu économique.

MEDEF: mauvaise semaine pour Roux de Bézieux… et pour les assureurs

Plusieurs fédérations viennent de se déclarer en faveur d’Alexandre Saubot, candidat issu de l’UIMM, dans la course à la présidence du MEDEF. Ces ralliements, dont certains discutent l’authenticité, compliquent la campagne de Geoffroy Roux de Bézieux, qui n’est désormais plus soutenu que par une seule grande fédération: l’assurance…

Les derniers jours qui viennent de s’écouler constituent probablement une phase critique dans la course à la présidence du MEDEF. Après la rafale d’auditions du mois de mai, plusieurs fédérations ont déclaré leur soutien aux candidats en lice. Cette séance attendue ne se présente pas aussi bien que prévu pour Geoffroy Roux de Bézieux, candidat globalement « préparé » pour la succession de Pierre Gattaz, malgré les ralliements dont il a bénéficié.

Roux de Bézieux, soutenu par la « nomenklatura » patronale?

Campé en entrepreneur de talent désormais dédié à l’investissement dans le numérique, Geoffroy Roux de Bézieux incarne l’aile libérale du patronat. Il a bénéficié du ralliement de plusieurs candidats ouverts à la nouvelle économie. Le dernier en date est celui de la seule femme en lice (et arrivée sur le tard dans la course), Dominique Carlac’h. Elle a officiellement renoncé vendredi au profit de Roux.

Précédemment, le même Roux avait bénéficié des ralliements de l’éphémère ticket Simon-Charpin, lui aussi classé dans l’aile des libéraux. Cette décision a ouvert la voie à un ancrage de Roux de Bézieux loin du capitalisme à la papa qu’incarne Alexandre Saubot. Reste à voir si cet éloignement sera gagnant.

Le danger pour Roux est en effet d’apparaître aujourd’hui comme le candidat des « premiers de cordée », peu enclins à faire du social et plutôt partisans de ruptures ou de disruptions économiques fortes. Cette image est d’autant plus dangereuse que le trio Patrick Martin, Le Saché et Brajeux, plutôt proche de l’aile libérale, continue d’affaiblir Roux.

En attendant, les soutiens dont Roux de Bézieux peut se réclamer apparaissent plutôt issus de choix individuels. Sa candidature peine à rallier sur son nom les grandes fédérations dont il aura besoin pour être élu. Là aussi, le danger guette, car Roux risque fort d’apparaître, dans la dernière ligne droite, comme celui qui a mené une campagne personnelle, très individuelle, mais qui échoue à construire une ligne collective et fédératrice.

Percée décisive de Saubot?

Le vote du Conseil Exécutif du 11 juin constituera un premier indicateur sur l’état des forces en présence. D’ici là, Alexandre Saubot peut arriver à ce premier vote (purement indicatif) avec une certaine décontraction. Il vient en effet d’engranger plusieurs soutiens de poids.

Personne n’a été véritablement surpris par le soutien dont l’UIMM l’a affublé. Saubot ayant assumé la présidence de l’Union pendant plusieurs années, ce retour de bons procédés était bien le minimum auquel on s’attendait. En revanche, la fédération des travaux publics s’est aussi rapidement déclaré en sa faveur. Les mauvaises langues ont rapidement affirmé que ce soutien engageait le président de la fédération mais pas ses adhérents, il n’en reste pas moins que…

La moisson de Saubot a continué ces derniers jours. Non seulement la Fédération Bancaire (FBF) a lui apportant son soutien, mais la Fédération de l’Intérim a grossi les rangs favorables à ce démocrate chrétien un peu rigide.

Pour Roux de Bézieux, il faudrait que les ralliements à Saubot s’arrêtent là pour lui préserver une chance raisonnable d’être élu.

Passage compliqué pour les assureurs

Du coup, le soutien accordé par l’assurance à la candidature de Roux apparaît à contretemps et à contre-courant. Dans l’attente du positionnement du SYNTEC (branche du conseil et de l’informatique) en faveur de Roux, la Fédération de l’Assurance est désormais la seule grande fédération à orienter son vote de cette façon. Cette figure isolée paraît pour le moins compliquée à gérer pour une branche dont le chiffre d’affaires repose largement sur la vente de produits aux autres branches.

Dans l’hypothèse d’une victoire finale de Saubot, ce choix risque de coûter très cher. D’autant plus cher que les banquiers auront vu juste en se ralliant au vainqueur, cornérisant un peu plus les assureurs.

Certaines conséquences immédiates pourraient être lourdes de conséquences. En particulier, les assureurs avaient fait main basse sur le système paritaire de retraites complémentaires. Ils détiennent en effet la présidence stratégique de l’ARRCO, et la stratégie en matière de protection sociale est coiffée par l’ancien président de GENERALI France, Claude Tendil. Or celui-ci risque fort de ne pas être reconduit dans ses fonctions si Alexandre Saubot remporte le morceau.

Les banquiers, déjà bénéficiaires de la future loi Pacte qui devrait encourager la compétitivité de leurs produits d’épargne, pourraient bien lorgner de près sur les forteresses paritaires gagnées par les assureurs sous Pierre Gattaz.

Le lobbying du sucre, un exemple à suivre par les filières et les industries qui font le bad buzz

Le lobbying du sucre devrait servir de modèle à de nombreuses industries, notamment agro-alimentaires, suspectées des pires turpitudes. Les producteurs français du sucre sont en effet parvenus, à l’instar de leurs collègues et concurrents internationaux, à « infiltrer » de façon positive l’opinion publique, de telle sorte qu’une grande partie des méfaits du sucre sont occultés…

C’est en lisant par lassitude ou par ennui les indications sur l’emballage que je me suis aperçu de mon erreur. Depuis plusieurs semaines, je ne manquais pas une occasion, dans le TGV, de m’acheter une boîte de « Gula », présentée comme un assortiment de graines saines pour la santé, pour me livrer à une séance de « grignotage décomplexé », comme l’évoque le site de la marque. Mais, en détaillant les valeurs nutritionnelles de ces petites friandises à la mode, j’ai compris qu’elles comportaient un petit vice discret: leur teneur en sucre, qui n’a rien de diététique, et sur laquelle la marque.. communique peu. Une fois de plus, je me suis dit que la puissance de l’industrie du sucre est de parvenir chaque fois à percoler ses produits sans le dire. Tu manges des graines réputées très saines et particulièrement utiles pour ta santé, et tu avales en fait des quantités colossales de sucre.

Voilà une véritable prouesse qui mérite d’être relevée. Les fabricants de sucre ont endormi la vigilance des consommateurs. Autant les producteurs de viande, d’huile, de vin, de tabac, sont identifiés comme les grands méchants chaque fois qu’on le peut (et alors même que la société française ne cesse de faire l’éloge de ses produits agricoles de toujours), autant les producteurs de sucre parviennent à passer inaperçus et à neutraliser la plupart des buzz négatifs qu’ils pourraient susciter.

Une industrie qui avance en rang ordonné

Cette maîtrise de l’image n’a rien de hasardeux. Elle est le fruit d’une stratégie concertée, menée intelligemment, froidement, par une industrie extrêmement concentrée et réunie dans le SNFS, le Syndicat National des Fabricants de Sucre. Installé dans la très bourgeoise rue Copernic, ce syndicat réunit les 4 producteurs français: Cristal Union, Saint Louis Sucre (acheté par l’allemand Südzucker en 2001), Lesaffre Frères (groupe familial du Nord) et Ouvré (Seine-et-Marne). Cette branche d’activité, très liée à la récolte des betteraves, a l’avantage d’avancer de façon très cohérente. Le faible nombre d’acteurs n’y est pas pour rien: 4 entreprises pour un secteur, ça limite les palabres inutiles et ça facilite les prises de décisions stratégiques.

Faible en nombre d’entreprises, la branche du sucre est économiquement puissante. Ses acteurs communiquent volontiers sur la production ou sur les surfaces cultivées. Mais ils se montrent plus discrets sur leur chiffre d’affaires: entre 4 et 5 milliards € et une première place européenne dans la production de sucre. Ils emploieraient de leur propre aveu plus de 40.000 salariés.

On mesure tout de suite la force que constitue, pour un secteur économique, ce chiffre d’affaires important dégagé par un petit nombre d’acteurs, très conscients de ses enjeux collectifs.

L’explosion de la consommation de sucre

Cette puissance tient largement à la capacité des producteurs de sucre à vendre leur production sous une multitude de formes. Au début du dix-neuvième siècle, chaque Français consommait environ 2 kilos de sucre par an. Il en consomme aujourd’hui environ 35 kilos.

Cette explosion, qui va de pair avec une épidémie de diabète, mais aussi d’obésité et de tout un tas d’autres dérèglements, constitue un défi autant technologique que commercial. D’une part, les producteurs doivent raffiner des quantités colossales de betterave très rapidement dans des usines qui tournent trois mois par an. D’autre part, ils doivent sans cesse trouver de nombreux débouchés au sucre pour écouler leur production.

Ainsi, le « sucre de bouche », qui représentait encore 50% de la consommation en 1960, n’en représente plus que 15% aujourd’hui. Cet effritement en dit long sur la nécessaire injection de sucre « ajouté » dans une multitude de produits qui n’ont aucun besoin d’être sucrés. C’est une question de survie pour le secteur.

L’image du sucre, un enjeu très sensible

Dans ces conditions, l’industrie du sucre a dû se poser la question de l’image attachée au produit qu’elle fabrique. Assez logiquement, la multiplication par près de vingt de la quantité de sucre ingérée quotidiennement par l’organisme en l’espace de deux cents ans suppose de neutraliser les campagnes de mise en garde sur les effets indésirables de ce phénomène. La profession s’est organisée très efficacement pour y faire face.

Elle a eu l’intelligence de mener de front deux types d’actions concomitantes. D’une part, la profession a mobilisé des actions d’influence classique, notamment auprès des pouvoirs publics. D’autre part, elle a fortement infiltré les « élites » et les relais d’opinion pour qu’ils l’aident à améliorer l’image du sucre.

Le sucre et son lobbying classique

Du côté du lobbying « classique », l’industrie sucrière est présente à l’Assemblée Nationale et au Sénat à travers des cabinets de lobbying ou par une présence directe, dument enregistrée par les pouvoirs publics. Saint Louis Sucre dispose même d’une entrée directe dans l’hémicycle.

Ces actions bien évidemment indispensables pour orienter le contenu des réglementations foisonnantes qui sortent chaque année de nos assemblées sont connues. Dans le cas du sucre, elles se doublent d’un dialogue soutenu avec l’exécutif.

On trouvera par exemple un très instructif rapport gouvernemental (en l’espèce rédigé par deux hauts fonctionnaires du ministère de l’Agriculture) de 2015, sur l’avenir de la filière. Il montre comment la haute administration et l’exécutif lui-même se préoccupent des problématiques liées à cette activité fortement exportatrice…

On y lira entre autres ces considérations: « il est un sujet qui justifie encore plus que l’ensemble des acteurs d’une filière sucre élargie réfléchissent et travaillent en commun : celui de la valorisation de l’importance du sucre dans l’alimentation et donc de la défense de son image et de sa place dans la société. Dans la perspective des débats tout à fait légitimes en cours dans les instances européennes, comme au niveau national, autour des problématiques de nutrition et d’information du consommateur, ainsi que de la promotion de l’image du savoir-faire français qui est associé à la production et au travail du sucre, il nous paraît du devoir des fabricants mais aussi des utilisateurs de sucre d’anticiper, de nourrir la réflexion en y apportant de la matière et de mettre sur la table des propositions alternatives et constructives. » (page 87).

L’action sur l’image du sucre

Autrement dit, sur la recommandation même des pouvoirs publics (mais elle n’avait pas besoin d’être mise en garde pour en être convaincue), l’industrie sucrière a consacré des moyens importants pour convaincre le consommateur de l’innocuité d’un produit dont ses aliments sont truffés. C’est ici que se niche l’originalité du lobbying sucrier, très orienté vers une sorte d’hégémonie culturelle dans le domaine de l’alimentation.

Pour parvenir à ses fins, l’industrie sucrière a mobilisé deux importants leviers qui méritent d’être analysés en détails.

La question des officines

Premier point essentiel, le Syndicat National des Fabricants de Sucre a créé une masse d’officines chargées de défendre l’image de son produit. Ces officines sont le plus souvent présentées comme étrangères à la profession elle-même.

On retiendra deux officines majeures qui correspondent peu ou prou à cette description.

Le Centre d’Étude et de Documentation du Sucre (CEDUS) ne cache pas son lien avec la profession. Mais il avance volontiers masqué, derrière des sites plus neutres comme « Sucre info » ou « VraiFaux.lesucre.com« . Ces sites visent à diffuser une information positive sur le sucre à destination du grand public.

L’institut Benjamin Delessert, quoique domicilié dans les mêmes locaux que le SNFS, cache pour sa part plus volontiers ses liens avec la profession. Il faut dire qu’il ne s’adresse pas au grand public, mais plutôt aux « élites » intéressées par le sucre.

De ce point de vue, il aspire à une forme d’objectivité difficilement compatible avec un lien de dépendance trop étroit qui serait affiché avec la profession.

Les liens avec les diabétologues, les nutritionnistes et les chercheurs

L’institut Benjamin Delessert sert précisément à développer l’influence du sucre dans les milieux scientifiques. Pour ce faire, une cascade de comités et de prix sert à distinguer les chercheurs et les relais d’opinion sur la question.

On notera en particulier la composition de son « comité scientifique« : on y retrouve un nombre important de praticiens hospitaliers spécialisés dans les maladies liées au sucre. Ce comité témoigne de la relation d’influence que l’industrie sucrière est parvenue à établir avec des milieux qui devraient en principe lui être hostiles.

Dans cette construction, l’industrie du sucre est parvenue à réaliser de véritables prouesses sans susciter les réprobations qu’on aurait pu craindre. Ainsi, en 2009, l’institut a remis un prix au diabétologue André Grimaldi, alors star médiatique. Trois ans plus tard, le lauréat de ce prix déclarait à la presse: « Il ne faut pas diaboliser le sucre ».

On voit ici l’efficacité de la méthode employée par l’industrie du sucre pour se « rapprocher » des prescripteurs médicaux. À force de les récompenser et de les promouvoir, elle obtient d’eux qu’ils évitent d’adresser au grand public une communication qui serait trop alarmiste.

C’est en ce sens que l’industrie du sucre est efficace. Elle n’a bien entendu pas empêché que la causalité du sucre dans le développement de certaines maladies ne soit connue. En revanche, elle a permis de neutraliser le catastrophisme des discours sur le sujet.

Ceci explique que l’opinion publique soit largement convaincue que la matière grasse est plus dangereuse pour la santé que le sucre…

Un modèle à suivre pour d’autres professions?

Pour toutes les professions soumises à un bad buzz (et on pense tout particulièrement à la filière viande), les techniques d’influence utilisées par l’industrie du sucre méritent donc d’être suivies de près. Elles permettent en effet de désamorcer dans la durée de nombreuses crises médiatiques.

On retiendra en revanche que ces actions portent à long terme et supposent un investissement patient. L’influence ne se fabrique pas en quelques jours, ni même en quelques semaines.

Article paru sur Le Courrier des Stratèges.

Zidane est-il le meilleur gourou de la post-modernité?

Difficile d’échapper aujourd’hui à l’annonce par Zidane de son départ du Real de Madrid. L’engouement pour cette information dépasse largement le simple cadre du sport et interroge sur le pouvoir du silence et de l’énigme dans la société contemporaine. Zidane se livre peu… et cette capacité au silence lui donne un immense pouvoir de communication! Une leçon que les politiques, qui attendent le retour de l’histoire tragique, devraient méditer longuement.

Le sphinx Zidane a pris tout le monde à contre-pied, hier, en annonçant son départ du Real de Madrid, après de nombreux trophées décrochés en un temps record. L’icône de l’équipe de France qui avait remporté le Mondial en 1998 a encore frappé! Impossible d’échapper à cette information somme toute annexe à un moment où Trump fait voler le libre-échange et le Traité de l’Atlantique Nord en éclats, et à un moment où l’Europe plie le genou sous l’effet des différentes forces centrifuges qui la secouent. Qu’importe! L’information footballistique était plus importante…

Le charisme mythique de Zidane, essentiellement fondé sur le silence, n’y est pas pour rien…

Zidane, ou la communication par le silence

Jamais sans doute une vedette hyper-médiatisée n’avait autant pratiqué le silence comme instrument de communication. Zidane n’est pas seulement discret dans ses apparitions… il est aussi peu loquace lorsqu’il apparaît, et cette espèce de recours au silence pour dire les choses participe fortement du mythe qui l’entoure. Face à des micros, Zidane ne dit pratiquement rien. En tout cas, il est extrêmement avare de mots.

Loin de le disqualifier, cette faible appétence pour l’art oratoire a beaucoup porté sa popularité. D’une certaine façon, Zidane est beaucoup plus écouté parce qu’il ne dit rien, et ses silences font beaucoup plus sens que ses paroles ne pourraient le faire s’il se décidait à parler.

Au fond, Zidane ne parle vraiment que lorsqu’il a quelque chose à dire. C’est un puissant signe distinctif dans une époque où la parole est maintenue en éveil constant, comme s’il était impérieux de parler sans arrêt, de « communiquer », même quand on a absolument rien à ajouter au cours des choses.

En ce sens, Zidane est bien l’opposé de ce qui est présenté comme notre époque. Face à l’injonction de « communiquer », de marquer de l’empathie, de la bienveillance, face au devoir de s’exprimer, Zidane pratique la règle inverse: il se sent obligé de ne rien dire, ou d’en dire très peu. C’est pour ça qu’il est si populaire.

Zidane exprime-t-il le désir le plus obscène de notre époque?

Que le silence soit devenu une valeur irremplaçable dans notre monde (et si prisée parce que si rare) dans notre société n’est pas surprenant. Depuis quelques décennies, une sorte de dictature de la parole s’est installée, où nous sommes mis en demeure de couvrir le vacarme d’une société marchande par d’interminables explications sur le sens des choses.

N’en déplaise à mes amis de BFM, mais ils en sont un peu la meilleure illustration en France… On est obligé d’informer non seulement en temps réel, mais aussi en temps irréel, c’est-à-dire en permanence et sans discontinuer, même quand aucune infirmation ne se justifie. Il faut occuper le crachoir à longueur de journée, et maintenir nos cerveaux dans un état qui oscille entre l’urgence sans fin face à des choses parfois infimes et une forme d’hypnose moderne face au monde, où tout ce qui s’y passe est reformaté pour entrer dans les mêmes cases, quelle que soit leur importance.

Encore est-il injuste de limiter à l’information le champ de la parole incontinente. Progressivement, l’ensemble de la société occidentale a banni le silence, et tout spécialement le silence de la solitude. Il n’est plus d’espace où il soit sanctuarisé: partout, il faut du bruit, de la musique, du « son », comme on dit. Le son est devenu tyrannique, jusqu’à nous assourdir.

Quel bonheur, lorsque nous croisons un Zidane! Il nous ramène d’un coup à ce que nous désirons peut-être le plus instinctivement, mais que nous avons oublié, ou que nous n’osons demander par crainte d’être obscène: le silence. Zidane est un anti-héros de la modernité.

Et si le silence était la loi profonde de notre temps?

Pourquoi notre époque adore le bruit, le son, la logorrhée, nous le savons tous. Cette aspiration est tout sauf innocente ou incidente. Les esprits les plus brillants de notre époque ont grandi dans un univers frappé du sceau de l’histoire et du progrès. Dans leur cerveau, l’histoire avait un sens qu’il fallait expliquer à l’infini, celui d’un combat du bien contre le mal (du capitalisme contre le communisme, de la liberté contre le totalitarisme, de l’aliénation ouvrière contre toutes les dominations, etc.)

Depuis la fin du communisme et l’instauration d’un monde monopolaire dominé par le consumérisme américain, cette conviction a volé en éclat. De nos jours, tout s’impose, sauf la certitude que le monde ait un sens. Et au fond, tout laisse à penser qu’il n’en a probablement pas. De l’urgence de parler, nous sommes passés au bon sens de se taire.

Sauf ceux qui, bien entendu, sont encore animés de la nostalgie tendre pour l’ancien monde. Celui où il fallait expliquer les choses pour en orienter le cours.

En ce sens, Zidane est probablement le premier gourou de la post-modernité ou, en tout cas, le meilleur d’entre eux. Il ne se sent plus obligé d’expliquer quoique ce soit. Son discours, ce sont ses actes et sa volonté.

Faire part aux autres de sa volonté (en l’espèce quitter le Real de Madrid) est une explication suffisante. Elle se passe de tout autre commentaire. Tout simplement parce qu’elle n’a pas de sens collectif. Elle ne nous renseigne pas sur l’histoire du football. Elle nous renseigne simplement sur la puissance d’un homme qui ne perd pas son temps en explications superfétatoires.

À comparer avec un discours d’Emmanuel Macron.

Le gouvernement prépare-t-il la hausse des cotisations sociales pour les travailleurs indépendants?

Le Haut Conseil pour le Financement de la protection sociale commence à préparer les esprits à une hausse massive des cotisations sociales pour les travailleurs indépendants. C’est ce qui ressort du rapport que cette discrète instance vient de publier. L’idée serait d’aligner (sans surprise) les cotisations des travailleurs indépendants sur celle des salariés. Le rapport ne tient aucun compte de l’équilibre du régime des indépendants.

C’était cousu de fil blanc! Après l’adossement du RSI au régime général, le gouvernement prépare désormais l’alignement des cotisations sociales des travailleurs indépendants sur celle des salariés. Il faut se reporter aux pages 142 et 143 du rapport pour le lire. Voici les meilleures citations du texte:

les différences de taux de prélèvements sociaux restent aujourd’hui importantes entre les salariés du secteur privé et les travailleurs indépendants, et, au sein même de cette dernière catégorie, les régimes d’assujettissement aux cotisations varient selon la nature de l’activité (agricole ou non par exemple), le statut socio-fiscal adopté (micro-entreprise ou non), avec des passerelles possibles entre régimes d’affiliation selon les options prises au moment de l’installation ou en cours d’activité. (…)

La substitution, en 2018, de la CSG aux cotisations sociales salariales ou – dans le cas des travailleurs indépendants – personnelles, puis la fusion, en 2019, du barème des allégements généraux de cotisation avec le CICE et le CITS se traduisent par des ajustements importants des taux effectifs de cotisation pour les salariés du privé comme pour les travailleurs indépendants. Mais ces évolutions laissent subsister des écarts de taux de prélèvement importants entre ces deux catégories de personnes dans le champ des prélèvements affectés à la sécurité sociale. (…)

Les différences de barèmes qui subsistent encore aujourd’hui sont pour partie l’héritage de constructions et d’évolutions historiques spécifiques des règles dans chaque régime, même si elles apparaissent aujourd’hui peu légitimes lorsque les prestations perçues sont devenues identiques. L’exercice de comparaison des contributions respectives des salariés et des travailleurs indépendants à la protection sociale est toutefois rendu difficile par l’unicité des cotisations des travailleurs indépendants, qui sont des cotisations personnelles, sans distinction d’une part qui serait due par l’employeur et d’une autre par la personne protégée, comme c’est le cas pour les salariés. De plus, la comparabilité même des assiettes de prélèvement de ces deux catégories de travailleurs peut être questionnée d’un point de vue économique, l’une étant un bénéfice professionnel net des charges d’exploitation, l’autre un salaire brut.

Les différences de taux et d’assiettes de prélèvement entre salariés et non-salariés posent néanmoins davantage de questions à mesure que certains risques s’universalisent et que, par ailleurs, les régimes s’intègrent et s’unifient, notamment avec la mise en place de la protection universelle maladie (PUMa), en 2016, puis la suppression du RSI et son intégration au régime général, en 2018. Ces évolutions pourraient justifier qu’une réflexion d’ensemble soit poursuivie sur les niveaux respectifs de contribution des salariés et des travailleurs indépendants aux régimes d’assurance sociale.

D’expérience, quand on commence à parler de « réflexion d’ensemble »… le reste suit dans les années qui viennent.

Non, Emmanuel Macron n’a pas vaincu l’impuissance française… (et pourquoi j’arrête ma production politique)

Dans son interview à BFM, lors de son passage, en Russie, Emmanuel Macron s’est targué d’avoir vaincu ce qu’il appelle l’impuissance française. La formule mérite d’être un peu ruminée et mastiquée, non seulement parce qu’elle est mensongère, mais aussi parce qu’elle en dit long sur la perte de réalité qui occupe le discours politique en France. J’en profite pour annoncer la fin, sous leur forme actuelle, de mes écrits politiques.

Il est évidemment tentant, pour un président de la République, d’entrer dans l’histoire. En affirmant avoir vaincu « l’impuissance française », Emmanuel Macron revendique sa place dans une sorte de Panthéon républicain où son rôle de sauveur serait entériné.

Et c’est vrai qu’on aimerait rêver avec lui d’un monde où la politique, à défaut des politiciens, serait encore puissante. C’est-à-dire d’un monde où le pouvoir, quel que soit le nom de celui qui l’exerce, viendrait d’en haut et pourrait imposer ses décisions comme il le souhaite. Ce monde-là avait fondé l’idée de démocratie, et il nous rassure tous: un problème, une solution, une décision, une application.

Je comprends parfaitement qu’Emmanuel Macron s’imagine avoir rétabli cette chaîne logique simple. Cette conviction d’avoir rétabli l’ordre des choses comme on l’apprenait dans les livres d’histoire doit être narcissisante pour lui, et pour la forger un jour, cet homme a tout sacrifié dans sa vie. Respect!

Tout le problème est qu’Emmanuel Macron se ment à lui-même lorsqu’il soutient qu’il a vaincu l’impuissance française. Lui qui est, au contraire, le Président de l’impuissance. Il me semblait nécessaire de le dire une dernière fois avant de clore un important chapitre éditorial (important pour moi, bien entendu).

Pourquoi on aime à rêver de la puissance française

Peut-être devrais-je commencer cette chronique un peu compliquée pour moi par souligner les raisons pour lesquelles on aime à rêver de la « puissance française ». L’expression paraît évidente à tout le monde, mais elle l’est en réalité fort peu, et je voudrais le relever pas à pas.

Tout d’abord, toutes les élites françaises ont été baignées dans l’idée que la politique était l’expression de la puissance. C’est même une spécialité française, très bien formalisée par le Comité de Salut Public durant la Révolution. Le Comité se réunissait en permanence de façon collégiale et discutait de tout, et surtout décidait de tout. Ce modèle a fasciné des générations entières d’étudiants en sciences politiques.

Que la politique décide de tout! non seulement des dépenses et des recettes de l’administration, mais aussi de toutes les mesures de police générale… et bien au-delà, qu’elle incarne l’Être Suprême comme l’imaginait Robespierre: voilà qui se niche en creux dans l’esprit de beaucoup de gens, et singulièrement de beaucoup de Français. Plus qu’aucun autre pays, la France a conféré à la machine étatique, expression du pouvoir politique, le droit d’intervenir sur tous les sujets: la naissance, la santé, la vie, la mort, la morale, les livres à lire ou à ne pas lire, ce qu’on apprend à l’école, comment on l’apprend, et bien d’autres choses encore.

Dans cet ordre de la volonté politique de puissance, Emmanuel Macron a même apporté pas mal d’envies nouvelles. N’a-t-on pas entendu Marlène Schiappa affirmer que l’État devait apprendre aux femmes à mieux connaître leur corps? On vous le dit, nulle ombre de la vie quotidienne ne doit plus échapper à la décision politique…

C’est évidemment très rassurant d’imaginer que la société dans son ensemble, dans ses recoins, même dans ses alcôves, n’est plus dominée par ces horribles passions qui dominent l’homme (et la femme). On préfère se dire qu’elle obéit à des règles collectives parfaitement rationnelles et maîtrisées qui mettent la liberté individuelle, cette horreur héritée des siècles précédents, sous un contrôle permanent. Le bracelet électronique généralisé est le principe de base d’une société bienveillante et bien organisée…

Qu’est-ce que l’impuissance politique?

Le paradoxe de notre époque réside évidemment dans cette tension permanente entre l’obsession pénaliste de la société bienveillante: on pénalise désormais la prostitution, la dissimulation du nom des bénéficiaires réels d’une entreprise, le fait de siffler une femme dans la rue, le fait de dire « nègre » ou « musulman », et toute une multitude de choses qu’on n’avait jamais eu l’idée de pénaliser avant, parce qu’elles relevaient de la décision individuelle libre ou de l’organisation spontanée de la société. Et dans le même temps, on fait le constat de l’impuissance politique: aucun gouvernement ne vient à bout du chômage de masse, des déficits publics, de la misère, de la violence urbaine, du terrorisme.

On décide sans cesse sur tout, on durcit les sanctions à propos de tout, au nom de la bienveillance, bien entendu. Et en même temps, rien ne change et d’année en année, on partage tous le sentiment que la société s’enlise dans des problèmes qu’on connaît depuis de trop nombreuses années.

En ce sens, il existe bien un constat tragique de l’impuissance politique, au sens de l’impuissance du politique en général. Ce sentiment occupe désormais l’essentiel des campagnes électorales, des débats entre les élections, et même beaucoup de conversations de comptoirs. On a élu un gouvernement, et il ne fait rien pour nous! il ne s’occupe que de ses propres intérêts!

Voilà une antienne bien connue dans l’esprit de tous, et même dans les propos qu’on entend dans le métro, à table en famille ou sur le marché du dimanche.

Pourquoi Macron n’a pas vaincu l’impuissance française

Macron a envie de croire qu’il a lui vaincu ce problème. C’est évidemment un mensonge, sans quoi sa cote de popularité serait bien plus élevée. On donnera seulement quelques exemples de cette imposture pour l’illustrer.

Prenons l’exemple de la réforme de la SNCF, que le Président présente volontiers comme l’une des preuves de sa puissance politique. Elle me semble bien illustrer le détournement des mots.

Qu’a proposé Emmanuel Macron pour réformer la SNCF? Il a évité le sujet du régime spécial de sécurité sociale dont bénéficient les salariés de l’entreprise, il leur a promis qu’ils ne perdraient pas leurs statut, puisque la réforme ne s’appliquera qu’aux nouveaux, et il a promis que l’entreprise ne serait pas privatisée. En outre, il n’a rien dit sur la fermeture éventuelle de certaines lignes. Pour le reste, il a confirmé la décision prise avant lui d’ouvrir le rail à la concurrence.

Malgré cette somme de promesses et de tâtonnements prudents, il doit infléchir sa politique face aux mouvements de grève qui paralysent régulièrement le pays. Ainsi, a-t-il donné des gages supplémentaires sur les protections dont les cheminots bénéficieraient s’ils étaient appelés à travailler dans une autre entreprise que la SNCF.

Il ne s’agit pas ici de dire que la réforme de la SNCF est mauvaise, ni qu’elle est inutile. Il s’agit juste de tempérer le jugement selon lequel Macron aurait mis fin à l’impuissance française. Quand on regarde le dossier de près, on s’aperçoit que les ambitions gouvernementales étaient modestes, et que la grève les a affaiblies. Il est dans ce dossier assez difficile d’affirmer que le plan gouvernemental pour la SNCF soit « puissant ».

Mais on pourrait dire la même chose dans le domaine de la défense. Ainsi, alors qu’Emmanuel Macron a fanfaronné en décidant de frapper militairement la Syrie (en même temps que les États-Unis et la Grande-Bretagne), l’envers du décor n’a pas tardé à apparaitre. D’abord, deux frégates françaises ont été incapables de lancer leurs missiles. Parallèlement, on apprenait que la Russie privait l’armée française de ses capacités de projection.

Quelques semaines après ce roulement de mécanique, la France décidait finalement de s’aligner (ou presque) sur la politique russe en Syrie, face aux volte-faces américaines. On peut évidemment, dans ce dossier, comme dans d’autres, pratiquer le déni en soutenant qu’Emmanuel Macron réaffirme la puissance française. La réalité est plutôt que, faute d’un service public (en l’espèce militaire) correctement organisé, la France doit en rabattre.

Chacun appréciera la responsabilité de la haute administration dans ces échecs. Il n’en reste pas moins que la France n’a guère relevé la tête et que le pays n’est pas moins paralysé politiquement qu’avant.

Impuissance française ou crise profonde du politique?

Macron peut évidemment s’abuser autant qu’il veut en imaginant réussir là où il ne fait ni mieux ni pire que ses prédécesseurs. Au fond, cela fait partie des règles politiques de l’ancien monde que de s’adresser à soi-même les compliments qu’on n’obtiendra pas des autres.

Reste à savoir si, au-delà de la « conjoncture » française, il existe ou non une impuissance politique qui serait devenue principielle et contre laquelle toutes les déclarations de bonne volonté sont impuissantes.

On abordera le sujet avec précaution, mais il est de plus en plus évident que la politique, dans nos vieilles démocraties libérales, n’est plus guère capable de résoudre les problèmes de la société. Disons même que la démocratie libérale, dans ses fonctionnements anciens, est vouée à l’échec et à l’impasse face aux revendications de plus en plus pressantes de la société contemporaine.

On placera au premier plan de ses empêchements la manie de la « représentation démocratique ». Partout, le niveau d’études s’est élevé, mais on continue à réserver la décision politique à un nombre limité d’élus dont l’existence entière a été le plus souvent consacrée au militantisme dans un parti obsolète. Les taux d’abstention aux élections illustrent bien la défiance que les citoyens nourrissent pour ce système décadent.

Deuxième point: le développement d’une nouvelle sociologie, à partir des « réseaux sociaux » et autres communautés où les relations interpersonnelles sont nouées directement, et sans intervention de l’État, modifient en profondeur les notions traditionnelles de « société », de nation, d’État. Quand n’importe quel Français peut plus facilement discuter avec un Californien qui lui ressemble qu’avec son voisin, on comprend que les discours politiques français lui paraissent souvent étrangers à ses préoccupations.

Troisième point, proche du précédent: les frontières constitutives des États-Nations n’ont plus guère de sens dans un monde où la production intellectuelle est à ce point dématérialisée. On a tous en tête les longs débats sur la fiscalité des GAFA et sur l’évasion fiscale pour comprendre que la libre circulation des capitaux condamne dans tous les cas la politique à l’impuissance.

Macron, président de l’impuissance française revendiquée

Au demeurant, sur tous ces points, Emmanuel Macron ne cache guère son impuissance. La fréquence avec laquelle il prononce le mot « Europe », la manière obsessive qu’il a d’expliquer que toute politique passe par l’Europe pour pouvoir agir, montrent bien comment, de son propre aveu, un président français peut peu… On rappellera ici les déclarations de Gérard Collomb sur l’impuissance française face à l’immigration, et sur l’omnipotence de l’Europe, pour ne pas s’étonner que Macron soit le président de l’impuissance assumée.

Au demeurant, le constat est juste, mais le diagnostic est mauvais. Car un Président de la République française n’est pas impuissant parce que la France est trop petite. Il est impuissant parce que la politique n’a plus d’impact sur une réalité désormais digitalisée, c’est-à-dire à la fois mondialisée et atomisée. En réalité, les citoyens, où qu’ils soient, ont de moins en moins besoin de la politique pour vivre. Et les élites pourront, autant qu’elles le voudront, multiplier les lois pour reprendre le contrôle de la situation, les sous-jacents techniques de notre société les rendront caduques.

Pourquoi j’écrirai (beaucoup moins) sur la politique

Pendant plusieurs années, j’ai cru que la politique avait encore la faculté de changer les choses, c’est-à-dire de résoudre les problèmes collectifs des Français et d’améliorer globalement leur sort. Un an après l’élection d’Emmanuel Macron (que je n’ai pas soutenu, au demeurant), il me semble qu’il faut faire mon deuil de cette espérance.

Six ans après avoir commencé à écrire, j’entame donc un nouveau chapitre éditorial, qui est le deuil de l’espérance en la politique, mais pas le deuil de toute espérance. J’ai la conviction profonde que la société se transforme bien plus efficacement par son mouvement spontané et que les empêchements que la politique cherche à lui opposer sont voués à l’échec.

Les écrits que vous pourrez lire sous ma plume sur ce site seront donc à l’avenir beaucoup plus tournés sur l’espérance d’une société meilleure sans intervention politique. Vous pourrez néanmoins lire quelques textes « politiques » que j’écrirai à l’avenir sur le Courrier des Stratèges.

Merci de votre fidélité à tous…

Plan banlieues: les grandes entreprises punies par là où elles ont péché!

Le plan banlieues d’Emmanuel Macron, annoncé hier dans un long monologue prononcé au nom du « stop aux grands discours », a réservé une petite surprise: les sociétés du SBF 120 seront soumises à des campagnes de testing destinées à vérifier qu’elles ne discriminent pas à l’embauche. Cette idée avait déjà été proposée… par l’Institut Montaigne en 2016, après avoir mené sa propre campagne de testing en 2015. Or… les entreprises du SBF 120 soutiennent largement l’Institut Montaigne. Ou comment se tirer une balle dans le pied.

On se souvient qu’en 2017 une polémique avait surgi dans la campagne d’Emmanuel Macron: celui-ci avait initialement hébergé l’association En Marche au domicile de Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne. Ce think tank initialement créé par Claude Bébéar, patron d’Axa et parrain en son temps du capitalisme français, dispose aujourd’hui de larges soutiens parmi les financeurs dont la liste est publiée ci-dessus.

Chassez le lobbying, il revient au galop. On retrouve, dans le plan banlieues d’Emmanuel Macron, des idées ou des pratiques prônées par l’Institut qui l’a soutenu à ses premières heures. Il est encore un peu tôt, puisque le plan, n’a pas été publié, pour étudier en profondeur les influences de l’un sur l’autre. Mais la mise en place du testing en est une preuve flagrante. On voit ici un très bel exemple de la « porosité » entre think tank auto-proclamés libéraux et pouvoirs publics. Sur ce coup-là, les entreprises ne peuvent donc que s’en prendre à elle-même, puisqu’elles sont à l’origine de cette proposition qui va les réglementer encore un peu plus.

La campagne de l’Institut Montaigne en faveur du testing

L’Institut Montaigne n’a ménagé ni son temps ni son peine pour nourrir et enrichir le cliché d’une France qui discrimine les étrangers et les musulmans. Il a aussi, en 2015, lancé une campagne de testing auprès des entreprises, pilotée par une universitaire: Marie-Anne Valfort, professeur à l’université Paris I (Panthéon-Sorbonne), spécialisée dans la recherche sur la discrimination dont souffriraient les musulmans. Le rapport de l’Institut, intitulé: « Discriminations religieuses à l’embauche : une réalité », faisait très fort dans la mise en accusation publique des entreprises françaises:

Les résultats révèlent une forte discrimination à raison de la religion, notamment vis-à-vis des musulmans. La probabilité des catholiques pratiquants d’être contactés par le recruteur pour un entretien d’embauche est supérieure de 30 % à celle de leurs homologues juifs. Elle est en outre deux fois plus forte que celle des musulmans pratiquants. Mais ce dernier résultat cache une forte variation en fonction du sexe. Alors que le taux de réponse des candidates catholiques n’est supérieur « que » de 40 % à celui des candidates musulmanes, le taux de réponse des hommes catholiques est près de quatre fois supérieur à celui des hommes musulmans.

Chacun interprètera à sa manière ces affirmations et les résultats d’une enquête dont les principes méthodologiques mériteraient d’être discutés. Ce qui surprend, c’est que l’institut Montaigne, réputé libéral, finance des études qui contribuent à mettre peu ou prou les entreprises françaises au sens large en accusation. Heureusement que l’institut n’est pas financé par des mouvements communistes ou islamistes! on voit mal quelles auraient été ses conclusions.

L’année suivante, l’une des permanentes de l’Institut en a remis une couche, tendance Savonarole de la lutte contre les discriminations. Angèle Malâtre-Lansac, aujourd’hui déléguée à la Santé de l’Institut, s’est exprimée en 2016 sur le principe du testing suggéré par la gauche, en considérant qu’il n’allait pas assez loin:

Vouloir montrer du doigt uniquement les pratiques des grandes entreprises, alors qu’elles sont les plus équipées aujourd’hui pour traiter le phénomène, disposent bien souvent de directions de la diversité et forment leurs cadres à la question, c’est occulter que les discriminations touchent l’ensemble du marché de l’emploi et reflètent des stéréotypes et des peurs véhiculées dans l’ensemble de la société française. Les petites et moyennes entreprises représentent l’immense majorité du secteur privé et la fonction publique emploie 20 % des salariés. Ne pas chercher à connaître la réalité des pratiques de ces secteurs et se contenter de quelques dizaines d’entreprises de grande taille est extrêmement regrettable.

Là encore, l’auteure de ces lignes appelant à une véritable inquisition dans les petites et moyennes entreprises a tout à faut le droit d’écrire ses opinions. Il est en revanche dommageable que l’institut Montaigne se présente comme libéral lorsqu’il légitime ce genre de discours qui appelle à toujours plus de réglementations dans les relations sociales au sein de l’entreprise.

Le fantasme de la discrimination à l’embauche dans les entreprises

Sur le fond, on regrettera en effet l’analyse théorique qui est faite sur la discrimination à l’embauche. Il faut sans doute y revenir un peu. L’ensemble des analyses est en effet tournée vers la discrimination des candidats dont le patronyme laisse penser qu’ils sont musulmans et originaires du monde arabe. C’est évidemment un parti pris qui fonctionne d’autant plus facilement qu’il fait appel à l’imaginaire passionnel et clivant du sujet.

Il serait intéressant de faire une étude comparée non pas entre un CV à consonance française et un autre à consonance arabo-musulmane, mais plutôt entre un CV arabo-musulman, un CV chinois, un CV portugais et un CV indien. On s’apercevrait sans doute que les résultats seraient sensiblement les mêmes, c’est-à-dire que le recrutement ne se fait pas selon des critères xénophobes ou racistes, mais selon l’espérance de compétences attendues.

Et là encore, les tests occultent systématiquement la réalité des expériences vécues par les entreprises. Lorsqu’un recruteur a dû gérer plusieurs licenciements houleux de salariés qui posaient des problèmes de prosélytisme religieux, ou d’instabilité due à des questions culturelles, il est assez naturel qu’il prémunisse l’entreprise dont il représente les intérêts en évitant de recommencer à l’infini les mêmes erreurs. Ce raisonnement vaut pour tous les types de stéréotypes existant, y compris ceux qui « visent » des Français de souche.

Par exemple, il est assez probable qu’une entreprise préfèrera, pour un poste en équipe un peu exigeant en horaire, écarter les candidatures de jeunes mamans ou de syndicalistes révolutionnaires qui risquent de perturber l’équilibre du système en place. On peut appeler cela de la discrimination et considérer qu’une entreprise ne devrait pas avoir la maîtrise de ses recrutements. On pourrait même considérer que les recrutements doivent désormais fonctionner par tirage au sort.

Tant qu’on n’aura pas mis en place ces mesures révolutionnaires et que l’entreprise aura la responsabilité d’atteindre les objectifs qu’elle se fixe, les recruteurs continueront à recruter comme ils le peuvent, c’est-à-dire en projetant à partir d’un CV un profil qu’ils imaginent adapté à leurs besoins.

Sur le prétendu libéralisme d’Emmanuel Macron

Redisons-le, le problème de ce dossier n’est pas de savoir si on est pour ou contre le testing pour sanctionner les entreprises qui pratiqueraient l’embauche à la discrimination. Le problème est de connaître la filiation des idées qui conduit à prôner un jour, politiquement, cette mesure.

Cette idée, on l’a vu, est portée, documentée, légitimée, par des think tanks qui se proclament libéraux et qui revendiquent toujours plus de réglementations pour les entreprises et pour les relations sociales en leur sein. Cette revendication est particulièrement paradoxale lorsque le chômage frappe 2,5 millions de personnes en France, et lorsqu’une majorité de chefs d’entreprise se déclare épuisée par la complexité de la réglementation.

On préfèrerait dire que l’inspiration de l’institut Montaigne est démocrate-chrétienne plutôt que libérale. D’ailleurs, le comité directeur du think tank comporte de grandes figures de cette tendance, comme Jean-Dominique Sénard, patron de Michelin et pressenti par Emmanuel Macron pour prendre la présidence du MEDEF.

Mais qu’importe! le résultat qui nous intéresse se niche dans l’expression politique. Non, Emmanuel Macron n’est pas un libéral. Il est et demeure fondamentalement un ami de l’intervention de l’État par la réglementation.

Sur la question des banlieues, un libéral s’emploierait plutôt à rétablir l’égalité de la dépense publique par habitant. Et il est un fait que les banlieues sont défavorisées par rapport à ce que certains ont appelé la « France périphérique ».

En attendant, les entreprises qui financent l’institut Montaigne récoltent ce qu’elles ont semé: toujours plus de règles légitimées sous le sceau d’un libéralisme de façade.