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Auteur : Eric Verhaeghe

Flat tax: combien de députés ont compris de quoi il s’agissait?

La flat tax ou PFU (prélèvement forfaitaire unique) était en débat à l’Assemblée Nationale hier. Les remarques des députés (et du ministre Bruno Le Maire) ont laissé perplexe sur la compréhension du dispositif par la représentation nationale. Décidément, nos élus sont fâchés avec les entrepreneurs.

Tous les entrepreneurs ont compris l’intérêt de la flat tax. Jusqu’ici, en effet, un entrepreneur qui veut transformer 100.000 euros d’excédent brut d’exploitation de son entreprise pour se les verser en dividendes se fait littéralement plumer.

Il commence par payer 33,3% d’impôt sur les sociétés pour pouvoir « distribuer » les dividendes. Il lui reste alors  67.000 euros à se verser. Dès lors que le versement est décidé, il doit procéder au règlement des cotisations sociales, soit 15,5%. Il lui reste 57.000 euros prêts à être rabotés par l’impôt sur le revenu. Le prélèvement libératoire de 21% ramène la somme distribuée nette à 50.000 euros. Elle doit encore être soumise au barème. Dans la tranche à 30%, le bénéficiaire d’un versement de 67.000 euros doit rajouter 2.000 euros, de telle sorte que son versement net final tombe à 48.000 euros (soit un salaire mensuel de 4.000 euros nets).

Ceci s’entend bien entendu dans le cas où l’entrepreneur est le seul revenu du foyer.

S’il se trouvait un entrepreneur parmi les députés, il n’aurait donc aucun mal à expliquer qu’un de ses confrères qui veut gagner 4.000 euros nets par mois doit dégager 100.000 euros d’excédent brut sur son entreprise. Par les temps qui courent, ce n’est pas rien.

Selon l’INSEE, l’excédent brut d’exploitation moyen est de 32% en France. Il faut donc grosso modo que l’entrepreneur réalise un chiffre d’affaires de 330.000 euros pour gagner 4.000 euros nets par mois. Voilà qui tempère quelques fantasmes sur la richesse des patrons, surtout si l’on se souvient que les PME en France réalisent en moyenne un chiffre d’affaire de 218.000 euros par salariés…

Pour les députés et pour Bruno Le Maire, la flat tax ne concerne que les épargnants

Pour les entrepreneurs, la flat tax va constituer un élément important d’amélioration du pouvoir d’achat. Dans l’exemple que nous avons pris, l’imposition réelle de l’entrepreneur est de 52% sur l’excédent que son entreprise lui apporte. Avec la flat tax, l’ensemble sera ramené à 30% On peut saluer le gouvernement pour le sacré coup de pouce qu’il vient de donner aux entrepreneurs.

Au lieu d’examiner les bienfaits de la flat tax sous cet angle, les députés et Bruno Le Maire ont réduit la mesure à une aide aux épargnants, avec des discours fumeux sur l’injection des revenus ainsi dégagés dans l’économie réelle. On mesure tout de suite le paradigme que Bruno Le Maire a en tête: c’est celui d’une France de rentiers opposée à une France de salariés. Entre les deux, la classe des 2,5 millions d’entrepreneurs de ce pays n’existe pas.

Tel est probablement le point faible majeur de la gouvernance française: elle ne donne jamais la parole, elle n’accorde pas de place à ses entrepreneurs. Et elle ne pense pas comme eux. Elle préfère la logique de la rente…

Emmanuel Macron a parlé des riches comme des premiers de cordée. Ce serait tellement mieux s’il accordait cette place aux entrepreneurs.

ISF: Macron piégé par le ghetto des beaux quartiers

La polémique sur l’ISF et sa suppression prend un bien vilain tour pour le gouvernement, dont la ligne de défense est difficile à percevoir. Trompé par une fréquentation trop grande des élites parisiennes, Macron avait manifestement surestimé la résistance des salariés du privé aux ordonnances, et sous-estimer la résistance des Français à la suppression de l’ISF.

Il ne l’avait pas bien vu venir, ce coup-là, Emmanuel Macron. Autant le Président avait blindé sa méthode sur les ordonnances pour éviter la constitution d’un front syndical ou social uni, autant, sur l’ISF, l’absence de déminage préalable apparaît aujourd’hui comme une dramatique erreur de calcul. Il faut dire qu’il n’est pas très aidé par Philippe, Darmanin et Le Maire, qui multiplient les erreurs de communication et le plombent peu à peu.

L’ornière mal assumée du Président des riches

Tout a commencé quand Mélenchon a publié un billet sur le « président des riches », à la mi-septembre. Soudain, le ton de la rentrée était donné.

Par une maladresse liée à son incapacité à reconnaître ses défauts, Macron s’est mal défendu de cette accusation. Au lieu de l’assumer et de la revendiquer clairement comme un mal nécessaire pour le pays, le président a cherché à allumer des contre-feux.

Ah! si Emmanuel Macron avait l’intelligence du coeur et la capacité à dire: oui, j’ai été élu avec l’appui des riches, et nous avons collectivement besoin d’eux. Tout serait tellement plus simple. Mais, au lieu de cet aveu, il n’a pas hésité à entamer la pire des batailles: sur un terrain choisi par l’ennemi, il a suscité des amendements parlementaires sur la taxation des yachts et autres inventions grotesques dont la presse s’est emparé pour expliquer (à juste titre) qu’ils étaient juste un maquillage.

Et voilà notre Président parti, avec ses malhabiles premiers de cordée, à la reconquête d’un terrain ingagnable. Tout le monde a vu, lors de son interview à TF1, que Macron détestait reconnaître ses torts. Au rythme où il va, il pourrait passer son année à justifier maladroitement la suppression de l’ISF, sans comprendre qu’il ne convaincra jamais, et au risque d’occulter tous ses autres discours politiques.

Le piège des beaux quartiers

Alors le mieux reste de faire l’histoire par l’envers de son décor.

Macron n’a jamais été élu local. Du débat politique, de la parole politique, il ne connaît que celle diffusée dans les soirées mondaines où il faut être vu pour être promu. L’univers de Macron, le lieu où il a l’habitude de penser et de débattre, c’est le huis clos des beaux quartiers où deux certitudes sont égrenées sans faillir: la France est irréformable parce que les petites gens ne veulent rien changer, et l’ISF fait fuir les entrepreneurs.

Ces deux certitudes n’ont évidemment jamais été documentées par personne, et relèvent de l’imposture. D’une part, le conservatisme touche bien plus les élites que les petites gens (la facilité à faire passer les ordonnances le prouve). D’autre part, l’ISF est une goutte d’eau dans le carcan fiscal qui étouffe les entrepreneurs français. Mais cela, il n’est pas de bon ton de le dire dans les beaux quartiers, alors Macron ne l’a pas clairement perçu.

Du coup, comme diraient les militaires, Macron a massé ses troupes du mauvais côté du plateau de Pratsen. Il s’attendait au pire sur le front des ordonnances, et n’a rien vu venir sur le front de l’ISF. Un peu de contact avec la France d’en-bas lui aurait pourtant permis de savoir que les salariés du secteur privé sont plutôt contents de pouvoir négocier des accords collectifs dans leur entreprise, sans l’écran des bureaucraties syndicales, mais qu’ils sont allergiques au bling-bling des grandes fortunes.

Comment sortir du bourbier?

Restent aujourd’hui trois solutions à Emmanuel Macron.

La première est de persévérer dans son erreur (ce qu’il est tout à fait capable de faire en expliquant qu’il a raison) et chercher des cautères pour soigner la jambe de bois, en attendant que l’agitation se calme. Son problème est que le débat budgétaire est long et son équipe gouvernementale mal équipée pour affronter ce genre de campagne rigoureuse. En écoutant Bruno Le Maire, on se dit même qu’elle est capable du pire.

La deuxième est de faire machine arrière et de reporter la suppression de l’ISF à une période plus propice. Ce serait politiquement coûteux car le mythe bonapartiste d’une énergie invincible qu’il cherche à construire serait mort-né. Mais… il s’épargnerait des déconvenues pires et des dégâts durables dans l’opinion.

Troisième solution, la plus risquée mais la plus rentable si elle réussit: prendre le taureau par les cornes et assumer ce qu’il est. Expliquer que la France a besoin de se réconcilier avec ses riches. Ne pas dissimuler ses liens avec les élites économiques de ce pays et demander aux Français s’ils préfèrent le bilan d’un Hollande « normal ».

Parfois, on gagne plus à admettre ce qu’on est qu’à vouloir être un autre.

Exclu: Gautier-Sauvagnac raconte ses années UIMM

Depuis sa mise en cause par la justice en 2007, Denis Gautier-Sauvagnac s’est retiré de la vie publique. Il a accepté de briser le silence pour Décider & Entreprendre. Il nous raconte ses années UIMM et la façon dont le paysage social français s’est construit autour d’un modèle de capitalisme social dans les années 90 et 2000.

Denis Gautier-Sauvagnac a, avant l’interview, beaucoup répété que ses propos n’intéressaient plus personne. Il n’a rien perdu de sa superbe, de son urbanité, de cette élégance bourgeoise, bien élevée, avec sa précision de langage et son agilité de pensée.

Nous n’avons pas voulu l’interroger sur « l’affaire » qui, de notre point de vue, est un arbuste anecdotique qui a caché et cache encore une forêt bien plus importante pour notre respiration quotidienne: celle d’un modèle de capitalisme où les partenaires sociaux participent à la rédaction des normes. Sur ce point, Denis Gautier-Sauvagnac a longuement disserté, notamment lorsque nous lui avons demandé s’il ne regrettait pas d’avoir participé à la co-écriture du code du travail.

Sous nos yeux, Denis Gautier-Sauvagnac a au fond accepté de dessiner le paysage social tel que le mouvement patronal auquel il appartenait le concevait, tel qu’il peut le comprendre demain. À rebours des fantasmes distillés par la France Insoumise et quelques autres, c’est un monde fait de protections, de négociations, de normes sociales élevées qui mettent les salariés français à l’abri d’une concurrence sauvage qui n’existe que dans l’esprit des fonctionnaires devenus élus de la République.

Les analystes verront volontiers dans l’ère Macron une tentative obscure d’échapper à ce carton devenu souvent carcan. Les entreprises innovantes peinent en effet à développer leur activité dans cette réglementation adaptée à un monde taylorisé, mais obsolète pour le reste.

Quant à « l’affaire », nos lecteurs savent que la protection sociale complémentaire paritaire génère plus de cash que l’UIMM n’a pu le faire. Encore aujourd’hui!

Face au modèle rhénan, le capitalisme ligérien de l’UIMM

On oppose souvent le modèle rhénan et le modèle anglo-saxon de capitalisme. Le modèle rhénan est supposé se fonder sur un dialogue social avancé et sur l’investissement à long terme, alors que le modèle anglo-saxon vise une rentabilité à court terme en s’embarrassant de faibles protections pour les salariés. On ignore trop souvent que la France a développé un modèle alternatif, celui du capitalisme de la Loire, dont l’UIMM a porté la formalisation et la théorisation les mieux aboutis.

La France est-elle sommée de choisir entre deux modèles de capitalisme, l’un rhénan, l’autre anglo-saxon? En réalité, au fil des ans, et sous l’impulsion de l’historique Comité des Forges, s’est développé un modèle ligérien de capitalisme, puisque la Loire est une frontière aussi importante que le Rhin. Ce modèle ligérien repose sur plusieurs caractéristiques majeures, qu’on ne retrouve ni en Allemagne, ni dans les pays anglo-saxons.

Ce modèle est largement dû à l’apport historique de l’UIMM.

L’invention de « l’étage inter-professionnel »

Première différence majeure entre le modèle français et les autres pays: la négociation interprofessionnelle. Sauf dans des cas très ponctuels, aucun grand pays industrialisé ne pratique la négociation collective à un niveau national et transversal entre toutes les branches d’activité.

En Allemagne, les branches sont toutes puissantes dès lors qu’il s’agit de négocier des normes applicables à plusieurs entreprises. Dans les pays anglo-saxons, les entreprises sont très autonomes.

C’est une spécificité française que d’avoir un code du travail intrusif doublé par des négociations entre partenaires sociaux qui sont souvent des préalables à la loi.

L’immixtion systématique de l’État

Autre caractéristique française: l’intervention régulière de l’État dans la négociation collective. Dans la pratique, le paritarisme à la française est un paritarisme à trois: entre salariés, patrons et État. Cette intervention de la sphère publique tranche avec la logique rhénane où l’intervention de l’État est prohibée par la déclaration de 1949.

Ce particularisme français explique que de nombreuses fédérations patronales soient présidées par de hauts fonctionnaires. En son temps, Denis Gautier-Sauvagnac, inspecteur général des finances, côtoyait Gérard de la Martinière, président de la Fédération des Sociétés d’Assurance, lui-même IGF, Michel Pébereau, président de la Fédération Française de Banques, IGF et camarade de promotion, ainsi que Jacques Creyssel, directeur général du MEDEF et administrateur civil.

Cette domination du monde patronal par des fonctionnaires est une autre particularité française.

La culture de la conflictualité dans l’entreprise

Héritage direct de la Charte d’Amiens de 1906 (deux ans après la création de l’UIMM…), le rejet de la négociation d’entreprise par les organisations syndicales de salariés hante le capitalisme français. Il se traduit encore aujourd’hui par une préférence pour la branche ou pour le niveau interprofessionnel et par une méfiance profonde pour la négociation d’entreprise.

Denis Gautier-Sauvagnac explique assez bien les raisons patronales de partager cette culture consistant à éviter la négociation d’entreprise. Les ordonnances Macron devraient briser ce tabou en permettant à toutes les entreprises de négocier.

La généralisation de la couverture conventionnelle

Dans cette logique profonde, la France est le pays industrialisé qui veille à couvrir le mieux possible ses salariés par des conventions collectives. Le taux de couverture est deux fois plus important en France qu’en Allemagne. Il illustre la tradition corporatiste française.

Sur ce point, les réformes Macron ne devraient pas modifier l’existant.

Retour sur l’affaire UIMM et Gautier-Sauvagnac

Dans notre dossier spécial UIMM et Gautier-Sauvagnac, nous avons intentionnellement occulté « l’affaire UIMM », par laquelle la confédération des métallurgistes, héritière du vieux Comité des Forges, était accusée des pires turpitudes. Voici toutefois notre résumé chronologique de l’histoire. Chacun y lira ce qu’il souhaite.

2004: premier signalement

En 2004, la cellule Tracfin signale au ministre des Finances de l’époque, Nicolas Sarkozy, des mouvements en liquide très importants provenant de l’UIMM. Le ministre choisit de ne pas déférer le dossier devant le Parquet.

2004: candidature Guillaume Sarkozy au MEDEF

Guillaume Sarkozy, frère du ministre des Finances, envisage de se présenter à la présidence du MEDEF. Comme il est patron d’une PME, il n’ignore pas son manque de légitimité pour ce poste. Il se rapproche de Francis Mer pour former un ticket.


2005: élection de Laurence Parisot, échec de Guillaume Sarkozy

Guillaume Sarkozy et Francis Mer jettent l’éponge en mai 2005 dans la course à la présidence du MEDEF. Laurence Parisot est élue avec le soutien des banques et des assurances, et en particulier avec celui de Michel Pébereau et de Claude Bébéar. Michel Pébereau est un camarade de promotion de l’ENA de Denis Gautier-Sauvagnac.


2006: Guillaume Sarkozy recasé à la tête du groupe Médéric

En 2006, Guillaume Sarkozy est « recasé » par le MEDEF, avec le consentement de l’UIMM, à la tête du groupe paritaire d’assurance Médéric qui devient, en 2008, Malakoff Médéric. Il ne sera plus jamais candidat à la présidence du MEDEF.


2007: l’UNEDIC opposée à la fusion avec l’ANPE

Dans l’hypothèse d’une élection de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle, la fusion de l’ANPE et des ASSEDIC est annoncée. En janvier 2007, le bureau de l’UNEDIC s’y oppose officiellement. Denis Gautier-Sauvagnac est alors membre du bureau.


2007: signalement TRACFIN concernant l’UIMM

En juin 2007, il est désormais avéré que Laurence Parisot s’inquiète des mouvements de fonds de l’UIMM. C’est à ce moment qu’un nouveau signalement TRACFIN au ministre de l’Économie concernant l’UIMM a lieu. Il est déféré au parquet.


2007: début de l’affaire UIMM et démission de Gautier-Sauvagnac

Octobre 2007, la presse révèle l’ouverture d’une enquête sur les pratiques financières de l’UIMM. Denis Gautier-Sauvagnac est conduit à la démission.

Dans ce dossier, nous avons fait le choix d’occulter « l’affaire UIMM », car celle-ci a malheureusement dissimulé ce qui est l’essentiel: l’apport de l’UIMM à un capitalisme régulé. Nous restituons toutefois une chronologie globale du mouvement patronal entre 2004 et 2007 pour mieux comprendre les enjeux de ce dossier.

Denis Gautier-Sauvagnac: “Au MEDEF, nous recherchions toujours l’intérêt général”

Comment sont élaborées les positions patronales dans les négociations collectives? Denis Gautier-Sauvagnac revient sur le dialogue social en France entre 1994 et 2007 et dit tout sur le sujet.

L’élaboration des positions patronales est souvent un mystère pour le grand public. Denis Gautier-Sauvagnac a bien voulu lever le voile sur la façon dont il procédait pour obtenir un « mandat » de négociation, quitte parfois à en sortir pour obtenir un accord. On notera que la notion d’intérêt général est ici mise en avant comme guide de la synthèse entre les revendications de branche.

Pour un capitalisme social de marché

Au fil de la discussion, c’est bien le portrait d’un capitalisme social de marché qui se dessine. L’UIMM, que Denis Gautier-Sauvagnac a présidée, a globalement marqué, décennie après décennie, son attachement à un modèle de dialogue social combinant libre-concurrence et normes sociales élevées. De ce point de vue, l’industrie française ne peut complètement s’exonérer de sa responsabilité dans la perte de compétitivité qui explique les délocalisations.

Les anecdotes de Gautier-Sauvagnac permettent d’entrer dans la fabrique du dialogue social français. La recherche de l’accord avec les organisations syndicales a régulièrement conduit à une collaboration de fait entre organisations syndicales (particulièrement les « réformistes ») de salariés et organisations patronales pour relever les normes sociales en vigueur. Ce relèvement s’opère généralement à travers un rapport de force patiemment négocié.

On est très loin, en tout cas, de la lutte des classes frontale décrite par la France Insoumise.

Le remords de DGS

En visionnant ses interviews, Denis Gautier-Sauvagnac nous exprime un regret: il voulait parler de « capitalisme régulé » et non de « capitalisme réglementé ». On lui accordera volontiers ce remords.

Denis Gautier-Sauvagnac: “La libre-concurrence doit être organisée”

La libre-concurrence doit-elle comporter des limites? Denis Gautier-Sauvagnac précise ici la doctrine de l’UIMM telle qu’il l’a pratiquée. On y attachera une importance essentielle car les propos de l’ancien président de l’UIMM donnent ici une bonne représentation de la doctrine sociale de cette branche qui a largement façonné le paysage social français.

La libre-concurrence doit-elle être tempérée, régulée par les branches professionnelles? Nous livrons ici un moment-clé du long entretien que Denis Gautier-Sauvagnac a bien voulu nous accorder. Il restitue avec force et clarté la doctrine qui a structuré l’UIMM pendant de nombreuses années, et qui continue encore à la structurer. À travers elle, c’est l’ensemble du capitalisme français qui a trouvé sa forme.

Libre-concurrence et régulation sociale

C’est la doctrine du jardin à la française. La concurrence, oui, mais régulée! Sur ce point, les partenaires sociaux des branches jouent un rôle essentiel à travers deux leviers: les classifications prévues dans les conventions collectives, qui tentent de mettre les niveaux de qualification requis dans les postes de travail avec des niveaux de salaries, et les rémunérations minimales annuelles que les branches fixent pour chaque classe.

À travers ces deux outils, les branches professionnelles tentent de fixer des salaires au-dessous desquels une entreprise ne peut descendre. L’objectif affiché est d’éviter la concurrence « fratricide » et déflationniste sur les salaires. On retrouve ici la thématique bien connue de la lutte contre le dumping social.

La régulation sociale est-elle efficace?

Nos lecteurs fidèles savent nos réserves sur l’efficacité de cette lutte contre le dumping social, pour au moins deux raisons.

La première est que les rémunérations minimales sont largement influencées par les grandes entreprises lors de la négociation des accords de branche. Elles visent autant à protéger les salariés contre la concurrence, qu’à protéger les entreprises bénéficiaires d’une rente contre les nouveaux entrants sur le marché. Dans certaines branches, les grandes entreprises n’hésitent donc pas à négocier des avantages salariaux importants pour empêcher le développement des « petits acteurs » moins dotés qu’elles en fonds propres. Cette technique permet de diminuer la rentabilité des investissements initiaux lors de la création d’entreprise. C’est donc un frein majeur à l’innovation.

Une deuxième raison tient aux stratégies de contournement bien connues. Le secteur du transport en donne l’exemple flagrant. Des normes sociales élevées y ont poussé au travail détaché.

Plus les avantages sociaux sont importants, plus l’activité de croissance est délocalisée.

Sur ce point, le capitalisme français et ses acteurs sociaux manquent d’un débat ouvert.

Libérer et protéger, est-ce libéral?

Emmanuel Macron a inventé un nouveau slogan: libérer et protéger. Cette théorisation illustre la double préoccupation classique de la flexi-sécurité à la danoise: moins de réglementation mais plus de protection. Cette pensée relève-t-elle vraiment du libéralisme économique?

Emmanuel Macron a répété à l’envi, durant son interview sur TF1, qu’il voulait « libérer » et « protéger ». L’expression fera sans doute date car elle concentre assez bien la philosophie politique qui émerge au fil des années, et dont le président Macron n’a certainement pas le monopole.

L’éloge de la flexi-sécurité

Dans « libérer » et « protéger », chacun entend évidemment l’allusion à la flexi-sécurité, leit-motiv qui domine les politiques du travail depuis une vingtaine d’années, avec leur sempiternelle référence aux expériences danoises. Le contour de ce projet est trop connu pour qu’on y revienne en détail: moins de réglementation dans le cadre du contrat de travail, mais plus de protection tout au long de la carrière.

Toute la question est de savoir si légitimement ce gimmick de politique de l’emploi peut devenir l’expression d’une vision politique d’ensemble, et si oui, à quelle philosophie se rattache-t-il?

Une résurgence du « en même temps »

Et dans ce « libérer, protéger », il y a bien une expression paradoxale, bien connue dans le répétitif « en même temps » d’Emmanuel Macron.

D’un côté, on parle « liberté » comme par référence au modèle libéral. Et de celui-ci, on connaît les références sémantiques dont la « start-up Nation » d’Emmanuel Macron raffole. Entre « libérer les énergies » et « libérer l’innovation », les formules ne manquent pas pour suggérer que le sens de la politique réside bien dans une plus grande initiative laissée aux acteurs individuels de l’économie. Les vieux briscards prennent évidemment à garde à ne pas confondre la foi et les actes: combien de va-t’en-guerre du libéralisme politique et économique auto-proclamés n’ont-ils pas multiplié les couches toxiques de réglementation pour mieux libérer les énergies?

Il suffit de lire le projet de loi de finances concocté par l’ineffable Bruno Le Maire pour comprendre que la « libération » appelle tôt ou tard des dizaines de pages de réglementation obscure. Mais supposons…

Tout est dans le « protéger » prononcé en même temps que le « libérer ». On retrouve ici la préoccupation du « care ». Il faut être bienveillant, multiplier les dispositifs qui limitent le risque.

On connaît d’ores et déjà la traduction macronienne de cette préoccupation, qui est d’ailleurs inévitable: sa loi sur le terrorisme inscrit « dans le dur » des principes liberticides comme les perquisitions administratives. Ses projets en matière de chômage consistent à étatiser ce qui ne l’est pas encore.

Ce dernier exemple met le doigt sur le sujet de fond: il existe en France une synonymie illusoire entre « protéger » et « étatiser », puisque, dans notre doctrine, l’État est le meilleur protecteur des citoyens.

En même temps, donc, il s’agit de libérer et d’étatiser. On retrouve ici les convictions jeunes-turcs de la garde macronienne.

L’erreur de Macron quand il parle de « protéger »

Dans l’esprit d’Emmanuel Macron, la protection est assurée par la loi et par l’État, face aux risques « privés », notamment économiques. Le Président ne sort pas ici du credo basique, pour ainsi dire instinctif, de l’énarque moyen.

Et c’est probablement ici le point faible essentiel de la vision macronienne, disons même la raison pour laquelle Macron, contrairement à ce qu’il croit, est un homme de l’ancien monde et non du nouveau. Dans son esprit, la protection est une fonction régalienne monopolistique qui oblige à légiférer en même temps qu’on déréglemente.

Si Macron voulait être du monde du nouveau, il entendrait que le risque et sa « couverture » sont bien mieux assurés, dans la plupart des cas, par un contrat privé que par une réglementation publique. Il ne viendrait par exemple à l’esprit de personne de penser qu’une assurance automobile doive céder la place à un système réglementé avec des indemnisations décidées par l’État. Pour une raison simple: l’État réglemente, les assureurs couvrent le risque.

Lorsque le Président fait passer la fonction protectrice du côté de l’État, c’est pourtant ce qu’il affirme. Sur le fond, on n’y verra pas autre chose que le énième avatar d’un monde où la technostructure ne manque aucune occasion pour étendre son champ d’intervention.

Macron l’illibéral

Dans tous les cas, donc, on se gardera de l’idée selon laquelle Emmanuel Macron serait libéral. Du libéralisme, il a conservé une fraction du vocabulaire. Mais de la technostructure étatiste, il a conservé le reste: le discours intrusif, et cette aspiration au Big Mother qui étrangle les forces vives de ce pays.

Macron ouvre le cycle des réformes dans la gouvernance des entreprises

Emmanuel Macron veut réformer la gouvernance des entreprises et tout laisse à penser que cette réforme sera douloureuse et compliquée. C’est ce qui ressort de son incertaine interview à TF1 ce soir.

Les commentaires à l’issue de l’incertaine interview d’Emmanuel Macron sur TF1 se consacrent beaucoup au pronostic sur la force de conviction qui a animé le président. Dans la pratique, l’exercice a surtout consisté à s’adresser directement aux Français pour expliquer les réformes en cours. Peu de choses nouvelles étaient donc à attendre de ce moment.

Pourtant, au-delà de l’exercice pédagogique, Emmanuel Macron s’est risqué à faire une annonce majeure: il réformera dans les prochains mois la gouvernance des entreprises, et tout particulièrement l’intéressement et la participation. Les entrepreneurs ont tout intérêt à suivre ce dossier de près.

Quelle réforme de l’intéressement et de la participation?

Selon les propos du Président, les entreprises doivent apprendre à mieux intéresser les salariés « lorsque ça va mieux ». Le projet est assez bien connu: le gouvernement, en accord avec la CFDT d’ailleurs, devrait compenser l’effet « droitiste » des ordonnances par des mesures « gauchières » sur la participation des salariés à la vie de l’entreprise.

Par une étrange erreur d’interprétation, beaucoup de commentateurs pensent que cette réforme se limitera à améliorer l’intéressement des salariés aux résultats de l’entreprise. Il est très probable qu’effectivement le gouvernement ait l’intention de généraliser le principe de l’accord d’intéressement à toutes les entreprises.

Mais… la réforme macronienne devrait avoir une ambition bien plus large. Certains évoquent l’idée d’une participation obligatoire des salariés au capital dans les entreprises de plus de 50 salariés. Ils évoquent également la représentation obligatoire des salariés dans les conseils d’administration ou les directoires de ces entreprises. Il s’agirait là d’une onde de choc majeure pour la vie des entreprises françaises.

Vers une victoire des managers dans la gouvernance des entreprises?

La philosophie générale de ces réformes est aussi bien connue. Elle consiste à renforcer la place des managers dans la direction du capitalisme français, au détriment des entrepreneurs. On retrouve ici la filiation sociale d’Emmanuel Macron, haut fonctionnaire très éloigné de la création d’entreprises.

Dans la pratique, ses idées devraient conduire à une évolution en profondeur de la conduite des entreprises françaises. Si l’on se souvient que le gouvernement procède cette année à l’abrogation des allègements fiscaux en raison des durée de détention des actions (ce qui frappe lourdement les salariés bénéficiaires de détention d’actions gratuites), on peut craindre le pire.

Un cadeau à la CFDT?

Dans ce dossier, on comprend qu’Emmanuel Macron cherche à renouer le lien avec la précieuse CFDT. Laurent Berger avait trouvé les ordonnances décevantes. Il devrait se « rattraper » sur les mesures à venir.

Celles-ci seront probablement négociées avec les partenaires sociaux. Pour les entrepreneurs, cette opération va se révéler très risquée…

 « La difficulté c’est que le gouvernement ne va pas jusqu’au bout de la démarche, qui exige d’organiser une vraie culture du dialogue social. Ne pas rééquilibrer les moyens de négocier et renforcer la participation des salariés aux décisions de l’entreprise est un signe d’immaturité. Ces ordonnances étaient l’occasion de faire évoluer le syndicalisme, mais le gouvernement est resté trop méfiant, trop lutte des classes »

Laurent Berger, in Actuel CE

RSI: quand 20 Minutes fait la propagande du régime au nom de la lutte contre les fakes

De façon inamicale, le site 20 Minutes (qui n’a pas noté que nous étions une société de presse…) nous accuse de produire une fake news sur les primes versées aux cadres dirigeants du RSI. Les allégations de ce site sont très surprenantes et montrent une confusion entre lutte contre les fake news et reprise de la propagande officielle. Les entrepreneurs sauront dorénavant pourquoi il faut boycotter cette publication.

Cette semaine, nous révélions que le RSI entendait attribuer une prime exceptionnelle à ses cadres dirigeants, dont le montant pouvait aller jusqu’à 10.000 euros. 20 Minutes explique que cette information est une fake news, puisque le montant de ladite prime serait de près de 5.000 euros en moyenne.

On s’étonnera de l’indigence du travail « journalistique » de ce confrère, qui manifestement considère que la propagande des organismes sociaux vaut parole d’évangile. En effet, si la moyenne de versement de la prime, selon la direction du RSI, avoisinera les 5.000 euros, cela signifie bien que certaines primes seront versées pour un montant supérieur à ces 5.000 euros. Nous sommes donc bien dans la fourchette que nous indiquions.

20 Minutes donne sans le moindre esprit critique un large écho aux explications de la direction du RSI sur la justification de cette prime. 20 Minutes oublie curieusement de rappeler que le même motif de « surcharge de travail » avait été avancé en début d’année pour justifier une première augmentation record des primes des cadres.

L’objectivité journalistique aurait justifié cette mise en perspective, qui nous paraît utile pour mieux comprendre la stratégie du régime à l’aube de sa disparition.