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Auteur : Eric Verhaeghe

Comment la pression fiscale augmente discrètement sur les particuliers, et pourquoi c’est un problème pour Macron

La pression fiscale augmente discrètement sur les particuliers, malgré les grandes déclarations du gouvernement qui disent le contraire. En réalité, les Français sortiront rincés de l’exercice 2018 et, sans un effort majeur, 2019 sera tout aussi difficile. Pour Emmanuel Macron, cette situation risque de tourner au cauchemar, tant elle ancre la théorie du président des riches.

La pression fiscale sur les particuliers risque de devenir un puissant talon d’Achille pour Emmanuel Macron. Elle ne cesse en effet d’augmenter comme si les particuliers avaient désormais vocation à financer l’essentiel des nouvelles politiques publiques. Pendant ce temps, les recettes fiscales issues des entreprises s’effondrent.

Forte hausse de la pression fiscale sur les particuliers

Les derniers chiffres de la situation mensuelle du budget de l’État sont particulièrement évocateurs sur le sujet. On en trouvera ci-dessus une belle synthèse, au 30 juin, dressée par Bercy. Une rapide lecture des mouvements enregistrés sur les recettes comparés au 30 juin 2017 souligne toute la difficulté des discussions budgétaires qui auront lieu à l’automne sur le budget 2019.

En un an, les recettes fiscales nettes ont baissé de 3,5 milliards, c’est-à-dire de 2,4%. Mais le produit de l’impôt sur le revenu a augmenté de 1,5 milliard. Le produit de la taxe sur les carburants a augmenté de 500 millions (environ 10%). Le produit de la TVA a augmenté de 2 milliards (soit 4% de hausse).

Autrement dit, en un an, les particuliers ont vu leur pression fiscale augmenter de 4 milliards € ! Un chiffre qui annihile la baisse des cotisations sociales. Dans la pratique, chaque Français a versé 60 euros nouveaux à l’État en un an.

La pression fiscale frappe durement les classes moyennes

On retirera quelques évidences de cette accumulation de chiffres.

Si l’on se souvient que seuls 50% des ménages acquittent un impôt sur le revenu positif, on comprendra que la vigueur de la hausse de l’impôt sur le revenu (3,3%) touche d’abord les classes moyennes, grands perdants de l’exercice budgétaire 2018, et probables grands perdants de l’exercice 2019, sauf à ce qu’Emmanuel Macron n’annonce pour eux une mesure compensatoire (ce dont on doute). Une fois de plus, donc, les classes moyennes portent l’essentiel de l’effort collectif.

Mais l’augmentation du produit de la taxe sur les carburants d’environ 10% constitue une mesure générale qui frappe pour le coup encore plus durement les ménages « périphériques »: ceux qui vivent loin des métropoles et qui ont besoin de la voiture pour vivre au jour le jour.

Quant à l’envolée de 4% de la TVA, on voit bien qu’elle frappe d’abord les classes moyennes, mais qu’elle n’épargne pas les plus petits. Seuls ceux qui ont une capacité d’épargne importante échappent à ses dégâts.

Impôt juste et baisse des dépenses publiques

En matière de justice des recettes, le gouvernement dispose de très peu de marges. Il pourrait en effet décider de relever la fiscalité des entreprises, mais cela contreviendrait aux engagements déjà pris sur la baisse de l’impôt sur les sociétés, qui doit être ramené dans la moyenne européenne. Une telle option plomberait donc la compétitivité des entreprises françaises et compromettrait la croissance.

La seule solution consiste à baisser les dépenses publiques, notamment en taillant dans la trop forte hausse de la masse salariale des fonctionnaires. Pour Emmanuel Macron, c’est la seule façon d’expliquer que les efforts des uns sont parallèles aux efforts des autres.

Président des riches ou président des fonctionnaires?

En reposant le dilemme macronien d’une autre façon, on peut donc soutenir que si Macron est perçu comme le président des riches, c’est largement parce qu’il en demande beaucoup aux classes moyennes… pour ménager sa base électorale de fonctionnaires. En ce sens, président des riches rime avec président des fonctionnaires.

Si Emmanuel Macron veut se « déporter » sur sa gauche, et perdre son étiquette de président des riches, il devient urgent pour lui de tailler dans les dépenses publiques qui imposent une pression fiscale trop importante.

Toute la question est de savoir si, après l’affaire Benalla, il dispose encore de l’autorité et de la légitimité nécessaire pour parvenir à réformer la dépense publique. La difficulté du gouvernement à tirer des conclusions opérationnelles du projet CAP 2022, projet de réduction des dépenses publiques, soulève, sur ce sujet, de vraies questions…

La désastreuse prise en charge du cancer du sein par la sécurité sociale

Une légende tenace veut que la sécurité sociale assure une prise en charge optimale des cancers en France. Pourtant, les lacunes des remboursements pour le cancer du sein sont nombreuses et bien connues. Une militante associative du sud de la France vient de le rappeler dans un courrier au président de la République: les restes à charge pour le cancer du sein sont coûteux.

Elle s’appelle Christel Balme et elle habite Molières-sur-Cèze, dans le Gard. Elle est préparatrice en pharmacie et son histoire est racontée par le Midi Libre.

Elle se découvre un jour atteinte d’un cancer du sein et entame un traitement de cinq mois. Après sa dernière séance de chimiothérapie, elle entreprend de raconter ce qu’elle a vu durant son parcours hospitalier.

On notera en particulier:

Sur son salaire, Christel a perdu 200 € par mois depuis son arrêt maladie. La situation est encore plus difficile pour les travailleurs indépendants : « Une jeune coiffeuse malade a perdu tous ses revenus pendant ses dix-huit mois de maladie. Comment se soigner quand on n’est pas sûr de remplir son frigo ? »

Être malade coûte cher, explique la préparatrice en pharmacie, et les écarts se creusent entre ceux qui peuvent prendre en charge les frais, et les autres, créant une médecine à deux vitesses. « Le cancer ne s’attaque pas qu’à vos cellules, il grignote aussi vos euros. Pour garder figure humaine, et ne pas lire la peine immense dans le regard de ma fille, j’ai acheté une perruque de base, moche, premier prix…à 500 €. »

Gels douche hypoallergéniques, crèmes spéciales, gaines, soutien-gorge, compléments alimentaires, la liste des produits nécessaires pour limiter les dégâts de la chimio ou des rayons est longue, les remboursements, dérisoires.

On le sait, les soins annexes dans le traitement du cancer du sein, et particulièrement les soins de nature « esthétique » sont particulièrement coûteux. Sur tous ces points, la sécurité sociale, qui dépense chaque année 300 millions € pour rembourser des Doliprane, abandonne les Françaises à leur sort.

On estime que le reste à charge moyen par cancer est de 750 euros par an.

Pour en finir avec la bombe Kohler et la paranoïa des affaires Macron

Après l’affaire Benalla, Le Monde relaie des documents peu intéressants de Mediapart sur Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée. L’intéressé est soupçonné de conflits d’intérêts dans ses précédentes fonctions à Bercy. L’acharnement dont l’Élysée fait désormais l’objet, y compris sur des détails, pose question. Mais qui a intérêt à nourrir ce climat de paranoïa?

L’an dernier, lorsqu’Alexis Kohler fut nommé secrétaire général, nous avions alerté dans ces colonnes sur sa proximité avec MSC. En son temps, l’information n’avait suscité aucun émoi, ni chez Mediapart ni au sein du Monde. Avec un sens de la déontologie exemplaire, Mediapart n’a d’ailleurs par la suite jamais fait référence à cette information et a prétendu avoir découvert l’eau tiède dans son coin. Chacun appréciera…

Que peut-on reprocher à Alexis Kohler?

De la campagne à laquelle se livre Mediapart (avec la complicité du Monde), on retiendra l’étrange discordance entre les leçons de morale assénées par Plenel et consors dans leurs colonnes sur la lutte contre les populismes, et le climat lui-même populiste de dénonciations d’affaires imaginaires qu’ils entretiennent par ailleurs.

Car les rapports familiaux entre Alexis Kohler et l’armateur italien MSC posent un seul vrai problème: le secrétaire général de l’Élysée influence-t-il ou non le règlement du dossier complexe de STX en faveur de sa famille et, corrélativement, pèse-t-il sur l’issue des négociations avec Fincantieri, concurrent italien de MSC? Ces dossiers-là sont sensibles, contemporains, stratégiques pour la politique industrielle de la France.

Sont-ils au coeur des accusations paranoïdes de Mediapart? Non. Les « révélations » portent seulement sur la participation d’Alexis Kohler, alors représentant de Bercy au conseil d’administration du port du Havre (avant 2012), à un vote concernant un partenariat entre le port et une filiale de MSC en France. Le fait que, à cette occasion, Alexis Kohler ne se soit pas « déporté » est effectivement une erreur. Mais est-elle d’importance? Une abstention d’Alexis Kohler aurait-elle remis en cause l’adoption de ce partenariat? Autrement dit, la participation d’Alexis Kohler était-elle de nature à changer l’issue finale de ce dossier?

Non, bien sûr. Le dossier était porté par le port du Havre, il correspondait à la stratégie de développement du port. La faute de Kohler dans ce dossier est vénielle… et surtout elle est très ancienne. Titrer en « une » sur ce sujet ne participe évidemment pas d’une volonté de délivrer une information claire aux lecteurs. Il s’agit plutôt de nous convaincre que nous sommes dirigés par une bande de menteurs et de pourris.

La propagation du « Tous pourris » relève de la liberté de la presse, que nous ne contestons pas. Mais il faudrait peut-être que Mediapart et Le Monde renoncent définitivement à nous donner des leçons de lutte contre le populisme, au vu de leur actuelle ligne éditoriale. Car on voit mal en quoi les accusations qui sont portées aujourd’hui contre le secrétaire général de l’Élysée seraient à la fois pertinentes et dignes d’intérêt, si ce n’est pour susciter la confusion dans les esprits sur la probité de l’équipe au pouvoir.

L’intérêt de MSC dans la stratégie industrielle française

Revenons au fond de l’affaire. Pour des raisons contestées dans nos colonnes, les crânes d’oeuf bercyens pensent que les chantiers navals français n’ont pas la taille critique pour survivre sur les marchés internationaux. Ils se sont donc mis en tête un slogan qui n’a pas beaucoup de sens, mais qui a le mérite de dispenser de réfléchir: il faut un Airbus du chantier naval européen. Donc, il faut céder les joyaux français à un ensemble dont nous sommes persuadés qu’il constituera une catastrophe industrielle à l’horizon des dix ans à venir.

Car, il en ira des chantiers navals comme d’Alstom, comme de Péchiney: la course au gigantisme menée par des énarques et des polytechniciens qui s’imaginent tout savoir et être capables de conduire une entreprise se termine toujours par un « game over » pour nos fleurons. La fatuité de nos élites est le principal boulet tiré par ce pays.

Or une alliance avec MSC dans cet ensemble est probablement la seule stratégie intelligente que nous puissions mener face aux appétits de son concurrent italien, lié à la Chine, appelé Fincantieri. Dans le dossier STX, la mise sur pied d’un consortium autour de MSC constituait une solution salutaire, probablement empêchée en son temps, déjà, par les conflits d’intérêt entre Alexis Kohler et MSC.

Et c’est bien le drame de la situation. Le fait qu’Alexis Kohler soit familialement lié à MSC et que la presse subventionnée entretienne autour de cette alliance un climat de dénonciation malsain, est beaucoup plus, pour nos chantiers navals, un handicap qu’une protection. Nous aurions besoin, pour coiffer la pensée Barbie Cyrillus de Bruno Le Maire, qui a beaucoup de qualités littéraires mais malheureusement une intelligence plus que limitée de l’entreprise, d’un esprit supérieur capable d’oser une alliance entre nos chantiers navals et MSC. Parce qu’Alexis Kohler est lié à MSC, cette audace n’est malheureusement pas possible.

On attendrait d’un journal prétentieux et bouffi d’orgueil comme Le Monde, une mise en perspective du dossier Kohler avec les problématiques industrielles du pays. Malheureusement, les quelques 15 millions de subventions publiques que ce journal engrange chaque année lui servent plus à torpiller un gouvernement qui s’apprête à réformer les aides publiques qu’à informer le public.

Arrêtons ce climat populiste

Entre l’affaire Benalla et la pseudo-affaire Kohler, on voit bien le glissement qui se produit dans une certaine presse auto-proclamée respectable. Il ne s’agit plus d’informer sur le débat politique, il s’agit de l’orienter dans un sens permettant de disqualifier par avance tout projet de réforme. Pour y parvenir, la ficelle est ancienne: on jette le discrédit, on généralise la suspicion, à partir de faits grossis, déformés ou tirés de leur contexte dont on ne rappelle jamais ni la complexité ni l’importance.

Or, une chose est sûre: des choix d’importance attendent les chantiers navals français. Des choix d’importance attendent les Français eux-mêmes, car on ne tardera pas à voir qu’une croissance plus faible que prévu oblige à des arbitrages impopulaires. L’ambiance populiste installée par la presse subventionnée augure mal de la pertinence des choix qui seront opérés en bout de course. Car sans une forte légitimité, Macron aura du mal à imposer les réformes nécessaires.

Pourquoi les Français aiment les riches quand ils font du football mais pas quand ils créent de l’emploi

Le gouvernement vient de prendre un décret qui allège la charge fiscale pour les sportifs les plus riches, alors même qu’une remise en cause des « aides aux entreprises » est annoncée pour réduire la dépense publique et que l’affaissement de la croissance obligera à des arbitrages budgétaires compliqués. La mesure est prise dans l’indifférence générale, qui montre l’extrême tolérance des Français vis-à-vis de l’enrichissement des sportifs à comparer à leur intolérance vis-à-vis des chefs d’entreprise.

Le décret du 1er août 2018 relatif à l’exploitation commerciale de l’image, du nom et de la voix des sportifs et entraîneurs professionnels est une aubaine pour les quelques centaines de sportifs de haut niveau les mieux rémunérés. Publié dans la torpeur estivale, il applique une disposition de l’oubliée loi Braillard de 2017 restée lettre morte jusqu’ici faute d’un décret pour lui donner vie.

Dans la pratique, ce système consiste à défiscaliser les droits perçus par les sportifs dans le cadre des campagnes publicitaires dont ils sont les emblèmes. Ainsi, alors que leurs salaires continuent d’être fiscalisées, le produit de ces campagnes peut leur être versé, sous réserve d’un accord collectif dans leur fédération, « hors rémunération », c’est-à-dire hors impôts.

Cette mesure d’optimisation fiscale ferait hurler les défenseurs de l’impôt si elle s’appliquait à des chefs d’entreprise. Curieusement, parce qu’elle s’applique à des sportifs, elle ne soulève pas de commentaire particulier.

Les riches sportifs en pleine concurrence internationale

On reprend ici le vieil adage pascalien: vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. Tous les arguments qui servent à disqualifier l’optimisation fiscale pour les « plus riches » sont ici retournés méthodiquement pour expliquer que, s’agissant des sportifs, tout ce qu’on considérait comme faux hier, est vrai aujourd’hui.

Ainsi, il est évident que le régime fiscal des rémunérations les plus élevées en France pousse à l’exil. Lorsqu’il s’agit d’investisseurs ou de chefs d’entreprise, les étatistes n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer l’incivisme de ces traîtres qui quittent leur pays pour des raisons bassement matérielles.

En revanche, lorsqu’il s’agit de sportifs, il semble naturel de consentir à d’importants allègements fiscaux pour éviter qu’ils ne quittent la France. Et là, pas d’invocation de la solidarité dont ils devraient faire preuve vis-à-vis des plus pauvres. Personne ne s’offusque que des jeunes gens qui gagnent parfois des dizaines de millions d’euros chaque année exigent d’importants rabais fiscaux pour continuer à exercer leur talent en France.

Vérité pour les riches sportifs, erreur pour les riches entrepreneurs

Il faut ici tâcher de comprendre pourquoi les Français sont absolument intolérants à l’amélioration de la situation fiscale des entrepreneurs, et parfaitement tolérants au même sujet chez les sportifs. Car il y a un paradoxe dans le traitement de chaque situation.

Souvenons-nous des polémiques annuelles sur la rémunération de Carlos Ghosn. Les 6 ou 7 millions que l’intéressé gagne font systématiquement hurler l’opinion publique. Pourtant, quand Carlos Ghosn prend les rênes de l’entreprise en 2009, le chiffre d’affaires est tombé à 33 milliards € et Renault vend à peine 2,3 millions de voitures. En 2017, le chiffre d’affaires passe la barre des 45 milliards €, et Renault annonce le chiffre record de 3,7 millions de voitures vendues.

Sur la seule année 2017, Renault a augmenté ses ventes de 8,5%. Voilà qui est très bon pour l’économie française. Mais ces belles performances ne semblent pas devoir profiter au patron de l’entreprise… qui emploie tout de même plus de 120.000 personnes et participe à toutes les politiques de l’emploi.

Inversement, un Neymar est rémunéré 36 millions € par an, c’est-à-dire six fois plus que Carlos Ghosn, et le gouvernement nous annonce un allègement fiscal pour lui. Pourtant, il ne crée pas d’emploi et son activité ne structure pas l’économie française…

Allez comprendre!

Le mythe de l’entrepreneur profiteur face au travail collectif

Derrière cette disparité de traitement se cache évidemment la différence de représentation typique de l’opinion française sur l’origine de la richesse de chacun, et sur sa nature.

Dans le cas de l’entrepreneur, un vieux réflexe français, nourri de préjugés prétendument marxistes, décrète une suspicion générale. La France, héritière des communautés agricoles qui l’ont fondée et façonnée, se méfie toujours de ces fortunes industrielles qui se bâtissent à l’usine. Le fait qu’une ou quelques individualités s’enrichissent grâce au travail des autres et pas seulement du leur, est un fait en quelque sorte de contre-culture pour les vieux paysans dont nous héritons.

Qu’on le veuille ou non, la France n’a jamais aimé la grande industrie pour cette raison. La richesse, en France, doit être répartie entre tous, parce que la construction même du pays s’est fondée sur ce principe. La seule exception tolérée était réservée à la noblesse et au clergé, avec les naufrages que l’on sait à partir de 1789. Dans cet ensemble, l’entrepreneur est rapidement perçu comme un accapareur des biens du peuple.

D’où l’appétence française pour la redistribution.

Le mythe du sportif gladiateur et l’individualisme français

Inversement, le sportif de haut niveau est une sorte de preuve vivante selon laquelle la prouesse individuelle existe.

Autant Carlos Ghosn est suspect de s’enrichir sur le dos de ses pauvres ouvriers, d’usurper sa réussite en s’appropriant celle des autres, autant le sportif de haut niveau est crédité de sa performance individuelle, qui le rend légitime à s’enrichir. Quand les Français regardent leur équipe de football jouer un match, ils considèrent que ceux qui font la victoire, ce sont les joueurs et pas le sélectionneur, ni le président du club ou de la fédération. Et ils applaudissent au fait que « l’artiste », vécu comme travailleur de terrain face à ses élites, celui qui marque un beau but, soit récompensé pour sa performance.

On reconnaîtra ici les catégories de pensée un peu brutes de décoffrage de la France contemporaine.

D’un côté, il y a la grande entreprise mondialisée où la performance ne peut être que collective et où le patron est forcément, peu ou prou, un usurpateur. Ce n’est pas lui qui serre les boulons sur la chaîne, donc son travail est par nature moins important que celui des « petits » qui oeuvrent au jour le jour.

D’un autre côté, il y a le travailleur, dont le sportif de haut niveau est une figure sublimée, qui livre son combat au jour le jour pour gagner sa pitance. Et celui-là peut être payé sans limite: il a bien mérité son argent. En lui, le Français salue la performance individuelle.

De là à dire qu’en France, seul l’enrichissement par le travail individuel est légitime ou vécu comme moral, et que toute oeuvre collective doit condamner ses acteurs à une forme de modestie ou de sobriété, il n’y a pas loin.

Homo festivus, homme riche

On ne peut évidemment conclure cette petite flânerie sur les avantages fiscaux des sportifs de haut niveau sans replacer la question dans le triomphe contemporain de ce que Philippe Muray appelait l’homo festivus. Dans une société privée de sens et infantilisée par la fin de l’histoire, le sportif de haut niveau tient une place à part. Il réalise une sorte d’idéal absolu, celui de la performance sportive dans la communion festive du stade érigée en mode de vie. Son exaltation sans limite n’est donc pas surprenante. Le sportif de haut niveau incarne le bien parfait que l’empire de la morale idéalise.

Il est intéressant ici de se demander pourquoi le chef d’entreprise incarne l’inverse. Pourtant, ce dernier est un créateur d’emplois qui dispense, par sa prise de risque individuelle, du bien collectif. Mais les Français se plaisent à le taxer du contraire.

C’est peut-être un signe supplémentaire de notre aversion pour l’histoire. Le sportif se contente de jouer sur un stade et, en dehors du fric qu’il se ramasse, il ne capitalise rien. Le chef d’entreprise, lui, construit l’histoire, même tout petitement le plus souvent, mais il construit. Il transforme irrémédiablement la réalité. Il change le monde en creusant son sillon.

C’est aussi cela qui le rend urticant. Les Français aiment que l’action individuelle ne serve qu’à la beauté du geste. Qu’elle soit un moment d’émotion. Ils n’ont plus envie de revenir dans l’histoire qui produit des sens et qui demande de la constance dans l’effort.

Montparnasse, ou le naufrage du capitalisme français de connivence

La panne qui frappe la gare Montparnasse préoccupe beaucoup les voyageurs, mais ne semble pas avoir d’impact politique majeur. Il faut dire que le gouvernement est sonné après l’affaire Benalla. Pourtant, s’il y a bien une affaire d’État aujourd’hui, c’est l’incurie avec laquelle la SNCF et RTE exposent à des risques de paralysie l’une des principales gares d’Europe… et ce faisant des millions de voyageurs qui se sont retrouvés bredouille le jour de leur départ en vacances. L’impunité des responsables illustre bien les dérives du capitalisme français de connivence qui étrangle le pays.

L’affaire Benalla a suscité une émotion d’autant plus vive que le quotidien qui l’a propulsée en « une » avait intérêt à souffler sur les braises pour maintenir ses ventes. Mais que pèse-t-elle en réalité par rapport à ces voyageurs qui sont arrivés bredouille, en gare Montparnasse, du fait d’un incendie dans un poste d’électricité, que personne ne peut réparer en moins d’une semaine? Cette fois, Guillaume Pépy peut se féliciter d’une conjonction astrale favorable: sans l’affaire Benalla qui a épuisé les énergies et distrait l’attention des grands médias, il aurait passé un quart d’heure bien pire que celui qui lui a été réservé.

Des millions de Français à la merci d’un seul incendie localisé à Paris

Replaçons l’événement dans sa juste proportion. Un incendie dans un poste d’alimentation électrique prive plus de 15.000 foyers de banlieue d’électricité pendant plusieurs jours, et surtout torpille le fonctionnement de la gare Montparnasse un jour de grand départ. Ce sont des centaines de milliers de voyageurs qui ne peuvent pas partir. Ce sont des pans entiers de l’économie française qui souffrent une fois de plus.

Combien de Français ont-ils décidé, cet été, qu’il valait mieux partir en vacances ailleurs qu’en France, ou alors en prenant l’avion, ou la voiture, ou le car? Tout cela pour un seul incendie localisé…

Un parfum d’insurrection qui vient…

Au passage, on notera qu’il s’agit du énième incident électrique de l’année à Montparnasse. Alors de deux choses l’une: soit cette gare est maudite, soit cette gare fait l’objet d’un discret mais efficace activisme destiné à la torpiller.

On relira, page 115 de « L’insurrection qui vient », cette phrase qui doit faire réfléchir:

Tout bloquer, voilà désormais le premier réflexe de tout ce qui se dresse contre l’ordre présent. Dans une économie délocalisée, où les entreprises fonctionnent à flux tendu, où la valeur dérive de la connexion au réseau, où les autoroutes sont des maillons de la chaîne de production dématérialisée qui va de sous-traitant en sous-traitant et de là à l’usine de montage, bloquer la production, c’est aussi bien bloquer la circulation

Les malheurs de la gare Montparnasse ressemblent quand même furieusement à cette prédiction à la Nostradamus.

Le défaussement ahurissant de la SNCF

Bref, la gare Montparnasse, paralysée plusieurs fois cette année (soit par les grèves, soit par des incidents techniques) est dépendante, pour son alimentation électrique, d’un seul poste, commun à l’alimentation de la banlieue sud-est. Il suffit que le poste brûle pour que la gare soit paralysée.

Supposons… C’est ce qui a permis à Guillaume Pépy, PDG de la SNCF, d’expliquer que son entreprise n’était pas responsable et qu’il demanderait une indemnisation à RTE. Ah, le doux son de cette phrase: « Je suis le patron, mais je ne suis pas responsable », qui évoque tout de suite l’anthologie des élites françaises, ressortie par Gérard Collomb à l’occasion de son audition parlementaire dans l’affaire Benalla.

Sauf qu’on aurait pu attendre de Guillaume Pépy qu’il mette en place une cartographie des risques dans son entreprise, et tout particulièrement une cartographie des risques majeurs d’approvisionnement électrique dans les plus grandes gares du pays. On aurait aussi pu imaginer que ces faiblesses d’approvisionnement soient anticipées, que des plans B soient prévus.

Manifestement, Guillaume Pépy considère que la maîtrise des risques et leur anticipation ne font pas partie du métier de PDG. Et personne au gouvernement ne semble décidé à le contredire sur ce point. C’est pourtant l’illustration d’un défaut majeur, et le terrible aveu du naufrage où nous emmène les nominations politiques à la tête des entreprises publiques: les PDG s’y occupent plus de plaire au pouvoir que de faire leur vrai boulot.

Le naufrage de RTE, la « société anonyme » entièrement publique

On ne dira pas mieux de cette bête curieuse appelée RTE (Réseau de Transport d’Électricité), en charge des postes électriques en France. Manifestement, en pleine période de terrorisme, d’attentats, de menaces critiques en tout genre, les responsables de cette société anonyme n’ont pas jugé utile d’anticiper un événement majeur dans un poste d’alimentation d’une grande gare parisienne. C’est comme si ces gens étaient imperméables au monde dans lequel ils vivent.

Chouette, se diront certains! ce qui pèche cette fois, c’est une société anonyme, née de la libéralisation du marché de l’électricité. Ah! le bon temps d’EDF!

Sauf que RTE est une société détenue à 100% par les pouvoirs publics ou leurs succédanés. Une fois de plus, ces grandes sociétés publiques de réseau se montrent incapables de garantir une qualité de service, qui relève pourtant de leur mission d’intérêt général. Servir le public n’est manifestement pas la préoccupation de ceux qui en ont la charge.

Un nouveau naufrage du capitalisme français de connivence

Que retenir de cette désastreuse affaire? sinon que la France n’a pas saisi l’opportunité de la libéralisation des grands réseaux publics pour en moderniser le pilotage.

On a facialement privatisé par la création d’entités comme RTE. En réalité, il s’agit de fétus de paille qui dissimulent la permanence des anciennes structures monopolistiques. Celles-ci continuent à être gouvernées selon les valeurs d’avant: la production avant tout, la complaisance vis-à-vis du pouvoir, et le service au public s’il reste un peu de temps pour s’en occuper.

Ce capitalisme français de connivence, où les nominations sont opérées par le pouvoir pour maintenir le contrôle gouvernemental sur des pans entiers de l’économie, montrent jour après jour leurs limites. Tant que le monde était organisé selon les principes de vie de ces élites, le système était supportable. Dans un monde numérisé, digitalisé, hyper-informé, ces vieilles élites sclérosées, rigides, opaques, sont complètement dépassées.

Il est temps de mettre un terme à l’impunité dont tous ses gens se prémunissent pour conserver leur gamelle contre vents et marées. Car pendant ce temps, les Français trinquent.

Une révolte des fonctionnaires contre Macron? Une autre lecture de l’affaire Benalla

L’affaire Benalla suscite une grande émotion, largement justifiée par la déception de l’opinion publique liée à la personnalité même d’Emmanuel Macron. (Mal) élu pour réparer les dégâts de la présidence « normale » de François Hollande et complètement calamiteuse, le jeune Emmanuel Macron révèle sa capacité à donner de grandes leçons morales à la planète entière et sa faible envie de les mettre en pratique à titre personnel. Le dévoilement d’une « racaille » dans son entourage, qui s’ajoute aux pressions exercées sur la presse pendant la campagne, en disent long sur les dérives présidentielles autoritaires et douteuses que plus personne ne peut réellement nier. Il n’en reste pas moins que l’affaire Benalla survient à un moment où l’exécutif tente de faire plier la fonction publique. Et qu’elle est révélatrice de la capacité de nuisance de l’appareil d’État face à toute tentative de réforme en profondeur.

Que les images, qui tournent en boucle, d’un chef de cabinet adjoint de l’Élysée, non déclaré au Journal Officiel (alors que le Président avait annoncé une réduction des effectifs des cabinets), en train de frapper des manifestant(e)s en dehors de tout cadre légal, à la manière des dictatures les plus sanglantes, choquent l’opinion est la marque d’une vitalité démocratique de notre pays. On n’ose pas imaginer ce qu’un Benalla eut été sous Vichy ou durant la guerre d’Algérie. Sur ce point, la faute de l’Élysée, qui consiste à livrer les clés du palais, à une personnalité de ce genre, est impardonnable.

Ne le contestons pas! Macron dénonce régulièrement les démocraties illibérales. On voit mal en quoi sa pratique du pouvoir diffère fondamentalement… Et les manifestants tabassés dans des conditions indignes le 1er mai ne nous contrediront certainement pas.

L’inévitable affaire Benalla

Reste qu’au-delà de l’émotion légitime, des questions béantes se posent, renforcées, dramatisées même, par le contexte politique où elles se posent. Entre le 1er mai, jour fatidique où Benalla a gravement outrepassé son statut, et la semaine dernière, deux mois et demi se sont écoulés… De nombreuses personnes savaient alors que les images diffusées dès le 1er mai mettaient en cause un très proche d’Emmanuel Macron. En particulier, une grande partie de la hiérarchie policière savait que « l’exécrable » Benalla, pour reprendre des termes utilisés par des syndicalistes devant l’Assemblée Nationale, avait dangereusement exposé Emmanuel Macron le 1er mai, par un comportement dommageable susceptible d’éclabousser l’Élysée. Beaucoup savaient que ce comportement était resté impuni, puisque la suspension temporaire de fonction dont l’intéressé a fait l’objet n’est pas juridiquement une sanction, mais seulement une préparation à une sanction (même si elle s’accompagne d’une suspension du traitement).

Dans ce contexte, il était inévitable que l’affaire termine entre les mains de la presse. Emmanuel Macron devait le savoir. La question n’était pas de savoir si oui ou non une mèche aussi éventée finirait par brûler, mais quand elle brûlerait.

Là encore, un minimum d’anticipation aurait permis d’imaginer que, à la faveur de l’été, de la légère somnolence qui s’empare alors de l’actualité, un média aurait la tentation de sortir une information dont il serait tôt ou tard dépositaire. Il ne fallait pas être grand clerc pour imaginer que la presse, friande de piscines à Brégançon et de montres de Brigitte à 39.000 euros, ne manquerait pas le coche dans les semaines qui suivaient. C’était d’autant plus prévisible que la brutalité de Benalla s’est aussi exercée contre des journalistes, y compris de chaînes publiques. Dans ces conditions, son attitude inappropriée constituait un pain béni pour ceux que la macronie a fini par lasser.

Un contexte politique explosif

Pourquoi l’affaire est-elle tombée entre les mains du Monde, qui a ouvertement fait campagne pour Macron, et pas du Figaro ou de Libération (ou encore de Mediapart)? La question mérite d’être traitée au regard du contexte politique où elle survient.

Plusieurs dossiers annoncent en effet un été sensible pour le régime Macron, si l’on peut utiliser cette expression métaphorique. Au premier rang, la presse (Le Monde lui-même) s’est beaucoup attardé sur la réorganisation en cours de la sécurité de l’Élysée, qui, dessaisirait le GSPR, c’est-à-dire la police, de cette responsabilité, au profit de l’Élysée lui-même. On voit bien le raisonnement qui est suggéré: Benalla est victime d’un règlement de comptes d’autant plus sanglant de la part des policiers officiels qu’il devait, tôt ou tard, les supplanter.

Cette version, au demeurant contredite par le Préfet directeur de cabinet du Président, n’exclut pas, qu’elle soit vraie ou fausse, de relever le contexte toxique beaucoup plus large dans lequel l’affaire Benalla s’inscrit.

Au premier chef, on notera que Macron envisage sérieusement de modifier l’équilibre des pouvoirs en taillant fortement dans les effectifs de l’Assemblée Nationale. On ne s’étonnera pas de voir que le Parlement au sens large a réagi fortement à cette affaire à un moment où le Président s’emploie à le marginaliser. Tels sont les risques du métier.

L’affaire Benalla face à la réforme administrative

Mais d’autres dossiers tout aussi sensibles sont sur le feu, qui méritent d’être inscrits dans le contexte explicatif de l’affaire Benalla. S’agissant des raisons pour lesquelles le Monde, si macronien jusqu’ici, a décidé de retourner sa veste, on citera volontiers deux affaires épineuses.

La première concerne la PMA, qu’on aurait tort de sous-estimer comme ferment du soutien de certaines élites parisiennes à Macron jusqu’ici. De façon très révélatrice, le jour où le Monde titrait sur l’affaire Benalla, c’est-à-dire le 18 juillet, le gouvernement annonçait que l’ouverture de la PMA figurerait finalement dans le projet de loi de bioéthique présenté en fin d’année. Ce sujet, emblématique des préoccupations de feu Pierre Bergé, patron du Monde, en dit long sur la lutte que certains réseaux ont menée pour faire plier le pouvoir en leur faveur.

Au fond, Macron est un conservateur élu avec des voix progressistes. Ces derniers n’ont pas ménagé leurs efforts pour forcer Macron à céder sur un sujet sensible. Et rien n’exclut qu’ils y soient allés d’une belle boule puante pour punir Macron de se montrer un peu raide sur le sujet de la PMA. Cette hypothèse est d’autant moins farfelue que certains défenseurs de la PMA se révèlent parfois proches de la hiérarchie policière…

Parallèlement, et avec une naïveté confondante, des personnages primesautiers comme Gérald Darmanin labourent le terrain en expliquant que le gouvernement va diminuer la dépense publique par une remise en cause des taux réduits de TVA. Quelqu’un a-t-il expliqué que à ce monsieur, paraît-il ministre, que les premiers bénéficiaires du taux réduit de TVA… sont les journaux eux-mêmes. Affectés d’un taux de 2,1% au lieu de 20%, ils ont tout à perdre dans ce dossier sensible.

On imagine mal, après l’affaire Benalla, que le gouvernement aborde la question avec le même manque de recul dans les prochaines semaines…

Le test épineux de CAP 2022

Si Darmanin et Le Maire répètent en boucle qu’il faut supprimer les taux réduits de TVA, c’est évidemment parce qu’ils sont talonnés par la promesse de baisser de 3 points les dépenses publiques dans le PIB. Cet objectif est abordé dans le fameux document « CAP 2022 », qui suscitent depuis plusieurs mois de nombreux fantasmes.

Finalement et contre l’avis de Matignon, ce rapport a fait l’objet d’une publication. Il est loin des annonces produites en leur temps par le gouvernement lui-même, d’un « big bang » qui remettrait en cause le statut de la fonction publique. Mais il est déjà suffisamment audacieux pour braquer les esprits. Dans le système à trois ordres dominant en France, la noblesse qui occupe les emplois publics entend bien ne pas prendre sa part d’effort.

L’affaire Benalla, une vengeance du gouvernement profond?

Et c’est évidemment à cette aune qu’on préfère lire l’affaire Benalla. Toutes les auditions à l’Assemblée Nationale ont en effet confirmé ce pressentiment.

Qu’avons-nous entendu pendant deux jours sur le sujet? Des « politiques » qui expliquent n’avoir jamais été informés par leurs fonctionnaires. Et des fonctionnaires qui expliquent en détail comment ils travaillent avec les politiques. Peu à peu, l’opinion publique a compris ce que signifie le mot « technostructure », et qui est synonyme en France de gouvernement profond. C’est un ensemble de hauts fonctionnaires sans qui les ministres ne sont rien, et qui tiennent au jour le jour l’appareil d’État et les décisions qui vont avec.

De façon hallucinante, les Français ont entendu un ministre de l’Intérieur, dont le bureau est géographiquement situé à moins de 500 mètres de celui du Président de la République, qui fut l’un des premiers soutiens de ce Président, expliquer qu’il ne connaissait ni d’Êve ni d’Adam le chef de cabinet adjoint de l’Élysée, qui occupait le 4è étage du siège de campagne du candidat Macron et qui ne quitte jamais Emmanuel Macron d’une semelle.

Puis, le Préfet de police de Paris est venu expliquer aux députés qu’en réalité le cabinet du ministre suivait l’affaire Benalla dès le 2 mai au matin, en lien avec l’Élysée. On a aussi compris que l’inspection générale de la police nationale s’était intéressée au dossier très rapidement.

Et peu à peu, s’est dessiné un monde avec deux hypothèses possibles. Soit les élus (et en particulier Gérard Collomb) ont menti à l’Assemblée Nationale. Auquel cas mal leur en prend car les fonctionnaires se rebellent. Soit ils sont réellement aux fraises pendant que les décisions se prennent dans leurs ministères.

Dans les deux cas, il est clair que, à l’occasion des auditions par l’Assemblée Nationale, les fonctionnaires policiers et ceux de la préfectorale ont décidé de ne pas se laisser faire. Là où l’on attendait des beni-oui-oui plaidant coupables, on a surtout trouvé des personnalités bien décidées à discuter leur bout de gras, et déterminées à renvoyer les politiques à leurs responsabilités.

De là à dire qu’il s’est trouvé un nombre suffisant de fonctionnaires au sommet de l’État pour ne pas empêcher la diffusion de l’affaire Benalla dans les medias, et bien décidés ensuite à ne rien passer au gouvernement, il n’y a qu’un pas qu’on franchira rapidement.

Le gouvernement profond en révolte contre Macron

Le principal enseignement à tirer de l’affaire Benalla est sans doute là: la haute fonction publique ne fait pas de cadeau à Macron et ne se laissera pas faire. La perspective d’une réforme fondamentale de la fonction publique soulèvera de profondes résistances, des résistances systémiques qui produiront leur cortège de boules puantes pour le pouvoir exécutif.

Ces premières résistances apparaissent clairement. Quand un Préfet de Police contredit son ministre devant l’Assemblée, on ne parlera pas d’autre chose que d’une réaction inquiétante du gouvernement profond face à la mainmise du politique, naturelle en démocratie.

L’affaire Benalla doit faire réfléchir tous les libéraux. Elle constitue un missile nucléaire d’avertissement contre une réforme ambitieuse de l’État. Emmanuel Macron sera désormais en difficulté pour toucher à la dépense publique. C’était peut-être cela, l’objectif…

Pourquoi la France a intérêt à jouer la carte du Qatar dans l’imbroglio international

L’émir du Qatar rend visite à Emmanuel Macron vendredi. La rencontre devrait relancer les relations bilatérales entre les deux pays. Pour la France, la carte du Qatar peut se révéler une manoeuvre intelligente pour contrer les ambitions hégémoniques de l’Arabie Saoudite sur la région.

On a beau dire, les faits et les réalités diplomatiques sont têtus. Même si Emmanuel Macron se fait l’apôtre du multilatéralisme, les relations bilatérales demeurent essentielles dans l’ordre international, même si elles sont moins apparentes ou moins spectaculaires que les grands sommets médiatisés.

Dans cette sorte de couche basse qui continue à structurer l’ordre (ou le désordre, selon les points de vue) mondial, la controversée relation avec la Qatar constitue un atout que la France a tout intérêt à conserver, et même à utiliser avec astuce. Elle permet en effet de contrebalancer l’influence excessive que l’Arabie Saoudite entend exercer sous la protection du puissant allé américain.

Le Qatar, meilleur ennemi de l’Arabie Saoudite

C’est au début de l’été 2017 que l’Arabie Saoudite et ses alliés régionaux ont décidé d’imposer un blocus au Qatar. L’histoire dira un jour les raisons cachées de cette décision désormais portée devant la Cour Internationale de Justice. Officiellement, et dans la foulée de la première sortie internationale de Donald Trump à l’étranger, les pays du Golfe reprochaient au Qatar de pencher dangereusement en faveur de l’Iran, le grand concurrent de l’Arabie Saoudite dans la région.

Petit État de 2 millions d’habitants dont le seul voisin terrestre est cette fameuse et inquiétante Arabie Saoudite, peuplée de près de 30 millions d’habitants, le Qatar résiste pour préserver ses marges d’action et de liberté face à celle-ci. Ce combat est d’autant plus vital que les prétentions de Mohammed Ben Salmane, alias MBS, prince héritier de la dynastie saoudienne, paraissent aujourd’hui dangereusement capricieuses pour l’équilibre régional. Or, par son histoire dominée depuis deux siècles par les familles al Khalifa et al Thani, le Qatar s’est forgé un destin très différent de celui de l’Arabie Saoudite.

C’est précisément cette divergence que la France a intérêt à exploiter. L’identité qatarie oblige l’émirat à ne pas mettre tous ses oeufs dans le panier américain, même s’il héberge le commandement américain pour la région. D’où une politique extérieure pour le moins originale dans la région. Ainsi, le Qatar a signé, le 25 octobre 2017, un accord de coopération militaire avec la Russie. En outre, il a la bonne idée d’acheter des armes françaises…

Quelles initiatives françaises sont encore possibles au Moyen-Orient

Pour la France, il est vrai que la partie qui se joue n’est pas forcément simple.

D’une part, il est de notoriété publique que l’alliance opérationnelle avec l’Arabie Saoudite structure, pour le meilleur comme pour le pire, notre stratégie dans la région. Rappelons que c’est Alexandre de Marenches, alors patron du SDECE, qui a pris l’initiative de créer le Safari Club, en 1976, par lequel Américains et Européens ont utilisé l’Arabie Saoudite pour financer leurs opérations les moins avouables. Les services américains rentraient alors dans une ère de contrôle renforcé par les élus, et les expéditions étrangères paraissaient insoutenables aux yeux d’une opinion publique traumatisée par la guerre du Viêtnam et les différentes opérations de la CIA en Amérique du Sud.

Le recours à l’Arabie Saoudite comme exécuteurs arrangeaient à l’époque tout le monde, et la France fut la première à en prendre l’initiative. On connaît la suite malheureuse de cette affaire: l’invasion soviétique en Afghanistan fut le prétexte au financement d’une guérilla salafiste par l’Arabie Saoudite, dont l’émergence de Daesh est le lointain écho.

Sortir de cette logique, aujourd’hui, est tout sauf simple….

La question des droits de l’homme au Qatar

Autre point sensible: les choix politiques intérieurs et religieux du Qatar. Le soutien probable apporté au Hamas est urticant pour les Occidentaux, et les atteintes à la liberté d’expression, comme le maintien de la charia, ne sont pas de nature à rendre l’alliance avec la Qatar complètement simples à expliquer aux opinions publiques. Sur ce point, Emmanuel Macron ne peut pas complètement faire comme si les reproches adressés à l’Arabie Saoudite ne concernaient pas aussi le Qatar.

Dans la pratique, le Qatar peut toutefois se targuer d’un effort de modernisation appréciable depuis la prise de pouvoir par Hamad bin Khalifa Al Thani, en 1995. Les droits des femmes ont notamment été améliorés. Le Cheikh Tamin ben Hamad Al Thani, arrivé au pouvoir en 2013 à la suite de l’abdication de son père, a promulgué l’été dernier une loi protégeant les travailleurs étrangers contre la tentation esclavagiste des natifs.

Ces efforts méritent d’être pointés pour étayer la carte qatarie dans notre stratégie internationale.

Développer un autre équilibre régional au Moyen-Orient

Dans tous les cas, l’intérêt de la France reste d’offrir des alliances sérieuses et utiles aux pays du Moyen-Orient qui ne souhaitent pas rompre avec les États-Unis, mais qui préfèrent garder des marges d’indépendance vis-à-vis d’eux et de l’Arabie Saoudite, puissance régionale encombrante et qui suscite beaucoup de méfiance. Le Qatar fait partie de ceux-là et des bons principes de Realpolitik incitent donc à proposer une alternative crédible à l’émirat.

Reste à donner, tôt ou tard, une profondeur stratégique suffisante à cette politique dont le bon sens voudrait qu’elle se substitue au trop toxique Safari Club.

Valorisation folle des start-up: quand vient le temps de rembourser les actionnaires – l’exemple douloureux de Wijet…

Les mésaventures de Corentin Denoeud, à la tête de Wijet, racontées dans un blog à lire par tous les passionnés de start-up, de disruption et de levées de fonds abracadabrantes, jettent un éclairage intéressant sur la splendeur et la misère de l’économie numérique. Ou comment une success story montée en épingle dans les medias peut céder la place, au moment où il faut payer les inévitables additions, à une descente aux enfers.

Dans la petite start-up qui édite ces lignes, les levées de fond de l’économie numérique nourrissent parfois les rêves de quelques salariés éduqués au lait de Bill Gates, de Steve Job et autres Zuckerberg. Quand les millions s’alignent sur les coins de table avec toutes les apparences d’une facilités déconcertantes, les espoirs les plus fous commencent à gigoter dans les cerveaux les plus ambitieux. Alors, pour répondre aux questions lancinantes ou louvoyantes de ceux qui se reconnaîtront dans ces lignes, j’ai flâné sur Internet à la recherche des vraies histoires sur l’envers des story-tellings servies par quelques cabinets de communication dont le métier est de transformer le monde souvent impitoyable de l’économie numérique en un conte de fées dont même Disney n’aurait pas osé la description.

Splendeur et misère de Corentin Denoeud

Et j’ai trouvé le blog de Corentin Denoeud, qui a créé Wijet en 2007, alors qu’il était encore à HEC. C’est vrai que le bonhomme a(vait) tout pour incarner le mythe de Steve Job, voire même celui de Zuckerberg. Mis en orbite dès ses 23 ans, il enchaîne les levées de fond à sept ou huit chiffres et passe sur les télévisions spécialisées pour exposer ses envies à vous décrocher la lune. C’est beau comme un rêve à afficher aux murs d’Epitech ou de l’école 42.

Quand on prend le temps de décrypter l’affaire, on comprend que derrière le story-telling très marketé pour les levées de fonds, la vie est un peu moins rose. Le projet met plusieurs mois à émerger et se lance en pleine crise financière. Officiellement, Corentin Denoeud est le patron de la boîte. En réalité, comme beaucoup de fondateurs de start-up, Corentin Denoeud est un exécutif chargé de développer un projet financé… par des investisseurs qui espèrent bien, tôt ou tard, non seulement récupérer leur mise, mais aussi faire une bonne affaire.

Wijet, dont il prend les manettes, propose des services d’avion-taxi pour une clientèle d’affaires un peu partout en Europe. Le concept est audacieux. Il suppose d’immobiliser de lourds investissements, avec une flotte d’avions coûteuse à entretenir. Les fonds à investir pour faire vivre l’aventure sont importants. Dix ans après sa création, Wijet n’a toujours pas trouvé son modèle, et les actionnaires envisagent un débouclage face à ce qui semble une affaire compliquée à développer.

Wijet, où l’histoire de l’exécutif grenouille qui veut se faire plus gros que le boeuf

Pour tous ceux qui rêvent de levées de fond faramineuses, et qui pensent que la qualité d’un projet entrepreneurial est liée au nombre de zéros qui s’affichent après le premier chiffre du chèque endossé, l’affaire Wijet remet pas mal de pendules à l’heure. Toutes les start-up qui privilégient la valorisation à la rentabilité connaissent tôt ou tard le stress du passage à la phase de maturité, où les millions mobilisés montrent ce à quoi ils ont servi.

À cette heure-là, l’exécutif qui s’imagine plus puissant que ceux qui l’ont financé connaît souvent de terribles désillusions. Corentin Denoeud n’a pas échappé, comme il le raconte lui-même, à cette déconvenue. Le jour où les actionnaires demandent des comptes, le dirigeant de l’entreprise ne pèse en effet pas grand chose face à eux. Disons même que la tentation est souvent grande de rappeler celui-ci à son vrai rôle: celui d’incuber un projet au nom de ceux qui ont mis de l’argent dans l’affaire. Si tout va bien, il est couvert de lauriers. Si, au contraire, les résultats ne sont pas au rendez-vous, sa position est menacée.

Dans les levées de fond, les dirigeants prennent souvent la précaution d’inscrire dans les textes statutaires leurs conditions financières de sortie en cas de désaccord. Tout appel à des investisseurs extérieurs transforme en effet le fondateur d’une entreprise en pot de terre face aux mains qui donnent à manger. Sauf à vouloir être une grenouille qui se fait plus grosse qu’un boeuf, il ne faut jamais oublier cette dure loi de la réalité: celui qui finance est celui qui a le pouvoir.

Pour avoir oublié cette vérité simple, Corentin Denoeud s’est exposé à un recadrage en bonne et due forme au vu des difficultés financières de l’entreprise dont il avait la charge. Le patron de Wijet semble avoir eu l’illusion qu’il pourrait échapper à la loi du genre en contestant telle ou telle pratique de ses actionnaires. Fatalitas! la main qui donnait à manger s’est transformée en main qui frappe. Son limogeage s’est fait sans ménagement.

Petit rappel aux réalités du capitalisme financier appliqué à l’économie numérique

L’illusion savamment entretenue par les story-telling diffusées de-ci de-là laisse croire que l’économie numérique est un espace festif, entièrement dédié au baby-foot, aux brain-storming et à l’amitié universelle entre les humains. Wijet est un exemple pris sur le vif, parmi tant d’autres, d’une réalité beaucoup plus nuancée.

Les investissements massifs dans l’économie numérique, les valorisations rapides, parfois obtenues sur des business plan sommaires, ont toutes leur contrepartie. Le phénomène est accru par la mise en place d’une bureaucratie de l’innovation souvent mue par des intérêts différents de celui des investisseurs. Les fonds, qu’ils soient indépendants ou liés à une grande entreprise qui souhaite investir dans l’économie numérique, ont confié à des opérationnels le soin de choisir les entreprises où investir. Les critères de choix sont souvent plus liés à des aspects formels qu’à des logiques entrepreneuriales proprement dites.

D’où des malentendus. Certaines jeunes pousses, identifiées comme des pépites parce que leur présentation était efficace et faisait mouche, se révèlent fortement déceptives. C’est à ce moment-là que les ennuis commencent pour le dirigeant.

Pourquoi les USA veulent renucléariser l’Europe et que peut-on y faire?

Pendant que les Européens se disputent le bout de gras sur la politique migratoire, la doctrine américaine progresse. Tout laisse à penser que l’OTAN devrait progressivement doter ses alliés d’un armement nucléaire porté par les F35 que l’industrie américaine pousse l’Europe à acquérir. Il s’agit d’une inversion profonde de la doctrine de non-prolifération en vigueur depuis 20 ans. Le prochain sommet de l’OTAN, les 11 et 12 juillet à Bruxelles, devrait confirmer cette option, profondément opposée à l’Europe de la Défense.

Nuclear Posture Review – US de Société Tripalio

Le « Rapport sur la posture nucléaire américaine » de février 2018 est une lecture particulièrement instructive pour tous deux qui veulent comprendre les relations internationales de demain. On en extrait ici quelques passages savoureux:

While the United States has continued to reduce the number and salience of nuclear weapons, others, including Russia and China, have moved in the opposite direction. They have added new types of nuclear capabilities to their arsenals, increased the salience of nuclear forces in their strategies and plans, and engaged in increasingly aggressive behavior, including in outer space and cyber space.

(Alors que les USA ont continué de réduire le nombre et la dangerosité de leurs armes nucléaires, d’autres, Russie et Chine comprises, ont avancé dans un sens opposé. Ils ont doté leurs arsenaux de nouveaux types de capacités nucléaires, aiguisé l’intensité de leurs forces nucléaires dans leurs stratégies et leurs plans, et se sont engagés dans un comportement toujours plus agressif, y compris sur des terrains extérieurs ou dans le cyber espace – traduction EV).

(…)

The United States is incorporating nuclear capability onto the forward-deployable, nuclearcapable F-35 as a replacement for the current aging DCA. In conjunction with the ongoing life extension program for the B61 bomb, it will be a key contributor to continued regional deterrence stability and the assurance of allies.

(Les USA sont en train d’installer une capacité nucléaire sur le F 35 prochainement déployable pour remplacer l’actuel DCA (avions à double capacité) vieillissant. En coordination avec le programme en cours de prolongation d’existence du bombardier B61, il sera un contributeur clé à la stabilité régionale par la dissuasion et une assurance pour les alliés – traduction EV).

Autrement dit, les F35 que les USA poussent actuellement les Européens à acheter en masse seront équipés de mini-têtes nucléaires (mini-nukes) capables de frapper un seul champ de bataille, dans une guerre contre la Russie ou la Chine. Cette intervention, qui est tout sauf neutre, est passée à peu près inaperçue dans l’esprit des Européens, tout occupés à dénoncer les sanctions économiques ou les forfanteries de Donald Trump.

On reconnaîtra ici un certain génie à Donald Trump: celui d’amuser la galerie pendant que les décisions vraiment sérieuses se prennent en sous-main.

Les Européens devront payer pour être nucléarisés contre leur gré

Mais le génie de Donald Trump ne s’arrête pas là… Non content de renucléariser l’Europe sans lui demander son avis, le grand Donald parviendra sans doute à la faire payer pour ça!

À l’approche du sommet de l’OTAN à Bruxelles les 11 et 12 juillet, Donald Trump a en effet insisté pour que les Européens augmentent leur contribution à leur propre défense. L’objectif serait d’atteindre les 2% de PIB. Parallèlement, l’armée américaine entend bien que les aviations européennes achètent, avec cet argent, les F35 qui serviront à porter le feu nucléaire dans les pays ennemis.

Bref, Donald Trump, qui n’a pas ménagé l’Europe en matière de libre-échange, lui force la main aujourd’hui pour qu’elle achète massivement des avions américains… et s’interdise d’acheter des avions européens. Rappelons que le RAFALE est en concurrence avec le F35.

Haro sur l’Europe de la Défense

Dans le même temps, les USA et le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, font cause commune pour dissuader les Européens de se lancer dans une Europe de la défense. Celle-ci constitue pourtant la seule vraie alternative aux pressions américaines pour un financement sans contrepartie du complexe militaro-industriel outre-Atlantique.

Dans les prochains jours, l’Europe devrait donc passer un test au moins aussi sensible et compliqué que la définition d’une position commune sur la crise migratoire. Ce test est celui d’une capacité à l’indépendance militaire…

Augmentation du SMIC: quand les Républicains (et Guillaume Peltier) pratiquent le confusionnisme

Guillaume Peltier, réputé proche de Laurent Wauquiez et de sa ligne, a commis une déclaration tonitruante: selon lui, il faudrait augmenter fortement le SMIC, « de 10, 15 ou 20% ». Cette vieille recette, largement discutée par le passé, et dont la nocivité pour les classes moyennes est bien connue, montre toute la confusion idéologique où les Républicains sont entraînés aujourd’hui, faute d’une refondation claire de leur pensée.

.@G_Peltier : « Pourquoi ne pas imaginer en France la hausse du #Smic?Je sais que c’est un tabou à droite » #le79Inter pic.twitter.com/2xEBwSbk1W

— France Inter (@franceinter) 19 juin 2018

De Guillaume Peltier, nous ne retiendrons pas ici son passage au Front National avant d’intégrer le monde des Républicains. Nous retiendrons plutôt que, comme beaucoup de jeunes élus, il n’a jamais connu la vie en entreprise, sauf celle qu’il a créée (qui fait du conseil en affaires publiques), et qui n’est guère représentative d’une entreprise ordinaire. Il a commencé sa carrière comme professeur du second degré avant de bifurquer en politique.

Il est à l’image de nombreux politiques français, à gauche comme à droite, pour qui le secteur privé et la libre concurrence constituent des énigmes ou des sujets de connaissance théorique. Et comme souvent quand on connaît mal un sujet, on l’aborde avec des clichés faciles et des caricatures, et on propose pour lui des solutions toutes faites qui ne sont guère réalistes, mais qui vont dans le sens du vent.

En proposant une augmentation massive du SMIC, Guillaume Peltier n’a pas échappé à cette règle. Ce faisant, il a montré une fois de plus que la réaction des Républicains face à Macron n’est certainement pas de se rapprocher de la réalité, ni du réalisme, mais de se réfugier dans des fantasmes passéistes trop peu crédibles pour préparer le temps d’une reconquête.

Les propos incohérents de Guillaume Peltier

Reprenons d’abord la citation exacte de Guillaume Peltier:

« J’entends tous les jours nos travailleurs souffrir. Ils travaillent pour une rémunération dérisoire. Vous croyez qu’on peut vivre en France, décemment avec 1200 euros net par mois? » s’est indigné Guillaume Peltier avant de prôner « un électrochoc de 10, 15 ou 20% » d’augmentation, avec, en contrepartie, une baisse des charges « drastiques » pour les entreprises.

La vidéo précise que Guillaume Peltier a ajouté une phrase ahurissante: la baisse drastique de charges se justifierait « parce qu’il ne faut pas que ça pèse sur les entreprises ». Il faut être tout droit sorti de la fonction publique et n’avoir jamais dû verser de sa poche le salaire de ses employés pour imaginer qu’une hausse des salaires de 10, 15 ou 20% ne pèse sur les entreprises que s’il n’y a pas de baisse des charges. On voit ici la connaissance superficielle de la réalité des salaires en France s’étaler au grand jour.

Il ne s’agit pas de dire que Guillaume Peltier méprise les salariés. Au contraire, il se fait l’écho d’une souffrance réelle, celle des travailleurs payés à peine au-dessus du SMIC et qui peinent à boucler leurs fins de mois avec des revenus trop bas. Simplement, Peltier en reste à une approche émotionnelle et morale du salaire (celle de Mr Toutlemonde qui dit: il faut augmenter les salaires), sans chercher à comprendre les déterminants économiques réels qui sont à l’oeuvre dans les éléments qu’il déplore.

L’écrasement des salaires français autour du SMIC

Rappelons d’abord à Guillaume Peltier quelques réalités mathématiques. Écartons le sujet des « charges », et posons le SMIC net mensuel. Il est, à 2 euros près, de 1.150 euros, ce qui n’est effectivement pas beaucoup. Une augmentation de 15% l’amènerait à environ 1.325 euros nets.

Le tableau ci-contre rappelle la ventilation des salaires en France. 10% des salariés de notre pays (c’est-à-dire grosso modo 1,5 millions de Français) sont payés au SMIC ou à peine 60 euros de plus. Une augmentation de 15% du SMIC les placerait au même niveau que le décile suivant. Il ne resterait plus dès lors que 400 euros mensuels de différence entre les salariés les moins payés et la médiane des salaires, c’est-à-dire la somme que perçoivent nos « classes moyennes ».

De cet élément objectif, on retirera d’abord que la mesure proposée par Guillaume Peltier, qui consiste à augmenter seulement les plus bas salaires, comporte un impact psychologique désagréable pour les ceux qui se sentent « rattrapés »par le bas, sans véritable perspective d’augmentation. En réalité, Guillaume Peltier propose, par une décision politique, de réduire de près de moitié la distance qui sépare les classes moyennes des travailleurs les moins bien payés. Le signal est excellent pour ces derniers, il est très mauvais pour les premiers.

Politiquement, on s’étonnera quand même que la politique des Républicains ne s’inquiète pas de ce genre d’effets.

Le fantasme des baisses de charge gratuites pour le contribuable

Mais la vraie question n’est pas ici… elle est plutôt dans l’étrange logique post-chiraquienne ou post-hollandaise de cette mesure qui donne l’impression que la baisse des charges s’exerce de façon gratuite. C’est l’État qui paie, comme disait un incompétent en poste à l’Élysée il n’y pas si longtemps, et qui semble avoir beaucoup influencé Guillaume Peltier.

Car, que nous dit ce proche de Wauquiez, sinon qu’il faut augmenter les plus petits salaires tout en diminuant les charges qui pèsent sur eux? La formule a, ne lui en déplaise, un goût de réchauffé qui laisse un peu pantois.

Car l’histoire de la baisse des charges sur le SMIC taraude les gouvernements qui se succèdent depuis de longues années, de gauche comme de droite. La « droite sociale et populaire » dont Peltier se réclame n’a pas hésité par le passé à développer une théorie sur le sujet, qui a inspiré la gauche. Il s’agissait de dire que le chômage de masse en France s’expliquait par le coût du travail peu qualifié, trop important par rapport à nos voisins. De là, l’idée de « baisser les charges » sous 1,6 SMIC (c’est-à-dire pour 50% des salariés comme on l’a vu ci-dessus) qui fait florès depuis les années 90.

Personne n’a pu prouver que la mesure (abondamment pratiquée en France) permettait d’éviter le chômage. Mais tout le monde en connaît le prix: grosso modo, ce sont 25 milliards annuels qui s’envolent en fumée de la poche du contribuable pour financer le manque à gagner de la sécurité sociale dans cette fameuse affaire de baisse de charges. Un rapport officiel de 2017 en a rappelé les termes et les limites.

Autrement dit, la mesure que propose Guillaume Peltier de « baisses de charge » en compensation de la hausse des salaires ne serait pas à somme nulle, comme l’ancien professeur de lycée qu’il est semble le croire. Elle a un coût pour le contribuable, probablement de plusieurs milliards supplémentaires, qu’il faudra bien trouver pour ne pas amputer la sécurité sociale d’un magot dont elle a besoin pour équilibrer ses comptes.

Et qui donc va payer? le contribuable bien sûr, c’est-à-dire notamment les salariés au SMIC qui vont voir un bout de TVA augmenter, soit sur les travaux qu’ils veulent faire dans le petit pavillon qu’ils se paient péniblement, soit sur le restaurant qu’ils tentent de fréquenter une fois par mois pour se donner l’impression de vivre comme les autres.

Bref, ce qui aura été donné d’une main sera repris de l’autre.

Les classes moyennes, ennemies des Républicains?

On sait comment se termine d’ordinaire le genre de mesures « populaires » que Guillaume Peltier propose. Elles permettent un affichage politicien facile, mais leur financement pèse toujours in fine sur les classes moyennes, le ventre mou du pays dont on pense qu’il a toujours du gras à liposucer pour amortir le choc de promesses intenables.

Augmenter le SMIC de 15% n’échappera pas à la règle. Soit la mesure ne s’accompagne pas de baisses de charges, et elle se transformera en une nouvelle perte massive de compétitivité de l’emploi peu qualifié en France, c’est-à-dire par plus de chômage. Soit la mesure s’accompagne d’une baisse de charges, et le coût de celle-ci pèsera sur les classes moyennes.

Dans les deux cas, la mesure est émotionnellement bonne dans l’immédiat, mais à terme socialement désastreuse pour les Français et pour leur économie, car il faudra bien la payer à son juste prix d’une façon ou d’une autre. Le scénario le plus vraisemblable est qu’elle se traduise par une nouvelle saignée fiscale sur les classes moyennes dont notre pays a le secret.

C’est cela, l’option partisane des Républicains, semble-t-il. Chasser sur les terres des plus bas salaires et taxer à terme les classes moyennes. On reste un peu perplexes sur la pertinence de ce choix stratégique. Car les salariés au SMIC représentent 1,5 millions de personnes. Les classes moyennes en représentant beaucoup plus.