Accueil » Archives pour Eric Verhaeghe

Auteur : Eric Verhaeghe

Hausse de la CSG: pourquoi Macron a raison

Dans le désert idéologique qui règne au sein de la République En Marche, on entend peu de voix pour expliquer une mesure essentielle (et encore timide) d’Emmanuel Macron: la hausse de la CSG en compensation de la suppression des cotisations salariales. Il est pourtant nécessaire d’assurer le service après vente de cette mesure juste et salutaire.

La hausse de la CSG est mal expliquée et mal comprise. Elle est pourtant une mesure salutaire, moralement légitime et économiquement rationnelle. Voici pourquoi.

L’assurance maladie, ou le grand détournement de la solidarité

Le tableau ci-dessus, tiré du rapport de la commission des comptes de la sécurité sociale 2017, illustre parfaitement la problématique française du financement de l’assurance maladie. Sur 200 milliards environ de recettes, 70 milliards proviennent de la CSG, 92 milliards proviennent des cotisations ou des compensations de cotisations, 32,5 milliards proviennent de différents impôts (comme les taxes sur les cigarettes), et 3 milliards proviennent d’autres régimes.

Autrement dit, la santé « mutualisée » est encore financée à 45% par les cotisations sur le travail, à des taux élevés. En particulier, ces ressources proviennent d’une cotisation de près de 13% sur les employeurs. Lorsqu’un employeur verse 1.000€ à l’un de ses salariés, il doit verser 130€ à l’assurance maladie.

Toute la question est de savoir si cette contribution d’une valeur importante au moment où la France compte 3,5 millions de chômeurs se justifie moralement et économiquement ou pas.

Les retraités grands consommateurs de soins

Or les retraités consomment beaucoup plus de soins et de biens médicaux que les salariés. Une étude de 2010 du Haut Conseil pour l’Avenir de l’Assurance Maladie (HCAAM) a produit un graphique qui l’illustre clairement. On y voit qu’une personne âge de 90 ans consomme en moyenne 8.000 euros par an de soins et de biens médicaux quand un salarié de 45 ans en consomme quatre fois moins.

Le choix français de financement de la maladie consiste donc à demander à ceux qui ne consomment pas et qui travaillent de payer pour ceux qui consomment et qui ne travaillent pas. C’est ce qu’on appelle couramment la solidarité.

Toute la question est de savoir si les termes de cette solidarité sont aujourd’hui trop importants ou pas. Ceux qui pensent que la solidarité est équilibrée prôneront un maintien de la CSG en l’état. Ceux qui pensent qu’elle repose trop sur les salariés et ne sollicite pas assez les consommateurs de soins soutiendront une hausse de la CSG.

La question de la « vérité des prix »

Sur le fond, il est possible d’objectiver une partie de ce débat en rappelant la mécanique de l’assiette de la CSG. Celle-ci porte sur la totalité des revenus (y compris ceux du capital), alors que les cotisations sociales ne concernent que les salariés. Grâce à la CSG, donc, toute augmentation de la dépense de santé en France est immédiatement répercutée sur l’ensemble de la population, y compris les « riches » qui ne vivent pas de leur travail mais de leur capital (puisque les revenus de celui-ci sont soumis à la CSG alors qu’ils ne sont pas soumis à cotisation).

Avec les cotisations, seule la partie de la population qui ne consomme pas assume le coût induit par ceux qui consomment. La hausse de la CSG permet donc de faire la vérité des prix, au moins partiellement, là où les cotisations favorisent un effet de passager clandestin, puisqu’elles autorisent les consommateurs à ne pas payer le prix de leur consommation.

En ce sens, c’est-à-dire selon une logique de management du risque assurantiel, la fiscalisation de l’assurance maladie voulue par Emmanuel Macron est vertueuse. Mais il est vrai qu’elle suppose un ajustement de l’effort fourni jusqu’ici par les consommateurs, ce qui est toujours douloureux.

La solidarité: quelques rappels

On regrettera quand même qu’il ne se trouve personne au sein de la majorité pour rappeler les importants efforts fournis ces dernières années en faveur des retraités et de leur accès aux soins.

En particulier, la CMU-C, couverture maladie universelle complémentaire prévoit un remboursement par la collectivité du reste à charge des plus pauvres. Cette prestation s’adresse aux personnes qui disposent d’un revenu inférieur à 800 euros.

Pour tous ceux qui vivent avec un revenu situé entre 800 et 1.000 euros par mois, une aide à la complémentaire santé (ACS) permet d’accéder à un contrat de « mutuelle » pour éliminer les restes à charge.

Si un geste doit être fait en faveur des retraités impactés par la hausse de la CSG, il est plutôt à rechercher dans les plafonds de l’ACS. Étant entendu que la mise en place de celle-ci sous François Hollande rappelle que les retraités ont largement bénéficié de la solidarité de ceux qui travaillent.

Une question de fond: le travail doit-il payer la maladie?

Toutes ces questions ne peuvent occulter la problématique majeure soulevée par le financement de l’assurance maladie: est-il normal que la prise en charge des soins soit liée au travail? Le débat devra bien être posé un jour, car il ne coule vraiment pas de source.


Édouard Philippe ou l’élégance du lévrier afghan

Édouard Philippe peut se targuer d’avoir globalement réussi sa prestation télévisée. Pour tous ceux qui doutaient de son épaisseur, les instants passés avec lui ont constitué une agréable surprise. Au fond, ce Premier Ministre a l’élégance d’un lévrier afghan: il est grand, il est fin, il a une douceur gracieuse. Reste à savoir s’il a une vision politique.

Oui! Édouard Philippe existe vraiment! oui, il peut soutenir un débat avec Mélenchon, et il peut même circonvenir cet adversaire redoutable à force de courtoisie et d’urbanité.

Pour beaucoup de Français qui ont frénétiquement tapé sur Google « qui est Édouard Philippe? » en découvrant l’émission, le spectacle aura réservé une heureuse surprise. Par les temps qui courent, ce genre de plaisir n’est pas à bouder. Et c’est vrai qu’il est plutôt agréable à regarder et à suivre notre Premier Ministre. Il a un côté gendre idéal, avec des mots tout droit sortis des armoires juppéistes, des beaux quartiers, des dîners en ville. Il a l’élégance du geste, de l’expression. Il est urbain, comme on disait dans l’ancien monde. Il ne dit pas aux gens qu’ils sont fainéants quand ils ne pensent pas comme lui. Il ne veut pas les blesser, et quand les petites gens lui parlent de leurs problèmes de petites gens, il prend un air absorbé et les écoute avec pénétration.

Mieux même: quand les journalistes ou les adversaires le poussent dans ses retranchements, il donne le sentiment de défendre son bout de gras et de croire réellement à ce qu’il a dit. Quand l’un ou l’autre lui fait remarquer qu’il n’a pas vraiment répondu aux questions, il s’obstine et il dit que si avec une telle conviction qu’on a envie de le croire.

De ce point de vue, donc, on ressort de l’Émission Politique avec l’impression d’avoir découvert un homme, d’avoir levé un voile et c’est bien.

Au-delà de la technique, y a-t-il un pilote dans l’avion?

Reste que, si le personnage existe, on se demande quand même, au bout d’un moment, si son élégance ne nuit pas à son épaisseur. C’est un lévrier afghan: on ne doute pas qu’il puisse courir vite, mais on n’est pas bien sûr qu’il puisse tenir longtemps, surtout en cas de tabac.

Par exemple, sur la suppression de fait de l’ISF, et sur la polémique de l’intégration des yachts et des lingots d’or dans l’assiette du nouvel impôt, Édouard Philippe donne le sentiment de réciter une petite fiche de Sciences-Po, qu’il va chercher dans sa mémoire, pour expliquer pourquoi c’est comme ça. Mais à la questions sous-jacente du: « est-ce juste? », le Premier Ministre n’apporte pas un mot. Savoir pourquoi le nouvel ISF ne portera pas sur les lingots d’or est pourtant une question qui intéresse les Français, et les laisser sans explication morale sur la volonté politique du gouvernement dans ce dossier est une sacrée faiblesse.

On en ressort avec le sentiment que le Premier Ministre est là pour nous expliquer pourquoi c’est comme ça, et certainement pas pour nous convaincre pourquoi ce choix et pas un autre. Chaque fois qu’il est interrogé sur ses convictions morales, sur sa vision politique, sur sa cortication idéologique, en quelque sorte, le Premier Ministre se dérobe. Et c’est gênant, car on en ressort avec la conviction troublante que la politesse des beaux quartiers tient ici lieu de pensée et de motivation à agir.

Il n’est pas sûr que les Français se satisfassent encore de cette superficialité.

De la difficulté d’agir

Interrogé sur le logiciel Louvois et sur ses conséquences désastreuses dans la vie de nos soldats, Édouard Philippe a montré une autre faiblesse directement dérivée de son élégance. Notre Premier Ministre est à l’aise dans les concepts, dans les chiffres, dans les notes techniques. Mais quand une femme de soldat lui demande ce qu’il compte faire concrètement pour améliorer la vie des soldats, on sent que le sol se dérobe sous ses pieds.

Dans ces moments, le Premier Ministre se réfugie dans un retour aux petites fiches et aux promesses globales. Le ministère des Armées a dépensé plus de 500 millions pour un logiciel de paie qui ne fonctionne pas? Oui, mais on augmente le budget, alors tout se réglera. Mais la femme du soldat, elle veut savoir quel engagement personnel le Premier Ministre prend pour régler son problème concret. Et là… on sent que notre lévrier afghan est dépassé par cet appel à agir concrètement.

On en restera avec cette question lancinante: au-delà de ses lectures et ses petites fiches, Édouard Philippe a-t-il l’épaisseur humaine pour comprendre les attentes des petites gens? Poser la question, c’est déjà comprendre que l’exécutif n’est pas prêt d’échapper à son image de gouvernement pour les riches.

L’État macronien dépensera 60 milliards € de plus qu’avant Hollande

L’État macronien, tout en affichant la posture d’une diminution des dépenses, va réussir l’exploit de demander 60 milliards € de plus en 2018, que l’État sarkozien. En 2011, l’État dépensait 365 milliards€. En 2018, il dépensera 425 milliards (7 milliards de plus qu’en 2016…). Le président réussit donc un très bel effet de trompe-l’oeil.

Très belle réussite, donc, d’Emmanuel Macron et de l’État macronien qui font croire à des baisses de dépenses publiques, quand celles-ci vont atteindre des sommets historiques. Le secret de cette posture repose sur le fameux adage: c’est quand même mieux que si c’était pire!

Le raisonnement est simple: on ne calcule pas les baisses de dépenses par rapport aux chiffres de l’an dernier, mais par rapport aux chiffres de l’année prochaine si Hollande était resté. Astucieux!

L’État macronien s’emballe

Donc, Bruno Le Maire et consors nous exposent des baisses de dépense quand la dépense de l’État n’a jamais été aussi élevée. 425 milliards€ sont un record. Mais du côté des recettes, le gouvernement s’est empressé d’annoncer une baisse de 6,6 milliards… sur les prévisions de hausse là encore.

En réalité, les impôts continueront à augmenter en valeur absolue. Ils ne baisseront pas.

Du côté du déficit, la situation est la même: il dépassera les 80 milliards€. Il est, pour le coup, inférieur aux chiffres astronomiques connus sous Nicolas Sarkozy dans la foulée de la crise de 2008. Il n’en demeurera pas moins en hausse (et ce sera pire en 2019).

Bref, l’État continue son expansion permanente.

L’Europe grande bourgeoise de M. Macron a-t-elle un avenir?

Emmanuel Macron a prononcé un discours fleuve sur l’Europe, qui confirme ce qu’il en avait dit, déjà, à la Pnyx le 7 septembre. Il y développe une conception essentiellement « bourgeoise » du projet européen. Et si cette vision élitiste de l’Europe contenait en elle-même les raisons de son rejet par les peuples?

Reconnaissons à Emmanuel Macron un mérite essentiel: celui d’exprimer la vision bobo de l’Europe, tout en nuance comme il sied à cette caste hégémonique convaincue de percoler l’intelligence et la civilisation. Dans cette vision, il y a deux camps: d’un côté les obscurantistes partisans du nationalisme, parés de tous les vices, de l’autre les défenseurs de l’idée européenne qui subliment forcément tous les vices bureaucratiques dont la réalisation communautaire est porteuse.

Cette vision binaire, manichéenne, repose sur un non-dit fondamental. Aimer l’Europe, c’est aspirer à une Europe fédéralisée, dans laquelle l’invention (et l’invasion) d’une bureaucratie est un épiphénomène insignifiant et en rien bloquant. Tous ceux qui portent une idée non-fédérale de l’Europe sont d’horribles souverainistes rangés d’office dans le camp des nostalgiques avérés d’Adolf Hitler. Il n’y a pas de place, dans la vision bobo macronienne, pour une alternative européenne qui ne soit pas celle du repli ni celle de l’intégration fédérale.

Ce disant, Emmanuel Macron est parfaitement sincère et convaincu, il est de bonne foi. Nous lui portons ici le crédit de cette authenticité, tout en considérant que cette vision binaire de l’Europe est la source de son rejet par les citoyens. Nous pensons même que cette vision-là est suicidaire pour l’idée d’Europe elle-même, et voici pourquoi.

L’élitisme bourgeois aux racines de l’Europe macronienne

Dans le discours de la Pnyx, Macron nous dit ceci de l’Europe:

Cette Europe de la littérature, des cafés, de la discussion publique, d’une convivialité et d’une civilité qui n’existe nulle part ailleurs, c’est celle dont le ciment profond est la culture, notre culture.

Dans le discours de la Sorbonne, il persiste dans l’erreur:

Et le ciment le plus fort de l’Union sera toujours la culture et le savoir. Car cette Europe où chaque Européen reconnaît son destin dans le profil d’un temple grec ou le sourire de Mona Lisa, qui a pu connaître des émotions à travers toute l’Europe en lisant MUSIL ou PROUST, cette Europe des cafés, dont parle STEINER, cette Europe dont SUARES disait qu’elle est « une loi, un esprit, une coutume », cette Europe des paysages et des folklores, cette Europe dont ERASME, dont on disait qu’il en était le précepteur, disait qu’il fallait demander à chaque jeune, déjà, de « parcourir le continent pour apprendre d’autres langues » et « se défaire de son naturel sauvage », cette Europe, parcourue par tant de guerres, de conflits : ce qui la tient, c’est sa culture.

La redondance en dit long. Elle souligne que, pour Emmanuel Macron, le substrat européen, ce sont les mondanités bourgeoises qui font le sel même de son destin présidentiel. On existe en dissertant avec « convivialité » et « civilité » dans les salons et les cafés. On est européen parce qu’on lit Proust et Suares.

Pour Emmanuel Macron, la culture européenne, c’est le beau discours bourgeois des dîners mondains. L’identité de l’Europe, c’est l’honnête homme qui devise en société sur des questions philosophiques.

On pourrait avec une ironie mordante enchaîner les citations d’Emmanuel Macron sur cette identité bourgeoise de l’Europe, dans laquelle se reconnaît parfaitement son électorat bobo. Toute la question est de savoir si cette conception élitiste de l’Europe est celle dont les peuples européens eux-mêmes sont porteurs, ou si elle est seulement l’apanage d’une classe sociale qui monopolise le pouvoir en France depuis une quarantaine d’années.

On se doute qu’en posant la question, on y a déjà répondu.

L’Europe de Macron déteste les peuples

Quand Emmanuel Macron exalte l’Europe des salons, des cafés, des beaux discours, il ne tarit pas de haine pour son anti-thèse: l’Europe des peuples, qui travaille de ses mains et qui ne conceptualise pas son identité continentale. Pour Macron, l’Europe à défendre, c’est celle des intellectuels. Mais l’Europe des petites gens lui semble non seulement méprisable, mais aussi dangereuse et à combattre car irrationnelle et vulgaire.

On en relèvera quelques citations révélatrices.

Dans le discours de la Pnyx, il déclare par exemple:

La souveraineté, ne la laissez pas à celles et ceux qui veulent le recroquevillement, à celles de ceux qui prétendent qu’on défend, qu’on protège, qu’on décide, quand on se replie sur soi, qu’on déteste l’autre, qu’on ferme la porte à ce qui vient de l’extérieur, qu’on renie des décennies d’histoire commune où nous avons cherché enfin à dépasser les nationalismes !

Dans le discours de la Sorbonne, on retrouve cette phrase:

Ces idées ont un nom : nationalisme, identitarisme, protectionnisme, souverainisme de repli. Ces idées qui, tant de fois, ont allumé les brasiers où l’Europe aurait pu périr, les revoici sous des habits neufs encore ces derniers jours. Elles se disent légitimes parce qu’elles exploitent avec cynisme la peur des peuples.

Pour Macron, il y a bien deux mondes. Celui des intellectuels pacifistes et éclairés des cafés, d’un côté, et celui des pauvres, des petits, des sans grades, qui ont peur des autres, juste en face. À croire que son éducation amiénoise l’a convaincu que les petites gens étaient forcément ceux du repli par opposition à l’élite qui boit des cafés en dissertant sur le monde.

En filigrane, le soubassement idéologique de l’élite européenne de M. Macron repose sur cette conviction intime, non dite mais toujours présente, selon laquelle les petites gens ne sont pas prêts à l’idée européenne, et que seuls les intellectuels peuvent y adhérer et la construire. Que le manichéisme de cette conception suffise à démontrer que cette conception élitiste de l’Europe repose sur un profond simplisme et une méconnaissance ontologique des petites gens qui l’invalident ne compte évidemment pas. La conception européenne de Macron repose sur la peur bourgeoise ancestrale vis-à-vis du pauvre, symbole de la bête, par opposition au semblable aisé ou fortuné, symbole de la lumière.

Ce que Macron n’a pas compris, c’est que le ver est dans le fruit de cette vision élitiste. Son idée d’Europe est par nature exclusive et socialement discriminante, incompatible avec les petites gens qui ne lisent pas Proust. Ceux-là y vivront toujours sous surveillance. Et ce faisant, cette Europe de la bourgeoisie lettrée ne peut que susciter le rejet des autres classes sociales.

Les peuples européens ne peuvent que détester la vision macronienne de leur identité

Cette Europe bourgeoise, pauseuse, ostentatoire, d’Emmanuel Macron, fait aujourd’hui l’objet d’un rejet massif des peuples. Il faut être perdu dans la réaction de l’élite française obsolète contre le monde moderne pour ne pas s’en rendre compte.

Prenons la victoire (relative) de l’AFD en Allemagne. Que nous dit-elle, sinon que, au sein même du peuple le plus coupable en Europe, la cécité imposée par les élites sur les évolutions démographiques forcées ne peut plus avoir lieu sans réaction vive de ceux qui en subissent les conséquences quotidiennes?

On peut éternellement expliquer, contre toute évidence, que tout discours évoquant les inconvénients d’une politique migratoire mal maîtrisée procède d’un racisme profond. On peut éternellement expliquer, contre toute évidence, que le port du foulard islamique est aussi synonyme de liberté que le port de la mini-jupe. Mais il existe un moment où les petites gens expriment leur ras-le-bol contre ce bréviaire absurde que leur imposent les classes dominantes, et il arrive un moment où le mépris social de ces élites ne suffit plus à contenir la société civile.

On peut évidemment suinter de mépris pour ces habitants des quartiers populaires qui aspirent à vivre sereinement leurs traditions européennes comme manger du cochon ou boire de l’alcool. On peut les taxer de repli sur soi lorsqu’ils ont l’ambition de préserver un mode de vie dans lequel ils sont nés. On peut imaginer les convaincre à force de les minorer quand soi-même on ne met jamais ses enfants dans des écoles à forte proportion d’immigrés et quand soi-même on s’arrange pour ne jamais croiser une femme voilée dans la rue.

Il faut juste assumer les conséquences de son mépris implicite. Quand on pose le principe absurde, erroné, selon lequel l’Europe est l’invention des lecteurs de Proust et des bourgeois oisifs contre l’obscurantisme des petites gens, on accepte d’exclure lesdits petites gens de la construction politique, et l’on doit assumer le caractère oligarchique de ce système. On ne s’étonne pas, quelques mois ou quelques années plus tard, d’assister à une floraison de mouvements eurosceptiques.

Si l’on veut lutter contre l’euroscepticisme, il faut abandonner ses préjugés bourgeois et s’ouvrir à ce qui fait l’identité européenne réelle, pas celle des salons germanopratins.

De la vraie identité européenne

Or, cette identité européenne se situe aux antipodes des fantasmes bourgeois dominants à Saint-Germain-des-Prés. Elle repose d’abord sur un profond attachement aux États-nations et aux traditions qu’ils ont coagulées. On n’en finirait pas ici d’évoquer la longue liste de bizarreries qui distinguent la myriade de pays européens et dont ils ne se passeraient sous aucun prétexte.

Elle repose aussi sur des caractères historiques sédimentés à travers les siècles. Contrairement au mépris d’Emmanuel Macron, ces caractères sont souvent porteurs de valeurs très positives. On y trouve l’égalité entre les hommes et les femmes, l’attachement au pluralisme politique et la conviction très homérique que l’homme construit mieux son bonheur collectif sans les dieux qu’avec eux. Cela ne signifie pas que les Européens soient athées. Cela signifie simplement qu’ils ont une aversion à la théocratie et ce point-là suffit déjà à les distinguer.

S’il fallait aller plus loin, la tentation serait grande de retrouver partout en Europe les stigmates de la triade indo-européenne qui a structuré une relation très particulière, très spécifique à la transcendance. Si les Européens se reconnaissent au fait que l’existence de dieux les travaille de tous temps, ils se reconnaissent aussi à leur volonté de construire des société harmonieuses fondées sur des valeurs temporelles et pour ainsi dire laïques.

Bref, l’Europe d’Emmanuel Macron n’est pas celle des peuples, mais celle de la bourgeoisie parisienne à la mode. Tant que la France n’aura pas circonvenu la relativité de sa conception européenne, elle sera l’un des principaux facteurs de rejet de l’Europe…

Et le ciment le plus fort de l’Union sera toujours la culture et le savoir. Car cette Europe où chaque Européen reconnaît son destin dans le profil d’un temple grec ou le sourire de Mona Lisa, qui a pu connaître des émotions à travers toute l’Europe en lisant MUSIL ou PROUST, cette Europe des cafés, dont parle STEINER, cette Europe dont SUARES disait qu’elle est « une loi, un esprit, une coutume », cette Europe des paysages et des folklores, cette Europe dont ERASME, dont on disait qu’il en était le précepteur, disait qu’il fallait demander à chaque jeune, déjà, de « parcourir le continent pour apprendre d’autres langues » et « se défaire de son naturel sauvage », cette Europe, parcourue par tant de guerres, de conflits : ce qui la tient, c’est sa culture.

Notre fragmentation n’est que superficielle. Elle est en fait notre meilleure chance. Et au lieu de déplorer le foisonnement de nos langues, nous devons en faire un atout ! L’Europe doit être cet espace où chaque étudiant devra parler au moins deux langues européennes d’ici 2024. Au lieu de regretter le morcellement de nos contrées, renforçons les échanges ! En 2024, la moitié d’une classe d’âge doit avoir passé, avant ses 25 ans, au moins six mois dans un autre pays européen. Qu’il soit étudiant ou apprenti. Et ici même où quelques pionniers, comme à Bologne, Montpellier, Oxford ou Salamanque ont cru dans le pouvoir de l’apprentissage, de l’esprit critique et de la culture, je veux que nous soyons à la hauteur de ce grand dessein.

Prudent, le gouvernement retarde la disparition des mutuelles étudiantes

Les mutuelles étudiantes ne devraient pas disparaître en 2018. Le gouvernement vient d’annoncer une concertation sur un sujet sensible, mais dont l’absurdité économique est bien connue.

De longue date, et au moins depuis le rapport de la Cour des Comptes sur les mutuelles étudiantes, on sait l’inconvénient économique à maintenir en vie un régime social spécifique pour une catégorie de la population qui « sous-consomme » les soins. Alors que les étudiants constituent un « bon risque », certaines mutuelles comme l’ex-MNEF devenue LMDE sont parvenues à accumuler les problèmes de gestion et de trésorerie, jusqu’à flirter avec la faillite.

Alors que le gouvernement annonce l’adossement du RSI au régime général, il hésite toutefois à appliquer le même traitement au régime étudiant. Contre tout bon sens économique, l’information circule donc selon laquelle une concertation serait ouverte sur l’avenir du régime étudiant. Celui-ci ne sera, dans tous les cas, pas réglé par le PLFSS 2018.

Deux poids deux mesures.

Si cette différence de traitement est une absurdité économique, elle a en revanche un sens politique. Pour les mouvements étudiants, les mutuelles sont en effet un moyen commode de se financer, ne serait-ce que par la distribution de poste d’administrateurs rémunérés. Compte tenu du climat social ambiant et des gués difficiles à passer pour le gouvernement, notamment sur les ordonnances, ce n’est évidemment pas le moment de se fâcher avec les syndicats étudiants.

Le gouvernement va « ouvrir des discussions pour une réforme » du régime de sécurité sociale spécifique aux étudiants, a expliqué à l’AFP Benjamin Chkroun, le délégué général du réseau de mutuelles étudiantes régionales EmeVia, sans pouvoir préciser le calendrier de cette réforme ni son « périmètre », à l’issue d’un rendez-vous à Matignon.

« On a eu confirmation » qu’elle ne serait pas inscrite « dans le PLFSS (projet de loi de financement de la sécurité sociale) » 2018, a-t-il ajouté, contrairement à ce qu’avait laissé penser la feuille de route de la ministre de la Santé Agnès Buzyn, adressée au début de l’été au Premier ministre Edouard Philippe.

Le lancement de « concertations » sur « ce sujet fondamental » a également été promis à l’Unef, syndicat étudiant « opposé à la suppression du régime » étudiant, selon sa présidente Lilâ Le Bas.

Rachat d’Alstom par Siemens: la discrète guerre des mondes

Le rachat d’Alstom par Siemens devrait être annoncé aujourd’hui. Ce moment ponctuera une longue séquence de réflexion sur la mise en place d’un « Airbus du rail ». Il traduit bien la discrète guerre des mondes qui se livre en coulisses dans la sphère industrielle.

Le rachat d’Alstom par Siemens est devenu inévitable pour une raison qui ne se discute même pas. Depuis une vingtaine d’années, l’industrie chinoise s’est lancée dans une course au gigantisme qui oblige à des concentrations en cascade chez ses concurrents mondiaux. Le rachat d’Alstom par Siemens procède de ce vaste mouvement de « résistance » à la volonté hégémonique chinoise dans le domaine ferroviaire.

L’invention de CRRC

En 2014, la concentration à l’oeuvre en Chine a débouché sur la fusion des deux derniers acteurs encore en lice dans ce pays. Ils ont créé la  CRRC Corporation Limited dont le chiffre d’affaires flirte avec les 45 milliards€. Les deux concurrents directs de CRRC: Siemens et Bombardier, réalisent chacun un chiffre d’affaires trois fois inférieur.

Dans ces conditions, les options sont limitées. Pour soutenir la concurrence du géant chinois, il faut fusionner. D’où des discussions engagées de longue date entre Siemens et Alstom (qui pèse 7 milliards environ), mais aussi entre Siemens et Bombardier, le canadien qui fournit la SNCF.

Vers la création d’un géant européen?

L’une des fictions en cours consiste à faire croire que Siemens, pour affronter CRRC, peut choisir entre Bombardier et Alstom. C’est d’ailleurs le propre d’Emmanuel Macron de croire qu’un rapprochement entre Siemens et Alstom peut suffire à régler le problème de la concurrence chinoise. D’où un projet de rapprochement qu’il encourage depuis 2014, malgré les positions de Patrick Kron, patron d’Alstom en son temps, soupçonné de haïr l’Allemagne.

La théorie de l’Airbus du rail est en passe de gagner, après que Siemens a ouvertement réfléchi à un rapprochement avec Bombardier. L’option Alstom permettra de créer un important acteur européen.

Le bon sens veut évidemment que, dans le même temps, les pourparlers avec Bombardier continuent. Seule une fusion à trois permettra d’atteindre la taille critique face au géant chinois.

L’Europe et le libre-échange: une affaire enterrée?

Le premier obstacle à la cession d’Alstom à Siemens sera toutefois européen. Le droit communautaire de la concurrence devrait en effet s’opposer à la création d’un acteur unique qui détiendra une position dominante sur le marché européen.

C’est le paradoxe de l’Union: son ambition de libre échange et de libre concurrence condamne ses industriels à ne pas pouvoir concurrencer les acteurs chinois. On suivra avec attention la position de la Commission sur ce rapprochement hautement stratégique. Il sera peut-être l’occasion d’un sérieux retour en arrière sur la doctrine en usage en matière de concurrence.

Ici se livre bien la discrète guerre des mondes. Les organisations syndicales d’Alstom s’en sont plaint régulièrement: la France serait la seule à ne pas pratiquer le protectionnisme économique et à ouvrir ses marchés locaux aux producteurs étrangers.

La question de la protection sociale encore posée

Dans le même temps, les syndicats ne nient pas vraiment le handicap d’Alstom dû au coût de la protection sociale dans la production en France. La perte de vitesse de nos industriels sur les marchés internationaux s’explique en partie par ce facteur qui plombe notre compétitivité.

Mais la réponse encore apportée aujourd’hui à cette question est celle du caractère « inoffensif » de ces coûts (voir ci-contre).

Vers de nouvelles délocalisations

Aujourd’hui, le gouvernement français devrait communiquer sur la préservation des emplois par Siemens en France. C’est évidemment un fantasme temporaire. À moyen terme, le défaut de compétitivité française obligera à des fermetures de site sur notre territoire.

Le coût de la production industrielle dans notre pays n’est ni étonnant ni scandaleux : il est la répercussion de notre protection sociale. En effet, les charges sociales qui soi-disant pèsent sur la production des sites français servent à financer les garanties collectives des citoyens. Par conséquent, environ 50 % du PIB est mutualisé. Le « surcoût » dont peuvent se plaindre certains dirigeants d’entreprises ne représentent donc pas « une véritable perte d’argent » mais une participation à la bonne marche de la vie en collectivité. Dans cette optique, n’oublions pas que tout produit fabriqué sur le « site France », même si le coût peut paraître plus cher qu’ailleurs, il se révèle encore rentable si l’on prend en compte le financement de la protection sociale que sa production induit. Ce n’est aucunement le cas avec les produits importés et vendus sur le marché français.

In – FO Métaux

Victoire de Merkel: les plans européens de Macron ont du plomb dans l’aile

La large victoire d’Angela Merkel aux élections législatives (suivie d’un discours fédérateur qui permet de mesurer la distance entre elle et ses homologues français) devrait réduire à néant les espoirs macroniens d’une Europe encore plus intégrée. Voici pourquoi.

Les résultats reproduits ci-dessus montrent qu’à 21h10 le parti d’Angela Merkel remportait 33% des voix, loin devant ses challengers. Les sociaux-démocrates flirtent avec les 20% des voix. L’Alliance pour l’Allemagne est devenue le troisième parti allemand, avec plus de 13% des suffrages. En quatrième position, on trouve à quasi-égalité autour de 10% les libéraux, les communistes et les verts.

Merkel fédère

Pour les Allemands, l’arrivée de l’AFD au Bundestag, avec 90 sièges environ, constitue un vrai tournant depuis l’après-guerre. Dans son discours de victoire, Angela Merkel s’est empressée d’annoncer qu’elle avait entendu les préoccupations de ces électeurs et qu’elle tâcherait d’y répondre.

Voilà qui change des mugissements stigmatisants poussés par les politiques français après chaque percée du Front National. Toute la différence entre Merkel et ses homologues français est là: dans la capacité à fédérer sans stigmatiser.

Une mauvaise nouvelle pour Macron

Pour Emmanuel Macron, la soirée est plutôt mauvaise. Après le succès relatif du défilé mélenchonien, et avant les premiers blocages organisés par les transporteurs, la percée de l’AFD tue définitivement tous les espoirs présidentiels de voir Merkel écouter ses discours sur l’intégration européenne.

Désormais, la chancelière est partie dans un marquage à la culotte de l’AFD dont les électeurs sont ouvertement eurosceptiques. On mesure mal comment, dans ces conditions, le principe d’un budget européen aurait une chance de passer outre-Rhin. L’espoir est d’autant plus annihilé que les sociaux-démocrates pèsent à eux seuls, à peine plus que les communistes et les écologistes réunis.

La France dans le viseur de l’Allemagne

En vérité, l’émergence de l’AFD signe la mort, au moins temporaire, d’une ambition européenne en Allemagne, et il importe désormais d’intégrer cette donnée dans les anticipations continentales. L’âge des grands projets communautaires touche à sa fin.

Globalement, les institutions européennes sont entrées dans une phase de statu quo. Il sera impossible pendant quatre ans de modifier l’équilibre interne de l’Union par une négociation pacifique avec l’Allemagne.

Mélenchon et la tentation de la violence

Sans être un succès exemplaire, la manifestation organisée hier par Mélenchon et la France Insoumise (probablement 60.000 manifestants) a rassemblé suffisamment de partisans pour ne pas être anodine. Elle constitue une étape significative dans un parcours tourné vers l’appel constant à la violence de rue.

On a bien tort de sous-estimer Mélenchon. Depuis des années, ses petits copains socialistes l’ont pris pour un vulgaire démagogue. Après des années de haine et d’incertitudes, il a fini par leur mettre des centaines de milliers de voix dans la vue. Il est comme ça le Chavez de l’Essonne: il tonitrue, il se fait moquer, mais les moqueries le renforcent, et à la fin ses oraisons tribuniciennes lui ouvrent la voix.

Les erreurs les plus fréquentes commises sur Mélenchon

Sur Mélenchon, on ne compte plus les lieux communs erronés qui circulent.

Le premier d’entre eux est de croire qu’il n’est pas révolutionnaire. Son recours répété à la rue le montre. Certes, Mélenchon n’appelle pas aux armes. Mais les siens ne manquent pas une occasion de faire l’éloge de la violence et ne cachent pas leurs intentions d’en finir avec une économie fondée sur l’entreprise privée.

Si on ne peut parler, avec Mélenchon, de bolchevisme ouvert, on peut en revanche voir en lui un marxiste-léniniste convaincu. C’est indécodable pour tous ceux qui ont oublié ce que voulait dire la dictature du prolétariat, mais Mélenchon cherche effectivement à réunir les conditions d’un basculement proche de celui de 1917.

Dans cet ordre d’idées, on arrêtera donc d’oublier la fascination de la France Insoumise pour la violence politique. Les pudeurs du mouvement dans la dénonciation de ce qui se passe au Vénézuéla le montre à tous ceux qui acceptent d’ouvrir les yeux.

On arrêtera aussi de répéter à l’envi que le charisme de Mélenchon ne se traduit jamais dans les urnes. Tôt ou tard, à force de ne pas être prise au sérieux par ses adversaires, la France Insoumise gagnera au moins une majorité relative qui lui permettra d’être incontournable, comme le NSDAP le fut en Allemagne, ou comme les communistes le furent en république tchèque en 1948.

Le retour de la dictature du prolétariat

Pour le reste, on a là aussi bien tort de ne pas prendre au sérieux les paroles et les programmes de Jean-Luc Mélenchon. L’intéressé ne cache pas sa fascination pour Lénine. Ses propositions convergent globalement pour fortement administrer l’économie française.

Tout le monde connaît les conséquences de ces mesures. Même sans une révolution brutale, une majorité insoumise à l’Assemblée nationale conduirait à des ruptures majeures dans notre organisation sociale au profit d’une collectivisation et d’une répression étatique liberticide.

Dans la pratique, ses appels répétés à la rue constituent déjà une ligne rouge que la démocratie ne devrait pas admettre. Reste à savoir quelle sera la capacité politique des adversaires de Mélenchon à réagir à cette stratégie dangereuse.

Terrorisme islamiste: ces curieux infiltrés qui ont facilité les attentats

Le terrorisme islamiste livre peu à peu sa part d’ombre. Après le procès de Claude Hermant évoqué la semaine dernière dans nos colonnes, nous nous intéressons aujourd’hui au rôle des agents doubles dans la commission des attentats de Paris et de Bruxelles.

La semaine dernière, nous évoquions le rôle d’Emmanuelle C., adjudante de gendarmerie qui vivait en concubinage avec Amar Ramdani, l’ami de Coulibaly qui l’aurait aidé à trouver des armes. On sait aujourd’hui que les attentats de Bruxelles de mars 2016 ont aussi été facilités par un policier bruxellois qui informait les terroristes sur les mouvements de la police.

Le parallèle entre ces deux agents doubles mérite d’être dressé pour mieux comprendre la capacité de l’État islamique à infiltrer nos services de renseignement et de sécurité.

Emmanuelle C., l’espionne espionnée?

On ne reviendra pas en détail sur l’histoire de cette adjudante de gendarmerie qui hébergeait au sein même du fort de Rosny, lieu du renseignement de la gendarmerie, Amar Ramdani, recherché par la police espagnole pour trafic d’armes. Il faut juste signaler que la gendarmerie l’a révoquée pour avoir communiqué à Ramdani des informations confidentielles (sur son propre dossier) en utilisant les codes d’accès d’un collègue. Au demeurant, la presse indique qu’elle lui aurait fait passer en prison, après son arrestation le 23 janvier 2015, une lettre « d’amour » où elle évoquait un voyage à Charleroi… là même où Coulibaly s’était fourni en armes.

On s’étonnera en revanche qu’aucune commission parlementaire n’ait choisi d’éclaircir ce dossier. Emmanuelle C concède en effet avoir commencé sa relation avec Ramdani en 2013. L’intéressé sortait de la prison de Villepinte où il y avait croisé Coulibaly, lequel l’a converti à un islam rigoriste (je renvoie ici, par ailleurs, au reportage de Sept à Huit reproduit par l’excellent Greffier Noir). Ramdani aurait converti Emmanuelle à l’Islam, au point qu’elle portait le voile en dehors des heures de bureau, alors même qu’elle était logée avec ses enfants dans une caserne où la lutte contre l’islamisme devrait être un point sensible.

Emmanuelle C a affirmé qu’elle avait rencontré son nouveau compagnon chez des amis (ce qui n’est pas conforme à la version de Ramdani). En réalité, les circonstances qui entourent cette relation hautement sensible n’ont jamais été expliquées. Pas plus que la situation de Ramdani lui-même, accusé par le joggeur cible d’être l’auteur des coups de feu de la coulée verte prêtés à Coulibaly la veille de l’attentat de l’Hyper-Casher, mais curieusement épargné par la justice à ce jour.

Notons que Ramdani n’est pas mis en examen dans l’affaire de Charlie Hebdo. Son arrestation fin janvier 2015 après le massacre commis par Coulibaly est liée au mandat d’arrêt espagnol et non à son implication dans les attentats en France. On a vu avec Claude Hermant (cf notre article de la semaine dernière) que ce type de subterfuge revient régulièrement dans ce dossier s’agissant des agents doubles et de leur entourage.

Au mieux pourtant, on peut s’étonner que l’État islamique ait pu infiltrer nos services de renseignement sans que personne ne s’en alarme outre mesure. Dans la précipitation à faire voter la loi sur le renseignement après les attentats de janvier 2015, les députés se sont montrés pour le moins laxistes pour tout ce qui touche au contrôle de nos services.

L’affaire du policier belge qui renseignait les terroristes

Curieusement, la même frilosité se retrouve en Belgique où une nouvelle affaire d’infiltré, ou d’agent double, vient d’éclater. La police belge des polices (appelée là-bas le comité P) a en effet annoncé cette semaine l’arrestation d’un policier bruxellois, Mohammed S., qui aurait informé régulièrement les terroristes sur les mouvements de la police. Le ministre belge de l’Intérieur a immédiatement annoncé que les procédures de contrôle des policiers ne seraient pas renforcées. Là encore, même porosité des services et même discrétion des autorités sur l’ampleur des dégâts.

Mohammed S. est bruxellois, mais il a un profil bien connu en France. Il avait été chauffeur de bus pour la « RATP » bruxelloise avant de devenir policier. Selon toute vraisemblance, il transmettait par What’s App les informations qu’il détenait sur les mouvements de police à l’un des terroristes, Yassine Atar, sachant qu’il était affecté au « dispatching » c’est-à-dire à l’envoi des forces de police sur les lieux des délits.

La famille Atar au coeur des attentats

L’affaire ne manque pas de piquant. Yassine Atar, qui était destinataire des messages de l’infiltré, est soupçonné d’être l’un des organisateurs des attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles. Il est aussi mis en examen en France pour sa probable implication dans les attentats du 13 novembre 2015. Il se trouve qu’il est accessoirement le frère d’Oussama Atar, soupçonné pour sa part d’être le cerveau de ces attentats.

Certains ont nourri l’idée qu’Oussama Atar n’était autre qu’Abou Ahmad, considéré de longue date comme le cerveau de ces opérations. En réalité, des militants de l’EI arrêtés en Autriche au printemps 2016 alors qu’ils étaient envoyés pour commettre des attentats en Europe ont démenti cette information, de telle sorte le frère de Yassine Atar n’est plus considéré comme le vrai cerveau de ces opérations.

Dans tous les cas, le rôle des frères Atar est loin d’être anodin dans l’organisation terroriste qui a frappé la Belgique et la France. Et le fait qu’ils aient pu bénéficier de complicités au sein de la police bruxellois soulève quand même de sacrées questions.

La famille Atar et les services secrets belges

Au demeurant, les frères Atar étaient tout sauf des inconnus pour les services de renseignement belge. Oussama Atar est en effet un vieux militant… d’Al-Qaïda, arrêté par les troupes américaines en Irak en 2005. Il y fut condamné à perpétuité et interné à la prison d’Abou Ghraib, de sinistre mémoire. Il y est interrogé par des policiers belges, qui connaissent donc parfaitement le personnage.

À partir de 2010, ce combattant d’Al-Qaïda va d’ailleurs bénéficier d’une intervention des autorités belges pour obtenir sa libération. En particulier, des députés bruxellois accusent alors la Belgique de ne pas soutenir ses ressortissants belgo-marocains emprisonnés à l’étranger. La libération d’Atar interviendra en 2012.

L’intéressé n’attend pas longtemps pour reprendre ses activités illégales. Dès 2013, il est arrêté en Tunisie pour trafic d’armes. On connaît la suite à son retour en Belgique.

D’où vient que la famille Atar ait pu disposer de l’appui d’un agent double au sein de la police bruxelloise?

D’Al-Qaïda à l’État islamique, splendeurs et misères de l’Occident

Dans cet entrelacs de faux semblants, on retrouve la trace d’Al-Qaïda et de Daesh. Atar est passé de l’un à l’autre à une époque où le gouvernement syrien fermait les yeux sur les voyages que les adeptes d’Al-Qaïda effectuaient en Irak. Pour rejoindre Al-Qaïda, on passait par Damas.

Par la suite, le vent a tourné, mais… il faut bien comprendre qu’une approche binaire du dossier n’est pas possible. Il n’y a pas d’un côté Daesh, de l’autre Bachar El-Assad. Tout ce petit monde grenouille ensemble depuis des années et tantôt se fait la guerre, tantôt se tient par la barbichette.

Dans le dossier Atar, qui débouche sur des attentats extrêmement meurtriers en France en 2015, en Belgique en 2016, on s’étonne quand même de l’intervention des services belges en faveur de sa libération dans les années 2010-2012. Il ne serait pas sans intérêt de comprendre pourquoi les autorités d’un pays qui s’est révélé par la suite un vrai nid à terroristes ont agi pour libérer un adepte d’Al-Qaïda qui s’est révélé, dès sa libération, trafiquant d’armes, puis organisateur d’attentats.

Des modes opératoires identiques

En attendant, des similitudes intriguent. Qu’il s’agisse des attentats de Paris ou de Bruxelles, on retrouve des fils rouges jumeaux. Dans les deux cas, on s’aperçoit que des trafiquants d’armes interviennent dans le dossier et disposent d’au moins un agent infiltré qui les renseigne sur la vie intérieure des forces de police. Dans les deux cas, ces trafiquants d’armes sont connus des services de renseignement. Dans les deux cas, leur parcours croise à plusieurs reprises celui des forces de police ou de renseignement.

Et… dans les deux cas, les autorités des pays respectifs ne prennent pas le temps de s’interroger sur la portée exacte des « porosités » qui existent entre les services et les terroristes. Il serait pourtant très utile de braquer quelques spots sur ces parts d’ombre.

Charlie Hebdo: Amar Ramdani et Emmanuelle C., la gendarme et le suspect. from Greffier Noir on Vimeo.

371 mis en examen pour terrorisme en France

Au 28 août, il y avait 447 procédures judiciaires antiterroristes en cours en lien avec la problématique irako-syrienne, dont 256 enquêtes préliminaires et 191 informations judiciaires, selon une source judiciaire.

Au total, 1.411 personnes sont concernées, dont 371 sont mises en examen au pôle antiterroriste de Paris.

La progression est exponentielle : 26 procédures ont été ouvertes en 2013, 136 en 2015 et 120 sur la seule première moitié de 2016.

L’État en France est-il devenu trop complexe pour être gouverné?

L’État a-t-il atteint un degré de sophistication et de complexité tel qu’il ne peut plus être gouverné autrement que par les techniciens de Bercy? Les révélations des Échos sur le produit de l’ISF par Emmanuel Macron après sa réforme prévue en loi de finances pose une nouvelle fois la question….

On sait depuis longtemps qu’Emmanuel Macron veut changer l’assiette de l’Impôt sur la Fortune. Son propos consiste à sortir de l’assiette les éléments de financement de l’économie, comme les valeurs mobilières. L’ambition du candidat président est de rencentrer cet impôt compliqué et emblématique sur la taxation de la rente, en « libérant » l’investissement.

Sur le papier, l’intention n’a probablement pas fait l’unanimité, mais elle répond à une cohérence économique qui se défend. Du point de vue intellectuel, elle incarne de façon quasi-pure l’oeuvre de l’imagination fiscale, un sport très prisé des élites françaises: on combine « en même temps » plusieurs objectifs pour inventer un impôt sophistiqué, qui permet de courir plusieurs lièvres à la fois (taxer les riches, être juste, financer l’économie).

Comment l’Impôt sur la Fortune ne rapportera plus rien

Ce faisant, les Échos révèlent que, selon les dernières estimations, le futur impôt concocté par le candidat Macron rapportera moins de 1 milliard€ par an. Il rejoindra ainsi la galerie des impôts et taxes compliqués, coûteux à lever pour une somme insignifiante. C’est l’estimation des valeurs immobilières qui conduit à cette révision de l’estimation: elle montre que la législation fiscale a atteint un degré de complexité tel que seuls quelques spécialistes bien équipés peuvent aujourd’hui la manier.

Du coup se posera bien entendu la question de la légitimité de cet impôt lui-même: pourquoi dépenser autant pour lever si peu? Le coût de la perception en France est déjà très élevé. Emmanuel Macron a manifestement l’intention de préserver cette tradition très française qui consiste à mettre en branle des marteaux piqueurs pour chasser des moustiques.

La machine étatique est-elle encore maniable?

Au-delà des péripéties qui ne manqueront pas d’intéresser les assujettis, c’est la question de la complexité propre à notre stratégie fiscale qui est en cause. Car l’impôt en France ne vise pas seulement à financer les dépenses publiques. Il cherche aussi à redistribuer les richesses et à favoriser la croissance économique. Trois lièvres à poursuivre pour un seul épagneul!

D’où des impôts biscornus, avec des taux très élevés qui tétanisent tous les Occidentaux, mais une foule d’exonérations, d’exceptions, que plus personne ne comprend. Si elles nourrissent très correctement des armées de conseillers et d’experts fiscaux, ces règles incompréhensibles ont deux effets majeurs.

D’abord, elles détournent les Français de leurs impôts, qui sont autant de montagnes infranchissables qui dissimulent l’horizon économique.

Ensuite, elles empêchent la bonne gouvernance de l’État. Celui-ci ressemble à une machine complexe dont personne ne connaît vraiment le mode d’emploi, et que seuls quelques spécialistes peuvent approcher sans encourir un danger létal immédiat.

La complexité, premier obstacle au relèvement français?

On comprend pourquoi la Commission Européenne conserve la France dans son viseur. En réalité, le problème français n’est pas économique, ni politique. Il est tout entier concentré dans le blocage de la société et des structures collectives par une élite qui assied son autorité par le recours à des règles incompréhensibles.

Ces apprentis sorciers ont rendu le pays ingouvernable. La machine étatique est complexe, et personne n’en connaît le mode d’emploi.