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Auteur : Eric Verhaeghe

Fonctionnaires: une brève histoire (séculaire) de la prime au mérite

Chaque gouvernement prétend réformer l’État en instaurant une prime au mérite. Le seul problème est que cette idée est vieille d’un siècle… et qu’on ne compte plus les primes au mérite qui ont jalonné l’histoire contemporaine de la fonction publique. En voici un rapide survol…

La prime au mérite, sous cette appellation ou sous une appellation proche, est une tarte à la crème de la réforme de l’État. En voici la preuve.

Décret du 22 mai 1926: création de la prime au mérite

On lira sous la plume de l’excellent Holcman que le principe d’une prime récompensant les mérites du fonctionnaire apparaît avec le décret du 22 mai 1926, créant la prime de gestion et de rendement (attribuée au mérite, dit le texte). Dès 1933, la Cour des Comptes regrette que l’usage des services l’ait transformée en simple élément de la rémunération.

Dès cette époque, donc, se met en place un mécanisme qui ne cessera d’agir: l’administration neutralise les primes au mérite en les intégrant à la rémunération ordinaire.

Décret du 6 août 1945: prime au mérite du ministère des Finances

À la faveur de la Libération, les fonctionnaires du ministère des Finances s’attribuent une prime au mérite versée « compte tenu de la valeur et de l’action de chacun des agents appelés à en bénéficier ».

Décret du 22 décembre 2008: prime de fonctions et de résultats

Peu de temps après l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir, un décret fusionne les primes au mérite existant dans les différents ministères. Apparaît alors la prime interministérielle de fonctions et de résultats, dont une part est versée en « tenant compte des résultats de la procédure d’évaluation individuelle ».

Décret du 20 mai 2014 sur le RIFSEEP

Sous François Hollande, la prime au mérite connaît une nouvelle transformation. Le décret du 20 mai 2014 crée un régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l’expertise et de l’engagement professionnel. Ce régime intègre un « complément indemnitaire annuel qui tient compte de l’engagement professionnel et de la manière de servir ».

Bref, la prime au mérite est remise sur le tapis tous les 5 ans depuis quelques quinquennats. Mais elle existe depuis près de cent ans.

On est donc très loin de l’innovation révolutionnaire…

Macron n’entamera pas de réforme systémique de l’État profond

Les annonces d’Édouard Philippe concernant le plan « Action publique 2022 » n’ont pas tardé à être présentées comme un « big bang » de la fonction publique. C’est la version « affichage » des intentions gouvernementales. Sur le fond, Emmanuel Macron semble bien décidé à occuper le terrain par des actions de communication qui n’emportent aucune réforme systémique de la technostructure qui forme l’État profond en France.

Il y a deux façons d’entendre la réforme de l’État.

L’une est anecdotique, considère le sujet comme un gadget ou un enjeu secondaire. Elle analyse la politique gouvernementale au prisme d’un commentaire sur l’actualité, volontiers de caractère moral: faut-il ou non croire à l’ambition de Macron et de Philippe lorsqu’ils évoquent l’action publique en 2022.

L’autre replace le débat dans la perspective globale de l’État profond et de son évolution pour les décennies à venir. Le mandat d’Emmanuel Macron marque-t-il ou non un tournant dans la prise de possession séculaire de la société française par une technostructure ambitieuse, en expansion permanente, et volontiers monopolistique.

Au vu des annonces faites ce jeudi matin par le Premier Ministre, force est de constater un double mouvement. D’une part, pour amuser la galerie, diverses mesures sont annoncées, destinées à nourrir l’illusion d’une réforme profonde. D’autre part, derrière les apparences, tout laisse à penser que l’expansion permanente de la sphère publique devrait continuer.

Le mandat d’Emmanuel Macron n’interrompra pas le cycle de mise sous tutelle de la société civile par la technostructure, que nous pourrions appeler l’État profond. Il le confortera.

Les vraies fausses annonces d’Édouard Philippe

Pour marquer les esprits, Édouard Philippe a annoncé un plan de départs volontaires à hauteur de 120.000 fonctionnaires. On n’en sait guère plus à ce stade, sinon qu’il devrait porter sur 50.000 départs dans le fonction publique d’État, et sur 70.000 départs dans la fonction publique territoriale.

Immédiatement, les persifleurs rappelleront que l’article 72 de la Constitution garantit la libre administration des collectivités locales. On se demande donc comment l’État convaincra les présidents de région ou de départements, les maires, de procéder à des suppressions d’emplois. Mais supposons que, par un artifice juridico-budgétaire, le gouvernement arrive à ses fins…

Reste à savoir quelles seront les conditions financières de ces départs. Depuis 2009, l’article 64bis du statut de la fonction publique d’État garantit des maintiens de rémunération très favorables en cas de suppressions d’emplois. Ce point rappelle que supprimer des emplois n’est pas une idée neuve dans les administrations. Tout l’enjeu est de s’assurer que ces suppressions ne coûtent pas les yeux de la tête aux contribuables.

Comme on dit souvent, le diable est dans les détails. La France compte aujourd’hui près de 5 millions de fonctionnaires. Édouard Philippe propose de dégraisser d’ici à 2022 près de 2% des effectifs, ce qui est modeste. On regardera avec attention le coût total de ce dispositif.

Mais… faisons au gouvernement le crédit de ses intentions. On est bien d’accord pour dire que ce volume de « départs volontaires » ne modifiera pas l’épaisseur du réacteur nucléaire qui fait l’État. En attendant, au moins dans le registre symbolique, ce chiffre porte.

Les mesures déceptives du gouvernement

Au-delà de cette baisse de 2 points du nombre de fonctionnaires (qui reste à vérifier et qui semble très en-deçà des besoins d’économie), inférieure aux 150.000 fonctionnaires supprimés par Nicolas Sarkozy sans effet notable sur la dépense publique, les annonces du gouvernement Philippe déçoivent. On en saisit mal l’ambition d’ensemble et la cohérence de la conception.

Par exemple, Philippe ressort la vieille soupe de la prime au mérite. Celle-ci est tout sauf neuve. Sa dernière expression date de la fin 2016, sous l’acronyme mystérieux de RIFSEEP, fusion des primes aux mérites éparses existant de longue dans la fonction publique. Mais les mauvaises langues rappelleront ici le décret n°45-1753 du 6 août 1945 relatif aux primes de rendement pouvant être attribuées aux fonctionnaires des finances, qui prévoyait déjà la reconnaissance du mérite.

Il propose également d’affecter les fonctionnaires des grands corps aux missions prioritaires de l’État. À supposer que des conseillers d’État et des inspecteurs généraux des finances soient les mieux qualifiés pour « manager » l’État (ce qui, de notre point de vue, reste à prouver), on notera que cette proposition ne change rien par rapport à l’existant. D’une manière générale, les membres des grands corps font déjà leur mobilité au bout de deux ans dans des fonctions opérationnelles.

Plus que dans tout autre sujet, le gouvernement prouve ici l’adage que beaucoup lui prêtent depuis mai 2017: il faut que tout change pour que rien ne change. Tout se passe comme si « Action Publique 2022 » était un rideau de fumées sans vision d’ampleur.

La permanence de l’État profond sous Emmanuel Macron

On peut bien sûr commenter l’actualité de façon superficielle en se gorgeant des effets d’annonce ou en constatant leur vacuité. Mais il paraît préférable ici de s’interroger sur l’impact que ce plan peut ou non avoir sur le pouvoir excessif de la technostructure en France.

Or, une inversion systémique de la courbe exponentielle qui porte la technostructure vers une mainmise grandissante sur la société française serait passée par plusieurs mesures majeures. Elle aurait consisté à dégraisser réellement le secteur public, par exemple en supprimant le statut de la fonction publique hospitalière (soit 1 million de suppressions immédiates d’emploi). Elle aurait aussi consisté à imposer d’emblée des objectifs financiers et budgétaires aux directeurs d’administration centrale, sous peine d’être révoqué sans concession  et sans pitié. Elle aurait aussi consisté à supprimer tous les doublons fonctionnels dans les services publics (par exemple les chevauchements de mission entre collectivités et services déconcentrés de l’État).

De toutes ces mesures, il n’est pas question. Le choix qui est fait est d’occuper le terrain de la communication pour ne pas mettre en cause les sous-jacents de l’expansion étatique.

En ce sens, Emmanuel Macron apparaît comme un consolidateur de l’État profond, celui qui permet aux fonctionnaires de dicter les règles de fonctionnement auxquelles la société française doit se conformer chaque jour un peu plus. Macron le haut fonctionnaire ne cassera pas l’outil qui permet à ses semblables de dominer le tiers état.

Au demeurant, il ne s’est jamais caché de son intention de poursuivre cette politique de domination. En prononçant son fameux adage « protéger et libérer », il avait déjà signé sa profession de foi. Celle-ci repose sur une prise de contrôle de la société civile par une puissance publique chargée d’un rôle protecteur, synonyme ici de castration heureuse.

On ne tardera pas à lire sous la plume de Bruno Le Maire, dans son « Pacte », les effets toxiques de cette doctrine du « care » sur l’initiative individuelle.

Article 2

Ces primes, essentiellement variables et personnelles, sont attribuées par décision du ministre des finances, compte tenu de la valeur et de l’action de chacun des agents appelés à en bénéficier, dans la limite de maxima fixés pour chaque catégorie d’agents et ne pouvant excéder, en aucun cas, 18 % du traitement le plus élevé du grade. Ces primes sont révisées chaque année, sans que les intéressés puissent se prévaloir de la prime allouée au titre de l’année précédente.

Décret n°45-1753 du 6 août 1945 relatif aux primes de rendement pouvant être attribuées aux fonctionnaires des finances.

Chômage: les professions libérales bientôt soumises à cotisations…

Les professions libérales devraient suivre de près la réforme de l’assurance chômage actuellement négociée par les partenaires sociaux. Les travailleurs indépendants risquent en effet d’être les dindons d’une farce qui pourrait leur coûter très cher…

Le gros million de travailleurs indépendants relevant des professions libérales (soit un bon tiers des travailleurs indépendants totaux) a du souci à se faire. Selon toute vraisemblance, la réforme de l’assurance chômage que les partenaires sociaux négocient devrait déboucher sur leur assujettissement à un régime spécifique, conformément à la promesse d’Emmanuel Macron.

Les professions libérales au coeur de la tourmente chômage

Dans l’idée émise par Emmanuel Macron pendant la campagne électorale d’étendre l’assurance chômage aux entrepreneurs et indépendants, les professions libérales tiennent une place toute particulière. En effet, si certaines d’entre elles ne peuvent se revendiquer d’une appartenance au monde de l’entreprise (notamment dans les professions médicales), la plupart des autres devraient être concernées par la mesure.

On pense ici tout particulièrement aux experts-comptables, aux architectes, aux agents d’assurance. Tout ce petit monde est régulièrement employeur d’au moins un salarié et ressort bien de ce qu’on appelle couramment une entreprise. On voit mal comment ces personnes échapperaient à la réforme.

Une discussion déjà actée?

Même si personne ne s’est exprimé clairement en ce sens (compte tenu des consultations en tous genres qui ont lieu et qui suspendent les décisions), des esprits perfides soutiennent déjà que l’ex-UNAPL, fusionnée depuis un an avec l’ex-UPA (qui participe aux négociations) dans la mystérieuse U2P a vendu la peau de ses ours en disant oui à Emmanuel Macron. Oui! à un monde où les professions libérales seront assujetties à une assurance chômage universelle.

En plus des taux délirants du RSI (devenu SSI), les professions libérales devraient donc écoper de 2 ou 3 points de cotisations supplémentaires pour financer le régime chômage profondément déficitaire. Comme l’avait juré Macron, il n’y aura pas d’impôt nouveau sous son quinquennat!

Les vieilles lunes ressortent

Selon nos informations, le régime qui devrait se mettre en place suivrait des contours déjà bien connus des spécialistes. Compte tenu de l’extrême disparité des revenus des professions libérales, l’État proposerait un régime de solidarité obligatoire, avec une indemnité plafonnée assez bas.

Chacun resterait libre de s’assurer sur le marché pour le surplus.

La question du marché

Si, en échange des abondants subsides qu’elle reçoit des entreprises avec le consentement du gouvernement, l’U2P est prête à signer un accord liberticide de ce genre, il n’en reste pas moins que le gouvernement nationaliserait ce faisant une activité à laquelle le marché répond aujourd’hui. Le MEDEF pilote en effet un système appelé AGS auprès duquel chaque entrepreneur peut aujourd’hui s’assurer contre le risque chômage. Ce système deviendrait donc caduc…

Les amateurs de droit communautaire pourront du coup s’interroger sur la compatibilité du nouveau régime monopolistique avec l’usage européen. Il n’est pas sûr que le gouvernement en sorte gagnant.

Les professions libérales soumises à l’impôt révolutionnaire?

Sur le fond, on comprend bien l’intention du gouvernement: dans la perspective d’une nationalisation du régime chômage, il faut trouver de nouvelles recettes pour équilibrer les comptes. Assujettir entre 1 et 3 millions de personnes nouvelles laisse espérer une croissance des recettes entre 12 et 35%.

Reste à savoir quelle contrepartie les professions libérales trouveront dans ce système. On imagine mal un médecin de ville se déclarer au chômage. Sauf à pousser nos praticiens à prendre des vacances aux frais des salariés, dans une désertification médicale grandissante.

On attend avec impatience la mise au jour de ce projet pour pousser un grand rire homérique.

Qu’est-ce que l’affaire Gallet dit de la réaction nobiliaire en France?

Mathieu Gallet est au coeur d’une décision difficile à prendre par le CSA. Dans l’opinion, il est de bon ton de jeter l’opprobre sur le directeur général de Radio-France, épinglé tant à l’INA qu’à la Maison de la Radio pour ses dépenses somptuaires. Il n’en reste pas moins que les difficultés auxquelles se confronte aujourd’hui cet ancien du cabinet de Frédéric Mitterrand illustrent l’aversion de notre époque pour les Rastignac.

Mathieu Gallet n’est ni un prolétaire, ni un grand bourgeois. Il est issu des classes moyennes de province, celles qui expriment de plus en plus souvent leur malaise et leur désaffection pour un régime qui leur tourne le dos. Vu à travers ce prisme, l’affaire Gallet permet une superbe décomposition spectrale de la réaction nobiliaire qui asphyxie la France depuis quelques décennies.

Mathieu Gallet, ce jeune ambitieux venu de province

Mathieu Gallet n’a pas fait de grande école. Il a fait Sciences-Po Bordeaux, puis un DEA à l’université de Paris-I. Il est à l’image de ces centaines de milliers de jeunes Français qui ne brillent pas, pour des raisons diverses, par un parcours « aristocratique » à la française, fait de Polytechnique, d’ENA ou de HEC mais qui estiment ne pas démériter pour autant.

Il n’a pas trente ans, et il est déjà condamné, comme il se doit dans ce pays, à des emplois moyens, ni prolétaires, ni dirigeants. Mais… Gallet a de l’ambition et il veut réussir.

S’engage alors ce que la France adore à certaines époques, et déteste à d’autres (comme aujourd’hui): une course à la Rastignac qui va se terminer en drame.

Le cirage de pompe en cabinet

Gallet aime les paillettes. Il se tourne très tôt vers la culture et le pouvoir. Ses pourfendeurs soutiennent qu’il utilise à cette fin des réseaux affinitaires minoritaires, et attribuent à ce jeu de coulisses sa nomination par Frédéric Mitterrand comme directeur adjoint de cabinet au ministère de la Culture.

Quand bien même ces allégations seraient vraies, faut-il s’en offusquer? En quoi ces réseaux sont-ils plus choquants que les écuries du Conseil d’État où, avant chaque nomination d’une équipe gouvernementale, des conciliabules se tiennent à la bibliothèque du Palais-Royal pour déterminer qui ira où?

Car le grand public ne le sait pas assez, mais la France est un pays de pouvoir distribué: on ne rentre pas dans un cabinet ministériel, on n’accède pas à un poste exposé si la machine, la tehcnostructure, ne l’a pas décidé pour vous. Ce ne sont pas ou pas seulement les compétences qui priment, mais l’allégeance à un système narcissique où n’a de chance de réussir que celui qui ressemble et qui cultive la ressemblance avec ceux qui sont au pouvoir.

C’est ainsi que la République, à petits feux, se meurt, à force de consanguinité et de collusion.

La réaction nobiliaire frappe

Depuis 30 ans, le pouvoir en France ne cesse de se resserrer sur un noyau de plus en plus restreint de gens qui se ressemblent et qui ont la conviction d’être la quintessence des sauveurs dont le pays a besoin. Malgré les réseaux qui le soutiennent, Gallet ne tarde pas à en prendre conscience. Il sait que l’INA dont il a pris la présidence est pour lui une sorte d’impasse (le fameux syndrome du « trop haut trop tôt »).

Avec son manque de diplômes ronflants, son origine sociale ordinaire et son manque d’entregent parmi les vrais réseaux qui tiennent la machine, il devra en rabattre. Il a beau dégager des résultats positifs à l’INA et montrer ses talents de dirigeants d’entreprise publique, il comprend que ce qui paie n’est pas la compétence, mais l’esprit de cour.

Alors Gallet se donne les moyens de réussir et de franchir l’obstacle suivant. En dehors des règles, il passe des marchés de « stratégie », c’est-à-dire de lobbying personnel.

Tel est le prix à payer pour les Rastignac modernes, qui se heurtent à la réaction nobiliaire. Le système leur ferme les porte, alors ils reviennent pas la fenêtre ou par le soupirail.

Comment réussir quand on a très peu de chances d’y arriver

Dans la liste des contrats passés au crible par la justice, on en retrouve des bien connus qui fonctionnent sur un mode simple: tu donnes 10.000 euros par mois à un gars pendant un an, et tu as un accès illimité à son carnet d’adresses. Il te présente tous les gens utiles qu’il connaît et à qui il a l’habitude de cirer les pompes.

Ce genre d’affaires est particulièrement juteux quand ce consultant en courtisanerie est membre du Siècle et te présente tous les grands décideurs susceptibles de faire ta carrière. Après, c’est à toi de faire ta vente et de le convaincre, après force révérences, de te pistonner pour le job de tes rêves.

Ainsi fonctionne l’élite parisienne. Elle n’a pas beaucoup changé depuis les années 1780, telles que l’excellent film de Patrice Leconte, Ridicule, les a décrites. Gallet le comprend et tente sa chance avec intelligence, au fond: il décroche ainsi la présidence de Radio-France.

La réaction nobiliaire fait son oeuvre

Qu’un « outsider » décroche un emploi « d’insider » si jeune ne pouvait que heurter la noblesse parisienne. Cette réussite était d’autant plus insupportable que les résultats de Gallet sont inattaquables, et qu’ils privent les porte-voix de la réaction nobiliaire de leur argument favori: le système doit rester entre nos mains car nous sommes seuls compétents pour le gérer.

Disons même que Gallet constitue une menace pour l’entre-soi parisien. Il parvient à démontrer que des réformes peuvent survenir, qui fonctionnent même si elles bousculent les certitudes acquises et les préjugés bien-pensants. Ce genre d’extravagance ne peut durablement rester impunie.

Alors, l’attaque ne s’est pas faite attendre. Les fameux contrats hors marché sont tombés sur le tapis. Et de Rastignac, on est passé à Julien Sorel.

Certaines mauvaises langues ont établi un lien entre la chute de la  présidente de l’INA qui avait succédé à Gallet et la remontée à la surface des marchés irréguliers du président de Radio-France. Ce lien est à prouver, mais il est plausible que la technostructure, qui déteste ceux qui lui prennent des postes sans respecter les règles de concours aristocratique qu’elle a imposée, ait adoré voir Gallet tomber.

Prisons, EHPAD: un gouvernement socialement beaucoup moins responsable que les entreprises

Les ministres experts du gouvernement sont en train de démontrer qu’ils sont des employeurs socialement beaucoup moins responsables que les entreprises qu’il prétendent réglementer. La crise dans les prisons et aujourd’hui dans les EHPAD le montre une nouvelle fois: le « management » des services de l’État par ces ministres issus de la société civile laisse fortement à désirer.

On le sait: les capacités managériales de Nicole Belloubet, ministre de la Justice, ont fait suer de grosses gouttes à Emmanuel Macron. Le conflit social dans les prisons a soudain révélé une faille dans la carapace gouvernementale.

La pratique de l’accord minoritaire au ministère de la justice

Il aura fallu 13 jours pour que la sortie de crise s’amorce dans les prisons. Pour ce faire, la ministre a signé un accord minoritaire au moment même où les ordonnances Macron font l’éloge de l’accord majoritaire. Seule l’UNSA (40% des voix) a signé un relevé de conclusions conspué par FO et la CGT.

On lira utilement les conclusions des non-signataires pour comprendre la méthode utilisée par la ministre pour « casser la grève ». Dans la pratique, le gouvernement a réduit la gestion du conflit à une relation bilatérale avec un seul syndicat bienveillant, reçu en priorité et avec qui l’essentiel de la négociation s’est déroulé dans la dernière journée.

Combien d’entreprises d’une taille analogue à l’administration pénitentiaire s’offrent encore le luxe de centrer leurs discussions sur un seul syndicat pour résoudre les questions vitales? L’exemple des (non-)accords de compétitivité de Pimkie ou de PSA montre que cette technique éculée n’a plus sa place dans le secteur privé. Une fois de plus, l’État donneur de leçons aux entreprises a dévoilé le visage d’un État employeur dépassé par l’ampleur de sa tâche.

Un accord obsolète

Au passage, la lecture des mesures prises par la Chancellerie pour résoudre la crise laisse un peu rêveur. Une grande partie de la solution est liée à l’augmentation des moyens en personnels et des primes. On peut comprendre l’utilité de ces mesures. On reste néanmoins un peu sur sa faim.

Combien d’entreprises apportent-elles encore aujourd’hui une solution financière au mal-être des salariés ou aux difficultés qu’ils rencontrent dans l’exercice de leurs missions? Il suffit de comparer le complexe dispositif dans le domaine de la pénibilité avec l’accord finalement retenu par la Chancellerie pour mesurer la faible attention apportée par le service public au confort de ses salariés.

Là encore, il n’est pas sûr qu’une entreprise privée de taille analogue pourrait s’offrir le luxe de régler les problèmes avec aussi peu d’imagination.

Les « capacités managériales » d’Agnès Buzyn

On se souvient qu’à la mi-décembre, la ministre de la Santé Agnès Buzyn a sorti une phrase bien sentie sur le manque de « capacités managériales » dans un certain nombre de maisons de retraite désormais appelées pudiquement EHPAD. Elle se ramasse aujourd’hui une grève en bonne et due forme sur l’ensemble du territoire.

Combien de patrons auraient survécu à une bourde de ce genre? Il faut une étrange conception du management pour expliquer publiquement que la grogne des personnels provient d’une faiblesse du commandement intermédiaire. Car, même si c’est vrai, un dirigeant d’entreprise sait que l’aveu public qu’il peut en faire ne fera qu’aggraver le mal.

Ce faisant, on s’interrogera sur le savoir-faire de la ministre en situation de commandement. Personne n’a de doute sur ses capacités techniques dans le domaine médical. En revanche, ses performances tant sur le plan de l’économie de la santé que sur son approche de la diversité d’opinion laissent un peu perplexe.

Une absence de réponse qu’aucune entreprise ne pourrait se permettre

S’agissant des EHPAD, l’absence de réponse ministérielle sur le fond souligne une fois de plus l’incapacité de l’État employeur à se mettre au niveau des entreprises privées. On lira d’ailleurs la tribune des organisations syndicales concernées (truffée de fautes d’orthographe) pour mesurer le naufrage managérial que représente la gestion buzynienne des dossiers.

On y apprend que la ministre refuse de recevoir les représentants syndicaux en grève. Mais on a vu dans quelle entreprise? que le patron refuse de rencontrer les salariés qui en font la demande collective… Ce genre de petit geste de mépris serait durement payé dans la presse.

Une crise très prévisible

La tension dans les EHPAD et les hôpitaux n’est pas nouvelle. Ces organisations sont soumises à d’intenses pressions financières et à des contraintes délirantes. La logique de concentration constante des établissements, au nom du dogme technocratique du « big is beautiful » déshumanise progressivement les structures. La gestion mal ficelée des 35 heures dans la foulée de la suicidaire Martine Aubry oblige les personnels à travailler à flux tendu… les jours où ils sont là, pendant qu’ils empilent des congés délirants qu’ils peuvent difficilement prendre.

Que ces personnels se heurtent désormais à un mur de la part de la ministre illustre là encore la pauvreté managériale des services de l’État, pourtant toujours prompts à donner des leçons aux entreprises. Le malaise global de ces structures, le fort taux de conflictualité qui y sévit, la souffrance au travail qui y règne, exigent de l’employeur final, ou du donneur d’ordre qu’est l’État, une prise en compte en bon père de famille.

Là encore, l’opinion publique ne tolérerait un pareil mépris pour le « petit personnel » d’aucune entreprise privée. Seule la technostructure drapée dans la dignité de « l’intérêt général » peut se permettre de fouler au pied avec autant de morgue les principes élémentaires d’un management socialement responsable.

Le gouvernement des experts est-il adapté aux temps de crise?

Les prisons comme les EHPAD montrent les limites d’un recours au gouvernement des experts. Par temps de paix, si l’on ose dire, ces experts sont parfaits. Ils peuvent déployer toute l’étendue de leur savoir.

Mais que le vent se lève et que la colère gronde, alors… ces capitaines de pédalos se révèlent autant de handicaps pour franchir les obstacles. Leur raideur et leur incapacité à réagir de façon agile aux difficultés peut transformer un coup de vent en tempête.

C’est que l’art de gouverner dans les salons parisiens, bien connu d’Emmanuel Macron, n’a rien à voir avec l’art de naviguer sur un océan battu par les vents. Les petites manies qui font la fortune des courtisans dans les dîners en ville sont autant de défauts qui agacent des Français peu habitués à l’esprit de coterie.

Pour le savoir, il faut avoir été élu local ou avoir blanchi sous le harnais de la vie publique. Et cette maturité-là ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval.

A la veille d’une journée de grève nationale à laquelle les professionnels d’établissements et services à domicile répondront massivement, parce qu’ils n’en peuvent plus, le rendez-vous qui nous avez été initialement proposé par le cabinet de l’Elysée vient d’être annulé.

Par ailleurs, la Ministre de la Santé semble ne pas pouvoir recevoir nos huit organisations. Pour l’intersyndicale et les directeurs, il est inadmissible de ne pas prendre en compte la souffrance au quotidien que subissent professionnel-les, et par là même personnes âgées et familles, des dispositifs accompagnement, à domicile ou en établissements. C’est mépriser et rompre le dialogue, c’est pourquoi l’intersyndicale et l’AD-PA réitèrent leur demande d’être reçus par le Président de la République, le Premier Ministre et la Ministre des Solidarités et de la Santé.

Prélèvement à la source: l’effet destructeur d’emplois que Bercy n’a pas encore vu

Le prélèvement à la source devrait entrer en vigueur le 1er janvier 2019. Il fait désormais l’objet d’une abondante littérature officielle, rédigée par des fonctionnaires qui n’ont jamais créé d’entreprises. Pour les entrepreneurs, l’effet risque pourtant d’être destructeur.

C’est en me renseignant en Belgique sur les possibles créations d’entreprise (puisque Tripalio que j’ai fondée envisage de s’exporter), que j’ai compris le mécanisme. Le conseiller que j’interrogeais m’expliquait qu’une entreprise de recherche et de développement peut bénéficier d’une « exonération du précompte » mais pas des cotisations de sécurité sociale sur ses recrutements. Je lui fais répéter la phrase: mais qu’est-ce que le précompte? C’est l’avance sur l’impôt sur le revenu payée par les salariés.

Ahhhh! c’est donc ça le lézard caché du prélèvement à la source: un renchérissement du coût du travail à hauteur de l’impôt payé par le salarié pour tout nouveau recrutement! Mais on ne nous l’avait pas dit!

Le prélèvement à la source tue la création d’entreprises

Lorsqu’un entrepreneur créera une entreprise, à partir du 1er janvier 2019, il devra faire l’avance de l’impôt payé par le salarié qu’il entend recruter.

Officiellement, bien entendu, cet impôt viendra en déduction du salaire proposé dans l’annonce. Mais pratiquement, si les Belges en sont venus à pratiquer des exonérations de « précompte », c’est bien parce qu’il existe un effet induit qui ne dit pas son nom: peu à peu, l’impôt est intégré, par le salarié, au calcul de sa rémunération.

Prenons un exemple simple: un entrepreneur crée une entreprise et promet un salaire de 1.500 euros nets… Jusqu’ici, il intégrait les cotisations salariales pour estimer son offre en brut. Désormais, il devra intégrer l’impôt mensuel payé par le salarié.

Si les cotisations salariales ont en partie disparu, ce n’est pas le cas des cotisations patronales. Celles-ci devront désormais être ajustées au volume global que le salarié demandera pour atteindre le net promis par l’employeur.

Bref, le coût du travail va sacrément augmenter. L’effet du prélèvement à la source sera inflationniste à un moment où la reprise pourrait avoir lieu.

Le prélèvement à la source et son inutile complexité

Rappelons que le prélèvement à la source ne dispensera pas d’une déclaration annuelle de revenus. Si cette mesure reporte sur les entreprises la charge de la collecte, elle ne simplifie la vie de personne.

La mesure a justifié 26 pages de Journal Officiel en son temps. Toute cette complexité pour rien.

Le MEDEF dans le piège mortel du chômage pour les démissionnaires

Le MEDEF devrait accepter la mise en place d’une indemnisation chômage pour les salariés démissionnaires, promesse de campagne d’Emmanuel Macron. Cette mesure constitue une défaite idéologique historique pour les entreprises. Son coût global pour la rationalité économique sera sans commune mesure, d’autant que les entreprises n’en retireront aucune contrepartie.

Selon toute vraisemblance, un accord sur l’assurance chômage devrait être signé dans les prochaines semaines. Il prévoira sans doute la possibilité pour les salariés qui démissionnent avec un projet professionnel construit de percevoir une indemnité chômage pendant une durée de plusieurs mois.

Pour les partenaires sociaux, cette formule devrait remplacer l’improbable Congé Individuel de Formation (CIF), qui permet de financer des projets professionnels par une intervention des fonds de la formation professionnelle. Les dégâts seront donc limités par rapport aux idées initiales d’Emmanuel Macron.

Faut-il pour autant s’en réjouir?

Le chômage des démissionnaires ou l’enjeu historique des entreprises

Encore aujourd’hui, dans la construction marxiste et post-marxiste de la société, le patron est celui qui licencie ses salariés pour augmenter ses profits. On connaît tous la thématique des licenciements boursiers, agitée à chaque plan de licenciement collectif dans une entreprise bénéficiaire: le licenciement est l’arme suprême entre les mains du patron pour augmenter sa plus-value.

Dans un pays où 3,5 millions d’actifs sont des chômeurs plus ou moins indemnisés, on mesure les dégâts de cette image d’Épinal. Le chômage, c’est la faute des patrons qui virent les gens. Ce ne peut évidemment pas être la faute à un univers qui pénalise l’emploi.

En préconisant la mise en place d’un chômage pour les démissionnaires, Emmanuel Macron a eu la bonne idée de mettre un pavé dans la mare de cette légende urbaine. Tout à coup, un Président de la République sous-entend que certains salariés rêvent d’être au chômage, mais que leur employeur refuse de les licencier. Donc, il faut les aider à démissionner.

Le MEDEF aurait dû capitaliser sur cette inversion des valeurs. Non, les patrons français ne sont pas des licencieurs en série! Au contraire, ils ne licencient pas assez. Ils licencient tellement peu qu’il faut désormais aider les salariés qui ne parviennent pas à se faire virer.

Pour les entreprises, l’occasion était rêvée de corriger en profondeur leur image. Il fallait ici négocier chèrement cette innovation baroque.

Le chômage des démissionnaires en période de pénurie de main-d’oeuvre

Le chômage des démissionnaires est une aberration, et même un suicide économique. Car, contrairement aux préjugés propagés par les bien-pensants, 3,5 millions de chômeurs ne font pas 3,5 millions de candidats acharnés à un emploi. Tous les recruteurs en font chaque jour la triste et pathétique expérience.

La réalité de l’économie française est qu’elle cumule un chômage de masse et une profonde pénurie de main-d’oeuvre. C’est particulièrement vrai sur les emplois qualifiés auxquels l’Éducation Nationale ne parvient pas à préparer nos jeunes.

Les entreprises qui peinent si souvent à recruter des équipes instables vont une fois de plus être pénalisées par l’innovation qui s’annonce. Ceux qui rêvent de quitter leur emploi pour vivre leur fantasme d’élever des chèvres dans le Larzac, à qui leur patron refuse depuis plusieurs mois une rupture conventionnelle, pourront désormais partir. Et leur employeur devra à nouveau se coltiner l’inconvénient d’aller à la pêche aux candidats tous plus improbables les uns que les autres.

C’est une misère de voir un mouvement patronal soutenir cette punition collective.

Quand le MEDEF prête la main aux politiques contre l’emploi

On comprend bien l’engrenage complexe qui pousse le MEDEF à prêter la main à ce genre de suicide collectif. L’UNEDIC est paritaire et il importe aujourd’hui de répondre à la menace macronienne d’étatiser purement et simplement l’assurance chômage. D’autant que l’UNEDIC continue à financer les partenaires sociaux en dépit de la loi de mars 2014 qui visait à supprimer ces circuits de financement discrets.

Pour garder quelques cordons honorifiques autour du cou et quelques trésors de guerre, le MEDEF est prêt à sacrifier l’intérêt général des entreprises françaises. Voici une nouvelle illustration des effets toxiques produits par le paritarisme de gestion, qui conduit au fil des ans à préférer les intérêts des machines bureaucratiques à l’intérêt des entreprises et des salariés.

On le regrettera une nouvelle fois. Depuis de trop nombreuses années, la France confond syndicalisme et circuit de financement des syndicats. Pour sauver ceux-ci, on en vient à endosser des absurdités gouvernementales qui font le jeu du chômage de masse, et qui donnent aux salariés l’illusion qu’ils vivent dans un monde où ils peuvent être toujours plus protégés sans jamais payer le prix de cette protection.

Le réveil sera tôt ou tard très douloureux.

Macron a-t-il été naturellement traité de « salaud » par son garde du corps?

Les images du garde du corps d’Emmanuel Macron traitant son patron de « salaud » et « d’enfoiré » en public ont fait le tour du monde ou presque. Et s’il ne s’agissait que d’une mise en scène pour occulter l’image élitiste et lointaine du président?

Ce n’est pas un hasard si « En Marche » a relayé sur son site les images d’un garde du corps tout sourire décochant au Président de la République, face à la foule, un « enfoiré » et un « salaud » suffisamment sonore pour que les perches de télévision les captent. Ces instantanés correspondent à une stratégie de communication patiemment construite. L’objectif est de prouver aux Français que le président Macron n’est pas l’homme lointain, arrogant, déconnecté du réel, qu’on prétend. Certes, il ne dort que très peu la nuit, mais il est aussi capable de se rendre accessible aux chamailleries de corps de garde avec les policiers qui le protègent.

On nous avait déjà sorti le même boniment avec Édouard Philippe s’entraînant à la boxe à Matignon avec l’un de ses gardes du corps. Le filon devient décidément un peu grossier.

Le garde du corps providentiel après une séquence de mondialisation

Ces images sont évidemment bienvenues, et le garde du corps s’est prêté à un jeu particulièrement salutaire, après un enchaînement de séquences négatives pour le président de la République.

Son passage à Davos était un moment d’exorde en faveur de la mondialisation, en plein conflit pénitentiaire sur la scène intérieure, difficile à négocier. Le passage en français de son discours consacré à la « protection » n’a pas suffi à dédiaboliser le leit-motiv de « président des riches ».

Ses voeux aux agriculteurs ont accru son image de mondialisateur. Les propos rapportés ci-contre n’ont pas manqué de nourrir l’angoisse des filières qui étaient présentes. Jusqu’au bout, le Président fait l’éloge des accords de libre-échange, alors que l’agriculture française est en souffrance.

L’éloge de la mondialisation chez Michelin

Lors de son passage à Clermont-Ferrand, Emmanuel Macron en a profité pour visiter un centre de recherches Michelin. Il y a prononcé un autre vibrant éloge de la mondialisation. Là encore, on voit bien le tropisme présidentiel en faveur d’un grand mouvement où l’industrie française a abondamment délocalisé ses emplois.

Il y a commis cette étrange phrase:

On voudrait opposer la France du local et la France du mondial avec des gens heureux chez soi et des gens heureux dans la mondialisation, mais nous sommes tous dans le même monde, on est tous dans le même pays. A la fin, on habite toujours quelque part.

Reste pour le Président à convaincre les Français que la mondialisation est bonne pour eux.

De la théorie à la pratique: le bain de foule en Auvergne

D’où ce besoin de lier la séquence « bienfaits de la mondialisation » à des images positives, montrant la proximité du président avec le petit peuple.

Chez Michelin, Macron a rencontré les délégués syndicaux, sauf celui de la CGT qui a boycotté la réunion. Alors qu’à Paris, le conflit s’enlisait dans les prisons, il était bon de montrer un Président à l’écoute des syndicats.

Ensuite, on a assisté à cette superbe mise en scène dans les rues, donnant le sentiment que Macron était proche des gens. Reste à savoir si cette technique de propagande un peu primaire suffira à corriger dans l’opinion l’image d’un homme qui tourne le dos chaque fois qu’il le peut aux attentes protectionnistes des Français, ou en tout cas, des plus faibles d’entre eux.

Mais en parallèle de cela, nous nous devons d’être honnêtes avec nous-mêmes et nous le savons, nous ouvrons notre marché. Nous nous sommes battus depuis plusieurs mois, nous sommes en train de rouvrir activement le marché turc sur les différentes catégories de viande bovine. J’étais avec plusieurs d’entre vous en Chine il y a quelques semaines, nous sommes en train de rouvrir – avec là des garanties claires – le marché chinois. L’accord qui a été négocié par l’Europe avec le Japon est un très bon accord, en particulier pour la viande. Et donc vous voyez bien que ces accords peuvent être favorables à ces mêmes filières. Simplement, il nous faut avoir une approche constamment équilibrée et développer une stratégie. Et donc, quelle est la meilleure réponse si nous finalisons cet accord avec le Mercosur ? C’est d’avoir une vraie stratégie défensive en France pour valoriser notre filière, l’origine France et faire que nos concitoyens auront de la vraie traçabilité, que ceux qui veulent acheter de la viande française pourront le savoir et, en quelque sorte, savoir défendre dans un marché ainsi ouvert, selon des règles que nous aurons négociées, nos propres intérêts et être très offensifs à l’extérieur dans les marchés que nous avons rouverts. En quelque sorte, cet équilibre montre une chose, si nous savons nous organiser, l’ouverture au monde n’est pas un danger.

Emmanuel Macron, voeux aux agriculteurs

À Davos, Macron persiste sur le modèle étatiste à la française

Le discours prononcé en anglais et en français à Davos par Emmanuel Macron en dit long sur le fossé qui sépare la France et le reste du monde sur le rôle de l’État. Il en dit aussi très long sur ce qui sépare Emmanuel Macron du libéralisme.

Le discours prononcé par Emmanuel Macron à Davos, mi-anglais mi-français, mérite d’être lu avec attention dans la mesure où il détaille le conception présidentielle de la mondialisation et de la prospérité. En ce sens, il établit bien les distances entre la vision française d’un avenir proche et la conception du même avenir en vigueur dans le reste du monde. Ceux qui imaginent Macron en chantre du libéralisme en seront pour leur grade.

Ne faites pas l’Europe comme je pense le monde

On relèvera d’abord cette phrase emblématique d’Emmanuel Macron sur l’Europe:

« ceux qui ne veulent pas avancer ne doivent pas bloquer ceux qui sont ambitieux »

Voilà une phrase qui pourrait être taxée de libéralisme. Les derniers de cordée ne doivent pas retarder les premiers de cordée. Il n’y a pas de raison pour que les meilleurs perdent du temps à attendre les moins bons.

On connaît l’intention paradoxale et incohérente de cette phrase: l’Europe doit accélérer son intégration pour réduire le différentiel de compétitivité entre la France et l’Allemagne. « Ceux qui veulent avancer », « ceux qui sont ambitieux » doivent pouvoir distancer les plus lents, c’est-à-dire accélérer l’intégration de l’Europe pour réduire le différentiel de compétitivité avec nous. Sur ce point, Macron a l’illusion que Merkel le suivra. Mais on voit mal quelle majorité elle pourrait rassembler pour copier la France.

Ce que ne dit pas clairement Macron ici, c’est que les « ambitieux » français demandent en réalité à leurs voisins d’aller moins vite, de l’attendre. Le baudet français est à la traîne et ce serait tellement mieux que les autres s’arrêtent pour lui.

On voit ici poindre l’équivoque de la novlangue macronienne. On a rebaptisé les personnages de la pièce européenne: la France alourdie par ses charges délirantes devient l’ambitieuse. La Pologne et son taux de croissance de 5% en 2017 est classée parmi ceux qui ne veulent pas avancer. Quand la Pologne ne veut pas attendre la France au bord de la route, quand la Pologne refuse des mécanismes de redistribution de sa prospérité à une France dépensière et incapable de maigrir pour la rattraper, on dit: la Pologne qui ne veut pas avancer et la France qui a de l’ambition.

Ainsi Macron sert-il la soupe populiste à des Français heureux de pouvoir le croire. Il suffit de subvertir la réalité pour avoir soudain raison.

Le mythe macronien du passager clandestin

Dans cette grande entreprise de piratage de la réalité, Emmanuel Macron pratique la logique bien connue de Chirac: plus c’est gros, mieux ça passe.

La France a fait le choix de faire peser sur le travail des prélèvements d’environ 80% pour financer des millions de chômeurs, d’inactifs, de retraités, chapeautés par une épaisse couche de bureaucrates improductifs. Elle est la seule, dans le monde industrialisé, à aller aussi loin dans la « protection ». Dans le langage macronien, elle est donc entourée de « passagers clandestins » qui déploient des « stratégies non-coopératives ».

Tel est le grand renversement macronien. Est coopératif celui qui imite le modèle français, quand bien même ce modèle ne fonctionne pas et condamne toute croissance. Est passager clandestin celui qui demande à ses citoyens de se retrousser les manches et de se mettre au travail.

On se délectera de cette phrase digne des annales de l’histoire:

« Le cœur du nouveau contrat social est qu’il doit impliquer tous les acteurs, lutter contre les stratégies de passagers clandestins et être cohérent, au regard de l’objectif de défense des biens communs. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais au moins, nous devons être transparents sur nos incohérences »

La France, c’est bien connu, est le pays de la cohérence. Elle crée un modèle ubuesque, avec une sécurité sociale coûteuse et inefficace, des tombereaux de fonctionnaires dont la plupart sont affectés à des missions inutiles (en pleine crise terroriste, nous trouvons par exemple utile d’affecter des milliers de policiers au contrôle de la vitesse sur des routes nationales), des hyper-réglementations dans tous les domaines, mais ce sont les autres qui sont incohérents et qui sont des passagers clandestins. S’ils ont plus de croissance que nous, c’est évidemment parce qu’ils trichent et qu’ils sont déloyaux.

La France, c’est aussi très connu, est le pays où le bien commun est le mieux défendu. Ce n’est pas notre genre à nous de compter un fonctionnaire pour cinq actifs, dont on ne mesure pas le temps de travail et à qui on offre une retraite délirante payée à 80% par le contribuable. Ce n’est pas non plus notre genre d’entendre par bien commun une expansion continue de règles incompréhensibles et destructrices de croissance dont l’utilité première est de justifier l’emploi de ces fonctionnaires envers et contre tout.

Macron chante les mérites de l’État à Davos

En chantre de la subversion des mots, Macron a expliqué avec beaucoup d’enthousiasme les vertus du modèle étatiste français. Son rêve est de l’étendre au reste du monde, au nom de la coopération et du bien commun, bien entendu.

Alors que, depuis des années, le système français de formation professionnelle est incapable de former les chômeurs aux nouveaux métiers, le président Macron en a vanté les mérites. Il faudrait, paraît-il, que les start-up financent la formation des chômeurs qu’elles produisent en numérisant les métiers.

Ce faisant, Emmanuel Macron a dénoncé les distorsions fiscales dont les start-up françaises sont victimes de la part de leurs concurrentes américaines. Car, c’est bien connu, ce sont les Américains qui décident de la délirante fiscalité française.

Là encore, le président Macron a prôné plus de fiscalité, plus d’État, plus d’actions publiques. Il appelle ça un « nouveau contrat social ». Celui-ci doit servir, paraît-il, à mieux partager les richesses et à mieux protéger. Tous ces slogans qu’on utilise en France pour justifier une pression fiscale dont on peine à voir les réalisations sociales effectives méritent bien d’être exportés partout dans le monde. Au nom d’une libre concurrence loyale, bien entendu.

Buzyn en passe de réinventer l’économie soviétique…

L’économie soviétique est-elle l’horizon indépassable d’Agnès Buzyn? Il faut lire le dossier consacré au lancement de la concertation sur le zéro reste à charge pour mesurer l’incongruité économique d’une ministre probablement bonne médecin, mais totalement incompétente sur les questions de protection sociale. Elle s’inscrit dans la droite ligne de la stratégie dirigiste prônée par Marisol Touraine avant elle. Au détriment de la qualité des soins, bien entendu.

En son temps, Marisol Touraine avait endossé la doctrine funeste de ses services ministériels avec une loyauté confondante. Pour faire baisser le prix des lunettes (dont l’essentiel du coût repose sur les organismes complémentaires, rappelons-le), elle avait plafonné leur remboursement… Le raisonnement de l’époque soutenait que le prix de l’optique s’expliquait essentiellement par la « solvabilisation » des assurés du fait de remboursements trop élevés par les complémentaires.

Donc, pour faire baisser les prix, on faisait baisser les remboursements en leur fixant un plafond en euros et en durée.

L’échec du plafonnement des tarifs

Résultat de cette politique malthusienne (voir le tableau ci-dessus): les tarifs ont baissé d’environ 1 point en trois ans! et les lunettes continuent à coûter en moyenne 425 euros, pour un remboursement maximal d’environ 300 euros. Voilà ce qu’on appelle un flop!

Sans surprise, en effet, les restes à charge en matière d’optique ne baissent pas. Et le renoncement aux soins pour des raisons financières non plus. C’est bizarre, puisqu’on a plafonné les remboursements… On ne pouvait vraiment pas s’y attendre…

Une fois de plus, la réalité a infligé une sévère leçon aux idéologues de la fonction publique, convaincus qu’une société peut entièrement reposer sur des obligations réglementaires et des interdits. On ne pouvait pas mieux illustrer l’absurdité des réflexes administratifs.

Buzyn persévère dans l’erreur

Comme Agnès Buzyn est du genre médecin à l’ancienne (elle sait tout, puisqu’elle est médecin, et elle ne peut se tromper, puisqu’elle est médecin), elle a décidé d’imposer la vérité des services ministériels envers et contre tout. Alors qu’il est évident que la politique consistant à réglementer et à imposer ne fonctionne pas, elle semble bien décidée à la continuer jusqu’au bout.

D’où cette idée extravagante d’imposer des prestations médicales avec zéro reste à charge, financées par les organismes complémentaires qui sont en même temps appelés à ne pas augmenter leurs tarifs. Mais, évidemment, on ne remet pas en cause le plafonnement des remboursements.

Autrement dit, les organismes complémentaires sont sommés de rembourser la totalité des frais médicaux dont le remboursement est officiellement plafonné… Et dans le même temps, les tarifs des organismes complémentaires doivent stagner. Mais pourquoi Agnès Buzyn ne propose-t-elle pas de fixer les prix des yaourts par décret, tant qu’elle y est? En interdisant, cela s’entend, aux commerçants de gagner de l’argent en les vendant.

Vers une économie soviétique de la santé

On comprend bien la logique qui est à l’oeuvre derrière ces projets farfelus: il faudrait que les organismes complémentaires (dys)fonctionnent selon les mêmes principes qui envoient la sécurité sociale dans le mur. Une bonne nomenclature de tarifs obligatoires, un marché entièrement réglementé, et des déficits à la clé, financés par le contribuable. On s’étonnera quand même de ce manque évident d’imagination à l’ère macronienne du renouvellement.

À moins bien sûr qu’il s’agisse non pas de soigner, mais de redistribuer pour capter des voix aux prochaines élections. Ce fameux calcul qui explique pourquoi la sécurité sociale marque si peu d’intérêt pour rembourser rapidement des médicaments innovants qui peuvent sauver quelques vies.

L’objectif est de diminuer le renoncement aux soins pour des raisons financières et d’améliorer l’accès à des dispositifs qui répondent à un enjeu de santé important : ainsi, seules 30% des 6 millions de personnes malentendantes sont aujourd’hui appareillées ; l’objectif est d’améliorer le taux d’équipement, avec un objectif à moyen terme entre 40 et 45 % de personnes appareillées. Le projet répond donc à une double ambition sociale et de santé. Il ne devra pas peser sur l’évolution des tarifs des assurances complémentaires, au-delà de l’évolution tendancielle observée des tarifs