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Auteur : Eric Verhaeghe

RSI: pourquoi la décision de la Cour de Cassation du 7 mars est toxique

Un certain nombre d’adversaires du RSI s’est félicité de la décision du 7 mars 2017 de la Cour de Cassation, comme s’il confortait une mise en cause du régime imposé par la loi en 2005. Il me semble au contraire que cet arrêt constitue une menace pour la bonne cause. Voici pourquoi…

Le fond de l’arrêt de la Cour de Cassation

Sur le fond, l’arrêt de la Cour de Cassation annule un arrêté ministériel d’extension de 2006 rendant obligatoire un contrat monopolistique d’assurance complémentaire santé dans la branche de la boulangerie. Cet arrêté étendait un accord de branche, créant un « régime de branche » désignant AG2R comme assureur unique de la branche. Cette désignation, qui s’imposait à toutes les entreprises de la branche, y compris aux entreprises qui avaient déjà choisi d’assurer leurs salariés chez un autre assureur, s’était faite sans aucun appel d’offres, dans des conditions largement évoquées dans nos colonnes.

La Cour de Cassation a appliqué un arrêt préjudiciel de la Cour de Justice de l’Union Européenne qui, en 2015, avait considéré que cette désignation était contraire à l’article 56 du Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE). En effet, l’absence de publicité préalable à la passation de ce marché viole les principes de libre circulation des marchandises dans l’Union et de libre accès aux services du marché unique.

La Cour de Cassation n’a pas dit autre chose.

En quoi cet arrêt confirme le monopole du RSI

Dans l’hypothèse où cet arrêt pourrait avoir un lien avec le monopole du RSI, on constatera logiquement que cette décision de la Cour de Cassation est néfaste pour ceux qui le combattent.

En effet, dans son arrêt, la Cour ne conteste pas l’existence d’un monopole en protection sociale. Elle en conteste ici les modalités d’attribution. De ce strict point de vue, il ne faut commettre aucune méprise. La Cour de Cassation n’a pas entamé le principe du monopole d’un seul acteur dans le domaine de la protection sociale. Elle l’a au contraire sanctuarisé, en expliquant simplement qu’il fallait respecter les règles de désignation de l’assureur pour que le monopole puisse se mettre en place en conformité avec le droit de l’Union.

RSI et concurrence

Mais, sur le fond, redisons-le: aux termes du droit de l’Union, le RSI n’est pas concerné par cette décision de la Cour, dans la mesure où il est, par la loi nationale, un organisme de sécurité sociale. De fait, l’Union reconnaît la possibilité d’imposer des régimes obligatoires de sécurité sociale qui échappent à la concurrence. Diverses jurisprudences de la Cour de Justice l’ont d’ailleurs reconnu.

Le principe est ici assez simple économiquement à comprendre: l’Union considère que, pour éviter la concentration du « mauvais risque » sur les régimes publics, les Etats membres ont le droit d’imposer des systèmes de solidarité regroupant tous les assurés concernés par le régime en question. Elle considère que l’équilibre économique du contrat justifie cette position monopolistique.

Comment combattre juridiquement le RSI?

Juridiquement, donc, le combat contre le RSI au nom du droit communautaire est perdu d’avance.

En revanche, deux pistes mériteraient d’être explorées, qui ne le sont pas aujourd’hui.

La première consiste à expertiser la légitimité d’un régime de sécurité sociale contraignant pour les non-salariés. En apparence, le règlement de coordination des régimes de sécurité sociale dans l’Union le permet. Une étude plus approfondie mériterait d’être menée sur ce point pour dépasser les apparences et rappeler que la sécurité sociale fut inventée pour protéger les salariés et que la rendre obligatoire pour les indépendants est contraire au bon sens.

La seconde consiste à mettre en évidence l’insuffisance de la loi française qui crée, avec le RSI, un organe de droit privé chargé d’une mission d’intérêt général. Je partage assez l’avis que cette forme bâtarde pose problème. Mais elle doit être posée devant le Conseil Constitutionnel au travers d’une question prioritaire de constitutionnalité (QPC).

Un sujet qui mérite d’être posé au calme…

Le Roux: le népotisme, ce cancer de la Vè République dont on a longtemps tu le nom

Le népotisme (les faveurs accordées aux membres de sa famille, officielle ou non) est devenu un principe de gouvernement dans la Vè République, qu’une certaine police de la pensée a longtemps interdit d’évoquer (sous l’accusation immédiate de jalousie ou de mesquinerie). À force de nier les évidences et de persécuter tous ceux qui disaient « le roi est nu », l’élite dirigeante a créé une impressionnante cocotte minute, avec, d’un côté, des puissants qui ont abusé d’un système, et des assujettis qui rejettent celui-ci d’autant plus violemment qu’ils ont dû le subir sans mot dire.

Fillon, Le Roux: les faces émergées d’un iceberg global

Les affaires Fillon, comme Le Roux, ne sont guère que l’aboutissement d’un processus de décomposition politique entamé depuis plusieurs décennies. Peu à peu, le principe de la dynastie a remplacé l’égalité des chances républicaines. Avec de moins en moins de gêne, l’élite française a assumé la préférence accordée aux fils ou aux filles « de », et les droits dérivés que la filiation procurait.

Faut-il citer les innombrables dynasties qui se sont imposées un peu partout? Dans les medias, par exemple? avec les Drucker, par exemple. Dans l’intelligentsia? avec les Todd et maintenant les Glucksmann. Au cinéma? Avec les Lellouche, les Gainsbourg, les Bohringer. Partout, la Vè République a accepté comme normal un fonctionnement où l’on fait croire qu’il existe une parfaite égalité entre ceux qui doivent se faire un nom et ceux qui doivent se faire un prénom.

De glissements en dérapages, plus personne ne trouve donc choquant d’utiliser sa situation sociale pour favoriser ou enrichir ses enfants.

Le silence longtemps imposé sur ces pratiques

Par peur de déplaire et d’être taxé des pires bassesses par ceux qui ont tiré profit du système, le silence s’est imposé. Il a longtemps été de bon ton d’expliquer qu’un enfant bien né ne réussissait pas de façon déloyale, mais seulement par son talent. La fiction d’une égalité des chances, d’un fonctionnement normal du système, est devenue le récit obligatoire et mensonger d’une société atteinte par ce cancer létal.

Les initiés du système le savent. Tiens… je me souviens, lorsque j’étais à l’ENA, d’un Préfet (militant PS) qui fut mon maître de stage et qui avait connu Martine Aubry lorsqu’elle faisait sa scolarité dans cette école. Il se plaisait à raconter combien le caractère de l’intéressée était épouvantable et moyennement porté sur l’effort. Il concluait toujours: « Vous savez, Eric, être l’enfant de quelqu’un, dans la République, ça aide… »

Bien entendu, que la Vè République a lentement dérivé vers un système aristocratique de reproduction des élites particulièrement grossier, et d’autant plus grossier qu’il était interdit d’en parler. Le silence a permis la généralisation des métastases, tout comme il a dissimulé un rejet virulent de son fonctionnement.

Une maladie de droite comme de gauche

L’erreur serait de croire qu’un « camp » politique pratiquerait plus le népotisme que l’autre. L’affaire Fillon, comme l’affaire Le Roux, le montrent. Les partis de gouvernement souffrent tous, autant qu’ils sont, de ce mal insidieux. Par exemple, l’occultation jusqu’à ces dernières semaines, des collaborateurs parlementaires, a permis la généralisation de pratiques qui choquent profondément des Français précarisés par la crise.

Pendant que beaucoup cherchent des emplois, ils s’aperçoivent que leur député peut recruter ni vu ni connu sa femme ou ses enfants, et leur assurer des salaires confortables aux frais du contribuable, sans aucun effort et sans rendre aucun compte. Tous les Français ont entendu des politiciens professionnels arrogants comme Claude Bartolone leur expliquer que la transparence sur toutes ces affaires n’était rien d’autre que du populisme et de la démagogie.

Ah! les belles leçons de morale sur le front républicain contre le populisme! on les comprend mieux maintenant! République, que d’emplois fictifs on recrute en ton nom…

La fausse illusion du Front National

Ceux qui se tournent vers le Front National pour secouer le cocotier sont évidemment prisonniers d’une illusion, nécessaire à certains égards mais tragique. Nécessaire partiellement parce qu’on peut comprendre que, face aux résistances d’une caste dirigeante en pleine réaction nobiliaire, l’opinion publique parie sur un parti vierge de tout passé gouvernemental pour changer la donne. Mais si l’on se souvient que le Front National fait pratiquement partie intégrante du patrimoine familial de la dynastie Le Pen, on mesure immédiatement l’illusion qu’il y a à croire que ce parti remettra en cause la tradition du népotisme.

Ceux qui ont tenté, d’ailleurs, de faire du FN un parti non patrimonial ont vécu le pire. Faut-il citer les Mégret, les Gollnisch, et autres, qui ont un temps imaginé à leur détriment pouvoir prétendre à une vie démocratique? Redisons-le ici, Florian Philippot, qui donne le sentiment d’une ouverture du parti à autre chose que la famille subira rapidement les foudres de ses « amis » une fois le pouvoir conquis.

Le népotisme s’ajoute aux connivences coupables

Si le népotisme était la seule tumeur qui attaque nos élites, nous pourrions imaginer qu’un traitement médical, chirurgical, serait possible. Mais ce népotisme s’ajoute aux autres maux que les lecteurs de ce blog retrouvent souvent dénoncés dans ces colonnes. La République n’est pas seulement mal en point parce qu’on y préfère un fils ou une fille médiocre à un inconnu, un « parvenu » compétent. Elle est aussi en plein déclin parce qu’on y préfère un médiocre qui compose avec les tares du système à une personnalité compétente qui veut remettre de l’ordre raisonnable dans les choses.

Prenons l’exemple de Bruno Le Roux qui a recruté ses filles encore mineures comme collaboratrices parlementaires (on entend d’ici ses ricanements devant bobonne en évoquant le « bon coup » qu’il jouait au système et en balayant d’un revers de la main les objections qu’elle pouvait faire par la phrase toute faite: « avec tous les efforts qu’on fait, avec tout le temps qu’on donne, on a bien droit à ça »). L’impétrant fut, à la fin des années 90, vice-président de la MNEF, où il a croisé des tas de gens sérieux comme Dominique Strauss-Khan ou Manuel Valls.

Ce petit monde de la MNEF présente aujourd’hui une impressionnante galerie de portraits qui se tiennent par la barbichette, jusque dans des affaires crapuleuses dont on ne finira pas de raconter les détails dans cent ans encore…

L’inévitable curée des élites due à la réaction nobiliaire

En réalité, la France connaît un cycle historique régulier. De loin en loin, ses élites se forment, se figent, se reproduisent entre elles jusqu’à la dégénérescence des tarés, se crispent sur leurs privilèges, puis subissent une vaste purge avant de recommencer. Ce processus a lieu sous nos yeux. La démission d’un Le Roux n’est qu’un épiphénomène et un cap dans un processus de désintégration dont on espère qu’il ira jusqu’au bout.

La France a besoin de renouveler ses élites pour retrouver sa grandeur. Et comme ses élites incompétentes actuelles s’accrochent au régime comme une moule à son rocher… il faudra bien les déloger d’une façon ou d’une autre.

Premier débat de marquage à la culotte présidentielle

Le premier débat entre les cinq candidats favoris de la présidentielle ne devrait fondamentalement pas bouleverser la donne dans la course à l’Elysée. Il est plus marqué par une série de marquages à la culotte entre chacun des participants, sans qu’il soit possible de dire si l’un ou l’autre aurait pris de l’avance sur les autres.

Un débat d’observation

En soi, la nouvelle n’a rien d’étonnant. La forme même de ce type de débat contraint de fait à limiter les confrontations individuelles et tend à figer chacun sur des positions balisées à l’avance. La présence de cinq orateurs oblige à des approches transversales et collégiales, où chaque thème est abordé après le suivant dans le respect global d’un temps de parole où aucun candidat n’a intérêt à gaspiller de précieuses secondes en harponnant ses contradicteurs.

C’est donc à peine si l’on a entendu Jean-Luc Mélenchon interpeler Marine Le Pen ou François Fillon, et si l’on a entendu Marine Le Pen interpeler Emmanuel Macron. L’exercice se prête peu à ces dérapages.

On ajoutera qu’il peut exister un véritable danger à jouer la carte de la polémique dans ces émissions. La présidentialisation d’un candidat ne passe pas forcément par une entrée dans la mêlée.

Marine Le Pen et Fillon évitent le pire

Les amateurs de saignée resteront donc sur leur faim. En particulier, les affaires ont été peu évoquées. Marine Le Pen et François Fillon s’en tirent à bon compte.

À de nombreux égards, François Fillon peut sortir satisfait de cette séquence audio-visuelle où il a pu parler économie et projet sans être renvoyé à ses scandales personnels. Beaucoup de Français auront vu un candidat déterminé, doté d’une vision économique et convaincu de la nécessité de la mettre en place sans état d’âme. Cette vision s’est détachée notamment sur la question de la sécurité où l’ancien Premier Ministre a répété de façon assez courageuse que la création de postes supplémentaires ne pouvait être la seule façon de répondre à la montée du terrorisme.

De son côté, Marine Le Pen a au moins pu savourer sa participation à un débat qui marquait la fin de sa diabolisation. Il y a quelques mois encore, la perspective d’occuper le même plateau de télévision que ses adversaires ne coulait pas de source. Son discours a-t-il convaincu les indécis? Rien ne le prouve, mais elle a en tout cas montré qu’elle n’avait pas commis de faux pas.

Attention à la présidentialisation de Hamon

Certains commentateurs ont pointé la relative discrétion de Benoît Hamon. Celle-ci peut l’avoir servi. Hamon, sans rien perdre de sa pugnacité, a en effet montré qu’il pouvait se situer au-dessus de la mêlée et modérer ses propositions pour éviter de diviser. Auteur de piques contre Marine Le Pen, il a assumé avec une certaine audace une ligne plutôt islamophile sur la laïcité, affirmant qu’il fallait protéger le droit des femmes à porter le voile.

Il n’est pas sûr que cette sortie le réconcilie avec les féministes, mais elle a marqué une vraie différence du candidat socialiste sur la question identitaire.

Macron et les spéculations de la presse

La performance d’Emmanuel Macron est probablement celle qui donnera lieu aux appréciations les plus divergentes. Certains organes de presse ont d’ores et déjà clamé qu’il avait été le plus convaincant. Dans la pratique, le candidat d’En Marche a donné peu d’idées ou annoncé peu de mesures concrètes. À plusieurs reprises, il s’est même livré à des passes d’armes avec Marine Le Pen et à quelques pics contre François Fillon ou Benoît Hamon, dont il n’est pas sûr qu’elles aient contribué à sa présidentialisation durable.

Il faudra voir dans la durée si ce type de stratégie est porteur.

Mélenchon tel qu’en lui-même

Reste la prestation de Jean-Louis Mélenchon, qui n’aura surpris personne. Moqueur, parfois drôle, rôdé au débat, Jean-Luc Mélenchon a occupé la scène, déversant sans relâche ses idées post-prolétariennes sur l’opinion. Là encore, de là à penser qu’il a convaincu, il existe une marge. La saturation du temps de parole et les points remportés dans les duels ne sont pas forcément garants de popularité.

Non, l’économie française ne crée pas d’emplois marchands! elle en perd…

On a pu lire ces derniers temps une opération de propagande téléguidée affirmant que l’économie française (re)créait des emplois marchands. C’est évidemment un fantasme. Il suffit de lire les statistiques de la DARES parues hier pour comprendre le phénomène de destruction en profonde de l’emploi marchand en France depuis une quinzaine d’années…

La baisse des emplois marchands depuis 10 ans en France

Ce tableau extrait du document de la DARES résume parfaitement la situation:

Depuis 2007, la France a officiellement gagné 41.500 emplois sur un total de plus de 18 millions, soit 0,2% en tout. Autant dire que l’emploi a stagné en France en 10 ans. Mais… ce qu’on ne dit pas clairement, c’est que ce chiffre n’inclut pas les pertes vertigineuses du secteur agricole. En incluant l’agriculture, la France a perdu des emplois, dans des proportions que les statistiques publiques dissimulent.

Examinons maintenant les chiffres officiels dits des « secteurs concurrentiels ». Ceux-ci incluent tout de même le « tertiaire non marchand », c’est-à-dire les associations.

Si l’on extrait les sommes qui vont bien, on s’aperçoit que, en 10 ans, la France a perdu 500.000 emplois industriels, et 200.000 emplois dans le bâtiment, intérim compris, soit un total de 700.000 emplois.

En contrepartie, elle a créé 474.000 emplois dans le tertiaire marchand.

Concrètement, la France a donc perdu 225.000 emplois marchands en dix ans… soit une baisse d’environ 1,5% de la masse d’emplois marchands depuis la crise de 2008.

C’est par le recours au tertiaire non marchand que l’équilibre, hors agriculture, que l’équilibre se fait.

Bref, la France a perdu une quantité importante d’emplois marchands depuis 10 ans.

Le beau cadeau de Hollande à un député copain-coquin

Nommer un député haut fonctionnaire à la fin de son mandat! Hollande a offert plusieurs cadeaux à ses amis politiques avant de quitter l’Elysée. Celui qu’il a offert la semaine dernière méritait d’être signalé. Il s’agit de la nomination de Pascal Terrasse, député socialiste de l’Ardèche et spécialiste des questions de dépendance (et de santé) comme inspecteur général de l’administration du développement durable.

Le député Terrasse et ses petits arrangements

On s’amusera, au passage, de lire les propos successifs de Pascal Terrasse, soutien initial d’Emmanuel Macron.

Ainsi, en octobre, l’intéressé déclarait:

Je garde une vraie amitié pour Emmanuel Macron. Qu’il ait démissionné du gouvernement, c’est bien… si c’est pour porter des idées. Mais il commet une erreur de stratégie en envisageant de se présenter à l’élection présidentielle. Je le soutiens donc tant qu’il n’est pas candidat. Le jour où il est candidat, ma position pourrait bien changer.

L’expérience montre qu’un député socialiste qui annonce un revirement est généralement un député socialiste qui attend un cadeau.

En janvier, le même Terrasse déclarait:

Le député socialiste de l’Ardèche ne soutiendra pas Benoît Hamon s’il remporte la primaire de la gauche dimanche prochain. Si Manuel Valls était battu, l’Ardéchois rejoindrait Emmanuel Macron. Il l’a annoncé ce lundi matin sur France Bleu Drôme Ardèche.

Nommez-moi inspecteur général, ou je soutiens Macron!

Finalement, Pascal Terrasse a eu le bon goût d‘annoncer, le 6 mars, son retrait de la course politique sans mentionner de soutien à quiconque. On ne sait jamais, pour la suite, vaut mieux ne pas insulter l’avenir. Mais, le 6 mars, il n’a rien dit sur sa brutale reconversion professionnelle…

La LURA, le Trafalgar de Touraine contre les indépendants

Entrepreneurs, avez-vous entendu de la LURA, la liquidation unique des régimes alignés? Prévue par la loi du 20 janvier 2014, cette disposition vise à simplifier la liquidation des « polypensions ». En apparence, la mesure est heureuse et positive. Mais, comme toujours, le diable est dans les détails. Pour les entrepreneurs, ces détails risquent d’être douloureux.

La LURA, c’est quoi?

Dans la pratique, la LURA prévoit que les assurés polypensionnés des régimes alignés verront leur retraite liquidée par leur dernier régime d’affiliation. Les régimes alignés englobent le régime général, le régime agricole et le régime des indépendants, le fameux RSI. Les fonctionnaires et les ressortissants de régimes spéciaux échappent donc à la mesure. Bien joué!

Le diable est dans la LURA

À compter du 1er juillet 2017, les liquidations des polypensions vont faire l’objet d’un changement des règles du jeu. Plusieurs mesures, citées dans un document de la DREES présenté au Conseil d’Orientation des Retraites début mars a très bien fait le point sur ce sujet sensible.

D’une part, les temps de polyaffiliation seront écrêtés à une année maximum (quatre trimestres). Autrement dit, les cotisants vont perdre des trimestres cotisés qui ne seront plus retenus dans le calcul de leur retraite. En outre, les salaires annuels moyens sont annualisés, ce qui pénalise directement les cotisants au… régime social des indépendants et au régime agricole qui disposaient de salaires fluctuants.

Enfin, le taux de proratisation entre régimes (qui permettent de calculer la part de chaque régime dans la retraite finale) sera également écrêté.

Les entrepreneurs, grandes victimes de ce système

Comme par hasard, les principales catégories concernées par ces mesures sont les entrepreneurs et les professions libérales. Ce tableau de la DREES permet de le vérifier:

On le voit, 48% des affiliés sont concernés par la mesure touchant les polyaffiliations. Et parmi cette population concernée, les indépendants et les professions libérales représentent 18,6 points. Soit 40% de la population visée, quand les indépendants représentent moins de 10% de la population active.

Autrement dit, la LURA a bien visé à faire un sort tout à fait particulier à ces affreux indépendants qui ont pris des risques dans leur vie professionnelle.

Combien de personnes y laisseront des plumes

Pour mesurer les dégâts, on examinera attentivement le tableau qui suit:

Les petits traits bleus montrent la part des polypensionnés qui perdront des trimestres à compter du 1er juillet 2017 du fait des nouvelles méthodes de calcul. Les traits verts correspondent à la part de pensionnés qui seront gagnants. On le voit, au moins 40% des polypensionnés laisseront des plumes dans la réforme.

NE MANQUEZ PAS LES CONSEILS D’EMMANUELLE SALE SUR CE SUJET

Mais, officiellement, Marisol Touraine n’a pas touché aux pensions.

Retraites, paritarisme: Macron pas encore élu mais déjà fâché avec FO et la CFDT

S’il existe une bonne raison de voter pour Emmanuel Macron, elle tient principalement au rejet dont il fait déjà l’objet de la part des organisations syndicales. On pourrait presque dire: c’est bon signe, et ça rend presque le bonhomme sympathique.

La réforme des retraites de Macron ne passe pas à FO

Comme nous l’avions indiqué, la réforme systémique des retraites proposée par Emmanuel Macron a un mérite: elle démasque l’hypocrisie des organisations syndicales, très attachées, au nom de l’égalité et de la solidarité, aux privilèges de certains. Tous ces grands défenseurs de la sécurité sociale, qui ne manquent pas un Premier Mai pour répéter tout l’amour qu’ils vouent à ce système inférieur de protection sociale, sont aussi les premiers à défendre l’existence de régimes spéciaux ou de systèmes privilégiés qui profitent à leurs adhérents.

La sécurité sociale, c’est vachement bien, mais surtout pour les autres.

Cette fois, c’est Philippe Pihet, le monsieur retraite de FO, qui s’est collé au morceau de bravoure dans une tribune dont on reproduit ici les meilleurs moments:

FO a déjà exprimé sa revendication sur le maintien des régimes, d’autant plus que tous convergent vers les mêmes règles sur l’âge légal et la durée.

Pour ce qui est des comptes notionnels, il semble bon de rappeler leur fonctionnement et surtout de combattre la fausse idée qui veut que, quelle que soit la personne, un euro cotisé donne les mêmes droits.

Là, Philippe, on aimerait que tu nous donnes des explications sur ce qui te permet de dire que « un euro cotisé donne les mêmes droits » est une « fausse idée ». Moi, ça me paraît une idée très juste, très claire, très égalitaire, et tout à fait défendable. En tout cas, on a bien noté la remarque: « FO a déjà exprimé sa revendication sur le maintien des régimes », qui peut se traduire par « FO est pour un régime universel qui ne s’applique pas à tout le monde ». On attend avec impatience que Philippe Pihet fonde la chaire de logique et casuistique jésuite: il fera un très grand professeur.

FO et sa soupe des comptes notionnels

Continuons:

Ce compte notionnel est basé sur un « pari », celui de la table de mortalité d’une génération. En d’autres termes, pour une année de naissance donnée, l’espérance de vie (à 62 ans par exemple !) servira de base pour diviser le « capital virtuel » acquis au cours de la carrière, à travers son report au compte. Le résultat de cette division constituera le montant annuel de la pension. (…)

On le voit bien, un euro cotisé ne donnera donc pas les mêmes droits, sauf à subdiviser à l’intérieur d’une même génération, entre profession et sexe. Ce qui reviendrait à individualiser à l’extrême la répartition… pour finir certainement par « l’évidence » de la nécessité d’un complément en capitalisation.

Philippe, as-tu fumé un bout de ta moquette avant de rédiger ta tribune? Ce principe de lier la retraite à l’espérance de vie n’est pas une invention macronienne, mais un mécanisme qui s’impose quoi qu’il arrive, et qui est déjà contenu dans la loi Fillon de 2003. La réforme Macron est supposée apporter les mêmes droits, dans la mesure où le montant de la retraite dépendra du nombre de points accumulés. C’est bien aujourd’hui où le système est inégalitaire, dans la mesure où le montant d’une retraite n’est pas calculé de la même façon pour tous.

Philippe Pihet et l’éloge des inégalités de traitement qui profitent à son syndicat

En fait, ce que veut FO, c’est continuer un système inégalitaire où les syndicats peuvent se battre pour augmenter les inégalités de traitement. On le comprend mieux dans la lecture de la phrase suivante:

Le rôle d’un syndicat est d’améliorer les dispositifs de solidarité qui existent dans les régimes par répartition, je pense particulièrement aux dispositifs de réversion ou de majoration, de pensions comme de trimestres.

Toi, tu croyais naïvement que le rôle d’un syndicat était de se battre pour l’intérêt des salariés. En fait non, il est de se battre pour les « majorations de pensions comme de trimestres », c’est-à-dire des traitements de faveur réservés aux copains, en écartant toute réforme rationnelle. Et c’est évidemment un hasard si FO détient aujourd’hui la présidence de la CNAV (la caisse nationale d’assurance vieillesse) et bénéficie d’une forte représentation dans le service public.

Parce que, bien évidemment, la réforme Macron exclurait à coup à peu près sûr la forme paritaire de la sécurité sociale. Les syndicats français devraient donc renoncer à leurs fromages et à leurs mandats. Et ça, c’est contraire à la solidarité. La même réforme obligerait sans doute à sacrifier les fonctionnaires pour mettre en place un régime universel, et cette lutte contre les privilèges de la fonction publique, chez FO, ça s’appelle un affront fait à la solidarité.

Macron et le paritarisme: début de l’affrontement

Macron a promis à la CFDT une autre très belle idée: celle de ne plus recourir à la négociation interprofessionnelle pour faire évoluer le droit du travail. On se rappelle ici que c’est l’ineffable pas encore président du Sénat, le ci-devant Larcher, qui avait commis en 2004 ce qui est devenu l’article 1 du Code du Travail: l’obligation d’une négociation interprofessionnelle avant toute modification législative du Code du Travail.

C’est le propre de la droite « gaulliste » de toujours ajouter des usines à gaz pour faire fonctionner le système. La France est le seul pays industrialisé à croire que des syndicalistes généralement issus de la fonction publique sont les plus compétents et les plus « proches du terrain » pour négocier des règles en chambre mais applicables uniformément à toutes les entreprises du pays. On saura gré à Emmanuel Macron de combattre cette imposture et de réclamer des négociations dans les entreprises et dans les branches.

Cette idée n’a pas du tout plu à la CFDT.

« En bref Macron nous dit : « L’intérêt général c’est l’Etat, c’est moi le futur président, et vous, syndicats, rentrez dans votre niche ». Mais le social, cela ne fonctionne pas comme cela ! Il n’y pas d’un côté, les représentants des salariés dans les entreprises, et les réflexions au niveau interprofessionnel. Tous nos travaux sont intriqués »,commente-t-on, écoeuré de tant d’ingratitude alors que la CFDT s’attache, depuis des décennies, à penser les changements de la société.

Là encore, Macron touche aux cordes sensibles de l’imposture syndicale. Bien entendu, que les syndicats sont coupés de leur base, en France. Bien entendu qu’ils luttent pour le pouvoir sans s’occuper d’intérêt général. Bien entendu que cette réforme du paritarisme les inquiète, puisqu’ils devront troquer les innombrables mandats inutiles qui leur sont confiés en attendant des médailles en chocolat contre des actions concrètes en faveur des salariés. Et ça, ils n’aiment pas.

Bref, Macron aura droit à une rentrée chaude s’il est élu. Et s’il décide de mettre en oeuvre son « programme », ce qui n’est évidemment pas sûr.

Les infos utiles cachées par la présidentielle

Article écrit pour Atlantico

La campagne pour les présidentielles a occulté quelques informations importantes qu’il n’est pas inutile d’avoir à l’esprit pour comprendre la suite des événements.

Le relèvement des taux prévu en fin d’année

Peu à peu, l’inflation remonte vers sa ligne de flottaison fixée à 2% par les traités. Bon, personne ne sait trop si cette remontée est effective, mais elle est décrite par les statistiques officielles. Voilà qui tombe bien! l’écrasement des taux pratiqué par la BCE met les épargnants allemands (et les autres accessoirement) en rogne et dans un état de stress maximal. La pression des institutions financières pour une remontée des taux est forte.

Les marchés sont aujourd’hui à peu près convaincus que la Banque Centrale Européenne entamera ces manoeuvres à la fin de l’année 2017. Ce laps laisse le temps aux investisseurs et aux Etats de préparer leur réaction.

Pour la France, qui vit fondamentalement à crédit, et sur qui la baisse des taux a produit le même effet qu’une dose de cocaïne sur un clubber, la dissipation de ce cette drogue dure risque d’avoir un vrai impact dépressif. La remontée des taux signifie aussi un renchérissement du crédit… La vie sans réforme de structure risque de devenir beaucoup plus compliquée, et la charge de la dette entamera un cycle haussier.

Pour le prochain président, les facilités des années Hollande devraient être bel et bien finies. Il va falloir vraiment agir.

Vers une dangereuse guerre des changes?

Parallèlement, l’ordre mondial entame une phase tout à fait désagréable. La réunion des ministres des Finances du G20 jeudi dernier l’a montré. Les représentants des Etats participants se sont écharpés sur le recours à la dévaluation compétitive. Ils ont finalement accepté ce texte:

« Nous répétons qu’une volatilité excessive et des mouvements désordonnés des taux de change peuvent avoir des implications préjudiciables pour la stabilité économique et financière ».

« Nous serons en contact étroit sur le marché des changes. Nous confirmons nos engagements précédents sur les taux de change et notamment que nous nous abstiendrons de toute dévaluation compétitive et que nous n’emploierons pas les taux de change à des fins concurrentielles. »

Il ne faut pas se louper dans le décodage de ce charabia en apparence vide. Le G20 est désormais placé sous la pression trumpienne du protectionnisme et de la dévaluation du dollar. Trump a très bien compris qu’un dollar élevé pénalise ses exportations. Le G20 semble avoir obtenu un report d’une stratégie de dévaluation du dollar.

En revanche, le G20 a fait chou blanc sur le protectionnisme. Elle est désormais loin l’époque où les nations célébraient le libre-échange comme espérance pour toute l’humanité. L’ordre mondial glisse sans hâte mais avec détermination vers du chacun chez soi confinant parfois à un affrontement larvé.

L’Allemagne s’assume comme puissance européenne dominante

La même semaine, une rencontre injustement qualifiée de surréaliste en France a permis à Donald Trump de mettre quelques petites choses au clair avec Angela Merkel. En particulier, il a expliqué que l’Allemagne ne payait pas assez pour sa défense ni pour la protection militaire apportée par les Etats-Unis. La chancelière a approuvé ce point de vue.

Là encore, il faut décoder les idées implicites dans ces prises de position. Jusqu’ici, il était admis que l’Allemagne devait être une puissance démilitarisée. Rappelons que ce que Trump appelle la protection accordée à l’Allemagne est aussi une occupation en bonne et due forme. Cette doctrine passe. L’Allemagne est désormais appelée à s’émanciper.

Pour la France, l’évolution en profondeur de la situation mérite réflexion. Le déclin français est désormais une donnée handicapante dans un couple qui ne vit plus la triangulation avec la Grande-Bretagne au sein de l’Union Européenne.

L’inertie de l’élite française face à ces infos

Face à ces nouveaux déterminants qui deviendront particulièrement visibles en 2018, l’élite française a, comme toujours depuis une trentaine d’années, un temps de retard et un immobilisme angélique inquiétant.

Peu d’énarques admettent les bienfaits de la désinflation compétitive et occultent complètement la supériorité de l’Allemagne due à sa compétitivité hors prix. La technocratie française reste donc aveuglément adepte d’un euro fort et risque de suivre sans complexe la BCE lorsque celle-ci acceptera sans broncher les dévaluations du dollar orchestrée par l’équipe Trump.

De même, l’admiration béate de l’élite française pour le couple franco-allemand, sans avoir compris l’évolution profonde de celui-ci depuis la réunification, risque d’accélérer les tensions internes en France contre un ordre européen déséquilibré.

Les langues de bois officielles en plein tourment

On terminera cette rapide revue d’actualité en signalant un article de la revue Nature Climate Change, qui attribue la fonte de la banquise à une activité humaine dans une proportion allant de 30 à 50%. Une remarque du texte fait sourire:

« Si ce phénomène naturel cessait ou s’inversait dans un proche avenir, nous assisterions à un ralentissement de la tendance à la fonte rapide, voire verrions la banquise s’étendre de nouveau », écrit le principal auteur de l’étude, Qinghua Ding, de l’Université de Californie.

Sur le long terme, l’accumulation des gaz à effet de serre constituera un facteur de plus en plus dominant, écrit-il dans un courriel.

Là encore, lisons entre les lignes: le scientifique qui a étudié la fonte de la banquise considère que l’activité humaine sera dominante dans le phénomène « à long terme ». Autrement dit, la part de l’activité humaine est aujourd’hui secondaire dans le recul des glaces. Cette donnée, volontiers niée par la théorie du réchauffement climatique dû au gaz de serre, avait déjà été avancée en 2013 et avait fait polémique.

Mélenchon, bientôt dernier poursuivant d’Octobre Rouge

Article écrit pour Atlantico

Certains peuvent se laisser abuser par le projet en apparence simplement révolutionnaire de Jean-Luc Mélenchon. Mais le bonhomme dissimule, sous son mauvais caractère et sa verve mordante, un projet d’une ambition soviétique qui n’a rien à envier à celui de Lutte Ouvrière. Il en assure la promotion politique en le rattachant à la tradition révolutionnaire française. Mais c’est une vision beaucoup plus « orientale » qui le porte.

La presque sympathique VIè République

Le programme de Mélenchon met en avant le thème de la VIè République. En lui-même, il peut fédérer beaucoup de monde, tant la décomposition atteint notre régime, et tant nous sommes nombreux à penser que la France n’a pas besoin de tourner une page, mais bien de clore un chapitre de son histoire, y compris institutionnelle.

Toute la difficulté est de savoir quel mandat on donne à l’Assemblée constituante supposée se réunir pour préparer cette nouvelle étape constitutionnelle. Dans l’esprit de beaucoup, il s’agit de corriger les tares de notre système actuel et de limiter les pouvoirs d’une aristocratie décadente, voire de la renouveler.

Quand on lit le programme de Jean-Luc Mélenchon, on s’aperçoit qu’il s’agit plutôt d’annoncer l’avénement d’un régime chavézien, mais en pire. Quelque chose qui ressemblerait plutôt à l’Union Soviétique.

La nationalisation de pans entiers de l’économie

On lira par exemple cette phrase qui obligera beaucoup à se frotter les yeux pour être sûrs de l’avoir comprise:

Protéger les biens communs : l’air, l’eau, l’alimentation, le vivant, la santé, l’énergie, la monnaie ne sont pas des marchandises. Ils doivent être gérés démocratiquement : le droit de propriété doit être soumis à l’intérêt général, la propriété commune protégée et les services publics développés

Le droit de propriété (privée s’entend) n’irait donc plus de soi dans le domaine de l’air (dont on aimerait connaître les contours exacts), de l’eau (ça veut dire qu’on mettre Evian et Vittel sous contrôle de l’Etat?), de la santé (le fameux mythe de la santé gratuite défendu par tous les thuriféraires de l’industrie), de l’énergie (y compris pétrolière on imagine), du vivant (ce qui inclut la recherche biologique).

Mais on aimerait, dans cette énumération, comprendre ce que signifie la gestion démocratique de l’alimentation. Faute de détails, on comprend qu’elle vise une nationalisation de fait de l’agriculture et de l’industrie alimentaire. Cette idée géniale a causé des millions de morts par la famine en Union Soviétique dès les années 20.

Et là, tu te dis: mais combien de Français vont-ils oser pour cette dangereuse ânerie?

Un droit effectif au travail?

On lira avec intérêt une autre élucubration mélenchonienne dont on comprend les risques de soviétisation qu’elle comporte:

Le peuple français se reconnaît-il à sa langue?

C’est une bien curieuse tribune sur le peuple français qu’Emmanuel Macron a publiée dans le Figaro. On y lit des phrases qui interrogent sur cette fameuse identité française dont tout le monde parle, que chacun sent, mais qui se dérobe à nos doigts chaque fois que nous cherchons à la saisir. L’occasion était trop belle pour ne pas entamer un rapide voyage dans la vision macronienne du sujet.

Peuple, République ou nation, faut-il choisir?

Macron a étrangement commis une synonymie qui intriguera tous les observateurs de ce sujet. Il écrit notamment:

D’autres tentent au contraire de renier et de dissoudre la Nation française. Ils croient à des particularismes indépassables et imaginent que leur religion, leur communauté et les lois qu’ils se donnent sont supérieures à la République (…) Si les Français forment un peuple, ce n’est pas parce qu’ils partagent une identité figée et rabougrie. Le fondement de la culture française, c’est une ouverture sans pareil. <Voilà une phrase qui ne mange pas de pain! On en a lu des milliers du même ordre au moment du Brexit. Elle n’apporte rien sur le fond, mais permet de distinguer les torchons du nationalisme populiste et les serviettes du patriotisme parisien>. (…)

C’est ça le plaisir dans la pensée macronienne, que cela soit dit: elle procède d’abord par empilement de mots-clés tous susceptibles de vouloir dire la même chose. On parle dans le même mouvement de la Nation française, de la République, du peuple français. Foin des pinaillages: nation, peuple, république, tout cela, c’est la même chose.

En soi, cette confusion des idées donne déjà une indication sur l’orientation idéologique du candidat. Il n’est pas l’homme d’une pensée cortiquée sur la France éternelle. Au fond, cette question est secondaire. Elle est surtout prétexte à dire que notre identité ne peut être ni « figée » ni « rabougrie ». Être français, au fond, c’est n’avoir pas de racine fixe, ni vraiment définie. C’est être « ouvert ».

La tarte à la crème de l’universalité

Sur ce point, on lira aussi avec attention les phrases de Macron sur la tarte à la crème des cours de philosophie au baccalauréat: l’universel.

Le fondement de la culture française, c’est de prétendre à l’universel. Si les Français forment un peuple, ce n’est pas non plus parce qu’ils coexistent passivement. Le fondement de la culture française, c’est de prétendre à l’universel. Aller vers Hugo, Gide, Duras, Glissant ou Yourcenar, c’est l’inestimable opportunité donnée à chacun de vivre la vie des autres, de dépasser sa condition. C’est la raison pour laquelle la France est plus qu’une somme de communautés. Elle est cette idée commune, ce projet partagé, dans lesquels chacun, d’où qu’il vienne, devrait pouvoir s’inscrire.

Alors là, tout y passe. On reformule: l’universel, c’est ne pas coexister passivement, c’est vivre la vie des autres, dépasser sa condition, être plus qu’une somme de communautés, avoir un projet partagé. On se demande presque si cette tribune n’a pas été écrite avec un générateur automatique de texte en open source sur Google.

Car l’universel, c’est évidemment de savoir si la France a sa place en Afrique, au Québec, au Conseil de sécurité de l’ONU dans la catégorie « membre permanent ». L’universel, c’est la France au-delà de ses frontières. Et là, on nous sert une soupe incompréhensible sur la vie des autres, l’idée commune, la coexistence active dans le cadre de nos frontières.

L’aporie de la langue française

Dans cet écheveau d’expressions empilées les unes après les autres dont on perçoit mal l’unité, on retiendra quand même une phrase prononcée très opportunément au moment de la semaine de la francophonie:

Ce que nous avons en commun, d’abord, c’est la langue française. C’est elle, notre territoire. Savoir lire et écrire, ce n’est pas seulement augmenter ses chances de trouver un emploi. C’est d’abord s’enraciner en France, dans notre Nation.

La langue comme ciment de l’unité nationale! on adore ce mythe tiré du lycée de la Troisième République.

Car reprenons ce qu’il nous dit: ceux qui parlent français appartiennent à la Nation française. Voilà une affirmation qui pose deux problèmes majeurs.

Le premier est le moindre. Il sous-tend (comme la clause Molière) l’idée qu’il faut accorder une priorité aux francophones. Bonne idée! donc, les Sénégalais, les Congolais, les Viêtnamiens, les Algériens (et que dire des Wallons?), font partie, comme au bon vieux temps des colonies, de la Nation française. Personnellement, ce principe ne me gêne pas, mais il risque de paraître un tout petit peu court dans les grands débats contemporains.

On aurait aimé, sur ce point, que Macron dissipe les équivoques, s’explique, détaille. Mais peut-être n’était-ce pas l’objet de la tribune. Peut-être que balayer d’un revers de la main ces détails mineurs suffit-il à construire une pensée.

La délicate question des langues régionales

Le deuxième problème est un tout petit peu plus compliqué. Si être Français, c’est parler Français, alors que fait-on de ces régions où le Français est encore aujourd’hui vécu comme une verrue jacobine imposée contre les appartenances locales? une langue étrangère qui a supplanté la langue régionale par la force? Ce sentiment est particulièrement vécu en Alsace ou en Corse. Mais en grattant un peu, on ne tarderait pas à voir les Bretons, les Flamands, les Niçois, les Occitans grossir les rangs de ceux qui considèrent que, au vu de la définition macronienne, leur appartenance au peuple français est éminemment contestable.

Car si l’on dépasse la mythologie habituelle, on sait bien que la Nation française, comme dit Macron, s’est fondée sur une expansion militaire continue de la tribu franque et de ses héritiers. Cette expansion tumultueuse a duré des siècles. Elle a fluctué. Il fut une époque où elle courait jusqu’au Rhin. Il fut d’autres époques où elle se réduisait à un domaine royal quasi-confidentiel. On peut dire qu’en 2017, la France vit un étiage plutôt haut de sa superficie historique.

Mais en aucun cas cette unité ne s’est constituée par la langue. Si le Breton se sent français, c’est d’abord par l’adhésion à un projet politique républicain, certainement pas à un projet culturel ou linguistique. Disons même que, pour les Bretons, les Alsaciens, les Corses, la langue française est un obstacle à l’identité française beaucoup plus qu’un soutien.

Les racines aristocratiques de la Nation selon Macron

Lorsque Macron dit que la langue est au fondement de notre sentiment national, il exprime en revanche une vérité profonde: celle d’une caste technocratique, héritière de l’aristocratie d’Ancien Régime, qui règne par la langue et croit à la toute-puissance de celle-ci. Macron, comme beaucoup de ses semblables, se sent français par la langue et non par la volonté, comme un aristocrate russe trouvait normal de parler le français quand le russe était la langue des manants. Et c’est bien cela, la nation française selon Macron: un héritage aristocratique où le partage d’un projet politique n’a pas sa place.

Il faut n’avoir rien compris aux réalités régionales françaises pour croire que le ferment de la nation française est culturel. Combien de régions non francophones sont-elles devenues françaises par l’adhésion consentie plus ou moins spontanément à un projet politique commun? une majorité bien sûr. Et souvent, il leur a fallu accepter la mort dans l’âme l’éradication brutale de leur langue régionale par l’école publique, pour adhérer à ce projet.