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Auteur : Eric Verhaeghe

Zidane est-il le meilleur gourou de la post-modernité?

Difficile d’échapper aujourd’hui à l’annonce par Zidane de son départ du Real de Madrid. L’engouement pour cette information dépasse largement le simple cadre du sport et interroge sur le pouvoir du silence et de l’énigme dans la société contemporaine. Zidane se livre peu… et cette capacité au silence lui donne un immense pouvoir de communication! Une leçon que les politiques, qui attendent le retour de l’histoire tragique, devraient méditer longuement.

Le sphinx Zidane a pris tout le monde à contre-pied, hier, en annonçant son départ du Real de Madrid, après de nombreux trophées décrochés en un temps record. L’icône de l’équipe de France qui avait remporté le Mondial en 1998 a encore frappé! Impossible d’échapper à cette information somme toute annexe à un moment où Trump fait voler le libre-échange et le Traité de l’Atlantique Nord en éclats, et à un moment où l’Europe plie le genou sous l’effet des différentes forces centrifuges qui la secouent. Qu’importe! L’information footballistique était plus importante…

Le charisme mythique de Zidane, essentiellement fondé sur le silence, n’y est pas pour rien…

Zidane, ou la communication par le silence

Jamais sans doute une vedette hyper-médiatisée n’avait autant pratiqué le silence comme instrument de communication. Zidane n’est pas seulement discret dans ses apparitions… il est aussi peu loquace lorsqu’il apparaît, et cette espèce de recours au silence pour dire les choses participe fortement du mythe qui l’entoure. Face à des micros, Zidane ne dit pratiquement rien. En tout cas, il est extrêmement avare de mots.

Loin de le disqualifier, cette faible appétence pour l’art oratoire a beaucoup porté sa popularité. D’une certaine façon, Zidane est beaucoup plus écouté parce qu’il ne dit rien, et ses silences font beaucoup plus sens que ses paroles ne pourraient le faire s’il se décidait à parler.

Au fond, Zidane ne parle vraiment que lorsqu’il a quelque chose à dire. C’est un puissant signe distinctif dans une époque où la parole est maintenue en éveil constant, comme s’il était impérieux de parler sans arrêt, de « communiquer », même quand on a absolument rien à ajouter au cours des choses.

En ce sens, Zidane est bien l’opposé de ce qui est présenté comme notre époque. Face à l’injonction de « communiquer », de marquer de l’empathie, de la bienveillance, face au devoir de s’exprimer, Zidane pratique la règle inverse: il se sent obligé de ne rien dire, ou d’en dire très peu. C’est pour ça qu’il est si populaire.

Zidane exprime-t-il le désir le plus obscène de notre époque?

Que le silence soit devenu une valeur irremplaçable dans notre monde (et si prisée parce que si rare) dans notre société n’est pas surprenant. Depuis quelques décennies, une sorte de dictature de la parole s’est installée, où nous sommes mis en demeure de couvrir le vacarme d’une société marchande par d’interminables explications sur le sens des choses.

N’en déplaise à mes amis de BFM, mais ils en sont un peu la meilleure illustration en France… On est obligé d’informer non seulement en temps réel, mais aussi en temps irréel, c’est-à-dire en permanence et sans discontinuer, même quand aucune infirmation ne se justifie. Il faut occuper le crachoir à longueur de journée, et maintenir nos cerveaux dans un état qui oscille entre l’urgence sans fin face à des choses parfois infimes et une forme d’hypnose moderne face au monde, où tout ce qui s’y passe est reformaté pour entrer dans les mêmes cases, quelle que soit leur importance.

Encore est-il injuste de limiter à l’information le champ de la parole incontinente. Progressivement, l’ensemble de la société occidentale a banni le silence, et tout spécialement le silence de la solitude. Il n’est plus d’espace où il soit sanctuarisé: partout, il faut du bruit, de la musique, du « son », comme on dit. Le son est devenu tyrannique, jusqu’à nous assourdir.

Quel bonheur, lorsque nous croisons un Zidane! Il nous ramène d’un coup à ce que nous désirons peut-être le plus instinctivement, mais que nous avons oublié, ou que nous n’osons demander par crainte d’être obscène: le silence. Zidane est un anti-héros de la modernité.

Et si le silence était la loi profonde de notre temps?

Pourquoi notre époque adore le bruit, le son, la logorrhée, nous le savons tous. Cette aspiration est tout sauf innocente ou incidente. Les esprits les plus brillants de notre époque ont grandi dans un univers frappé du sceau de l’histoire et du progrès. Dans leur cerveau, l’histoire avait un sens qu’il fallait expliquer à l’infini, celui d’un combat du bien contre le mal (du capitalisme contre le communisme, de la liberté contre le totalitarisme, de l’aliénation ouvrière contre toutes les dominations, etc.)

Depuis la fin du communisme et l’instauration d’un monde monopolaire dominé par le consumérisme américain, cette conviction a volé en éclat. De nos jours, tout s’impose, sauf la certitude que le monde ait un sens. Et au fond, tout laisse à penser qu’il n’en a probablement pas. De l’urgence de parler, nous sommes passés au bon sens de se taire.

Sauf ceux qui, bien entendu, sont encore animés de la nostalgie tendre pour l’ancien monde. Celui où il fallait expliquer les choses pour en orienter le cours.

En ce sens, Zidane est probablement le premier gourou de la post-modernité ou, en tout cas, le meilleur d’entre eux. Il ne se sent plus obligé d’expliquer quoique ce soit. Son discours, ce sont ses actes et sa volonté.

Faire part aux autres de sa volonté (en l’espèce quitter le Real de Madrid) est une explication suffisante. Elle se passe de tout autre commentaire. Tout simplement parce qu’elle n’a pas de sens collectif. Elle ne nous renseigne pas sur l’histoire du football. Elle nous renseigne simplement sur la puissance d’un homme qui ne perd pas son temps en explications superfétatoires.

À comparer avec un discours d’Emmanuel Macron.

Le gouvernement prépare-t-il la hausse des cotisations sociales pour les travailleurs indépendants?

Le Haut Conseil pour le Financement de la protection sociale commence à préparer les esprits à une hausse massive des cotisations sociales pour les travailleurs indépendants. C’est ce qui ressort du rapport que cette discrète instance vient de publier. L’idée serait d’aligner (sans surprise) les cotisations des travailleurs indépendants sur celle des salariés. Le rapport ne tient aucun compte de l’équilibre du régime des indépendants.

C’était cousu de fil blanc! Après l’adossement du RSI au régime général, le gouvernement prépare désormais l’alignement des cotisations sociales des travailleurs indépendants sur celle des salariés. Il faut se reporter aux pages 142 et 143 du rapport pour le lire. Voici les meilleures citations du texte:

les différences de taux de prélèvements sociaux restent aujourd’hui importantes entre les salariés du secteur privé et les travailleurs indépendants, et, au sein même de cette dernière catégorie, les régimes d’assujettissement aux cotisations varient selon la nature de l’activité (agricole ou non par exemple), le statut socio-fiscal adopté (micro-entreprise ou non), avec des passerelles possibles entre régimes d’affiliation selon les options prises au moment de l’installation ou en cours d’activité. (…)

La substitution, en 2018, de la CSG aux cotisations sociales salariales ou – dans le cas des travailleurs indépendants – personnelles, puis la fusion, en 2019, du barème des allégements généraux de cotisation avec le CICE et le CITS se traduisent par des ajustements importants des taux effectifs de cotisation pour les salariés du privé comme pour les travailleurs indépendants. Mais ces évolutions laissent subsister des écarts de taux de prélèvement importants entre ces deux catégories de personnes dans le champ des prélèvements affectés à la sécurité sociale. (…)

Les différences de barèmes qui subsistent encore aujourd’hui sont pour partie l’héritage de constructions et d’évolutions historiques spécifiques des règles dans chaque régime, même si elles apparaissent aujourd’hui peu légitimes lorsque les prestations perçues sont devenues identiques. L’exercice de comparaison des contributions respectives des salariés et des travailleurs indépendants à la protection sociale est toutefois rendu difficile par l’unicité des cotisations des travailleurs indépendants, qui sont des cotisations personnelles, sans distinction d’une part qui serait due par l’employeur et d’une autre par la personne protégée, comme c’est le cas pour les salariés. De plus, la comparabilité même des assiettes de prélèvement de ces deux catégories de travailleurs peut être questionnée d’un point de vue économique, l’une étant un bénéfice professionnel net des charges d’exploitation, l’autre un salaire brut.

Les différences de taux et d’assiettes de prélèvement entre salariés et non-salariés posent néanmoins davantage de questions à mesure que certains risques s’universalisent et que, par ailleurs, les régimes s’intègrent et s’unifient, notamment avec la mise en place de la protection universelle maladie (PUMa), en 2016, puis la suppression du RSI et son intégration au régime général, en 2018. Ces évolutions pourraient justifier qu’une réflexion d’ensemble soit poursuivie sur les niveaux respectifs de contribution des salariés et des travailleurs indépendants aux régimes d’assurance sociale.

D’expérience, quand on commence à parler de « réflexion d’ensemble »… le reste suit dans les années qui viennent.

Non, Emmanuel Macron n’a pas vaincu l’impuissance française… (et pourquoi j’arrête ma production politique)

Dans son interview à BFM, lors de son passage, en Russie, Emmanuel Macron s’est targué d’avoir vaincu ce qu’il appelle l’impuissance française. La formule mérite d’être un peu ruminée et mastiquée, non seulement parce qu’elle est mensongère, mais aussi parce qu’elle en dit long sur la perte de réalité qui occupe le discours politique en France. J’en profite pour annoncer la fin, sous leur forme actuelle, de mes écrits politiques.

Il est évidemment tentant, pour un président de la République, d’entrer dans l’histoire. En affirmant avoir vaincu « l’impuissance française », Emmanuel Macron revendique sa place dans une sorte de Panthéon républicain où son rôle de sauveur serait entériné.

Et c’est vrai qu’on aimerait rêver avec lui d’un monde où la politique, à défaut des politiciens, serait encore puissante. C’est-à-dire d’un monde où le pouvoir, quel que soit le nom de celui qui l’exerce, viendrait d’en haut et pourrait imposer ses décisions comme il le souhaite. Ce monde-là avait fondé l’idée de démocratie, et il nous rassure tous: un problème, une solution, une décision, une application.

Je comprends parfaitement qu’Emmanuel Macron s’imagine avoir rétabli cette chaîne logique simple. Cette conviction d’avoir rétabli l’ordre des choses comme on l’apprenait dans les livres d’histoire doit être narcissisante pour lui, et pour la forger un jour, cet homme a tout sacrifié dans sa vie. Respect!

Tout le problème est qu’Emmanuel Macron se ment à lui-même lorsqu’il soutient qu’il a vaincu l’impuissance française. Lui qui est, au contraire, le Président de l’impuissance. Il me semblait nécessaire de le dire une dernière fois avant de clore un important chapitre éditorial (important pour moi, bien entendu).

Pourquoi on aime à rêver de la puissance française

Peut-être devrais-je commencer cette chronique un peu compliquée pour moi par souligner les raisons pour lesquelles on aime à rêver de la « puissance française ». L’expression paraît évidente à tout le monde, mais elle l’est en réalité fort peu, et je voudrais le relever pas à pas.

Tout d’abord, toutes les élites françaises ont été baignées dans l’idée que la politique était l’expression de la puissance. C’est même une spécialité française, très bien formalisée par le Comité de Salut Public durant la Révolution. Le Comité se réunissait en permanence de façon collégiale et discutait de tout, et surtout décidait de tout. Ce modèle a fasciné des générations entières d’étudiants en sciences politiques.

Que la politique décide de tout! non seulement des dépenses et des recettes de l’administration, mais aussi de toutes les mesures de police générale… et bien au-delà, qu’elle incarne l’Être Suprême comme l’imaginait Robespierre: voilà qui se niche en creux dans l’esprit de beaucoup de gens, et singulièrement de beaucoup de Français. Plus qu’aucun autre pays, la France a conféré à la machine étatique, expression du pouvoir politique, le droit d’intervenir sur tous les sujets: la naissance, la santé, la vie, la mort, la morale, les livres à lire ou à ne pas lire, ce qu’on apprend à l’école, comment on l’apprend, et bien d’autres choses encore.

Dans cet ordre de la volonté politique de puissance, Emmanuel Macron a même apporté pas mal d’envies nouvelles. N’a-t-on pas entendu Marlène Schiappa affirmer que l’État devait apprendre aux femmes à mieux connaître leur corps? On vous le dit, nulle ombre de la vie quotidienne ne doit plus échapper à la décision politique…

C’est évidemment très rassurant d’imaginer que la société dans son ensemble, dans ses recoins, même dans ses alcôves, n’est plus dominée par ces horribles passions qui dominent l’homme (et la femme). On préfère se dire qu’elle obéit à des règles collectives parfaitement rationnelles et maîtrisées qui mettent la liberté individuelle, cette horreur héritée des siècles précédents, sous un contrôle permanent. Le bracelet électronique généralisé est le principe de base d’une société bienveillante et bien organisée…

Qu’est-ce que l’impuissance politique?

Le paradoxe de notre époque réside évidemment dans cette tension permanente entre l’obsession pénaliste de la société bienveillante: on pénalise désormais la prostitution, la dissimulation du nom des bénéficiaires réels d’une entreprise, le fait de siffler une femme dans la rue, le fait de dire « nègre » ou « musulman », et toute une multitude de choses qu’on n’avait jamais eu l’idée de pénaliser avant, parce qu’elles relevaient de la décision individuelle libre ou de l’organisation spontanée de la société. Et dans le même temps, on fait le constat de l’impuissance politique: aucun gouvernement ne vient à bout du chômage de masse, des déficits publics, de la misère, de la violence urbaine, du terrorisme.

On décide sans cesse sur tout, on durcit les sanctions à propos de tout, au nom de la bienveillance, bien entendu. Et en même temps, rien ne change et d’année en année, on partage tous le sentiment que la société s’enlise dans des problèmes qu’on connaît depuis de trop nombreuses années.

En ce sens, il existe bien un constat tragique de l’impuissance politique, au sens de l’impuissance du politique en général. Ce sentiment occupe désormais l’essentiel des campagnes électorales, des débats entre les élections, et même beaucoup de conversations de comptoirs. On a élu un gouvernement, et il ne fait rien pour nous! il ne s’occupe que de ses propres intérêts!

Voilà une antienne bien connue dans l’esprit de tous, et même dans les propos qu’on entend dans le métro, à table en famille ou sur le marché du dimanche.

Pourquoi Macron n’a pas vaincu l’impuissance française

Macron a envie de croire qu’il a lui vaincu ce problème. C’est évidemment un mensonge, sans quoi sa cote de popularité serait bien plus élevée. On donnera seulement quelques exemples de cette imposture pour l’illustrer.

Prenons l’exemple de la réforme de la SNCF, que le Président présente volontiers comme l’une des preuves de sa puissance politique. Elle me semble bien illustrer le détournement des mots.

Qu’a proposé Emmanuel Macron pour réformer la SNCF? Il a évité le sujet du régime spécial de sécurité sociale dont bénéficient les salariés de l’entreprise, il leur a promis qu’ils ne perdraient pas leurs statut, puisque la réforme ne s’appliquera qu’aux nouveaux, et il a promis que l’entreprise ne serait pas privatisée. En outre, il n’a rien dit sur la fermeture éventuelle de certaines lignes. Pour le reste, il a confirmé la décision prise avant lui d’ouvrir le rail à la concurrence.

Malgré cette somme de promesses et de tâtonnements prudents, il doit infléchir sa politique face aux mouvements de grève qui paralysent régulièrement le pays. Ainsi, a-t-il donné des gages supplémentaires sur les protections dont les cheminots bénéficieraient s’ils étaient appelés à travailler dans une autre entreprise que la SNCF.

Il ne s’agit pas ici de dire que la réforme de la SNCF est mauvaise, ni qu’elle est inutile. Il s’agit juste de tempérer le jugement selon lequel Macron aurait mis fin à l’impuissance française. Quand on regarde le dossier de près, on s’aperçoit que les ambitions gouvernementales étaient modestes, et que la grève les a affaiblies. Il est dans ce dossier assez difficile d’affirmer que le plan gouvernemental pour la SNCF soit « puissant ».

Mais on pourrait dire la même chose dans le domaine de la défense. Ainsi, alors qu’Emmanuel Macron a fanfaronné en décidant de frapper militairement la Syrie (en même temps que les États-Unis et la Grande-Bretagne), l’envers du décor n’a pas tardé à apparaitre. D’abord, deux frégates françaises ont été incapables de lancer leurs missiles. Parallèlement, on apprenait que la Russie privait l’armée française de ses capacités de projection.

Quelques semaines après ce roulement de mécanique, la France décidait finalement de s’aligner (ou presque) sur la politique russe en Syrie, face aux volte-faces américaines. On peut évidemment, dans ce dossier, comme dans d’autres, pratiquer le déni en soutenant qu’Emmanuel Macron réaffirme la puissance française. La réalité est plutôt que, faute d’un service public (en l’espèce militaire) correctement organisé, la France doit en rabattre.

Chacun appréciera la responsabilité de la haute administration dans ces échecs. Il n’en reste pas moins que la France n’a guère relevé la tête et que le pays n’est pas moins paralysé politiquement qu’avant.

Impuissance française ou crise profonde du politique?

Macron peut évidemment s’abuser autant qu’il veut en imaginant réussir là où il ne fait ni mieux ni pire que ses prédécesseurs. Au fond, cela fait partie des règles politiques de l’ancien monde que de s’adresser à soi-même les compliments qu’on n’obtiendra pas des autres.

Reste à savoir si, au-delà de la « conjoncture » française, il existe ou non une impuissance politique qui serait devenue principielle et contre laquelle toutes les déclarations de bonne volonté sont impuissantes.

On abordera le sujet avec précaution, mais il est de plus en plus évident que la politique, dans nos vieilles démocraties libérales, n’est plus guère capable de résoudre les problèmes de la société. Disons même que la démocratie libérale, dans ses fonctionnements anciens, est vouée à l’échec et à l’impasse face aux revendications de plus en plus pressantes de la société contemporaine.

On placera au premier plan de ses empêchements la manie de la « représentation démocratique ». Partout, le niveau d’études s’est élevé, mais on continue à réserver la décision politique à un nombre limité d’élus dont l’existence entière a été le plus souvent consacrée au militantisme dans un parti obsolète. Les taux d’abstention aux élections illustrent bien la défiance que les citoyens nourrissent pour ce système décadent.

Deuxième point: le développement d’une nouvelle sociologie, à partir des « réseaux sociaux » et autres communautés où les relations interpersonnelles sont nouées directement, et sans intervention de l’État, modifient en profondeur les notions traditionnelles de « société », de nation, d’État. Quand n’importe quel Français peut plus facilement discuter avec un Californien qui lui ressemble qu’avec son voisin, on comprend que les discours politiques français lui paraissent souvent étrangers à ses préoccupations.

Troisième point, proche du précédent: les frontières constitutives des États-Nations n’ont plus guère de sens dans un monde où la production intellectuelle est à ce point dématérialisée. On a tous en tête les longs débats sur la fiscalité des GAFA et sur l’évasion fiscale pour comprendre que la libre circulation des capitaux condamne dans tous les cas la politique à l’impuissance.

Macron, président de l’impuissance française revendiquée

Au demeurant, sur tous ces points, Emmanuel Macron ne cache guère son impuissance. La fréquence avec laquelle il prononce le mot « Europe », la manière obsessive qu’il a d’expliquer que toute politique passe par l’Europe pour pouvoir agir, montrent bien comment, de son propre aveu, un président français peut peu… On rappellera ici les déclarations de Gérard Collomb sur l’impuissance française face à l’immigration, et sur l’omnipotence de l’Europe, pour ne pas s’étonner que Macron soit le président de l’impuissance assumée.

Au demeurant, le constat est juste, mais le diagnostic est mauvais. Car un Président de la République française n’est pas impuissant parce que la France est trop petite. Il est impuissant parce que la politique n’a plus d’impact sur une réalité désormais digitalisée, c’est-à-dire à la fois mondialisée et atomisée. En réalité, les citoyens, où qu’ils soient, ont de moins en moins besoin de la politique pour vivre. Et les élites pourront, autant qu’elles le voudront, multiplier les lois pour reprendre le contrôle de la situation, les sous-jacents techniques de notre société les rendront caduques.

Pourquoi j’écrirai (beaucoup moins) sur la politique

Pendant plusieurs années, j’ai cru que la politique avait encore la faculté de changer les choses, c’est-à-dire de résoudre les problèmes collectifs des Français et d’améliorer globalement leur sort. Un an après l’élection d’Emmanuel Macron (que je n’ai pas soutenu, au demeurant), il me semble qu’il faut faire mon deuil de cette espérance.

Six ans après avoir commencé à écrire, j’entame donc un nouveau chapitre éditorial, qui est le deuil de l’espérance en la politique, mais pas le deuil de toute espérance. J’ai la conviction profonde que la société se transforme bien plus efficacement par son mouvement spontané et que les empêchements que la politique cherche à lui opposer sont voués à l’échec.

Les écrits que vous pourrez lire sous ma plume sur ce site seront donc à l’avenir beaucoup plus tournés sur l’espérance d’une société meilleure sans intervention politique. Vous pourrez néanmoins lire quelques textes « politiques » que j’écrirai à l’avenir sur le Courrier des Stratèges.

Merci de votre fidélité à tous…

Plan banlieues: les grandes entreprises punies par là où elles ont péché!

Le plan banlieues d’Emmanuel Macron, annoncé hier dans un long monologue prononcé au nom du « stop aux grands discours », a réservé une petite surprise: les sociétés du SBF 120 seront soumises à des campagnes de testing destinées à vérifier qu’elles ne discriminent pas à l’embauche. Cette idée avait déjà été proposée… par l’Institut Montaigne en 2016, après avoir mené sa propre campagne de testing en 2015. Or… les entreprises du SBF 120 soutiennent largement l’Institut Montaigne. Ou comment se tirer une balle dans le pied.

On se souvient qu’en 2017 une polémique avait surgi dans la campagne d’Emmanuel Macron: celui-ci avait initialement hébergé l’association En Marche au domicile de Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne. Ce think tank initialement créé par Claude Bébéar, patron d’Axa et parrain en son temps du capitalisme français, dispose aujourd’hui de larges soutiens parmi les financeurs dont la liste est publiée ci-dessus.

Chassez le lobbying, il revient au galop. On retrouve, dans le plan banlieues d’Emmanuel Macron, des idées ou des pratiques prônées par l’Institut qui l’a soutenu à ses premières heures. Il est encore un peu tôt, puisque le plan, n’a pas été publié, pour étudier en profondeur les influences de l’un sur l’autre. Mais la mise en place du testing en est une preuve flagrante. On voit ici un très bel exemple de la « porosité » entre think tank auto-proclamés libéraux et pouvoirs publics. Sur ce coup-là, les entreprises ne peuvent donc que s’en prendre à elle-même, puisqu’elles sont à l’origine de cette proposition qui va les réglementer encore un peu plus.

La campagne de l’Institut Montaigne en faveur du testing

L’Institut Montaigne n’a ménagé ni son temps ni son peine pour nourrir et enrichir le cliché d’une France qui discrimine les étrangers et les musulmans. Il a aussi, en 2015, lancé une campagne de testing auprès des entreprises, pilotée par une universitaire: Marie-Anne Valfort, professeur à l’université Paris I (Panthéon-Sorbonne), spécialisée dans la recherche sur la discrimination dont souffriraient les musulmans. Le rapport de l’Institut, intitulé: « Discriminations religieuses à l’embauche : une réalité », faisait très fort dans la mise en accusation publique des entreprises françaises:

Les résultats révèlent une forte discrimination à raison de la religion, notamment vis-à-vis des musulmans. La probabilité des catholiques pratiquants d’être contactés par le recruteur pour un entretien d’embauche est supérieure de 30 % à celle de leurs homologues juifs. Elle est en outre deux fois plus forte que celle des musulmans pratiquants. Mais ce dernier résultat cache une forte variation en fonction du sexe. Alors que le taux de réponse des candidates catholiques n’est supérieur « que » de 40 % à celui des candidates musulmanes, le taux de réponse des hommes catholiques est près de quatre fois supérieur à celui des hommes musulmans.

Chacun interprètera à sa manière ces affirmations et les résultats d’une enquête dont les principes méthodologiques mériteraient d’être discutés. Ce qui surprend, c’est que l’institut Montaigne, réputé libéral, finance des études qui contribuent à mettre peu ou prou les entreprises françaises au sens large en accusation. Heureusement que l’institut n’est pas financé par des mouvements communistes ou islamistes! on voit mal quelles auraient été ses conclusions.

L’année suivante, l’une des permanentes de l’Institut en a remis une couche, tendance Savonarole de la lutte contre les discriminations. Angèle Malâtre-Lansac, aujourd’hui déléguée à la Santé de l’Institut, s’est exprimée en 2016 sur le principe du testing suggéré par la gauche, en considérant qu’il n’allait pas assez loin:

Vouloir montrer du doigt uniquement les pratiques des grandes entreprises, alors qu’elles sont les plus équipées aujourd’hui pour traiter le phénomène, disposent bien souvent de directions de la diversité et forment leurs cadres à la question, c’est occulter que les discriminations touchent l’ensemble du marché de l’emploi et reflètent des stéréotypes et des peurs véhiculées dans l’ensemble de la société française. Les petites et moyennes entreprises représentent l’immense majorité du secteur privé et la fonction publique emploie 20 % des salariés. Ne pas chercher à connaître la réalité des pratiques de ces secteurs et se contenter de quelques dizaines d’entreprises de grande taille est extrêmement regrettable.

Là encore, l’auteure de ces lignes appelant à une véritable inquisition dans les petites et moyennes entreprises a tout à faut le droit d’écrire ses opinions. Il est en revanche dommageable que l’institut Montaigne se présente comme libéral lorsqu’il légitime ce genre de discours qui appelle à toujours plus de réglementations dans les relations sociales au sein de l’entreprise.

Le fantasme de la discrimination à l’embauche dans les entreprises

Sur le fond, on regrettera en effet l’analyse théorique qui est faite sur la discrimination à l’embauche. Il faut sans doute y revenir un peu. L’ensemble des analyses est en effet tournée vers la discrimination des candidats dont le patronyme laisse penser qu’ils sont musulmans et originaires du monde arabe. C’est évidemment un parti pris qui fonctionne d’autant plus facilement qu’il fait appel à l’imaginaire passionnel et clivant du sujet.

Il serait intéressant de faire une étude comparée non pas entre un CV à consonance française et un autre à consonance arabo-musulmane, mais plutôt entre un CV arabo-musulman, un CV chinois, un CV portugais et un CV indien. On s’apercevrait sans doute que les résultats seraient sensiblement les mêmes, c’est-à-dire que le recrutement ne se fait pas selon des critères xénophobes ou racistes, mais selon l’espérance de compétences attendues.

Et là encore, les tests occultent systématiquement la réalité des expériences vécues par les entreprises. Lorsqu’un recruteur a dû gérer plusieurs licenciements houleux de salariés qui posaient des problèmes de prosélytisme religieux, ou d’instabilité due à des questions culturelles, il est assez naturel qu’il prémunisse l’entreprise dont il représente les intérêts en évitant de recommencer à l’infini les mêmes erreurs. Ce raisonnement vaut pour tous les types de stéréotypes existant, y compris ceux qui « visent » des Français de souche.

Par exemple, il est assez probable qu’une entreprise préfèrera, pour un poste en équipe un peu exigeant en horaire, écarter les candidatures de jeunes mamans ou de syndicalistes révolutionnaires qui risquent de perturber l’équilibre du système en place. On peut appeler cela de la discrimination et considérer qu’une entreprise ne devrait pas avoir la maîtrise de ses recrutements. On pourrait même considérer que les recrutements doivent désormais fonctionner par tirage au sort.

Tant qu’on n’aura pas mis en place ces mesures révolutionnaires et que l’entreprise aura la responsabilité d’atteindre les objectifs qu’elle se fixe, les recruteurs continueront à recruter comme ils le peuvent, c’est-à-dire en projetant à partir d’un CV un profil qu’ils imaginent adapté à leurs besoins.

Sur le prétendu libéralisme d’Emmanuel Macron

Redisons-le, le problème de ce dossier n’est pas de savoir si on est pour ou contre le testing pour sanctionner les entreprises qui pratiqueraient l’embauche à la discrimination. Le problème est de connaître la filiation des idées qui conduit à prôner un jour, politiquement, cette mesure.

Cette idée, on l’a vu, est portée, documentée, légitimée, par des think tanks qui se proclament libéraux et qui revendiquent toujours plus de réglementations pour les entreprises et pour les relations sociales en leur sein. Cette revendication est particulièrement paradoxale lorsque le chômage frappe 2,5 millions de personnes en France, et lorsqu’une majorité de chefs d’entreprise se déclare épuisée par la complexité de la réglementation.

On préfèrerait dire que l’inspiration de l’institut Montaigne est démocrate-chrétienne plutôt que libérale. D’ailleurs, le comité directeur du think tank comporte de grandes figures de cette tendance, comme Jean-Dominique Sénard, patron de Michelin et pressenti par Emmanuel Macron pour prendre la présidence du MEDEF.

Mais qu’importe! le résultat qui nous intéresse se niche dans l’expression politique. Non, Emmanuel Macron n’est pas un libéral. Il est et demeure fondamentalement un ami de l’intervention de l’État par la réglementation.

Sur la question des banlieues, un libéral s’emploierait plutôt à rétablir l’égalité de la dépense publique par habitant. Et il est un fait que les banlieues sont défavorisées par rapport à ce que certains ont appelé la « France périphérique ».

En attendant, les entreprises qui financent l’institut Montaigne récoltent ce qu’elles ont semé: toujours plus de règles légitimées sous le sceau d’un libéralisme de façade.

Le coût de la solidarité est-il encore soutenable pour les Français?

La solidarité ressemble de plus en plus à la liberté: elle n’a pas de prix, mais elle a un coût. Et celui-ci paraît de moins en moins soutenable à la majorité silencieuse. En annonçant des coupes budgétaires dans les aides sociales pour répondre à la probable injonction de la Cour des Comptes de diminuer les dépenses publiques, le gouvernement ne dit pas autre chose. Reste à savoir quel sera le degré de compréhension de la société française face à ces enjeux mal expliqués par le gouvernement.

Le coût de la solidarité devrait s’imposer comme l’un des principaux sujets politiques en 2018. Jamais en effet la tension n’a été aussi forte entre les injonctions morales de la société française (il faut être toujours plus solidaire), et les injonctions financières de l’Union Européenne  (il faut faire des économies!). La publication du rapport de la Cour des Comptes sur les dépenses publiques (excessives, par principe) devrait le confirmer. L’annonce par le gouvernement sur ses intentions de diminuer les dépenses d’intervention sociale devrait donner corps à cette polémique très prévisible.

Quel est le coût exact de la solidarité?

Le premier débat qui devrait intervenir portera sans doute sur le coût exact de la solidarité dans la dépense publique. Faute d’une définition précise du terme, on devrait entendre à peu près tout et son contraire sur ce sujet.

Ainsi, Bruno Le Maire s’est fendu d’une sortie dans la presse pour expliquer qu’on ne peut baisser la dépense publique sans baisser les aides sociales, qui représenteraient désormais 26% de l’ensemble. Fidèle à une technique qui sème le trouble dans l’opinion et lui aliène une part importante de la loyauté de ses électeurs, le gouvernement devrait continuer une communication approximative sur le sujet. Personne ne sait comment on arrive à cette somme globale, et le gouvernement oublie de dire que les dépenses de personnels (c’est-à-dire la masse salariale des fonctionnaires) représentent grosso modo autant que cette somme.

Il n’en demeure pas moins que, symboliquement, aucune coupe sombre ne devrait toucher les fonctionnaires. En revanche, les aides sociales seront probablement réduites sensiblement.

La solidarité est-elle une trappe à pauvreté?

Assez rapidement, le débat devrait s’orienter sur une question récurrente: la dépense de solidarité encourage-t-elle la précarité? Autrement dit, plus on couvre le risque et plus on le répare, plus facilement il survient et se réalise.

On connaît ici les théories sur  les trappes à pauvreté: aider les ménages en difficulté désincite au travail peu qualifié et crée des bulles de pauvreté et de chômage. Un débat assez proche devrait revenir sur la question de la solidarité: assurer des minima sociaux décourage les plus pauvres de travailler.

Le débat est éculé, et à peu près sans issue. Les partisans de l’État-Providence ne manquent en effet pas une occasion de répéter que des salaires plus élevés inciteraient plus au travail. Et qu’au fond les trappes à pauvreté sont liées à la faiblesse des salaires.

Les débats manqués sur la responsabilité individuelle et sur le dogme du CARE

On regrette par avance l’enkystement du débat public sur ses refrains traditionnels. On préfèrerait que soit mis sur la table l’effet toxique du dogme porté en son temps par Martine Aubry du « care », c’est-à-dire de la protection. Les habitués de nos lignes savent que nous considérons que le discours de la protection est d’abord un discours de la domination de l’élite sur les classes populaires. On inonde le petit peuple d’aides sociales pour le rendre dépendant de l’État, pour pratiquer un clientélisme à la Maduro à peine voilé, et pour éviter toute réforme systémique remettant en cause la place d’élites totalement décadentes à force de consanguinité, de défaitisme et d’incompétence.

Le poids des aides sociales dans la dépense publique illustre bien la faillite de nos élites. Pour conserver le contrôle du « système » (là encore, référons-nous aux critiques portées contre les anti-systèmes par des gens comme Bruno Le Maire pour comprendre ce qu’est le système), la caste au pouvoir est obligée de droguer les petites gens avec une multitudes d’aides qui les endorment et rendent finalement leur misère oisive plus supportable qu’un labeur quotidien. Les empereurs romains ne procédaient pas autrement pour avoir la paix à Rome, lorsqu’ils convoquaient des jeux au Colisée et qu’ils perfusaient le peuple à coups de pains jetés dans la foule. Le pain d’aujourd’hui s’appelle le RSA et les jeux s’appellent le mariage du prince Harry.

À quoi ressemblerait la France si elle n’était pas un havre de populisme où les pouvoirs publics caressent les petites gens désoeuvrées dans le sens du poil chaque fois qu’il le faut au lieu de les mettre au travail ? Probablement pas à une nation percluse de dettes et de grèves, et endormie à force d’un hédonisme à courte vue. Plutôt à une Allemagne triomphante, avec une forte dose de créativité et de bonheur en plus. Mais pour cela, il faudrait des Français responsabilisés, c’est-à-dire débarrassés d’une élite profiteuse qui vit sur leur dos en les accablant régulièrement de tous les noms d’oiseaux.

La solidarité plombe les forces vives du pays

On a bien tort de ne pas poser le débat sémantique de ce qu’est la solidarité aujourd’hui. Une abusive restriction de langage la limite aux aides sociales. Or le champ de la sécurité sociale elle-même est de plus en plus investi par la question de la solidarité.

Pour en comprendre la portée (et le déséquilibre), on se référera utilement à l’étude très bien faite de Rexecode sur le sujet. Ce document compare le poids des prélèvements publics qui pèsent sur les entreprises en Allemagne et en France (cf le tableau joint). Dans la pratique, les seules cotisations de sécurité sociale représentent 5 points de valeur ajoutée de plus en France qu’en Allemagne.

Ce surcoût sert à financer toute la misère imaginaire du monde. L’hôpital public en France est plombé par sa bureaucratie et les congés pléthoriques du personnel, accordés à l’occasion des 35 heures. La sécurité sociale sacrifie la prise en charge du cancer pour financer une bobologie insensée. Des régimes spéciaux, âprement défendus par tous les défenseurs dogmatiques d’une sécurité sociale « universelle » plombent les comptes des régimes de retraite.

Bref, l’invocation de la solidarité à tout bout de champ par des gens obsédés par la défense de leurs intérêts catégoriels oblige à faire peser une charge financière de moins en moins supportable sur tous les acteurs réels de la lutte contre le chômage, à savoir les employeurs. Progressivement, l’excès de solidarité mal comprise, ou mal définie, tue la solidarité.

Une enquête rapide permettrait même sans doute de montrer que la plupart des Français sont convaincus que la sécurité sociale est solidaire, ce qui est une erreur de sens. C’est d’ailleurs pour financer ses « déviances »solidaires que fut inventée la CSG. Cette perte de sens rappelle une priorité: redire aux Français ce que doit être l’espace de la solidarité dans le pays.

Encore une réforme ratée du gouvernement?

Emmanuel Macron a raison de vouloir refonder un pays. Malheureusement, il le fait à la manière des hauts fonctionnaires, c’est-à-dire sur des projets préparés dans l’opacité et sans parier sur les vertus de l’explication.

On regrettera ce recours systématique à une forme d’autoritarisme à courte vue, qui finira par jouer un tour au gouvernement. L’important n’est pas seulement de changer les choses, mais aussi de changer les mentalités. Et, concernant la solidarité, des décennies de confusionnisme sur le sens de ce mot sont à rattraper.

On peut craindre, malheureusement, que la méthode Macron se préoccupe seulement de système, et pas d’esprit.

Mariage de Harry: la couronne d’Angleterre se convertit à l’empire du bien

La couronne d’Angleterre, dont le vrai nom de famille n’est pas Windsor mais Saxe-Cobourg-Gotha (comme la famille royale belge…), s’est officiellement convertie, à l’occasion du très médiatique mariage du prince Harry, au règne tout-puissant de la bienveillance et de l’empire du bien, avec un clin d’oeil appuyé au multiculturalisme, deux ans après le Brexit. La presse américaine s’en félicite.

On n’en croyait pas ses yeux. La mère de la mariée portait un piercing au nez, allusion paraît-il aux esclaves des plantations dont elle serait une descendante (personne n’a évidemment vérifié cette histoire, mais le symbole est si beau…) et faisait face à la reine d’Angleterre. Un choeur de ghospel a entonné « Stand by me », chanson de référence pour le mouvement des droits civiques. Un violoncelliste noir a joué quelques partitions. Et le révérend noir Michael Curry, qui dirige l’église anglicane d’Amérique du Nord, est venu parler de l’esclavage. Le Monde rapporte sa conclusion:

« Nous devons trouver le pouvoir de l’amour, le pouvoir rédempteur de l’amour. De cette façon, nous pourrons faire du vieux monde un monde nouveau. L’amour est le seul moyen. »

L’amour! toujours l’amour! Ce n’est pas seulement lui qui justifie qu’on se marie. C’est aussi lui qui devient la solution politique à tous les problèmes de notre temps. Avec de l’amour, nous pourrons transformer notre vieille société nécrosée par son identité culturelle occidentale, en une société nouvelle, un « monde nouveau », où les descendants des esclaves noirs se mélangeront allègrement à la vieille aristocratie germanique qui tient les trônes européens.

N’est-ce pas le plus magnifique des projets?

La presse américaine enthousiaste pour la couronne d’Angleterre

On lira ces mots tout à fait instructifs dans le New York Times pour comprendre la portée de l’événement:

Harry’s popularity helped give him the power to stretch the bounds of convention by marrying Ms. Markle, an American of mixed race. The decision may have a lasting effect on British society, which has been swept by a wave of anti-immigrant feeling.

La popularité d’Harry l’a aidé à disposer du pouvoir de repousser les limites de l’étiquette en épousant Mme Markle, une Américaine métisse. Ce choix pourrait avoir un effet durable sur une société britannique qui a été balayée par une vague de sentiment anti-migrant.

La phrase mérite d’être longuement méditée, puisqu’elle nous explique que la parade aux problèmes politiques britanniques vient désormais d’événements qui relèvent plus du show people, du spectacle, que de l’engagement. Face aux forces souverainistes qui ont obtenu le Brexit, le seul argument majeur à opposer à la majorité britannique, la seule possibilité d’arracher une conviction, est de réunir des people noirs américains et une foule de vedettes dans une chapelle royale (en prenant soin de parquer des « associatifs » anonymes tout autour pour cautionner moralement l’opération et lui donner un côté peuple) pour assister à un sermon appelant sans détour à une société multiculturelle.

Bienvenue dans la société du show hype transmis en direct sur toutes les télévisions du monde, où des gens fortunés applaudissent en coeur à un discours sur l’amour entre les hommes et les communautés comme solution à tout.

Que signifie cette conversion à l’empire du bien?

Pour tous ceux qui s’imaginent que la société multiculturelle, qui abolit les frontières et conspue le principe de nation, est un principe révolutionnaire, le vrai marqueur du fossé entre la gauche et le droite, la sanctification de tous leurs principes par la couronne d’Angleterre mériterait d’être longuement méditée. Le fait que la reine Élisabeth ait elle-même assisté à cette mise en scène en dit long sur la nature tout à fait particulière de cet idéal qui nous est présenté comme la plus belle réalisation de l’humanité contemporaine.

Le fait que la plus vieille et la plus puissante monarchie d’Europe s’approprie personnellement ces valeurs est en soi un indicateur de leur réalité politique. Non! l’amour universel n’est pas une valeur politique révolutionnaire. C’est au contraire l’un des apanages du conservateur le plus obscur et le plus insidieux qui soit: celui d’une société qui donne ses bons sentiments en spectacle pour être sûre de ne pas avoir à les pratiquer.

Car si le bon peuple est appelé à se mélanger allègrement à tous les autres peuples de la terre au nom de l’amour, on notera précieusement que la famille royale d’Angleterre continue à trier sur le volet ceux qui ont le droit de s’allier à elle. Le tri se fait désormais sur la fortune et la notoriété.

Voilà qui en dit long sur l’imposture que l’émotion bienveillante constitue vis-à-vis de la réalité de notre société. Qu’elle soit de gauche ou de droite.

Oxfam et les dividendes du CAC 40: l’injonction nationale des multiculturalistes

OXFAM a livré cette semaine un « rapport » sur les dividendes du CAC 40 qui a fait le buzz. Intitulé de façon très nuancée: « CAC 40 – des profits sans partage », et sous-titré de manière tout aussi nuancée: « comment les grandes entreprises françaises alimentent la spirale des inégalités », il a permis de dénoncer une nouvelle fois les profits (éhontés, bien entendu), des grandes entreprises françaises. Ce brûlot à charge méritait qu’on y revienne, tant il constitue une vision complètement à côté de la plaque du capitalisme français.

Le propos d’OXFAM était simple, et permettait d’ailleurs de se dispenser de la lecture du document, tant il visait, comme une homélie un dimanche de Pâques, à nourrir la foi des convaincus beaucoup plus qu’à convertir les prosélytes: les grandes entreprises distribuent trop de dividendes aux très riches, en spoliant les salariés misérables qui créent la richesse. Il fut une époque où ce poncif était l’apanage des partis politiques, Parti Communiste en tête. Il est amusant de voir que le démenti imposé à ces forces agonisantes par les défaites électorales transfère désormais à des organisations non gouvernementales la charge de garder le temple post-marxiste.

On trouvera donc une accumulation de données dans ce document, dont le seul propos est de nourrir les certitudes déjà acquises. Les lecteurs intéressés s’y réfèreront et ne manqueront ainsi pas de constater qu’en un seul document, OXFAM met sur le même pied et dans la même perspective des données et des chiffres de natures différentes, sans d’ailleurs forcément prendre le temps de les étayer.

Par exemple, le rapport cite les « 60 à 80 milliards » d’évasion fiscale, chiffre qui tourne en boucle sans que personne ne soit capable de prouver ce montant, dont le sens change souvent. Tantôt, ce seraient des impôts qui ne seraient pas payés en France par les entreprises françaises, tantôt ce seraient des sommes placées dans des paradis fiscaux sans qu’on ne sache si elles sont dues ou non à l’État.

Mais le propos ici n’est pas de montrer les erreurs de sens de ce rapport. Il est plutôt de saisir l’injonction paradoxale d’une revendication in fine profondément nationaliste contenue dans le document lui-même, alors qu’il émane d’une organisation qui défend par ailleurs le multiculturalisme et l’ouverture des frontières à tous crins.

OXFAM et l’occultation de la solidarité nationale

Premier point: OXFAM ne cherche pas à mesurer les recettes fiscales générées bon an mal an par ces 50 milliards de dividendes versés sur un total d’environ 100 milliards de bénéfices. En lisant le rapport, on a l’impression que les actionnaires du CAC 40 ne paient pas d’impôt et qu’ils soutirent des sommes folles à la collectivité sans aucune contrepartie.

Or le raisonnement ne tient pas exactement la route. D’abord parce que le CAC 40, comme le rappelle furtivement le rapport, ne distribue pas tous ses bénéfices, mais seulement la moitié. Ensuite parce que les dividendes versés sont soumis à d’importants impôts qui permettent de financer des dépenses publiques. On aurait aimé qu’Oxfam s’appesantisse sur ce sujet et dise comment la CSG sur les revenus du capital (passée à 17,2% en 2018), en particulier, alimentait les caisses de la sécurité sociale.

En appliquant de façon simpliste le prélèvement forfaitaire unique de 30% inventé par Emmanuel Macron, on tombe (mais c’est une cote très mal taillée) sur une somme théorique de 15 milliards € qui reviennent dans les politiques publiques après versement des dividendes. C’est ici qu’on aimerait avoir une étude un peu poussée de ce que rapporte effectivement au contribuable et à l’assuré social français ces coquettes distributions.

Et sur ces points, nous restons sans réponse… et OXFAM n’explique pas clairement aux lecteurs cette particularité qui veut que l’assurance maladie soit aujourd’hui en partie financée par des contributions sur des dividendes de géants français qui ont produit de la richesse à l’étranger, et qui l’ont rapatriée en France.

Nous y reviendrons.

Le rôle lui aussi occulté de l’État dans ces distributions

OXFAM a l’honnêteté de rappeler (page 41) le rapport de la Cour des Comptes sur l’État actionnaire, qui souligne que, bon an mal an, le Trésor Public ramasse 3 milliards € de dividendes grâce à ses participations dans différentes entreprises. OXFAM mentionne même opportunément que trois des cinq entreprises reversant le plus de dividendes ont des participations de l’État: Engie, Orange et Veolia.

Cette particularité très française vaut à OXFAM une superbe injonction paradoxale dont les rédacteurs ne paraissent pas avoir saisi l’ironie. D’une part (page 41), ils écrivent:

L’appétit de l’État actionnaire pour les dividendes apparaît donc comme la tendance la plus significative de l’analyse de ses participations dans le CAC 40.

Mais (page 53), on lit: « L’État: premier perdant », à propos des paradis fiscaux.

Là encore, on peine à voir, au-delà des incantations morales, la vision stratégique qu’OXFAM dégage concrètement. Il est pourtant évident que la stratégie de dividende portée par Bercy dans les grandes entreprises dont l’État est actionnaire ne diffère pas de celles des Family Office de type Arnault, Bettencourt ou Pinault. Tout le monde court, pour la plus grande satisfaction des contribuables français, derrière les profits à court terme.

En réalité, le contribuable français qui se cache derrière l’expression pudique « d’État » est à la fois juge et partie dans cette affaire. En tant que contribuable, il adorerait que les grandes entreprises paient plus d’impôt, mais en tant qu’actionnaire il se félicite de recevoir beaucoup de dividendes. On aurait aimé qu’OXFAM s’intéresse un peu à ce dilemme et dénonce l’immoralité d’une part non négligeable des recettes publiques issues des dividendes du CAC 40.

Si l’on met bout à bout le produit des impôts et contributions sur ceux-ci, et les dividendes directement perçus par l’État actionnaire, on doit d’ailleurs flirter avec les 20 milliards annuels, soit 5% des recettes de l’État. Ce n’est tout de même pas si mal…

L’étrange revendication nationale d’OXFAM

Revenons-en maintenant aux racines du mal dénoncé par OXFAM, à savoir l’important taux de distribution des dividendes dans les grandes entreprises françaises, comparé à leurs voisines mondiales. Comme l’écrit le rapport page 25, le phénomène qui touche le CAC 40 est assez simple à comprendre:

Cette montée en puissance est tout autant liée à l’internationalisation des entreprises du CAC 40 qu’au retrait progressif des banques et des assurances françaises et de l’État, et à la faiblesse de l’actionnariat individuel en France.

Le rapport explique ainsi avec une simplicité confondante les raisons pour lesquelles les actionnaires du CAC 40, lorsqu’ils ne sont pas l’État, ont faim et soif. Ce sont souvent des actionnaires étrangers qui ont besoin de rentabilité et exigent donc des revenus. Ce poids de l’actionnariat étranger provient de la faiblesse de l’actionnariat individuel français et du « retrait progressif des banques et des assurances françaises ».

En creux, on comprend qu’OXFAM a compris! Le CAC 40 a besoin de capital étranger car le capital français, au sens large, est famélique. Sous la plume d’une organisation non gouvernementale cette revendication aux franges de la préférence nationale fait sourire.

Disons même que la déduction qu’on peut tirer de ce constat fait mauvais genre dans une instance qui ne cesse de maudire les frontières et la préférence nationale. Donc, au lieu d’en tirer une conséquence simple, à savoir qu’il faudrait renforcer le capital français pour éviter le transfert des bénéfices vers des pays étrangers sous forme de dividende (et pour mieux rémunérer le travail), OXFAM en tire la conséquence inverse. Il faut hyper-réglementer le capital français pour le rendre moral.

Qu’importe ici qu’OXFAM propose de soigner le mal par le mal, en affaiblissant encore l’attractivité du capital français (par une montagne de réglementations dont le seul effet est de faire fuir ceux qui y sont soumis), et en renforçant l’intérêt de l’évasion fiscale (par le durcissement de l’enfer fiscal français). Il ne s’agit pas de traiter le problème à la racine, mais de se donner bonne conscience en dénonçant l’immoralité de tout ce qui ne va pas. Supprimons les revenus du capital, résumons la société française à un vaste groupe de salariés, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes suradministrés.

L’immoralité des pistes proposées par OXFAM: le cas TOTAL

Venons-en ici à l’examen de ce qui reste le problème de fond: serait-il moral de suivre les pistes de réglementation proposées par OXFAM, et qu’on retrouvera dans le rapport à partir de la page 57?

J’extrais de cet ensemble pétri de bons sentiments une phrase emblématique:

Le versement des dividendes est facultatif et ne devrait en aucun cas se faire au détriment des véritables priorités de l’entreprise: la rémunération de ses employés, le développement de son activité, l’investissement et le respect de sa responsabilité sociale et environnementale.

On ne relèvera pas ici les sous-jacents idéologiques de cette affirmation brute de décoffrage. Il est en revanche tout à fait intéressant d’en faire un cas pratique. TOTAL étant épinglée comme l’entreprise qui distribue le plus de dividendes, on reprendra donc pied à pied le raisonnement d’OXFAM pour le comprendre.

Ainsi, le but de TOTAL serait de rémunérer ses employés, de développer son activité, d’investir et de respecter l’environnement. Cette seule phrase montre la fragilité de la conception de l’entreprise développée par OXFAM.

Pour deux raisons au moins.

TOTAL, une entreprise morale?

D’une part, les mauvais esprits considéreront avec une certaine force que la responsabilité sociale et environnementale de TOTAL ressemble beaucoup au suicide. Demander à une société d’exploitation pétrolière de respecter l’environnement, c’est un peu comme demander à un bourreau de voter l’abolition de la peine de mort. Du coup, ce que pose OXFAM, c’est la question même (posée par ailleurs par la loi PACTE) de l’internalisation de la loi morale dans la constitution de l’entreprise. La vocation de l’entreprise est-elle de faire du profit, ou d’être « socialement responsable »?

Depuis longtemps, l’Occident fait le pari que sa prospérité collective naîtra du vice individuel de ses acteurs. C’est l’objet même de la Fable des Abeilles de Mandeville. En proposant de procéder autrement, en enjoignant aux acteurs économiques de ne plus obéir au vice, mais de se conformer à la vertu, le modèle qui est proposé est profondément remanié, jusqu’à l’absurde. Car l’impératif catégorique qui est désormais proposé à nos entreprises oblige certaines d’entre elles à cesser leur activité, parce que, par leur nature même, elles sont immorales.

TOTAL, une entreprise colonialiste?

D’autre part, si l’on suit le raisonnement d’OXFAM, Total pose évidemment un vrai problème, car cette entreprise a deux métiers distincts. L’un consiste à raffiner du pétrole et à vendre de l’essence ainsi fabriquée, ce qui justifie qu’environ un tiers des effectifs de l’entreprise soit employé en France ou dans les pays où l’essence raffinée par Total est vendue. L’autre consiste à extraire du pétrole un peu partout dans le monde. C’est qui explique qu’une grande partie des 100.000 salariés du groupe soient répartis sur les sites d’extraction ou d’exploration.

Pourquoi Total détient-elle la 4è place mondiale sur ce marché alors qu’il n’y a pas de pétrole en France? Parce qu’historiquement les entités qui ont fini par fusionner dans le groupe Total (on se souviendra d’Elf et du belge Fina) ont apporté les capitaux qu’il fallait pour exploiter les champs pétrolifères, activité coûteuse en investissement et peu coûteuse en main-d’oeuvre. Si les géants mondiaux du pétrole sont essentiellement occidentaux, c’est largement parce que le capital pour développer ces activités et les marchés de débouché pour les produits fabriqués se trouvaient en Occident.

On peut trouver cela immoral, dans la mesure où l’accumulation occidentale de capital a permis à l’Occident de gérer (en partie) les réserves mondiales de pétrole. Il s’agit là d’une forme de colonialisme économique.

Que propose OXFAM pour remplacer ce système?

D’abord de distribuer aux salariés de l’entreprise le fruit des capitaux qu’ils n’ont pas apporté pour assurer leur activité. Et c’est ainsi une parfaite illustration de l’utilité réelle du capital par rapport au travail. Si les salariés de Total devaient eux-mêmes financer le développement de leur entreprise sans l’intervention des « capitalistes », l’entreprise disparaîtrait. Au demeurant, il serait immoral d’assurer aux salariés des revenus tirés d’un investissement apporté par d’autres.

Ensuite, OXFAM considère que le versement de dividendes est facultatif. Mais alors? l’argent du pétrole que nous extrayons et que nous vendons aux automobilistes majoritairement européens, il va où? Il n’est plus rapatrié en France, pour financer notre protection sociale? Il ne sert plus à payer les soins aux victimes du diesel dans nos villes?

L’ambiguïté capitale et nationale d’OXFAM

Et voilà donc l’injonction paradoxale d’OXFAM qui se dévoile peu à peu. Le capitalisme est un système tordu, mais efficace, qui permet de fabriquer de la prospérité collective à partir des vices individuels. De richissimes exploiteurs mettent de l’argent pour extraite du pétrole très polluant, et pour le vendre à des gens qui rêvent majoritairement d’acheter une voiture pour partir en vacances quand ils le veulent.

Les automobilistes qui polluent ont le droit de penser beaucoup de mal des gros capitalistes à cigare qui prennent des dividendes chez Total. Il n’en demeure pas moins qu’eux aussi sont heureux de polluer l’atmosphère quand ils partent en vacances, et eux aussi sont heureux d’avoir des hôpitaux modernes pour les soigner quand ils ont un accident sur la route. Et qu’importe si ces hôpitaux sont financés avec des profits tirés d’une activité polluante.

Tous ces acteurs vicieux de la vie quotidienne (chacun essayant de se donner des gages de vertu en exhibant de façon répugnante une multitude de pensées bienveillantes pour le reste de l’humanité) s’entendent pour organiser une société, pour faire nation, comme disent les intellectuels. Faut-il s’en mordre les doigts?

Selon OXFAM, oui, bien sûr. Il faudrait que Monsieur Tout le Monde puisse en toute bonne conscience dégager son CO2 sur l’autoroute du Soleil durant les mois d’été en se disant que la station essence qui le ravitaille appartient à une compagnie morale. Maintenant, si on ouvre les yeux, on sait tous que le prix de la moralité annoncera la mort rapide de l’entreprise. Celle-ci n’aura plus les moyens de financer ses investissements, les retraités américains qui ont investi (à travers les 5% de BlackRock) dans Total seront condamnés à la pauvreté, et l’État ne percevra plus d’impôts sur les dividendes versés.

Bref, il existe un écosystème totalement immoral du capitalisme mondialisé, dont les Français bénéficient largement, et probablement beaucoup plus qu’ils ne le pensent. On peut bien entendu, pour se donner bonne conscience, tout faire pour l’occulter et proposer des solutions françaises qui amèneront notre propre suicide. C’est là le fait de cette logique d’enfant gâtée dominante dans le monde de la bienveillance où OXFAM se tortille.

Si le suicide français permettait d’améliorer le monde, on pourrait peut-être se laisser séduire par ces fausses solutions. Le problème est que la France pourra faire toutes les réglementations nationales qu’elle veut, elle n’empêchera pas le monde de tourner.

Les Français prêts à tarifer l’assurance santé d’après le comportement

OpinionWay a réalisé le nouveau baromètre annuel santé de Deloitte. Les réponses en surprendront certains: les Français sont prêts à une tarification de la santé sur le comportement et sont déçus par la réforme du contrat responsable. Ils considèrent majoritairement que le recours à une surcomplémentaire individuelle est un choix pertinent…

Le baromètre n’est pas encore publié, mais il suscite déjà de nombreux commentaires contradictoires dans la presse. Ainsi, le Quotidien du Médecin parle des « Français fiers de leur système de santé« , quand Le Parisien souligne qu’ils sont « de moins en moins satisfaits« . Il faut lire entre les lignes du sondage pour mesurer toute la subtilité des raisonnements qui y sont tenus.

La surcomplémentaire individuelle comme solution inévitable

Passons d’abord outre les considérations habituelles sur: êtres-vous contents de votre système de santé? qui ne veut pas dire grand chose. On notera seulement qu’en un an, le taux de satisfaction a baissé de 9 points (de 86 à 77%). Faute d’un débat national sur le sujet et d’une perspective de sortir du système actuel, cet effondrement du taux de satisfaction en si peu de temps en dit long sur le scepticisme français face aux grandes tirades des pouvoirs publics sur les politiques qui sont menées.

D’une manière générale, les Français ont acté que la sécurité sociale n’avait pas ou n’avait plus vocation à rembourser la totalité des dépenses de santé. D’où un résultat tout à fait intéressant, présenté en détail par le Quotidien du Médecin:  » près des deux tiers des sondés (64 %) ont le sentiment d’une croissance de leur reste à charge depuis la mise en place des nouveaux contrats responsables (qui fixent des plafonds de remboursement). Dans ce contexte, 20 % des sondés ont déjà opté pour une couverture supplémentaire santé individuelle et 17 % envisagent d’y recourir au cours des 12 prochains mois ! Concrètement, ils déboursent (ou pourraient débourser en plus de leur mutuelle collective) 26 euros en moyenne par mois pour doper le niveau de remboursement de leurs dépenses santé et 14 euros en moyenne pour bénéficier de nouveaux services. »

On retiendra donc qu’une surcomplémentaire ciblée à 26 euros pour des remboursements santé et à 14 euros pour des services nouveaux correspond aux attentes du marché. À bon entendeur!

La tarification au comportement progresse

Autre chiffre d’importance, relevé par BFM: « 61% d’entre nous pensent qu’il faudrait ajuster les frais de santé en fonction de notre mode de vie. » Cette information en dit long sur l’attente des Français vis-à-vis de leur système de santé, au-delà du bloc monolithique et monopolistique de la sécurité sociale présenté comme un horizon indépassable. La tendance naturelle de la société française l’incline désormais à une mitigation du risque par une tarification selon les comportements individuels, sur le modèle de l’assurance automobile. Cette tendance est à retenir.

Pour les pouvoirs publics, ce chiffre devrait constituer un signal important dans la compréhesion du risque que les Français peuvent avoir.

Remboursement de certains patchs anti-tabac

Dans cette suite logique, beaucoup plébisciteront le remboursement de certains patchs anti-tabac. Cette mesure prise dans le cadre du plan « Priorité prévention » présenté fin mars par la ministre de la Santé. Après la gomme à mâcher Nicotine EG (fabriquée par EG Labo), prise en charge par la Sécu depuis le 28 mars, le patch NicoretteSkin (de Jonhson&Jonhson) a été inscrit au remboursement par un arrêté paru mardi au Journal officiel et qui prendra effet « au quatrième jour suivant (sa) date de publication ».

Un prix unique a été fixé pour chaque produit, quels que soit les dosages ou les parfums: 14,14 euros pour Nicotine EG et 28,55 euros pour NicoretteSkin, remboursés à 65% par l’Assurance maladie.

Il s’agit d’une étape importante dans le développement d’une stratégie de prévention… dont il paraît curieux qu’elle ne soit pas intervenue plus tôt.

Épidémie d’obésité dans le monde

Au chapitre des mauvaises nouvelles, on notera que l’OMS vient d’alerter sur l’épidémie d’obésité qui frappe la planète. Le phénomène est particulièrement marqué en Europe où le taux d’obésité atteint 17% de la population, et le taux de surcharge pondérale dépasse les 50%.

Cette épidémie est largement due à la transformation des modèles alimentaires. « Les progrès technologiques de l’agro-industrie ont favorisé la mise sur le marché de produits peu chers, riches en gras, en sucre et en sel » et « notre environnement alimentaire nous incite au plaisir de la nourriture au-delà de ce dont nous avons besoin« , explique M. Barrat, interrogé par Toute l’Europe. La malbouffe triomphe, et nos filières agricoles traditionnelle souffrent.

En Italie, la coalition pourrait baisser l’impôt sur les sociétés à 15%

La Ligue et le mouvement 5 Stelle devraient former un nouveau gouvernement en Italie. Les négociations sont longues et difficiles. La presse à publié le contrat de gouvernement qui devrait lier les deux formations (lire ci-dessous). Celui-ci pose l’hypothèse d’une baisse du taux d’impôt sur les sociétés à 15%.

Italie: contrat de gouvernement entre 5 Stelle et la Ligue du Nord de Société Tripalio

Le contrat de gouvernement entre la Ligue et 5 Stelle mérite d’être lu attentivement. Il comporte une trentaine de pages relativement détaillées sur l’ensemble des mesures qu’un gouvernement commun entre les deux partis pourrait prendre.

On s’arrêtera sur les mesures fiscales et de finances publiques. Le gouvernement ne sortirait pas de la zone euro et se redonnerait des marges de conquête fiscale, avec un vrai choc passant par l’instauration d’une « flat tax » pour les particuliers et les entreprises. Les uns comme les autres verraient leurs impôts lissés à 15%.

Pour les entreprises italiennes, ce choc fiscal pourrait constituer une véritable opportunité.

L’Italie, prochain épouvantail de l’Europe?

La presse française subventionnée a entamé sa grande oeuvre de dénigrement contre cette coalition jugée (forcément) populiste. Pour se faire une idée du torrent de feu qui promet de s’abattre sur l’Italie, il faut lire l’éditorial du Monde sur le sujet:

Le défi adressé à l’Europe ne porte pas que sur l’économie. Sur la sécurité et les migrations, les vainqueurs du 4 mars ont déjà annoncé un tour de vis qui préfigure une confrontation très dure avec Bruxelles. Par ailleurs, l’annonce d’un rapprochement avec la Russie, assortie du rejet des sanctions prises après l’annexion de la Crimée, fait peser la menace d’une fracture au sein de la solidarité occidentale. Ce serait une victoire éclatante pour Vladimir Poutine.

Plus grave encore, la contestation identitaire portée par ces deux forces est potentiellement dévastatrice. En témoigne l’apparition dans le texte d’accord, diffusé mercredi soir, de la mise en cause de la vaccination obligatoire, qui interroge la notion même de connaissance et de vérité scientifique.

Le défi posé par les 5 étoiles et la Ligue n’est pas seulement dirigé contre une Europe technocratique. L’attaque portée grâce à une rhétorique complotiste multiforme, antiélite et antiscientifique particulièrement efficace, vise bien au-delà. Ce qui est en jeu, ce n’est rien de moins que l’héritage de l’Europe des Lumières.

Il faut remonter au Brexit pour retrouver trace de discours aussi binaires sur le résultat d’une consultation électorale en Europe.

En France, les vieux, les paysans et les artisans seraient au bout du rouleau

La société française est-elle devenue invivable pour ceux qui en composent le socle historique: les vieux, les paysans, les artisans, entre autres? L’actualité téléscope curieusement plusieurs informations très différentes, qui dressent un portrait sombre de l’état moral et sanitaire de la majorité silencieuse dans ce pays.

Le Monde a fait scandale hier en titrant sa une sur la maltraitance des vieux en France. L’article se faisait l’écho de l’avis rendu par le Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE) sur le sort réservé aux plus de 75 ans, et particulièrement aux 500.000 d’entre eux placés dans des Établissements d’Accueil (les fameux EHPAD en quasi-grève perlée depuis plusieurs mois). On notera, pour illustrer le propos du Comité, cette phrase instructive: « force est de constater que l’institutionnalisation des personnes âgées dépendantes et leur concentration entre elles génèrent des situations parfois indignes, qui, réciproquement, sont source d’un sentiment d’indignité de ces personnes. Leur exclusion de fait de la société, ayant probablement trait à une dénégation collective de ce que peut être la vieillesse, la fin de la vie et la mort, pose de véritables problèmes éthiques, notamment en termes de respect dû aux personnes. »

Les vieux face à la dénégation de la mort dans la société du Vivre Ensemble

Cet avis est assez courageux de la part d’une instance officielle. La dénégation de la mort fait partie des principes « religieux » contemporains, ces « credo » laïques qui sous-tendent toute la pensée que Philippe Muray avait qualifiée de post-historique. Dans la société française, qui se caractérise par un immense mouvement d’infantilisation des esprits et de négation de la vie dans ce qu’elle a de risqué et de précaire, la mort et son spectacle n’ont guère droit de cité. Elle rappelle trop l’imposture contemporaine, selon laquelle la technologie permettrait de sublimer le genre humain et ses limites.

Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes que la société du Vivre Ensemble, dominée par la bienveillance et les valeurs positives, soit aussi productrice d’enfermement et d’exclusion pour tous ceux qui lui rappellent la fragilité de ses croyances. Des campagnes lénifiantes occupent quotidiennement le champ médiatique sur l’accueil des réfugiés, la protection des femmes et des homosexuels, la dignité animale. Les mêmes qui professent une sorte d’amour sans limite pour toutes ces causes généreuses semblent avoir, dans le même temps moins de scrupule à « placer » leurs parents ou leurs grands-parents dans des mouroirs totalement indignes.

Dans cet empire du bien qui nous est proposé sans relâche par les médias officiels, retenir administrativement des demandeurs d’asile est vécu comme une honte, mais enfermer ses vieux dans des maisons prisons dont ils ne sortent que refroidis par la mort semble beaucoup moins choquer. Ce deux poids deux mesures permet, il est vrai, d’éloigner de nos yeux les images choquantes de ce que nous deviendrons un jour, et nous maintient dans l’illusion puérile que nous pouvons, toute notre vie demeurer d’éternels adolescents.

Le CCNE veut soigner le mal par le mal

Au demeurant, les solutions proposées par le CCNE sous la plume de la rapporteuse Cynthia Fleury, philosophe de son état, montrent l’incapacité de la commission à sortir de la doxa post-historique qui étouffe l’Occident. En particulier, on notera que l’avis propose de créer un cinquième risque de sécurité sociale qui s’appellerait la dépendance. Là encore, plutôt que d’intégrer la prise en charge du vieillissement à la vie sociale ordinaire et à la prévoyance que chacun se doit à lui-même, le Conseil propose de l’isoler un peu plus en transférant le risque à un opérateur extérieur, bureaucratique, administratif, qui nous débarrasserait une bonne fois pour toutes de la nécessité d’inclure nos vieux dans notre vie quotidienne.

Comme si le bannissement des vieux dépendants n’était pas le résultat ultime de cette grande infantilisation collective à laquelle la sécurité sociale participe, en dispensant chacun de veiller à son propre destin, en confiant à l’État le soin de se préoccuper d etout à notre place.

Dans cette obsession de soigner le mal par le mal, on notera que le Conseil cède à la facilité du discours lénifiant propre à notre époque. Ainsi, il propose de ne plus dire « personnes âgées »: « Il serait nécessaire de refonder certains termes très usités comme celui de « personne âgée » qui, d’une part est imprécis et d’autre part peut être discriminatoire » (page 11).

Ce constat est assez tragique: il nous rappelle que la vie humaine n’a plus guère d’intérêt que lorsqu’elle est victime de discrimination. Sans cette victimisation, elle ne compte pas pour grand chose.

Les vieux sont pourtant plus riches que la moyenne des Français

Le même jour, la DREES publiait son panorama annuel sur la retraite et les retraités. L’alignement de statistiques permet pourtant de vérifier que les vieux en France font l’objet de tout, mais certainement pas de discrimination au sens classique du terme. Les chiffres sont sans appel: « En 2015, le niveau de vie médian des retraités s’élève à 1 760 euros par mois, ce qui est légèrement supérieur à celui de l’ensemble de la population (1 690 euros). »

Redisons-le, nous ne sommes pas ici sur des chiffres moyens, mais sur des médianes. Si l’on intègre les différentes sources de revenu de nos retraités, y compris ceux tirés de l’épargne ou de l’immobilier, on constate donc que leur niveau de vie médian est supérieur à celui des actifs. Ces chiffres ne signifient bien entendu pas qu’il n’existe pas de précarité chez une fraction plus ou moins importante de nos retraités. 16% des retraités perçoivent d’ailleurs le montant minimum. Ces chiffres prouvent néanmoins que, par rapport à la moyenne des Français, les retraités ne sont globalement pas plus mal traités que les autres.

Parler de discrimination à leur endroit constitue donc un artifice de langage destiné à légitimer leur prise en compte. Dans la France infantilisée d’aujourd’hui, les seules personnes qui ont le droit à espérer une prise en considération sont les « victimes ». Les autres sont présumés être des bourreaux à punir.

Nos paysans aussi sont au bout du rouleau

L’ironie de l’actualité veut que, le même jour, la Coordination Rurale ait publié un communiqué sur la situation de détresse de nos paysans. On se souvient que, l’an dernier, une campagne avait sensibilisé à la question du burn-out dans les campagnes, et au nombre inquiétant de suicides chez les agriculteurs. Un plan de prévention avait été monté en urgence, financé par l’État.

Ce plan semble avoir été utile. La Mutualité Sociale Agricole (MSA), en charge du dispositif, aurait accompagné 3.500 agriculteurs en un an dans ce cadre, soit environ 0,5% de la population globale. Ce n’est pas rien! et ce chiffre confirme l’acuité de la question de l’épuisement professionnel dans les exploitations agricoles.

Selon la Coordination Rurale, le ministère de l’agriculture retirerait ses financements et laisserait désormais la MSA agir seule, avec une enveloppe de 3,5 millions € qui se substituerait aux 4 millions apportés par l’État. Là encore, on s’étonne de voir les économies de bout de chandelles qui accroissent la pression sur ces figures emblématiques de notre identité collective. La MSA commet d’ailleurs l’aveu qu’elle dispose d’un fonds d’action sociale de plus de 150 millions € annuels. Que diable ne consacre-t-elle pas plus d’argent à aider ceux qui n’en peuvent plus de leur métier?

On serait curieux de savoir où passent ces sommes de l’action sociale agricole pour le reste. Non qu’il y ait anguille sous roche. Mais tous ceux qui ont fréquenté le monde paritaire savent combien la notion « d’action sociale » peut faire l’objet « d’interprétations » très diverses. Tout ceci conforte en tout cas l’idée que la souffrance de plus en plus grande éprouvée par la majorité silencieuse de ce pays n’intéresse guère les décideurs de ce pays.

39% des artisans en situation de souffrance professionnelle

Le même jour (l’actualité étant décidément caustique quand elle le veut), la Chambre des Artisans du Bâtiment, la CAPEB, publiait son baromètre annuel sur la santé des artisans. Là encore, les chiffres sont durs à lire et soulignent que les forces vives de ce pays sont de plus en plus écrasées par le poids d’un système qui les traitent mal, faute de les considérer comme des « victimes », et à force de les considérer comme des « responsables ».

On lit ainsi:

« En 2017, ils sont ainsi 39% à s’estimer en mauvaise santé, contre 29% en 2016. Parmi eux, 68% disent souffrir de douleurs musculaires. A noter que ces dernières sont en constante baisse (-10%), « ce qui montre que les artisans adaptent de plus en plus leur manière de travailler afin de limiter les contraintes physiques ». (…) 

Comment expliquer cette dégradation de l’état de santé des artisans ? Il y a tout d’abord l’intensification des rythmes de travail hebdomadaire : 63% des artisans travaillent plus de 50 heures par semaine dont 24% plus de 60 heures. 

Le stress concerne 58% des interrogés qui pointent le poids des démarches administratives, la charge de travail, les contraintes de délais et le manque de repose. Ce stress impacte la qualité de sommeil des artisans et les expose à un « risque accru » d’épuisement professionnel. Ils sont d’ailleurs 37% à déclarer avoir subi ou frôle un burn-out.

« En plus du travail sur les chantiers, la charge administrative excessive pèse lourdement sur les artisans du BTP et occasionne un stress toxique. Il est urgent et essentiel d’alléger cet aspect de leur quotidien, au lieu de quoi, on veut leur imposer de nouvelles tâches telles que le prélèvement de l’impôt à la source », regrette Patrick Liébus. 

Le baromètre met également en avant « un suivi médical quasi inexistant » : seuls 13% des artisans sont suivis médicalement pour leur activité professionnels tandis que 51% consultent leur médecin à de très rares occasions, voire jamais. La principale raison évoquée étant le manque de temps (27%).

Et les congés dans tout cela ? 33% des artisans prennent au maximum 2 semaines de congés par an. »

Le constat est accablant, bien sûr. Il souligne l’extrême disparité des modes de vie dans notre société. Alors que la France compte environ 3,5 millions de chômeurs (tous victimes de l’oppression capitaliste, c’est bien connu), la pénurie de main-d’oeuvre s’installe. Du même coup, alors même que le partage du travail est devenu l’objet d’une théorisation, les artisans sont obligés d’assumer seuls le poids de toute reprise économique. La relance de l’activité se traduit immédiatement par un écrasement physique pour tous ces employeurs qui ploient sous le poids d’une réglementation proliférante, d’une complexité bureaucratique grandissante, mais aussi d’une inégalité assumée collectivement, semble-t-il, dans la répartition des efforts à fournir.

En France, les forces vives sont fatiguées

Par petites touches, cette accumulation de chiffres et de données donne une autre image de la France que celle véhiculée par les medias ordinaires. Si la France souffre, aujourd’hui, ce n’est pas forcément celle qu’on croie. Les déluges de considérations culpabilisantes sur le mauvais traitements qui serait réservé aux minorités en tous genres dans ce pays dissimulent de moins en moins une réalité plus gênante: ce sont les forces vives qui faiblissent aujourd’hui, qui sont écrasées par l’armature de plus en plus lourde d’une société qui multiplie les instances bureaucratiques destinées à faire vivre le mythe d’une victoire sur les risques, sur l’éphémère, sur le précaire de la vie.