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Auteur : Eric Verhaeghe

Cyril Hanouna, bouc-émissaire du nouvel ordre moral, par Éric Verhaeghe

Cyril Hanouna, dans son émission « Touche pas à mon poste! » sur C8, multiplie les blagues de mauvais goût. Cet humour contestable fait l’objet d’une lourde campagne d’intimidation de la part de la pensée unique et de sa police zélée dans les médias: le CSA.

Je fais partie d’une génération pour qui Cyril Hanouna est un OVNI. Quand, par mégarde, je tombe sur l’une de ses émissions, je ne comprends aucun des codes qu’il utilise et je vois rarement l’intérêt des mises en scène auxquelles il recourt. D’ailleurs, je trouve qu’une émission de télévision consacrée à la télévision participe d’un nombrilisme qui me plaît peu.

La liberté d’être de mauvais goût

J’ai longtemps peiné à comprendre pourquoi les relations entre Hanouna et le reste du PAF suscitaient autant d’engouement. Sauf à ce que le personnage ne permette de booster les audiences des médias qui lui consacrent des papiers, on voit d’ailleurs mal pour quelle raison tant d’animosité se produisent.

Les animateurs devraient être libres de pratiquer le mauvais goût si cela leur fait plaisir.

Bien-pensance et mauvais goût

Manifestement, les grands donneurs de leçons démocratiques ne partagent pas mon esprit libéral. Tous ceux qui combattent le Front National parce qu’il menace les droits de l’homme combattent aussi Cyril Hanouna parce qu’il pratique la provocation. Homophobe, sexiste, humiliant, et tout et tout.

Au nom de toutes ces valeurs sacrées, il faut faire taire l’animateur de télévision. Ainsi va la République qu’on nous propose.

La police morale à la télé

On se souvient qu’un proche de Marine Le Pen, durant la campagne, avait fait fureur en proposant de moraliser la télévision et d’y censurer les contenus qui déplaisent. Sa sortie, comme la montre la vidéo que nous reproduisons, avait suscité un tollé.

Pourquoi créer un ordre de journaliste, c’est vrai! puisque le CSA fait très bien l’affaire et se charge désormais de faire respecter la morale sur les chaînes de télévision.

Le CSA et ses décisions

La lecture des décisions plonge tout de même dans un abime de perplexité.

Dans la première décision, le CSA invoque un « défaut de retenue dans la diffusion d’images susceptibles d’humilier les personnes » (Hanouna avait montré la réaction de l’un de ses chroniqueurs face à une agression physique simulée).

Dans sa deuxième décision, le CSA considère que la chaîne n’aurait pas dû diffuser une scène enregistrée où une animatrice pose sa main à hauteur du sexe d’Hanouna, les yeux bandés. Le CSA juge qu’il s’agit d’une « situation dégradante » et qui « véhicule une image stéréotypée des femmes ».

Voici des délits d’offense à la morale précautionneusement châtiés, ou je ne m’y connais pas.

Le retour de l’offense à la morale

Pour comprendre le sens profond de ce qui vient de se passer, on relira ici les conclusions du procureur impérial Pinard lorsqu’il a requis contre Madame Bovary:

« après les citations viendra l’incrimination qui porte sur deux délits ; offense à la morale publique, offense à la morale religieuse. L’offense à la morale publique est dans les tableaux lascifs que je mettrai sous vos yeux, l’offense à la morale religieuse dans des images voluptueuses mêlées aux choses sacrées. »

Le CSA n’aurait pas dit mieux. Mon propos n’est bien entendu pas de confondre Hanouna et Flaubert, mais de souligner la dérive morale à laquelle nous assistons en France, et qui interdit progressivement des libertés jugées tout à fait naturelles il y a quelques années encore.

En réalité, nous entrons dans une ère pudibonde, et les pouvoirs publics se considèrent comme investis du rôle de revenir à l’ordre moral.

L’ordre moral bienpensant triomphe

Et donc, quelles sont les valeurs de l’ordre moral qui s’instaure en France à grand renfort de condamnations pénales, financières et de bannissements officiels loin des médias subventionnés ? C’est l’ordre des bobos bien-pensants, de cette gauche modérée qui diffuse partout des interdits et des injonctions de répéter des fausses vérités, des post-vérités diraient certains.

Par exemple, montrer une femme mettre sa main à la hauteur du sexe d’un homme, c’est une situation dégradante, une image stéréotypée de la femme.

Le procureur Pinard le disait très bien en requérant contre Flaubert:

« L’art sans règle n’est plus l’art ; c’est comme une femme qui quitterait tout vêtement. Imposer à l’art l’unique règle de la décence publique, ce n’est pas l’asservir, mais l’honorer. On ne grandit qu’avec une règle. »

À toute émission de télévision, il faut des règles conformes à la décence publique. Sous le Second Empire, était indécente la représentation de l’adultère. Sous la Cinquième République, l’indécence retrouve sa tradition.

L’obsession des limites

Ce qui guide ce mouvement de retour à l’ordre moral, on le sait très bien, c’est l’angoisse que les bobos nourrissent à l’endroit des pulsions humaines. La névrose hystérique a pris le pouvoir. Il faut partout, être excellent, modéré, retenu, raisonnable, c’est-à-dire refouler ce qui, en nous, nous angoisse.

Ils se disent bienveillants. En réalité, ils sont simplement pudibonds.

Les medias avaient hurlé lorsque le Front National avait voulu « moraliser » la profession de journaliste

Première décision du CSA concernant Hanouna

Deuxième décision du CSA

Ernest Pinard, procureur impérial

Je dis, messieurs, que des détails lascifs ne peuvent pas être couverts par une conclusion morale, sinon on pourrait raconter toutes les orgies imaginables, décrire toutes les turpitudes d’une femme publique, en la faisant mourir sur un grabat à l’hôpital. Il serait permis d’étudier et de montrer toutes ses poses lascives ! Ce serait aller contre toutes les règles du bon sens. Ce serait placer le poison à la portée de tous et le remède à la portée d’un bien petit nombre, s’il y avait un remède. Qui est-ce qui lit le roman de M. Flaubert ? Sont-ce des hommes qui s’occupent d’économie politique ou sociale ? Non ! Les pages légères de Madame Bovary tombent en des mains plus légères, dans des mains de jeunes filles, quelquefois de femmes mariées. Eh bien ! lorsque l’imagination aura été séduite, lorsque cette séduction sera descendue jusqu’au coeur, lorsque le coeur aura parlé aux sens, est-ce que vous croyez qu’un raisonnement bien froid sera bien fort contre cette séduction des sens et du sentiment ? Et puis, il ne faut pas que l’homme se drape trop dans sa force et dans sa vertu, l’homme porte les instincts d’en bas et les idées d’en haut, et, chez tous, la vertu n’est que la conséquence d’un effort, bien souvent pénible. Les peintures lascives ont généralement plus d’influence que les froids raisonnements.

Sécurité sociale: comment la technostructure occulte ses dérives, par Eric Verhaeghe

France Stratégie, qui est l’ancien Commissariat au Plan, a produit une étude sur l’évolution des dépenses de santé. Elle obéit à un présupposé idéologique: le système de protection sociale est neutre sur le niveau de dépense, sauf aux États-Unis, bien entendu, où le choix d’une privatisation large est forcément coûteux. Donc, que le système soit quasi-nationalisé comme en France ou qu’il intègre des éléments de concurrence comme en Allemagne n’a aucune importance: en bout de course, la dépense de santé est la même pour une population donnée.

Un parti pris idéologique

Cette manière obsessionnelle de ne pas traiter les sujets scientifiquement, ni avec rigueur, en fermant la porte au débat par des phrases lapidaires est agaçante. Dans le cas de l’étude de Pierre-Yves Cusset pour France Stratégie, la technique de délégitimation est manifeste.

Voici comment l’auteur explique que la seule étude qui existe sur l’impact économique et sanitaire des choix d’organisation de la protection sociale (celle du FMI de 2010) ne mérite pas d’être retenue:

« y a-t-il des arrangements institutionnels plus efficaces que d’autres en matière de maîtrise des dépenses ? » (page 38) (…)

« La convergence des niveaux de dépenses de santé, évoquée dans la première partie, se nourrit en tout cas certainement aussi d’une certaine convergence des modes de régulation du système de soins. » (page 39)

Au fond, tous les systèmes se ressemblent et nul n’est besoin d’étudier leurs différences. On en reste un peu scotché, puisque, scientifiquement, ce relativisme ne tient pas.

Quand la France dépensait une fortune pour sa santé

Pierre-Yves Cusset pourrait en effet se borner à quelques constats évidents. Le graphique produit dans l’étude méritait par exemple un commentaire un peu objectif:

Si la visualisation des données est peu lisible, le graphique en lui-même est assez connu. Il montre qu’avant l’instauration des objectifs nationaux de dépense d’assurance-maladie, créés par les ordonnances Juppé de 1995, la dépense totale de santé dans le PIB en France est l’une des plus élevées du monde industrialisé. Elle progresse par exemple beaucoup plus vite qu’en Suède, qui n’est pas réputée pour ses politiques néo-libérales.

Il serait évidemment intéressant de se demander si la dépense de santé en France est longtemps restée plus élevée que dans les autres pays industrialisés parce que notre système de sécurité sociale remboursait à guichets ouverts toutes les dépenses ordonnées par les médecins.

Une étude du FMI systématiquement minorée

Pierre-Yves Cusset cite d’ailleurs l’étude du FMI de 2010 qui a le bon goût d’avoir examiné ce sujet: celui de l’impact négatif ou non du système de sécurité sociale sur les dépenses de santé. Cette étude propose un tableau analytique (en anglais) qui cherche à évaluer les gains ou les économies procurés par tel ou tel choix d’organisation.

Il est donc avéré que la dépense de santé est impactée par les modes d’organisation de la protection sociale, et que tous les modes ne se valent pas. Certains rendent la santé plus coûteuse que les autres.

Mais l’étude de France Stratégie évite précautionneusement d’ouvrir cette boîte de Pandore qui risquerait de mettre à mal les dogmes de la technostructure sur les vertus innombrables et infaillibles de la sécurité sociale. Il est donc moins rigoureux scientifiquement mais plus commode dans le petit monde de la bien-pensance étatique, de tordre la réalité en expliquant que tout se vaut, et en se dispensant de le prouver.

La comédie de la propagande officielle

Dans tous les cas, on prendra donc bien soin de ne pas prendre le papier de Cusset pour autre chose que ce qu’il est: à savoir un document de propagande sans rigueur scientifique, dont l’objet est d’expliquer que la santé est bien gérée en France et que la sécurité sociale est un système d’organisation qui n’a plus à être interrogé.

Bien entendu, quand on regarde les faits, on sait que c’est faux, et il existe un discours scientifique qui permet de l’établir. Mais les bienfaits politiques de la sécurité sociale, qui permettent de maintenir l’illusion d’une protection et qui produisent une déresponsabilisation, sont trop importants, aux yeux de la technostructure, pour être examinés librement.

 

Les TPE gagneront-elles ou perdront-elles avec les ordonnances du gouvernement?

Les TPE ont-elles quelque chose à gagner ou à perdre dans les ordonnances du gouvernement qui sont en préparation? La question mérite d’être étudiée de près, car la réponse ne coule pas de source.

Pour les entreprises de plus de 20 salariés, les ordonnances devraient apporter des « externalités positives » incontestables. Pour les entreprises de 10 à 20 salariés, le gain est déjà beaucoup moins évident. Pour les moins de 10 salariés (deux tiers des entreprises en France!), tout porte à croire que les nouveaux textes constitueront un risque majeur. Voici pourquoi.

Une mécanique de dérogation à la loi discriminante

L’essentiel de la mécanique de flexibilité proposée par le gouvernement repose sur l’inversion de la hiérarchie des normes. Autrement dit, le niveau le plus important de fixation des normes sociales sera l’entreprise. Les accords négociés au coeur de celle-ci devraient, après les ordonnances, permettre de « dégrader » des dispositions légales, par exemple en augmentant localement la durée du travail.

Ce système n’a donc d’intérêt que pour les entreprises qui peuvent négocier des accords. Or, le seuil pour disposer d’un délégué syndical est de 50 salariés. Sous certaines conditions, le délégué du personnel peut être investi de cette fonction. Pour disposer d’un délégué, il faut au moins 11 salariés.

Autrement dit, au-dessous de 11 salariés, les entreprises ne gagnent rien aux ordonnances. Elles devront se contenter d’appliquer les accords de branche.

Menace sur le mandatement

Selon nos informations, le gouvernement pourrait profiter de l’occasion donnée par ces ordonnances pour supprimer une mécanique commode: le mandatement. Celle-ci permet à une organisation syndicale de mandater un salarié pour négocier un accord dans les entreprises de plus de 11 salariés. Les ordonnances réduiraient donc encore la possibilité de négocier des accords dans les entreprises.

Par voie de conséquence, ces entreprises devraient appliquer des accords de branche.

L’inconvénient des accords de branche

Les accords de branche posent un problème majeur: ils sont généralement négociés par les « gros » d’un secteur pour verrouiller la concurrence que les « petits » leur adressent. La norme de branche sert alors de barrière à l’entrée sur les marchés.

En abaissant les contraintes des grandes entreprises par l’extension des possibilités de dérogation, et en maintenant les TPE dans un corset de branche, les ordonnances devraient renforcer les distorsions de concurrence entre grandes entreprises et petites entreprises. Ce qui n’est absolument pas dans l’intérêt économique du pays.

Comprendre les effets de seuil

Plusieurs syndicats patronaux répètent à l’envi aux acteurs de la technostructure que les normes doivent être pensées en intégrant les effets de seuil. C’est le cas du SDI, le syndicat des indépendants, dont le secrétaire général Marc Sanchez insiste sur les effets négatifs que les dispositions normatives produisent lorsqu’elles ne prennent pas en compte les contraintes liées aux tailles des entreprises.

Dans le cas des ordonnances, l’impossibilité où les TPE seront de négocier des accords dérogeant à la loi apportera un avantage concurrentiel aux grandes entreprises.

Le SDI (syndicat des indépendants), un syndicat patronal à suivre

Le SDI est un syndicat patronal autofinancé, ce qui mérite d’être souligné dans un univers où la subvention du contribuable est la norme. Il est né dans les années 90 sous le signe de la loi de 1884 (il ne s’agit donc pas d’une association).

Avec ses 25.000 adhérents déclarés dans le secteur des moins de 20 salariés, le SDI n’est donc pas loin de peser aussi lourd que l’ex-UPA. Doté d’un secrétaire général (en photo), Marc Sanchez, et d’une cinquantaine de permanents, le SDI constitue une originalité forte dans le paysage patronal français. Avec des cotisations inférieurs à 1.000 euros annuels, il parvient à documenter utilement les préoccupations des TPE, notamment en donnant une segmentation pertinentes aux revendications des entrepreneurs.

À titre d’exemple, le SDI a aujourd’hui la capacité de montrer que la question du coût du travail occupe essentiellement les entreprises de moins de 5 salariés, et que la question du recrutement et de la formation occupe plus prioritairement les entreprises de 5 à 10 salariés.

D’une manière générale, le discours du SDI sacrifie peu aux antiennes patronales traditionnelles et propose un corpus de revendications relativement innovantes qui méritera d’être suivi dans les prochains mois et au cours des réformes à venir.

Les réactions syndicales aux ordonnances n’augurent rien de bon

Les premières réactions syndicales aux ordonnances sont intervenues. Pour l’instant, la température est tiède. Mais FO devrait chercher à tirer son épingle du jeu dans un contexte où la CFDT cache mal ses réticences.

Les ordonnances ont suscité peu d’enthousiasme au sein des organisations syndicales. On peut s’attendre à une montée progressive en température, surtout dans l’hypothèse où le gouvernement durcirait son projet après les législatives. Cette hypothèse n’est pas étayée à ce stade, mais elle prend forme et elle laisse penser que, après une légitimation électorale quasi-plébiscitaire, le gouvernement pourrait pousser loin son vision de la réforme.

La CGT exprime déjà ses réticences

Selon toute vraisemblance, la CGT devrait rapidement entrer dans un processus d’opposition au gouvernement. « Il y aura des mobilisations parce que sans mobilisations, tout gouvernement, comme beaucoup de dirigeants de grandes entreprises, ont les oreilles beaucoup plus bouchées que quand il y a des mobilisations », a-t-il déclaré sur LCI.

La CFDT vigilante

Pour sa part, la CFDT aborde l’exercice à reculons. Véronique Descacq, d’ordinaire encline à soutenir le pouvoir en place, a commencé à poser quelques billes sur les sujets qui fâchent, ce qui n’augure rien de bon quant à la suite.


Véronique Descacq : « La CFDT n’est pas très… par publicsenat

La CGC sur une ligne prudente

De son côté, François Hommeril, président de la CGC, a également montré sa tiédeur. Sur France Culture, il a expliqué que des lignes rouges ne devaient pas être franchies par le gouvernement.

FO en passe de devenir allié du gouvernement?

Seul FO a manifesté plus d’enthousiasme pour les projets gouvernementaux. Jean-Claude Mailly n’a d’ailleurs pas caché son intention de profiter de l’alternance pour s’imposer comme l’interlocuteur privilégié du pouvoir exécutif.

Ses propos sont donc sans équivoque:

« L’une des craintes que nous avions après la loi travail, c’est qu’il y ait une remise en cause généralisée de la branche. Ce n’est pas le cas. Mais il va falloir voir comment cela s’ajuste et c’est une autre paire de manches ».

Édouard Philippe compte donc au moins un allié.

Ordonnances travail: jusqu’où En Marche proposait-il d’aller?

Article écrit pour Atlantico

Le gouvernement a démenti aujourd’hui préparer 8 ordonnances comme Le Parisien l’indiquait. Officiellement, il s’agirait de documents de travail préparés durant la campagne, mais que le gouvernement ne reprend pas à son compte. L’affaire donne l’occasion de s’interroger sur l’écart entre les discours et la réalité des projets macroniens.

Vrai raté ou grosse manip?

Les esprits perfides se demanderont bien entendu si la publication de ces « documents de travail » est un vrai raté ou une manipulation discrète organisée par En Marche pour tester l’opinion publique. Il est en fait très vraisemblable qu’un marcheur mal inspiré ait communiqué des documents de campagne à la presse, en pensant éclairer utilement le débat.

On voit en effet assez mal pourquoi le gouvernement aurait démenti aussi vite s’il avait voulu laisser prospérer le soupçon le temps de « sentir la température » du public. En revanche, il est attesté que très peu des documents de campagne préparés au printemps ont été publiés. L’erreur de document est donc très plausible.

Un éclairage sur le degré de préparation d’En Marche

Au vu des flous maintenus sur son programme et ses propositions par Emmanuel Macron, on pouvait penser que les équipes d’En Marche avaient insuffisamment travaillé pendant la campagne. On découvre aujourd’hui qu’une multitude de scénarios ont été poussés et que le candidat Macron a préféré ne pas tout reprendre à son compte.

Politiquement, les raisons de cette discrétion apparaissent clairement. Certaines des propositions échafaudées par les technocrates en coulisse auraient pu coûter cher dès le premier tour.

Selon nos informations, Le Parisien n’a d’ailleurs pas publié le pire. Dans les cartons se trouvent par exemple des projets de baisse des allocations chômage… ce qui est un peu plus violent qu’une simple réforme de l’organisation du régime. Rien n’exclut qu’ils ne sortent dans les prochaines semaines pour devenir des dispositions légales.

Le rôle de Jean Pisani-Ferry

Au passage, plusieurs rumeurs avaient circulé sur le rôle exact de Jean Pisani-Ferry, le commissaire de France Stratégie devenu responsable de la coordination du programme macronien en début d’année. En contrepartie de sa participation au projet, l’intéressé avait imaginé qu’il deviendrait à 60 ans ministre du Budget. Finalement, le poste est revenu à la droite. Et Pisani n’a plus eu que ses yeux pour pleurer, son poste de commissaire étant revenu à Michel Yahiel, ancien conseiller social de Hollande.

Au vu des documents sortis, on ne reprochera pas à Pisani son manque d’engagement dans les projets.

Des projets d’ordonnance plutôt intelligents

Au demeurant, Pisani-Ferry n’a pas à rougir du travail effectué. Ce que Le Parisien a publié permettait d’accorder du « grain à moudre » aux organisations syndicales en échange de concessions importantes. Un peu de chèque syndical et quelques autres babioles, en contrepartie de dégradations notables des protections accordées aux salariés, permettaient aux syndicats de souscrire sans trop de honte à des textes qui risquent de poser quelques problèmes de fond.

L’ensemble reposait sur des perspectives avec du sens.

Des mesures plus rigides en préparation?

Reste à savoir si, une fois les élections législatives passées (probablement dans des conditions très positives), le gouvernement continuera sur sa lancée en proposant des réformes plus raides que ce qu’il a annoncé jusqu’ici. Il lui suffirait de déterrer quelques cartons remplis par Pisani-Ferry et ses affidés, pour retrouver des projets qui couperaient l’herbe sous le pied des organisations syndicales.

Politiquement, c’est un risque gérable. Face à la débandade de la droite et à l’anéantissement du Parti Socialiste, En Marche devrait rafler une confortable majorité à l’Assemblée. Cette avance pourrait dissuader les organisations syndicales de réagir, et priver les salariés de toute illusion sur les chances qu’un conflit aboutisse.

Rien n’exclut, donc, de nouvelles surprises dans les semaines à venir.

Mépris social: après les sans-dents de Hollande, les kwassa de Macron

 

Article écrit pour Atlantico

La mauvaise blague de Macron sur les kwassa qui « ramènent du comorien » installe le mépris social au pouvoir, comme les révélations de Valérie Trierweiler avaient dévoilé le mot terrible de François Hollande pour les « sans dents ». Il n’aura pas fallu beaucoup de temps pour découvrir qu’Emmanuel Macron est empli de la morgue énarchique pour le petit peuple.


Macron : la blague qui fâche

Mais quelle mouche a bien pu piquer le Président pour qu’il évoque avec autant d’inhumanité devant une caméra de télévision les Comoriens morts dans la traversée vers Mayotte? En dehors d’un ancrage du mépris social si profond que son expression serait devenue un automatisme inconscient, ou une forme de banalité quotidienne – comme si tout le monde le partageait, on ne lui voit pas d’explication.

Les Comoriens sont-ils des choses?

Dans la phrase « Le kwassa-kwassa pêche peu, il apporte du comorien« , on voit bien le message qui passe. Le Comorien n’est pas un humain, c’est une chose, un objet, un animal, un poisson de pêche…

On en reste interloqué. On estime à plusieurs milliers le nombre de Comoriens noyés dans la traversée depuis 20 ans. Cette hécatombe n’a rien de risible. Elle appelle un minimum de compassion.

On n’ose imaginer les conséquences si cette phrase était sortie de la bouche de Jean-Marie Le Pen. Mais là, elle est tout simplement venue d’un Président de la République qui a fait campagne contre la haine et a enjoint, il y a un mois, aux Français de voter pour lui au nom des principes d’humanité.

On n’est plus ici dans le simple registre du cynisme politique. On est au-delà, dans la duperie, l’imposture. Entre la pêche aux Comoriens morts et le détail des chambres à gaz, on peine à voir la différence de nature. Sauf que Jean-Marie Le Pen était la honte de la vie politique, le pestiféré, alors qu’Emmanuel Macron obtiendra sans doute une majorité à l’Assemblée Nationale, après avoir obtenu 20 millions de suffrages le 7 mai.

Le mépris social, vrai visage du Boboland

Si l’on admet l’hypothèse qu’Emmanuel Macron est d’abord l’émanation des bobos parisiens, et des bobos de quelques autres villes, alors on comprend mieux à quoi servent les interminables leçons de morale qui émanent de ces milieux.

Facialement, les bobos interdisent toute forme de malveillance. La vie du bobo est organisée autour de la culture de l’excuse: un crime commis par un Celte est monstrueux, mais le même crime commis par un musulman devient la preuve de la discrimination des minorités et la manifestation de l’irresponsabilité humaine.

Cette façon discrète de ne pas reconnaître le principe de responsabilité aux « minorités visibles » a enfin son explication avec Emmanuel Macron. En fait, pour le bobo, le Noir, l’Arabe, le Musulman n’est pas un homme comme lui. L’universalité n’existe pas. Le Comorien, par exemple, n’appartient pas vraiment à l’espèce humaine. Il est un objet, une chose.

Mais on pourrait dire la même chose de ces banlieusards qui roulent dans de vieilles voitures polluantes, ou de ceux qui prennent les voies sur berge pour rentrer chez eux. Quelle horreur! toute cette plèbe…

Le macronisme est-il une réaction nobiliaire?

On avait cru voter pour la tolérance contre le mépris. On avait cru voter pour l’ouverture sur le monde contre le repli. On a en fait voté pour un Président qui justifie ses propos méprisants par « un humour de mauvais goût ».

Mais même dans les milieux où l’humour gras, raciste, homophobe ou islamophobe est pratiqué, il n’est pas sûr que quelqu’un se serait hasardé à railler des pauvres hères morts en pleine mer. Qui trouve cela drôle?

En réalité, la sortie d’Emmanuel Macron ne relève pas de l’humour. Elle relève de la haine ordinaire, de l’indifférence méprisante pour le sort des petites gens.

Comme François Hollande, plus peut-être que lui (qui avait, en Corrèze, pris le pli de serrer la main de ces petites gens), Emmanuel Macron ne ressent aucune empathie pour les pauvres, les sans-grades, les gueules cassées de l’histoire qui poursuivent des chimères au péril de leur vie. Ces gens-là ne sont pas de la même race que lui.

C’est en ce sens que le macronisme n’est certainement pas un modernisme. Il est une réaction nobiliaire. Il est la forme de la reprise en main de la société par les élites économiques de ce pays, par le gouvernement profond, qui est bien décidé à gagner une sournoise lutte des classes savamment dissimulée par le marketing politique du nouveau Président.

Savamment dissimulée, mais insuffisamment quand même, puisque son sentiment de triomphe est tel, aujourd’hui, que sa parole se libère et dissipe ses ambiguïtés.

Je sais la colère, l’anxiété, les doutes qu’une grande partie d’entre vous ont aussi exprimés : il est de ma responsabilité de les entendre, en protégeant les plus fragiles, en organisant mieux les solidarités, en luttant contre toutes les formes d’inégalité ou de discrimination, en assurant de manière implacable et résolue votre sécurité, en garantissant l’unité de la nation.
Car derrière chacun des mots que je viens de prononcer, je sais qu’il y a des visages, des femmes et des hommes, des enfants et des familles, des vies entières. Il y a vous et les vôtres.
Ferrand
Emmanuel Macron
Allocution du 7 mai

Après la bombe Ferrand, y aura-t-il une bombe Kohler?

Emmanuel Macron a annoncé son intention de renégocier la vente de STX, les chantiers de Saint-Nazaire, à l’italien Fincantieri. Derrière cette décision se cache un entrelacs d’intérêt général et d’intérêts privés bien compris, dont les conflits risquent de porter à nouveau préjudice au mythe du « renouvellement ». Cette fois-ci, c’est Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée, qui serait au centre du jeu.

Le 31 mai, Emmanuel Macron a visité Saint-Nazaire, et tout spécialement le paquebot MSC Meraviglia (Merveille) baptisé ce jour-là. Pour l’opinion publique, c’était un moment de propagande sur les bienfaits des accords de compétitivité qui ont permis de sauver l’entreprise face à la concurrence internationale. Pour la Macronie jupitérisée, l’histoire est un peu plus intime et longue que cette simple présentation. Disons même qu’à certains égards, ce baptême en fanfare, qui a permis à Emmanuel Macron d’annoncer que la vente des chantiers à Fincantieri serait revue, est comme l’aboutissement d’un cycle où se mêlent stratégie industrielle et conflits d’intérêts.

Pour le comprendre, un petit retour en arrière s’impose.

Comment MSC a commandé le Meraviglia

En France, si tu cherches à comprendre un dossier compliqué, regarde le parcours du directeur de cabinet du ministre concerné. Et tout s’éclaire.

L’affaire STX n’échappe pas à cette règle.

En 2014, le croisière MSC Croisières, filiale de l’armateur italien installé à Genève MSC, passe commande à STX France, ex-Chantiers de l’Atlantique (rachetés par Alsthom en 1976), de deux super-paquebots pour un montant total de 1,5 milliard€. Pour obtenir cette commande, la lutte est âpre.

STX fait face à un concurrent de taille: Fincantieri, le constructeur italien qui possède notamment un chantier à Gênes. Fincantieri dispose du soutien des pouvoirs publics italiens et cherche à convaincre MSC que ses commandes doivent tomber dans l’escarcelle d’un compatriote.

La famille Aponte, qui a fondé MSC et s’est installée à Genève, ne tient manifestement pas à tomber dans les mains de son gouvernement d’origine. MSC réserve donc à Fincantieri une commande de 200 millions € pour la restauration de quelques paquebots anciens, mais préfère la France pour les opérations lourdes, à condition que les Français se montrent conciliants.

Pour obtenir la commande, la France se bat… et convainc les syndicats d’accepter un accord de compétitivité pour réduire les coûts de construction. «Il a fallu accepter d’affronter certaines réalités en face, admet Christophe Morel, délégué syndical CFDT. Avoir le courage d’aller à la table des négociations, pas pour obtenir du plus mais pour limiter le moins.»

Dans la pratique, à salaire égal, le temps de travail augmente pour tenir dans l’enveloppe du 1,5 milliard€.

On ajoutera que MSC a quand même dû passer commander de 3 nouveaux bateaux, par la suite, à Fincantieri. Mais MSC reste historiquement méfiant visant de Fincantieri qui est le constructeur exclusif de l’un de ses concurrents, Carnival.

Là où intervient Alexis Kohler

Quels ont été les termes exacts de l’accord entre la France, au sens large, et MSC? Personne ne les connaît exactement. On sait seulement que, du côté de l’entreprise, la négociation d’un accord de compétitivité fut un préalable pour réduire les coûts. On sait aussi que l’État a apporté sa garantie financière pour la construction des navires.

Mais en son temps, Pierre Moscovici alors ministre a glissé que d’autres conditions avaient été négociées pied à pied.

« Sans en préciser les détails, Pierre Moscovici, ministre de l’Économie, souligne que les modalités de financement étaient épineuses. «Il a fallu réformer nos systèmes de financement à l’export, moins performants que chez nos voisins.» Au final, «sur mesure mais pas hors norme, dans le respect scrupuleux des règles européennes». » écrit Le Figaro à l’époque.

L’intervention de l’État fut donc déterminante dans ce dossier. Et, pour MSC, l’État, c’était d’abord le directeur de cabinet du ministre Moscovici… un certain Alexis Kohler.

La commande des bateaux est conclue en mars 2014. Durant l’été, Emmanuel Macron succède à Moscovici, et Kohler reste directeur de cabinet. Il suit donc le dossier MSC du début à la fin.

MSC et l’affaire STX

Il se trouve qu’entretemps, si Saint-Nazaire engrange les commandes, la maison-mère du groupe, le coréen STX Offshore & Shipbuilding, va mal. L’entité est devenue propriétaire des chantiers de l’Atlantique en 2008. À cette époque, les Coréens avaient acheté l’entreprise au Norvégien Akers, qui les avaient achetés à Alstom en 2006. Cette cascade de rachat illustre bien les dégâts de la mondialisation sur l’industrie d’un pays dont les élites n’ont plus de stratégie nationale.

Toujours est-il que le 19 octobre 2016, le tribunal de Séoul met en vente les chantiers de Saint-Nazaire. Pour MSC, cette circonstance est catastrophique, puisque Saint-Nazaire est chargé des constructions les plus coûteuses et les plus prometteuses de STX. Un changement de main des chantiers représente donc un risque certain, surtout après une négociation aussi âpre.

En outre, MSC sait que Fincantieri ne manquera pas d’être candidat à la reprise, ce qui constitue un risque supplémentaire.

MSC décide alors de préparer une offre de reprise avec une autre croisiériste (RCCL) et un constructeur néerlandais: Damen. Cette offre semble avoir été préparée très en amont, c’est-à-dire du temps où Emmanuel Macron était encore ministre de l’Économie et Alexis Kohler directeur de cabinet.

Il se trouve que, selon des informations concordantes, l’offre MSC avait la préférence du gouvernement français. Elle semble avoir recueilli l’assentiment de l’exécutif, y compris après la démission d’Emmanuel Macron.

L’étrange parcours de Kohler

Ici l’histoire intrigue, forcément. En août 2016, Macron démissionne de son poste de ministre. Kohler le suit. Commence alors un embrouillamini dont on peine à suivre le fil.

Facialement, Alexis Kohler devient directeur de cabinet du candidat Macron, à la tête du mouvement En Marche. Mais, début octobre, Kohler démissionne officiellement de ce poste. La presse annonce alors qu’il est recruté par… MSC Croisières, en tant que directeur financier. Le monde est petit!

Là où il y a embrouillamini, c’est que, rétrospectivement, on ne sait plus très bien si MSC a recruté ou non Kohler dès le mois de septembre 2016, et n’a pas apprécié que l’intéressé ne prenne pas ses fonctions à Genève. Selon Libération, MSC a enjoint Kohler de faire bonne figure en s’installant à une distance raisonnable de son lieu de travail pour ne pas apparaître comme un emploi fictif:

« A l’automne 2015, Kohler est de toutes les réunions préparatoires au mouvement sur lequel Macron veut appuyer sa conquête du pouvoir. Privé de job après la démission du ministre, le haut fonctionnaire se recase à la compagnie de fret maritime MSC, dont il devient le directeur financier. Fin 2016, son nouvel employeur réclame sa présence physique à Genève. C’est essentiellement à distance qu’il suit l’évolution de l’aventure macronienne. »

L’enchaînement de circonstances vaut ici la peine qu’on s’y arrête.

MSC attendait-il une contrepartie?

Durant ce flou dans l’emloi du temps d’Alexis Kohler, MSC, qui l’a recruté comme directeur financier, prépare un dossier de reprise de Saint-Nazaire.

La famille Aponte investit-elle alors dans un lobbyiste en chef dont la mission est d’utiliser son rôle dans l’équipe Macron et son entregent dans la haute fonction publique pour favoriser cette offre? Les Aponte comptent-ils sur Kohler pour convaincre la France d’influencer la Corée du Sud dans le choix final de l’offre?

Pendant plusieurs semaines, en tout cas, l’offre MSC-Damen part favorite. Une équipe se rend à Saint-Nazaire pour visiter les chantiers. Puis, patatras! le consortium ne présente pas d’offre et Fincantieri est le seul candidat à la reprise?

À ce stade, personne ne sait pourquoi MSC a renoncé. Mais les recoupements montrent que, à partir de ce renoncement, MSC demande à Kohler de rejoindre Genève et d’occuper effectivement son poste.

Le compromis Fincantieri – Sirugue

L’italien Fincantieri devient repreneurs des 66% de l’entreprise STX France qui n’appartiennent pas à l’État. Politiquement c’est une difficulté pour la France, car Saint-Nazaire est le seul chantier naval assez grand pour construire des navires de guerre. Stratégiquement, une reprise par un constructeur qui a entamé par ailleurs des coopérations avec la Chine pose problème.

Face à la menace d’une nationalisation des chantiers, Fincantieri accepte finalement un compromis, négocié par Christophe Sirugue, ministre de l’Industrie sous Cazeneuve et Hollande: Fincantieri reprend 48% des actions et se ménage des poires pour la soif qui ressemble à un mariage de la chèvre et du chou. Potentiellement, Fincantieri détient une majorité, mais l’État français qui reste actionnaire à 33% dispose d’un droit de veto et d’un droit de préemption.

Accessoirement, le compromis prévoit une période de 60 jours où l’État peut exercer son droit de préemption sur la totalité des 48% détenus par Fincantieri. Cette hypothèse a été préservée par Sirugue pour permettre à la nouvelle majorité de procéder à une nationalisation temporaire… et à une cession des parts à d’autres acteurs comme… MSC.

Macron fera-t-il revenir MSC dans le jeu?

En annonçant une remise à plat du compromis Sirugue, Emmanuel Macron ouvre la voie, donc, à une victoire finale de MSC. Celle-ci s’explique par des raisons industrielles cohérentes. Pour la France, la solution MSC est aussi d’intérêt général et présente les meilleurs garanties industrielles.

Sur le fond, personne ne s’en plaindra.

Toute la question est celle de l’ancienneté de la forme. Il est difficile de ne pas voir qu’une fois de plus, le capitalisme de connivence a joué en France, et qu’une fois de plus l’intérêt privé des hauts fonctionnaires interfère avec l’intérêt général.

Or, dans le renouvellement dont le nouveau Président s’est fait le chantre, le passage d’un capitalisme de connivence à un capitalisme d’entreprise serait la meilleure des étapes que la France puisse franchir. Mais peut-être est-ce impossible? la connivence est peut-être un principe structurant de la société française et de sa gouvernance.

Après la bombe Ferrand, y aura-t-il une bombe Kohler?

Emmanuel Macron a annoncé son intention de renégocier la vente de STX, les chantiers de Saint-Nazaire, à l’italien Fincantieri. Derrière cette décision se cache un entrelacs d’intérêt général et d’intérêts privés bien compris, dont les conflits risquent de porter à nouveau préjudice au mythe du « renouvellement ». Cette fois-ci, c’est Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée, qui serait au centre du jeu.

Le 31 mai, Emmanuel Macron a visité Saint-Nazaire, et tout spécialement le paquebot MSC Meraviglia (Merveille) baptisé ce jour-là. Pour l’opinion publique, c’était un moment de propagande sur les bienfaits des accords de compétitivité qui ont permis de sauver l’entreprise face à la concurrence internationale. Pour la Macronie jupitérisée, l’histoire est un peu plus intime et longue que cette simple présentation. Disons même qu’à certains égards, ce baptême en fanfare, qui a permis à Emmanuel Macron d’annoncer que la vente des chantiers à Fincantieri serait revue, est comme l’aboutissement d’un cycle où se mêlent stratégie industrielle et conflits d’intérêts.

Pour le comprendre, un petit retour en arrière s’impose.

Comment MSC a commandé le Meraviglia

En France, si tu cherches à comprendre un dossier compliqué, regarde le parcours du directeur de cabinet du ministre concerné. Et tout s’éclaire.

L’affaire STX n’échappe pas à cette règle.

En 2014, le croisière MSC Croisières, filiale de l’armateur italien installé à Genève MSC, passe commande à STX France, ex-Chantiers de l’Atlantique (rachetés par Alsthom en 1976), de deux super-paquebots pour un montant total de 1,5 milliard€. Pour obtenir cette commande, la lutte est âpre.

STX fait face à un concurrent de taille: Fincantieri, le constructeur italien qui possède notamment un chantier à Gênes. Fincantieri dispose du soutien des pouvoirs publics italiens et cherche à convaincre MSC que ses commandes doivent tomber dans l’escarcelle d’un compatriote.

La famille Aponte, qui a fondé MSC et s’est installée à Genève, ne tient manifestement pas à tomber dans les mains de son gouvernement d’origine. MSC réserve donc à Fincantieri une commande de 200 millions € pour la restauration de quelques paquebots anciens, mais préfère la France pour les opérations lourdes, à condition que les Français se montrent conciliants.

Pour obtenir la commande, la France se bat… et convainc les syndicats d’accepter un accord de compétitivité pour réduire les coûts de construction. «Il a fallu accepter d’affronter certaines réalités en face, admet Christophe Morel, délégué syndical CFDT. Avoir le courage d’aller à la table des négociations, pas pour obtenir du plus mais pour limiter le moins.»

Dans la pratique, à salaire égal, le temps de travail augmente pour tenir dans l’enveloppe du 1,5 milliard€.

On ajoutera que MSC a quand même dû passer commander de 3 nouveaux bateaux, par la suite, à Fincantieri. Mais MSC reste historiquement méfiant visant de Fincantieri qui est le constructeur exclusif de l’un de ses concurrents, Carnival.

Là où intervient Alexis Kohler

Quels ont été les termes exacts de l’accord entre la France, au sens large, et MSC? Personne ne les connaît exactement. On sait seulement que, du côté de l’entreprise, la négociation d’un accord de compétitivité fut un préalable pour réduire les coûts. On sait aussi que l’État a apporté sa garantie financière pour la construction des navires.

Mais en son temps, Pierre Moscovici alors ministre a glissé que d’autres conditions avaient été négociées pied à pied.

« Sans en préciser les détails, Pierre Moscovici, ministre de l’Économie, souligne que les modalités de financement étaient épineuses. «Il a fallu réformer nos systèmes de financement à l’export, moins performants que chez nos voisins.» Au final, «sur mesure mais pas hors norme, dans le respect scrupuleux des règles européennes». » écrit Le Figaro à l’époque.

L’intervention de l’État fut donc déterminante dans ce dossier. Et, pour MSC, l’État, c’était d’abord le directeur de cabinet du ministre Moscovici… un certain Alexis Kohler.

La commande des bateaux est conclue en mars 2014. Durant l’été, Emmanuel Macron succède à Moscovici, et Kohler reste directeur de cabinet. Il suit donc le dossier MSC du début à la fin.

MSC et l’affaire STX

Il se trouve qu’entretemps, si Saint-Nazaire engrange les commandes, la maison-mère du groupe, le coréen STX Offshore & Shipbuilding, va mal. L’entité est devenue propriétaire des chantiers de l’Atlantique en 2008. À cette époque, les Coréens avaient acheté l’entreprise au Norvégien Akers, qui les avaient achetés à Alstom en 2006. Cette cascade de rachat illustre bien les dégâts de la mondialisation sur l’industrie d’un pays dont les élites n’ont plus de stratégie nationale.

Toujours est-il que le 19 octobre 2016, le tribunal de Séoul met en vente les chantiers de Saint-Nazaire. Pour MSC, cette circonstance est catastrophique, puisque Saint-Nazaire est chargé des constructions les plus coûteuses et les plus prometteuses de STX. Un changement de main des chantiers représente donc un risque certain, surtout après une négociation aussi âpre.

En outre, MSC sait que Fincantieri ne manquera pas d’être candidat à la reprise, ce qui constitue un risque supplémentaire.

MSC décide alors de préparer une offre de reprise avec une autre croisiériste (RCCL) et un constructeur néerlandais: Damen. Cette offre semble avoir été préparée très en amont, c’est-à-dire du temps où Emmanuel Macron était encore ministre de l’Économie et Alexis Kohler directeur de cabinet.

Il se trouve que, selon des informations concordantes, l’offre MSC avait la préférence du gouvernement français. Elle semble avoir recueilli l’assentiment de l’exécutif, y compris après la démission d’Emmanuel Macron.

L’étrange parcours de Kohler

Ici l’histoire intrigue, forcément. En août 2016, Macron démissionne de son poste de ministre. Kohler le suit. Commence alors un embrouillamini dont on peine à suivre le fil.

Facialement, Alexis Kohler devient directeur de cabinet du candidat Macron, à la tête du mouvement En Marche. Mais, début octobre, Kohler démissionne officiellement de ce poste. La presse annonce alors qu’il est recruté par… MSC Croisières, en tant que directeur financier. Le monde est petit!

Là où il y a embrouillamini, c’est que, rétrospectivement, on ne sait plus très bien si MSC a recruté ou non Kohler dès le mois de septembre 2016, et n’a pas apprécié que l’intéressé ne prenne pas ses fonctions à Genève. Selon Libération, MSC a enjoint Kohler de faire bonne figure en s’installant à une distance raisonnable de son lieu de travail pour ne pas apparaître comme un emploi fictif:

« A l’automne 2015, Kohler est de toutes les réunions préparatoires au mouvement sur lequel Macron veut appuyer sa conquête du pouvoir. Privé de job après la démission du ministre, le haut fonctionnaire se recase à la compagnie de fret maritime MSC, dont il devient le directeur financier. Fin 2016, son nouvel employeur réclame sa présence physique à Genève. C’est essentiellement à distance qu’il suit l’évolution de l’aventure macronienne. »

L’enchaînement de circonstances vaut ici la peine qu’on s’y arrête.

MSC attendait-il une contrepartie?

Durant ce flou dans l’emloi du temps d’Alexis Kohler, MSC, qui l’a recruté comme directeur financier, prépare un dossier de reprise de Saint-Nazaire.

La famille Aponte investit-elle alors dans un lobbyiste en chef dont la mission est d’utiliser son rôle dans l’équipe Macron et son entregent dans la haute fonction publique pour favoriser cette offre? Les Aponte comptent-ils sur Kohler pour convaincre la France d’influencer la Corée du Sud dans le choix final de l’offre?

Pendant plusieurs semaines, en tout cas, l’offre MSC-Damen part favorite. Une équipe se rend à Saint-Nazaire pour visiter les chantiers. Puis, patatras! le consortium ne présente pas d’offre et Fincantieri est le seul candidat à la reprise?

À ce stade, personne ne sait pourquoi MSC a renoncé. Mais les recoupements montrent que, à partir de ce renoncement, MSC demande à Kohler de rejoindre Genève et d’occuper effectivement son poste.

Le compromis Fincantieri – Sirugue

L’italien Fincantieri devient repreneurs des 66% de l’entreprise STX France qui n’appartiennent pas à l’État. Politiquement c’est une difficulté pour la France, car Saint-Nazaire est le seul chantier naval assez grand pour construire des navires de guerre. Stratégiquement, une reprise par un constructeur qui a entamé par ailleurs des coopérations avec la Chine pose problème.

Face à la menace d’une nationalisation des chantiers, Fincantieri accepte finalement un compromis, négocié par Christophe Sirugue, ministre de l’Industrie sous Cazeneuve et Hollande: Fincantieri reprend 48% des actions et se ménage des poires pour la soif qui ressemble à un mariage de la chèvre et du chou. Potentiellement, Fincantieri détient une majorité, mais l’État français qui reste actionnaire à 33% dispose d’un droit de veto et d’un droit de préemption.

Accessoirement, le compromis prévoit une période de 60 jours où l’État peut exercer son droit de préemption sur la totalité des 48% détenus par Fincantieri. Cette hypothèse a été préservée par Sirugue pour permettre à la nouvelle majorité de procéder à une nationalisation temporaire… et à une cession des parts à d’autres acteurs comme… MSC.

Macron fera-t-il revenir MSC dans le jeu?

En annonçant une remise à plat du compromis Sirugue, Emmanuel Macron ouvre la voie, donc, à une victoire finale de MSC. Celle-ci s’explique par des raisons industrielles cohérentes. Pour la France, la solution MSC est aussi d’intérêt général et présente les meilleurs garanties industrielles.

Sur le fond, personne ne s’en plaindra.

Toute la question est celle de l’ancienneté de la forme. Il est difficile de ne pas voir qu’une fois de plus, le capitalisme de connivence a joué en France, et qu’une fois de plus l’intérêt privé des hauts fonctionnaires interfère avec l’intérêt général.

Or, dans le renouvellement dont le nouveau Président s’est fait le chantre, le passage d’un capitalisme de connivence à un capitalisme d’entreprise serait la meilleure des étapes que la France puisse franchir. Mais peut-être est-ce impossible? la connivence est peut-être un principe structurant de la société française et de sa gouvernance.

Merci, Marlène Schiappa, de nous dévoiler le substrat du macronisme

Marlène Schiappa est en passe de devenir la risée des esprits libres après ses sorties baroques auprès de Cyril Hanouna ou d’Alain Finkielkraut. Il faut plutôt lui dire merci d’éclairer notre lanterne sur ce qu’est le substrat idéologique du macronisme. Est-elle la Nadine Morano du nouveau Président?

Vas-y Marlène, on t’aime et on croit en toi

Marlène Schiappa ne ménage ni son temps ni sa peine pour exister médiatiquement, et cette débauche d’énergie a quelque chose de sympathique. Elle agace certains, qui s’étonnent de voir une secrétaire d’État au droit des femmes intervenir sur des sujets qui ne sont pas les siens.

Ce procès d’intention est injuste, dans la mesure où Marlène Schiappa l’a jusqu’ici fait pour répondre aux nombreuses critiques qui lui étaient adressées sur ses prises de position passées. Ce fut le cas notamment avec Alain Finkielkraut, qui a dénoncé sa tribune obsédée par une islamophobie imaginaire. C’était hier le cas dans sa réponse dilettante à notre article sur ses incitations à la fraude à la sécurité sociale.

Au fil de cette parole désordonnée et libératrice (pour sa conscience, surtout), c’est un portrait en creux de l’idéologie macronienne qui se dégage. Et c’est pourquoi il ne faut surtout pas censurer Marlène. Au contraire, il faut la faire parler: chacun de ses aphorismes est une bénédiction qui jette un nouveau cru dans la lumière jupitérienne dont nous sommes sommés de nous abreuver désormais.

Le macronisme, triomphe de la bien-pensance

On aurait tout d’abord bien tort de diaboliser la parole schiappienne, qui se contente d’ériger en vérité dogmatique, ayant force de loi, la bien-pensance moyenne dont les salons parisiens donnent l’écho ordinaire. Marlène n’invente rien. Elle répète sur un ton péremptoire les bons mots et les paroles mielleuses qu’elle a entendus la veille sur France Culture ou dans un dîner de bobos. Le seul reproche qu’on puisse lui faire est de n’avoir pas compris la différence épistémologique entre la doxa de l’élite germanopratine et la vérité juridique.

Marlène Schiappa

Ainsi, en va-t-il de l’islamophobie. Marlène devrait simplement faire l’effort de comprendre que cette accusation proférée à tort et à travers dans les beaux quartiers de Paris où l’on ne croise jamais une femme en burka, est aussi un délit qui se juge en correctionnelle. Un mot qu’on peut utiliser autant qu’on le veut dans son salon ne peut être galvaudé avec autant de légèreté dans la sphère publique. Mais c’est le propre de la bien-pensance d’imaginer que les raisons de sa bonne conscience immédiate sont des vérités universelles.

Le tabou au coeur de l’art de vivre macronien

Ce rappelant, nous découvrons là la vérité première de ce qu’Emmanuel Macron a commercialement baptisé le renouvellement jusqu’au bout.

Il consiste à promouvoir des bien-pensants trentenaires, sortis brutalement d’un éco-système où des opinions à la mode sont vécues comme des découvertes scientifiques majeures. Dire que le voile est incompatible avec l’émancipation de la femme est islamophobe. Dire que les jeunes musulmans de nos quartiers sont antisémites lorsqu’ils expliquent que les Français sont contrôlés par les Juifs est raciste.

On retrouve ici le vieux réflexe aristocratique français transmis de générations en générations, et parfaitement résumé dans la maxime: « Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. » Les trentenaires du macronisme l’ont revisité en considérant qu’il est islamophobe, raciste, populiste, d’extrême droite d’utiliser certains mots factuels ou de décrire des réalités qu’ils préfèrent ne pas voir.

C’est le paradoxe de « l’ouverture » mise en avant par leur candidat gourou pendant la campagne présidentielle. Ne pas être dans la haine d’extrême droite suppose d’interdire certaines expressions, certains mots, certains faits. Le tabou est devenu un principe d’ordre et d’organisation de la nouvelle société.

L’interdit pénal comme solution aux problèmes

Dans la grande stratégie d’inversion des valeurs et des réalités que le macronisme nous propose de valider au nom d’une modernité qui fait froid dans le dos, la liberté de parole est d’extrême droite, et le tabou imposé est la solution démocratique. Sans surprise, ces invertis de la pensée nous expliquent donc que leur brillante démocratie qui nous a sauvés de la tyrannie lepénienne le 7 mai doit reposer sur une pénalisation généralisée de la vie quotidienne. Et là encore, c’est à la Nadine Morano macronienne de service que revient le mot qui tue.

Ainsi, elle explique sans vergogne au Figaro que le règlement du problème critique des femmes interdites de circuler dans les rues désormais détenues par des groupes de réfugiés musulmans consiste à verbaliser. Un problème se pose? on interdit et on verbalise, point.

Il fut une époque où les bien-pensants faisaient effort pour vanter les mérites de la pédagogie, de la prévention, de l’explication. Le renouvellement selon Macron ne s’embarrasse plus de cette vision ringarde de la bien-pensance. Désormais, le Code Pénal est la solution incontournable de notre vie quotidienne, surtout, bien entendu, dans les quartiers lointains, pauvres, abandonnés, où aucun bien-pensant ne va jamais.

La tentation autoritaire du jupitérisme

Ce recours à l’interdit pénal mériterait un moment de psychanalyse. Quelle peur de l’effondrement hystérique cache-t-il chez tous ces bien-pensants qui nous renouvellent? Quelle angoisse d’eux-mêmes portent-ils avec toutes leurs leçons de morale?

Toujours est-il que l’interdit, sans que l’on y ait pris garde, est devenu la norme de gouvernance depuis le mois de mai. Et c’est encore Marlène Schiappa qui s’y colle. Ainsi, après les blagues de mauvais goût de Cyril Hanouna, la secrétaire d’État le convoque. On comprend bien le message qui commence à passer: les médias sont sous l’autorité d’un nouveau ministère de la l’Information, chargé de censurer les idées.

On avait raillé, durant la campagne, la proposition émise par un affidé de Marine Le Pen de mettre en place une sorte de comité de censure. Mais bon sang! tous ceux qui ont voté Macron pour éviter cette folie qui nous était proposée, que disent-ils aujourd’hui quand une sous-ministre convoque un présentateur d’une télévision privée pour lui demander raison de son humour?

Certains se rassureront en se disant que Marlène Schiappa est un cas isolé. On laissera ici répondre les rédacteurs de la petite société de presse méconnue du grand public « La Lettre A », attaquée au pénal par En Marche pour avoir repris des informations du Macronleaks. Non, la menace autoritaire n’est pas le seul fait d’une secrétaire d’État échevelée. Elle devient, sans le dire, un système applaudi béatement par tous ceux qui, il y a un mois, nous annonçaient qu’il fallait voter Macron pour éviter l’arrivée d’Eva Braun au pouvoir.

Le glissement vers l’État partial

Dans ce glissement progressif vers une France où l’amour du chef est devenu, sans le dire, une obligation sous peine d’être taxé de fascisme, les affidés de Jupiter n’hésitent pas à mettre les moyens de l’État à leur service pour faire triompher leur doctrine. Cela s’appelle de l’intimidation, et là encore Marlène Schiappa a montré la voix.

Ainsi, elle n’a pas hésité à répondre sur papier à en-tête d’un ministère de la République aux attaques d’Alain Finkielkraut sur ses positions passées. C’est donc une dépositaire du pouvoir réglementaire, au titre de la constitution, qui répond à un simple particulier:

«Si un jour, l’homme de valeurs que l’on me dit que vous êtes s’intéresse à la réalité de ma pensée philosophique, il sait désormais où m’interroger.»

On en reste pantois. Ce qui gêne n’est pas seulement qu’une secrétaire d’État s’attribue une « pensée philosophique ». C’est bien qu’elle intime à un citoyen ordinaire, elle qui incarne la République, l’obligation de s’adresser à elle en tant que ministre. Comme si le débat d’idées avec une personne choisie sans avoir été élue devait désormais être mené avec la toile de fond dressée par le Léviathan étatique face à la liberté de penser.

Schiappa

La prochaine fois que j’entends le moindre énergumène reprocher à Macron son libéralisme, je le provoque en duel. Le macronisme, c’est en effet Leviathan qui s’assume et qui ne se cache plus pour intimider le citoyen.

Les intimidations de la presse sont insupportables

Si ces affaires n’intervenaient pas dans un climat d’intimidation de la presse, elles mériteraient à peine d’être relevées. Mais tous ceux qui ont suivi la campagne de près ont pu mesurer le rapport autoritaire que Macron a instauré d’emblée avec la presse.

Dans le meilleur des cas, le candidat disposait d’hommes liges qui « influençaient » fortement les rédactions pour pisser les copies qui allaient bien. Cette technique est habituelle. Mais le système Macron l’a poussé si loin que la rédaction de Challenges, par exemple, a jugé utile de communiquer officiellement son agacement face  à cette grosse ficelle.

Dans le cas le plus courant, l’équipe resserrée de Macron ne s’est pas gênée pour pratiquer l’intimidation directe vis-à-vis de la presse. C’est le cas où Sylvain Fort, chargé de communication, appelle Yann Barthès pour lui reprocher, en l’injuriant comme un charretier, d’avoir diffusé les images de la Rotonde. C’est le cas où le même Sylvain Fort tance Michel Field pour avoir diffusé sur France 2, la déclaration de Mélenchon le soir du premier tour.

On ne citera même pas ici le communiqué de plusieurs rédactions après le refus d’accréditation de certains journalistes lors du voyage du Président au Mali.

Le macronisme ou l’ère du deux poids deux mesures

On voit bien la tactique qui se met en oeuvre. Il y a deux presses en Macronie. La presse libre, géniale, ouverte, moderne, renouvelée, qui dit au Président et à ses seconds couteaux ce qu’il a envie d’entendre ou de lire. Et il y a la presse plus ou moins proche de l’extrême droite, ou partiale, ou d’influence, ou qui prépare un complot, qui ne va pas chercher ses papiers dans les soupentes de l’Élysée.

Selon que l’on est dans un camp ou dans l’autre, on peut ou ne peut pas dire, faire ou ne pas faire, les mêmes choses.

Ainsi, quand Marlène Schiappa appelle à frauder la sécurité sociale, elle explique qu’il s’agit juste de propos humoristiques. Il faut donc lui pardonner. Ce n’est pas grave. Pas de quoi « pénaliser », même si de nombreuses assurées ont dû faire leur miel des conseils de Marlène Schiappa pour bénéficier des prestations indues financées par les autres cotisants.

En revanche, quand un quidam appelle à ne plus payer ses cotisations à la sécurité sociale, là, la blague est tout de suite moins drôle. Elle tombe sous le coup d’une sanction pénale inventée en 2014 par la direction de la sécurité sociale, dont le directeur est devenu directeur adjoint du cabinet d’Édouard Philippe.

Deux poids, deux mesures.

En revanche, quand un quidam fait une blague sexiste bien grasse, Marlène Schiappa propose de verbaliser immédiatement.

Deux poids, deux mesures.

Ainsi, quand François Fillon embauche sa femme ou ses enfants avec les indemnités que l’Assemblée Nationale lui verse à cette fin, tout le monde trouve normal que la justice enquête immédiatement, au risque de bouleverser le scrutin présidentiel.

En revanche, quand l’ancien secrétaire général d’En Marche devenu ministre fait l’objet de soupçons étrangement similaires, il est de bon ton de n’y voir que du feu, et de juger normale et républicaine la passivité de la justice.

Deux poids, deux mesures.

C’est le renouvellement d’une religion ancienne: l’amour aveugle de l’autorité en place.

RSI: le gouvernement prépare un superbe cadeau aux Libérés

De sources concordantes, c’est la piste de la délégation de gestion du RSI au régime général qui devrait être retenue par le gouvernement. Cette orientation pourrait être une bénédiction pour les Libérés.

Selon plusieurs sources concordantes, le gouvernement s’orienterait vers une solution « molle » dans sa volonté de réformer le RSI: il opterait pour la délégation de gestion auprès du régime général. C’est ce qu’évoque notamment le bien informé Bati Actu, à l’issue des diverses consultations ministérielles.

Concrètement, les règles de calcul du RSI ne seraient pas modifiées et les cotisations resteraient fixées à 47%. La seule modification porterait sur la gestion du système, qui serait confiée au régime général.

Autrement dit, le gouvernement s’apprêterait à créer une sorte de régime spécial au coeur même du régime général. Cette solution est très loin d’un big bang qui changerait la donne dans la protection sociale.

Une opportunité pour les Libérés

En quoi cette solution constitue-t-elle une opportunité pour les Libérés?

Certes, le monopole du régime reste intact. Mais, pour le coup, la solution gouvernementale comporte un biais discret qui devrait donner du grain à moudre à tous ceux qui se battent pour la reconnaissance du statut de mutuelle au RSI: le régime général n’agira plus ici comme caisse de sécurité sociale, mais comme organisme de gestion.

La nuance est de taille, puisqu’elle permettra de faire jouer à plein la décision préjudicielle de la CJUE (17 décembre 2015) reprise cette année par la Cour de Cassation. Selon ces textes, qui dit délégation de gestion dit appel d’offres et mise en concurrence.

La règle devrait d’ailleurs s’appliquer aussi (d’autant plus que le Code du Travail est très clair sur le sujet) à l’UNEDIC et à l’assurance chômage.

L’impréparation du pouvoir en place

On remarquera l’apparente impréparation de l’équipe en place sur le sujet. Manifestement, le dossier n’est pas sous contrôle et la doctrine n’est pas forgée.

Cette situation n’est pas surprenante dans la mesure où aucun des décideurs publics sur le dossier n’a jamais été ni travailleur indépendant, ni affilié au RSI. Le renouvellement promis par le Président n’est donc pas allé jusqu’à choisir des gens compétents pour régler les dossiers des indépendants.


Enfin, sur le RSI, dossier pris en charge par le ministère de l’Economie, Alain Griset nous explique qu' »il a mis en avant deux questions distinctes : le montant des cotisations qui dépend de l’Etat, et le second sujet sur la gestion la tuyauterie du RSI. J’ai trouvé Edouard Philippe très à l’écoute sur ce dossier de campagne électorale. A mon avis, il pourrait y avoir un transfert vers un régime général tout en ayant une autonomie de l’organisme du RSI. »
Sébastien Chabas
Batiactu