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Auteur : Eric Verhaeghe

Ci-gît Naval Group, victime de l’idéologie du « big is beautiful »

Le gouvernement tient tout particulièrement à rapprocher le constructeur naval Naval Group, anciennement DCNS, de l’italien Fincantieri, déjà identifié sur le dossier STX (anciennement Chantiers de l’Atlantique). L’opération, négociée en grande pompe par Bruno Le Maire et Florence Parly, devrait conduire à une disparition progressive de l’opérateur français, pourtant stratégique pour la Marine Française. Tout cela, au nom de l’idéologie de la « taille critique » et du « big is beautiful ».

C’est toujours la même rengaine, imposée d’en haut par une certaine élite de la fonction publique: au nom de la taille critique, il faut « apporter » des groupes industriels français à des concurrents étrangers, sans quoi ils n’auraient, dit-on, aucun espoir de survivre. Tout montre, à chaque occasion, que ces stratégies de fusion conduisent au résultat inverse: au lieu de pérenniser les groupes industriels français, elles les dissolvent, les démembrent, et précipitent leur chute.

Mais le haut fonctionnaire français est comme un docile chien de Pavlov, il répète sans jamais se lasser, sur le ton le plus dogmatique et le plus péremptoire possible (toute divergence d’opinion étant cataloguée comme « erreur » et signe d’incompétence), les imbécillités qu’il a prononcées la veille, et dont l’expérience la plus évidente lui montre qu’elle est une duperie. C’est par ces raisonnements nullissimes qu’Alstom a, par exemple, disparu corps et âme.

Naval Group, prestigieuse maison née au XVIIè siècle, et passée par différents états et tourments jusqu’à devenir DCNS (puis Naval Group en 2017) ne devrait pas échapper à cette ubuesque règle. Au nom du « big is beautiful », le gouvernement français négocie son adossement à l’italien Fincantieri qui devrait rapidement mettre son partenaire français en coupe réglée.

Naval Group et l’illusion du leader mondial

Dès l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, le dossier Naval Group est remonté sur le haut de la pile, dans l’embrouillamini des affaires où l’on sait depuis longtemps que le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, négocie pied à pied avec Fincantieri. Pour régler le problème de Naval Group, on a ressorti l’antienne facile à prononcer dans les salons parisiens: la France est trop petite toute seule, elle ne peut pas s’en sortir, le salut passe par la constitution de géants mondiaux où les acteurs français sont forcément minoritaires.

Dès le mois de septembre 2017, c’est-à-dire quatre mois après la nomination du gouvernement, Florence Parly affirmait d’ailleurs qu’il fallait « une alliance entre les industries navales militaires française et italienne, dans le domaine des bâtiments de surface, avec l’ambition de constituer à terme un leader mondial ». D’où la théorie de l' »Airbus des mers » qui a suffi, dans l’esprit de certains, à justifier cette opération qui touche aux intérêts stratégiques français.

On notera que le brillant binôme Le Maire – Parly s’est d’ailleurs déplacé à Rome début février pour claironner sur tous les toits l’intérêt de cette opération. Là encore, on reste confondu par la méthode: comment peut-on espérer tirer le meilleur profit d’une négociation quand on professe par avance son intention d’aboutir à tout prix, et en fixant par avance un calendrier contraignant pour aboutir (en l’espèce, juin 2018…)?

L’alerte lancée par les syndicats dès avril 2018

On peut dire beaucoup de mal des syndicats français, et en particulier de la CGT, il n’en reste pas moins que l’intérêt des salariés est de garder leur emploi. Or, depuis plusieurs semaines, les délégués syndicaux de Naval Group tirent la sonnette d’alarme sur le destin qui attend leur entreprise dans le cadre du rapprochement avec Fincantieri.

En particulier, les délégués syndicaux attirent l’attention sur le plausible déplacement en Italie de la construction de sous-marins, et sur les difficultés prévisibles pour la maintenance des navires français, qui sera à partager avec la flotte italienne.

« Ce rapprochement avec les Italiens est surtout inquiétant pour le maintien en condition opérationnelle (entretien des navires militaires) qui sera à partager, avec peu de chance de récupérer l’entretien de navires italiens en France », regrettent Roland Guilcher et Erwan Coatanéa de la CGT Naval Group.

Sur ce point, on aimerait que l’exécutif français nous rassure sur le fait que, dans le cadre du rapprochement avec Fincantieri, Naval Group ne disparaîtra pas corps et âme, et que la marine française disposera toujours d’un chantier en France pour réparer ses bateaux… Mais peut-être ces préoccupations relèvent-elles trop d’un nationalisme chauvin et populiste de bas étage…

Naval Group évincé de certaines zones du monde

Plus préoccupant encore, Fincantieri ne cache pas son intention de faire disparaître son concurrent Naval Group de certains marchés sensibles, comme le Brésil. Naval Group dispose pourtant de solides coopérations dans ce grand pays d’Amérique du Sud. Raison de plus pour Fincantieri d’écarter un gêneur et de rafler quelques marchés juteux.

Autrement dit, les Italiens multiplient déjà les signaux éloquents sur le vrai sens de cet « Airbus des mers »: il s’agira purement et simplement d’apporter l’activité des Français à un groupe italien qui neutralise un concurrent. Pourtant, la France est membre du Conseil permanent de l’ONU, et a donc un besoin crucial d’une industrie de défense qui garantisse son indépendance.

Au nom du « big is beautiful », cette dimension-là semble désormais oubliée. La France fait partie des 5 premières puissances mondiales, mais son gouvernement s’emploie à démanteler patiemment tous les attributs de sa puissance, pour justifier la doctrine selon laquelle nous ne serions plus qu’une petite puissance régionale.

Ce manque d’ambition n’empêche pourtant pas Emmanuel Macron d’expliquer que l’histoire de ce pays a été faite par ses élites…

Vendre une partie du parc social: la bonne idée des macroniens parisiens

Les macroniens parisiens regorgent d’idées pour améliorer la désastreuse politique d’Anne Hidalgo dans la capitale. Nous avons rencontré Jérôme Dubus, conseiller de Paris macroniste, pour évoquer certaines de ces propositions, notamment la vente d’une partie du parc social. C’était aussi l’occasion de faire le point sur la stratégie macronienne à Paris.

Jérôme Dubus nous a reçu dans l’un des austères bureaux dédiés à l’opposition, face à l’Hôtel de Ville. La rencontre a permis de faire le point sur ses propositions et sur la stratégie macronienne à Paris.

Les macroniens parisiens face au logement social

On se félicitera du bon sens de la proposition de Jérôme Dubus, consistant à vendre aux locataires une petite portion du parc social de la capitale. C’est de notre point de vue la meilleure façon de renouveler le parc, en permettant aux accédants à la propriété de transformer leur appartement en « chez eux », et en dégageant ainsi des ressources nouvelles pour construire de nouveaux logements. Plutôt que d’augmenter indéfiniment le volume du parc social (dont une partie est occupée par des locataires disposant de revenus substantiels), cette technique participe de l’égalité des chances, dans la mesure où elle ouvre la perspective à chacun de devenir propriétaire de son logement.

Sans surprise, la majorité socialiste et l’adjoint au logement communiste ont repoussé cette proposition, épaulés par la France Insoumise. Face aux résultats électoraux de 2017, ces forces politiques n’ont en effet pas du tout intérêt à favoriser le mouvement de gentrification du centre de Paris. Au contraire, leur réélection passe probablement par une prolétarisation accrue de la ville et le maintien d’une politique clientéliste d’attributions de logement à des administrés qui deviennent ensuite autant d’électeurs.

Benjamin Griveaux bientôt candidat à la mairie

L’interview a également permis d’évoquer la stratégie macronienne à Paris. Après que de folles rumeurs ont circulé sur une alliance possible entre les macroniens et Anne Hidalgo, il semblerait qu’on se dirige aujourd’hui vers des listes autonomes conduites par Benjamin Griveaux. D’autres têtes de liste seraient toutefois en embuscade, comme Hugues Renson.

Les résultats cataclysmiques de la gestion Hidalgo rendent ce choix sage. À tous les étages, les loupés de l’équipe municipale deviennent éclatants. L’archétype du naufrage s’étale à tous les coins de rue: la quasi-disparition des Vélib, bicyclettes partagées, alors même que la Maire a réduit la circulation automobile pour favoriser les modes de transport moins polluants, montre l’incompétence profonde d’un exécutif local plus préoccupé par la répétition en boucle de leçons de morale que par l’efficacité.

Les listes En Marche devraient profiter de la quasi-disparition de la droite parisienne.

La voie du musulman: que trouve-t-on dans le livre de référence des djihadistes?

La voie du musulman est un ouvrage de référence dans les milieux salafistes. Rédigé par Abū-Bakr Ǧ. al- Ǧazā’irī, né en Algérie en 1921 et formé religieusement en Arabie Saoudite. Cet ouvrage particulièrement clair sur la vision du monde propre au salafisme, avait fait scandale par ses appels au Jihad. À l’époque, Bernard Cazeneuve avait expliqué qu’il ne pouvait pas bloquer sa diffusion… On trouvera ici une anthologie des meilleures citations.

« Un musulman ne dit que du bien des imans, ne critique ni leur dire ni leur avis. Il est conscient qu’ils ont fourni tous leurs efforts, avec une parfaite abnégation, à la recherche de la vérité. ll leur doit respect et préfère leurs avis à ceux de leurs successeurs : juristes, exégètes et hommes de hadith. ll ne rejette leur dire qu’au profit de la Parole de Dieu, de celle de Son Prophète ou de ses Compagnons » (page 86).

« On doit obéissance aux fidèles investis de pouvoir en pays musulman comme l’exprime I’ordre divin » (page 87)

« Le plus grand ennemi de I’homme est sa nature humaine même car elle est encline au mal. fuit le bien et elle est mauvaise conseillère. » (page 108)

« La femme doit obéissance à son mari en tout ce qui ne déplait pas à Dieu » (page 116)

« La femme doit garder le foyer conjugal. ne pas le quitter sans le consentement de son époux. Si elle sort, elle est appelée à baisser le regard, à ne pas occasionner de mal, ni prononcer des propos vulgaires et indécents. Elle doit bien traiter les proches parents de son mari, car manquer d’égards envers eux c’est se conduire mal envers son époux. » (page 117)

La voie du musulman face aux autres religions

« Le musulman doit croire indiscutablement que toutes les religions sont caduques, que leurs adeptes sont des infidèles. que I’ISLAM est la seule vraie religion et que les musulmans sont les vrais croyants. (…)Ces justes confirmations divines assurent au musulman que toutes les religions antérieures à l’Islam sont caduques, que l’Islam est la religion universelle et que Dieu n’accepte d’autre culte ni d’autre législation. (…)Le musulman n’aime pas les infidèles, car Dieu les déteste. Le musulman aime et déteste ce que Dieu préconise. » (page 129)

« ll est interdit à un infidèle de se marier à une musulmane. Cette interdiction est formelle. Mais il est permis au musulman d-épouser une juive ou une chrétienne. » (page 130)

« L’objectif principal du jihad est d’affronter les mécréants et les belligérants. ll est un devoir collectif, mais lorsqu’il est accompli par une partie de la population, le reste en est dispensé. » (page 367)

« Le mérite du jihad et de la mort en martyr pour la Cause de Dieu est exprimé en termes nets dans les annonces véridiques divines et dans les hadiths authentiques du Prophète qui font du jihad l’oeuvre la plus méritoire et l’acte de dévotion le plus distingué » (page 368)

« L’avis général des doctes est que l’Imam est libre de tuer, ou de libérer contre rançon, ou de faire grâce ou de réduire en esclavage les prisonniers de guerre selon l’intérêt de l’Etat. » (page 380)

Macron et ses injonctions paradoxales sur une Europe fantasmée

Emmanuel Macron a encore donné un très beau spectacle d’injonctions paradoxales sur l’Europe, qui rappelle combien les élites françaises fantasment sur une construction communautaire qui ne correspond plus à la réalité. Un petit retour sur ces discours contradictoires s’impose pour éclairer l’un des plus puissants mécanismes qui conduisent à l’abandon sans contrepartie de la souveraineté française aujourd’hui.

Lors de son discours de remerciement pour la réception du prix Charlemagne a Aix-la-Chapelle, Emmanuel Macron a prononcé l’un de ses grands textes verbeux sur l’Europe comme il les aime. Il mérite d’être lu, car il illustre parfaitement la rupture entre l’Europe que les élites françaises fantasment et ce qu’elle est vraiment aujourd’hui. Il illustre aussi la posture toute en injonctions paradoxales de la France macronienne. On en reprendra ici quelques éléments structurants pour montrer comment plus le Président Macron parle de l’Europe, moins il semble prêt à la pratiquer.

L’Europe et la question de la paix

Pour ouvrir son discours, Emmanuel Macron a commis, devant un auditoire allemand et la chancelière Merkel, l’un de ces lieux communs que les élites parisiennes aiment à se répéter régulièrement pour se réassurer sur le partage de leurs valeurs. C’est même devenu une sorte de mantra à peu près équivalent au Credo dans le rituel catholique:

Pour définir ce que la construction européenne nous a apporté depuis les lendemains de la Seconde Guerre Mondiale, nous avons coutume de dire qu’elle nous a permis de vivre 70 ans de paix et c’est vrai. L’Europe a connu ce miracle historique de 70 années de paix entre les ennemis héréditaires d’hier.

La construction européenne comme miracle de l’histoire contemporaine: voilà un tic de langage qui méritait d’être savouré longuement à Aix-la-Chapelle.

Ce discours lénifiant intervenait en effet au lendemain d’une poussée de fièvre entre Israël et l’Iran, et au surlendemain de l’annonce, par Donald Trump, du retrait américain hors de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran. Ces deux événements posent à la fois la question du parapluie américain en Europe et celle de l’émancipation de la politique européenne par rapport aux États-Unis.

Or… quelques minutes avant la prise de parole d’Emmanuel Macron, Angela Merkel était revenue sur son credo régulier, qui finira bien un jour par nous arriver: le réarmement européen, c’est-à-dire la fin de l’Alliance Atlantique.

la politique étrangère européenne « n’en est encore qu’à ses débuts, car les conflits se jouent à nos portes et les Etats-Unis ne vont pas nous protéger, déclarait-elle. L’UE doit prendre son destin en main. Il s’agit d’une question de guerre ou de paix ».

Tel est bien le sujet de l’Europe aujourd’hui. Si une paix relative y règne (on interrogera les Serbes, les Bosniaques, les Ukrainiens, sur le sujet) depuis 70 ans, c’est évidemment grâce au parapluie nucléaire américain, et non grâce à ce monument d’impuissance politique et militaire qu’on appelle l’Union Européenne. Face à l’unilatéralisme grandissant des États-Unis, l’Europe commence à comprendre que le prix de ce parapluie est de moins en moins supportable.

Loin des fadaises et des bonbons au miel pacifistes d’Emmanuel Macron, Angela Merkel a un vrai projet pour l’Europe: celui de son réarmement. On voit bien que le temps de la Pax Americana est passé. Il faut se préparer à autre chose.

Manifestement, cette transition-là, les élites françaises, Emmanuel Macron en tête, ne sont pas prêts à la discuter, et même pas à l’imaginer. Ils en sont encore à la gnagnasserie fantasmée de l’Europe garante de la paix.

L’étrange silence de Macron sur la remilitarisation de l’Europe

Pour preuve, Emmanuel Macron n’a cessé de parler, durant son discours, de la « souveraineté européenne »: « Acceptons-nous la règle de l’autre ou la tyrannie des événements ou faisons-nous le choix de décider pour nous-mêmes de l’autonomie profonde et donc oui d’une souveraineté européenne ? » Cette question rhétorique au lendemain des décisions trumpiennes concernant l’Iran appelait évidemment une seule réponse: l’indépendance militaire de l’Europe, qui reste à construire.

Or, dans une injonction paradoxale dont il a le secret, Emmanuel Macron a appelé à tout, sauf à l’émancipation militaire de l’Union Européenne:

Alors, engageons-nous ensemble dans une Europe qui protège et qui porte cette ambition, une Europe du numérique et de la transformation énergétique et climatique, du renforcement de la zone euro, d’une politique commerciale plus protectrice et cohérente avec nos objectifs sanitaires et environnementaux, une politique migratoire plus unifiée, une convergence sociale, fiscale, démocratique, une politique de l’intelligence, de la recherche, de l’innovation avec cette méthode nouvelle, celle de la volonté et ce qui va sans doute avec celle d’une forme de prise de risque.

On retiendra cette brillante énumération des champs où l’Europe doit, selon Emmanuel Macron, aller de l’avant. Tous les domaines sont présents, sauf celui qu’Angela Merkel a suggéré: l’espace militaire. Cet oubli est pourtant dommageable car la question passionne Angela Merkel. Déjà, au sommet de Taormina en 2017, elle avait tenu des propos similaires. Régulièrement, Angela Merkel répète que l’Allemagne est prête à augmenter ses dépenses militaires.

On ajoutera que le nouvel ambassadeur des États-Unis en Allemagne a produit un tweet particulièrement transparent au lendemain de l’annonce de Trump sur l’accord nucléaire avec l’Iran: « Les entreprises allemandes présentes en Iran doivent cesser immédiatement leurs activités ». Ce genre de déclaration met d’ordinaire l’industrie allemande en émoi. De là à penser qu’il se prépare une guerre économique entre l’Allemagne et les États-Unis…

On aurait en tout cas apprécié qu’Emmanuel Macron saisisse sur ces sujets essentiels les perches qu’Angela Merkel lui tendaient. Manifestement, le Président français a préféré professer sa foi en l’Europe plutôt que de passer à l’acte.

Les injonctions paradoxales sur l’Europe d’Emmanuel Macron

C’est d’ailleurs ce qui est pratique dans les valeurs dominantes des élites françaises: agir concrètement y est peu valorisé (et même volontiers taxé de vulgarité), mais se perdre en d’innombrables déclarations d’intention sur le bien que vous voulez à l’humanité et sur la bienveillance que vous nourrissez pour toutes les bonnes causes à la mode vous vaut d’ordinaire de ronflants brevets de moralité. Les postures macroniennes sur l’Europe participent de cette forgerie politique où l’invocation de la bonne cause à tous les étages permet de se confronter à la triste réalité des choix politiques effectivement posés.

Ainsi, à Aix-la-Chapelle, Emmanuel Macron a lancé quelques pics à Angela Merkel, comme:

en Allemagne, il ne peut pas y avoir un fétichisme perpétuel pour les excédents budgétaires et commerciaux parce qu’ils sont toujours faits aux dépens de certains autres.

Personne ne peut évidemment contester cette réalité selon laquelle la coopération européenne profite majoritairement à l’Allemagne aujourd’hui. Et chacun sait que l’Allemagne maintient l’Europe dans un état qui lui profite. On remarquera seulement que, il y a trois ou quatre ans, lorsque la Grèce enchaînait les crises, dresser ce constat était taxé de populisme et de souverainisme de bas étage (l’auteur de ces lignes en garde des souvenirs encore très frais).

Tiens! tiens! en 2018, ce sont les ennemis du populisme qui tiennent ce discours. Mais supposons…

On peut dire beaucoup de mal de l’ordo-libéralisme allemand, il n’en demeure pas moins qu’il offre quelques avantages dont les tenants de la dépense publique en France feraient bien de s’inspirer. Ainsi découvre-t-on que, toute pingre et paupériste qu’elle soit, l’Allemagne a mis en place une politique sociale plus généreuse qu’en France. Par exemple:

L’Allemagne a mis en place en 2007, un congé parental offrant 67 % du salaire net, plafonné à 1800 euros par mois. Un quart des pères utilise ce droit.

Lorsque la Commission Européenne nous propose à nous, Français, grands mais de l’Europe, de prendre une directive pour améliorer le congé parental partout sur le continent – un congé qui profiterait aux hommes autant qu’aux femmes, que répond notre très europhile Président de la République? Non, cela coûterait trop cher.

Pourtant l’Allemagne dépense en proportion du PIB moins que la France en politiques sociales. Mais… ses dépenses sont manifestement plus rationnelles et plus productives. Alors que nous dépensons des milliards d’euros pour rembourser des placebos, nous n’avons pas les moyens de payer les vraies dépenses utiles.

En attendant, donc, nous qui donnons des leçons morales sur les bienfaits de l’Europe, nous sommes aussi les premiers à bloquer leur application au nom de la réduction des déficits que nous reprochons à l’Allemagne. Et nous qui regrettons qu’Angela Merkel ne s’empare pas de nos propositions sur l’Europe, nous sommes aussi les premiers à faire la sourde oreille sur les siennes.

Mais qu’importe ces injonctions paradoxales? L’essentiel n’est pas de faire le bien de l’Europe, mais de répéter à l’envi qu’on le souhaite ardemment.

Défaillance du SAMU de Strasbourg et mort de Naomi: le service public peut-il encore gérer un système de santé tentaculaire?

L’histoire de la défaillance du SAMU de Strasbourg, qui a éconduit une jeune maman décédée quelques heures plus tard, devient une affaire nationale. Il s’agit de l’une de ces affaires emblématiques où l’opinion publique est travaillée au corps pour ne pas ouvrir les yeux sur une triste réalité: le naufrage d’un système de santé coûteux, public, devenu si tentaculaire au nom du « big is beautiful » que plus personne ne peut le gérer.

L’affaire commence le 29 décembre 2017. Une jeune femme, Naomi Musenga, souffre. Elle appelle le SAMU qui ne prend pas l’affaire au sérieux, la traite de façon discourtoise et la renvoie vers un médecin. Quelques heures plus tard, la jeune femme, qui fait en réalité un hémorragie interne, meurt.

La famille a finalement demandé l’accès à l’enregistrement. L’Hebdi, journal alsacien, l’a révélé au public il y a plusieurs jours.

Preuve que les lanceurs d’alerte sont utiles

Le premier point du dossier qui pose une énorme question, ce sont les délais de réponse des pouvoirs publics, et l’incapacité de gérer correctement les anomalies. L’affaire s’est produite le 29 décembre 2017. Personne, au SAMU de Strasbourg, ne s’en est ému pendant plusieurs mois.

Or la jeune femme a bel et bien été transportée à l’hôpital avant son décès, plusieurs heures après avoir passé un premier coup de téléphone au SAMU. L’affaire aurait dû intriguer et susciter à ce moment-là un « contrôle qualité ». Les conversations sont en effet enregistrées.

Manifestement, le service public hospitalier n’est pas préoccupé par ces procédures de contrôle.

Surtout, plusieurs jours se sont écoulés entre la révélation de l’affaire et l’annonce d’une enquête officielle. Entretemps, la polémique a enflé sur les réseaux sociaux, et c’est sous la contrainte de ces lanceurs d’alerte que les pouvoirs publics ont dû réagir.

Ce petit point mérite d’être souligné et même martelé. Nous avons, dans l’esprit de beaucoup, le meilleur système de santé du monde, un service public d’intérêt général, bla-bla, bla-bla, bla-bla. Donc, il est sacré. Derrière ces étendards de la bienveillance qui garantissent l’impunité, se dissimulent trop souvent des écarts inadmissibles vis-à-vis de ce qu’est effectivement l’intérêt du public. Comme notre système public de santé est sanctuarisé, le contrôle effectif du service rendu y est à peu près impossible et tous les relâchements y deviennent autorisés puisqu’ils sont quasiment sans risque. L’affaire Naomi en est l’illustration. Les opératrices qui se sont ouvertement moquées de la souffrance de l’usagère du service public qui les appelait se croyaient probablement à l’abri de toute poursuite.

Il aura fallu des jours et des jours d’indignation sur les réseaux sociaux pour que les pouvoirs publics se décident à réagir, là où la réaction aurait dû être fulgurante et immédiate. Ne jamais oublier cette passivité des pouvoirs publics face à la qualité du service qu’ils sont supposés garantir: quand un ministre dénonce la haine qui traîne sur les réseaux sociaux, c’est-à-dire la fonction de contrôle de l’administration par le citoyen qu’il vise. On dit que les réseaux sociaux fabriquent des fake news pour justifier leur mise en coupe réglée et limiter autant que faire se peut l’exigence de qualité qui s’exprime vis-à-vis d’un État tentaculaire.

Le SAMU de Strasbourg manque-t-il de moyens?

Certains adeptes du fantasme officiel selon lequel un État tentaculaire garantit un meilleur service au citoyen qu’une multitude d’acteurs autonomes et responsabilisés ont compris la menace. Ils ont commencé à s’agiter pour ressortir du frigo la sempiternelle rengaine du « manque de moyens ».

Cette fois c’est l’ami de tous les grands de ce monde, l’urgentiste Patrice Pelloux, qui s’est assez naturellement collé à l’exercice. Dans une interview au Parisien, il exonère par avance les opératrices du SAMU en expliquant qu’elles étaient sans doute très fatiguées faute d’un personnel suffisant, et par un manque de moyens criant.

On ne peut être qu’effaré en entendant le dialogue et l’enquête devra déterminer les fautes, sans oublier de répondre à ces questions : depuis combien de temps l’opératrice travaillait-elle, combien d’appels avait-elle pris dans sa journée ? Dans les centres, il faut jongler entre les appels « sérieux » et ceux qui ne le sont pas. On a des soignants épuisés, stressés, en burn-out, qui deviennent détachés de la souffrance du patient. Quand vous avez 100 appels pour une douleur thoracique, parfois, sur le 101e, vous flanchez.

Et une fois de plus, la machine à mensonge se met en marche. Alors qu’il est évident que le système de santé est à bout de souffle, à force d’être mangé par une bureaucratisation inhérente à son gigantisme, on trouve encore des urgentistes pour expliquer qu’il vaut mieux soigner le mal par le mal: toujours plus d’hôpitaux gérés par l’État, avec toujours plus d’argent public déversé dans une énorme machine incontrôlable et incontrôlée. Donc, augmentons la dépense publique de santé en France et tout ira mieux.

Cet aveuglement volontaire cache une terrible réalité. La culture de l’excuse, qui veut qu’un agent public ne soit jamais sanctionné quand il commet une faute, parce qu’il la commet à cause d’un engagement toujours insuffisant du contribuable en sa faveur, interdit une remise en ordre du service public. De façon paradoxale, il faut même que le service public soit inefficace pour justifier toujours plus d’impôt et toujours moins de liberté des citoyens par rapport à un État glouton.

Sur le fond, le système de santé français est coûteux. Avec 11% du PIB consacré à la santé, la France figure parmi les champions du monde de la dépense médicale. Pour un résultat médiocre! Et c’est bien ce qui gêne. Si, en contrepartie, d’un effort financier important, la qualité de service était garantie, tout irait bien. Tout le problème est que cet effort est peu productif et s’accompagne d’importants dysfonctionnements dont le management sanitaire ne semble guère se soucier.

La lenteur de la ministre Buzyn à s’emparer du dossier Naomi l’a rappelé.

50 euros d’APL: la France de Macron, celle qui a fait le siège d’Antioche à cheval…

Emmanuel Macron lance une nouvelle polémique avec sa phrase sur les 50 euros d’APL qui seraient la dernière obsession de certains Français ne connaissant rien à l’histoire de France. Prononcée dans un documentaire dont le Président a promu le réalisateur à la tête d’une chaîne publique, cette phrase nourrit l’image d’un Macron élitiste, avec un tropisme aristocratique qui le déconnecte de la réalité. Nul ne sait jusqu’où l’entêtement du Président à couvrir les citoyens de son mépris social le mènera.

Il existe un plaisir rare en France: celui de visiter la demeure d’une vieille famille au sang bleu, et d’écouter son chef ou son héritier commenter l’arbre généalogique accroché dans le vestibule. Le meilleur moment est toujours celui où votre hôte vous explique le rôle tenu par son prétendu ancêtre dans le siège d’Antioche, en 1098, qu’il fit à cheval, bien sûr, quand vos ancêtres à vous le menèrent à pied. Et vous comprenez brutalement la différence entre l’histoire de France vue par ceux qui l’ont parcourue à cheval, et ceux qui n’avaient même pas les moyens de se payer un âne. Les premiers, comme les seconds, sont souvent convaincus que, sans les autres, l’histoire de ce pays serait bien plus belle.

Emmanuel Macron n’échappe pas à la règle. Ses ancêtres ont peut-être participé au siège d’Antioche, mais à pied. Cela ne l’empêche pas de croire que le roman national fut surtout écrit par ceux qui le menèrent à cheval. C’est son péché pas complètement mignon, car la France s’est construite en rassemblant les deux: les cavaliers et les va-nu pieds. A force de ne pas le comprendre, l’histoire tragique pourrait bien lui jouer un mauvais tour.

Le romantisme grand bourgeois d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron a ceci de Rastignac qu’il rêve de grandeur, de lyrisme, d’héroïsme, de causes épiques. Pour lui la France, c’est une tragédie racinienne: des personnages aristocratiques agités par des passions élégantes. Et c’est dans cette pièce-là qu’il veut jouer. D’où cette déclaration ahurissante:

Les gens qui pensent que la France, c’est une espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social qui ne sale plus (…)» et où l’ «on invoque la tragédie dès qu’il faut réformer ceci ou cela, et qui pensent que le summum de la lutte c’est les 50 euros d’APL, ces gens-là ne savent pas ce que c’est que l’histoire de notre pays. L’histoire de notre pays, c’est une histoire d’absolu, c’est un amour de la liberté au-delà de tout, c’est une volonté de l’égalité réelle ».

Cette déclaration, par sa naïveté, a pour ainsi dire quelque chose de touchant, d’enfantin. C’est le rêve du fils à papa amiénois qui dit enfin sa vérité devant les yeux estomaqués d’un monde incrédule. Car, Rastignac, nous l’aimons tous, mais il est vieux de deux cents ans désormais, et Balzac n’a jamais caché les défauts de ce cynique ambitieux. Il n’y a guère qu’un adolescent perdu dans un monde d’adulte pour dire que la vraie France, c’est celle rêvée par Rastignac, et non celle de la prosaïque réalité.

En ce sens, la France de Macron, c’est celle des héritiers de la bonne bourgeoisie de province qui s’ennuie dans un monde un peu morne, et qui rêve les yeux grands ouverts. Ici a parlé le fils du médecin picard, une sorte de Bovary contemporain, qui vomit la platitude des petites affaires et ne veut entendre parler que de salons, de dames en crinoline et de cochers les menant nuitamment à leur Odette après une soirée chez les Verdurin.

Macron et le mal fantasmagorique des élites françaises

On aurait bien tort de reprocher à Macron sa solitude dans cette espèce de déni face à la réalité française. La conviction que la France est un fantasme aristocratique a nourri l’imaginaire de tous les dirigeants de ce pays qui sont passés par Sciences Po et l’ENA.

Dans leur vision binaire, le peuple français est un ramassis de bourrins incapables de tout (de se gouverner, de se réformer, de réfléchir, de comprendre le monde, de parler les langues étrangères). Et comme ce sont des bourrins méprisables, il leur faut une élite qui les dirige et les réforme de préférence sans les consulter. En poussant un peu, on les entendrait même dire qu’une bonne décision est une décision contestée. Une décision qui ne fait pas polémique est jugée méprisable.

Cette certitude qu’il faut mépriser les Français pour pouvoir gouverner la France est au cœur même du processus aristocratique qu’on appelle l’ENA. Macron n’est (et c’est peut-être son problème) que le énième numéro d’une même galerie de portraits tous portés par la même conviction immédiate.

Le déni des échecs aristocratiques

Le problème de cette prétendue culture aristocratique tient au déni face aux naufrages éhontés qu’elle a régulièrement produits dans l’histoire de ce pays. La raclée de 1940, par exemple, est tout entière due à la défaillance de nos élites, et il est de bon ton de le nier farouchement.

Ainsi, traîne l’idée qu’en 1940, les soldats ne se seraient pas battus contre les Allemands. Qui se souvient qu’en réalité, en six semaines de combat, l’armée française a perdu 60.000 hommes et a infligé autant de perte à l’armée allemande? La campagne de France fut perdue alors que sa plèbe fut très combative. Mais ses aristocrates, ses généraux, furent tous plus lamentables les uns que les autres et s’empressèrent ensuite de porter Pétain au pouvoir (De Gaulle et une poignée d’autres exceptés). La mythologie contemporaine interdit aujourd’hui de citer la longue liste des hauts fonctionnaires et des conseillers d’Etat qui, le 11 juillet au matin, ont parié sur Pétain et l’ont rejoint comme un seul homme pour réformer autoritairement le pays.

Ceux-là ont été pour beaucoup dans l’occultation des causes réelles de la défaite. Et si Pétain n’avait pris des décrets raciaux et anti-maçonniques, beaucoup auraient, sans scrupule, continuer la collaboration jusqu’à la fin. Ou en tout cas très longtemps.

La vraie histoire de la France, c’est celle-là. Celle d’une élite taraudée par sa manie de la consanguinité et du conformisme, qui n’hésite pas à régulièrement accaparer l’idée nationale et à la piller jusqu’au naufrage. Et dans sa suffisance, elle est convaincue que toute grandeur procède d’elle, et que toute petitesse procède du peuple.

Grandeur des 50 euros d’APL

Ce manichéisme typique de l’aristocratie française gagnerait à ouvrir les yeux. Car ce pays, notre pays, s’est en réalité nourri d’une toute autre sève.

Parlons d’abord de la résilience française, cette capacité à la souffrance qu’on endure jusqu’à l’obstination de réussir, dans nos campagnes, dans nos banlieues. Si Macron avait eu faim dans son enfance, il saurait les soirs de privation, les frustrations, les abnégations de tant de nos enfants pour améliorer leur sort, un jour. Ceux qui n’ont pas connu un dîner maigre du dimanche soir où les regards se fuient dans la famille pour ne pas dire l’angoisse du lendemain, la peine qu’il y a à se priver pour payer les études du dernier, pour réparer la voiture qui tombe en panne et dont on a besoin pour aller bosser, ceux-là ne savent rien à l’histoire de France.

Car tous les matins, tous les après-midis, ce pays fonctionne, parfois avec des bouts de ficelle noués par ceux qui se sont privés de beaucoup la veille. Et pendant que les managers des entreprises sont absorbés dans d’interminables réunions où rien ne se décide, les petites gens font tourner le pays.

Et ceux-là, ils ont effectivement besoin de 50 euros d’APL pour améliorer l’ordinaire. Sans eux, le pays s’arrêterait.

Macron ne devrait pas gâcher sa chance. Car ceux-là ne demandent rien. Ils sont pudiques, ils ne cherchent pas à faire pleurer dans les chaumières. Ils sont dignes.

Ils demandent ceux-là un peu de respect.

Air France, SNCF: les entreprises publiques sont-elles capables de négocier avec leurs partenaires sociaux?

Les entreprises publiques et leurs héritières (Air France ayant un statut d’entreprise privée avec un actionnaire de référence: l’Etat) sont-elles capables de pratiquer le dialogue social au sens où l’entendent les entreprises privées classiques? Le cas des conflits à la SNCF et à Air France permettent d’en douter.

Après l’échec de son referendum sur ses propositions salariales, Jean-Marc Janaillac, président d’Air France, a décidé de démissionner. Il amplifie ainsi une crise qui dure depuis plusieurs semaines avec les salariés. Chacun se fera son idée sur qui a tort et qui a raison dans ce dossier. Une chose est sûre: la négociation qu’il a endossée avec les organisations syndicales pose, sur la forme, autant de questions que celle que l’Etat a menée et mène encore à la SNCF.

Air France et ses hauts fonctionnaires

Avec un peu de malice, on remarquera tout de même que Jean-Marc Janaillac est un ancien de la promotion Voltaire, à l’ENA – celle qui a tant marqué la vie politique française. Son directeur des ressources humaines, Gilles Gateau, était conseiller social de Manuel Valls à Matignon. Ces deux points soulignent la particularité d’Air France et les syndicats, cités à l’époque par Le Monde, s’en étaient émus:

nous ne sommes pas sortis des travers de l’entreprise : Air France n’est toujours pas une société comme les autres

On ne pourra les démentir sur ce point: ce n’est pas parce qu’Air France est devenue une société privée que l’Etat ne cherche plus à la contrôler coûte-que-coûte. Cette absence de lâcher prise (sort auquel la SNCF est promis après sa transformation en entreprise publique prévue par le gouvernement) montre aujourd’hui toutes ses limites.

Les hauts fonctionnaires face aux syndicats majoritaires

Dans la pratique, l’état-major d’Air France a actionné d’étranges leviers pour négocier son accord au sein de l’entreprise. Pour mémoire, la représentation syndicale y est fortement dispersée entre la CGC (devenue le premier syndicat de l’entreprise), FO, l’UNSA, la CGT et la CFDT. En revanche, chez les pilotes de lignes, le SNPL représente les 2/3 des 4.000 salariés qui occupent les cabines de bord.

Face à cette arithmétique implacable, toute négociation à Air France est contrainte de fortement rassembler les syndicats dont aucun ne se dégage clairement, sauf pour les pilotes où le SNPL est incontournable. On peut évidemment le regretter et rêver d’une situation plus acceptable. Mais la réalité est têtue: la direction d’Air France est obligée de passer par le SNPL.

On retrouve, au demeurant, le même phénomène à la SNCF, où toute stratégie de contournement de la CGT constitue une forte prise de risque dès lors qu’il s’agit de réformer l’entreprise. Un syndicat dominant constitue, quoiqu’il arrive, une épine dans le pied patronal. Vouloir l’ignorer peut se révéler douloureux.

A la SNCF comme à Air France, au-delà des effets de manche, le gouvernement en fait l’expérience, et c’est pénible.

L’étrange méthode de négociation de la direction d’Air France

Depuis le début, on s’étonnera quand même du peu de ménagement dont la direction d’Air France semble avoir fait preuve vis-à-vis des pilotes de ligne. On peut bien entendu reprocher à cette catégorie de salariés socialement privilégiée de se comporter à la manière des diva. Il n’en reste pas moins que, lorsqu’on est obligé de passer par un syndicat représentatif, il faut savoir mettre de l’eau dans son vin. Manifestement, ce n’est pas la première des facultés de la direction d’Air France.

Par exemple, le SNPL reproche au président et au directeur général de l’entreprise de n’avoir jamais participé, même symboliquement, à l’une des séances de négociation salariale. On lira dans la presse la réaction de Gilles Gateau, le DRH, à cette demande:

Dans une entreprise, c’est le DRH qui négocie. C’est partout comme ça.

Manifestement, la direction de l’entreprise imagine qu’elle dirige une entité comme les autres. Or, Air France, ne serait-ce qu’au vu du profil de ses dirigeants, est une entreprise à part.  Dans ce contexte, le SNPL lance (dans un tract du 11 avril 2008) de lourdes accusations contre la direction:

Dans son courriel du 10 avril adressé à tous les pilotes, Franck Terner dit nous « tendre la main » à travers une proposition de négociation pluriannuelle sur les salaires. Pour notre part, nous avons appris l’existence et les détails de cette proposition par la voix de journalistes qui nous ont appelés pour connaître notre réaction face à cette proposition ! Nous apprenions un peu plus tard qu’une conférence de presse avait même été organisée pour présenter ladite proposition aux médias. Cela illustre la pauvreté du dialogue social qui prévaut aujourd’hui à Air France.

On retrouve ici la même technique qu’à la SNCF: la manie de réserver des annonces à la presse pour faire pression sur les syndicats.

Les entreprises publiques et leur stratégie sociale dangereuse

Dans une entreprise ordinaire, les négociations entre patronat et syndicats ne se passent pas par l’intermédiaire de la presse. Tôt ou tard, la direction y rencontre les représentants élus des salariés et discute avec eux pour trouver un accord.

Manifestement cette méthode de négociation est trop simple pour les brillants cerveaux qui dirigent les entreprises publiques. Ceux-ci préfèrent se lancer dans des billards à quinze bandes dont l’issue laisse dubitatif.

Dans le cas d’Air France, la direction ne semble guère avoir exprimé auprès du SNPL son intention de négocier clairement avec lui. Au contraire, le SNPL a compris que la direction cherchait à le contourner et à le discréditer.

Puis, le président Janaillac s’est cabré en convoquant un referendum informel alors que la CGC et la CFDT étaient prêts à signer un accord moins favorable… Là encore, le bon sens de la direction laisse perplexe: comment peut-on espérer être soutenu par le personnel, quand on désavoue officiellement les syndicats les plus modérés de l’entreprise? Sauf à ne pas comprendre à quoi sert un syndicat, l’attitude du président est suicidaire.

Dans tous les cas, il ne pouvait guère attendre un soutien de la CGC et de la CFDT qui étaient prêts à signer un accord à 5% d’augmentation, dès lors qu’il les court-circuitait et les cornérisait pour proposer 7% par voie référendaire. Reste ce sentiment diffus que Janaillac a voulu jouer aux Machiavel, et que les syndicats lui ont mis une bonne raclée.

Un dialogue franc et massif eut été préférable, plutôt que ces interminables finasseries de biais.

On peut être un patron sans concession mais savoir négocier

Comme à la SNCF, tout se passe comme si l’élite technocratique à la tête des entreprises publiques gâchait toute possibilité d’évolution collective faute de savoir négocier avec le petit personnel. Comme si jouer le jeu de la négociation avec les syndicats exposait à un ridicule indigne des codes aristocratiques.

A la SNCF, l’attitude d’Elisabeth Borne a conduit les syndicats à demander une négociation directe avec Matignon. Chez Air France, les maladresses de la direction ont conduit au résultat qu’on connaît. Pendant ce temps, les comptes des entreprises se dégradent et l’économie du pays souffre.

Une autre voie serait possible. Si, au lieu de jouer aux Machiavel de bas étage, les dirigeants publics pariaient sur une négociation sans concession, mais saine et franche, ils obtiendraient probablement beaucoup plus de résultats et pourraient mener des stratégies beaucoup plus ambitieuses. Mais cela supposerait que tous ceux qui donnent des leçons de démocratie sociale, de dialogue social et autres balivernes, aux entreprises privées ordinaires appliquent leurs grands principes lorsqu’ils sont en position de le faire. Cette exemplarité-là n’est malheureusement pas le fort de notre haute fonction publique.

Exit tax: Macron prend les mondialistes bob à revers

En annonçant son intention de supprimer l’exit tax dans une interview au magazine Forbes, Emmanuel Macron ouvre une nouvelle polémique sur la fiscalité des entrepreneurs, perçus comme les plus riches contribuables. Sur le fond, c’est bien le problème du libre-échange et de l’ouverture des frontières qui est traité dans ce dossier.

L’exit tax fut inventée en 2011 par Nicolas Sarkozy pour juguler l’exil fiscal des entrepreneurs français vers la Belgique. L’astuce était simple: elle consistait à taxer en France la plus-value latente des entrepreneurs sur la vente de leur entreprise, lorsqu’ils s’installaient à l’étranger. Cette démarche procédait d’une volonté de lutter contre le grand mythe moderne qui structure désormais le débat public: la fraude fiscale, qui représenterait, paraît-il, une perte de 60 milliards d’euros pour l’Etat.

Bien entendu, personne n’est capable d’apporter le moindre début de documentation crédible pour justifier ce chiffre de 60 milliards. Mais il fait partie des mantras contemporains qu’il est de bon ton de répéter en boucle avec un air convaincu: les entrepreneurs fraudent chaque année à hauteur de 60 milliards d’euros. Il est donc normal de les soumettre à une punition collective, qui s’appelle une surtaxation systématique. Et il est aussi normal de les emprisonner dans leur propre pays en leur interdisant de le quitter, sauf à les faire payer des sommes colossales dès qu’ils bougent le petit doigt de pied.

Le paradoxe des internationalistes qui aiment l’exit tax

Cette idée de demander aux entrepreneurs de payer une taxe sur une plus-value qu’ils n’ont pas réalisée (mais qu’ils pourraient réussir…) se justifie implicitement par le besoin de les punir de vouloir vivre leur réussite à l’étranger. Pour eux, aucune frontière punitive n’est donc trop belle.

Il faut leur faire rendre gorge d’avoir l’outrecuidance de ne pas être fonctionnaire, de ne pas dépendre de la générosité publique, et de pousser l’arrogance jusqu’à ne pas rêver de se dorer la pilule sous le soleil rayonnant de notre sublime modèle social que le monde entier nous envie (à l’exception de tous les pays autres que la France, bien entendu).

On ne devrait pas tarder à lire, sous la plume des pourfendeurs des frontières en tous genres qui ont vilipendé la loi sur l’asile et l’immigration parce qu’elle n’était pas assez universaliste, des diatribes outrées contre la proposition d’Emmanuel Macron. C’est le paradoxe bobo: quand une frontière empêche un prétendu réfugié de s’installer en France, elle est mauvaise, inhumaine, indigne, condamnable, une incarnation contemporaine du fascisme, du nazisme, du nationalisme réunis. En revanche, quand la même frontière empêche un prétendu riche de quitter la France, là, elle est soudain bonne, indispensable, régénérante.

Vérité de la frontière en-deçà du « vivre ensemble », erreur au-delà.

Sur ce point, Macron devrait jouer sur du velours en prenant ses adversaires à contrepied. Eux qui ont prôné l’abolition des frontières à l’Assemblée Nationale, peineront à plaider leur rétablissement pour les seuls riches qui quittent la France.

Macron prisonnier de sa politique migratoire?

Inversement, et c’est en cela que la suppression de l’exit tax sera politiquement compliquée à justifier, les adversaires d’Emmanuel Macron ne devraient pas peiner à mettre en relief la contradiction présidentielle sur la question des frontières. D’un côté, le gouvernement prétend mener une politique migratoire restrictive et manifester ainsi une forme de méfiance vis-à-vis de l’ouverture des frontières. Mais quand il s’agit d’appliquer la même doctrine aux plus aisés, Emmanuel Macron se montre beaucoup plus flexible.

Macron voudrait nourrir l’image taillée sur mesure de président des très riches qu’il ne s’y prendrait pas autrement. On peut se demander d’ailleurs par quelle étrange rupture d’empathie, Emmanuel Macron n’a pas mesuré combien il était malhabile d’annoncer à un journal américain une mesure fiscale de cette nature, rendue publique en France le lendemain d’un 1er mai agité.

Le calendrier de cette annonce est, dans le meilleur des cas, malheureux. Sauf bien entendu à ce qu’Emmanuel Macron se soit lancé dans une forfanterie, ou dans une provocation audacieuse, destinée à montrer à l’opinion publique qu’il peut se permettre n’importe quelle décision sans opposition réelle dans le pays.

Quoiqu’il en soit, on aimerait quand même comprendre la philosophie de la frontière qui domine Emmanuel Macron. La frontière n’est-elle opposable qu’aux plus pauvres?

La France malade de ses entrepreneurs

Reste qu’un pays qui punit les entrepreneurs qui émigrent est un pays malade. Et l’exit tax n’est pas la seule déconvenue subie par les entrepreneurs en France. Dans la pratique, il ne fait pas bon y être patron, et la fiscalité y demeure largement confiscatoire pour toux ceux qui ne sont pas salariés.

Dans la pratique, un entrepreneur qui dégage 100.000 euros de bénéfices et ne se verse pas de rémunération par ailleurs, subit une fiscalité proche de 65%. Il lui reste, au total, 3.000 euros nets pour vivre. Pour peu qu’il achète un appartement et une résidence secondaire, il est rapidement plumé par les régimes fiscaux qui pèsent sur l’immobilier.

Bref, la France déteste l’idée qu’une entreprise enrichisse son fondateur et reprochera éternellement à celui-ci de ne pas s’être contenté de demeurer salarié.

Si la suppression de l’exit tax peut avoir une utilité dans le contexte compliqué où son annoncé survient, elle est là. Dans la réhabilitation de la prise de risque, que nous sommes les seuls à stigmatiser à ce point.

Ne pas avoir de sécurité sociale rend les Finlandais très heureux

Le World Happiness Report 2018 soutient que les Finlandais sont les gens les plus heureux du monde. Pour certains medias français, cette première place est due à l’excellence de la sécurité sociale finlandaise. Problème: celle-ci n’existe pas sous la forme qu’on lui connaît en France, et la Finlande est plutôt le paradis de l’assurance privée. Un modèle à suivre pour réenchanter les Français?

Longtemps, la Finlande s’est traîné l’image d’un pays dépressifs, où le suicide était le meilleur moyen d’échapper à des jours sans soleil, pires que des nuits. La Finlande était un avant-goût de l’enfer sur terre, avec une langue imprononçable venue d’on ne sait pas où, un pays perdu qu’il fallait éviter à tout prix.

Puis, patatras! voilà la Finlande promue pays le plus heureux du monde par un rapport mystérieux qui nous classe, nous les mangeurs de saucisson, les buveurs de Cognac, de Pastis et de Bourgogne, en 23è position, juste avant le Mexique et le Chili! Et pan sur le bec! Surtout si l’on songe que l’Allemagne est 15è, les États-Unis 18è et le Royaume-Uni 19è. Côté bonheur, la France serait donc encore à la traîne.

De la relativité de tout classement sur le bonheur

On redira ici que les critères utilisés pour classer les pays dans l’ordre du bonheur ont quand même quelque chose de très discutable. À supposer qu’il soit possible d’évaluer le bonheur d’un pays (ce dont il est quand même permis de douter fortement), il faut une bonne dose de mauvaise foi pour fonder ce classement sur une somme arbitraire de revenu, d’espérance de vie, de soutien social, de liberté, de confiance et de générosité.

Là encore, à supposer qu’il soit possible de mesurer de façon scientifique la générosité d’un peuple, et quelques à-côtés comme sa confiance, rien n’indique que le bonheur procède de la sommation de ces critères. Certains soutiendront même qu’il est plus facile d’être heureux dans un pays pauvre que dans un pays riche. On connaît tous l’adage: l’argent ne fait pas le bonheur, et quand on songe à la situation morale de pays richissimes comme l’Arabie Saoudite ou le Qatar…

Vers une normalisation du bonheur

L’intention de ce classement est transparente: il s’agit là encore de réduire la part du subjectif et du différencié, d’industrialiser le ressenti, d’installer de la norme là où il n’y en a pas, et où l’on pensait qu’il n’y en aurait jamais. Le bonheur est une liberté individuelle qui gêne, il faut l’encadrer.

Donc, les auteurs du World Happiness Report nous suggèrent que le bonheur n’a rien de commun avec ce que nous imaginions jusqu’ici. Il est plutôt le produit d’une hybridation entre des concepts économiques et politiques qui déterminent notre condition et notre satisfaction vis-à-vis de notre existence. La vérité n’est pas dans les âmes, mais dans les chiffres et les algorithmes.

Il n’est plus très loin le temps où nous serons sommés d’être heureux dès lors que certaines conditions choisies démocratiquement seront remplies dans notre société. Et ce jour-là, malheur à ceux qui revendiqueront le droit d’être malheureux malgré tout. Ils s’exposeront aux foudres de l’Être Suprême qui nous gouverne.

Le fantasme français de la sécurité sociale

Il ne s’agit dramatiquement pas de science-fiction. Dans la foulée de la parution du rapport, les medias publics français se sont empressés de donner leur explication sur le bonheur des Finlandais:

La Finlande offre un très bon niveau de vie générale. La qualité des services publics, notamment, est louée par les finlandais, qui apprécient le système de santé, la sécurité sociale, les transports publics et les écoles gratuites.

Résumons-nous. Un classement dit que la Finlande est le pays du bonheur. On n’est pas bien sûr que ce classement soit sérieux mais… les Finlandais sont les plus heureux du monde car ils ont des services publics et une sécurité sociale. Ce raisonnement digne du grand Guignol justifie pleinement que le site de France Info nous donne des leçons sur le sérieux journalistique et dénonce régulièrement les fake news des autres.

Bien entendu, aucune étude, aucune documentation ne vient à l’appui de cette affirmation. Elle sort tout droit de l’esprit du journaliste qui la rédige et qui projette soudain, à partir de ses propres préjugés, ce qu’est selon lui l’idéalité géopolitique du bonheur, à savoir un pays proche de l’Union Soviétique où la vie quotidienne est entièrement encadrée par l’État. Comme cet amour pour la bureaucratie relève de l’évidence cartésienne, le journaliste s’abstient de toute forme de preuve…

Un fantasme démenti par les faits

Tout le problème tient à la fausseté complète de cette affirmation qui résonne comme un mantra, et qui voudrait que l’étatisation soit le synonyme du bonheur.

La Finlande, en effet, ne pratique pas comme nous la « sécurité sociale ». Au contraire, elle recourt largement à l’assurance privée pour couvrir les risques de ses habitants. Elle constitue même, à certains égards, un paradis de l’assurance privée.

Le site européen du CLEISS en donne une très belle description.

Par exemple, dans le domaine de la vieillesse, l’État ne gère que les pensions minimum. Le reste est pris en charge selon un modèle concurrentiel. Pour ce qui concerne la santé, les règles sont essentiellement définies par les communes, ce qui nous éloigne beaucoup de notre assurance maladie. Le système finlandais, qui garantit par ailleurs le droit des malades, réglemente les restes à charge.

On le voit, les Finlandais disposent d’un système de protection sociale beaucoup moins intrusifs et beaucoup plus concurrentiels que le nôtre.

Le bonheur de la Finlande sans la sécurité sociale

On évitera donc soigneusement de tomber dans le panneau de cette normalisation progressive et imposée du bonheur, rapidement instrumentalisée en France pour faire l’éloge d’un système où l’obsession de la protection étouffe la prise de risque individuel.

En réalité, les Finlandais sont très heureux sans sécurité sociale et sans cette cascade bureaucratique dont rêvent les bienveillants français. Au contraire même, pourrions-nous dire, le bonheur des Finlandais procède de leur capacité à prendre encore en charge leur destin eux-mêmes, sans l’intervention systématique de l’État.

La suppression des cotisations chômage promise par Macron est-elle vraiment possible?

La suppression des cotisations chômage acquittées par les salariés, promise par Emmanuel Macron, est-elle possible? La question est posée par le Conseil d’État au gouvernement, dans un avis rendu sur le texte du projet de loi Pénicaud II. On voit mal aujourd’hui comment le gouvernement pourrait passer outre aux réserves de son conseil favori.

La suppression des cotisations salariales dans le domaine de la sécurité sociale pose un problème de fond que le Conseil d’État a souhaité porter sur la place publique. Elle oblige à substituer aux contributions directes des assurés sociaux le produit de l’impôt. C’est ce qu’on appelle la fiscalisation de la protection sociale, largement pratiquée dans les pays du Nord de l’Europe. Est-elle possible en France?

La suppression des cotisations chômage met le feu aux poudres

Dans la logique fondatrice de l’assurance chômage, l’indemnisation des assurés venaient en contrepartie d’une cotisation versée durant les périodes d’emploi. C’est le principe du régime assurantiel: je cotise pour être indemnisé quand le risque survient. Cette notion de cotisation comme contrepartie préalable à toute indemnisation est le fondement du caractère contributif de notre protection sociale obligatoire.

Le principe d’un remplacement des cotisations par l’impôt (en l’espèce la CSG), ce qu’on appelle couramment la fiscalisation de la sécurité sociale, percute frontalement cette tradition historique. Il fait en effet basculer la protection sociale dans un système de prestations sociales très éloigné de l’intention initiale du régime.

Le Conseil d’État l’a souligné utilement:

Il résulte de la réforme proposée une absence de lien entre les modalités de financement par la quasi-totalité des salariés du régime d’assurance chômage et les revenus de remplacement dont ils peuvent bénéficier, dès lors que la CSG est une imposition de toutes natures et n’ouvre donc pas, par elle-même, droit à des prestations et avantages sociaux (Conseil constitutionnel, décision n° 90-285 DC du 28 décembre 1990, considérants 8 et 9).

Progressivement, la mobilisation de la CSG pour financer des prestations à la place des cotisations des assurés atteint des proportions telles que le sens même de la sécurité sociale est en train de changer. La fiscalisation de régimes jusqu’ici entièrement contributifs pose un problème de définition de ce qu’est la protection sociale en France. S’agit-il toujours d’organiser la couverture des risques sociaux par la solidarité des salariés (et de réserver l’intervention de l’impôt à la couverture des risques des non-salariés)? Ou bien décidons-nous de basculer, comme en Grande-Bretagne, dans un système d’allocations versées par le contribuable à ceux qui sont dans le besoin?

L’appel du Conseil d’État à une réflexion globale

Dans son avis, le Conseil d’État invite le gouvernement à poser la question de fond, celle de ce changement de nature profonde qu’il opère jour après jour dans notre système de sécurité sociale à force de remplacer les cotisations par la CSG.

Compte tenu des évolutions de l’assurance chômage résultant du projet, de la suppression des cotisations salariales d’assurance-maladie déjà opérée par la LFSS pour 2018 et de la réforme à venir des régimes de retraite, le Conseil d’État invite le Gouvernement à approfondir sa réflexion sur la cohérence des modalités de financement des régimes avec les prestations qu’ils servent, dans la perspective d’une réforme du système de protection sociale tirant toutes les conséquences de la part prise par les impositions dans le financement de la protection sociale obligatoire.

Et de fait, le Conseil d’État, qui est historiquement l’initiateur du système monopolistique de protection sociale qui s’est mis en place en 1941, pose ici la juste question du devenir de son enfant chéri. En supprimant les cotisations salariales en maladie, le gouvernement a franchi un premier cap dans la fiscalisation. La mise en place d’une retraite par points en constituera une autre étape importante. Le Conseil d’État demande désormais au gouvernement de préciser sa doctrine, sa vision, sur ce qu’est la nature de la sécurité sociale.

S’agit-il d’un système de couverture du risque social? S’agit-il d’un système de solidarité de type universel financé par l’impôt?

La France est désormais au pied du mur et doit choisir.

Le système hybride à la française mis en question

La question n’est pas nouvelle en soi. Depuis 1945, la France a fait le choix d’hybrider son système de protection sociale, pour créer un dispositif sans égal (par son coût et par son emprise sur la vie privée, mais pas par son efficacité) dans le monde.

De l’Allemagne, inventeuse de la sécurité sociale par cotisation, la France a gardé un dispositif qui concerne tous les salariés. Il procède par prélèvements sur le salaire, plus largement financé par les employeurs que par les salariés d’ailleurs, ce qui pose de sérieuses difficultés de compétitivité. C’est le système dit bismarckien.

Du Royaume-Uni et de son modèle beveridgien, la France a gardé le principe d’une fiscalisation pour financer des prestations destinées à ceux qui ne cotisent pas sur leur travail. C’est le cas en particulier du Fonds de Solidarité Vieillesse, qui verse une pension minimale à ceux qui n’ont pas fait le plein de leurs trimestres de cotisations.

Dans l’ensemble des pays industrialisés, ces systèmes « purs » à leur création ont beaucoup évolué avec le temps pour tenir compte de la contrainte financière. L’Allemagne a par exemple fait le choix de plafonner l’intervention de sa sécurité sociale à un certain niveau de revenus, et a accepté une concurrence entre ses caisses de sécurité sociale. De son côté, la France nourrit des débats discrets mais très animés sur le poids et le rôle de la contribution sociale généralisée dans le système de protection sociale.

Où en est-on de la CSG?

Le tableau en ouverture de ces lignes récapitule la situation de la contribution sociale généralisée, principal impôt mobilisé pour financer la sécurité sociale. Sur un produit total d’environ 100 milliards annuels, 75% servent à l’assurance maladie, et 10% servent au Fonds Solidarité Vieillesse. La logique de cette répartition est simple: là où les prestations de sécurité sociale profitent directement aux salariés cotisants (principalement dans le domaine de la retraite), l’impôt n’intervient pas. Quand les prestations de sécurité sociale ne sont pas liées au travail, l’impôt intervient.

On doit au gouvernement et à sa réforme mal expliquée de la CSG et des cotisations maladie de n’avoir pu préciser pour quelle raison l’assurance maladie bénéficie d’environ 72 milliards d’impôts pour se financer. Une grande partie de la dépense santé est en effet causée par des non-salariés, et en particulier par des retraités. Il est donc assez rationnel de ne plus demander aux salariés de se serrer la ceinture pour prendre en charge ces dépenses. Et assez rationnel de demander aux retraités de prendre leur part dans l’augmentation incessante des dépenses de santé.

Cette argumentation est largement restée inaudible tant la hausse de la CSG a suscité de haine et d’émotion. Il est dommage que le gouvernement ait raté le coche à ce moment-là car le Conseil d’État le somme aujourd’hui de rattraper le temps perdu: il faut qu’on comprenne où le gouvernement veut aller en affectant toujours plus de CSG (dont le produit n’est pas extensible sauf à l’augmenter encore) à des dépenses jusque-là prises en charge par les cotisations.

La réforme de l’assurance chômage sur le grill

S’agissant de la réforme de l’assurance chômage, le Conseil d’État pose les questions qui fâchent, et que le gouvernement a laissées sans réponse, en partie faute d’une réflexion suffisante sur sa propre action, et pour l’autre partie faute d’une appétence suffisante pour la pédagogie.

Ainsi, sur la création d’un droit au chômage pour les travailleurs indépendants, le Conseil d’État a relevé que celle-ci procédait d’un accord interprofessionnel négocié par des organisations non-représentatives de cette catégorie de population. Il a aussi noté que les indépendants bénéficieraient de prestations sans avoir cotisé. Ce faisant, le régime pour indépendants sera autorisé, mais à condition d’être régi par des décrets et d’être isolé du reste.

Pour le légitimer, le Conseil d’État a posé une balise financière qui méritera d’être longuement pensée:

S’il est loisible au législateur de prévoir le financement par un régime de protection sociale d’une prestation relevant d’un autre régime, c’est à condition de ne pas créer de rupture caractérisée de l’égalité devant les charges publiques. Les dépenses afférentes à l’allocation des travailleurs indépendants représentant, d’après les évaluations de l’étude d’impact, moins de 0,5 % des dépenses du régime d’assurance-chômage, une telle rupture caractérisée n’apparaît pas constituée.

Autrement dit, la pirouette financière en faveur des indépendants n’est acceptée que si elle reste anecdotique. Du jour où les dépenses augmenteront, les indépendants devront cotiser…

En outre, le Conseil d’État a passé au crible les autres aspects de la réforme, en soulignant chaque fois les insuffisances juridiques du texte. En particulier, il demande au gouvernement de légiférer sur la variation des taux de cotisations patronales en cas d’utilisation excessive de contrats courts.

Sur tous ces points, le Conseil d’État s’est ingénié à pointer du doigt, parfois de façon contestable d’ailleurs, les changements systémiques que le gouvernement opère par petites touches et avec l’air de ne pas y toucher.

On relèvera en particulier cette phrase

qui en dit long sur le chemin qui reste à parcourir en faveur de l’égalité hommes-femmes chez les entrepreneurs et les conjoins collaborateurs:

le Conseil d’État estime que les différences de traitement opérées avec d’autres circonstances de privation d’activité professionnelle n’y ouvrant pas droit sont conformes au principe d’égalité, pour les motifs suivants.

En premier lieu, à la différence des conjoints associés, les conjoints collaborateurs ne peuvent jamais percevoir de rémunération pour leur activité professionnelle et ne sont donc pas susceptibles de remplir la condition de revenus antérieurs d’activité.

Cette validation de la minoration réservée aux conjointes collaboratrices méritera tôt ou tard d’être mise sur la table, car elle constitue une puissante négation de tous les principes d’égalité exposés par les féministes.

La sécurité sociale française à la croisée des chemins

Derrière l’ensemble de ces considérations techniques souvent réservées aux initiés, se pose une question politique et sociétale simple: la sécurité sociale française peut-elle ou non continuer à se financer sur le travail? ou doit-elle basculer sur l’impôt?

Depuis plusieurs années, les gouvernements qui se succèdent repoussent le moment où il faudra ouvrir un débat collectif sur ce sujet. Mais l’étranglement progressif des forces vives du pays par des cotisations sociales trop élevées oblige à mobiliser de plus en plus l’impôt pour financer ce que le Conseil National de la Résistance avait réservé à la cotisation.

Sommes-nous prêts ou non à revoir le modèle sacro-saint du Conseil National de la Résistance? Sommes-nous prêts à concéder que le coût de la protection est devenu tel qu’il obère le destin national et qu’il faut le financer autrement et probablement sur une autre base philosophique?

La France est obsédée par la dictature de la protection contre les risques vitaux. Cette disposition contre nature est en train de la tuer à petits feux. Tout l’enjeu du débat que le Conseil d’État appelle de ses voeux est de savoir si oui ou non nous acceptons de diminuer la protection apportée par l’État pour prendre le risque de vivre.