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Auteur : Eric Verhaeghe

Catalogne: comment l’Europe dévore ses propres enfants

Le projet d’indépendance que la Catalogne pousse depuis plusieurs mois constitue désormais une date-clé pour l’Europe entière. C’est son moment de vérité contemporaine: celui où les États-membres comprennent que leur appartenance à l’Union les condamne à disparaître. Au passage, le mythe de l’Europe garante de la paix pour ses peuples prend dangereusement l’eau.

Que les adorateurs de l’Union Européenne ne nous ont-ils servi sur la bienveillance et les vertus pacifiques de cette construction, bureaucratique certes, mais si protectrice de la paix entre les peuples, si vertueuse pour un continent trop agité, si intelligemment fondée sur ses régions, blabla, blabla, blabla? Emmanuel Macron lui-même ne manque pas, dans ses fréquents discours sur l’Europe, de faire l’apologie plus ou moins explicite du fédéralisme. Et chacun sait que ce fédéralisme ne peut reposer que sur les régions européennes et non sur ses bons vieux États-nations désormais cités au ban de l’obscurantisme et de la barbarie.

Et paf! voilà le passage de la théorie à l’examen pratique: une région européenne demande son indépendance dans le cadre de l’Union. C’était donc ça qu’il fallait comprendre dans l’exaltation du traité de Rome? Le début d’un lent et long chemin dont l’étape finale s’appelle désintégration des États-nations, le fourmillement régional jusqu’aux déclarations unilatérales d’indépendance.

L’Europe des régions, ou l’Europe qui dévore ses enfants

Certains ont pu naïvement croire que l’Union Européenne assurait le triomphe des bisounours. L’Europe, c’est l’amour sans nuage entre les hommes. D’un seul mouvement, on peut y dénigrer les nationalismes et les souverainismes, symboles de l’âge de pierre, la paix entre les nations, l’amour des régions et les vertus du fédéralisme. Tout y est beau et pur.

Et puis un jour, les fédéralistes poussent la logique jusqu’au bout et demandent à changer les frontières des États-membres qui fondent l’Union.

La Catalogne est liée à la couronne d’Espagne depuis le XIIè siècle. L’Espagne est entrée dans l’Union en 1986, après son épisode franquiste. Elle n’est pas un État fondateur, mais elle est l’un des plus anciens États-nations européens et un pilier solide de l’Union. Le gouvernement espagnol est plutôt bon élève en matière de politique budgétaire. Il est coopératif et, à la différence de la Hongrie ou de la Pologne, il ne peut être taxé d’euroscepticisme.

Et le voici mis en difficulté par une région qui se verrait bien en situation d’adhésion directe à l’Union. C’est ballot! on rentre dans l’Union, on fait tout ce qu’il faut pour y tenir son rang, et un jour on y découvre que le sol se dérobe sous vos pieds et que vos petits camarades y ont tellement fait la promotion du régionalisme que vous êtes bien seuls pour résoudre la crise.

L’Espagne victime de la bienveillance européenne

Pour comble de malchance, la Catalogne demande son indépendance sous les auspices d’un Roi et d’un Premier Ministre qui méconnaissent gravement la bienveillance, la grande religion européenne du moment. Ces deux canailles ont fait donner la police, et continueront à le faire, façon Franco années 30, pour réprimer les revendications catalanes.

Mais comment? Regardez donc Angela Merkel et sa bienveillance avec le million de réfugiés qui a traversé l’Europe à pied pour se répandre dans la Forêt Noire. Regardez l’Italie et la Grèce qui envoient des bateaux pour repêcher les migrants qui se noient. Partout il faut être bienveillant, dire oui au vivre ensemble, à la diversité.

Et là, le gouvernement d’un État-membre de l’Union viole tous ces beaux principes d’amitié universelle et décide de brutaliser de gentils indépendantistes. Tout cela sent très mauvais: il va falloir expliquer aux Espagnols qu’on ne traite pas comme ça des citoyens sans défense qui aiment l’Europe.

Se met ainsi en marche la grande machine à broyer l’État-nation. Ce sont les États-nation qui ont créé l’Europe, mais ils sont priés d’accepter pacifiquement leur propre disparition au nom d’un idéal qu’ils ont forgé.

La résolution complexe d’un paradoxe mortel

Pour les europhiles tendance Macron, l’indépendance de la Catalogne est un moment douloureux à passer.

Soit on condamne le gouvernement espagnol, et à ce moment-là on importe le problème en France. Dire qu’il ne faut pas réprimer les Catalans, c’est se tirer une balle dans le pied, parce que le moment venu, on ne pourra pas réprimer les Calédoniens, les Corses, les Basques, les Catalans de France qui voudront rejoindre leur nouvel État, les Bretons, et autres pièces rapportées du puzzle français. Et même que toutes ces pièces rapportées se sentiront pousser des ailes si l’État central montre sa fameuse bienveillance vis-à-vis des indépendantistes.

Soit on soutient le gouvernement espagnol, mais alors foin des beaux discours sur l’Europe. Au moment où Emmanuel Macron pédale dans le sens du fédéralisme européen, un soutien aux Bourbons d’Espagne aura l’effet du frein torpedo. Notre Président aura lui-même brutalement étouffé dans l’oeuf toute crédibilité à ses grands projets continentaux.

Bref, mesdames et messieurs les fédéralistes, vous avez désormais le nez dans votre propre purin. À force d’expliquer que le souverainisme, c’est le repli populiste sur soi, et que l’intelligence humaine, c’est forcément l’Europe fédérale, vous voilà avec une sacrée crise sur les bras. Le moment est venu de nous montrer ce que vous avez dans le ventre, et jusqu’où vous êtes prêts à aller dans le détricotage des États-nations qui construisent votre belle Europe depuis soixante ans.

Car il va bien falloir briser le silence sur la crise espagnole. Vous avez beau aujourd’hui regarder le bout de vos chaussures, Rajoy et son petit roi vont vous contraindre à réagir, avec leur choix d’en découdre par la force…

L’implosion européenne toute seule comme une grande

Pour l’Europe, l’indépendance de la Catalogne est un moment de vérité. Disons même qu’elle est la vérité de la construction communautaire, celui où le bashing permanent contre l’État-nation trouve son débouché naturel dans l’affirmation des volontés indépendantistes. Pour la France, c’est un laboratoire grandeur nature, comme pour plein d’autres États européens: la Corse en France, la Flandre en Belgique, la Lombardie en Italie, la Bavière en Allemagne, sont les prochains candidats sur les listes.

La Catalogne est l’aporie européenne. Elle montre l’impossibilité finale d’une construction qui repose sur les États mais qui les appelle à disparaître.

Cette épreuve du feu aura une vertu: elle montrera aux amoureux de l’Europe qu’ils sont dans l’erreur lorsqu’ils confondent l’ambition européenne et sa réalisation communautaire. On peut être Français, aimer l’Europe, et nourrir pour celle-ci un autre projet que celui qui s’étale sous nos yeux.

Le Crédit Agricole, grand vainqueur de la vente de STX à Fincantieri

Le gouvernement a annoncé la semaine dernière un règlement dans l’affaire Fincantieri, cédant en apparence sur ses annonces initiales de ne pas céder les chantiers aux Italiens. Cette décision a surtout permis de débloquer un rachat de trois banques italiennes par le Crédit Agricole.

C’est l’effet induit par le règlement de la vente de STX à Fincantieri, repoussée avant l’été par le gouvernement français: le Crédit Agricole peut désormais développer sa présence sur le sol italien. La banque française vient en effet d’annoncer qu’elle avait trouvé un accord avec le Fonds interbancaire de garantie des dépôts italien pour l’acquisition des caisses d’épargne de Rimini, Cesena et San Miniato, pour une valeur globale de 130 millions.

Une opération repoussée par le gouvernement italien

Au printemps, le Crédit Agricole avait annoncé son intention de procéder au rachat de ces trois caisses d’épargne. Mais la banque française ne voulait pas s’embarrasser de leurs actifs toxiques. D’où la nécessaire intervention du Fonds interbancaire pour procéder à la « désolidarisation » de ces actifs avant le rachat. Autrement dit, ce sont les banques italiennes (donc les clients) qui doivent reprendre entre elles ces actifs pourris avant que le gouvernement italien n’autorise la cession. On parlait alors de 2,8 milliards de créances brutes douteuses… un montant bien supérieur aux 800 millions auxquels le Coréen STX avait racheté Saint-Nazaire.

Pas de chance pour le Crédit Agricole: sa marque d’intérêt est arrivée en même temps que le dossier Fincantieri. Et très vite, on a compris que ni le Fonds interbancaire ni le gouvernement italien ne s’empresseraient d’autoriser ce dossier si la France ne lâchait pas du lest sur l’opération STX.

L’opération miraculeusement débloquée cette semaine

Comme un fait exprès, le Crédit Agricole a annoncé vendredi avoir trouvé un accord avec le Fonds interbancaire italien pour la cession de ces caisses d’épargne. L’opération se règle de façon plutôt (très) avantageuse pour la banque française. Celle-ci devrait apporter 130 millions par sa filiale italienne Cariparma (achetée en 2007) aux trois caisses d’épargne. Dans le même temps, les banques italiennes prennent à leur charge près de 3 milliards de créances douteuses.

Voilà qui valait la peine d’attendre!

Sur le fond, on n’est donc pas sûr que la « nationalisation temporaire » de STX cet été par l’ineffable Bruno Le Maire ait vraiment servi les intérêts de l’entreprise. En revanche, le retour de fait au compromis négocié par son prédécesseur Sirugue fait les affaires du Crédit Agricole.

Vivendi en profite pour recoller les morceaux

On notera que la Tribune a rappelé que, de son côté, Vivendi avait fait les frais de la stratégie française tonitruante dans le dossier STX. Les stratégies de prises de participation de Vivendi ont en effet donné lieu à de vives réactions de la part des autorités italiennes.

Encore une entreprise française qui ne doit ménager ni son temps ni sa peine pour convaincre Bruno Le Maire de mettre de l’eau dans son vin.

Des discussions fructueuses ont été menées dans un esprit constructif, de respect et d’engagement mutuel durant tout l’été avec le Schema Volontario et les banques avec le soutien actif des autorités impliquées. Elles ont permis de réunir les conditions nécessaires à la conclusion de cet accord qui définit la structure et le périmètre de la transaction, en particulier le niveau des augmentations de capital de chacune des trois banques et les conditions de la déconsolidation de l’essentiel de leurs créances douteuses résultant, entre autres, en une amélioration du profil de risque du groupe en Italie.

Le Schema Volontario procédera au renforcement du capital des banques cibles préalablement à la date de finalisation de la transaction, de manière à aligner leur ratio CET1 sur les critères du Groupe Crédit Agricole ; des portefeuilles de créances douteuses totalisant environ 3 Mds€ de valeur brute seront titrisés avec l’appui du fonds Atlante II ou cédés à des investisseurs privés. Crédit Agricole Cariparma versera au Schema Volontario la somme de 130 m€ pour l’acquisition de participations supérieures à 95% dans les trois banques cibles.

La transaction sera soumise à l’approbation des autorités de supervision et de la concurrence compétentes. La finalisation de la transaction est prévue pour la fin de l’année 2017.

Marseille, Catalogne: l’inquiétante mise en scène de la violence dans les démocraties libérales

Les démocraties libérales vivent un sale temps. À Marseille, l’émergence d’un Islam politique violent a fait deux morts et justifie encore un peu plus la militarisation croissante de l’espace civil. En Catalogne, les brutalités policières contre les opérations référendaires ressuscitent des spectres qu’on croyait impossibles.

Ceci n’est pas une démocratie. #Catalogne #CatalanReferendum #Catalonia #Catalunya #Espagne #Spain#España pic.twitter.com/TNpHn8Ivp8

— L’insurgé (@linsurge_) 1 octobre 2017

En apparence, bien entendu, tout ceci n’a rien à voir.

En plein débat sur la prolongation de l’état d’urgence et sur l’utilité de l’opération Sentinelle dont le principal effet consiste à militariser l’espace public, un agresseur tue au couteau deux femmes à Marseille avant d’être abattu par un soldat. Le même jour, la police espagnole ne ménage pas ses efforts pour semer la violence en Catalogne afin d’empêcher le referendum illégal qui s’y tient. On parle de 900 blessés dans la journée.

La paradoxale lutte contre le terrorisme

Il existe en France un paradoxe sur la lutte contre le terrorisme. D’un côté, il est interdit d’expliquer que celui-ci repose sur l’expression violente d’un Islam politique, comme si la lutte contre le terrorisme ne pouvait dépasser la demi-mesure. De l’autre côté, nous sommes supposés admettre comme juste la militarisation progressive de la société civile et son placement sans véritable contre-pouvoir sous surveillance politique.

C’est l’objet même de la énième loi de lutte contre le terrorisme: inscrire dans le droit commun des dispositions liberticides sous couvert de la lutte contre le terrorisme. Ne pas surveiller les plus dangereux, car ce serait discriminatoire, mais surveiller tout le monde.

C’est le paradoxe français: pour ne pas nuire à quelques-uns il vaut mieux nuire à tous.

Le glissement progressif vers le liberticide

Entendons-nous: il est normal qu’un État organise sa défense en prenant des mesures adaptées à la lutte contre le terrorisme. Mais c’est bien le sujet qui pose problème: tout se passe, en France, comme s’il était interdit d’attaquer le mal à la racine et comme s’il valait mieux généraliser la surveillance à l’ensemble de la population. On en ressort avec ce sentiment de malaise où le terrorisme est instrumentalisé pour « blanchir » des règles liberticides sans viser les terroristes eux-mêmes.

Et on ne citera même pas ici les « trous dans la raquette » dans l’évaluation interne, notamment pour tous les cas d’infiltrés qu’on croise régulièrement dans les attentats de ces dernières années. Tout ceci donne le sentiment d’une surveillance tournée vers les citoyens plus que vers les terroristes eux-mêmes.

La violence policière en Catalogne

Parallèlement à cette montée de la surveillance généralisée et de la militarisation, les violences policières en Catalogne montrent un autre visage de la répression étatique.

Là encore, on pouvait comprendre que l’État central espagnol cherche à déjouer un vote illégal qui met son avenir en péril. Ce qui pose problème ici, encore une fois, c’est la mise en scène de la violence. Le Premier Ministre Rajoy a surjoué la scène en laissant ses policiers instaurer un climat de violence dans les bureaux de vote, comme si répandre des coups de matraque tenait lieu d’argumentation durable. Ce faisant, c’est bien un basculement politique qu’il a décidé: celui d’une réponse autoritaire à une requête démocratique.

On n’épiloguera pas non sur le chemin que Rajoy fait parcourir à l’envers à tous les souverainistes qui tentent d’expliquer que la construction communautaire est la plus grande ennemie de la démocratie. Il faudra des années pour corriger l’image désastreuse qu’il vient de donner des États-nations.

On retiendra surtout qu’il a donné corps à la mauvaise pièce que les démocraties libérales commencent à jouer: celle d’une mise au pas des populations civiles sous différents prétextes. Mais peu à peu le voile se lève: l’exercice de l’autorité dans toute sa brutalité ne se dissimule plus et envahit la rue.

La mauvaise passe des démocraties libérales

Ce premier dimanche d’octobre restera donc dans les mémoires de la démocratie libérale comme un mauvais jour. Dans la grande tension des peuples que l’après-crise de 2008 suscite, les maux de notre société oblige les institutions étatiques à de mieux en mieux assumer leur violence, et à se raidir dans leurs projets orwelliens.

This is why we must protect the Second Amendment.
Government tyranny is not an abstract concept.#CatalanReferendumpic.twitter.com/lBxQNjFX6n

— Henry (@HMSPitts) 1 octobre 2017

Quand les libéraux allemands persiflent déjà le passager clandestin Macron

Le vice-président des libéraux allemands Wolfgang Kubicki n’a pas hésité à se moquer d’Emmanuel Macron et de ses projets européens. Le ton employé laisse présager un avenir très incertain aux propositions françaises de gouvernement économique de l’Union.

Wolfgang Kubicki a eu la phrase qui tue: « En tant que Président français, je propose que l’Allemagne paye pour tout le monde ». Ce résumé cinglant du discours d’Emmanuel Macron a posé clairement le cadre des discussions d’Angela Merkel va devoir ouvrir avec ses partenaires libéraux. Sauf à ce que ceux-ci se récusent au profit, dans quelques semaines, des sociaux-démocrates, ils bloqueront donc toute forme de proposition favorable à un approfondissement de l’Union.

C’est mal parti pour Emmanuel Macron.

Le discours de Macron intéresse surtout les Français

On notera au passage que le discours d’Emmanuel Macron a fait grand bruit… en France, mais que les Européens ne s’y sont guère intéressés. Il n’a pas occupé les discussions à Talinn, où le sommet traitait d’affaires numériques. Et les contacts avec Angela Merkel sur le sujet se sont limités à un tête-à-tête de 30 minutes où la question du budget européen n’a pas été traitée.

Selon Emmanuel Macron lui-même, le dîner informel qui a précédé le sommet a permis de vérifier que ses partenaires européens étaient globalement prêts à refonder l’Europe. Le problème est que personne n’a véritablement confirmé cette doctrine. Et, en dehors de la presse française, on saisit mal qui soutient le Président.

Certes, le président du Conseil Italien Gentiloni a dit jeudi son enthousiasme pour le sujet. Et Merkel a expliqué qu’elle voulait discuter avec son partenaire français. Mais, pour l’instant, personne n’est allé au-delà.

La position allemande difficile à connaître

Dans la pratique, c’est évidemment la position allemande qui sera déterminante. Sans soutien de l’Allemagne, on sait par avance qu’aucune refondation n’est possible. Et c’est un sacré problème, puisque l’Allemagne fonde désormais sa prospérité sur une organisation continentale du travail où la réglementation communautaire joue un rôle essentiel.

Tout l’enjeu consiste donc à convaincre les Allemands qu’ils ont plus à perdre à continuer un système qui leur profite mais qui appauvrit progressivement leurs voisins, qu’à le continuer jusqu’à ce que la corde casse. L’exercice est audacieux. Il est plausible, gagnable, mais il est complexe.

Les Allemands pourraient en effet se laisser convaincre, à condition qu’une de leurs réticences soit vaincue: qu’il ne s’agisse pas de chercher un chèque en blanc qui exonère de tout effort. Du point de vue allemand, en effet, les pays qui revendiquent une mutualisation plus grande en Europe cherchent surtout à éviter les réformes structurelles que l’Allemagne a acceptées il y a une quinzaine d’années pour rétablir sa situation.

La France des petits faiseus

C’est évidemment ici que le bât blesse du côté français. Emmanuel Macron est un beau parleur (ceux qui connaissent l’Allemagne savent comment on y prend ce compliment). Mais appartient-il à cette catégorie tant adulée au sud de la Loire et tant exécrée au-delà du Rhin des « grands diseus mais petits faiseus »?  Toute la difficulté du débat se situe là.

Les Allemands ont suivi et suivent chaque jour la vie politique française. Ils savent qu’Emmanuel Macron fait le bon élève en adoptant des ordonnances qui sont sur la bonne voie, mais ils regardent aussi son budget.

Ce qu’ils y voient est très loin de l’ordo-libéralisme qu’ils souhaitent voir régner en Europe, et ils ne peuvent qu’en être horrifiés. Entre les dépenses record à 425 milliards€, et l’augmentation du déficit annoncée en 2019, ils savent que la France n’entame aucune des réformes de l’État qui sont cruciales pour l’assainissement de ses comptes.

Macron ne servira pourtant sa cause qu’en s’attaquant à ces sujets qui suscitent des poussées épidermiques en Allemagne. Entre le nombre galopant de fonctionnaires et un système de retraite publique qui ponctionne 40 milliards chaque année sur la richesse nationale, les idées de réforme ne manquent pas. Elles supposent que le Président ne soit pas un petit faiseu, et sur ce sujet, les Allemands attendent des preuves.

La théorie du choc, clé de la crédibilité française

Reste que le budget proposé par Macron procède toujours de la logique de l’ajustement et manifeste, comme Édouard Philippe l’a montré lors de son émission politique, l’aversion des élites françaises pour les chocs fiscaux, sociaux et politiques. On voit bien l’intérêt de cette modération: elle évite les conflits sociaux et les grands désordres.

En se rendant à Berlin, on en mesure les inconvénients: à force de ne jamais réformer, de ne jamais prendre le taureau par les cornes, la France s’enfonce dans un lent déclin et perd sa crédibilité internationale. Elle est un lion qui s’endort.

En réalité, pour convaincre l’Allemagne de sa sincérité dans la refondation européenne, la France doit prouver qu’elle ne cherche pas à s’abriter derrière le parapluie budgétaire et monétaire allemand. Et sur ce point, la France détient seule les clés de sa réussite. Tant qu’elle ne modifiera pas en profondeur les termes de l’ordre injuste sur lequel elle se fonde, avec des rentiers qui profitent et des entrepreneurs de moins en moins nombreux qui trinquent, la France prêchera dans le désert.

Hausse de la CSG: pourquoi Macron a raison

Dans le désert idéologique qui règne au sein de la République En Marche, on entend peu de voix pour expliquer une mesure essentielle (et encore timide) d’Emmanuel Macron: la hausse de la CSG en compensation de la suppression des cotisations salariales. Il est pourtant nécessaire d’assurer le service après vente de cette mesure juste et salutaire.

La hausse de la CSG est mal expliquée et mal comprise. Elle est pourtant une mesure salutaire, moralement légitime et économiquement rationnelle. Voici pourquoi.

L’assurance maladie, ou le grand détournement de la solidarité

Le tableau ci-dessus, tiré du rapport de la commission des comptes de la sécurité sociale 2017, illustre parfaitement la problématique française du financement de l’assurance maladie. Sur 200 milliards environ de recettes, 70 milliards proviennent de la CSG, 92 milliards proviennent des cotisations ou des compensations de cotisations, 32,5 milliards proviennent de différents impôts (comme les taxes sur les cigarettes), et 3 milliards proviennent d’autres régimes.

Autrement dit, la santé « mutualisée » est encore financée à 45% par les cotisations sur le travail, à des taux élevés. En particulier, ces ressources proviennent d’une cotisation de près de 13% sur les employeurs. Lorsqu’un employeur verse 1.000€ à l’un de ses salariés, il doit verser 130€ à l’assurance maladie.

Toute la question est de savoir si cette contribution d’une valeur importante au moment où la France compte 3,5 millions de chômeurs se justifie moralement et économiquement ou pas.

Les retraités grands consommateurs de soins

Or les retraités consomment beaucoup plus de soins et de biens médicaux que les salariés. Une étude de 2010 du Haut Conseil pour l’Avenir de l’Assurance Maladie (HCAAM) a produit un graphique qui l’illustre clairement. On y voit qu’une personne âge de 90 ans consomme en moyenne 8.000 euros par an de soins et de biens médicaux quand un salarié de 45 ans en consomme quatre fois moins.

Le choix français de financement de la maladie consiste donc à demander à ceux qui ne consomment pas et qui travaillent de payer pour ceux qui consomment et qui ne travaillent pas. C’est ce qu’on appelle couramment la solidarité.

Toute la question est de savoir si les termes de cette solidarité sont aujourd’hui trop importants ou pas. Ceux qui pensent que la solidarité est équilibrée prôneront un maintien de la CSG en l’état. Ceux qui pensent qu’elle repose trop sur les salariés et ne sollicite pas assez les consommateurs de soins soutiendront une hausse de la CSG.

La question de la « vérité des prix »

Sur le fond, il est possible d’objectiver une partie de ce débat en rappelant la mécanique de l’assiette de la CSG. Celle-ci porte sur la totalité des revenus (y compris ceux du capital), alors que les cotisations sociales ne concernent que les salariés. Grâce à la CSG, donc, toute augmentation de la dépense de santé en France est immédiatement répercutée sur l’ensemble de la population, y compris les « riches » qui ne vivent pas de leur travail mais de leur capital (puisque les revenus de celui-ci sont soumis à la CSG alors qu’ils ne sont pas soumis à cotisation).

Avec les cotisations, seule la partie de la population qui ne consomme pas assume le coût induit par ceux qui consomment. La hausse de la CSG permet donc de faire la vérité des prix, au moins partiellement, là où les cotisations favorisent un effet de passager clandestin, puisqu’elles autorisent les consommateurs à ne pas payer le prix de leur consommation.

En ce sens, c’est-à-dire selon une logique de management du risque assurantiel, la fiscalisation de l’assurance maladie voulue par Emmanuel Macron est vertueuse. Mais il est vrai qu’elle suppose un ajustement de l’effort fourni jusqu’ici par les consommateurs, ce qui est toujours douloureux.

La solidarité: quelques rappels

On regrettera quand même qu’il ne se trouve personne au sein de la majorité pour rappeler les importants efforts fournis ces dernières années en faveur des retraités et de leur accès aux soins.

En particulier, la CMU-C, couverture maladie universelle complémentaire prévoit un remboursement par la collectivité du reste à charge des plus pauvres. Cette prestation s’adresse aux personnes qui disposent d’un revenu inférieur à 800 euros.

Pour tous ceux qui vivent avec un revenu situé entre 800 et 1.000 euros par mois, une aide à la complémentaire santé (ACS) permet d’accéder à un contrat de « mutuelle » pour éliminer les restes à charge.

Si un geste doit être fait en faveur des retraités impactés par la hausse de la CSG, il est plutôt à rechercher dans les plafonds de l’ACS. Étant entendu que la mise en place de celle-ci sous François Hollande rappelle que les retraités ont largement bénéficié de la solidarité de ceux qui travaillent.

Une question de fond: le travail doit-il payer la maladie?

Toutes ces questions ne peuvent occulter la problématique majeure soulevée par le financement de l’assurance maladie: est-il normal que la prise en charge des soins soit liée au travail? Le débat devra bien être posé un jour, car il ne coule vraiment pas de source.


Édouard Philippe ou l’élégance du lévrier afghan

Édouard Philippe peut se targuer d’avoir globalement réussi sa prestation télévisée. Pour tous ceux qui doutaient de son épaisseur, les instants passés avec lui ont constitué une agréable surprise. Au fond, ce Premier Ministre a l’élégance d’un lévrier afghan: il est grand, il est fin, il a une douceur gracieuse. Reste à savoir s’il a une vision politique.

Oui! Édouard Philippe existe vraiment! oui, il peut soutenir un débat avec Mélenchon, et il peut même circonvenir cet adversaire redoutable à force de courtoisie et d’urbanité.

Pour beaucoup de Français qui ont frénétiquement tapé sur Google « qui est Édouard Philippe? » en découvrant l’émission, le spectacle aura réservé une heureuse surprise. Par les temps qui courent, ce genre de plaisir n’est pas à bouder. Et c’est vrai qu’il est plutôt agréable à regarder et à suivre notre Premier Ministre. Il a un côté gendre idéal, avec des mots tout droit sortis des armoires juppéistes, des beaux quartiers, des dîners en ville. Il a l’élégance du geste, de l’expression. Il est urbain, comme on disait dans l’ancien monde. Il ne dit pas aux gens qu’ils sont fainéants quand ils ne pensent pas comme lui. Il ne veut pas les blesser, et quand les petites gens lui parlent de leurs problèmes de petites gens, il prend un air absorbé et les écoute avec pénétration.

Mieux même: quand les journalistes ou les adversaires le poussent dans ses retranchements, il donne le sentiment de défendre son bout de gras et de croire réellement à ce qu’il a dit. Quand l’un ou l’autre lui fait remarquer qu’il n’a pas vraiment répondu aux questions, il s’obstine et il dit que si avec une telle conviction qu’on a envie de le croire.

De ce point de vue, donc, on ressort de l’Émission Politique avec l’impression d’avoir découvert un homme, d’avoir levé un voile et c’est bien.

Au-delà de la technique, y a-t-il un pilote dans l’avion?

Reste que, si le personnage existe, on se demande quand même, au bout d’un moment, si son élégance ne nuit pas à son épaisseur. C’est un lévrier afghan: on ne doute pas qu’il puisse courir vite, mais on n’est pas bien sûr qu’il puisse tenir longtemps, surtout en cas de tabac.

Par exemple, sur la suppression de fait de l’ISF, et sur la polémique de l’intégration des yachts et des lingots d’or dans l’assiette du nouvel impôt, Édouard Philippe donne le sentiment de réciter une petite fiche de Sciences-Po, qu’il va chercher dans sa mémoire, pour expliquer pourquoi c’est comme ça. Mais à la questions sous-jacente du: « est-ce juste? », le Premier Ministre n’apporte pas un mot. Savoir pourquoi le nouvel ISF ne portera pas sur les lingots d’or est pourtant une question qui intéresse les Français, et les laisser sans explication morale sur la volonté politique du gouvernement dans ce dossier est une sacrée faiblesse.

On en ressort avec le sentiment que le Premier Ministre est là pour nous expliquer pourquoi c’est comme ça, et certainement pas pour nous convaincre pourquoi ce choix et pas un autre. Chaque fois qu’il est interrogé sur ses convictions morales, sur sa vision politique, sur sa cortication idéologique, en quelque sorte, le Premier Ministre se dérobe. Et c’est gênant, car on en ressort avec la conviction troublante que la politesse des beaux quartiers tient ici lieu de pensée et de motivation à agir.

Il n’est pas sûr que les Français se satisfassent encore de cette superficialité.

De la difficulté d’agir

Interrogé sur le logiciel Louvois et sur ses conséquences désastreuses dans la vie de nos soldats, Édouard Philippe a montré une autre faiblesse directement dérivée de son élégance. Notre Premier Ministre est à l’aise dans les concepts, dans les chiffres, dans les notes techniques. Mais quand une femme de soldat lui demande ce qu’il compte faire concrètement pour améliorer la vie des soldats, on sent que le sol se dérobe sous ses pieds.

Dans ces moments, le Premier Ministre se réfugie dans un retour aux petites fiches et aux promesses globales. Le ministère des Armées a dépensé plus de 500 millions pour un logiciel de paie qui ne fonctionne pas? Oui, mais on augmente le budget, alors tout se réglera. Mais la femme du soldat, elle veut savoir quel engagement personnel le Premier Ministre prend pour régler son problème concret. Et là… on sent que notre lévrier afghan est dépassé par cet appel à agir concrètement.

On en restera avec cette question lancinante: au-delà de ses lectures et ses petites fiches, Édouard Philippe a-t-il l’épaisseur humaine pour comprendre les attentes des petites gens? Poser la question, c’est déjà comprendre que l’exécutif n’est pas prêt d’échapper à son image de gouvernement pour les riches.

L’État macronien dépensera 60 milliards € de plus qu’avant Hollande

L’État macronien, tout en affichant la posture d’une diminution des dépenses, va réussir l’exploit de demander 60 milliards € de plus en 2018, que l’État sarkozien. En 2011, l’État dépensait 365 milliards€. En 2018, il dépensera 425 milliards (7 milliards de plus qu’en 2016…). Le président réussit donc un très bel effet de trompe-l’oeil.

Très belle réussite, donc, d’Emmanuel Macron et de l’État macronien qui font croire à des baisses de dépenses publiques, quand celles-ci vont atteindre des sommets historiques. Le secret de cette posture repose sur le fameux adage: c’est quand même mieux que si c’était pire!

Le raisonnement est simple: on ne calcule pas les baisses de dépenses par rapport aux chiffres de l’an dernier, mais par rapport aux chiffres de l’année prochaine si Hollande était resté. Astucieux!

L’État macronien s’emballe

Donc, Bruno Le Maire et consors nous exposent des baisses de dépense quand la dépense de l’État n’a jamais été aussi élevée. 425 milliards€ sont un record. Mais du côté des recettes, le gouvernement s’est empressé d’annoncer une baisse de 6,6 milliards… sur les prévisions de hausse là encore.

En réalité, les impôts continueront à augmenter en valeur absolue. Ils ne baisseront pas.

Du côté du déficit, la situation est la même: il dépassera les 80 milliards€. Il est, pour le coup, inférieur aux chiffres astronomiques connus sous Nicolas Sarkozy dans la foulée de la crise de 2008. Il n’en demeurera pas moins en hausse (et ce sera pire en 2019).

Bref, l’État continue son expansion permanente.

L’Europe grande bourgeoise de M. Macron a-t-elle un avenir?

Emmanuel Macron a prononcé un discours fleuve sur l’Europe, qui confirme ce qu’il en avait dit, déjà, à la Pnyx le 7 septembre. Il y développe une conception essentiellement « bourgeoise » du projet européen. Et si cette vision élitiste de l’Europe contenait en elle-même les raisons de son rejet par les peuples?

Reconnaissons à Emmanuel Macron un mérite essentiel: celui d’exprimer la vision bobo de l’Europe, tout en nuance comme il sied à cette caste hégémonique convaincue de percoler l’intelligence et la civilisation. Dans cette vision, il y a deux camps: d’un côté les obscurantistes partisans du nationalisme, parés de tous les vices, de l’autre les défenseurs de l’idée européenne qui subliment forcément tous les vices bureaucratiques dont la réalisation communautaire est porteuse.

Cette vision binaire, manichéenne, repose sur un non-dit fondamental. Aimer l’Europe, c’est aspirer à une Europe fédéralisée, dans laquelle l’invention (et l’invasion) d’une bureaucratie est un épiphénomène insignifiant et en rien bloquant. Tous ceux qui portent une idée non-fédérale de l’Europe sont d’horribles souverainistes rangés d’office dans le camp des nostalgiques avérés d’Adolf Hitler. Il n’y a pas de place, dans la vision bobo macronienne, pour une alternative européenne qui ne soit pas celle du repli ni celle de l’intégration fédérale.

Ce disant, Emmanuel Macron est parfaitement sincère et convaincu, il est de bonne foi. Nous lui portons ici le crédit de cette authenticité, tout en considérant que cette vision binaire de l’Europe est la source de son rejet par les citoyens. Nous pensons même que cette vision-là est suicidaire pour l’idée d’Europe elle-même, et voici pourquoi.

L’élitisme bourgeois aux racines de l’Europe macronienne

Dans le discours de la Pnyx, Macron nous dit ceci de l’Europe:

Cette Europe de la littérature, des cafés, de la discussion publique, d’une convivialité et d’une civilité qui n’existe nulle part ailleurs, c’est celle dont le ciment profond est la culture, notre culture.

Dans le discours de la Sorbonne, il persiste dans l’erreur:

Et le ciment le plus fort de l’Union sera toujours la culture et le savoir. Car cette Europe où chaque Européen reconnaît son destin dans le profil d’un temple grec ou le sourire de Mona Lisa, qui a pu connaître des émotions à travers toute l’Europe en lisant MUSIL ou PROUST, cette Europe des cafés, dont parle STEINER, cette Europe dont SUARES disait qu’elle est « une loi, un esprit, une coutume », cette Europe des paysages et des folklores, cette Europe dont ERASME, dont on disait qu’il en était le précepteur, disait qu’il fallait demander à chaque jeune, déjà, de « parcourir le continent pour apprendre d’autres langues » et « se défaire de son naturel sauvage », cette Europe, parcourue par tant de guerres, de conflits : ce qui la tient, c’est sa culture.

La redondance en dit long. Elle souligne que, pour Emmanuel Macron, le substrat européen, ce sont les mondanités bourgeoises qui font le sel même de son destin présidentiel. On existe en dissertant avec « convivialité » et « civilité » dans les salons et les cafés. On est européen parce qu’on lit Proust et Suares.

Pour Emmanuel Macron, la culture européenne, c’est le beau discours bourgeois des dîners mondains. L’identité de l’Europe, c’est l’honnête homme qui devise en société sur des questions philosophiques.

On pourrait avec une ironie mordante enchaîner les citations d’Emmanuel Macron sur cette identité bourgeoise de l’Europe, dans laquelle se reconnaît parfaitement son électorat bobo. Toute la question est de savoir si cette conception élitiste de l’Europe est celle dont les peuples européens eux-mêmes sont porteurs, ou si elle est seulement l’apanage d’une classe sociale qui monopolise le pouvoir en France depuis une quarantaine d’années.

On se doute qu’en posant la question, on y a déjà répondu.

L’Europe de Macron déteste les peuples

Quand Emmanuel Macron exalte l’Europe des salons, des cafés, des beaux discours, il ne tarit pas de haine pour son anti-thèse: l’Europe des peuples, qui travaille de ses mains et qui ne conceptualise pas son identité continentale. Pour Macron, l’Europe à défendre, c’est celle des intellectuels. Mais l’Europe des petites gens lui semble non seulement méprisable, mais aussi dangereuse et à combattre car irrationnelle et vulgaire.

On en relèvera quelques citations révélatrices.

Dans le discours de la Pnyx, il déclare par exemple:

La souveraineté, ne la laissez pas à celles et ceux qui veulent le recroquevillement, à celles de ceux qui prétendent qu’on défend, qu’on protège, qu’on décide, quand on se replie sur soi, qu’on déteste l’autre, qu’on ferme la porte à ce qui vient de l’extérieur, qu’on renie des décennies d’histoire commune où nous avons cherché enfin à dépasser les nationalismes !

Dans le discours de la Sorbonne, on retrouve cette phrase:

Ces idées ont un nom : nationalisme, identitarisme, protectionnisme, souverainisme de repli. Ces idées qui, tant de fois, ont allumé les brasiers où l’Europe aurait pu périr, les revoici sous des habits neufs encore ces derniers jours. Elles se disent légitimes parce qu’elles exploitent avec cynisme la peur des peuples.

Pour Macron, il y a bien deux mondes. Celui des intellectuels pacifistes et éclairés des cafés, d’un côté, et celui des pauvres, des petits, des sans grades, qui ont peur des autres, juste en face. À croire que son éducation amiénoise l’a convaincu que les petites gens étaient forcément ceux du repli par opposition à l’élite qui boit des cafés en dissertant sur le monde.

En filigrane, le soubassement idéologique de l’élite européenne de M. Macron repose sur cette conviction intime, non dite mais toujours présente, selon laquelle les petites gens ne sont pas prêts à l’idée européenne, et que seuls les intellectuels peuvent y adhérer et la construire. Que le manichéisme de cette conception suffise à démontrer que cette conception élitiste de l’Europe repose sur un profond simplisme et une méconnaissance ontologique des petites gens qui l’invalident ne compte évidemment pas. La conception européenne de Macron repose sur la peur bourgeoise ancestrale vis-à-vis du pauvre, symbole de la bête, par opposition au semblable aisé ou fortuné, symbole de la lumière.

Ce que Macron n’a pas compris, c’est que le ver est dans le fruit de cette vision élitiste. Son idée d’Europe est par nature exclusive et socialement discriminante, incompatible avec les petites gens qui ne lisent pas Proust. Ceux-là y vivront toujours sous surveillance. Et ce faisant, cette Europe de la bourgeoisie lettrée ne peut que susciter le rejet des autres classes sociales.

Les peuples européens ne peuvent que détester la vision macronienne de leur identité

Cette Europe bourgeoise, pauseuse, ostentatoire, d’Emmanuel Macron, fait aujourd’hui l’objet d’un rejet massif des peuples. Il faut être perdu dans la réaction de l’élite française obsolète contre le monde moderne pour ne pas s’en rendre compte.

Prenons la victoire (relative) de l’AFD en Allemagne. Que nous dit-elle, sinon que, au sein même du peuple le plus coupable en Europe, la cécité imposée par les élites sur les évolutions démographiques forcées ne peut plus avoir lieu sans réaction vive de ceux qui en subissent les conséquences quotidiennes?

On peut éternellement expliquer, contre toute évidence, que tout discours évoquant les inconvénients d’une politique migratoire mal maîtrisée procède d’un racisme profond. On peut éternellement expliquer, contre toute évidence, que le port du foulard islamique est aussi synonyme de liberté que le port de la mini-jupe. Mais il existe un moment où les petites gens expriment leur ras-le-bol contre ce bréviaire absurde que leur imposent les classes dominantes, et il arrive un moment où le mépris social de ces élites ne suffit plus à contenir la société civile.

On peut évidemment suinter de mépris pour ces habitants des quartiers populaires qui aspirent à vivre sereinement leurs traditions européennes comme manger du cochon ou boire de l’alcool. On peut les taxer de repli sur soi lorsqu’ils ont l’ambition de préserver un mode de vie dans lequel ils sont nés. On peut imaginer les convaincre à force de les minorer quand soi-même on ne met jamais ses enfants dans des écoles à forte proportion d’immigrés et quand soi-même on s’arrange pour ne jamais croiser une femme voilée dans la rue.

Il faut juste assumer les conséquences de son mépris implicite. Quand on pose le principe absurde, erroné, selon lequel l’Europe est l’invention des lecteurs de Proust et des bourgeois oisifs contre l’obscurantisme des petites gens, on accepte d’exclure lesdits petites gens de la construction politique, et l’on doit assumer le caractère oligarchique de ce système. On ne s’étonne pas, quelques mois ou quelques années plus tard, d’assister à une floraison de mouvements eurosceptiques.

Si l’on veut lutter contre l’euroscepticisme, il faut abandonner ses préjugés bourgeois et s’ouvrir à ce qui fait l’identité européenne réelle, pas celle des salons germanopratins.

De la vraie identité européenne

Or, cette identité européenne se situe aux antipodes des fantasmes bourgeois dominants à Saint-Germain-des-Prés. Elle repose d’abord sur un profond attachement aux États-nations et aux traditions qu’ils ont coagulées. On n’en finirait pas ici d’évoquer la longue liste de bizarreries qui distinguent la myriade de pays européens et dont ils ne se passeraient sous aucun prétexte.

Elle repose aussi sur des caractères historiques sédimentés à travers les siècles. Contrairement au mépris d’Emmanuel Macron, ces caractères sont souvent porteurs de valeurs très positives. On y trouve l’égalité entre les hommes et les femmes, l’attachement au pluralisme politique et la conviction très homérique que l’homme construit mieux son bonheur collectif sans les dieux qu’avec eux. Cela ne signifie pas que les Européens soient athées. Cela signifie simplement qu’ils ont une aversion à la théocratie et ce point-là suffit déjà à les distinguer.

S’il fallait aller plus loin, la tentation serait grande de retrouver partout en Europe les stigmates de la triade indo-européenne qui a structuré une relation très particulière, très spécifique à la transcendance. Si les Européens se reconnaissent au fait que l’existence de dieux les travaille de tous temps, ils se reconnaissent aussi à leur volonté de construire des société harmonieuses fondées sur des valeurs temporelles et pour ainsi dire laïques.

Bref, l’Europe d’Emmanuel Macron n’est pas celle des peuples, mais celle de la bourgeoisie parisienne à la mode. Tant que la France n’aura pas circonvenu la relativité de sa conception européenne, elle sera l’un des principaux facteurs de rejet de l’Europe…

Et le ciment le plus fort de l’Union sera toujours la culture et le savoir. Car cette Europe où chaque Européen reconnaît son destin dans le profil d’un temple grec ou le sourire de Mona Lisa, qui a pu connaître des émotions à travers toute l’Europe en lisant MUSIL ou PROUST, cette Europe des cafés, dont parle STEINER, cette Europe dont SUARES disait qu’elle est « une loi, un esprit, une coutume », cette Europe des paysages et des folklores, cette Europe dont ERASME, dont on disait qu’il en était le précepteur, disait qu’il fallait demander à chaque jeune, déjà, de « parcourir le continent pour apprendre d’autres langues » et « se défaire de son naturel sauvage », cette Europe, parcourue par tant de guerres, de conflits : ce qui la tient, c’est sa culture.

Notre fragmentation n’est que superficielle. Elle est en fait notre meilleure chance. Et au lieu de déplorer le foisonnement de nos langues, nous devons en faire un atout ! L’Europe doit être cet espace où chaque étudiant devra parler au moins deux langues européennes d’ici 2024. Au lieu de regretter le morcellement de nos contrées, renforçons les échanges ! En 2024, la moitié d’une classe d’âge doit avoir passé, avant ses 25 ans, au moins six mois dans un autre pays européen. Qu’il soit étudiant ou apprenti. Et ici même où quelques pionniers, comme à Bologne, Montpellier, Oxford ou Salamanque ont cru dans le pouvoir de l’apprentissage, de l’esprit critique et de la culture, je veux que nous soyons à la hauteur de ce grand dessein.

Prudent, le gouvernement retarde la disparition des mutuelles étudiantes

Les mutuelles étudiantes ne devraient pas disparaître en 2018. Le gouvernement vient d’annoncer une concertation sur un sujet sensible, mais dont l’absurdité économique est bien connue.

De longue date, et au moins depuis le rapport de la Cour des Comptes sur les mutuelles étudiantes, on sait l’inconvénient économique à maintenir en vie un régime social spécifique pour une catégorie de la population qui « sous-consomme » les soins. Alors que les étudiants constituent un « bon risque », certaines mutuelles comme l’ex-MNEF devenue LMDE sont parvenues à accumuler les problèmes de gestion et de trésorerie, jusqu’à flirter avec la faillite.

Alors que le gouvernement annonce l’adossement du RSI au régime général, il hésite toutefois à appliquer le même traitement au régime étudiant. Contre tout bon sens économique, l’information circule donc selon laquelle une concertation serait ouverte sur l’avenir du régime étudiant. Celui-ci ne sera, dans tous les cas, pas réglé par le PLFSS 2018.

Deux poids deux mesures.

Si cette différence de traitement est une absurdité économique, elle a en revanche un sens politique. Pour les mouvements étudiants, les mutuelles sont en effet un moyen commode de se financer, ne serait-ce que par la distribution de poste d’administrateurs rémunérés. Compte tenu du climat social ambiant et des gués difficiles à passer pour le gouvernement, notamment sur les ordonnances, ce n’est évidemment pas le moment de se fâcher avec les syndicats étudiants.

Le gouvernement va « ouvrir des discussions pour une réforme » du régime de sécurité sociale spécifique aux étudiants, a expliqué à l’AFP Benjamin Chkroun, le délégué général du réseau de mutuelles étudiantes régionales EmeVia, sans pouvoir préciser le calendrier de cette réforme ni son « périmètre », à l’issue d’un rendez-vous à Matignon.

« On a eu confirmation » qu’elle ne serait pas inscrite « dans le PLFSS (projet de loi de financement de la sécurité sociale) » 2018, a-t-il ajouté, contrairement à ce qu’avait laissé penser la feuille de route de la ministre de la Santé Agnès Buzyn, adressée au début de l’été au Premier ministre Edouard Philippe.

Le lancement de « concertations » sur « ce sujet fondamental » a également été promis à l’Unef, syndicat étudiant « opposé à la suppression du régime » étudiant, selon sa présidente Lilâ Le Bas.

Rachat d’Alstom par Siemens: la discrète guerre des mondes

Le rachat d’Alstom par Siemens devrait être annoncé aujourd’hui. Ce moment ponctuera une longue séquence de réflexion sur la mise en place d’un « Airbus du rail ». Il traduit bien la discrète guerre des mondes qui se livre en coulisses dans la sphère industrielle.

Le rachat d’Alstom par Siemens est devenu inévitable pour une raison qui ne se discute même pas. Depuis une vingtaine d’années, l’industrie chinoise s’est lancée dans une course au gigantisme qui oblige à des concentrations en cascade chez ses concurrents mondiaux. Le rachat d’Alstom par Siemens procède de ce vaste mouvement de « résistance » à la volonté hégémonique chinoise dans le domaine ferroviaire.

L’invention de CRRC

En 2014, la concentration à l’oeuvre en Chine a débouché sur la fusion des deux derniers acteurs encore en lice dans ce pays. Ils ont créé la  CRRC Corporation Limited dont le chiffre d’affaires flirte avec les 45 milliards€. Les deux concurrents directs de CRRC: Siemens et Bombardier, réalisent chacun un chiffre d’affaires trois fois inférieur.

Dans ces conditions, les options sont limitées. Pour soutenir la concurrence du géant chinois, il faut fusionner. D’où des discussions engagées de longue date entre Siemens et Alstom (qui pèse 7 milliards environ), mais aussi entre Siemens et Bombardier, le canadien qui fournit la SNCF.

Vers la création d’un géant européen?

L’une des fictions en cours consiste à faire croire que Siemens, pour affronter CRRC, peut choisir entre Bombardier et Alstom. C’est d’ailleurs le propre d’Emmanuel Macron de croire qu’un rapprochement entre Siemens et Alstom peut suffire à régler le problème de la concurrence chinoise. D’où un projet de rapprochement qu’il encourage depuis 2014, malgré les positions de Patrick Kron, patron d’Alstom en son temps, soupçonné de haïr l’Allemagne.

La théorie de l’Airbus du rail est en passe de gagner, après que Siemens a ouvertement réfléchi à un rapprochement avec Bombardier. L’option Alstom permettra de créer un important acteur européen.

Le bon sens veut évidemment que, dans le même temps, les pourparlers avec Bombardier continuent. Seule une fusion à trois permettra d’atteindre la taille critique face au géant chinois.

L’Europe et le libre-échange: une affaire enterrée?

Le premier obstacle à la cession d’Alstom à Siemens sera toutefois européen. Le droit communautaire de la concurrence devrait en effet s’opposer à la création d’un acteur unique qui détiendra une position dominante sur le marché européen.

C’est le paradoxe de l’Union: son ambition de libre échange et de libre concurrence condamne ses industriels à ne pas pouvoir concurrencer les acteurs chinois. On suivra avec attention la position de la Commission sur ce rapprochement hautement stratégique. Il sera peut-être l’occasion d’un sérieux retour en arrière sur la doctrine en usage en matière de concurrence.

Ici se livre bien la discrète guerre des mondes. Les organisations syndicales d’Alstom s’en sont plaint régulièrement: la France serait la seule à ne pas pratiquer le protectionnisme économique et à ouvrir ses marchés locaux aux producteurs étrangers.

La question de la protection sociale encore posée

Dans le même temps, les syndicats ne nient pas vraiment le handicap d’Alstom dû au coût de la protection sociale dans la production en France. La perte de vitesse de nos industriels sur les marchés internationaux s’explique en partie par ce facteur qui plombe notre compétitivité.

Mais la réponse encore apportée aujourd’hui à cette question est celle du caractère « inoffensif » de ces coûts (voir ci-contre).

Vers de nouvelles délocalisations

Aujourd’hui, le gouvernement français devrait communiquer sur la préservation des emplois par Siemens en France. C’est évidemment un fantasme temporaire. À moyen terme, le défaut de compétitivité française obligera à des fermetures de site sur notre territoire.

Le coût de la production industrielle dans notre pays n’est ni étonnant ni scandaleux : il est la répercussion de notre protection sociale. En effet, les charges sociales qui soi-disant pèsent sur la production des sites français servent à financer les garanties collectives des citoyens. Par conséquent, environ 50 % du PIB est mutualisé. Le « surcoût » dont peuvent se plaindre certains dirigeants d’entreprises ne représentent donc pas « une véritable perte d’argent » mais une participation à la bonne marche de la vie en collectivité. Dans cette optique, n’oublions pas que tout produit fabriqué sur le « site France », même si le coût peut paraître plus cher qu’ailleurs, il se révèle encore rentable si l’on prend en compte le financement de la protection sociale que sa production induit. Ce n’est aucunement le cas avec les produits importés et vendus sur le marché français.

In – FO Métaux