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Auteur : Eric Verhaeghe

L’indépendance de la justice en pleine crise institutionnelle

Le quinquennat Hollande n’aura pas vraiment réussi à l’indépendance de la justice. Après les documents brandis par Christiane Taubira prouvant qu’elle était informée des écoutes dans l’affaire Sarkozy, l’exécutif a multiplié les coups de canifs dans l’indépendance de la justice, qualifiée, rappelons-le, d’autorité judiciaire et non de pouvoir judiciaire par la Constitution de la Vè République. L’actualité récente en donne deux superbes exemples.

Bientôt un recours sur l’indépendance du Conseil d’Etat

Conformément à ce que j’annonçais récemment, la FNIM (Fédération Nationale de l’Indépendance Mutualiste) devrait interjeter appel d’une décision du Conseil d’Etat rejetant son recours contre une ordonnance de transposition d’une directive communautaire. L’appel de la FNIM sera vraisemblablement porté devant la Cour Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme à Strasbourg, et invoquera la confusion des genres dans la justice administrative française.

Ce recours devrait s’appuyer sur le courrier du secrétariat général du gouvernement demandant au Conseil d’Etat de donner des détails sur l’instruction du dossier.

Ce type de recours n’est pas nouveau. Il montre bien la difficulté pour les institutions françaises de ne pas établir une « muraille de Chine » entre la justice administrative et l’administration qu’elle juge.

Le siège et le parquet se rebellent

Autre affaire qui montre la complexité des relations entre le pouvoir exécutif et la justice: la mise en place d’une inspection générale de la justice par Jean-Jacques Urvoas, le bon élève de Manuel Valls et qui a tardivement hérité d’un maroquin ministériel. La mesure n’a pas du tout plus aux juges. Ils se sont fendus d’un courrier comminatoire au Premier Ministre dont voici la copie:

justice

Pour Cazeneuve, le baptême du feu vaut son pesant de cacahuètes. Ancien patron des flics qui ont abondamment manifesté contre la justice, il doit désormais affronter la colère des plus hauts magistrats face à l’intrusion du pouvoir exécutif dans leur sphère d’autorité.

La rigidité d’Urvoas est maladroite

Sur le fond, l’introduction d’une dynamique de changement dans la justice française n’est pas forcément absurde. Fallait-il procéder par la mise en place d’une inspection dont les magistrats avoir découvert l’existence par le Journal Officiel? Rien n’est moins sûr.

Urvoas touche ici à ses limites. Le bon élève du clan Valls met son camp en danger en procédant par injonction et par assertions (un peu trop) rapides. Entre les (indispensables) gains de productivité dans la magistrature et la caporalisation de la justice, il n’y a parfois qu’un pas. Urvoas donne, à tort ou à raison, le sentiment de l’avoir franchi.

Un quinquennat liberticide

Au total, le quinquennat restera dans les mémoires comme un grand moment de recul pour les libertés publiques.

Entre la loi renseignement, la mise en place d’un fichier centralisé, la permanence de l’état d’urgence, les reculs sur la liberté de la presse et la remise au pas de la justice, on voit bien où se situe la tendance du pouvoir. Les derniers développements sur le délit numérique d’entrave à l’avortement ne sont donc pas un cas isolé. Ils s’intègrent dans une mise globale sous surveillance de la société française.

Quel positionnement doit avoir Valls pour rassembler la gauche?

Article écrit pour Atlantico.

Le positionnement de Valls est-il le bon pour rassembler la gauche? Il est encore un peu tôt pour le dire, puisque l’ex-Premier Ministre n’a pas encore dévoilé ses thèmes de campagne (à part expliquer qu’il rasera gratis, ce qui reste de paraître un peu court pour une opinion publique aussi échaudée qu’un chat). En revanche, l’extrême émiettement dont la gauche donne le spectacle avec la candidature Pinel créditée de 0% d’intention de vote, et la lunaire candidature Peillon suscitée par Martine Aubry, montre qu’il a encore un peu de chemin à faire avant de faire l’unanimité dans son camp, et c’est un euphémisme.

Dans la pratique, tout porte à croire que Valls pourrait réussir à gauche la synthèse nouvelle que Fillon a réussie à droite à condition de bien sentir, comme son challenger républicain, le positionnement nouveau (et à la fois ancien, on va le voir) que la France attend d’un candidat de gauche.

On ne gouverne pas contre la mémoire du peuple français

Historiquement, la France connaît un mouvement de balancier dans son offre politique.

En phase d’expansion ou de stabilité économique, les Français aiment être gouvernés au centre, sur un axe essentiellement girondin. C’est la grande tradition radicale, socialiste ou valoisienne, que l’on retrouve ici, et qui a fait les heures calmes de la République. À y regarder de plus près, on s’apercevrait que cette tendance radicale-girondine revient de façon constante depuis les années 1820.

En phase de crise ou de basculement économique et social, en revanche, la France aime se réfugier sur un axe impérialo-jacobin. Il faut alors une grande autorité centrale, parisienne, agressive, ambitieuse, refondatrice, pour redresser le pays et le remettre sur un nouveau sentier de prospérité. Toutes les grandes crises institutionnelles depuis deux cent cinquante ans ont montré le même chemin et ont abouti au même phénomène. Même le régime de Vichy a procédé de cette logique, avec sa volonté d’une « révolution nationale » à laquelle, que cela plaise ou non, la France d’aujourd’hui doit encore beaucoup.

Comment Fillon a compris ce glissement

À l’usage, et au terme d’une campagne de terrain qui a duré trois ans, Fillon a bien compris cette attente venue des profondeurs ancestrales. Il a donc transcendé les conflits de personnes à droite en présentant un projet conforme à ce grand axe impérialo-jacobin. Il a donc osé bousculer les lignes habituelles en annonçant ses couleurs. Du côté impérial, il a fixé le cap: faire de la France la première puissance du continent dans les dix ans. Du côté jacobin, il l’a volontiers jouée décret d’Allarde en annonçant une mise en sourdine des « corps intermédiaires » et une refondation du droit du travail sur une base « zéro ».

Cette synthèse, incomprise des medias subventionnés, a rencontré son public et lui a valu une élection triomphale.

Quel contre-projet impérialo-jacobin pour Valls?

Si Valls veut réussir la même prouesse, il lui appartient désormais de « cranter » à gauche un projet miroir à celui de Fillon.

Sur l’aspect impérial, Valls part de zéro et devra composer avec un bilan auquel il n’a guère participé, mais qui n’est pas brillant. Hollande s’est imposé comme le suiveur de Merkel et a joué un rôle de figuration vis-à-vis des Etats-Unis. Sa principale contribution à l’histoire des relations internationales sera la rencontre forcée, en Normandie, en 2013, entre Poutine et son homologue ukrainien, la COP 21 qu’il a déléguée à Fabius, et de superbes ratages, comme en Syrie.

Incontestablement, Valls doit faire fi de ces ruines encore fumantes et annoncer une vision ambitieuse pour la place de la France dans le monde. C’est la seule façon de renarcissiser les Français.

Sur l’aspect jacobin, le créneau le plus naturel est celui de l’égalité des chances par-delà les particularismes locaux ou sociaux. Cette thématique est de façon incompréhensible laissée en friche par la gauche, y compris dans le domaine scolaire où Valls n’a développé aucune politique lisible. C’est pourtant sur ce thème-là qu’il peut faire la différence avec Fillon.

Quelle égalité des chances pour les jacobins demain?

Il ne suffit pas de dire que l’on croit à l’égalité des chances pour asseoir sa crédibilité sur ce sujet. Il faut un projet audible, clair, déterminé, pour redonner aux Français la conviction que la vie de leurs enfants sera plus simple, plus heureuse que la leur, et pour les convaincre que la société n’a pas été mise sous contrôle par une élite avaricieuse.

Dans la mesure où Manuel Valls est lui-même issu de cette élite (avec les boulets qu’il traîne, comme Stéphane Fouks ou Alain Bauer, symboles de ce que les Français détestent), le chemin qu’il doit parcourir pour être pris au sérieux sur ces sujets est immense. Il exige de lui une véritable capacité à faire bouger les lignes. Sans un séisme en matière éducative, sans une refondation complète de l’égalité territoriale et de sa physionomie, Manuel Valls n’a aucune chance de récupérer son retard sur Fillon.

La concurrence à gauche peut être vaincue

Sur tous ces thèmes, Valls a de véritables opportunités pour faire la différence à gauche.

Éliminons d’abord les candidats grotesques qui présentent leur candidature pour raconter à leurs enfants ou petits-enfants qu’un jour ils ont été candidats à la présidentielle, mais qui n’ont aucune vision réaliste pour le pays: Yannick Jadot, Sylvia Pinel, et, au sein du PS, Lienemann, Filoche, Larrouturou et Peillon. Ces gens-là n’ont pas d’existence en dehors du microcosme.

Restent quelques candidats dont la multiplicité est, en soi, une chance pour Valls. Chacun à sa manière empiète sur le domaine impérialo-jacobin sans le couvrir complètement.

Macron, que les médias portent au pinacle mais dont on peine à saisir la véritable profondeur idéologique, peine à se positionner sur le champ impérial. Il est trop européen, trop mondain, trop Ancien Régime, trop banquier propre sur lui pour endosser le rôle.

Mélenchon s’est positionné sur la sphère impériale, mais il est incapable de penser un véritable jacobinisme. Son côté « Père Duchène », « Enragé », le met à l’opposé de cet ordre jacobin, mi-autoritaire, mi-libéral, que les Français adorent quand ils ont peur.

Hamon flirte avec les limites de ce domaine, sans oser y entrer de plein pied. Il est pour une remise en cause de l’ordre européen, mais il ne veut pas se réclamer du souverainisme. Il porte en lui une modernité jacobine, centralisatrice, mais il ne veut pas se fâcher avec cette espèce de fédéralisme provençal qui fait la poésie de son gauchisme à l’ancienne.

Montebourg est probablement le candidat, le rival, le plus proche de ce positionnement impérialo-jacobin qui constitue la recette du succès, mais ses « dérapages », ses excès romantiques lorsqu’il était ministre, ont probablement entamé sa crédibilité dans le rôle.

Une opportunité pour Valls

Pour Valls, chacun de ces rivaux est accessible et « gagnable », à condition de bien positionner son offre et de reprendre les thèmes sur lesquels il a « buzzé » ces derniers mois: le rôle de l’Allemagne, l’identité française, le déverrouillage de l’économie française.

En aura-t-il le temps, l’intuition, l’audace? A suivre dans les prochaines semaines.

PISA, RSI: les élites françaises et leur culture du déni

Pourquoi les élites françaises plongent-elles, année après année, leur propre pays dans une obsolescence suicidaire? Parce qu’au lieu de regarder la réalité de leurs insuffisances et de leurs défauts, elles préfèrent se murer dans une culture du déni, qui consiste à croire le roi habillé quand il est nu et qui permet de justifier une réaction nobiliaire. Cette dernière s’appuie sur un raisonnement simple: nous, les élites, ne devons rien changer à rien, car tout ne va pas si mal et nous sommes le dernier rempart avant la chienlit (entendez: le populisme, le fascisme, l’ultra-libéralisme, la casse sociale, etc.)

Prouver que tout ne va pas si mal (traduisez: halte au French Bashing!) devient une arme stratégique pour justifier l’immobilisme de l’ordre social et le maintien au pouvoir d’une élite out of date.

Les élites françaises et PISA: un déni

Premier exemple: l’enquête PISA qui, publication après publication, démontre sans état d’âme que l’école publique en France est incapable de préparer efficacement nos enfants à la concurrence internationale, et qu’elle est incapable d’améliorer ses performances, malgré des créations colossales d’emplois.

Le plus cruel, dans l’enquête PISA, ne tient même pas à la désespérante stagnation de l’école publique dans la compétition internationale. Il tient à la passivité des élites françaises face au constat répété tous les trois ans: l’école publique est un puissant outil de sélection sociale. Elle ne forme pas les meilleurs, elle forme les fils (et les filles) à papa. Or, si un argument justifiait la toute puissance de l’école publique en France, c’était bien celui de l’égalité des chances.

L’OCDE (bouh! les méchants libéraux!) a beau démontrer depuis plus de dix ans que l’école de la République est le meilleur antidote contre l’égalité des chances, rien n’y fait. On continue comme avant, et on se vante même de renforcer les moyens de cet instrument de sélection sociale. Au nom de l’égalité, bien sûr.

Les chiens de garde du déni

On lira donc sous la plume d’une fonctionnaire de l’Education Nationale, Marie Duru-Bellat, sociologue qui tourne en boucle sur le sujet depuis plus de dix ans,  des phrases hallucinantes expliquant que PISA, c’est pas vraiment scientifique et qu’il ne faut pas vraiment prêter attention à cette étude:

Tout d’abord, comme toutes les données d’enquêtes, celles-ci sont inévitablement imparfaites. (…) Mais de fait, la difficulté majeure concerne les limites de données transversales, collectées à un moment donné, quand il s’agit d’évaluer et de piloter les systèmes éducatifs. Car les liens observés entre résultats des élèves et politiques éducatives ne sont instructifs à cet égard que si l’on est raisonnablement sûr qu’on a bien affaire à des relations causales. (…) Cela ouvre la porte à de multiples dérapages, les corrélations étant abusivement interprétées selon les préférences idéologiques de chacun.

Constater que l’école publique en France est un désastre n’est pas seulement une expérience évidente pour tous les parents qui y ont affaire. C’est aussi le résultat d’analyses internationales.

Mais pour tous ceux qui devraient faire l’effort de se remettre en cause pour changer cette situation, voire donner leur démission au vu de leur responsabilité dans ce naufrage, il vaut mieux nier les faits et expliquer que tout cela, c’est le produit de « dérapages » ou d’erreurs d’appréciation.

Un bon déni vaut tellement mieux qu’une mauvaise remise en cause…

Le RSI et le déni de la technostructure

Le même déni mortifère pour le pays est pratiqué par les élites françaises sur la question du RSI.

Rappelons que, historiquement, les indépendants ont toujours refusé d’être absorbé par un régime unique de sécurité sociale dont ils n’étaient pas demandeurs. Ce sont les conseillers d’Etat ministres du gouvernement Raffarin Bas et Dutreil qui l’ont imposé au nom de la simplification administrative.

Résultat: les entrepreneurs vivent un calvaire quotidien, dont ils n’ont absolument pas besoin en ces temps de crise, pour répondre aux demandes insanes d’un régime qui les assassinent les uns après les autres. Même la presse subventionnée se fait l’écho quotidien des souffrances infligées aux « assurés », qui mériteraient plutôt le titre de « menacés ».

Face à cette faute historique qui s’appelle la création du RSI, les élites françaises, qui sont essentiellement administratives et entendent implicitement faire rendre gorge à tous ces minables d’entrepreneurs qui se la pètent et échappent à leur contrôle, pratiquent un déni systématique: « Nous allons améliorer le RSI et préparer la fusion avec le régime général! »

Persévérer plutôt qu’innover

L’incapacité des élites françaises à adapter leur comportement à la réalité est devenu un problème critique pour l’avenir du pays. Face à cet autisme larvé mais constant, qui consiste à nier les évidences pour imposer sa pensée jusqu’au bout, les victimes du système n’ont plus qu’un choix: prôner des stratégies de rupture et rejeter en bloc un système qui vit à leurs dépens.

C’est à cette lumière qu’il faudra lire les présidentielles de 2017: celle d’une exaspération des industrieux face à une élite cramponnée à ses privilèges et bien décidée à faire dire au petit peuple celle qu’elle a envie d’entendre.

Ainsi disparaissent, un jour ou l’autre, les aristocraties.

Remaniement gouvernemental ou armée mexicaine?

Article écrit pour Atlantico.

Après le « remaniement gouvernemental », c’est-à-dire le remplacement de Manuel Valls par Bernard Cazeneuve, et le remplacement de Bernard Cazeneuve par Bruno Le Roux, on se demande quel projet va bien pouvoir occuper cette fine équipe jusqu’aux élections de mai. Ce n’est plus un gouvernement que le président de la République nomme, mais des maréchaux dans une armée mexicaine.

Le curieux choix de Bernard Cazeneuve

La nomination de Bernard Cazeneuve à Matignon est, en elle-même, un impressionnant message passé par François Hollande aux Français. Sous l’Ancien Régime, on aurait volontiers attribué seize quartiers de noblesse à l’intéressé, et on lui aurait trouvé des ancêtres au siège d’Antioche, dressés sur un superbe cheval – c’est bien connu, tous les Français ont, à un degré ou à un autre, un ancêtre qui a fait le siège d’Antioche, mais à pied. Cazeneuve, lui, est de l’essence du plus parfait courtisan. Ce brevet tient lieu de compétence dans la République nobiliaire, celle que Hollande a promise exemplaire.

Pour le reste, son bilan au ministère de l’Intérieur parle de lui-même. Après une série d’attentats commis pour la plupart par des terroristes répertoriés comme tels mais que plus personne ne surveillait, après des loupés qui lui valent des plaintes de la part des familles des victimes, Cazeneuve a affronté une grève perlée des policiers de base, excédés par l’incompétence de leur hiérarchie.

Face à ces belles réussites, le ministre de l’Intérieur était tout indiqué pour une promotion. Dans une démocratie comme la France (ou Cuba), c’est la règle de base. Dans des dictatures libérales comme la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, il aurait démissionné depuis longtemps.

Un bâton de maréchal pour Bruno Le Roux

Autre personnalité qui méritait bien une promotion: Bruno Le Roux. C’est vrai que le président du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale ne peut en aucune manière être tenu pour responsable du désordre qui a caractérisé la majorité parlementaire pendant près de cinq ans. Et ce n’est évidemment pas le rôle d’un président de groupe que de garantir la fluidité des relations en son sein.

Sur ce point, personne ne peut reprocher à Bruno Le Roux d’avoir failli. Comme le rappelle le Lab d’Europe 1, l’impétrant se revendiquait d’ailleurs d’une philosophie tout à fait inspirée:

Quand on sait qu’on peut utiliser le 49.3, ça force à rentrer dans la vraie discussion.

Cette pédagogie par la menace a brillamment porté ses fruits.

Sur le fonds, on ne reprochera pas non plus au nouveau ministre de l’Intérieur un manque de professionnalisme dans ses anciennes fonctions. Par exemple, lorsque l’opposition parvient à voter la fin du prélèvement à la source, il y a une quinzaine de jours, on ne peut bien entendu pas reprocher au président du groupe socialiste son manque de vigilance.

Bref, Le Roux reçoit un bâton de maréchal qui récompense ses brillantes victoires sur le terrain…

Y a-t-il encore une politique à mener?

Ce nouveau casting laisse donc espérer le meilleur, et même, en quelque sorte, une sortie en beauté pour François Hollande et son quinquennat. Mais, une fois le budget voté, à quoi vont bien pouvoir s’occuper les ministres du gouvernement?

Certains feront manifestement campagne pour Manuel Valls. Ce sera par exemple le cas de Laurence Rossignol qui a annoncé son soutien à l’ex-Premier Ministre. Mais certains risquent de trouver le temps long, et d’avoir le temps de s’inscrire dans un club de pétanque ou de vider leur compte en banque par excès de shopping à l’approche du printemps.

À moins qu’ils ne descendent faire campagne dans leur circonscription. Mais là encore l’impopularité du gouvernement est telle qu’on peut s’interroger sur les chances de succès d’un certain nombre de caciques. Certains ont d’ailleurs d’ores et déjà annoncé leur désistement.

Sur le fond, on voit mal quelle politique peut encore être menée d’ici à mai 2017.

Le triomphe ultime de l’immobilisme

Ce quinquennat se terminera donc dans l’esprit où il a commencé: par un immense éloge de l’immobilisme. En arrivant au pouvoir, Hollande avait en tête une politique économique simple pour retrouver l’équilibre budgétaire. Elle consistait à augmenter les impôts jusqu’à plus soif, et à ne toucher à rien en attendant que les beaux jours reviennent.

Les impôts augmentent moins, et plus discrètement. Et l’immobilisme triomphe.

PLFSS: Valls sera-t-il sauvé par la CFDT?

Selon toute vraisemblance, la CFDT constituera l’un des soutiens les plus importants pour Valls dans la campagne qui s’annonce. En lisant entre les lignes du PLFSS qui vient d’être voté par la gauche à l’Assemblée Nationale, c’est en tout cas ce qui se dégage des petits cadeaux discrets offerts par le gouvernement aux centrales syndicales réputées proches du PS.

Valls face à la sinistre terre brûlée par François Hollande

Outre qu’il n’a pas beaucoup d’idées pour fabriquer un nouveau projet, Valls est confronté à une difficulté essentielle: la gauche ressemble furieusement au domaine royal sous Louis XI. Les baronnies sont toutes puissantes et les barons n’en font qu’à leur tête, défiant chaque jour l’autorité du souverain. Les candidatures directes de Macron et de Mélenchon (les deux M) n’en sont que l’une des illustrations.

Pour Valls, il va devenir vital de rallier au plus vite les féodaux qui peuvent encore être récupérés. Le projet de loi de financement de la sécurité sociale a servi aussi à cela.

Un discret cadeau à la CFDT

Le PLFSS envoyé au Conseil Constitutionnel après son adoption par l’Assemblée comporte désormais un article 19bis (qui sera transformé en article 32, si je ne m’abuse), qui rétablit les « désignations » en prévoyance. Les initiés connaissent pas coeur ce mécanisme qui permet aux organisations syndicales de toucher des commissions sur l’attribution d’une branche entière à un assureur. L’assureur se prend le pactole, et les négociateurs de branche touchent les dividendes.

Comme par hasard, dans 90% des cas, les assureurs désignés sont des groupes paritaires, c’est-à-dire des groupes dont les administrateurs sont désignés par les organisations syndicales, qu’elles soient salariales ou patronales.

À l’approche des élections, ce genre de cadeau n’est jamais innocent, ni inutile.

Une opération conjointe avec Martine Aubry

On notera que le retour des désignations, censurées par le Conseil Constitutionnel en juin 2013, n’est pas directement porté par le gouvernement, mais par un amendement de Jean-Marc Germain, l’époux d’Anne Hidalgo et le lieutenant de Martine Aubry, rapporteur en son temps de la loi du 14 juin 2013 où il avait déjà tenté de faire passer les désignations en disant tout le mal qu’il pensait de la concurrence et de la liberté d’entreprendre.

Le gouvernement a soutenu discrètement.

Dans les coulisses de l’amendement

Fin octobre, je ne sais plus qui m’avait demandé un pronostic sur les chances de réussite de cet amendement. Ma réponse n’a pas varié depuis: si le gouvernement veut faire plaisir à la CFDT, il le fera passer jusqu’au bout. Il ne le portera pas lui-même, car il est trop risqué devant le Conseil Constitutionnel, mais il le protégera pour se ménager les bonnes grâces de Laurent Berger.

La CFDT aime les désignations

La CFDT appartient en effet aux forces qui, depuis le début, rêvent de confier aux groupes paritaires de protection sociale le monopole de la protection sociale complémentaire des salariés. Ce marché à plusieurs dizaines de milliards d’euros permet en effet aux organisations syndicales de se financer discrètement en dehors du cadre légal reconnu. Et comme le disait récemment un assureur mutualiste dont le groupe a recruté, parmi ses dirigeants, un ancien ponte de la CFDT (bien connu): « Nous, nous aimons les désignations, puisque nous sommes plusieurs fois désignés. Et faire des cadeaux aux syndicats ne nous gêne pas. »

Un plaisir partagé avec quelques patrons

Rappelons là encore que les syndicats de salariés ne sont pas les seuls à en croquer. Des mouvements patronaux vivent sous perfusion de prévoyance et de santé. C’est le cas dans la boulangerie, où AG2R financent abondamment l’ensemble de la branche, nourrissant au passage de sanglants règlements de compte pour tous ceux dont la tête dépasse.

FO victime collatérale de l’opération

Les amateurs de règlement de comptes se délecteront au passage du coup bas adressé par le gouvernement à FO, dont le secrétaire général a publié un livre pour dire tout le mal qu’il pensait de la loi travail. L’amendement, dans sa version définitive, limite en effet les désignations aux seuls champs de « la couverture des risques décès, incapacité, invalidité ou inaptitude ». La précision exclut donc les prestations de dépendance et de rentes d’éducation, assurées par l’OCIRP, dont la présidence revient à FO.

Le gouvernement n’aurait pu faire mieux pour priver cette organisation de ses ressources financières. Face au probable refus exprimé par Mailly de se rallier à la cause des hollandistes, les représailles ne se sont donc pas faites attendre.

La CFDT soutiendra Valls

En lisant le PLFSS, on sait donc que, à ce stade, la CFDT a monnayé son soutien à Valls. Il faut dire qu’elle attend encore d’autres cadeaux comme le CPA, promis en juin dernier. Reste à savoir quelle sera son attitude en cas de nouvelle censure du Conseil Constitutionnel contre un dispositif aussi contraire au droit de la concurrence.

Valls se prépare à une campagne en creux

Le discours de candidature de Manuel Valls a apporté deux certitudes ce soir.

La première est que la gauche devrait se trouver dans la position peu confortable de la force qui défend un bilan et une continuité. Dans le cas du Premier Ministre, ce jeu constituera une véritable prouesse, dans la mesure où l’on peine à discerner l’inspiration générale, la cohérence du quinquennat Hollande.

La deuxième est que Valls bâtira sa campagne en creux. Il devrait même se contenter de dire tout ce qu’il ne fera pas plutôt que d’annoncer ce qu’il fera: non, il diminuera pas le nombre de fonctionnaires, non, il ne les fera pas travailler 39 heures, non, il ne réformera pas la sécurité sociale, non, il ne remettra pas en cause le vivre ensemble, etc.

D’une certaine façon, Valls va naviguer nez au vent en prenant le contrepied des propositions de Fillon, sauf sur un point: lui aussi annonce une baisse d’impôts pour les « classes moyennes », en prenant bien garde d’expliquer comment elle sera financée. Là où Fillon a fixé une ambition impériale, Valls se réfugie dans une ligne immobiliste.

Il n’est pas sûr qu’il ait beaucoup le choix, mais il n’est pas sûr non plus que cette ligne soit gagnante.

Valls obligé d’improviser une campagne

Même s’il a pu psychiquement se préparer à l’échéance, Valls doit malgré tout aujourd’hui improviser une campagne avec les moyens du bord. Plombé par son bilan, il devrait peiner à faire émerger un projet cohérent et novateur. Le temps lui manquera en tout cas pour le formaliser. En outre, une campagne, c’est tout de même une mobilisation, des militants, des gens qui y croient. Là encore, le Premier Ministre part de loin (même s’il part de moins loin que Hollande s’il s’était présenté).

Le défi est colossal.

Valls attendu au tournant par ses petits copains

À peine sorti du bois, Valls s’est essuyé de puissants tirs d’artillerie de la part de tous ses amis. Depuis Mélenchon et son entourage jusqu’à Macron, en passant par Montebourg et Aurélie Filipetti, Valls a reçu la curée, notamment à la suite de son appel à l’unité à gauche. Selon toute vraisemblance, sa campagne pour la primaire, si elle a lieu, sera extrêmement dur.

Gérard Filoche n’a par exemple pas hésité à déclarer que le discours de candidature de Valls était « à gerber ». Le ton est donné…

Ira-t-il à la primaire?

On peut même s’interroger sur l’intérêt, pour Valls, de concourir à la primaire, alors que ses principaux challengers, Macron et Mélenchon, ont refusé de s’y soumettre. Dans ces conditions, le bon sens pour Valls serait d’au moins griller immédiatement la politesse à Montebourg en squizzant l’étape primaire et en torpillant ainsi toute candidature socialiste adverse.

Restera ensuite à convaincre les écologistes et les radicaux de gauche de rentrer dans le rang, et à croiser les doigts pour que le candidat Macron s’effondre en cours de route. S’agissant de Macron, on peut même penser que Valls lui a réservé quelques boules puantes qui devraient l’affaiblir.

La campagne anti-idées

Pour le reste, le Premier Ministre devrait mener une campagne essentiellement tactique. Jouant à la fois sur la fonction d’épouvantail de Fillon et de Le Pen, il devrait tenter de rassembler en tenant les propos les moins risqués et les moins clivants possibles. Pas question de proposer des idées, mais plutôt éviter les coups et rassembler tous ceux qui espèrent encore un moment d’oxygène et d’hallucination avec les réformes douloureuses.

Bref, une campagne sous contrainte, une campagne obligée, une campagne tactique, loin du rêve que ses adversaires se promettent de vendre…

Italie: l’Europe s’offre une nouvelle crise

En Italie, la démission de Matteo Renzi après l’échec de son referendum sur ses réformes constitutionnelles ouvre une nouvelle crise interne et une nouvelle période d’incertitude. Et si l’Italie se rebellait contre la politique de maîtrise budgétaire imposée par l’Union? Et si l’Italie donnait le pouvoir au mouvement Cinque Stelle qui veut un referendum sur la sortie de la zone euro?

Qu’il est difficile de réformer une Constitution…

Matteo Renzi voulait supprimer le bicaméralisme en Italie, en réduisant le Sénat à un rôle secondaire et en limitant sa composition à 100 membres. Son projet de réforme est puissamment rejeté. Voilà qui en refroidira plus d’un qui voudrait réaliser une opération de ce genre en France.

On le regrettera, évidemment. Il ne suffit pas de proposer une diminution du nombre d’élus pour remporter un triomphe aux élections. Curieusement, aucun commentateur français n’a relevé le « populisme » de la réforme de Renzi et son échec.

Le chômage plus élevé en Italie qu’en France

Quand Renzi est arrivé au pouvoir, en février 2014, le taux de chômage selon Eurostat avait atteint les 12,7%. Près de trois ans plus tard, il est toujours à 12,4%. Le déficit public est toujours sous les 3%. Entretemps, Matteo Renzi a baissé les impôts. Il a aussi mis en place un plan de relance, dont il demandait (en vain) l’amplification au niveau européen.

Il peut, au passage, remercier François Hollande qui l’a lâché dans toutes les négociations avec Angela Merkel.

Les banques italiennes, grandes perdantes du referendum

Au-delà de Renzi, ce sont les banques italiennes qui perdent le plus dans ce referendum. Ce sont elles qui détiennent les deux tiers des créances douteuses de la zone euro. Autrement dit, elles sont assises sur un baril de poudre, qui pourrait faire exploser l’économie mondiale. Que les Italiens choisissent Cinque Stelle pour succéder à Renzi, qu’un referendum soit organisé sur la sortie de l’Italie hors de la zone euro, voire hors de l’Union Européenne, et plus personne ne pariera un kopek sur la survie de l’économie italienne loin du filet de sécurité apporté par la Banque Centrale Européenne.

La chute des sociaux-démocrates européens

Longtemps, François Hollande s’est appuyé sur les sociaux-démocrates européens, et singulièrement sur l’Italie, pour essayer de contrecarrer les visées politiques d’Angela Merkel. Avec le départ de Renzi et sa propre débâcle électorale, Hollande a non seulement creusé la tombe du socialisme français, mais aussi celle du socialisme européen. En Italie comme en France, ce socialisme réaliste qui ménage la chèvre budgétaire et le chou social subit une cuisante défaite.

L’Europe de crise en crise

Après le Brexit, rien n’exclut donc que l’Europe ne connaisse une crise de grande ampleur, liée à une rupture avec l’Italie. Les dégâts seraient beaucoup plus fâcheux cette fois, puisque l’Italie fait partie des pays fondateurs de l’Union. Même si cette éventualité est loin de se réaliser, on constatera que la réforme institutionnelle de Renzi rejetée par referendum visait à limiter l’instabilité gouvernementale. C’est manifestement raté…

Une année en plein roulis pour l’Union

Le départ de Renzi lance officiellement le départ d’une année très compliquée pour l’Union (encore plus compliquée que les années précédentes). Aujourd’hui, Manuel Valls démissionne et cède la place à un gouvernement de transition. En janvier, l’arrivée de Trump à la Maison Blanche risque de provoquer quelques importants remous. En mars, la Grande-Bretagne lancera officiellement le Brexit. En mai, les élections en France apporteront leur lot d’incertitudes, suivies de législatives qui pourraient ne pas être calmes. En septembre, Angela Merkel sera confrontée aux urnes.

Plus que jamais, l’incertitude domine le monde.

Viadeo et le capitalisme de connivence

Viadeo a fait faillite, et la faillite coûte environ 30 centimes € par Français, grâce à la brillante politique d’investissement menée par la BPI. Les pouvoirs publics ont en effet brûlé près de 20 millions € dans deux prises de participation douteuses au sein de ce réseau social français dont les chances de réussir étaient pourtant très incertaines.

Viadeo, brève histoire d’un échec

Viadeo est une sorte de cousin germain de Linkedin. Né en 2004 sous le nom de Viaduc, Viadeo prend son envol en 2007 sous la conduite de Dan Serfaty. En décembre 2013, Viadeo emploie 300 personnes à travers le monde.

Linkedin est né à la même époque. L’un est toujours en vie, l’autre vient de déposer le bilan. Encore un ratage français dans la compétition mondiale.

Le capital français marche à l’envers

Sur le fond, la mécanique qui condamne Viadeo est bien connue. Essentiellement développé sur fonds propres, le réseau français a besoin de cash pour se développer. Il fait donc payer les clients par avance (ce qui limite sa compétitivité) quand son concurrent américain Linkedin peut largement recourir à la gratuité, fort d’investissements apportés par les capital-riskers. C’est ici qu’on mesure le poids du capitalisme de connivence en France: ennemi du risque, il peine à porter des projets à long terme et s’intéresse essentiellement aux projets matures, ou aux amis qui vous veulent du bien.

Le business model « fermé » de Viadeo le condamne à ne pas dépasser les frontières françaises, et à subir un lent étranglement par son concurrent américain.

Le risque capitalistique et Linkedin

Pour mémoire, Linkedin a largement bénéficié d’une forte prise de risque de la part des fonds américains d’investissement. Dès 2003, le fonds Séquoia met près de 5 millions $ dans l’opération. En 2004, Greylock Partners met 10 millions $. On ne voit évidemment pas la vie de la même façon ni l’avenir de son entreprise quand on lève plusieurs millions $ par an.

La différence entre les capitalismes est ici: les 10 millions € levés auprès de la BPI par Viadeo arrivent près de 10 ans après la levée de Linkedin…

Viadeo en 2012: chronique d’un ratage annoncé

En 2012 (cinq ans après la création du réseau…), le Fonds stratégique d’investissement, précurseur de la BPI, met une première ligne de 10 millions € dans Viadeo.

« Viadeo est un champion français de l’internet, qui s’inscrit dans une dynamique de forte croissance et que le FSI a choisi d’accompagner pour accélérer son développement dans le marché mondial attractif, mais compétitif, des réseaux sociaux professionnels », commente de son côté Jean d’Arthuys, directeur et membre du comité exécutif du FSI.

En 2012, Viadeo affiche un chiffre d’affaires d’environ 30 millions d’euros, soit près de 20 fois moins que Linkedin, créée en même temps. Viadeo réalise la quasi-totalité de son chiffre d’affaires en France et ne monétise aucun abonnement à l’étranger.

Errare humanum est, perseverare diabolicum

En 2014, la BPI ajoute 8,5 millions d’euros, sans l’afficher directement, à l’occasion de l’introduction de Viadeo en bourse. Autant l’investissement de 2012 pouvait se comprendre, autant celui de 2014 obéit à des déterminants mystérieux.

En effet, comme l’indique alors Sébastien Laye, Viadeo a « cashburné » près de 14 millions € en 2013, soit 50% de son chiffre d’affaires. Au premier trimestre 2014, le chiffre d’affaires diminue de près de 5%. La situation ne s’annonce donc pas sous les meilleures auspices…

C’est pourtant à ce moment que la banque publique décide de réinvestir…

La BPI et le capitalisme de connivence

Quelle est la logique de la politique d’investissement de la BPI? Personne ne le sait. Elle n’est pas expliquée. On sait juste que la BPI s’appuie sur un comité exécutif qui semble prendre, avec l’argent des contribuables, des décisions discrétionnaires, voire arbitraires.

Son investissement de 8,5 millions dans l’introduction en bourse de Viadeo de 2014 (qui permet à l’entreprise française de lever 22 millions d’euros, dont 40% d’argent public…) illustre bien le caractère très opaque de sa stratégie. Les mauvais esprits (dont le mien) ne manqueront pas de déplorer, une fois de plus, l’esprit de connivence qui marque le capitalisme français, avec sa manie de mélanger les structures publiques et les structures privées pour financer des arrangements incompréhensibles.

La France est-elle en train de manquer la révolution numérique?

Si l’on admet l’hypothèse que la révolution numérique repose d’abord sur la capacité du capital traditionnel à financer des activités à haut risque… la réponse est donnée. Viadeo, avec ses levées tardives à un moment où son business model était déjà très mal en point, en constitue un superbe exemple.

L’angoisse de l’entrepreneur face à la survie du RSI sous Fillon

Qu’il faille supprimer le monopole du RSI, à défaut de supprimer le RSI lui-même, ne fait aucun doute pour n’importe quel entrepreneur… La question est de savoir si un Fillon devenu président de la République (hypothèse non encore vérifiée) oserait ou non envoyer ce signal essentiel aux travailleurs indépendants. Car, en matière de « libéralisme », il y a souvent loin de la coupe aux lèvres, surtout en France.

Le RSI, une arme d’asservissement de la société…

Le RSI a pris forme en 2005, sous l’impulsion des conseillers d’Etat Bas et Dutreil, alors ministres d’un gouvernement de « droite ». La création de ce bastringue concluait un processus historique long. En 1945, les dangereux maniaques (conseillers d’Etat) qui inventent le régime universel de sécurité sociale projettent d’y absorber les indépendants. Mais, en 1947, face à la mobilisation de ceux-ci, le gouvernement renonce.

Mais l’objectif tacite reste, pour le gouvernement profond, d’asservir la totalité de la société en la fondant dans un régime unique de dépendance (dont seuls les fonctionnaires seront exonérés) où des revenus aléatoires donnent quand même lieu à des cotisations fixes. Dans cette vision globale du monde, portée par quelques hauts fonctionnaires qui ne seront jamais travailleurs indépendants et qui en méprisent les problématiques, la société française doit être organisée autour d’un statut unique, celui d’assuré social.

… qui continue l’oeuvre de javellisation des indépendants

Entre les complications réglementaires et la normalisation à outrance des activités, la création du RSI ajoute une source supplémentaire de précarisation du travail indépendant en France. La précipitation avec laquelle le régime fut créé en constitue un indice: tout a été fait pour rendre la vie des indépendants impossible.

Le graphique suivant, publié par l’INSEE, montre utilement l’inquiétante évolution de la situation:

entrepreneur

La France comptait 4,5 millions d’indépendants en France en 1970. Elle en compte 2,5 millions aujourd’hui. Parmi ceux-ci, il faut intégrer les 500.000 auto-entrepreneurs dont le statut est récent. En réalité, la France ne compte plus que 2 millions d’indépendants, hors les auto-entrepreneurs. L’invention du RSI a donc consolidé une tendance existante.

Le petit tableau suivant résume très bien la dernière situation démographique connue dans ce domaine.

entrepreneur

Parmi les très exactement 1,924 million d’indépendants, le revenu mensuel moyen se situe à 2600€. Ces chiffres moyens incluent les professions médicales. Mais… dès que l’on retire cette catégorie, on trouve des revenus très inférieurs.

Par exemple, dans la construction, le revenu mensuel moyen des indépendants est de 2300€. Dans les services aux particuliers, il tombe à moins de 1500€. Ces chiffres témoignent de la grande misère patronale qui sévit en France.

L’entrepreneur face à la précarité

L’INSEE a le bon goût de donner des éléments précis sur les dégâts infligés par la crise dans le monde des entrepreneurs. Le petit tableau ci-dessous:

entrepreneur

Ce graphique permet de repérer facilement les groupes de population qui ont vu leurs revenus baisser entre 2006 et 2011. C’est notamment le cas de tous les artisans et des commerçants artisanaux comme les coiffeurs. Pour tous ces gens, l’arrivée du RSI a sonné le glas: non seulement ils ont dû faire face à une sévère baisse d’activité due à la crise de 2008, mais la mise en place d’un régime unique de sécurité sociale a accru leurs difficultés par un système de cotisations cycliques qui a fait couler un grand nombre d’entre eux.

Le RSI, épouvantail de l’entrepreneur

Ce qui devait arriver arriva: le RSI est devenu le repoussoir absolu pour l’entrepreneur, le symbole de la mesure technocratique absurde, aveugle, intrusive, et qui empoisonne la vie de ceux qui la subissent.


Le RSI : le cauchemar des petits patrons

Désormais, l’obsession de tous ceux qui ont une activité indépendante consiste à sortir du RSI. Là, ce sont les acteurs de l’économie collaborative qui tremblent dans leurs braies à l’idée d’y être soumis. Ici, c’est un artisan qui se bat pendant des années pour annuler un redressement du régime. Là encore, c’est une grande marche à travers la France. Pour l’entrepreneur, c’est tout sauf le RSI!

Supprimer le monopole du RSI

Une mesure salutaire, indispensable, pour limiter la pénalisation de la prise de risque par les indépendants en France est de supprimer le monopole du RSI. Il ne s’agit pas de supprimer le RSI en tant que tel. Il s’agit seulement d’offrir à ses adhérents la possibilité de s’assurer ailleurs. Simple, efficace, rapide.

Fillon osera-t-il prendre cette mesure?

Pour l’instant, Fillon propose, sur le RSI, un gloubi-boulga très loin du compte:

le RSI est un échec  et nous allons le réformer de fond en comble. Cette réforme passera par la création de la Caisse de Protection des Indépendants.

Mais non Monsieur Fillon, il ne faut pas perdre de temps à réformer le RSI de fond en comble. C’est une machine trop lourde, trop complexe, pour être réformée. Il faut la laisser mourir de sa belle mort en permettant à tous ceux qui veulent la quitter de s’assurer ailleurs. Et pour ce faire, il suffit d’une loi comportant un seul article:

Article premier: nul n’est contraint de cotiser au régime social des indépendants.

Et le tour est joué.

François Fillon osera-t-il enjamber les technocrates rétrogrades qui l’entourent pour adopter cette mesure simple? Les entrepreneurs peuvent peser en ce sens, en s’organisant bien…

Le faux débat sur les 500.000 fonctionnaires à supprimer

Article écrit pour Atlantico.

Le candidat Fillon a-t-il en partie gagné la primaire sur sa promesse de supprimer 500.000 emplois de fonctionnaires? Ce chiffre emblématique nourrit en tout cas d’ores et déjà une polémique, à laquelle participe le Président de la République, qui constitue une sorte de tarte à la crème des programmes électoraux. Et comme d’habitude, revient cette agaçante polarisation sur la question du nombre, et ce silence sur la performance des fonctionnaires. Celle-ci est pourtant au coeur du débat.

La gauche et son impasse sur la réforme de l’Etat

Depuis plusieurs dizaines d’années, la gauche porte une certitude: la question de l’Etat et de la fonction publique se limite à une question de moyens et de nombre. Mais le sujet essentiel de la performance du service public, de la productivité des fonctionnaires et du pilotage de la réforme de l’Etat ne se pose pas. Ces gros mots-là ne se prononcent pas en public.

On rappellera ici que la question de la productivité a fait l’objet d’une savante censure lorsque la question du salaire s’est posée.

Les fonctionnaires sont-ils fainéants ou mal organisés?

Très longtemps, la gauche a d’ailleurs combattu l’idée de diminuer le nombre de fonctionnaires en la présentant comme populiste. Elle sous-tendrait que les fonctionnaires sont des fainéants, ou des paresseux, et elle serait donc clivante. Dans la foulée, on trouve une masse de témoignages de fonctionnaires qui expliquent qu’ils travaillent beaucoup et qu’ils sont toujours débordés. Donc, vous voyez bien que c’est populiste de dire qu’il y en a trop!

Mais à quoi servent vraiment les missions des fonctionnaires débordés? Et peut-on mieux les organiser? Ces questions élémentaires ne sont évidemment jamais posées.

Une qualité de service cataclysmique

Pourtant, les évidences sont là. La France compte aujourd’hui 5 millions de fonctionnaires et la qualité du service public diminue chaque jour. Je prends ici quelques exemples glanés au hasard des jours et des publications.

Progressivement, les préfectures se mettent à admettre les prises de rendez-vous… par Internet. Ce retard dans le basculement numérique est ahurissant, puisque, dans le même temps, la préfectorale ferme ses guichets d’accueil du public dans les sous-préfectures. Voilà un bel exemple d’une mesure de réorganisation pensée sans prendre en compte l’intérêt du citoyen, c’est-à-dire le service rendu au « client ». Qu’ils attendent deux ou trois heures s’il le faut! Ils n’ont sans doute que cela à faire.

On ne dira jamais ici la productivité perdue dans les entreprises du fait de la désorganisation extrême des services pour étrangers dans ces mêmes préfectures. Combien de salariés étrangers doivent s’absenter pendant de longues journées pour quémander des papiers?

Mais tout cela n’est rien, bien entendu, en comparaison de la situation affolante de notre école publique, où la violence quotidienne fait rage.

Le service public prend l’eau et tout cela n’est certainement pas dû à un manque de moyens. Il faudrait juste que les hauts fonctionnaires pilotent leurs services en mettant la qualité de service au coeur de leurs préoccupations.

Le management, ce dernier zeste de citron purgé par la gauche

L’hôpital et la police ont donné les exemples les plus aboutis de la disparition totale de toute culture managériale dans le service public.

Du côté de la police, le collectif qui a défilé dans les rues au mois d’octobre a montré comment la « base » se sent abandonnée et incomprise par sa hiérarchie. L’incompétence et la surdité du management, toujours prêt à stigmatiser ceux qui disent ce qu’il n’a pas envie d’entendre, et toujours à côté des vrais problèmes: ce fléau pourrit aujourd’hui le service public et fait croire que tout peut se résoudre par une augmentation des moyens. Augmentez les impôts et ne nous demandez pas d’encadrer nos services!

Le même constat pourrait être dressé à l’hôpital, où le maintien des 35 heures permet aux personnels d’égrener de longues plaintes contre une impossible organisation du travail, en évitant savamment d’aborder la question des volumes colossaux de congés attribués aux personnels.

Les insiders savent pourtant qu’une grande partie du naufrage administratif s’explique par l’inexistence savamment construite du management administratif.

La productivité des fonctionnaires, le sujet de demain

Face à toutes ces situations d’urgence, l’illusion consiste à croire que l’immobilisme et la bienveillance vis-à-vis des dysfonctionnements constituent des solutions d’avenir. On voit bien la tentation à gauche, qui est de ménager des fonctionnaires pour sauver son patrimoine électoral en répétant: « Pourvu que ça dure ». Mais les dysfonctionnements du service public, dus à un excès de recrutements médiocres et à un encadrement défaillants, sont autant de handicaps pour le pays tout entier.

Songeons à la mise en place prochaine du prélèvement à la source, un sinistre annoncé pour toutes les entreprises, qui repose sur un principe simple: allégeons les tâches des agents du fisc pour préserver la paix sociale… en chargeant la barque des entrepreneurs.

Préserver les fonctionnaires, c’est sacrifier le pays.