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Auteur : Eric Verhaeghe

Congrès de FO: 10 ans après, l’échec de la fausse réforme de la représentativité syndicale

Le congrès de FO (Force Ouvrière) a tourné à la bataille rangée entre réformistes et contestataires. Au-delà du joli spectacle de boxe offert par les intervenants sur la scène, l’élection de Pascal Pavageau à la tête de cette confédération hybride ne devrait rien changer à sa ligne « historique ». Rétrospectivement, c’est l’échec de la réforme de la représentativité syndicale de 2008, largement tiédie à la demande du MEDEF de Laurence Parisot qui est marqué ici: le syndicalisme français reste morcelé, corporatiste… et politique!

Les raisons pour lesquelles le congrès de FO a tourné à la bataille rangée n’ont pas forcément été clairement dites. Mais elles sont revenues en filigrane tout au long du congrès. Elles illustrent tous les maux du syndicalisme français, que la réforme de 2008 voulue par Nicolas Sarkozy n’est pas parvenue à éradiquer.

Les tabous du congrès de FO

La violence qui s’est déchaînée contre Jean-Claude Mailly, secrétaire général sortant, est allée au-delà de ce que ses soutiens avaient imaginé. Le déléguée syndicale de Doux n’a par exemple pas hésité à l’accuser d’avoir « vendu la classe ouvrière à Macron et au MEDEF ». Du coup, le rapport moral du secrétaire général sortant a reçu une approbation à peine majoritaire en franchissant péniblement le cap des 50%, quand les congrès précédents avaient tourné au plébiscite systématique.

Les militants ont largement sanctionné l’indulgence de Jean-Claude Mailly vis-à-vis de la macronie. Le secrétaire général de FO avait justifié ce réformisme soudain, qui tranchait avec la ligne dure qu’il avait suivie contre la loi El-Khomri, par le besoin de protéger les salariés contre le pire. Cette explication a peu convaincu.

En réalité, beaucoup ont soupçonné leur secrétaire général de mener une aventure personnelle en les prenant en otage. Durant l’été, des rumeurs de recasage au BIT avaient filtré. Finalement, ce poste à la main du gouvernement a bénéficié à Nicole Notat. Jean-Claude Mailly ira, pour sa part, au Comité Économique et Social Européen, autre poste dépendant du gouvernement.

Que cette perspective de recasage ait pesé ou non sur la posture personnelle du secrétaire général Mailly depuis un an (et nous n’avons guère d’avis sur le sujet), il est difficile d’empêcher un certain nombre de militants d’opérer un raccourci et de nourrir du ressentiment plus ou moins discret contre les conditions dans lesquelles la négociation sur les ordonnances a été menée.

Le syndicalisme français malade de sa bureaucratie

Cette question du « recasage » syndical pose la question quasi-historique de la carrière des syndicalistes et de la bureaucratie qui tient les grandes centrales françaises.

On ne compte plus le nombre de dirigeants syndicaux qui, d’une façon ou d’une autre, dépendent du gouvernement pour la suite de leur carrière. Ces dernières années, l’inspection générale des affaires sociales a ainsi accueilli François Chérèque, de la CFDT, et Stéphane Lardy, qui avait un temps caressé l’idée de succéder à Jean-Claude Mailly à la tête de FO. D’une manière générale, le pouvoir exécutif est attentif à la carrière des leaders avec qui il est amené (ou contraint) de négocier régulièrement.

On peut évidemment imaginer que cette relative dépendance personnelle des grands leaders syndicaux vis-à-vis du pouvoir en place n’est pas étrangère aux stratégies revendicatives. On se rappellera par exemple de la mise au placard de l’ancienne présidente de la CGC, Carole Couvert, à l’issue de son mandat. L’intéressée avait voulu jouer à plusieurs reprises le rapport de force avec le gouvernement. Issue de l’industrie électrique et gazière, sa fédération n’a pas soutenu la reconduction de son mandat et il ne lui est guère resté que son siège au Conseil Économique et Social pour éviter le retour à la base. L’exemple illustre les heurts et malheurs de ces dirigeants syndicaux appelés à des fonctions atypiques, loin des salariés qu’ils sont supposés représenter.

Dans le cas de Jean-Claude Mailly, le bad buzz sur son hébergement dans un hôtel cinq étoiles de Lille durant le Congrès en dit long sur le sentiment de rupture entre la base et la direction du syndicat. D’un côté, Nadine Hermant, déléguée de Doux qui vient, les larmes aux yeux, parler de la condition ouvrière à la tribune après une nuit dans un hôtel basique. De l’autre, le secrétaire général qui sort de son cinq étoiles prestigieux pour l’écouter. La collision entre les deux icônes est parlante, excessive à bien des égards, mais emblématique d’un ressenti collectif.

Tout le sujet de cette rupture tient largement à la difficulté de faire carrière « naturellement » pour un délégué syndical. Les confédérations syndicales traitent d’une multitude de sujets étrangers à la vie des entreprises où travaillent leurs adhérents ou leurs militants. Un bon syndicaliste n’est donc pas forcément un bon délégué syndical. Il doit être un bon connaisseur du droit du travail, mais aussi de la protection sociale et d’une multitude d’organismes paritaires dont les missions sont complètement étrangères à la vie de l’entreprise.

Sans surprise, ce système favorise des carrières d’apparatchiks. C’était le cas de Stéphane Lardy et de Jean-Claude Mailly lui-même à FO. C’est le cas de Laurent Berger à la CFDT.

Comment la démocratie sociale génère sa bureaucratie syndicale

Le divorce prononcé entre la base d’une confédération syndicale et son sommet sont largement inhérents à ce qu’en France, par l’un des nombreux abus de langage contemporains, on appelle la « démocratie sociale » et qu’on devrait plutôt appeler la « dictature anti-sociale ». Le débat sur les ordonnances Macron le rappelle très opportunément.

Au sortir de la guerre, en effet, et face à la toute-puissance d’une CGT en ligne directe avec Moscou, un consensus (entre le pouvoir politique et le monde patronal) a existé pour jouer la carte de la division syndicale et du paritarisme de gestion. Il fallait à tout prix affaiblir la CGT et attirer les syndicats les plus influents dans des fonctions les plus éloignées possible du militantisme dans l’entreprise. La doctrine en vigueur, encore prégnante dans de nombreux discours syndicaux, était que l’entreprise était forcément un lieu d’affrontement et ne pouvait surtout pas devenir un lieu de négociation. La paix sociale devait se construire ailleurs, dans des structures reposant sur les branches professionnelles ou sur le niveau « interprofessionnel ».

Le syndicat Force Ouvrière lui-même est l’une des résultantes de cette stratégie. Lors de sa création en 1947 à l’issue d’une scission avec la CGT, il devient le troisième syndicat national français, rompant le huis clos de la CFTC avec la CGT. La CFDT et la CGC n’apparaîtront que dans les années 60.

Sans surprise, le fond de commerce de FO repose d’ailleurs sur l’éloge du paritarisme de gestion, que ce soit à la sécurité sociale ou dans les branches professionnelles. Il repose aussi sur l’immobilisme des statuts et régimes spéciaux en tous genres. Ces idées-là sont à l’origine de la scission avec la CGT. On a ici trop souvent oublié que la CGT revendiquait, au sortir de la guerre, une grande convention collective commune à toutes les professions et permettant de préparer la dictature du prolétariat.

Éviter un rapport social unique entre les salariés et le patronat, multiplier les particularismes, les originalités statutaires faisait aussi partie d’une stratégie destinée à briser les reins d’un mouvement social interprofessionnel. Emmener le syndicalisme le plus loin possible de l’entreprise, occuper les syndicalistes les plus ambitieux et les plus remuants avec des mandats pompeux et des perspectives de carrière inespérées fait partie, depuis soixante-dix ans, de l’arsenal utilisé pour stabiliser le « système ».

Sa conséquence (délibérée, consciente) est d’avoir créé une bureaucratie syndicale en grande partie dissociée des préoccupations exprimées par les salariés dans l’entreprise.

Bureaucratie et représentativité syndicale

On déplore souvent que le syndicalisme français soit peu représentatif des salariés. Avec des taux d’adhésion globale inférieurs à 10%, nos confédérations réussissent l’exploit d’être parmi les moins représentatives du monde industrialisé. À titre d’exemple, le taux de syndicalisation en Grande-Bretagne se situe aux alentours de 25%. Cette différence pourrait d’ailleurs faire réfléchir tous ceux qui vantent le mérite du « modèle social français » et qui dénoncent sans relâche les méfaits du capitalisme à l’anglo-saxonne: il n’en demeure pas moins que le fait syndical français est l’un des plus faibles du monde.

On l’a vu, cette situation procède d’un choix tactique opéré dans la foulée de la guerre. Pour les organisations syndicales, les circonstances qui ont entouré ce choix induisent une référence quasi-rituelle à l’âge d’or du Conseil National de la Résistance. Toute la question est de savoir si oui ou non cette tradition mérite d’être changée.

Ses inconvénients sont nombreux. Le syndicalisme français est en effet dominé par les fédérations de la fonction publique et se sont souvent des fonctionnaires, emprunts d’un esprit du « statut », qui négocient des accords interprofessionnels applicables au secteur privé. Au passage, Pascal Pavageau, qui succède à Jean-Claude Mailly, est lui-même fonctionnaire. Tout ce petit monde est souvent campé sur des lignes dures, très éloignées de la réalité de l’entreprise.

Là aussi, on notera que les fédérations qui ont soutenu Jean-Claude Mailly durant le congrès de Lille étaient toutes du secteur privé, fédération de la métallurgie en tête. Celles qui l’ont le plus accablé relevaient du secteur public. C’est un signe qui ne trompe pas: la parole syndicale est, par choix historique propre à la France, largement confisquée par des gens très éloignés de l’entreprise.

Autre inconvénient de la « démocratie sociale »: son extrême politisation. À la différence de l’Allemagne, les syndicats français, consultés sur une myriade de sujets, interviennent volontiers sur des questions hors champ social, ou n’hésitent pas à déposer des préavis de grève contre des mesures qui ne relèvent pas du champ direct des entreprises (comme des protestations sur la gouvernance de la sécurité sociale, par exemple).

L’échec de la réforme de la représentativité de 2008

En 2008, conformément au programme de Nicolas Sarkozy, les partenaires sociaux avaient mené une « délibération sociale » pour réformer les règles de la représentativité syndicale. L’objectif plus ou moins avoué était d’en finir avec la dispersion syndicale, et de favoriser l’émergence de deux grandes centrales: l’une, réformiste (la CFDT), l’autre, contestataire (la CGT). L’Allemagne servait alors de modèle à une restructuration qui devait légitimer, entreprise par entreprise, une inversion de la hiérarchie des normes.

Dans la pratique, les résistances patronales, mal gérées par la présidente du MEDEF de l’époque, ont neutralisé les effets de cette réforme. Au lieu d’imposer un seuil, pour la représentativité interprofessionnelle, identique à celui des entreprises, le MEDEF a finalement consenti à des règles différenciées. Ainsi, la règle en entreprise pour être représentatif est de passer la barre des 10% des voix. Dans les branches et au niveau interprofessionnel, le seuil fut abaissé à 8%, avec une exception pour les syndicats catégoriels.

Cette modulation de dernière minute, permettait à la bande des 5 de l’époque de garder les privilèges obtenus au bon vieux temps de la présomption irréfragable de la représentativité, alors qu’un « passage à la trappe » de la CGC et de la CFTC étaient immédiatement possibles. Tout fut ensuite organisé pour limiter les effets de restructuration que la réforme risquait de produire dans le landerneau syndical.

Le moment de la réforme était passé. La porte qui s’était ouverte pour une restructuration syndicale en profondeur se refermait.

Le monde syndical attend toujours son onde de choc

Reste donc, un immense gâchis et un immense statu quo. Il a fallu attendre dix ans pour qu’un inversion partielle de la hiérarchie des normes soit admise, par le truchement des ordonnances Macron. Le même système de bureaucratie syndicale continue de fonctionner, de s’exprimer sur de nombreux sujets très éloignés de la vie des entreprises.

La France n’a toujours pas tourné la page de l’après-guerre. Et les mêmes postures mensongères continuent d’être répétées à l’envi.

Ainsi, dans son discours d’investiture, Pascal Pavageau a dénoncé « l’individualisation, une vision quasi philosophique du chacun pour soi », dans le droit du travail. Mais, le même Pavageau, a aussi défendu « le retrait du projet de loi <sur la SNCF>, le maintien du statut particulier des cheminots ainsi que le maintien du service public ferroviaire ». On est contre l’individualisation, mais on est aussi pour les statuts particuliers et les différences de traitement. Comme si les statuts particuliers et les régimes spéciaux ne procédaient pas de cette logique d’individualisation que le nouveau secrétaire général de FO prétend combattre.

Sur cette intervention, Jean-Claude Mailly, qui en connaît un bout sur le sujet, a produit le tweet qu’il fallait:

Discours du nouveau secrétaire général de FO: hypocrisie et duplicité.

On ne pouvait pas mieux résumer la nature même de la « démocratie sociale » en France, qui repose sur la forgerie d’une bureaucratie syndicale loin des entreprises, et tout entière occupée à dénoncer un système qu’elle s’emploie à faire fonctionner au jour le jour.

Pour que la France devienne un pays moderne, il reste un onde de choc à produire sur le monde syndical.

Coran et antisémitisme: la sécularisation de l’Islam est-elle possible?

Le manifeste contre le nouvel antisémitisme en France constitue une étape importante dans la relation de l’Islam au reste du corps social. C’est en effet la première fois qu’est posée clairement la question du Coran et de sa portée négative, là où le débat est d’ordinaire limité à un face-à-face entre minorités. La suite du débat méritera d’être regardée avec attention, dans la mesure où elle engage la question de la sécularisation des Musulmans de France.

Le manifeste contre le nouvel antisémitisme rédigé par Val et largement signé par des personnalités éminentes est incontestablement un événement marquant dans la courte histoire des relations entre l’Islam de France et la République. D’ordinaire, en effet, le débat (lorsqu’il peut avoir lieu) porte sur l’engagement des Musulmans de France, notamment au regard des valeurs républicaines. Pour la première fois, ce n’est pas la question des Musulmans qui est mise sur le tapis, mais bien celle du Coran lui-même.

Le Coran est-il producteur d’antisémitisme ou d’anti-christianisme ou, plus généralement encore, d’intolérance? La question, il y a quelques mois encore, aurait immédiatement suscité une stigmatisation forte au nom de la lutte contre l’islamophobie. Qu’un ancien Président de la République, qu’un ancien Premier Ministre souscrivent à un texte qui la pose ouvertement montre bien le glissement qui s’opère dans l’opinion.

La doctrine de l’Islam modéré en prend un sérieux coup

Depuis les années 80, une doctrine s’est forgée: celle de l’Islam modéré, qui serait dominant dans l’opinion. Dans cette vision largement propagée par des intellectuels comme Bernard Henri-Lévy, la majorité des musulmans, et spécialement en France, sont porteurs d’une religion de paix, tolérante, qui ne doit pas être amalgamée avec le fanatisme de ceux qui mènent le Jihad ou commettent des actes terroristes.

En posant la question du lien structurel entre la lettre du Coran et l’antisémitisme, les rédacteurs du manifeste ébranlent de fait cette doctrine. Ils demandent « que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémite catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime. »

On mesure ici l’évolution des mentalités. Ce qui est mis sur la table, c’est la responsabilité directe de la théologie musulmane dans la commission d’actes violents à l’égard des autres communautés. L’origine de la violence religieuse ne serait plus dans le fanatisme déviant de quelques-uns, mais dans les textes sacrés eux-mêmes.

Si l’on se souvient qu’un Bernard Henri-Lévy déclarait encore en février 2016 à Anne Sinclair: « l’Islam n’est pas intrinsèquement antisémite », l’onde de choc apparaît comme très puissante.

Le douloureux retour à la réalité théologique

On sait tous le discours habituel sur l’Islam, religion de paix. L’émergence d’un terrorisme musulman dans la foulée de la résistance à l’invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique, qui a petit à petit dérivé vers des mouvances comme Daesh, a mis à mal cette conviction. Toutefois, au nom de la cohésion nationale, il reste important en France de mettre sous le boisseau les origines religieuses de cette violence.

Les rédacteurs du manifeste invitent pour leur part à une lecture sans fard du Coran. Ils considèrent que les versets appelant à la violence communautaire contenus dans ce texte sacré ne peuvent être tenus pour innocents dans le déménagement de 50.000 Juifs d’Ile-de-France, « parce qu’ils n’étaient plus en sécurité dans certaines cités et parce que leurs enfants ne pouvaient plus fréquenter l’école de la République. Il s’agit d’une épuration ethnique à bas bruit au pays d’Émile Zola et de Clemenceau. »

« Épuration ethnique »: l’expression ne passe pas inaperçue. Elle réveille les vieux souvenirs de la Shoah et certains y verront un point Godwin un peu commode pour sensibiliser une opinion tétanisée face à la sensibilité du sujet. Il n’en reste pas moins qu’on ne pourra plus faire comme si rien ne s’était pas passé. Désormais, c’est la notion d’Islam comme religion de paix qui est interrogée.

L’appel à la sécularisation du Coran

On voit bien là encore qu’après la représentation du musulman comme l’immigré prolétaire victime de l’oppression capitaliste, le grand mouvement de sécularisation des religions monothéistes entamé au vingtième siècle ne devrait pas épargner l’Islam. En lisant le Coran, sa violence pose problème. Et le corps social demande peu à peu, et cette demande n’ira qu’en grandissant, que l’Islam se « normalise » comme le catholicisme l’a fait avant lui.

Aucun texte sacré ne résiste à cette demande pressante. Il faut être bienveillant et bannir de sa « doxa » les expressions, les mots, les postures qui peuvent blesser les autres.

On sent bien que, depuis plusieurs années, cette demande de sécularisation, de remise à plat théologique, guette l’Islam. Paradoxalement, c’est plutôt la gauche de la gauche qui bloque. Au nom de la protection des prolétaires, l’immixtion dans le texte du Coran est vécue comme une manifestation d’islamophobie. Tôt ou tard, ces résistances seront vaincues sous le poids d’une exigence plus forte: celle d’une mise en compatibilité de la doctrine musulmane avec le mainstream bienveillant des sociétés occidentales.

Toute la question est évidemment de savoir si une religion qui « n’a que » 1.300 ans d’existence est assez mûre pour supporter de basculer dans l’appareil critique des exégètes formés à la sauce occidentale. Sur ce point, la réponse est encore indécise.

Le processus de sécularisation a-t-il une chance d’aboutir?

Sur le fond, la sécularisation du Coran est une voie à deux issues possibles.

Soit la République parvient à susciter une hiérarchie religieuse dans l’Islam de France qui ait suffisamment d’autorité pour infléchir le « catéchisme » musulman et dans ce cas il est plausible que les tensions s’apaisent. Soit la République n’y parviendra pas, et la situation risque de devenir compliquée. Dans cette hypothèse, on ne pourra éternellement, au nom de la lutte contre l’islamophobie, « retenir » les questions qui fâchent.

Tout plaide donc pour que l’énergie macronienne se penche rapidement sur cette question.

Tiers-payant intégral, prix des audioprothèses, scandale des médicaments: les dernières nouvelles de la santé

La ministre Buzyn a réaffirmé son intention de déployer le tiers-payant intégral en 2019, en recevant sur ce sujet un rapport de l’IGAS. Elle parie sur des outils simples et robustes pour réussir une opération qui apparaît comme très sensible et techniquement risquée.

Rapport IGAS sur la généralisation du tiers payant de Société Tripalio

« La ministre des Solidarités et de la Santé réaffirme sa volonté d’un déploiement effectif du tiers-payant intégral, sur la base d’outils simples et robustes. Elle se félicite de la dynamique engagée qui devrait permettre que les obstacles techniques à la généralisation du tiers-payant intégral soient levés au plus tard fin 2019. Elle souhaite que les déploiements prévus auprès des professionnels de santé soient mis en œuvre conformément aux préconisations de la mission IGAS. »

Selon la ministre, les outils des organismes complémentaires couvriront 75% des assurés à la mi-2018 et couvriront la totalité des assurés en septembre 2019.

La DSS débat du prix des audioprothèses

La direction de la sécurité sociale (DSS) a reçu les trois syndicats d’audioprothésistes (Unsaf, Synea et Synam), ainsi que le Collège d’audioprothèse, pour évoquer les perspectives du reste à charge zéro dans leurs domaines. Ils ont plaidé pour « l’étalement du calendrier de la réforme entre 2019 et 2022 », « [pour ne pas] mettre en péril l’équilibre économique du secteur ni détruire l’excellent maillage territorial actuel », selon un document dont l’AFP a obtenu copie.

Cette mise en œuvre progressive se traduirait par la création d’un prix maximum pour certaines prothèses : 1.350 euros en 2019, puis 50 euros de moins chaque année jusqu’en 2022, pour arriver à 1.200 euros. Selon le ministère de la Santé, cette valeur correspond à une baisse de 20% par rapport au prix moyen d’une prothèse auditive en 2016, soit 1.475 euros.

Les audioprothésistes envisagent dans le même temps une hausse par étapes du remboursement par l’Assurance maladie, qui passerait de 120 euros par appareil aujourd’hui à 540 euros en 2022, ce qui représenterait à terme 320 millions d’euros de dépenses supplémentaires par an. La part des complémentaires santé (assureurs, mutuelles, instituts de prévoyance) augmenterait aussi, de 450 à 660 euros par prothèse, pour un coût estimé à 200 millions d’euros. Dans ce scénario, le remboursement intégral, objectif du « reste à charge zéro », serait donc effectif à partir de 2022.

Les représentants de la profession souhaitent par ailleurs conserver une partie de leur offre à tarifs libres, mais avec le même niveau de remboursement à 1.200 euros par appareil. Ils s’opposent en outre au « découplage », qui consisterait à dissocier le paiement de la prothèse et celui du suivi annuel.

Un appel en faveur des victimes des médicaments

L’avocat Charles-Joseph Oudin et la pneumologue Irène Frachon viennent de lancer un appel dans les colonnes de 20 Minutes à Agnès Buzyn pour faciliter et accélérer l’indemnisation des victimes de médicaments. Les procédures sont aujourd’hui longues, coûteuses, complexes. L’appel vise notamment le coût des expertises médicales à la charge des victimes en cas de litige, et les délais de traitement des dossiers.

Irène Frachon propose de créer un fonds: « Pourquoi ne pas créer un fonds de type assurantiel plutôt ? Pour chaque médicament vendu, on prélèverait 1 euro qui servirait à payer ces frais d’expertises et avancer des indemnisations pour les victimes. »

Une façon, donc, de faire payer les dégâts causés par les médicaments à tous les assurés sociaux.

Nouvelle manifestation de retraités contre la hausse de la CSG le 14 juin

Neuf organisations (CGT, FO, CFTC, CFE-CGC, FSU, Solidaires, FGR, LSR et UNRPA) ont lancé un nouvel appel à manifester contre la hausse de la CSG. La journée de protestation se tiendra le 14 juin.

Mailly hué à son dernier congrès, à Lille

Le congrès de FO, qui doit permettre un passage de flambeau de Jean-Claude Mailly à Pascal Pavageau, a donné lieu à de longues huées contre le secrétaire général du syndicat. La base lui reproche son manque de combativité contre les ordonnances Macron. Le mandat de Pavageau devrait donc se traduire par un durcissement de la ligne confédérale vis-à-vis du gouvernement.

On notera que la salle a aussi désapprouvé l’auto-désignation de Jean-Claude Mailly au comité social et économique européen.

Asile et immigration: Collomb et ses aveux béats d’impuissance publique

Le débat parlementaire sur le projet de loi asile et immigration a donné lieu à des passes d’arme tout à fait intéressantes et instructives sur la perception de l’identité française aujourd’hui dans notre cénacle politique. On en retiendra surtout l’aveu quasi-dogmatique de l’impuissance publique fait par Gérard Collomb sur le sujet (premier article d’une série d’analyses sur le débat parlementaire).

Donc, le gouvernement commet une loi « pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie ». Le rapprochement des concepts vaut en lui-même éclairage programmatique.

Jusqu’ici, les gouvernements qui se sont succédé (depuis trente ans, puisque l’immigration fait l’objet d’une loi environ tous les dix-huit mois depuis 1986) n’avaient pas osé confondre dans un même chapeau légistique l’immigration et l’asile. Depuis 1793, la France distingue son devoir sacré de donner asile à des persécutés, et la question économique de l’immigration. D’un côté, la protection contre la tyrannie partout dans le monde, qui avait guidé la Révolution Française. De l’autre, le partage des richesses.

À Emmanuel Macron revient le mérite, ou l’audace, ou la naïveté, d’avoir suggéré fortement l’idée qu’un immigré économique est un exilé qui s’ignore. La demande d’asile est ici considérée comme un moment, une étape, un épisode possible de l’immigration économique.

Ce faisant, Emmanuel Macron donne une réalité politique à un constat factuel. La fameuse crise des réfugiés qui frappe l’Europe depuis plusieurs années est avant tout une crise des migrations économiques. Autant, lorsque les arrivées se faisaient par la Turquie et la Grèce, il était possible de faire vivre la fiction selon laquelle ces vastes mouvements de population étaient majoritairement dus à la guerre en Syrie. Autant, depuis l’accord passé avec la Turquie pour juguler ces flux, la fake news du réfugié ne tient plus.

Ceux qui traversent la Méditerranée depuis la Libye ne fuient pas la guerre en Syrie. Ce sont des immigrés économiques venus d’Afrique subsaharienne et encadrés par des réseaux de passeurs mafieux. Leur accorder le droit d’asile relève du détournement de sens et de la mauvaise foi.

Asile et immigration font mauvais ménage

Celle-ci ne décourage pas les idéologues « bienveillants » de tous bords. Progressivement, le politiquement correct consensuel a transformé la figure de l’immigré en figure de réfugié emblématique. Le tour de passe-passe a été parfaitement décrit par le député insoumis Éric Coquerel lors du débat du 16 avril:

Pour autant, ce texte est vraiment extrême parce qu’il est inhumain en durcissant toutes les conditions d’accueil et de séjour des migrants. Et il est inefficace parce qu’il ne dit mot des raisons pour lesquelles des gens partent de chez eux au risque de leur vie : rien sur les causes climatiques, rien sur les causes liées au libre-échange, rien sur les causes de guerre, rien sur les accords du Touquet qui nous font servir de garde-frontière aux Anglais.

Un Africain quitte son pays (et devient « migrant ») pour tout un tas de raisons qui justifient la demande d’asile: à cause du risque climatique, du libre-échange, de la guerre ou des accords du Touquet. Donc, le droit d’asile ne doit pas seulement être accordé à ceux qui fuient leur pays parce que leur sécurité y est menacée pour des raisons politiques. Il doit aussi l’être à toutes les victimes du libre-échange ou du réchauffement climatique. Et bien entendu, depuis la signature des accords du Touquet, tous les humains sont des demandeurs d’asile en puissance, puisqu’ils sont tous victimes de cet accord scélérat.

Et hop! l’immigré devient forcément un exilé qui a droit à notre commisération principielle.

Ce faisant, les idolâtres de la France Insoumise participent à la mort du droit d’asile, en le réduisant au rang de simple modalité de l’immigration. Dans l’imaginaire collectif, quitter son pays pour défendre sa liberté de pensée n’est ni plus sacré ni plus important que le quitter pour échapper aux désastres climatiques.

Comment l’élargissement du droit d’asile tue la démocratie

On comprend incidemment quel glissement progressif de sens permet à la France Insoumise de justifier un monde liberticide. En creux, Éric Coquerel ne propose rien d’autre que de mettre sur le même pied la liberté de penser protégée par le droit d’asile et l’amélioration du sort économique individuel. Au fond, entre la lutte contre le libre-échange et celle pour les libertés publiques, il n’y a aucune différence de nature.

On n’est pas très loin ici de la distinction entre droit formel et droit réel théorisé par le marxisme-léninisme. Ceux qui sont pauvres doivent être protégés de la même façon que ceux qui sont persécutés pour leurs idées. La pauvreté serait aussi liberticide que la répression d’un État totalitaire.

Cette rengaine n’est pas nouvelle. En revanche, elle est désormais pratiquée avec une telle légèreté qu’elle aboutit à la remise en cause des idées et des catégories politiques héritées de la Révolution Française. De ce point de vue, la France Insoumise incarne probablement à la perfection la mutation post-moderne où les idées libérales héritées de la Révolution sont exposées au musée de l’obsolescence. L’asile n’est plus la proclamation des Lumières en faveur de toutes les libertés. Il est devenu le simple motif qui légitime n’importe quel mouvement de population.

La France a-t-elle la faculté de maîtriser son immigration?

Le Républicain Larrivé a prononcé un discours assez intéressant, plaidant pour la mise en place de quota d’immigration. Ce système, déjà pratiqué au Canada, aux États-Unis, en Australie, continue à faire tousser en France. On notera avec intérêt qu’il était proposé par François Fillon durant la campagne présidentielle, et qu’il est de longue date assimilé aux pires idées politiques.

Pourquoi cette reprise d’une technique pratiquée dans tous les pays d’immigration est-elle stigmatisée en France et volontiers présentée comme une émanation du fascisme? On manque ici d’arguments rationnels, et c’est probablement pour des raisons essentielles qu’il n’y en a pas.

Les adversaires des quota sont aussi majoritairement ceux qui voient désormais dans tout candidat à l’immigration économique un réfugié victime bien malgré lui d’un ordre immoral imposé par l’homme blanc. Le soumettre à des quotas serait donc immoral et contraire à l’émotion légitime que doit susciter sa situation dans l’esprit du bienveillant.

D’où l’idée incidente qu’une maîtrise de l’immigration est par principe immorale. Elle s’oppose à l’émotion naturelle qu’un « humain » doit ressentir face à la misère humaine. Les frontières sont capitalistes et oppressantes. Le bonheur de l’humanité passe par la création d’un grand tout universaliste.

L’éloge de l’impuissance publique par Gérard Collomb

Gérard Collomb n’est évidemment pas sur cette ligne. Ce n’est pas pour autant qu’il soit persuadé que la France soit encore en capacité de maîtriser sa politique migratoire. La réponse qu’il a apportée aux propos de Guillaume Larrivé a utilement dévoilé le fond de sa conception sur ce sujet sensible:

Le monde s’est globalisé. Nous ne pouvons plus vivre à l’intérieur de nos frontières. Nous devons penser l’avenir avec l’ensemble de nos voisins.

La citation dit tout. La globalisation maintient artificiellement des frontières qui sont au fond des leurres. Les politiques ne se décident plus au niveau d’un seul pays. L’avenir de la France ne se décide plus en France, mais dans des ensembles plus larges.

Mme la présidente de la commission des affaires étrangères a évoqué les relations de la France et de l’Europe, ainsi que les rapports de l’Europe avec l’Afrique. C’est en ces termes que les questions doivent être posées. Jamais on ne pourra résoudre le problème de l’immigration au niveau national.

La phrase est donc posée clairement. Il ne sert plus à rien de prendre des mesures au niveau national, puisque tout se décide ailleurs. On ne pouvait mieux exprimer la conviction intime d’un gouvernement sur l’impuissance publique française. Il existe bien un gouvernement de la République, mais ses membres sont convaincus qu’ils ne peuvent plus décider de rien. Qu’ils n’ont plus la puissance d’agir.

Chacun prendra le parti qu’il voudra vis-à-vis de cette étrange déclamation de la part d’un ministre dont le maroquin consiste précisément à garantir la sécurité à l’intérieur des frontières. Mais au moins qu’on ait l’honnêteté de ne pas s’étonner si les citoyens sont, au moment des scrutins, parfaitement convaincus de l’inutilité de leur vote. Dès lors que le ministre de l’Intérieur explique que le problème de l’immigration n’a pas d’issue à son « niveau », on voit mal quel intérêt les Français pourraient encore trouver à se déplacer le dimanche pour glisser un bulletin totalement vain dans l’urne.

Une loi technique à la suite d’autres lois techniques

Les parlementaires ont régulièrement répété que ce texte s’inscrivait dans la droite suite d’une série de lois consacrées au même sujet et toutes plus inutiles les unes que les autres. Là encore, le député Larrivé a fait mouche:

Entre 1980 et 2016, ce sont vingt-sept lois relatives à l’immigration – je le dis sous le regard de M. le Premier ministre Manuel Valls – qui ont été votées, soit une réforme en moyenne tous les seize mois.

Depuis les années 80, la France baigne dans un questionnement collectif sur l’immigration dont on mesure rétrospectivement qu’il est demeuré jusqu’ici sans réponse partagée satisfaisante. Chaque gouvernement qui arrive apporte sa réponse technique, ponctuelle parfois éruptive, à un problème qui traverse obstinément la société française sans qu’on puisse en prendre notre parti.

Chaque fois, il s’agit de ménager la chèvre et le chou, d’apporter des demi-réponses, comme si les pouvoirs publics ne savaient au juste où aller, ni comment indéfiniment concilier leur sentiment d’impuissance et l’appel à l’action qui monte dans l’opinion publique. Gérard Collomb a lui-même donné sa version de la même indécision:

Nous vous démontrerons comment, en même temps (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe LR), nous limiterons une immigration massive et, contrairement à ce que vous voulez faire, nous garantirons le droit d’asile qui est pour nous un principe sacré. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.)

« En même temps »: en matière d’immigration, la posture ne date pas d’Emmanuel Macron. Elle est consubstantielle au sentiment de culpabilité qui domine le débat public sur ce sujet depuis de nombreuses années.

L’espèce humaine, vérité ultime de l’indécision migratoire

Pour comprendre ce qui taraude la mauvaise conscience française, il faut plonger dans les mélopées de gauche sur l’immigration. Le député de gauche Gabriel Serville, de Guyane, a tenu les propos les plus clairs sur ce sujet:

Nous voulons rappeler ici, après Jean-Paul Lecoq, qu’il n’existe sur terre qu’une seule espèce humaine : les frontières géopolitiques et culturelles, fruits de l’histoire, ne doivent pas faire perdre de vue cette évidence.

On ne peut décoder l’échec des politiques migratoires en France, qui se traduit par un empilement incessant de lois incertaines et toujours insuffisantes à régler les problèmes, sans se référer à l’arrière-fond spéciste qui s’est imposé dans l’opinion publique. Certes, il existe des gouvernements, des États, des pays, mais il existe d’abord et avant tout une espèce humaine, sur laquelle nous avons vocation à prendre des décisions politiques essentielles.

Ainsi va la société française d’aujourd’hui. Elle considère qu’elle n’existe plus en tant que telle. Quand bien même elle le voudrait, elle n’en aurait plus les moyens. Les décisions se prennent désormais ailleurs que dans les palais de la République. Et elles ne peuvent plus guère concerner le peuple français, qui s’est dissous dans un vaste ensemble appelé l’espèce humaine. À l’égard de celle-ci, il ne faut surtout pas prendre de décision qui risquerait de « diviser ».

Dans la pratique, il n’est pas sûr que ces attendus, notamment le primat de l’espèce humaine sur la notion, désormais obsolète et passéiste, voire complètement réactionnaire, de peuple français, soit clairement expliquée aux électeurs par les députés qui la défendent.

Et si le gouvernement se passait de la CFDT? Quelles en seraient les conséquences?

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, et Didier Aubert, secrétaire général de la CFDT Cheminots, viennent de signer une intéressante tribune dans Le Monde, qui sonne à la fois comme une main tendue et un avertissement au gouvernement. La CFDT rappelle au bon souvenir d’Emmanuel Macron le rôle central qu’elle joue depuis plusieurs années dans le dialogue social en France. On suivra avec intérêt l’éventuel changement de pied du Président. Il n’est pas évident que ce texte ne finisse de convaincre Emmanuel Macron de tourner une page de notre histoire sociale.

Ce qui se joue entre le gouvernement et la CFDT sur l’affaire de la SNCF n’est pas anodin, et c’est peut-être même le cœur du volet social que l’on peut lire dans ce dossier épineux. La suite des événements donnera une bonne indication sur la conception « sociale » du macronisme et méritera d’être suivi avec attention de ce simple point de vue.

Un employeur peu enclin au dialogue social

En tant qu’employeur final de la SNCF, ni Emmanuel Macron, ni Edouard Philippe, ni Elisabeth Borne ne brillent par leur sens aigu du dialogue avec les partenaires sociaux. On peut être un patron ou un actionnaire décidé à réformer une entreprise sans agiter systématiquement tous les chiffons rouges qui font hurler les représentants syndicaux.

Dans le cas de la SNCF, on peut s’interroger sur l’ambition réformatrice du gouvernement (qui ne propose pas de fermeture de lignes ni même une privatisation). En revanche, son inexpérience en matière de négociation saute aux yeux. Elle éclate au grand jour quand Elisabeth Borne réserve à la presse des annonces qu’elle aurait dû faire de longue date aux syndicats. Elle éclate plus encore lorsque c’est Benjamin Griveaux qui répond aux syndicats excédés:

« On ne choisit pas son interlocuteur, le meilleur moyen pour discuter, ça n’est pas de quitter la table et de claquer la porte, a déclaré M. Griveaux lors du compte rendu du conseil des ministres. C’est en s’asseyant autour de la table qu’on arrive à avancer et les discussions se feront avec Mme Elisabeth Borne, ministre des transports en charge du dossier. »

Le gouvernement est rigide. Si l’on se souvient qu’une grande partie de la tension à la SNCF vient de son absence d’engagement sur la reprise de la dette et sur le contenu de la future convention collective qui remplacera de fait le statut des cheminots, on mesurera combien son inexpérience en matière de négociation coûte cher aux usagers de la SNCF. Avec une meilleure prise en compte des demandes compréhensibles voire légitimes des syndicats, on serait loin du blocage actuel. Et le gouvernement serait probablement en capacité de faire passer sans heurt une réforme bien plus profonde que celle qui est programmée aujourd’hui.

Une instrumentalisation politique des cheminots par Macron?

Ceux qui préfèrent penser que la politique est affaire d’intention cachée avant d’être une affaire d’incompétence soutiennent que ces blocages sont orchestrés par Emmanuel Macron. Le Président aurait intérêt à montrer la détermination du gouvernement face aux syndicats pour plaire à l’opinion. La grève profiterait à la popularité d’un Macron affaibli notamment par la mauvaise tournure des événements à Notre-Dame-des-Landes.

Il n’est pas bien sûr que le raisonnement tienne la route. En revanche, il est de plus en plus visible qu’Emmanuel Macron accorde peu d’importance au dialogue social en général, et à ses relations avec les organisations syndicales de salariés en particulier. L’indifférence qu’il manifeste vis-à-vis de Laurent Berger, le secrétaire général de la SNCF, en est le meilleur signe. Alors que ce dernier était le partenaire privilégié et parfois exclusif de François Hollande, il semble superbement ignoré par l’actuel président de la République.

On ne sait d’ailleurs pas trop d’où vient cette disgrâce manifeste. On peut comprendre que les atomes des uns s’accrochent moins bien avec ceux des autres. S’agissant de la CFDT, la lecture du phénomène n’est pas compréhensible en dehors d’un raisonnement politique: Emmanuel Macron considère qu’il n’a pas besoin de la CFDT pour régner et qu’il est donc inutile de forcer sa nature à crantant une relation avec un Laurent Berger dont le profil est très différent du sien.

CFDT et macronisme: deux visions pour un seul monde bienveillant

Le raisonnement du Président se tient en partie. C’est vrai que sa « famille » politique et sa vision du monde ne procèdent pas exactement de l’héritage démocrate chrétien ambiant à la CFDT, incarné à outrance par Laurent Berger. Idéologiquement diaphane, Berger est le parangon d’un monde obsédé par la bienveillance et le Vivre Ensemble.

On ne lira pas autrement les positions de la CFDT sur la question de l’immigration. La CFDT n’est plus très loin d’accuser le gouvernement de xénophobie. Mais la même CFDT considérait en 2015 que le travail détaché conduisait à des situations « extrêmement nocives« . On connaît ce paradoxe propre au monde de la bienveillance et de l’excuse. Lorsque l’étranger est une victime, il faut l’accueillir. En revanche, lorsqu’il est l’égal des Français, qu’il ne peut être infériorisé et maintenu dans un état de commisération, alors il faut fermer les frontières devant lui.

Sur cette inclination à la victimation de l’autre comme condition préalable à l’empathie, le macronisme est beaucoup plus ambigu. La pensée jeune-turque au pouvoir s’embarrasse moins facilement de l’indignation morale que les démocrates chrétiens ne peuvent le faire.

De ce point de vue, la CFDT et En Marche ne sont pas alignés sur le même fondement idéologique. Le macronisme, parce qu’il est jeune-turc, procède souvent par affirmation de la volonté individuelle de quelques réformateurs comme moteur de l’énergie politique. Un Laurent Berger préfère le « collectif » d’un consensus mou, qui a moins d’énergie mais soulève moins de réactions urticantes.

Cela ne signifie pas que les deux visions soient irréconciliables. Toutes deux sont toujours celles d’un monde de la protection et du bien triomphant contre de nombreux maux conservateurs et nationalistes. Mais, au-delà de cette ressemblance partielle, les sillons idéologiques diffèrent.

La main mal tendue de Laurent Berger

C’est à l’aune de cette arrière-fond complexe qu’il faut lire la tribune de Laurent Berger. Celle-ci peut apparaître comme une proposition de médiation entre le gouvernement et les syndicats de cheminots. Laurent Berger y propose les pistes d’un compromis qui le remettrait, ce faisant, au centre du jeu.

Les éléments techniques de cet arrangement sont relativement simples. Pour Laurent Berger, il faut d’abord qu’Emmanuel Macron arrête de lier, comme l’Allemagne l’avait fait avec la Deutsche Bahn, la reprise la dette et la réforme du statut. Pour la CFDT, la dette est le problème de l’Etat. Il n’y a donc pas lieu de négocier sa reprise.

Pour la CFDT, il est aussi urgent de négocier une convention collective « de haut niveau ». Cette revendication parait désormais incontournable. On voit mal comment le gouvernement pourrait ne pas y céder. Il est même contre-productif de ne pas y céder vite, car plus le temps passe et plus les exigences syndicales risquent d’être élevées quant au résultat final.

Enfin, Laurent Berger conteste la transformation de la SNCF en société anonyme. Il appelle de ses vœux un grand débat sur l’avenir de l’entreprise.

Moyennant un respect de ces points, on comprend que Laurent Berger pourrait entrer dans la danse et « casser » la grève en disloquant le front syndical. On mesure pour le gouvernement le désaveu qu’il s’infligerait à lui-même en suivant ces propositions. On retrouve ici la conviction traditionnelle de la CFDT. Il vaut mieux réformer peu et lentement, mais bien, plutôt que réformer vite et fort. C’est le raisonnement qui justifie l’immobilisme dans lequel la France est plongé depuis de longues années.

Et si le gouvernement passait outre?

Reste à savoir si le ralliement de la CFDT est indispensable pour le gouvernement, ou s’il est simplement souhaitable.

Dans la pratique, avec sa manie de faire de grandes théories moralisatrices pour pas grand chose et de couper les cheveux en quatre, Laurent Berger constitue un poids embarrassant pour un gouvernement décidé à réformer le pays en profondeur. Le secrétaire général de la CFDT aime en effet la temporisation, les grands débats entre membres des corps intermédiaires où les pratiques de l’ancien monde, les vieux champs sémantiques et le vocabulaire de la bienveillance justifient un millier de précautions, d’hésitations, de retours en arrière pour finalement arriver à des décisions « équilibrées », loin des « postures », c’est-à-dire à la réinvention de l’eau tiède.

Pour qu’Emmanuel Macron ait besoin de passer sous ces fourches caudines, il faudrait qu’il y soit absolument contraint. Cette situation montrerait alors que le bonapartisme jeune-turc qu’il incarne serait tenu en échec dans le pays et aurait besoin d’un soutien constant de l’aile démocrate chrétienne qui constitue la partla moins « confortable » de son électorat de l’opinion. S’agissant de la SNCF, tout laisse à penser que le gouvernement peut jouer le pourrissement du conflit sans prendre de risque excessif. Les ordonnances adoptées, la vigueur du mouvement de grève se perd peu à peu dans les méandres d’un calendrier où le sujet lasse.

Cahin-caha, le prix à payer pour un ralliement de la CFDT sur ce dossier serait probablement plus élevé que le prix à payer pour le pourrissement d’un conflit qui sera finalement vain pour les cheminots. Le bon sens consiste donc à passer outre, tant que l’opinion ne se fâche pas excessivement contre un mouvement où les torts sont partagés.

C’est accessoirement la meilleure façon de réduire les prétentions excessives de Laurent Berger à jouer les faiseurs de roi. Cette illusion lui avait été donnée par un François Hollande qui peinait à décider. Emmanuel Macron étant moins faible que son prédécesseur, il ne peut qu’être agacé par cette espèce d’exaltation du Homais flaubertien qu’incarne Laurent Berger.

Pour les prochaines négociations, comme la réforme systémique des retraites, cette stratégie permettra de rendre la CFDT moins indispensable. A charge pour Emmanuel Macron de ne pas couper tous les ponts avec elle. A terme, ce syndicat godillot peut avoir une utilité.

Buzyn et le reste à charge zéro, réforme des retraites, cotisation PUMA, et autres petites informations

La ministre Buzyn donnait une interview ce matin sur Europe 1. Elle a fait le point des dossiers qu’elle suit. On retiendra en particulier ses promesses sur la question du reste à charge. Il semblerait que la question soit, à coup sûr, réglée dans les trois ans. « La réforme sera effective avant la fin du quinquennat », soutient-elle.

Évidemment, le problème du financement est au coeur du débat. « La réforme sera financée en grande partie par l’Assurance maladie, en partie par les complémentaires et en partie par des redistributions de la valeur dans le cadre de la filière ». Autrement dit, l’essentiel de l’effort sera porté par les assurés eux-mêmes. L’intérêt du financement horriblement complexe de la santé est de dissimuler sans peine des évidences cruelles. La santé ne coûtera plus rien aux malades (ou aux consommateurs de lunettes) parce que tous les autres paieront pour eux.

Au passage, on a appris que les contrats responsables maintiendraient la limitation des renouvellements de lunettes à 2 ans et non à 3.

Réforme des retraites: les députés s’organisent

La président de la commission des affaires sociales à l’Assemblée, Brigitte Bourguignon, constitue un groupe transpartisan pour mutualiser l’information technique sur la réforme des retraites. L’objectif est de mettre de l’huile dans les rouages pendant les futurs débats.

On mesure l’intention: dépasser le simple groupe En Marche pour faire voter la loi avec le moins de brutalité possible…

La cotisation PUMA fait des ravages

On retrouvera sous la plume d’Olivier Rozenfeld une excellente tribune sur les ravages que la cotisation PUMA causera dans les revenus du capital. Tous les dirigeants d’entreprise qui se rémunèrent au dividende sont concernés. En cas de perception d’un revenu professionnel ou assimilé inférieur à 10% du plafond annuel de sécurité sociale, une cotisation subsidiaire maladie de 8% est appliquée sur les revenus du capital. Cette façon d’annuler les effets du prélèvement forfaitaire annuel est calculée à titre personnel. Autrement dit, elle doit être payée par un conjoint qui se trouve seul dans cette situation…

Nous avions, au moment de son invention, été les premiers à signaler cette mesure qui constitue bel et bien la création d’un nouvel impôt.

La déroute du système anglais solidaire de santé

France 2 consacre un reportage à l’hôpital de Calais, qui perçoit un million de revenus annuels grâce aux patients britanniques qui viennent s’y faire soigner. Alors que les hôpitaux anglais font salle comble, l’hôpital de Calais n’est rempli qu’à 70%. Cette mauvaise gestion de nos hôpitaux semble réjouir la chaîne publique française, qui ne prend évidemment pas le temps de signaler que la faillite du NHS britannique est d’abord celle d’un système dont le financement semble le modèle des ministres français de la Santé qui se susccèdent.

La France devrait en tout cas être bien classée au palmarès des destinations du tourisme médical. C’est probablement le signe que nos hôpitaux ne sont pas encore à l’os, contrairement à ce que les aficionados de la sécurité sociale soutiennent.

La retraite misérable des agriculteurs rappelée à nos bons souvenirs

On remerciera Capital pour le dossier qu’il consacre à la retraite des agriculteurs. Le magazine rappelle utilement que les anciens chef d’exploitation perçoivent en moyenne une retraite inférieure à 900 euros mensuels. C’est évidemment très loin du seuil de pauvreté. Cette situation ne semble cependant émouvoir personne en particulier. Au moment où les discours les plus insensés sont tenus sur les bienfaits de l’agriculture saine et durable, et sur la solidarité, il n’est pourtant pas anodin de savoir que ceux qui ont consacré leur vie professionnelle à nourrir les autres sont condamnés à une vieillesse misérable.

Libé publie une tribune hallucinée sur la solidarité

Les rédacteurs de la tribune publiée par Libération et intitulée « Ensemble avec les Cheminots » seraient bien inspirés de se renseigner sur ce qu’est effectivement la protection sociale en action, par exemple chez les agriculteurs. Les intéressés affirment par exemple: « Les temps ont changé. Ceux d’une République mythique, fière de son Etat social protecteur, ne sont plus. » On aimerait bien savoir qui a inventé cette « République mythique », fière de son « État social protecteur ». En dehors des salons bobos parisiens, tout le monde sait en effet que l’idée d’un « État social protecteur » est si récente qu’elle n’a jamais existé dans aucune République, pas même mythique. Et que, jusqu’à preuve du contraire, la République ne s’est jamais confondue avec l’État, sauf dans les systèmes totalitaires.

Mais c’est peut-être le projet qui nous est proposé discrètement ici.

Nouvelle flambée d’inquisition féministe en France

L’inquisition féministe ne devrait pas s’arrêter de sitôt en France. L‘accusation portée par une FEMEN contre le comédien Philippe Caubère, pour des faits remontant à 2010, devrait encore donner prétexte à une nouvelle mise en accusation générique des hommes et de la testostérone. De son côté, le gouvernement annonce une charte pour les médias luttant contre les stéréotypes sexistes.

Hier, la FEMEN Solveig Halloin a publiquement accusé le comédien Philippe Caubère de l’avoir violée en 2010. Elle avait déposé plainte fin mars (soit huit ans plus tard) contre celui qui fait désormais l’objet d’une enquête du Parquet.

La description de l’affaire par l’intéressée en dit long sur les procédés qui sont désormais utilisés pour diaboliser tout ce qui peut ressembler à un être de sexe masculin coupable d’avoir la moindre libido. Ainsi, Solveig Halloin décrit Philippe Caubère comme « un père artistique ». Leur relation a commencé début janvier 2010 par une série de textos sans équivoque sur l’intention libidinale de l’accusé. Elle se retrouve chez lui, où elle aurait subi un premier viol. Trois mois plus tard, le couple se retrouve à Béziers pour une nuit d’hôtel. C’est là que le second viol aurait eu lieu.

L’intéressée déclare:

«J’ai commencé à appeler de l’aide, j’ai pas trouvé d’aide», se rappelle-t-elle, «une part de moi était totalement sous emprise d’un truc que je ne connaissais pas mais qui était hyper puissant

Dans le récit qui est fait par Solveig Halloin, il nous est donc demandé de prendre pour argent comptant, et à grand renfort de publicité, un récit où la victime, violée une première fois par un homme au domicile de l’agresseur, s’est rendue à l’hôtel avec lui pour y subir un nouveau viol, dont elle ne parle que… huit ans plus tard.

On mesure là encore l’état de déliquescence complet qui frappe l’esprit critique des journalistes face à la dictature contemporaine des opinions obligatoires. Tous les jours, il y a effectivement des femmes qui sont violées en France, brutalement, sauvagement, dans des coins sombres par de dangereux maniaques. Cette violence-là n’a rien à avoir avec ce qui se passe dans une chambre d’hôtel entre un homme qui court un jupon et une femme que personne n’a forcée à être là et qui sait pour le reste à quoi s’en tenir.

Mais chez l’accusatrice, la notion de viol semble se confondre avec la notion de libido. Cette synonymie progressivement nourrie dans les esprits est un sujet majeur pour notre époque: progressivement, c’est le procès du désir et de sa liberté qui est dressé par d’improbables accusatrices. L’argument de l’emprise est ici terrible. Manifestement, la FEMEN était fascinée par cette vedette de théâtre… et elle semble décidée aujourd’hui à reprocher à la vedette la fascination qu’il exerçait sur elle.

C’est peut-être d’ailleurs le principal procès qui est dressé ici: celui de la fascination qu’un homme peut exercer sur une femme.

L’inquisition féministe et l’inquisition vegan

En janvier 2018, Solveig Halloin organisait à Paris un dîner pour dénoncer le crime nataliste. On lisait ceci dans l’annonce qui était faite de cet événement:

Saisir la GLOBALITE du système de l’hécatombe que constitue « l’élevage »permet d’ouvrir des chantiers de luttes politiques , de nommer les persécuteurs et de découvrir des pratiques mondialisées abominables encore ignorées par l’ensemble de la société civile humaine . Les victimes elles ne les ignorent pas et agonisent en attendant que nous combattions les racines du problème et non seulement les conséquences.

On voit bien comment, par translation, on passe de l’élevage agricole à la dénonciation de la libido. Le monde est couvert de persécuteurs inconnus partisans de la mondialisation, qu’il faut nommer et qu’il faut combattre. Dénoncer un éleveur de bovins procède du même geste de dévoilement que dénoncer un violeur abominable.

C’est la globalité du système de l’hécatombe perpétrée par des assassins globalisés. L’œuvre à mener consiste, bien entendu, à dénoncer tous ces monstres.

Ou comment du féminisme au vegan, c’est la même dénonciation de l’hécatombe qui est à l’œuvre. Il y aurait ici long à dire sur la référence à la religion grecque et au sacré antique, comme s’il s’agissait bien ici d’enterrer une certaine culture occidentale.

La charte des médias préparée par Agnès Buzyn

Dans cette folie inquisitoriale, on notera que le gouvernement prend désormais sa part. Le ministère de la Santé vient d’annoncer une « stratégie nationale de santé sexuelle ». On voudrait suggérer que les campagnes féministes constituent une vaste préparation à une reprise en main de la libido par l’Etat qu’on ne s’y prendrait d’ailleurs pas autrement.

On notera l’action n°25 de cette stratégie: « Créer une charte d’engagement contre les stéréotypes sexistes dans les médias ». Cette police de la pensée devrait traduire en prescriptions éditoriales les résultats des différentes campagnes destinées à diaboliser tout ce qui ressemble à un mâle blanc de plus de 30 ans.

On lira notamment cette mesure:

Créer une charte d’engagement destinée aux médias relative à la lutte contre les stéréotypes sexistes. Cette charte posera les grands principes d’une communication non sexiste.

Bien entendu, on comprendra, dans la « communication non sexiste » le principe d’une communication dévalorisant le sexe masculin.

La fin de la campagne anti-masculine n’est pas pour demain.

La réforme systémique des retraites voulue par Macron est-elle réaliste?

Lors de sa prestation de dimanche, Emmanuel Macron s’est montré très affirmatif sur le contenu de sa réforme systémique des retraites: disparition des régimes spéciaux, égalité entre tous les cotisants. Est-ce bien réaliste? Ce projet, enchanteur sur le papier, soulèvera des difficultés importantes dans l’opinion.

La réforme systémique des retraites voulue par Emmanuel Macron est une mesure ambitieuse qui réjouira tous les partisans d’une modernisation du pays. Elle consiste à transformer le glacis actuel de régimes plus ou moins complexes en un dispositif unique par points, par répartition, où chacun pourra facilement lire ses droits et comprendre comment la cotisation est un jour transformée en rente.

Ce vieux rêve d’un système universel, lisible, facile à comprendre, ne date pas d’aujourd’hui. En son temps, Pierre Laroque, inventeur de la sécurité sociale (dont il avait proposé le modèle au maréchal Pétain en septembre 1940 lorsqu’il servait sous Vichy), l’avait déjà élevé au pinacle: contre le système émietté qui s’était mis en place dans les années 30 sous l’effet des lois sur les assurances sociales, les promoteurs de la sécurité sociale (généralement issus du Conseil d’État) imaginaient qu’un monopole géré paritairement et obéissant à des lois simples responsabiliserait les assurés sociaux.

Les blocages historiques dressés sur la route de la protection universelle

Dès les années 45, les résistances se firent jour contre la mise en place de ce système, pour des raisons qu’Emmanuel Macron ne tardera pas à rencontrer sur sa route. Ceux qui bénéficiaient d’un « régime spécial », c’est-à-dire d’une couverture retraite antérieure à 1940, généralement du fait de leur branche professionnelle, n’ont jamais accepté d’intégrer le système universel proposé par la sécurité sociale, le fameux régime général.

D’où cette contradiction permanente, notamment au sein de la CGT (mais pas que…), entre un éloge sans limite en faveur de la sécurité sociale, supposée égalitaire, solidaire et parée de toutes les vertus de la bienveillance d’une part, et une résistance fougueuse de ses partisans contre toute dilution en son sein d’autre part. Il existe d’ailleurs une sorte de loi scientifique de notre époque: les principaux défenseurs du monopole de la sécurité sociale sont d’ordinaire ceux qui l’acceptent le moins pour eux-mêmes.

On ne compte plus ici les professions qui ont ainsi mené des batailles sanglantes contre leur absorption par une sécurité sociale sur laquelle ils n’ont par ailleurs jamais tari d’idéalisme puéril. Entre les cheminots, les traminots, les gaziers, les électriciens et bien sûr les fonctionnaires, ils sont légion ceux qui ne veulent surtout pas relever du régime général de la sécurité sociale, mais qui infligent à la terre entière des leçons perpétuelles d’égalité, d’intérêt général, et de protection sociale monopolistique, meilleur garde-fou contre l’argent-roi et le capitalisme triomphant.

La machine à résistance se prépare contre la réforme systémique des retraites

Alors que, ce jeudi, doit se tenir un colloque de lancement, au Sénat, sur la réforme systémique que pilote Jean-Paul Delevoye, la machine de la résistance syndicale a déjà mis son moteur en route. On trouvera, un peu partout, les premiers traditionnels éléments de langage où des bureaucrates de syndicats subventionnés par le contribuable pratiquent leur habituel grand écart entre le catéchisme égalitaire, et la défense sentencieuse des privilèges acquis avant 1940 et jamais remis en cause depuis lors.

Au hasard, Luc Bérille de l’UNSA (très implantée chez les fonctionnaires) déclare:

« On n’est pas tout à fait d’accord sur le constat », objecte M. Bérille, déplorant « un bilan à charge » alors que le système actuel permet selon lui « d’assurer de la redistribution »

Autrement dit, c’est vrai que le système actuel n’est pas juste, mais il distribue quand même de l’argent. On ne pouvait pas mieux illustrer le fond de l’argumentation sur la protection sociale, qui oscille en permanence entre un discours quasi-utopique en faveur de l’égalité, et un discours quasi-instinctif de défense des intérêts catégoriels. Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais…

Dans ce registre, le responsable des retraites à FO, Philippe Pihet (donné partant dans la prochaine équipe) n’est pas en reste:

Une inquiétude partagée par FO, attentive à ce que « la réforme des retraites ne soit pas l’occasion de bazarder les statuts », qui prévoient des régimes spéciaux, affirme M. Pihet.

On sait donc déjà par quel bout le discours hostile à la réforme systémique devrait prendre consistance.

Macron a-t-il déjà fait des fausses promesses?

Dans la pratique, les raisons pour lesquelles la réforme systémique des retraites pose problème sont déjà parfaitement connues.

D’un côté, certains régimes spéciaux offrent des conditions de départ beaucoup plus favorables que le régime général. Ces dispositions plus favorables portent notamment sur l’âge de départ ou sur les taux de remplacement offerts au départ de l’assuré. Le système de la fonction publique où la rente mensuelle est calculée sur les six derniers mois de salaire, alors que la règle de calcul porte sur les 25 meilleures années pour le régime général est sur ce point tout à fait emblématique.

D’un autre côté, les régimes spéciaux peuvent aussi offrir un financement très favorable pour les salariés. C’est le cas à la SNCF ou à la RATP, où l’entreprise abonde fortement les comptes du régime pour l’équilibrer. C’est aussi le cas pour les fonctionnaires, qui bénéficient d’une participation de l’employeur (c’est-à-dire du contribuable) supérieure à celle des employeurs privés.

Sur ces deux points, la promesse d’égalité suppose donc que le futur système règle la question des avantages dont certains disposent. Pour y parvenir, il n’y pas trente-six solutions: soit on aligne tout le monde par le bas, soit on aligne tout le monde par le haut. Soit on ment, en faisant croire qu’on fait de l’égalité sans la faire.

L’arbitrage entre les trois solutions dépend du rapport de force circonstanciel. Il peut aussi être mixte: on peut aligner un peu vers le haut sur certains paramètres, un peu vers le bas sur d’autres, et maintenir des différences de traitement pour le reste, sans l’avouer clairement.

C’est ce qui s’appelle la solution du « en même temps », et que les persifleurs appelleront fausses promesses.

Dépendance et EHPAD: Macron revient à l’ancien monde

Lors de son débat télévisé avec Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin, le Président a évoqué la possibilité d’une deuxième journée de solidarité pour financer la dépendance. Cette solution proposée par Jacques Chirac en 2004 sonne à la manière de l’ancien monde, comme une augmentation constante de la pression fiscale pour financer une politique sociale toujours plus déstabilisante.

Le financement de la dépendance n’est pas une question nouvelle, loin de là. La première prestation destinée à financer l’autonomie date de 1995, c’est-à-dire de plus de vingt ans. Mais dès 1988, un rapport signalait l’importance du problème que le vieillissement progressif de la population allait poser. Depuis trente ans, donc, la France se demande comment aider les personnes qui deviennent peu à peu dépendantes, et surtout comment financer leur prise en charge.

Autrement dit, il faut être d’une certaine mauvaise foi pour faire mine de ne pas savoir que, tôt ou tard, avant que la mort ne guette, un autre mal peut nous ronger: la déchéance du corps liée à l’âge. C’est le mal du siècle. Dans un pays où 10% de la population ont plus de 75 ans, on mesure l’enjeu économique que pose ce problème.

L’éternel débat de l’assurance publique ou pas

De longue date, donc, il existe en France un « parti », une fraction influente de l’opinion, favorable à la mise en place d’un cinquième risque de sécurité sociale, financé comme il se doit par une nouvelle contribution obligatoire. Cette branche devrait fiancer la dépendance et donc prendre en charge le coût des établissements où sont hébergées les personnes dépendantes (EHPAD).

On retrouve dans ce « parti » les admirateurs de tous poils de la sécurité sociale, parée de toutes les vertus propres au Conseil National de la Résistance. Quoique, à l’époque du CNR, l’espérance de vie des hommes ne dépassait pas 60 ans, il est encore de bon ton d’affirmer que les solutions imaginées à cette époque valent encore dans un monde où l’on vit environ 25 ans de plus… Que la sécurité sociale soit en déficit chronique depuis 1975, qu’elle soit le dispositif social le plus coûteux de l’OCDE, qu’elle n’ait pas les moyens de supporter cette nouvelle charge, ne sont évidemment pas des raisons suffisantes pour refroidir les ardeurs de ces partisans zélés de la dépense publique.

Le choix initial de la journée de solidarité

Dans un monde où le « trou de la sécu » est une institution et pour ainsi dire un horizon indépassable de la vie quotidienne, il est difficile d’expliquer qu’on le creuse encore plus par l’extension de son champ. C’est pourquoi Jacques Chirac n’a pas osé, en son temps, officialiser la création d’une cinquième branche.

En revanche, il avait fait le choix de créer une taxe nouvelle de 0,3% sur la masse salariale pour financier la dépendance. On appelle cette mécanique la « journée de solidarité ». Dans la pratique, il s’agit d’une cotisation employeur équivalent à un jour de travail supplémentaire par an.

On notera ici l’euphémisation à l’œuvre pour faire croire aux Français que, par un miracle inexpliqué, ils iraient travailler un jour par an sans être payé, et que l’argent qu’ils n’auraient pas gagné ce jour-là iraient dans la poche des petits vieux frappés de démence.

En réalité, cette mise en scène bienveillante cache une réalité bien plus prosaïque, qui s’appelle l’augmentation de la pression fiscale pour financer une dépense nouvelle. C’est une recette vieille comme le monde et qui n’a absolument rien de mystérieux.

La solution déceptive du deuxième jour de solidarité

Pour tous ceux qui croient dur comme fer qu’Emmanuel Macron est en train de renouveler la France et de rompre avec des décennies, voire des siècles, de banalité fiscale, l’annonce d’un deuxième jour de solidarité ne peut donc qu’être déceptive. En fait de renouvellement, Macron reprend à son compte, pour régler les problèmes, la solution toute bête d’alourdir le coût du travail pour aider nos petits vieux qu’eut avant lui ce parangon de modernité et de renouvellement qu’est Jean-Pierre Raffarin.

Et comme ses prédécesseurs, Macron explique qu’élargir le champ de la sécurité sociale serait une bonne idée. La formule a au moins l’intérêt de conforter notre avance à peu près indépassable en termes de part de PIB consacrée aux dépenses sociales.

Les ironies anti-phrastiques d’Emmanuel Macron

Les derniers amateurs d’ironie en France (une espèce en voie de disparition compte tenu du braconnage intensif qui sévit) auront apprécié les propos absolument contradictoires d’Emmanuel Macron sur le sujet dimanche soir. Le Président a en effet expliqué les bienfaits de la hausse de la CSG, sujet particulièrement polémique pour les anciens. L’essentiel de son argumentation a consisté à plaider en faveur d’une amélioration du pouvoir d’achat pour les « travailleurs », qui ont vu leurs cotisations salariales disparaître et les retraités faire ainsi un « geste » en faveur des plus jeunes.

En annonçant une nouvelle journée de solidarité, Emmanuel Macron n’a pas clairement dit que, ce faisant, il remettait le doigt dans l’engrenage avec lequel il prétendait rompre par ailleurs: une baisse du pouvoir d’achat des actifs pour financer des dépenses engagées par les retraités.

Bien entendu, répondra-t-on, l’opération sera limitée à une hausse de la cotisation qui pèse sur les employeurs. Mais il faudrait être naïf pour croire que les employeurs augmenteront les salaires de 0,3% pour rendre la mesure indolore à leurs salariés. Les syndicats ne s’y sont d’ailleurs pas trompé.

La déresponsabilisation de l’ancien monde

Les propositions d’Emmanuel Macron ne manqueront pas de surprendre, puisqu’elles sont vieilles de plus de 25 ans et qu’elles symbolisent assez bien les pratiques de l’ancien monde. Elles surprendront… à moins que l’on admette une bonne fois pour toutes que l’invocation du « renouvellement » ne soit un alibi commode pour que rien ne change vraiment et que tout continue comme avant.

L’annonce d’une cinquième branche de la sécurité sociale plaide assez, tant elle est controuvée, en faveur d’une obsolescence de la pensée macronienne. Alors que le risque de dépendance est bien connu de tous, le pouvoir exécutif continue à déresponsabiliser les individus en laissant croire qu’une solution « gratuite » (c’est-à-dire payée par ceux qui font encore la bêtise de travailler) peut être mise en place.

Ce recours aux vieux subterfuges est d’autant plus étonnant que le marché de l’assurance propose de nombreux contrats de dépendance. Il ne serait pas très compliqué de les accompagner d’un avantage fiscal pour favoriser leur essor. Ce serait moins coûteux et plus efficace.

A moins, bien entendu, que la dépendance ne soit qu’un prétexte pour accroître encore le domaine de la déresponsabilisation que couvre la sécurité sociale.

Syrie, Tarnac, Tapie: la comédie des « preuves » comme art de gouverner

Les frappes américano-anglo-françaises en Syrie bouclent une semaine où la question de la preuve en démocratie s’est à nouveau trouvée au centre du débat public. Désormais, pour agir contre ses ennemis, le pouvoir ne s’embarrasse plus des aveux des accusés. Il veut juste des preuves. Quitte à ne pas les montrer, ou à les fabriquer pour faire correspondre la réalité avec ses désirs… et pouvoir les diffuser à grands renforts de spectacle virtuel.

Attaque chimique de la Ghouta: les preuves françaises de Société Tripalio

C’était encore une semaine ironique pour les grands principes de la démocratie libérale. L’actualité a rapproché de façon mordante deux affaires de forgerie judiciaire qui ont permis de faire correspondre des « preuves » avec les désirs du pouvoir en place. Malgré ces superbes leçons anatomiques sur la façon dont la police est capable d’inventer des coupables pour complaire au gouvernement, Emmanuel Macron a refait le coup des « preuves » pour justifier une action militaire en Syrie, annoncée à grands coups de messages sur les réseaux sociaux. Plus que jamais, la politique est devenue affaire de postures spectaculaires, très éloignées de la sagesse qu’on attendrait des démocraties.

L’affaire de Tarnac, ou l’anatomie des forgeries policières

J’ai eu l’occasion de dire le peu de sympathie que m’inspirait le combat de Julien Coupat et de ses associés. Il n’en reste pas moins que la détention provisoire qu’il a subie il y a dix ans au nom des certitudes intimes que le pouvoir en place avait à propos de ses activités est un scandale absolu, et une illustration symbolique de l’arbitraire auquel mènent les lois anti-terroristes.

À l’époque, la ministre Alliot-Marie avait expliqué que Coupat était l’un parmi d’autres dans un nouveau terrorisme d’extrême-gauche. On connaît bien cette manie du pouvoir exécutif, en France, de se substituer à la justice en expliquant par avance qui est coupable et qui ne l’est pas.

Dans le cas de Tarnac, les preuves ont manqué. Alors, pour aller plus vite, les policiers chargés de l’enquête ont pris quelques libertés avec la réalité pour la faire correspondre avec les désirs de la ministre ou de ses affidés. Un témoin-clé a livré des témoignages contradictoires, l’un sous son nom, l’autre de façon anonyme. Des policiers ont rempli les vides qui manquaient dans une filature par des assertions qui ont fini par lasser la justice. Le Parquet a finalement reconnu avoir forgé cette affaire et les accusés sont relaxés.

L’affaire mérite d’être longuement soupesée. Nous aimons nous rassurer en nous répétant que nous avons atteint le stade ultime de la démocratie et que, chez nous, on est libre. C’est vrai pour la grande majorité des Français, c’est-à-dire pour tous ceux qui acceptent sans broncher le consensus collectif qui s’est mis en place sur tout un tas de sujets, ou qui l’acceptent avec des critiques qui ne remettent pas en cause les grands fondamentaux du régime.

Pour tous ceux, en revanche, dont la critique est systémique et incontrôlable, le traitement est différent. L’affaire Coupat le montre. Soupçonné d’animer le « Comité des Invisibles » et d’avoir notamment rédigé « L’insurrection qui vient« , la police l’a mis hors d’état de nuire pendant dix ans par des méthodes qui sont un affront à la démocratie. Manifestement, la reconnaissance de la forgerie par la justice n’a pas ému le pouvoir en place.

Emmanuel Macron, qui s’est érigé en chevalier blanc du monde entier, ne semble pas embarrassé à l’idée de diriger un pays où la police prend des… libertés avec la réalité pour accabler des innocents.

L’affaire Tapie… ou une autre forgerie policière

Un lieu commun très français veut qu’on accable Bernard Tapie, coupable d’être riche et politiquement incontrôlable. Il attire à lui toute la haine qu’il est de bon ton de nourrir et d’entretenir dans l’opinion publique vis-à-vis de tous ceux qui défient les lois de l’immobilisme social. Partout, il faut condamner la panne de l’ascenseur social, mais c’est pour mieux enfoncer les quelques survivants qui ont pu l’emprunter.

Bernard Tapie est devenu l’incarnation de ces passagers privilégiés qui ont atteint les derniers étages de l’immeuble grâce à cet ascenseur. Rien n’est trop beau pour les avilir. Et le cortège des bienveillants est toujours prêt à se mettre en procession festive pour honorer le bûcher réservé à des personnages aussi odieux que l’homme d’affaires marseillais.

Après un arbitrage rendu en sa faveur en 2008, qui lui attribuait 400 millions au titre des pertes qu’il aurait indument subies en 1994, Bernard Tapie a franchi un cap dans la réprobation générale. C’était déjà un homme à abattre. Il devenait soudain l’ennemi public numéro un à qui il fallait faire rendre gorge, comme Philippe le Bel le fit pour les Templiers. Une fois la gauche arrivée au pouvoir, la « justice » s’est employée à passer à l’acte.

Manifestement, là encore, les désirs de vengeance nourris par les bienveillants peinaient à trouver, dans la réalité, le grain à moudre pour y parvenir. Selon Bernard Tapie, c’est alors que le commandant de police Yves-Marie l’Hélias a pris sa plume d’oie en 2014 pour arranger les choses. L’affaire est rapportée par Le Monde. L’avocate générale de la Cour de Cassation est favorable à ce qu’une enquête soit ouverte pour faux en écriture publique commis par cet officier. Elle accède ainsi à la plainte de Bernard Tapie contre ce qu’il estime être une forgerie. On peut s’étonner qu’il ait fallu trois ans pour rendre cet avis, puisque la plainte a été déposée par Bernard Tapie en 2015.

Une fois de plus, on voit bien comment, lorsque la République se sent menacée dans ses certitudes fondamentales, elle est capable de mobiliser toute une panoplie d’armes pour mettre hors circuit le dissident qu’elle a dans le collimateur. La lenteur de sa justice n’est pas la moins efficace de ces armes.

On notera avec amusement que personne n’a relayé l’information du Monde. Surtout ne pas briser le consensus sur la culpabilité existentielle de Bernard Tapie.

En Syrie, les preuves ne manqueraient pas

La même semaine, Emmanuel Macron a donc proclamé qu’il disposait de preuves selon lesquelles le régime de Bachar el-Assad aurait mené une attaque chimique à Douma, dans la Ghouta Orientale. Donc, il fallait que la France frappe le régime, avec l’aide des États-Unis et de la Grande-Bretagne, ce qu’elle a fait cette nuit dans des conditions sur lesquelles nous reviendrons.

Je publie en ouverture de cet article les « preuves » fournies par le ministère des Affaires Étrangères. Chacun jugera de leur sérieux. On y lit notamment des formulations qui transpirent la rédaction à plusieurs mains et sous une sueur à grosses gouttes dans des bureaux en surchauffe. Une chose est de produire une note blanche pour un Président de la République dans le secret du pouvoir, autre chose est de délivrer des messages lisibles par la planète entière.

Au chapitre des preuves irréfutables qui justifient un dangereux bombardement militaire, on lit ces phrases dont les mots mesurés sonnent tous comme une accusation en légèreté contre le pouvoir en place:

Les éléments réunis par la France et ses alliés constituent un faisceau de preuves suffisant pour mettre en cause la responsabilité du régime syrien dans les attaques chimiques du 7 avril. (…)

En raison notamment de la situation opérationnelle dans la Ghouta orientale autour du 7 avril, nous estimons avec un haut degré de confiance que la responsabilité du régime syrien est engagée. (…)

Les services français ne disposent d’aucune information permettant d’étayer la thèse selon laquelle les groupes armés dans la Ghouta auraient cherché à se procurer ou auraient disposé d’armes chimiques. Ils estiment par ailleurs qu’une manipulation des images diffusées massivement à partir du samedi 7 avril n’est pas crédible, dans la mesure notamment où les groupes présents dans la Ghouta n’ont pas les moyens de mener une manœuvre de communication d’une telle ampleur.

Les preuves dont parlait Emmanuel Macron sont en réalité un « faisceau de preuves suffisant », auquel on peut accorder « un haut degré de confiance », en l’absence d’information étayant la thèse inverse. Peut-être pourrions-nous attendre de nos services un peu plus de certitudes sur l’origine de l’incontestable attaque chimique.

Conscient des faiblesses du dossier, le ministre des Affaires Étrangères insistera d’ailleurs par la suite sur la réalité de l’attaque chimique. Or le problème n’est pas l’existence ou non de l’attaque chimique, mais bien son commanditaire. Sur ce point, le fait que le ministre déplace le débat sur l’existence même de l’attaque qui a justifié l’intervention militaire, et ne prenne même plus le temps d’argumenter sur les preuves de l’implication de Bachar El-Assad dans ce massacre est déjà un terrible aveu de doute dans l’établissement de la vérité.

Si l’on en revenait aux faits en Syrie

Si, donc, nous faisions l’effort de ne pas confondre la diplomatie avec une émission de télé-réalité, nous reviendrions aux faits, tels qu’ils peuvent être approximativement établis par une lecture attentive des dépêches. Et sur ce point, il faut toujours se souvenir qu’on peut difficilement aspirer à mieux qu’à de l’approximation, tant les guerres sont des moments d’implosion du réel.

Selon les organisations non-gouvernementales présentes sur place (qu’on ne soupçonnera donc pas de minorer les faits), le bombardement chimique du 7 avril a causé la mort d’environ 80 personnes. Ce chiffre n’est pas corroboré par les documents des services français. Ces derniers sous-entendent toutefois que le bombardement visait à faire pression sur les rebelles du mouvement salafiste qui occupe la ville de Douma. Un accord de réconciliation a en effet prévu l’évacuation de la ville par les combattants. Mais environ 5.000 irréductibles refusent d’appliquer l’accord signé avec le gouvernement syrien. Celui-ci massacrerait donc la population pour obtenir une évacuation définitive.

On notera que personne, dans ce dossier, n’a rappelé que ce fameux mouvement de guérilla contre le gouvernement appelé Jaych Al-Islam s’est distingué ces dernières années par diverses exactions, dont l’une consistait à mettre des femmes et des enfants en cage sur des lieux possibles de bombardement… Ces boucliers humains avaient vocation à occuper la une des medias en cas d’attaque.

Il est par ailleurs à peu près acquis que ce groupe a utilisé du chlore contre des civils kurdes ces dernières années.

Bien entendu, les preuves apportées par les « services français » évitent soigneusement de soulever ces questions. Elles précisent simplement que les rebelles installés à Douma n’ont pas d’accès à l’armement chimique, ce qui est ponctuellement faux.

L’ensemble de ces éléments ne prouve pas, bien entendu, que les rebelles en question ont mis en scène un bombardement chimique pour orienter les choix américains. Ils soulignent simplement que le « haut degré de confiance » dans les renseignements que la note du quai d’Orsay indique est largement aidé par une vision tronquée de la réalité et par une omission étrange sur les faits et gestes du groupe salafiste qui occupe Douma.

La vieille tradition des preuves frelatées

S’il fallait instiller une nouvelle raison de prendre du recul vis-à-vis des « preuves » officielles qui justifient un bombardement en Syrie, c’est dans l’histoire récente qu’il faut la piocher. En février 2014, par exemple, le Point avait rapporté les conclusions d’un rapport du MIT qui contredisait les affirmations américaines sur une attaque chimique en Syrie. déjà, à l’époque, les services secrets s’étaient montrés très affirmatifs sur les responsabilités de Bachar el-Assad dans un bombardement chimique, et plaidaient pour une intervention militaire en représailles. Or le MIT avait montré que l’attaque provenait plus probablement d’une zone tenue par les rebelles.

Là encore, cela ne signifie nullement qu’aucune attaque chimique ne provienne du régime syrien en place, et cela ne signifie nullement que Bachar el-Assad soit un enfant de coeur.

En revanche, il est un fait acquis que les rebelles ont aussi procédé à des attaques chimiques. Il est un autre fait acquis que les services de renseignement occidentaux incriminent à peu près systématiquement Bachar el-Assad dans ces attaques, même lorsque des analyses sérieuses laissent penser le contraire.

Tous ces éléments parfaitement accessibles à tous et du domaine public devraient donc inciter les officiels et la presse à une véritable prudence à l’égard des déclarations de bonnes intentions, notamment lorsque sont professées par la CIA. Ce ne serait tout de même pas la première fois que l’agence américaine produirait des fake news pour justifier une intervention militaire… Mais on ne dira pas forcément mieux des services français de renseignement.

L’illusion des frappes virtuelles et la mise en scène de la guerre juste

Face à tant de confusion sur le terrain, et spécialement à la Ghouta où l’on a vu que Bachar el-Assad avait négocié une sortie honorable pour les combattants salafistes, la sagesse démocratique exigerait donc un peu de retenue et un temps de réflexion avant d’agir. En faisant (avec beaucoup d’efforts) crédit à l’armée américaine de ne pas être complètement dominée par un cynisme sans limite, et en lui prêtant l’intention sincère de vouloir protéger les populations civiles contre des attaques chimiques menées par Bachar el-Assad, on plaiderait donc pour une enquête internationale impartiale avant de bombarder le sol syrien en représailles.

C’est pourtant tout l’inverse qui est opéré et mis en oeuvre depuis l’annonce de ce bombardement. Moins de deux jours après celui-ci, l’ambassadrice des États-Unis à l’ONU annonçait qu’il fallait « faire justice » et frapper le régime syrien. « C’est une question d’humanité », affirmait de son côté Donald Trump.

Le même Président américain allait même jusqu’à publier un message sur le réseau Twitter proclamant: « Tiens-toi prête, Russie, les missiles arrivent ». On a probablement touché là le fond d’une certaine conception de la diplomatie. Il fut une époque où l’on savait déclarer la guerre et où on la menait vraiment lorsqu’elle était déclarée. Les habitudes du nouveau monde sont complètement différentes.

La guerre se déclare désormais à coup de « tweets », comme si elle était du même ordre que n’importe quel ragot sur les réseaux sociaux. Donald Trump s’est adressé au président russe de la même façon, selon le même formalisme que des vedettes se disputent avec leurs fans à propos de leur dernier concert ou de leur prochaine rupture avec leur petite amie.

Avec le président américain, la diplomatie est plus que jamais devenue un spectacle, une sorte de farce qui se déroule sur des réseaux informels, banalisés, comme si les relations entre États n’étaient pas d’une nature différente des relations entre les individus. Tout à coup, la résolution des conflits dans le monde emprunte les mêmes voies que les relations interpersonnelles et se donne en spectacle comme si la guerre devenait une affaire de tribus qui se défient ouvertement sur le champ de Mars.

D’une certaine façon, Trump transforme peu à peu les relations diplomatiques en une sorte de grande émission de télé-réalité, où chaque candidat s’apostrophe, se toise, se mesure aux autres sur la place publique, sous l’oeil de caméras voyeuses à l’affût de la moindre miette de spectacle. Et ce spectacle offert par la présidence américaine tient plus du match de catch que de l’affirmation de la puissance.

Jamais on avait autant désincarné et vidé de leur substance les relations internationales.

Proclamer la victoire là où la défaite se produit

Avec une spontanéité qui mériterait une analyse un peu approfondie, des figures politiques françaises comme Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon ont crié au scandale en apprenant que la France était associée aux frappes américaines contre la Syrie sans le moindre débat démocratique. Pourtant, cette affaire mérite qu’on y regarde à deux fois.

Au-delà de la posture spectaculaire du roulement des mécaniques, de quoi ces frappes aériennes sont-elles le synonyme, en effet, sinon de l’impuissance occidentale à influer sur le cours des choses en Syrie? Dans la pratique, la Russie a permis à l’armée syrienne officielle d’infliger une sévère défaite militaire aux mouvements de guérilla islamistes soutenus par l’Arabie Saoudite et, au-delà, par les puissances occidentales. Celles-ci, avant de quitter le théâtre d’opérations, se livrent à un baroud d’honneur émotionnel destiné à préserver la bonne conscience de leurs opinions.

Autrement dit, derrière les cris d’orfraie contre le massacre des populations civiles, l’Occident reconnaît aujourd’hui son impuissance à affronter la Russie et son incapacité à imposer son (dés)ordre en Syrie. Au demeurant, les sites bombardés cette nuit avaient été évacués préventivement, et la portée de l’action sera donc militairement nulle, et destinée seulement à occuper les opinions publiques occidentales.

L’objectif est clair: l’enjeu de la politique étrangère occidentale n’est pas de modifier le cours des choses, mais seulement de donner aux électeurs le sentiment qu’une action est menée pour maîtriser le rapport de force mondial.

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