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Comment le paritarisme de gestion a tué l’ambition paritaire

Une croissance durable et soutenable, qui profite à tous les salariés et à tous les employeurs, a besoin d’un paritarisme construit et efficace. Les réformes qui se préparent, tant pour l’UNEDIC que pour l’AGIRC et l’ARRCO, montrent pourtant que le quinquennat d’Emmanuel Macron devrait démanteler en profondeur l’univers paritaire tel qu’il s’est imposé progressivement depuis 1945. Ce démantèlement s’impose sans heurts, en grande partie parce que les acteurs du paritarisme de gestion eux-mêmes ont fourni tous les arguments, techniques et idéologiques, pour creuser leur propre tombe. Il ne reste plus d’acteur du paritarisme qui soit légitime pour résister aux ambitions étatiques du pouvoir exécutif.

Semaine après sémaine, les mauvaises nouvelles s’accumulent pour le paritarisme de gestion. Le récent document de cadrage envoyé aux partenaires sociaux sur l’assurance chômage réduit comme peau de chagrin les marges d’autonomie dans la négociation qui subsiste encore (pour combien de temps?). La réforme des retraites, que nous évoquions hier, devrait, dans le meilleur des cas, marginaliser le système AGIRC-ARRCO. Mais tout prête à croire que le gouvernement aura la tentation de faire une clé de bras aux partenaires sociaux en « annexant » purement et simplement les fédérations.

Ce mouvement en lui-même n’est pas nouveau. La fusion de l’ANPE et des ASSEDIC avait constitué un tournant majeur dans cette tendance à l’étatisation à long terme. Mais en son temps, elle avait suscité des résistances (notamment celle de Denis Gautier-Sauvagnac, qui lui a coûté cher par la suite). Avec Emmanuel Macron, le mouvement s’accélère, et on ne trouve plus guère d’opposant capable de dire non à des décisions unilatérales qui engagent beaucoup plus l’édifice paritaire dont les fondations furent posées en 1945, et qui n’ont cessé de prospérer depuis.

Il faut bien se demander pourquoi l’implosion de ce que certains considèrent (largement à tort ou par une extension légère des termes) comme un héritage du Conseil National de la Résistance ne fait pas plus de bruit.

La loi de 1994 sur l’AGIRC-ARRCO, début de la fin pour le paritarisme de gestion?

Une étape majeure dans ce processus de décomposition est intimement liée à la mise en place du marché unique et aux directives organisant le marché de la protection sociale et de l’assurance publiées dans les années 90. C’est à cette époque que l’Union Européenne, dont beaucoup d’adeptes du paritarisme de gestion sont aussi de fervents défenseurs, impose de distinguer entre les marchés concurrentiels d’un côté et l’univers de la solidarité de l’autre, qui doit peser, d’une façon ou d’une autre sur les comptes des administrations publiques au sens du traité de Maastricht.

En Allemagne, le choix stratégique qui fut fait, et qui sera confirmé dix ans plus tard par les lois Hartz, consistait à ouvrir la protection sociale à la concurrence. Une loi de 1993 permet aux caisses primaires de sécurité sociale de se concurrencer entre elles. Cette décision majeure permettra durablement à l’Allemagne de rétablir ses comptes sociaux sans nuire à la qualité des prises en charge. On notera que la solution allemande ne détruit pas la sécurité sociale: elle la préserve au contraire, mais en introduisant dans son fonctionnement une liberté d’affiliation à la caisse de son choix. Les salariés allemands, sous un plafond de revenus (environ 40.000 euros), sont obligés de s’assurer auprès d’une caisse de sécurité sociale, mais ils conservent la liberté de choisir la caisse qui leur convient le mieux. C’est le système qui existait en France dans les années 30.

En France, le choix inverse a prévalu. Il préservait le fonctionnement monopolistique de la sécurité sociale et satellisait autour d’elle les organismes complémentaires suscités années après années depuis 1945. C’est en particulier le choix de l’AGIRC-ARRCO qui, par la loi du 10 août 1994, tourne le dos aux marchés concurrentiels et devient un système obligatoire de solidarité, avec des obligations d’affiliation liées à l’appartenance professionnelle.

Il ne serait pas inutile aujourd’hui, au regard de l’étatisation accélérée des structures paritaires, d’interroger la pertinence du choix opéré à l’époque. Massivement, les partenaires sociaux n’ont pas voulu entamer une réforme systémique de la retraite complémentaire. Ils ont préféré se protéger des règles de la concurrence en intégrant le train de l’étatisation rampante au nom de la solidarité obligatoire. Là où les partenaires sociaux allemands acceptaient l’ouverture au marché, les partenaires sociaux français ont préféré demeurer dans une zone de confort qui leur évitait, à court terme, des remises en cause difficiles.

On connaît désormais la suite.

Comment les désignations ont fini de creuser la tombe du paritarisme de gestion

La loi de 1994 mit en place, dans le domaine de la protection sociale complémentaire, un autre mécanisme, parallèle à l’obligation d’affiliation à une caisse de retraite complémentaire professionnelle: la désignation de branche. On ne reviendra pas ici sur ce sujet polémique, que le Conseil Constitutionnel a fini par trancher en 2013 dans des conditions extrêmement fragiles (il se murmure que la prohibition de celles-ci fut acquise par une seule voix de départage). On retiendra surtout ce que signifiait ce mécanisme pour les partenaires sociaux: une aversion évidente pour des mécanismes de marché et de libre concurrence dans le domaine de la protection sociale complémentaire, qu’il s’agisse du risque lourd (la prévoyance) ou du petit risque (la santé complémentaire).

En soi, ce n’est pas seulement la désignation ni ses abus dans les années 2000 qui ont creusé le tombeau de l’ambition paritaire. Ce sont surtout les arguments mi-juridiques mi-idéologiques tenus par des ténors comme Jacques Barthélémy, largement financé par un acteur bien connu du monde paritaire, qui ont donné une ossature théorique à la fin du paritarisme. Car Jacques Barthélémy, en plaidant avec acharnement pour des conventions collectives de sécurité sociale, a bétonné la satellisation des branches professionnelles autour de l’État. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que l’ancien directeur de la sécurité sociale, M. Dominique Libault, a poussé cette idée dans un rapport officiel sur le sujet: et si la solidarité de branche devenait une force supplétive reconnue de la sécurité sociale elle-même?

En soutenant ces délires aux allures juridiques, certains partenaires sociaux ont largement lutté contre leurs propres intérêts. Ils ont vulgarisé et banalisé la croyance selon laquelle le paritarisme de gestion était un succédané ou une sorte d’antichambre avant l’étatisation. Au fond, en les lisant, le législateur et le ministre ne pouvaient tirer qu’une seule conclusion: la protection sociale de branche ou interprofessionnelle, c’est la sécurité sociale mais en moins bien. De là à en tirer la conclusion qu’il suffisait d’étatiser pour parfaire l’édifice, il n’y avait qu’un pas à franchir, que personne n’a véritablement avoué, mais qui trotte dans la tête de plus d’un fonctionnaire aujourd’hui aux manettes pour annexer l’UNEDIC ou l’AGIRC.

De ce point de vue, le combat des désignations a profondément affaibli la cause du paritarisme de gestion. En assimilant dans l’esprit collectif la solidarité de branche à un mécanisme de sécurité sociale, ses adeptes ont diffusé l’idée que la césure ne se situait pas entre organismes de base et organismes complémentaires, mais entre univers de solidarité et univers de profit.

L’Europe contre le paritarisme

L’erreur fondamentale qui peut être reprochée aux acteurs du paritarisme de gestion tient à leur incompréhension de l’Europe et des règles que l’adhésion aux traités a entraînées. Pour beaucoup de syndicalistes (y compris patronaux), l’Europe est un univers de bisounours, un espace de paix et de progrès social où il est possible de conjuguer une agressivité commerciale des structures paritaires sans les exposer à la concurrence des autres acteurs du marché. Peu de partenaires sociaux ont compris que l’expansion continue du paritarisme de gestion permise par les règles nationales n’était plus possible dans le cadre du traité de Maastricht.

Ce malentendu est par exemple apparu dans l’affaire de la désignation dans la boulangerie. Le président patronal de la fédération a cru, probablement de bonne foi, qu’il était possible de choisir un assureur unique pour sa branche sans mise en concurrence et sans que les entreprises concernées n’aient leur mot à dire. Or l’Union Européenne est un espace de libre choix et de concurrence généralisée. Il était inévitable, dans ces conditions, que le droit communautaire condamne tôt ou tard des pratiques se revendiquant de la « solidarité », qui visaient à interdire la concurrence en dehors de toute justification économique, tout en nourrissant des acteurs du marché dotés par ailleurs (et quoiqu’ils s’en défendissent) d’appétits lucratifs importants.

Pour empêcher cette ouverture à la concurrence, il a fallu mécaniquement expliquer que le marché ne pouvait remplir les missions que les branches attendaient. Cette explication a nourri les pouvoirs publics dans la conviction que les partenaires sociaux eux-mêmes souhaitaient que les solidarités professionnelles deviennent une mission de service public et dépendent, peu ou prou, de l’État.

La même logique a prévalu dans le domaine du chômage, où les partenaires sociaux ont vécu dans l’illusion qu’ils pourraient maintenir indéfiniment un système « privé » mais monopolistique d’indemnisation, indépendant de l’État. Pourtant, en réclamant la garantie de celui-ci pour les emprunts contractés par le régime, les partenaires sociaux ouvraient une boîte de Pandore qui devrait assez rapidement déboucher sur une annexion de fait de l’Unedic par Pôle Emploi.

Les raisons de ces glissements tectoniques sont simples. Contrairement à la croyance naïve de certains partenaires sociaux, l’Union Européenne n’offre que deux voies: soit la solidarité qui relève du service public, soit la concurrence. L’espérance qu’une troisième voie mêlant structures de droit privé et monopoles est un leurre, qui a préparé le terrain à l’étatisation.

L’ambition paritaire suicidée par le paritarisme de gestion?

Assez rapidement, donc, le paritarisme de gestion dans ce qu’il avait de plus autonome (à l’AGIRC-ARRCO et à l’UNEDIC) devrait subir le même sort que la sécurité sociale elle-même. Dans le meilleur des cas, des conseils d’administration paritaires dénués de tout pouvoir subsisteront. Ils ne feront, comme à la CNAV, à la CNAF ou à la CNAM, même plus l’effort de dissimuler l’hégémonie de la direction de la sécurité sociale. Ainsi disparaîtra corps et âme ce qui fut longtemps présenté (à tort au demeurant) comme l’héritage du CNR, dans une indifférence générale.

Les meilleurs acteurs de cette indifférence ont été les paritaires eux-mêmes. Il n’est pas si loin où des éminences patronales, notamment à l’UPA, dénonçaient l’emprise des « assureurs » sur la santé, et appelaient à protéger leurs adhérents contre la concurrence à laquelle ceux-ci se livraient, notamment sur les prix. Tant d’efforts déployés pour dénoncer les méfaits de la concurrence et pour faire l’éloge du monopole à l’identique de la sécurité sociale ont fini par payer. À la pâle copie paritaire, l’État propose désormais de substituer l’original: le monopole de service public.

Ou comment le paritarisme de gestion a patiemment, et pour préserver le confort de ses habitudes, suicidé l’idée paritaire elle-même, en faisant le lit de l’étatisation.

Hulot épuisé par le conformisme des élites parisiennes

Les explications données par Nicolas Hulot sur les raisons de sa démission sont éloquentes. Elles illustrent à merveille la chape de plomb conformiste et sans vision que les élites parisiennes ont imposée au pays. Dans le débat du « combattre le système de l’intérieur ou de l’extérieur », la réponse des gens de bonne volonté porte de plus en plus au combat de l’extérieur.

On peut parier qu’Emmanuel Macron se serait volontiers passé de la démission de Nicolas Hulot pour sa rentrée politique. Après la succession d’affaires cet été, puis des annonces budgétaires impopulaires (notamment du fait de leur manque de vision), le départ fracassant, plein de panache, d’un ministre emblématique de ce que le macronisme pouvait apporter n’arrange pas la popote de l’exécutif.

 

Un an, le temps d’un désenchantement

En écoutant les propos tenus par Nicolas Hulot ce matin, forcément, on se dit que les espérances nourries par la candidature Macron auprès de certains électeurs n’étaient que des illusions. Le mythe d’un homme nouveau capable de changer le « logiciel politique », selon une expression douteuse, a vécu.

On peut penser qu’Hulot a tort, qu’il aurait dû faire autrement. Il n’en demeure pas moins que sa déception face à la lenteur du Président de la République et face à sa manière « à l’ancienne » de gouverner, conforteront beaucoup de Français dans le sentiment qu’Emmanuel Macron les a trompés sur sa véritable nature.

C’est ce qu’on appelle le désenchantement.

Critique de la méthode des petits pas

La principale raison invoquée par Nicolas Hulot pour quitter le gouvernement tient à la lenteur des réformes, et au manque d’enthousiasme et de vision avec laquelle l’exécutif intègre l’écologie. Hulot n’accuse pas Emmanuel Macron d’être contre l’écologie. Il lui reproche juste de ne pas aller assez vite, et même d’aller beaucoup trop lentement.

C’est un constat qu’on pouvait dresser (et l’auteur de ces lignes n’a pas manqué de le faire) dès l’automne 2017, où le premier budget préparé par le gouvernement Philippe témoignait d’une frilosité et d’un manque d’imagination qui ne se sont guère améliorés depuis. À l’époque, il était de bon ton, dans les salons parisiens, de stigmatiser les mises en garde sur le décalage entre les postures de rupture et de renouvellement, et la réalité politique d’un hollandisme un peu dopé, mais fondamentalement tiède.

Un an plus tard, la mollesse du macronisme, habilement dissimulée par une rhétorique qui ne pouvait pas faire éternellement illusion, apparaît au grand jour.

Hulot et la théorie du choc

Hulot a dit avec une sincérité qui l’honore sa volonté de voir l’univers politique français rompre avec ses vieux démons productivistes et entrer dans une vision alternative. Cette proposition mérite d’être entendue, car il ne plaide ni pour une rupture avec le marché, ni pour des choix utopistes à la Maduro. Il demande juste que ce qui est possible immédiatement pour inverser la courbe d’un développement nocif soit entrepris au lieu d’être remis à plus tard.

Ce qu’il demande, au fond, c’est un choc idéologique et une action politique qui en découle. Beaucoup, parmi ceux qui ont voté Macron, attendaient cela et découvrent aujourd’hui que Macron n’est pas l’homme du choc. Il est l’homme de la continuité améliorée, celle qui brasse beaucoup d’air avec une infinité de lois dont la portée est faible. On occupe le terrain de la communication, on travaille beaucoup, mais d’un travail qui occupe sans être une action concrète.

Progressivement, la France se rendra compte que la réforme n’est pas la solution, et que les réformes le sont encore moins. Le problème n’est pas de changer les doses dans des recettes qui ne marchent pas. Le problème est de changer la recette elle-même.

Cela s’appelle un choc. Il interviendra tôt ou tard.

Hulot face au conformisme des élites parisiennes

Avec beaucoup d’émotion, Hulot a donné un bon portrait de la réception qui attendait ses idées dans les cercles du pouvoir. L’inlassable « mais sois patient », « mais tu veux aller trop vite », pendant que les lobbyistes avaient portes ouvertes un peu partout, a fini par le lasser.

Là encore, Hulot n’a pas prononcé d’imprécations. Il a juste partagé le constat simple du conformisme des élites parisiennes face à l’urgence écologique. Ce conformisme est celui de la réforme progressive, des arrangements constants avec la réalité, avec l’immobilisme. C’est aussi celui du confort de rester dans ses certitudes, et de refuser, de dénier, toute autre approche possible.

Il faut avoir fréquenté les cercles du pouvoir pour sentir, beaucoup plus que comprendre, cet attachement instinctif, existentiel, de nos élites à un corps de doctrine parfois inconscient. Tous ces gens se pensent les plus intelligents du monde (et qualifient de « populiste » tout ce qui ne leur ressemble pas), mais l’essentiel de leur conduite, de leurs décisions, de leurs actions, est dicté par des certitudes transmises obscurément et qu’ils sont le plus souvent incapables de justifier. Par exemple, une bonne réforme est forcément lente. Par exemple, l’écologie, c’est un gadget.

Ces gens-là ont eu raison de Nicolas Hulot et de sa bonne volonté. Comme ils ont nourri la montée des « populismes », qui ne sont guère que des réactions à l’arrogance de leur élitisme stupide.

L’impossible réforme du système « de l’intérieur »

Reste que face aux sourires sardoniques de ces hauts fonctionnaires qui vous expliquent sans contestation possible que seule leur vision parisienne est possible, et que le reste est un scandale inacceptable, Hulot a apporté la réponse qu’il fallait à la seule question qui vaille: le relèvement collectif est-il possible « de l’intérieur », ou non? Depuis ce matin, une figure éminente de ce pays a prouvé par l’exemple que la réforme de l’intérieur était à la fois un piège et une illusion.

Non, la France ne se relèvera pas en conservant ses élites intellectuelles, avec leurs réflexes imbus d’eux-mêmes, mais frileux, dépassés et sans imagination. Seul un choc externe nous permettra de revenir à la hauteur de ce que nous devons être.

Le SAMU, ou comment les fonctionnaires bloquent l’amélioration du service public en 4 leçons

La polémique qui sévit sur les taux de réponse aux appels reçus par les SAMU succède à la polémique survenue au printemps après le décès d’une patiente à Strasbourg. Le SAMU incarne aujourd’hui de façon presque parfaite le cas du service public déficient dont les fonctionnaires bloquent toute réforme ou toute évolution, considérant que la performance du service public ne peut pas être discutée par les utilisateurs. Une sorte de symbole révélateur de ce qui ronge l’État. Voici les 4 leçons que les fonctionnaires mettent en pratique pour bloquer l’amélioration du service public.

Tout a commencé avec l’enquête annuelle du Point sur les hôpitaux et leurs performances. Selon l’hebdomadaire, près de 5 millions d’appels sont restés sans réponse dans les SAMU français l’an dernier. Les SAMU parisiens sont particulièrement pointés du doigt: moins d’un appel sur deux y recevrait une réponse. Il s’agit là d’une nouvelle illustration gênante des dysfonctionnements qui touchent un service public particulièrement sensible.

L’affaire Musenga, au printemps, avait déjà sévèrement écorné l’image positive d’un service dont personne ne remet en cause, par ailleurs, le caractère éprouvant. Depuis cette affaire, des rapports ont éclairé le problème. Mais la réaction des défenseurs du « service public » illustre à quel point il est difficile de réformer l’État.

Leçon n°1: la hiérarchie doit toujours nier les évidences

Face à l’étude du Point, qui s’appuye sur des chiffres officiels, la machinerie de l’hôpital public a appliqué le réflexe habituel de toutes les administrations en cas de crise: on sort des hauts fonctionnaires qui, illico, nient les évidences les plus criantes et soutiennent que tout cela est soit une fake news, soit le fait d’incompétents qui n’ont rien compris, soit une exagération qui transforme un fait insignifiant en prétendu dysfonctionnement. L’affaire du SAMU n’a pas échappé à ce réflexe.

On lira ainsi avec délectation la riposte de l’AP-HP aux affirmations du Point:

« dans les plaintes adressées par des patients ou par des proches, l’AP-HP n’a pas connaissance de plainte pour une urgence vitale qui n’aurait pas été décrochée et pour laquelle les délais de prise en compte de l’appel auraient créé une perte de chance.

Ces précisions étant apportées, qui atténuent les constats alarmants du magazine, il n’en reste pas moins une volonté de l’AP-HP de tendre vers un niveau de performance conforme aux recommandations pour l’ensemble des appels urgents. »

Mais on lira aussi les déclarations de François Braun, président de SAMU-Urgences de France:

« Dans cette masse d’appels [non décrochés], il y a certainement des personnes qui n’arrivent pas à joindre le SAMU mais il y a aussi tous les appels de poche, toutes les erreurs, toutes les fausses numérotations, a affirmé jeudi sur RTL François Braun, président de SAMU-Urgences de France. Il n’y a pas 4,6 millions de patients qui n’arrivent pas à joindre le SAMU, ce serait un scandale sanitaire qui n’aurait pas attendu des années pour sortir. »

Voilà un autre argument qui mérite d’être relevé: ça ne peut pas être vrai, puisqu’on n’en a jamais entendu parler.

Leçon n°2: mentir par omission et jouer la carte de la bonne foi

Dans son communiqué de presse, l’APHP fait évidemment mine d’amende honorable en reconnaissant implicitement que le SAMU parisien est loin des niveaux de qualité attendus pour des services d’urgence. Mais… l’APHP laisse croire que la réflexion sur la qualité a commencé après le drame de Strasbourg. C’est là qu’intervient le mensonge par omission. La performance des SAMU fait en effet l’objet d’une réflexion (discontinue, certes) depuis… 2005. En 2010, une mission sur la modernisation des SAMU avait standardisé les pratiques nationales, ou avait eu l’ambition de le faire. En 2016, le sujet était revenu sur la table, avec un plan informatique.

On sait donc, depuis longtemps, que le SAMU pose des problèmes de performance, et cela fait plus de 10 ans que les missions se multiplient sans effet manifeste.

On notera par exemple que, à Strasbourg, en 2015, selon l’IGAS, les dysfonctionnements du SAMU ont été évoqués à plusieurs reprises par la Commission des Usagers:

On le voit, les dysfonctionnements sont connus de longue date dans les SAMU de France, et personne n’a semblé jusqu’ici s’en émouvoir. Comme l’indique l’APHP, on continue de vouloir des améliorations. Traduction: on a encore dix devant nous avant d’atteindre les premiers résultats, on peut continuer à noyer le poisson encore un bon bout de temps.

Leçon n°3: pleurer sur le manque de moyens

Bien entendu, l’administration ne manque jamais de relais pour expliquer que tous ses problèmes ne proviennent surtout pas du laissez-aller des services et du manque de conscience professionnelle des fonctionnaires qui les composent, mais s’expliquent uniquement par un manque de moyens. Comme ce genre de pleurnicheries est mal vu lorsqu’elle vient des hauts fonctionnaires qui élaborent les budgets, il est de bon ton d’envoyer quelques syndicalistes à la manoeuvre pour sortir cette vieille rengaine.

Le dossier du Point n’a pas échappé à la règle. Les propagandistes officiels du syndicalisme urgentiste, qui passent plus de temps dans les médias qu’à soigner des assurés, ont sauté sur l’occasion pour ressortir leurs petites fiches inchangées depuis 10 ans. On a ainsi retrouver Patrick Pelloux, le copain de François Hollande, qui a déclaré un peu partout (dont Europe 1) que tout cela, c’était à cause des réductions de budget dans les hôpitaux. « Il faut recruter du personnel pour décrocher plus rapidement et pour répondre plus rapidement aux appels des personnes », a-t-il déclaré. Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France et l’un des responsables de la CGT-Santé a lui aussi versé sa participation au système. « Cela fait des années que nous dénonçons un manque de moyens pour faire face à une activité en augmentation constante », souligne-t-il.

Or, point par point, ces arguments montrent rapidement leurs limites. Par exemple, à Strasbourg, le SAMU venait de bénéficier de quatre créations de postes lorsque l’affaire Musenga est survenue. On voit d’ailleurs mal en quoi une carence de personnels justifie des propos désagréabes vis-à-vis des malades qui appellent.

Leçon n°4: occulter la réalité le plus longtemps possible

Au demeurant, les trois leçons précédentes ne sont applicables que lorsqu’une affaire sort. Le mieux est évidemment de maintenir le secret sur les affaires le plus longtemps possible. Sur ce point, on lira avec intérêt le compte-rendu des commissions des usagers chargée de recueillir les plaintes des usagers de l’hôpital public. Ce document est une merveille qui noie le poisson des plaintes entre la page 14 et la page 16, et en évitant soigneusement d’expliquer quelles mesures sont prises pour améliorer le service public.

L’intérêt du document est d’expliquer quels efforts sont faits pour donner vie aux commissions. Mais surtout pas de révéler des dysfonctionnements, et encore moins d’y remédier.

Ainsi fonctionne la résistance des fonctionnaires à l’amélioration du service public.

La désastreuse prise en charge du cancer du sein par la sécurité sociale

Une légende tenace veut que la sécurité sociale assure une prise en charge optimale des cancers en France. Pourtant, les lacunes des remboursements pour le cancer du sein sont nombreuses et bien connues. Une militante associative du sud de la France vient de le rappeler dans un courrier au président de la République: les restes à charge pour le cancer du sein sont coûteux.

Elle s’appelle Christel Balme et elle habite Molières-sur-Cèze, dans le Gard. Elle est préparatrice en pharmacie et son histoire est racontée par le Midi Libre.

Elle se découvre un jour atteinte d’un cancer du sein et entame un traitement de cinq mois. Après sa dernière séance de chimiothérapie, elle entreprend de raconter ce qu’elle a vu durant son parcours hospitalier.

On notera en particulier:

Sur son salaire, Christel a perdu 200 € par mois depuis son arrêt maladie. La situation est encore plus difficile pour les travailleurs indépendants : « Une jeune coiffeuse malade a perdu tous ses revenus pendant ses dix-huit mois de maladie. Comment se soigner quand on n’est pas sûr de remplir son frigo ? »

Être malade coûte cher, explique la préparatrice en pharmacie, et les écarts se creusent entre ceux qui peuvent prendre en charge les frais, et les autres, créant une médecine à deux vitesses. « Le cancer ne s’attaque pas qu’à vos cellules, il grignote aussi vos euros. Pour garder figure humaine, et ne pas lire la peine immense dans le regard de ma fille, j’ai acheté une perruque de base, moche, premier prix…à 500 €. »

Gels douche hypoallergéniques, crèmes spéciales, gaines, soutien-gorge, compléments alimentaires, la liste des produits nécessaires pour limiter les dégâts de la chimio ou des rayons est longue, les remboursements, dérisoires.

On le sait, les soins annexes dans le traitement du cancer du sein, et particulièrement les soins de nature « esthétique » sont particulièrement coûteux. Sur tous ces points, la sécurité sociale, qui dépense chaque année 300 millions € pour rembourser des Doliprane, abandonne les Françaises à leur sort.

On estime que le reste à charge moyen par cancer est de 750 euros par an.

Pourquoi les Français aiment les riches quand ils font du football mais pas quand ils créent de l’emploi

Le gouvernement vient de prendre un décret qui allège la charge fiscale pour les sportifs les plus riches, alors même qu’une remise en cause des « aides aux entreprises » est annoncée pour réduire la dépense publique et que l’affaissement de la croissance obligera à des arbitrages budgétaires compliqués. La mesure est prise dans l’indifférence générale, qui montre l’extrême tolérance des Français vis-à-vis de l’enrichissement des sportifs à comparer à leur intolérance vis-à-vis des chefs d’entreprise.

Le décret du 1er août 2018 relatif à l’exploitation commerciale de l’image, du nom et de la voix des sportifs et entraîneurs professionnels est une aubaine pour les quelques centaines de sportifs de haut niveau les mieux rémunérés. Publié dans la torpeur estivale, il applique une disposition de l’oubliée loi Braillard de 2017 restée lettre morte jusqu’ici faute d’un décret pour lui donner vie.

Dans la pratique, ce système consiste à défiscaliser les droits perçus par les sportifs dans le cadre des campagnes publicitaires dont ils sont les emblèmes. Ainsi, alors que leurs salaires continuent d’être fiscalisées, le produit de ces campagnes peut leur être versé, sous réserve d’un accord collectif dans leur fédération, « hors rémunération », c’est-à-dire hors impôts.

Cette mesure d’optimisation fiscale ferait hurler les défenseurs de l’impôt si elle s’appliquait à des chefs d’entreprise. Curieusement, parce qu’elle s’applique à des sportifs, elle ne soulève pas de commentaire particulier.

Les riches sportifs en pleine concurrence internationale

On reprend ici le vieil adage pascalien: vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. Tous les arguments qui servent à disqualifier l’optimisation fiscale pour les « plus riches » sont ici retournés méthodiquement pour expliquer que, s’agissant des sportifs, tout ce qu’on considérait comme faux hier, est vrai aujourd’hui.

Ainsi, il est évident que le régime fiscal des rémunérations les plus élevées en France pousse à l’exil. Lorsqu’il s’agit d’investisseurs ou de chefs d’entreprise, les étatistes n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer l’incivisme de ces traîtres qui quittent leur pays pour des raisons bassement matérielles.

En revanche, lorsqu’il s’agit de sportifs, il semble naturel de consentir à d’importants allègements fiscaux pour éviter qu’ils ne quittent la France. Et là, pas d’invocation de la solidarité dont ils devraient faire preuve vis-à-vis des plus pauvres. Personne ne s’offusque que des jeunes gens qui gagnent parfois des dizaines de millions d’euros chaque année exigent d’importants rabais fiscaux pour continuer à exercer leur talent en France.

Vérité pour les riches sportifs, erreur pour les riches entrepreneurs

Il faut ici tâcher de comprendre pourquoi les Français sont absolument intolérants à l’amélioration de la situation fiscale des entrepreneurs, et parfaitement tolérants au même sujet chez les sportifs. Car il y a un paradoxe dans le traitement de chaque situation.

Souvenons-nous des polémiques annuelles sur la rémunération de Carlos Ghosn. Les 6 ou 7 millions que l’intéressé gagne font systématiquement hurler l’opinion publique. Pourtant, quand Carlos Ghosn prend les rênes de l’entreprise en 2009, le chiffre d’affaires est tombé à 33 milliards € et Renault vend à peine 2,3 millions de voitures. En 2017, le chiffre d’affaires passe la barre des 45 milliards €, et Renault annonce le chiffre record de 3,7 millions de voitures vendues.

Sur la seule année 2017, Renault a augmenté ses ventes de 8,5%. Voilà qui est très bon pour l’économie française. Mais ces belles performances ne semblent pas devoir profiter au patron de l’entreprise… qui emploie tout de même plus de 120.000 personnes et participe à toutes les politiques de l’emploi.

Inversement, un Neymar est rémunéré 36 millions € par an, c’est-à-dire six fois plus que Carlos Ghosn, et le gouvernement nous annonce un allègement fiscal pour lui. Pourtant, il ne crée pas d’emploi et son activité ne structure pas l’économie française…

Allez comprendre!

Le mythe de l’entrepreneur profiteur face au travail collectif

Derrière cette disparité de traitement se cache évidemment la différence de représentation typique de l’opinion française sur l’origine de la richesse de chacun, et sur sa nature.

Dans le cas de l’entrepreneur, un vieux réflexe français, nourri de préjugés prétendument marxistes, décrète une suspicion générale. La France, héritière des communautés agricoles qui l’ont fondée et façonnée, se méfie toujours de ces fortunes industrielles qui se bâtissent à l’usine. Le fait qu’une ou quelques individualités s’enrichissent grâce au travail des autres et pas seulement du leur, est un fait en quelque sorte de contre-culture pour les vieux paysans dont nous héritons.

Qu’on le veuille ou non, la France n’a jamais aimé la grande industrie pour cette raison. La richesse, en France, doit être répartie entre tous, parce que la construction même du pays s’est fondée sur ce principe. La seule exception tolérée était réservée à la noblesse et au clergé, avec les naufrages que l’on sait à partir de 1789. Dans cet ensemble, l’entrepreneur est rapidement perçu comme un accapareur des biens du peuple.

D’où l’appétence française pour la redistribution.

Le mythe du sportif gladiateur et l’individualisme français

Inversement, le sportif de haut niveau est une sorte de preuve vivante selon laquelle la prouesse individuelle existe.

Autant Carlos Ghosn est suspect de s’enrichir sur le dos de ses pauvres ouvriers, d’usurper sa réussite en s’appropriant celle des autres, autant le sportif de haut niveau est crédité de sa performance individuelle, qui le rend légitime à s’enrichir. Quand les Français regardent leur équipe de football jouer un match, ils considèrent que ceux qui font la victoire, ce sont les joueurs et pas le sélectionneur, ni le président du club ou de la fédération. Et ils applaudissent au fait que « l’artiste », vécu comme travailleur de terrain face à ses élites, celui qui marque un beau but, soit récompensé pour sa performance.

On reconnaîtra ici les catégories de pensée un peu brutes de décoffrage de la France contemporaine.

D’un côté, il y a la grande entreprise mondialisée où la performance ne peut être que collective et où le patron est forcément, peu ou prou, un usurpateur. Ce n’est pas lui qui serre les boulons sur la chaîne, donc son travail est par nature moins important que celui des « petits » qui oeuvrent au jour le jour.

D’un autre côté, il y a le travailleur, dont le sportif de haut niveau est une figure sublimée, qui livre son combat au jour le jour pour gagner sa pitance. Et celui-là peut être payé sans limite: il a bien mérité son argent. En lui, le Français salue la performance individuelle.

De là à dire qu’en France, seul l’enrichissement par le travail individuel est légitime ou vécu comme moral, et que toute oeuvre collective doit condamner ses acteurs à une forme de modestie ou de sobriété, il n’y a pas loin.

Homo festivus, homme riche

On ne peut évidemment conclure cette petite flânerie sur les avantages fiscaux des sportifs de haut niveau sans replacer la question dans le triomphe contemporain de ce que Philippe Muray appelait l’homo festivus. Dans une société privée de sens et infantilisée par la fin de l’histoire, le sportif de haut niveau tient une place à part. Il réalise une sorte d’idéal absolu, celui de la performance sportive dans la communion festive du stade érigée en mode de vie. Son exaltation sans limite n’est donc pas surprenante. Le sportif de haut niveau incarne le bien parfait que l’empire de la morale idéalise.

Il est intéressant ici de se demander pourquoi le chef d’entreprise incarne l’inverse. Pourtant, ce dernier est un créateur d’emplois qui dispense, par sa prise de risque individuelle, du bien collectif. Mais les Français se plaisent à le taxer du contraire.

C’est peut-être un signe supplémentaire de notre aversion pour l’histoire. Le sportif se contente de jouer sur un stade et, en dehors du fric qu’il se ramasse, il ne capitalise rien. Le chef d’entreprise, lui, construit l’histoire, même tout petitement le plus souvent, mais il construit. Il transforme irrémédiablement la réalité. Il change le monde en creusant son sillon.

C’est aussi cela qui le rend urticant. Les Français aiment que l’action individuelle ne serve qu’à la beauté du geste. Qu’elle soit un moment d’émotion. Ils n’ont plus envie de revenir dans l’histoire qui produit des sens et qui demande de la constance dans l’effort.

Montparnasse, ou le naufrage du capitalisme français de connivence

La panne qui frappe la gare Montparnasse préoccupe beaucoup les voyageurs, mais ne semble pas avoir d’impact politique majeur. Il faut dire que le gouvernement est sonné après l’affaire Benalla. Pourtant, s’il y a bien une affaire d’État aujourd’hui, c’est l’incurie avec laquelle la SNCF et RTE exposent à des risques de paralysie l’une des principales gares d’Europe… et ce faisant des millions de voyageurs qui se sont retrouvés bredouille le jour de leur départ en vacances. L’impunité des responsables illustre bien les dérives du capitalisme français de connivence qui étrangle le pays.

L’affaire Benalla a suscité une émotion d’autant plus vive que le quotidien qui l’a propulsée en « une » avait intérêt à souffler sur les braises pour maintenir ses ventes. Mais que pèse-t-elle en réalité par rapport à ces voyageurs qui sont arrivés bredouille, en gare Montparnasse, du fait d’un incendie dans un poste d’électricité, que personne ne peut réparer en moins d’une semaine? Cette fois, Guillaume Pépy peut se féliciter d’une conjonction astrale favorable: sans l’affaire Benalla qui a épuisé les énergies et distrait l’attention des grands médias, il aurait passé un quart d’heure bien pire que celui qui lui a été réservé.

Des millions de Français à la merci d’un seul incendie localisé à Paris

Replaçons l’événement dans sa juste proportion. Un incendie dans un poste d’alimentation électrique prive plus de 15.000 foyers de banlieue d’électricité pendant plusieurs jours, et surtout torpille le fonctionnement de la gare Montparnasse un jour de grand départ. Ce sont des centaines de milliers de voyageurs qui ne peuvent pas partir. Ce sont des pans entiers de l’économie française qui souffrent une fois de plus.

Combien de Français ont-ils décidé, cet été, qu’il valait mieux partir en vacances ailleurs qu’en France, ou alors en prenant l’avion, ou la voiture, ou le car? Tout cela pour un seul incendie localisé…

Un parfum d’insurrection qui vient…

Au passage, on notera qu’il s’agit du énième incident électrique de l’année à Montparnasse. Alors de deux choses l’une: soit cette gare est maudite, soit cette gare fait l’objet d’un discret mais efficace activisme destiné à la torpiller.

On relira, page 115 de « L’insurrection qui vient », cette phrase qui doit faire réfléchir:

Tout bloquer, voilà désormais le premier réflexe de tout ce qui se dresse contre l’ordre présent. Dans une économie délocalisée, où les entreprises fonctionnent à flux tendu, où la valeur dérive de la connexion au réseau, où les autoroutes sont des maillons de la chaîne de production dématérialisée qui va de sous-traitant en sous-traitant et de là à l’usine de montage, bloquer la production, c’est aussi bien bloquer la circulation

Les malheurs de la gare Montparnasse ressemblent quand même furieusement à cette prédiction à la Nostradamus.

Le défaussement ahurissant de la SNCF

Bref, la gare Montparnasse, paralysée plusieurs fois cette année (soit par les grèves, soit par des incidents techniques) est dépendante, pour son alimentation électrique, d’un seul poste, commun à l’alimentation de la banlieue sud-est. Il suffit que le poste brûle pour que la gare soit paralysée.

Supposons… C’est ce qui a permis à Guillaume Pépy, PDG de la SNCF, d’expliquer que son entreprise n’était pas responsable et qu’il demanderait une indemnisation à RTE. Ah, le doux son de cette phrase: « Je suis le patron, mais je ne suis pas responsable », qui évoque tout de suite l’anthologie des élites françaises, ressortie par Gérard Collomb à l’occasion de son audition parlementaire dans l’affaire Benalla.

Sauf qu’on aurait pu attendre de Guillaume Pépy qu’il mette en place une cartographie des risques dans son entreprise, et tout particulièrement une cartographie des risques majeurs d’approvisionnement électrique dans les plus grandes gares du pays. On aurait aussi pu imaginer que ces faiblesses d’approvisionnement soient anticipées, que des plans B soient prévus.

Manifestement, Guillaume Pépy considère que la maîtrise des risques et leur anticipation ne font pas partie du métier de PDG. Et personne au gouvernement ne semble décidé à le contredire sur ce point. C’est pourtant l’illustration d’un défaut majeur, et le terrible aveu du naufrage où nous emmène les nominations politiques à la tête des entreprises publiques: les PDG s’y occupent plus de plaire au pouvoir que de faire leur vrai boulot.

Le naufrage de RTE, la « société anonyme » entièrement publique

On ne dira pas mieux de cette bête curieuse appelée RTE (Réseau de Transport d’Électricité), en charge des postes électriques en France. Manifestement, en pleine période de terrorisme, d’attentats, de menaces critiques en tout genre, les responsables de cette société anonyme n’ont pas jugé utile d’anticiper un événement majeur dans un poste d’alimentation d’une grande gare parisienne. C’est comme si ces gens étaient imperméables au monde dans lequel ils vivent.

Chouette, se diront certains! ce qui pèche cette fois, c’est une société anonyme, née de la libéralisation du marché de l’électricité. Ah! le bon temps d’EDF!

Sauf que RTE est une société détenue à 100% par les pouvoirs publics ou leurs succédanés. Une fois de plus, ces grandes sociétés publiques de réseau se montrent incapables de garantir une qualité de service, qui relève pourtant de leur mission d’intérêt général. Servir le public n’est manifestement pas la préoccupation de ceux qui en ont la charge.

Un nouveau naufrage du capitalisme français de connivence

Que retenir de cette désastreuse affaire? sinon que la France n’a pas saisi l’opportunité de la libéralisation des grands réseaux publics pour en moderniser le pilotage.

On a facialement privatisé par la création d’entités comme RTE. En réalité, il s’agit de fétus de paille qui dissimulent la permanence des anciennes structures monopolistiques. Celles-ci continuent à être gouvernées selon les valeurs d’avant: la production avant tout, la complaisance vis-à-vis du pouvoir, et le service au public s’il reste un peu de temps pour s’en occuper.

Ce capitalisme français de connivence, où les nominations sont opérées par le pouvoir pour maintenir le contrôle gouvernemental sur des pans entiers de l’économie, montrent jour après jour leurs limites. Tant que le monde était organisé selon les principes de vie de ces élites, le système était supportable. Dans un monde numérisé, digitalisé, hyper-informé, ces vieilles élites sclérosées, rigides, opaques, sont complètement dépassées.

Il est temps de mettre un terme à l’impunité dont tous ses gens se prémunissent pour conserver leur gamelle contre vents et marées. Car pendant ce temps, les Français trinquent.

Une révolte des fonctionnaires contre Macron? Une autre lecture de l’affaire Benalla

L’affaire Benalla suscite une grande émotion, largement justifiée par la déception de l’opinion publique liée à la personnalité même d’Emmanuel Macron. (Mal) élu pour réparer les dégâts de la présidence « normale » de François Hollande et complètement calamiteuse, le jeune Emmanuel Macron révèle sa capacité à donner de grandes leçons morales à la planète entière et sa faible envie de les mettre en pratique à titre personnel. Le dévoilement d’une « racaille » dans son entourage, qui s’ajoute aux pressions exercées sur la presse pendant la campagne, en disent long sur les dérives présidentielles autoritaires et douteuses que plus personne ne peut réellement nier. Il n’en reste pas moins que l’affaire Benalla survient à un moment où l’exécutif tente de faire plier la fonction publique. Et qu’elle est révélatrice de la capacité de nuisance de l’appareil d’État face à toute tentative de réforme en profondeur.

Que les images, qui tournent en boucle, d’un chef de cabinet adjoint de l’Élysée, non déclaré au Journal Officiel (alors que le Président avait annoncé une réduction des effectifs des cabinets), en train de frapper des manifestant(e)s en dehors de tout cadre légal, à la manière des dictatures les plus sanglantes, choquent l’opinion est la marque d’une vitalité démocratique de notre pays. On n’ose pas imaginer ce qu’un Benalla eut été sous Vichy ou durant la guerre d’Algérie. Sur ce point, la faute de l’Élysée, qui consiste à livrer les clés du palais, à une personnalité de ce genre, est impardonnable.

Ne le contestons pas! Macron dénonce régulièrement les démocraties illibérales. On voit mal en quoi sa pratique du pouvoir diffère fondamentalement… Et les manifestants tabassés dans des conditions indignes le 1er mai ne nous contrediront certainement pas.

L’inévitable affaire Benalla

Reste qu’au-delà de l’émotion légitime, des questions béantes se posent, renforcées, dramatisées même, par le contexte politique où elles se posent. Entre le 1er mai, jour fatidique où Benalla a gravement outrepassé son statut, et la semaine dernière, deux mois et demi se sont écoulés… De nombreuses personnes savaient alors que les images diffusées dès le 1er mai mettaient en cause un très proche d’Emmanuel Macron. En particulier, une grande partie de la hiérarchie policière savait que « l’exécrable » Benalla, pour reprendre des termes utilisés par des syndicalistes devant l’Assemblée Nationale, avait dangereusement exposé Emmanuel Macron le 1er mai, par un comportement dommageable susceptible d’éclabousser l’Élysée. Beaucoup savaient que ce comportement était resté impuni, puisque la suspension temporaire de fonction dont l’intéressé a fait l’objet n’est pas juridiquement une sanction, mais seulement une préparation à une sanction (même si elle s’accompagne d’une suspension du traitement).

Dans ce contexte, il était inévitable que l’affaire termine entre les mains de la presse. Emmanuel Macron devait le savoir. La question n’était pas de savoir si oui ou non une mèche aussi éventée finirait par brûler, mais quand elle brûlerait.

Là encore, un minimum d’anticipation aurait permis d’imaginer que, à la faveur de l’été, de la légère somnolence qui s’empare alors de l’actualité, un média aurait la tentation de sortir une information dont il serait tôt ou tard dépositaire. Il ne fallait pas être grand clerc pour imaginer que la presse, friande de piscines à Brégançon et de montres de Brigitte à 39.000 euros, ne manquerait pas le coche dans les semaines qui suivaient. C’était d’autant plus prévisible que la brutalité de Benalla s’est aussi exercée contre des journalistes, y compris de chaînes publiques. Dans ces conditions, son attitude inappropriée constituait un pain béni pour ceux que la macronie a fini par lasser.

Un contexte politique explosif

Pourquoi l’affaire est-elle tombée entre les mains du Monde, qui a ouvertement fait campagne pour Macron, et pas du Figaro ou de Libération (ou encore de Mediapart)? La question mérite d’être traitée au regard du contexte politique où elle survient.

Plusieurs dossiers annoncent en effet un été sensible pour le régime Macron, si l’on peut utiliser cette expression métaphorique. Au premier rang, la presse (Le Monde lui-même) s’est beaucoup attardé sur la réorganisation en cours de la sécurité de l’Élysée, qui, dessaisirait le GSPR, c’est-à-dire la police, de cette responsabilité, au profit de l’Élysée lui-même. On voit bien le raisonnement qui est suggéré: Benalla est victime d’un règlement de comptes d’autant plus sanglant de la part des policiers officiels qu’il devait, tôt ou tard, les supplanter.

Cette version, au demeurant contredite par le Préfet directeur de cabinet du Président, n’exclut pas, qu’elle soit vraie ou fausse, de relever le contexte toxique beaucoup plus large dans lequel l’affaire Benalla s’inscrit.

Au premier chef, on notera que Macron envisage sérieusement de modifier l’équilibre des pouvoirs en taillant fortement dans les effectifs de l’Assemblée Nationale. On ne s’étonnera pas de voir que le Parlement au sens large a réagi fortement à cette affaire à un moment où le Président s’emploie à le marginaliser. Tels sont les risques du métier.

L’affaire Benalla face à la réforme administrative

Mais d’autres dossiers tout aussi sensibles sont sur le feu, qui méritent d’être inscrits dans le contexte explicatif de l’affaire Benalla. S’agissant des raisons pour lesquelles le Monde, si macronien jusqu’ici, a décidé de retourner sa veste, on citera volontiers deux affaires épineuses.

La première concerne la PMA, qu’on aurait tort de sous-estimer comme ferment du soutien de certaines élites parisiennes à Macron jusqu’ici. De façon très révélatrice, le jour où le Monde titrait sur l’affaire Benalla, c’est-à-dire le 18 juillet, le gouvernement annonçait que l’ouverture de la PMA figurerait finalement dans le projet de loi de bioéthique présenté en fin d’année. Ce sujet, emblématique des préoccupations de feu Pierre Bergé, patron du Monde, en dit long sur la lutte que certains réseaux ont menée pour faire plier le pouvoir en leur faveur.

Au fond, Macron est un conservateur élu avec des voix progressistes. Ces derniers n’ont pas ménagé leurs efforts pour forcer Macron à céder sur un sujet sensible. Et rien n’exclut qu’ils y soient allés d’une belle boule puante pour punir Macron de se montrer un peu raide sur le sujet de la PMA. Cette hypothèse est d’autant moins farfelue que certains défenseurs de la PMA se révèlent parfois proches de la hiérarchie policière…

Parallèlement, et avec une naïveté confondante, des personnages primesautiers comme Gérald Darmanin labourent le terrain en expliquant que le gouvernement va diminuer la dépense publique par une remise en cause des taux réduits de TVA. Quelqu’un a-t-il expliqué que à ce monsieur, paraît-il ministre, que les premiers bénéficiaires du taux réduit de TVA… sont les journaux eux-mêmes. Affectés d’un taux de 2,1% au lieu de 20%, ils ont tout à perdre dans ce dossier sensible.

On imagine mal, après l’affaire Benalla, que le gouvernement aborde la question avec le même manque de recul dans les prochaines semaines…

Le test épineux de CAP 2022

Si Darmanin et Le Maire répètent en boucle qu’il faut supprimer les taux réduits de TVA, c’est évidemment parce qu’ils sont talonnés par la promesse de baisser de 3 points les dépenses publiques dans le PIB. Cet objectif est abordé dans le fameux document « CAP 2022 », qui suscitent depuis plusieurs mois de nombreux fantasmes.

Finalement et contre l’avis de Matignon, ce rapport a fait l’objet d’une publication. Il est loin des annonces produites en leur temps par le gouvernement lui-même, d’un « big bang » qui remettrait en cause le statut de la fonction publique. Mais il est déjà suffisamment audacieux pour braquer les esprits. Dans le système à trois ordres dominant en France, la noblesse qui occupe les emplois publics entend bien ne pas prendre sa part d’effort.

L’affaire Benalla, une vengeance du gouvernement profond?

Et c’est évidemment à cette aune qu’on préfère lire l’affaire Benalla. Toutes les auditions à l’Assemblée Nationale ont en effet confirmé ce pressentiment.

Qu’avons-nous entendu pendant deux jours sur le sujet? Des « politiques » qui expliquent n’avoir jamais été informés par leurs fonctionnaires. Et des fonctionnaires qui expliquent en détail comment ils travaillent avec les politiques. Peu à peu, l’opinion publique a compris ce que signifie le mot « technostructure », et qui est synonyme en France de gouvernement profond. C’est un ensemble de hauts fonctionnaires sans qui les ministres ne sont rien, et qui tiennent au jour le jour l’appareil d’État et les décisions qui vont avec.

De façon hallucinante, les Français ont entendu un ministre de l’Intérieur, dont le bureau est géographiquement situé à moins de 500 mètres de celui du Président de la République, qui fut l’un des premiers soutiens de ce Président, expliquer qu’il ne connaissait ni d’Êve ni d’Adam le chef de cabinet adjoint de l’Élysée, qui occupait le 4è étage du siège de campagne du candidat Macron et qui ne quitte jamais Emmanuel Macron d’une semelle.

Puis, le Préfet de police de Paris est venu expliquer aux députés qu’en réalité le cabinet du ministre suivait l’affaire Benalla dès le 2 mai au matin, en lien avec l’Élysée. On a aussi compris que l’inspection générale de la police nationale s’était intéressée au dossier très rapidement.

Et peu à peu, s’est dessiné un monde avec deux hypothèses possibles. Soit les élus (et en particulier Gérard Collomb) ont menti à l’Assemblée Nationale. Auquel cas mal leur en prend car les fonctionnaires se rebellent. Soit ils sont réellement aux fraises pendant que les décisions se prennent dans leurs ministères.

Dans les deux cas, il est clair que, à l’occasion des auditions par l’Assemblée Nationale, les fonctionnaires policiers et ceux de la préfectorale ont décidé de ne pas se laisser faire. Là où l’on attendait des beni-oui-oui plaidant coupables, on a surtout trouvé des personnalités bien décidées à discuter leur bout de gras, et déterminées à renvoyer les politiques à leurs responsabilités.

De là à dire qu’il s’est trouvé un nombre suffisant de fonctionnaires au sommet de l’État pour ne pas empêcher la diffusion de l’affaire Benalla dans les medias, et bien décidés ensuite à ne rien passer au gouvernement, il n’y a qu’un pas qu’on franchira rapidement.

Le gouvernement profond en révolte contre Macron

Le principal enseignement à tirer de l’affaire Benalla est sans doute là: la haute fonction publique ne fait pas de cadeau à Macron et ne se laissera pas faire. La perspective d’une réforme fondamentale de la fonction publique soulèvera de profondes résistances, des résistances systémiques qui produiront leur cortège de boules puantes pour le pouvoir exécutif.

Ces premières résistances apparaissent clairement. Quand un Préfet de Police contredit son ministre devant l’Assemblée, on ne parlera pas d’autre chose que d’une réaction inquiétante du gouvernement profond face à la mainmise du politique, naturelle en démocratie.

L’affaire Benalla doit faire réfléchir tous les libéraux. Elle constitue un missile nucléaire d’avertissement contre une réforme ambitieuse de l’État. Emmanuel Macron sera désormais en difficulté pour toucher à la dépense publique. C’était peut-être cela, l’objectif…

Pourquoi la France a intérêt à jouer la carte du Qatar dans l’imbroglio international

L’émir du Qatar rend visite à Emmanuel Macron vendredi. La rencontre devrait relancer les relations bilatérales entre les deux pays. Pour la France, la carte du Qatar peut se révéler une manoeuvre intelligente pour contrer les ambitions hégémoniques de l’Arabie Saoudite sur la région.

On a beau dire, les faits et les réalités diplomatiques sont têtus. Même si Emmanuel Macron se fait l’apôtre du multilatéralisme, les relations bilatérales demeurent essentielles dans l’ordre international, même si elles sont moins apparentes ou moins spectaculaires que les grands sommets médiatisés.

Dans cette sorte de couche basse qui continue à structurer l’ordre (ou le désordre, selon les points de vue) mondial, la controversée relation avec la Qatar constitue un atout que la France a tout intérêt à conserver, et même à utiliser avec astuce. Elle permet en effet de contrebalancer l’influence excessive que l’Arabie Saoudite entend exercer sous la protection du puissant allé américain.

Le Qatar, meilleur ennemi de l’Arabie Saoudite

C’est au début de l’été 2017 que l’Arabie Saoudite et ses alliés régionaux ont décidé d’imposer un blocus au Qatar. L’histoire dira un jour les raisons cachées de cette décision désormais portée devant la Cour Internationale de Justice. Officiellement, et dans la foulée de la première sortie internationale de Donald Trump à l’étranger, les pays du Golfe reprochaient au Qatar de pencher dangereusement en faveur de l’Iran, le grand concurrent de l’Arabie Saoudite dans la région.

Petit État de 2 millions d’habitants dont le seul voisin terrestre est cette fameuse et inquiétante Arabie Saoudite, peuplée de près de 30 millions d’habitants, le Qatar résiste pour préserver ses marges d’action et de liberté face à celle-ci. Ce combat est d’autant plus vital que les prétentions de Mohammed Ben Salmane, alias MBS, prince héritier de la dynastie saoudienne, paraissent aujourd’hui dangereusement capricieuses pour l’équilibre régional. Or, par son histoire dominée depuis deux siècles par les familles al Khalifa et al Thani, le Qatar s’est forgé un destin très différent de celui de l’Arabie Saoudite.

C’est précisément cette divergence que la France a intérêt à exploiter. L’identité qatarie oblige l’émirat à ne pas mettre tous ses oeufs dans le panier américain, même s’il héberge le commandement américain pour la région. D’où une politique extérieure pour le moins originale dans la région. Ainsi, le Qatar a signé, le 25 octobre 2017, un accord de coopération militaire avec la Russie. En outre, il a la bonne idée d’acheter des armes françaises…

Quelles initiatives françaises sont encore possibles au Moyen-Orient

Pour la France, il est vrai que la partie qui se joue n’est pas forcément simple.

D’une part, il est de notoriété publique que l’alliance opérationnelle avec l’Arabie Saoudite structure, pour le meilleur comme pour le pire, notre stratégie dans la région. Rappelons que c’est Alexandre de Marenches, alors patron du SDECE, qui a pris l’initiative de créer le Safari Club, en 1976, par lequel Américains et Européens ont utilisé l’Arabie Saoudite pour financer leurs opérations les moins avouables. Les services américains rentraient alors dans une ère de contrôle renforcé par les élus, et les expéditions étrangères paraissaient insoutenables aux yeux d’une opinion publique traumatisée par la guerre du Viêtnam et les différentes opérations de la CIA en Amérique du Sud.

Le recours à l’Arabie Saoudite comme exécuteurs arrangeaient à l’époque tout le monde, et la France fut la première à en prendre l’initiative. On connaît la suite malheureuse de cette affaire: l’invasion soviétique en Afghanistan fut le prétexte au financement d’une guérilla salafiste par l’Arabie Saoudite, dont l’émergence de Daesh est le lointain écho.

Sortir de cette logique, aujourd’hui, est tout sauf simple….

La question des droits de l’homme au Qatar

Autre point sensible: les choix politiques intérieurs et religieux du Qatar. Le soutien probable apporté au Hamas est urticant pour les Occidentaux, et les atteintes à la liberté d’expression, comme le maintien de la charia, ne sont pas de nature à rendre l’alliance avec la Qatar complètement simples à expliquer aux opinions publiques. Sur ce point, Emmanuel Macron ne peut pas complètement faire comme si les reproches adressés à l’Arabie Saoudite ne concernaient pas aussi le Qatar.

Dans la pratique, le Qatar peut toutefois se targuer d’un effort de modernisation appréciable depuis la prise de pouvoir par Hamad bin Khalifa Al Thani, en 1995. Les droits des femmes ont notamment été améliorés. Le Cheikh Tamin ben Hamad Al Thani, arrivé au pouvoir en 2013 à la suite de l’abdication de son père, a promulgué l’été dernier une loi protégeant les travailleurs étrangers contre la tentation esclavagiste des natifs.

Ces efforts méritent d’être pointés pour étayer la carte qatarie dans notre stratégie internationale.

Développer un autre équilibre régional au Moyen-Orient

Dans tous les cas, l’intérêt de la France reste d’offrir des alliances sérieuses et utiles aux pays du Moyen-Orient qui ne souhaitent pas rompre avec les États-Unis, mais qui préfèrent garder des marges d’indépendance vis-à-vis d’eux et de l’Arabie Saoudite, puissance régionale encombrante et qui suscite beaucoup de méfiance. Le Qatar fait partie de ceux-là et des bons principes de Realpolitik incitent donc à proposer une alternative crédible à l’émirat.

Reste à donner, tôt ou tard, une profondeur stratégique suffisante à cette politique dont le bon sens voudrait qu’elle se substitue au trop toxique Safari Club.

Valorisation folle des start-up: quand vient le temps de rembourser les actionnaires – l’exemple douloureux de Wijet…

Les mésaventures de Corentin Denoeud, à la tête de Wijet, racontées dans un blog à lire par tous les passionnés de start-up, de disruption et de levées de fonds abracadabrantes, jettent un éclairage intéressant sur la splendeur et la misère de l’économie numérique. Ou comment une success story montée en épingle dans les medias peut céder la place, au moment où il faut payer les inévitables additions, à une descente aux enfers.

Dans la petite start-up qui édite ces lignes, les levées de fond de l’économie numérique nourrissent parfois les rêves de quelques salariés éduqués au lait de Bill Gates, de Steve Job et autres Zuckerberg. Quand les millions s’alignent sur les coins de table avec toutes les apparences d’une facilités déconcertantes, les espoirs les plus fous commencent à gigoter dans les cerveaux les plus ambitieux. Alors, pour répondre aux questions lancinantes ou louvoyantes de ceux qui se reconnaîtront dans ces lignes, j’ai flâné sur Internet à la recherche des vraies histoires sur l’envers des story-tellings servies par quelques cabinets de communication dont le métier est de transformer le monde souvent impitoyable de l’économie numérique en un conte de fées dont même Disney n’aurait pas osé la description.

Splendeur et misère de Corentin Denoeud

Et j’ai trouvé le blog de Corentin Denoeud, qui a créé Wijet en 2007, alors qu’il était encore à HEC. C’est vrai que le bonhomme a(vait) tout pour incarner le mythe de Steve Job, voire même celui de Zuckerberg. Mis en orbite dès ses 23 ans, il enchaîne les levées de fond à sept ou huit chiffres et passe sur les télévisions spécialisées pour exposer ses envies à vous décrocher la lune. C’est beau comme un rêve à afficher aux murs d’Epitech ou de l’école 42.

Quand on prend le temps de décrypter l’affaire, on comprend que derrière le story-telling très marketé pour les levées de fonds, la vie est un peu moins rose. Le projet met plusieurs mois à émerger et se lance en pleine crise financière. Officiellement, Corentin Denoeud est le patron de la boîte. En réalité, comme beaucoup de fondateurs de start-up, Corentin Denoeud est un exécutif chargé de développer un projet financé… par des investisseurs qui espèrent bien, tôt ou tard, non seulement récupérer leur mise, mais aussi faire une bonne affaire.

Wijet, dont il prend les manettes, propose des services d’avion-taxi pour une clientèle d’affaires un peu partout en Europe. Le concept est audacieux. Il suppose d’immobiliser de lourds investissements, avec une flotte d’avions coûteuse à entretenir. Les fonds à investir pour faire vivre l’aventure sont importants. Dix ans après sa création, Wijet n’a toujours pas trouvé son modèle, et les actionnaires envisagent un débouclage face à ce qui semble une affaire compliquée à développer.

Wijet, où l’histoire de l’exécutif grenouille qui veut se faire plus gros que le boeuf

Pour tous ceux qui rêvent de levées de fond faramineuses, et qui pensent que la qualité d’un projet entrepreneurial est liée au nombre de zéros qui s’affichent après le premier chiffre du chèque endossé, l’affaire Wijet remet pas mal de pendules à l’heure. Toutes les start-up qui privilégient la valorisation à la rentabilité connaissent tôt ou tard le stress du passage à la phase de maturité, où les millions mobilisés montrent ce à quoi ils ont servi.

À cette heure-là, l’exécutif qui s’imagine plus puissant que ceux qui l’ont financé connaît souvent de terribles désillusions. Corentin Denoeud n’a pas échappé, comme il le raconte lui-même, à cette déconvenue. Le jour où les actionnaires demandent des comptes, le dirigeant de l’entreprise ne pèse en effet pas grand chose face à eux. Disons même que la tentation est souvent grande de rappeler celui-ci à son vrai rôle: celui d’incuber un projet au nom de ceux qui ont mis de l’argent dans l’affaire. Si tout va bien, il est couvert de lauriers. Si, au contraire, les résultats ne sont pas au rendez-vous, sa position est menacée.

Dans les levées de fond, les dirigeants prennent souvent la précaution d’inscrire dans les textes statutaires leurs conditions financières de sortie en cas de désaccord. Tout appel à des investisseurs extérieurs transforme en effet le fondateur d’une entreprise en pot de terre face aux mains qui donnent à manger. Sauf à vouloir être une grenouille qui se fait plus grosse qu’un boeuf, il ne faut jamais oublier cette dure loi de la réalité: celui qui finance est celui qui a le pouvoir.

Pour avoir oublié cette vérité simple, Corentin Denoeud s’est exposé à un recadrage en bonne et due forme au vu des difficultés financières de l’entreprise dont il avait la charge. Le patron de Wijet semble avoir eu l’illusion qu’il pourrait échapper à la loi du genre en contestant telle ou telle pratique de ses actionnaires. Fatalitas! la main qui donnait à manger s’est transformée en main qui frappe. Son limogeage s’est fait sans ménagement.

Petit rappel aux réalités du capitalisme financier appliqué à l’économie numérique

L’illusion savamment entretenue par les story-telling diffusées de-ci de-là laisse croire que l’économie numérique est un espace festif, entièrement dédié au baby-foot, aux brain-storming et à l’amitié universelle entre les humains. Wijet est un exemple pris sur le vif, parmi tant d’autres, d’une réalité beaucoup plus nuancée.

Les investissements massifs dans l’économie numérique, les valorisations rapides, parfois obtenues sur des business plan sommaires, ont toutes leur contrepartie. Le phénomène est accru par la mise en place d’une bureaucratie de l’innovation souvent mue par des intérêts différents de celui des investisseurs. Les fonds, qu’ils soient indépendants ou liés à une grande entreprise qui souhaite investir dans l’économie numérique, ont confié à des opérationnels le soin de choisir les entreprises où investir. Les critères de choix sont souvent plus liés à des aspects formels qu’à des logiques entrepreneuriales proprement dites.

D’où des malentendus. Certaines jeunes pousses, identifiées comme des pépites parce que leur présentation était efficace et faisait mouche, se révèlent fortement déceptives. C’est à ce moment-là que les ennuis commencent pour le dirigeant.

Pourquoi les USA veulent renucléariser l’Europe et que peut-on y faire?

Pendant que les Européens se disputent le bout de gras sur la politique migratoire, la doctrine américaine progresse. Tout laisse à penser que l’OTAN devrait progressivement doter ses alliés d’un armement nucléaire porté par les F35 que l’industrie américaine pousse l’Europe à acquérir. Il s’agit d’une inversion profonde de la doctrine de non-prolifération en vigueur depuis 20 ans. Le prochain sommet de l’OTAN, les 11 et 12 juillet à Bruxelles, devrait confirmer cette option, profondément opposée à l’Europe de la Défense.

Nuclear Posture Review – US de Société Tripalio

Le « Rapport sur la posture nucléaire américaine » de février 2018 est une lecture particulièrement instructive pour tous deux qui veulent comprendre les relations internationales de demain. On en extrait ici quelques passages savoureux:

While the United States has continued to reduce the number and salience of nuclear weapons, others, including Russia and China, have moved in the opposite direction. They have added new types of nuclear capabilities to their arsenals, increased the salience of nuclear forces in their strategies and plans, and engaged in increasingly aggressive behavior, including in outer space and cyber space.

(Alors que les USA ont continué de réduire le nombre et la dangerosité de leurs armes nucléaires, d’autres, Russie et Chine comprises, ont avancé dans un sens opposé. Ils ont doté leurs arsenaux de nouveaux types de capacités nucléaires, aiguisé l’intensité de leurs forces nucléaires dans leurs stratégies et leurs plans, et se sont engagés dans un comportement toujours plus agressif, y compris sur des terrains extérieurs ou dans le cyber espace – traduction EV).

(…)

The United States is incorporating nuclear capability onto the forward-deployable, nuclearcapable F-35 as a replacement for the current aging DCA. In conjunction with the ongoing life extension program for the B61 bomb, it will be a key contributor to continued regional deterrence stability and the assurance of allies.

(Les USA sont en train d’installer une capacité nucléaire sur le F 35 prochainement déployable pour remplacer l’actuel DCA (avions à double capacité) vieillissant. En coordination avec le programme en cours de prolongation d’existence du bombardier B61, il sera un contributeur clé à la stabilité régionale par la dissuasion et une assurance pour les alliés – traduction EV).

Autrement dit, les F35 que les USA poussent actuellement les Européens à acheter en masse seront équipés de mini-têtes nucléaires (mini-nukes) capables de frapper un seul champ de bataille, dans une guerre contre la Russie ou la Chine. Cette intervention, qui est tout sauf neutre, est passée à peu près inaperçue dans l’esprit des Européens, tout occupés à dénoncer les sanctions économiques ou les forfanteries de Donald Trump.

On reconnaîtra ici un certain génie à Donald Trump: celui d’amuser la galerie pendant que les décisions vraiment sérieuses se prennent en sous-main.

Les Européens devront payer pour être nucléarisés contre leur gré

Mais le génie de Donald Trump ne s’arrête pas là… Non content de renucléariser l’Europe sans lui demander son avis, le grand Donald parviendra sans doute à la faire payer pour ça!

À l’approche du sommet de l’OTAN à Bruxelles les 11 et 12 juillet, Donald Trump a en effet insisté pour que les Européens augmentent leur contribution à leur propre défense. L’objectif serait d’atteindre les 2% de PIB. Parallèlement, l’armée américaine entend bien que les aviations européennes achètent, avec cet argent, les F35 qui serviront à porter le feu nucléaire dans les pays ennemis.

Bref, Donald Trump, qui n’a pas ménagé l’Europe en matière de libre-échange, lui force la main aujourd’hui pour qu’elle achète massivement des avions américains… et s’interdise d’acheter des avions européens. Rappelons que le RAFALE est en concurrence avec le F35.

Haro sur l’Europe de la Défense

Dans le même temps, les USA et le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, font cause commune pour dissuader les Européens de se lancer dans une Europe de la défense. Celle-ci constitue pourtant la seule vraie alternative aux pressions américaines pour un financement sans contrepartie du complexe militaro-industriel outre-Atlantique.

Dans les prochains jours, l’Europe devrait donc passer un test au moins aussi sensible et compliqué que la définition d’une position commune sur la crise migratoire. Ce test est celui d’une capacité à l’indépendance militaire…