Accueil » Actualité

Catégorie : Actualité

Zidane est-il le meilleur gourou de la post-modernité?

Difficile d’échapper aujourd’hui à l’annonce par Zidane de son départ du Real de Madrid. L’engouement pour cette information dépasse largement le simple cadre du sport et interroge sur le pouvoir du silence et de l’énigme dans la société contemporaine. Zidane se livre peu… et cette capacité au silence lui donne un immense pouvoir de communication! Une leçon que les politiques, qui attendent le retour de l’histoire tragique, devraient méditer longuement.

Le sphinx Zidane a pris tout le monde à contre-pied, hier, en annonçant son départ du Real de Madrid, après de nombreux trophées décrochés en un temps record. L’icône de l’équipe de France qui avait remporté le Mondial en 1998 a encore frappé! Impossible d’échapper à cette information somme toute annexe à un moment où Trump fait voler le libre-échange et le Traité de l’Atlantique Nord en éclats, et à un moment où l’Europe plie le genou sous l’effet des différentes forces centrifuges qui la secouent. Qu’importe! L’information footballistique était plus importante…

Le charisme mythique de Zidane, essentiellement fondé sur le silence, n’y est pas pour rien…

Zidane, ou la communication par le silence

Jamais sans doute une vedette hyper-médiatisée n’avait autant pratiqué le silence comme instrument de communication. Zidane n’est pas seulement discret dans ses apparitions… il est aussi peu loquace lorsqu’il apparaît, et cette espèce de recours au silence pour dire les choses participe fortement du mythe qui l’entoure. Face à des micros, Zidane ne dit pratiquement rien. En tout cas, il est extrêmement avare de mots.

Loin de le disqualifier, cette faible appétence pour l’art oratoire a beaucoup porté sa popularité. D’une certaine façon, Zidane est beaucoup plus écouté parce qu’il ne dit rien, et ses silences font beaucoup plus sens que ses paroles ne pourraient le faire s’il se décidait à parler.

Au fond, Zidane ne parle vraiment que lorsqu’il a quelque chose à dire. C’est un puissant signe distinctif dans une époque où la parole est maintenue en éveil constant, comme s’il était impérieux de parler sans arrêt, de « communiquer », même quand on a absolument rien à ajouter au cours des choses.

En ce sens, Zidane est bien l’opposé de ce qui est présenté comme notre époque. Face à l’injonction de « communiquer », de marquer de l’empathie, de la bienveillance, face au devoir de s’exprimer, Zidane pratique la règle inverse: il se sent obligé de ne rien dire, ou d’en dire très peu. C’est pour ça qu’il est si populaire.

Zidane exprime-t-il le désir le plus obscène de notre époque?

Que le silence soit devenu une valeur irremplaçable dans notre monde (et si prisée parce que si rare) dans notre société n’est pas surprenant. Depuis quelques décennies, une sorte de dictature de la parole s’est installée, où nous sommes mis en demeure de couvrir le vacarme d’une société marchande par d’interminables explications sur le sens des choses.

N’en déplaise à mes amis de BFM, mais ils en sont un peu la meilleure illustration en France… On est obligé d’informer non seulement en temps réel, mais aussi en temps irréel, c’est-à-dire en permanence et sans discontinuer, même quand aucune infirmation ne se justifie. Il faut occuper le crachoir à longueur de journée, et maintenir nos cerveaux dans un état qui oscille entre l’urgence sans fin face à des choses parfois infimes et une forme d’hypnose moderne face au monde, où tout ce qui s’y passe est reformaté pour entrer dans les mêmes cases, quelle que soit leur importance.

Encore est-il injuste de limiter à l’information le champ de la parole incontinente. Progressivement, l’ensemble de la société occidentale a banni le silence, et tout spécialement le silence de la solitude. Il n’est plus d’espace où il soit sanctuarisé: partout, il faut du bruit, de la musique, du « son », comme on dit. Le son est devenu tyrannique, jusqu’à nous assourdir.

Quel bonheur, lorsque nous croisons un Zidane! Il nous ramène d’un coup à ce que nous désirons peut-être le plus instinctivement, mais que nous avons oublié, ou que nous n’osons demander par crainte d’être obscène: le silence. Zidane est un anti-héros de la modernité.

Et si le silence était la loi profonde de notre temps?

Pourquoi notre époque adore le bruit, le son, la logorrhée, nous le savons tous. Cette aspiration est tout sauf innocente ou incidente. Les esprits les plus brillants de notre époque ont grandi dans un univers frappé du sceau de l’histoire et du progrès. Dans leur cerveau, l’histoire avait un sens qu’il fallait expliquer à l’infini, celui d’un combat du bien contre le mal (du capitalisme contre le communisme, de la liberté contre le totalitarisme, de l’aliénation ouvrière contre toutes les dominations, etc.)

Depuis la fin du communisme et l’instauration d’un monde monopolaire dominé par le consumérisme américain, cette conviction a volé en éclat. De nos jours, tout s’impose, sauf la certitude que le monde ait un sens. Et au fond, tout laisse à penser qu’il n’en a probablement pas. De l’urgence de parler, nous sommes passés au bon sens de se taire.

Sauf ceux qui, bien entendu, sont encore animés de la nostalgie tendre pour l’ancien monde. Celui où il fallait expliquer les choses pour en orienter le cours.

En ce sens, Zidane est probablement le premier gourou de la post-modernité ou, en tout cas, le meilleur d’entre eux. Il ne se sent plus obligé d’expliquer quoique ce soit. Son discours, ce sont ses actes et sa volonté.

Faire part aux autres de sa volonté (en l’espèce quitter le Real de Madrid) est une explication suffisante. Elle se passe de tout autre commentaire. Tout simplement parce qu’elle n’a pas de sens collectif. Elle ne nous renseigne pas sur l’histoire du football. Elle nous renseigne simplement sur la puissance d’un homme qui ne perd pas son temps en explications superfétatoires.

À comparer avec un discours d’Emmanuel Macron.

Mariage de Harry: la couronne d’Angleterre se convertit à l’empire du bien

La couronne d’Angleterre, dont le vrai nom de famille n’est pas Windsor mais Saxe-Cobourg-Gotha (comme la famille royale belge…), s’est officiellement convertie, à l’occasion du très médiatique mariage du prince Harry, au règne tout-puissant de la bienveillance et de l’empire du bien, avec un clin d’oeil appuyé au multiculturalisme, deux ans après le Brexit. La presse américaine s’en félicite.

On n’en croyait pas ses yeux. La mère de la mariée portait un piercing au nez, allusion paraît-il aux esclaves des plantations dont elle serait une descendante (personne n’a évidemment vérifié cette histoire, mais le symbole est si beau…) et faisait face à la reine d’Angleterre. Un choeur de ghospel a entonné « Stand by me », chanson de référence pour le mouvement des droits civiques. Un violoncelliste noir a joué quelques partitions. Et le révérend noir Michael Curry, qui dirige l’église anglicane d’Amérique du Nord, est venu parler de l’esclavage. Le Monde rapporte sa conclusion:

« Nous devons trouver le pouvoir de l’amour, le pouvoir rédempteur de l’amour. De cette façon, nous pourrons faire du vieux monde un monde nouveau. L’amour est le seul moyen. »

L’amour! toujours l’amour! Ce n’est pas seulement lui qui justifie qu’on se marie. C’est aussi lui qui devient la solution politique à tous les problèmes de notre temps. Avec de l’amour, nous pourrons transformer notre vieille société nécrosée par son identité culturelle occidentale, en une société nouvelle, un « monde nouveau », où les descendants des esclaves noirs se mélangeront allègrement à la vieille aristocratie germanique qui tient les trônes européens.

N’est-ce pas le plus magnifique des projets?

La presse américaine enthousiaste pour la couronne d’Angleterre

On lira ces mots tout à fait instructifs dans le New York Times pour comprendre la portée de l’événement:

Harry’s popularity helped give him the power to stretch the bounds of convention by marrying Ms. Markle, an American of mixed race. The decision may have a lasting effect on British society, which has been swept by a wave of anti-immigrant feeling.

La popularité d’Harry l’a aidé à disposer du pouvoir de repousser les limites de l’étiquette en épousant Mme Markle, une Américaine métisse. Ce choix pourrait avoir un effet durable sur une société britannique qui a été balayée par une vague de sentiment anti-migrant.

La phrase mérite d’être longuement méditée, puisqu’elle nous explique que la parade aux problèmes politiques britanniques vient désormais d’événements qui relèvent plus du show people, du spectacle, que de l’engagement. Face aux forces souverainistes qui ont obtenu le Brexit, le seul argument majeur à opposer à la majorité britannique, la seule possibilité d’arracher une conviction, est de réunir des people noirs américains et une foule de vedettes dans une chapelle royale (en prenant soin de parquer des « associatifs » anonymes tout autour pour cautionner moralement l’opération et lui donner un côté peuple) pour assister à un sermon appelant sans détour à une société multiculturelle.

Bienvenue dans la société du show hype transmis en direct sur toutes les télévisions du monde, où des gens fortunés applaudissent en coeur à un discours sur l’amour entre les hommes et les communautés comme solution à tout.

Que signifie cette conversion à l’empire du bien?

Pour tous ceux qui s’imaginent que la société multiculturelle, qui abolit les frontières et conspue le principe de nation, est un principe révolutionnaire, le vrai marqueur du fossé entre la gauche et le droite, la sanctification de tous leurs principes par la couronne d’Angleterre mériterait d’être longuement méditée. Le fait que la reine Élisabeth ait elle-même assisté à cette mise en scène en dit long sur la nature tout à fait particulière de cet idéal qui nous est présenté comme la plus belle réalisation de l’humanité contemporaine.

Le fait que la plus vieille et la plus puissante monarchie d’Europe s’approprie personnellement ces valeurs est en soi un indicateur de leur réalité politique. Non! l’amour universel n’est pas une valeur politique révolutionnaire. C’est au contraire l’un des apanages du conservateur le plus obscur et le plus insidieux qui soit: celui d’une société qui donne ses bons sentiments en spectacle pour être sûre de ne pas avoir à les pratiquer.

Car si le bon peuple est appelé à se mélanger allègrement à tous les autres peuples de la terre au nom de l’amour, on notera précieusement que la famille royale d’Angleterre continue à trier sur le volet ceux qui ont le droit de s’allier à elle. Le tri se fait désormais sur la fortune et la notoriété.

Voilà qui en dit long sur l’imposture que l’émotion bienveillante constitue vis-à-vis de la réalité de notre société. Qu’elle soit de gauche ou de droite.

Oxfam et les dividendes du CAC 40: l’injonction nationale des multiculturalistes

OXFAM a livré cette semaine un « rapport » sur les dividendes du CAC 40 qui a fait le buzz. Intitulé de façon très nuancée: « CAC 40 – des profits sans partage », et sous-titré de manière tout aussi nuancée: « comment les grandes entreprises françaises alimentent la spirale des inégalités », il a permis de dénoncer une nouvelle fois les profits (éhontés, bien entendu), des grandes entreprises françaises. Ce brûlot à charge méritait qu’on y revienne, tant il constitue une vision complètement à côté de la plaque du capitalisme français.

Le propos d’OXFAM était simple, et permettait d’ailleurs de se dispenser de la lecture du document, tant il visait, comme une homélie un dimanche de Pâques, à nourrir la foi des convaincus beaucoup plus qu’à convertir les prosélytes: les grandes entreprises distribuent trop de dividendes aux très riches, en spoliant les salariés misérables qui créent la richesse. Il fut une époque où ce poncif était l’apanage des partis politiques, Parti Communiste en tête. Il est amusant de voir que le démenti imposé à ces forces agonisantes par les défaites électorales transfère désormais à des organisations non gouvernementales la charge de garder le temple post-marxiste.

On trouvera donc une accumulation de données dans ce document, dont le seul propos est de nourrir les certitudes déjà acquises. Les lecteurs intéressés s’y réfèreront et ne manqueront ainsi pas de constater qu’en un seul document, OXFAM met sur le même pied et dans la même perspective des données et des chiffres de natures différentes, sans d’ailleurs forcément prendre le temps de les étayer.

Par exemple, le rapport cite les « 60 à 80 milliards » d’évasion fiscale, chiffre qui tourne en boucle sans que personne ne soit capable de prouver ce montant, dont le sens change souvent. Tantôt, ce seraient des impôts qui ne seraient pas payés en France par les entreprises françaises, tantôt ce seraient des sommes placées dans des paradis fiscaux sans qu’on ne sache si elles sont dues ou non à l’État.

Mais le propos ici n’est pas de montrer les erreurs de sens de ce rapport. Il est plutôt de saisir l’injonction paradoxale d’une revendication in fine profondément nationaliste contenue dans le document lui-même, alors qu’il émane d’une organisation qui défend par ailleurs le multiculturalisme et l’ouverture des frontières à tous crins.

OXFAM et l’occultation de la solidarité nationale

Premier point: OXFAM ne cherche pas à mesurer les recettes fiscales générées bon an mal an par ces 50 milliards de dividendes versés sur un total d’environ 100 milliards de bénéfices. En lisant le rapport, on a l’impression que les actionnaires du CAC 40 ne paient pas d’impôt et qu’ils soutirent des sommes folles à la collectivité sans aucune contrepartie.

Or le raisonnement ne tient pas exactement la route. D’abord parce que le CAC 40, comme le rappelle furtivement le rapport, ne distribue pas tous ses bénéfices, mais seulement la moitié. Ensuite parce que les dividendes versés sont soumis à d’importants impôts qui permettent de financer des dépenses publiques. On aurait aimé qu’Oxfam s’appesantisse sur ce sujet et dise comment la CSG sur les revenus du capital (passée à 17,2% en 2018), en particulier, alimentait les caisses de la sécurité sociale.

En appliquant de façon simpliste le prélèvement forfaitaire unique de 30% inventé par Emmanuel Macron, on tombe (mais c’est une cote très mal taillée) sur une somme théorique de 15 milliards € qui reviennent dans les politiques publiques après versement des dividendes. C’est ici qu’on aimerait avoir une étude un peu poussée de ce que rapporte effectivement au contribuable et à l’assuré social français ces coquettes distributions.

Et sur ces points, nous restons sans réponse… et OXFAM n’explique pas clairement aux lecteurs cette particularité qui veut que l’assurance maladie soit aujourd’hui en partie financée par des contributions sur des dividendes de géants français qui ont produit de la richesse à l’étranger, et qui l’ont rapatriée en France.

Nous y reviendrons.

Le rôle lui aussi occulté de l’État dans ces distributions

OXFAM a l’honnêteté de rappeler (page 41) le rapport de la Cour des Comptes sur l’État actionnaire, qui souligne que, bon an mal an, le Trésor Public ramasse 3 milliards € de dividendes grâce à ses participations dans différentes entreprises. OXFAM mentionne même opportunément que trois des cinq entreprises reversant le plus de dividendes ont des participations de l’État: Engie, Orange et Veolia.

Cette particularité très française vaut à OXFAM une superbe injonction paradoxale dont les rédacteurs ne paraissent pas avoir saisi l’ironie. D’une part (page 41), ils écrivent:

L’appétit de l’État actionnaire pour les dividendes apparaît donc comme la tendance la plus significative de l’analyse de ses participations dans le CAC 40.

Mais (page 53), on lit: « L’État: premier perdant », à propos des paradis fiscaux.

Là encore, on peine à voir, au-delà des incantations morales, la vision stratégique qu’OXFAM dégage concrètement. Il est pourtant évident que la stratégie de dividende portée par Bercy dans les grandes entreprises dont l’État est actionnaire ne diffère pas de celles des Family Office de type Arnault, Bettencourt ou Pinault. Tout le monde court, pour la plus grande satisfaction des contribuables français, derrière les profits à court terme.

En réalité, le contribuable français qui se cache derrière l’expression pudique « d’État » est à la fois juge et partie dans cette affaire. En tant que contribuable, il adorerait que les grandes entreprises paient plus d’impôt, mais en tant qu’actionnaire il se félicite de recevoir beaucoup de dividendes. On aurait aimé qu’OXFAM s’intéresse un peu à ce dilemme et dénonce l’immoralité d’une part non négligeable des recettes publiques issues des dividendes du CAC 40.

Si l’on met bout à bout le produit des impôts et contributions sur ceux-ci, et les dividendes directement perçus par l’État actionnaire, on doit d’ailleurs flirter avec les 20 milliards annuels, soit 5% des recettes de l’État. Ce n’est tout de même pas si mal…

L’étrange revendication nationale d’OXFAM

Revenons-en maintenant aux racines du mal dénoncé par OXFAM, à savoir l’important taux de distribution des dividendes dans les grandes entreprises françaises, comparé à leurs voisines mondiales. Comme l’écrit le rapport page 25, le phénomène qui touche le CAC 40 est assez simple à comprendre:

Cette montée en puissance est tout autant liée à l’internationalisation des entreprises du CAC 40 qu’au retrait progressif des banques et des assurances françaises et de l’État, et à la faiblesse de l’actionnariat individuel en France.

Le rapport explique ainsi avec une simplicité confondante les raisons pour lesquelles les actionnaires du CAC 40, lorsqu’ils ne sont pas l’État, ont faim et soif. Ce sont souvent des actionnaires étrangers qui ont besoin de rentabilité et exigent donc des revenus. Ce poids de l’actionnariat étranger provient de la faiblesse de l’actionnariat individuel français et du « retrait progressif des banques et des assurances françaises ».

En creux, on comprend qu’OXFAM a compris! Le CAC 40 a besoin de capital étranger car le capital français, au sens large, est famélique. Sous la plume d’une organisation non gouvernementale cette revendication aux franges de la préférence nationale fait sourire.

Disons même que la déduction qu’on peut tirer de ce constat fait mauvais genre dans une instance qui ne cesse de maudire les frontières et la préférence nationale. Donc, au lieu d’en tirer une conséquence simple, à savoir qu’il faudrait renforcer le capital français pour éviter le transfert des bénéfices vers des pays étrangers sous forme de dividende (et pour mieux rémunérer le travail), OXFAM en tire la conséquence inverse. Il faut hyper-réglementer le capital français pour le rendre moral.

Qu’importe ici qu’OXFAM propose de soigner le mal par le mal, en affaiblissant encore l’attractivité du capital français (par une montagne de réglementations dont le seul effet est de faire fuir ceux qui y sont soumis), et en renforçant l’intérêt de l’évasion fiscale (par le durcissement de l’enfer fiscal français). Il ne s’agit pas de traiter le problème à la racine, mais de se donner bonne conscience en dénonçant l’immoralité de tout ce qui ne va pas. Supprimons les revenus du capital, résumons la société française à un vaste groupe de salariés, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes suradministrés.

L’immoralité des pistes proposées par OXFAM: le cas TOTAL

Venons-en ici à l’examen de ce qui reste le problème de fond: serait-il moral de suivre les pistes de réglementation proposées par OXFAM, et qu’on retrouvera dans le rapport à partir de la page 57?

J’extrais de cet ensemble pétri de bons sentiments une phrase emblématique:

Le versement des dividendes est facultatif et ne devrait en aucun cas se faire au détriment des véritables priorités de l’entreprise: la rémunération de ses employés, le développement de son activité, l’investissement et le respect de sa responsabilité sociale et environnementale.

On ne relèvera pas ici les sous-jacents idéologiques de cette affirmation brute de décoffrage. Il est en revanche tout à fait intéressant d’en faire un cas pratique. TOTAL étant épinglée comme l’entreprise qui distribue le plus de dividendes, on reprendra donc pied à pied le raisonnement d’OXFAM pour le comprendre.

Ainsi, le but de TOTAL serait de rémunérer ses employés, de développer son activité, d’investir et de respecter l’environnement. Cette seule phrase montre la fragilité de la conception de l’entreprise développée par OXFAM.

Pour deux raisons au moins.

TOTAL, une entreprise morale?

D’une part, les mauvais esprits considéreront avec une certaine force que la responsabilité sociale et environnementale de TOTAL ressemble beaucoup au suicide. Demander à une société d’exploitation pétrolière de respecter l’environnement, c’est un peu comme demander à un bourreau de voter l’abolition de la peine de mort. Du coup, ce que pose OXFAM, c’est la question même (posée par ailleurs par la loi PACTE) de l’internalisation de la loi morale dans la constitution de l’entreprise. La vocation de l’entreprise est-elle de faire du profit, ou d’être « socialement responsable »?

Depuis longtemps, l’Occident fait le pari que sa prospérité collective naîtra du vice individuel de ses acteurs. C’est l’objet même de la Fable des Abeilles de Mandeville. En proposant de procéder autrement, en enjoignant aux acteurs économiques de ne plus obéir au vice, mais de se conformer à la vertu, le modèle qui est proposé est profondément remanié, jusqu’à l’absurde. Car l’impératif catégorique qui est désormais proposé à nos entreprises oblige certaines d’entre elles à cesser leur activité, parce que, par leur nature même, elles sont immorales.

TOTAL, une entreprise colonialiste?

D’autre part, si l’on suit le raisonnement d’OXFAM, Total pose évidemment un vrai problème, car cette entreprise a deux métiers distincts. L’un consiste à raffiner du pétrole et à vendre de l’essence ainsi fabriquée, ce qui justifie qu’environ un tiers des effectifs de l’entreprise soit employé en France ou dans les pays où l’essence raffinée par Total est vendue. L’autre consiste à extraire du pétrole un peu partout dans le monde. C’est qui explique qu’une grande partie des 100.000 salariés du groupe soient répartis sur les sites d’extraction ou d’exploration.

Pourquoi Total détient-elle la 4è place mondiale sur ce marché alors qu’il n’y a pas de pétrole en France? Parce qu’historiquement les entités qui ont fini par fusionner dans le groupe Total (on se souviendra d’Elf et du belge Fina) ont apporté les capitaux qu’il fallait pour exploiter les champs pétrolifères, activité coûteuse en investissement et peu coûteuse en main-d’oeuvre. Si les géants mondiaux du pétrole sont essentiellement occidentaux, c’est largement parce que le capital pour développer ces activités et les marchés de débouché pour les produits fabriqués se trouvaient en Occident.

On peut trouver cela immoral, dans la mesure où l’accumulation occidentale de capital a permis à l’Occident de gérer (en partie) les réserves mondiales de pétrole. Il s’agit là d’une forme de colonialisme économique.

Que propose OXFAM pour remplacer ce système?

D’abord de distribuer aux salariés de l’entreprise le fruit des capitaux qu’ils n’ont pas apporté pour assurer leur activité. Et c’est ainsi une parfaite illustration de l’utilité réelle du capital par rapport au travail. Si les salariés de Total devaient eux-mêmes financer le développement de leur entreprise sans l’intervention des « capitalistes », l’entreprise disparaîtrait. Au demeurant, il serait immoral d’assurer aux salariés des revenus tirés d’un investissement apporté par d’autres.

Ensuite, OXFAM considère que le versement de dividendes est facultatif. Mais alors? l’argent du pétrole que nous extrayons et que nous vendons aux automobilistes majoritairement européens, il va où? Il n’est plus rapatrié en France, pour financer notre protection sociale? Il ne sert plus à payer les soins aux victimes du diesel dans nos villes?

L’ambiguïté capitale et nationale d’OXFAM

Et voilà donc l’injonction paradoxale d’OXFAM qui se dévoile peu à peu. Le capitalisme est un système tordu, mais efficace, qui permet de fabriquer de la prospérité collective à partir des vices individuels. De richissimes exploiteurs mettent de l’argent pour extraite du pétrole très polluant, et pour le vendre à des gens qui rêvent majoritairement d’acheter une voiture pour partir en vacances quand ils le veulent.

Les automobilistes qui polluent ont le droit de penser beaucoup de mal des gros capitalistes à cigare qui prennent des dividendes chez Total. Il n’en demeure pas moins qu’eux aussi sont heureux de polluer l’atmosphère quand ils partent en vacances, et eux aussi sont heureux d’avoir des hôpitaux modernes pour les soigner quand ils ont un accident sur la route. Et qu’importe si ces hôpitaux sont financés avec des profits tirés d’une activité polluante.

Tous ces acteurs vicieux de la vie quotidienne (chacun essayant de se donner des gages de vertu en exhibant de façon répugnante une multitude de pensées bienveillantes pour le reste de l’humanité) s’entendent pour organiser une société, pour faire nation, comme disent les intellectuels. Faut-il s’en mordre les doigts?

Selon OXFAM, oui, bien sûr. Il faudrait que Monsieur Tout le Monde puisse en toute bonne conscience dégager son CO2 sur l’autoroute du Soleil durant les mois d’été en se disant que la station essence qui le ravitaille appartient à une compagnie morale. Maintenant, si on ouvre les yeux, on sait tous que le prix de la moralité annoncera la mort rapide de l’entreprise. Celle-ci n’aura plus les moyens de financer ses investissements, les retraités américains qui ont investi (à travers les 5% de BlackRock) dans Total seront condamnés à la pauvreté, et l’État ne percevra plus d’impôts sur les dividendes versés.

Bref, il existe un écosystème totalement immoral du capitalisme mondialisé, dont les Français bénéficient largement, et probablement beaucoup plus qu’ils ne le pensent. On peut bien entendu, pour se donner bonne conscience, tout faire pour l’occulter et proposer des solutions françaises qui amèneront notre propre suicide. C’est là le fait de cette logique d’enfant gâtée dominante dans le monde de la bienveillance où OXFAM se tortille.

Si le suicide français permettait d’améliorer le monde, on pourrait peut-être se laisser séduire par ces fausses solutions. Le problème est que la France pourra faire toutes les réglementations nationales qu’elle veut, elle n’empêchera pas le monde de tourner.

Les Français prêts à tarifer l’assurance santé d’après le comportement

OpinionWay a réalisé le nouveau baromètre annuel santé de Deloitte. Les réponses en surprendront certains: les Français sont prêts à une tarification de la santé sur le comportement et sont déçus par la réforme du contrat responsable. Ils considèrent majoritairement que le recours à une surcomplémentaire individuelle est un choix pertinent…

Le baromètre n’est pas encore publié, mais il suscite déjà de nombreux commentaires contradictoires dans la presse. Ainsi, le Quotidien du Médecin parle des « Français fiers de leur système de santé« , quand Le Parisien souligne qu’ils sont « de moins en moins satisfaits« . Il faut lire entre les lignes du sondage pour mesurer toute la subtilité des raisonnements qui y sont tenus.

La surcomplémentaire individuelle comme solution inévitable

Passons d’abord outre les considérations habituelles sur: êtres-vous contents de votre système de santé? qui ne veut pas dire grand chose. On notera seulement qu’en un an, le taux de satisfaction a baissé de 9 points (de 86 à 77%). Faute d’un débat national sur le sujet et d’une perspective de sortir du système actuel, cet effondrement du taux de satisfaction en si peu de temps en dit long sur le scepticisme français face aux grandes tirades des pouvoirs publics sur les politiques qui sont menées.

D’une manière générale, les Français ont acté que la sécurité sociale n’avait pas ou n’avait plus vocation à rembourser la totalité des dépenses de santé. D’où un résultat tout à fait intéressant, présenté en détail par le Quotidien du Médecin:  » près des deux tiers des sondés (64 %) ont le sentiment d’une croissance de leur reste à charge depuis la mise en place des nouveaux contrats responsables (qui fixent des plafonds de remboursement). Dans ce contexte, 20 % des sondés ont déjà opté pour une couverture supplémentaire santé individuelle et 17 % envisagent d’y recourir au cours des 12 prochains mois ! Concrètement, ils déboursent (ou pourraient débourser en plus de leur mutuelle collective) 26 euros en moyenne par mois pour doper le niveau de remboursement de leurs dépenses santé et 14 euros en moyenne pour bénéficier de nouveaux services. »

On retiendra donc qu’une surcomplémentaire ciblée à 26 euros pour des remboursements santé et à 14 euros pour des services nouveaux correspond aux attentes du marché. À bon entendeur!

La tarification au comportement progresse

Autre chiffre d’importance, relevé par BFM: « 61% d’entre nous pensent qu’il faudrait ajuster les frais de santé en fonction de notre mode de vie. » Cette information en dit long sur l’attente des Français vis-à-vis de leur système de santé, au-delà du bloc monolithique et monopolistique de la sécurité sociale présenté comme un horizon indépassable. La tendance naturelle de la société française l’incline désormais à une mitigation du risque par une tarification selon les comportements individuels, sur le modèle de l’assurance automobile. Cette tendance est à retenir.

Pour les pouvoirs publics, ce chiffre devrait constituer un signal important dans la compréhesion du risque que les Français peuvent avoir.

Remboursement de certains patchs anti-tabac

Dans cette suite logique, beaucoup plébisciteront le remboursement de certains patchs anti-tabac. Cette mesure prise dans le cadre du plan « Priorité prévention » présenté fin mars par la ministre de la Santé. Après la gomme à mâcher Nicotine EG (fabriquée par EG Labo), prise en charge par la Sécu depuis le 28 mars, le patch NicoretteSkin (de Jonhson&Jonhson) a été inscrit au remboursement par un arrêté paru mardi au Journal officiel et qui prendra effet « au quatrième jour suivant (sa) date de publication ».

Un prix unique a été fixé pour chaque produit, quels que soit les dosages ou les parfums: 14,14 euros pour Nicotine EG et 28,55 euros pour NicoretteSkin, remboursés à 65% par l’Assurance maladie.

Il s’agit d’une étape importante dans le développement d’une stratégie de prévention… dont il paraît curieux qu’elle ne soit pas intervenue plus tôt.

Épidémie d’obésité dans le monde

Au chapitre des mauvaises nouvelles, on notera que l’OMS vient d’alerter sur l’épidémie d’obésité qui frappe la planète. Le phénomène est particulièrement marqué en Europe où le taux d’obésité atteint 17% de la population, et le taux de surcharge pondérale dépasse les 50%.

Cette épidémie est largement due à la transformation des modèles alimentaires. « Les progrès technologiques de l’agro-industrie ont favorisé la mise sur le marché de produits peu chers, riches en gras, en sucre et en sel » et « notre environnement alimentaire nous incite au plaisir de la nourriture au-delà de ce dont nous avons besoin« , explique M. Barrat, interrogé par Toute l’Europe. La malbouffe triomphe, et nos filières agricoles traditionnelle souffrent.

En Italie, la coalition pourrait baisser l’impôt sur les sociétés à 15%

La Ligue et le mouvement 5 Stelle devraient former un nouveau gouvernement en Italie. Les négociations sont longues et difficiles. La presse à publié le contrat de gouvernement qui devrait lier les deux formations (lire ci-dessous). Celui-ci pose l’hypothèse d’une baisse du taux d’impôt sur les sociétés à 15%.

Italie: contrat de gouvernement entre 5 Stelle et la Ligue du Nord de Société Tripalio

Le contrat de gouvernement entre la Ligue et 5 Stelle mérite d’être lu attentivement. Il comporte une trentaine de pages relativement détaillées sur l’ensemble des mesures qu’un gouvernement commun entre les deux partis pourrait prendre.

On s’arrêtera sur les mesures fiscales et de finances publiques. Le gouvernement ne sortirait pas de la zone euro et se redonnerait des marges de conquête fiscale, avec un vrai choc passant par l’instauration d’une « flat tax » pour les particuliers et les entreprises. Les uns comme les autres verraient leurs impôts lissés à 15%.

Pour les entreprises italiennes, ce choc fiscal pourrait constituer une véritable opportunité.

L’Italie, prochain épouvantail de l’Europe?

La presse française subventionnée a entamé sa grande oeuvre de dénigrement contre cette coalition jugée (forcément) populiste. Pour se faire une idée du torrent de feu qui promet de s’abattre sur l’Italie, il faut lire l’éditorial du Monde sur le sujet:

Le défi adressé à l’Europe ne porte pas que sur l’économie. Sur la sécurité et les migrations, les vainqueurs du 4 mars ont déjà annoncé un tour de vis qui préfigure une confrontation très dure avec Bruxelles. Par ailleurs, l’annonce d’un rapprochement avec la Russie, assortie du rejet des sanctions prises après l’annexion de la Crimée, fait peser la menace d’une fracture au sein de la solidarité occidentale. Ce serait une victoire éclatante pour Vladimir Poutine.

Plus grave encore, la contestation identitaire portée par ces deux forces est potentiellement dévastatrice. En témoigne l’apparition dans le texte d’accord, diffusé mercredi soir, de la mise en cause de la vaccination obligatoire, qui interroge la notion même de connaissance et de vérité scientifique.

Le défi posé par les 5 étoiles et la Ligue n’est pas seulement dirigé contre une Europe technocratique. L’attaque portée grâce à une rhétorique complotiste multiforme, antiélite et antiscientifique particulièrement efficace, vise bien au-delà. Ce qui est en jeu, ce n’est rien de moins que l’héritage de l’Europe des Lumières.

Il faut remonter au Brexit pour retrouver trace de discours aussi binaires sur le résultat d’une consultation électorale en Europe.

La voie du musulman: que trouve-t-on dans le livre de référence des djihadistes?

La voie du musulman est un ouvrage de référence dans les milieux salafistes. Rédigé par Abū-Bakr Ǧ. al- Ǧazā’irī, né en Algérie en 1921 et formé religieusement en Arabie Saoudite. Cet ouvrage particulièrement clair sur la vision du monde propre au salafisme, avait fait scandale par ses appels au Jihad. À l’époque, Bernard Cazeneuve avait expliqué qu’il ne pouvait pas bloquer sa diffusion… On trouvera ici une anthologie des meilleures citations.

« Un musulman ne dit que du bien des imans, ne critique ni leur dire ni leur avis. Il est conscient qu’ils ont fourni tous leurs efforts, avec une parfaite abnégation, à la recherche de la vérité. ll leur doit respect et préfère leurs avis à ceux de leurs successeurs : juristes, exégètes et hommes de hadith. ll ne rejette leur dire qu’au profit de la Parole de Dieu, de celle de Son Prophète ou de ses Compagnons » (page 86).

« On doit obéissance aux fidèles investis de pouvoir en pays musulman comme l’exprime I’ordre divin » (page 87)

« Le plus grand ennemi de I’homme est sa nature humaine même car elle est encline au mal. fuit le bien et elle est mauvaise conseillère. » (page 108)

« La femme doit obéissance à son mari en tout ce qui ne déplait pas à Dieu » (page 116)

« La femme doit garder le foyer conjugal. ne pas le quitter sans le consentement de son époux. Si elle sort, elle est appelée à baisser le regard, à ne pas occasionner de mal, ni prononcer des propos vulgaires et indécents. Elle doit bien traiter les proches parents de son mari, car manquer d’égards envers eux c’est se conduire mal envers son époux. » (page 117)

La voie du musulman face aux autres religions

« Le musulman doit croire indiscutablement que toutes les religions sont caduques, que leurs adeptes sont des infidèles. que I’ISLAM est la seule vraie religion et que les musulmans sont les vrais croyants. (…)Ces justes confirmations divines assurent au musulman que toutes les religions antérieures à l’Islam sont caduques, que l’Islam est la religion universelle et que Dieu n’accepte d’autre culte ni d’autre législation. (…)Le musulman n’aime pas les infidèles, car Dieu les déteste. Le musulman aime et déteste ce que Dieu préconise. » (page 129)

« ll est interdit à un infidèle de se marier à une musulmane. Cette interdiction est formelle. Mais il est permis au musulman d-épouser une juive ou une chrétienne. » (page 130)

« L’objectif principal du jihad est d’affronter les mécréants et les belligérants. ll est un devoir collectif, mais lorsqu’il est accompli par une partie de la population, le reste en est dispensé. » (page 367)

« Le mérite du jihad et de la mort en martyr pour la Cause de Dieu est exprimé en termes nets dans les annonces véridiques divines et dans les hadiths authentiques du Prophète qui font du jihad l’oeuvre la plus méritoire et l’acte de dévotion le plus distingué » (page 368)

« L’avis général des doctes est que l’Imam est libre de tuer, ou de libérer contre rançon, ou de faire grâce ou de réduire en esclavage les prisonniers de guerre selon l’intérêt de l’Etat. » (page 380)

Défaillance du SAMU de Strasbourg et mort de Naomi: le service public peut-il encore gérer un système de santé tentaculaire?

L’histoire de la défaillance du SAMU de Strasbourg, qui a éconduit une jeune maman décédée quelques heures plus tard, devient une affaire nationale. Il s’agit de l’une de ces affaires emblématiques où l’opinion publique est travaillée au corps pour ne pas ouvrir les yeux sur une triste réalité: le naufrage d’un système de santé coûteux, public, devenu si tentaculaire au nom du « big is beautiful » que plus personne ne peut le gérer.

L’affaire commence le 29 décembre 2017. Une jeune femme, Naomi Musenga, souffre. Elle appelle le SAMU qui ne prend pas l’affaire au sérieux, la traite de façon discourtoise et la renvoie vers un médecin. Quelques heures plus tard, la jeune femme, qui fait en réalité un hémorragie interne, meurt.

La famille a finalement demandé l’accès à l’enregistrement. L’Hebdi, journal alsacien, l’a révélé au public il y a plusieurs jours.

Preuve que les lanceurs d’alerte sont utiles

Le premier point du dossier qui pose une énorme question, ce sont les délais de réponse des pouvoirs publics, et l’incapacité de gérer correctement les anomalies. L’affaire s’est produite le 29 décembre 2017. Personne, au SAMU de Strasbourg, ne s’en est ému pendant plusieurs mois.

Or la jeune femme a bel et bien été transportée à l’hôpital avant son décès, plusieurs heures après avoir passé un premier coup de téléphone au SAMU. L’affaire aurait dû intriguer et susciter à ce moment-là un « contrôle qualité ». Les conversations sont en effet enregistrées.

Manifestement, le service public hospitalier n’est pas préoccupé par ces procédures de contrôle.

Surtout, plusieurs jours se sont écoulés entre la révélation de l’affaire et l’annonce d’une enquête officielle. Entretemps, la polémique a enflé sur les réseaux sociaux, et c’est sous la contrainte de ces lanceurs d’alerte que les pouvoirs publics ont dû réagir.

Ce petit point mérite d’être souligné et même martelé. Nous avons, dans l’esprit de beaucoup, le meilleur système de santé du monde, un service public d’intérêt général, bla-bla, bla-bla, bla-bla. Donc, il est sacré. Derrière ces étendards de la bienveillance qui garantissent l’impunité, se dissimulent trop souvent des écarts inadmissibles vis-à-vis de ce qu’est effectivement l’intérêt du public. Comme notre système public de santé est sanctuarisé, le contrôle effectif du service rendu y est à peu près impossible et tous les relâchements y deviennent autorisés puisqu’ils sont quasiment sans risque. L’affaire Naomi en est l’illustration. Les opératrices qui se sont ouvertement moquées de la souffrance de l’usagère du service public qui les appelait se croyaient probablement à l’abri de toute poursuite.

Il aura fallu des jours et des jours d’indignation sur les réseaux sociaux pour que les pouvoirs publics se décident à réagir, là où la réaction aurait dû être fulgurante et immédiate. Ne jamais oublier cette passivité des pouvoirs publics face à la qualité du service qu’ils sont supposés garantir: quand un ministre dénonce la haine qui traîne sur les réseaux sociaux, c’est-à-dire la fonction de contrôle de l’administration par le citoyen qu’il vise. On dit que les réseaux sociaux fabriquent des fake news pour justifier leur mise en coupe réglée et limiter autant que faire se peut l’exigence de qualité qui s’exprime vis-à-vis d’un État tentaculaire.

Le SAMU de Strasbourg manque-t-il de moyens?

Certains adeptes du fantasme officiel selon lequel un État tentaculaire garantit un meilleur service au citoyen qu’une multitude d’acteurs autonomes et responsabilisés ont compris la menace. Ils ont commencé à s’agiter pour ressortir du frigo la sempiternelle rengaine du « manque de moyens ».

Cette fois c’est l’ami de tous les grands de ce monde, l’urgentiste Patrice Pelloux, qui s’est assez naturellement collé à l’exercice. Dans une interview au Parisien, il exonère par avance les opératrices du SAMU en expliquant qu’elles étaient sans doute très fatiguées faute d’un personnel suffisant, et par un manque de moyens criant.

On ne peut être qu’effaré en entendant le dialogue et l’enquête devra déterminer les fautes, sans oublier de répondre à ces questions : depuis combien de temps l’opératrice travaillait-elle, combien d’appels avait-elle pris dans sa journée ? Dans les centres, il faut jongler entre les appels « sérieux » et ceux qui ne le sont pas. On a des soignants épuisés, stressés, en burn-out, qui deviennent détachés de la souffrance du patient. Quand vous avez 100 appels pour une douleur thoracique, parfois, sur le 101e, vous flanchez.

Et une fois de plus, la machine à mensonge se met en marche. Alors qu’il est évident que le système de santé est à bout de souffle, à force d’être mangé par une bureaucratisation inhérente à son gigantisme, on trouve encore des urgentistes pour expliquer qu’il vaut mieux soigner le mal par le mal: toujours plus d’hôpitaux gérés par l’État, avec toujours plus d’argent public déversé dans une énorme machine incontrôlable et incontrôlée. Donc, augmentons la dépense publique de santé en France et tout ira mieux.

Cet aveuglement volontaire cache une terrible réalité. La culture de l’excuse, qui veut qu’un agent public ne soit jamais sanctionné quand il commet une faute, parce qu’il la commet à cause d’un engagement toujours insuffisant du contribuable en sa faveur, interdit une remise en ordre du service public. De façon paradoxale, il faut même que le service public soit inefficace pour justifier toujours plus d’impôt et toujours moins de liberté des citoyens par rapport à un État glouton.

Sur le fond, le système de santé français est coûteux. Avec 11% du PIB consacré à la santé, la France figure parmi les champions du monde de la dépense médicale. Pour un résultat médiocre! Et c’est bien ce qui gêne. Si, en contrepartie, d’un effort financier important, la qualité de service était garantie, tout irait bien. Tout le problème est que cet effort est peu productif et s’accompagne d’importants dysfonctionnements dont le management sanitaire ne semble guère se soucier.

La lenteur de la ministre Buzyn à s’emparer du dossier Naomi l’a rappelé.

50 euros d’APL: la France de Macron, celle qui a fait le siège d’Antioche à cheval…

Emmanuel Macron lance une nouvelle polémique avec sa phrase sur les 50 euros d’APL qui seraient la dernière obsession de certains Français ne connaissant rien à l’histoire de France. Prononcée dans un documentaire dont le Président a promu le réalisateur à la tête d’une chaîne publique, cette phrase nourrit l’image d’un Macron élitiste, avec un tropisme aristocratique qui le déconnecte de la réalité. Nul ne sait jusqu’où l’entêtement du Président à couvrir les citoyens de son mépris social le mènera.

Il existe un plaisir rare en France: celui de visiter la demeure d’une vieille famille au sang bleu, et d’écouter son chef ou son héritier commenter l’arbre généalogique accroché dans le vestibule. Le meilleur moment est toujours celui où votre hôte vous explique le rôle tenu par son prétendu ancêtre dans le siège d’Antioche, en 1098, qu’il fit à cheval, bien sûr, quand vos ancêtres à vous le menèrent à pied. Et vous comprenez brutalement la différence entre l’histoire de France vue par ceux qui l’ont parcourue à cheval, et ceux qui n’avaient même pas les moyens de se payer un âne. Les premiers, comme les seconds, sont souvent convaincus que, sans les autres, l’histoire de ce pays serait bien plus belle.

Emmanuel Macron n’échappe pas à la règle. Ses ancêtres ont peut-être participé au siège d’Antioche, mais à pied. Cela ne l’empêche pas de croire que le roman national fut surtout écrit par ceux qui le menèrent à cheval. C’est son péché pas complètement mignon, car la France s’est construite en rassemblant les deux: les cavaliers et les va-nu pieds. A force de ne pas le comprendre, l’histoire tragique pourrait bien lui jouer un mauvais tour.

Le romantisme grand bourgeois d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron a ceci de Rastignac qu’il rêve de grandeur, de lyrisme, d’héroïsme, de causes épiques. Pour lui la France, c’est une tragédie racinienne: des personnages aristocratiques agités par des passions élégantes. Et c’est dans cette pièce-là qu’il veut jouer. D’où cette déclaration ahurissante:

Les gens qui pensent que la France, c’est une espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social qui ne sale plus (…)» et où l’ «on invoque la tragédie dès qu’il faut réformer ceci ou cela, et qui pensent que le summum de la lutte c’est les 50 euros d’APL, ces gens-là ne savent pas ce que c’est que l’histoire de notre pays. L’histoire de notre pays, c’est une histoire d’absolu, c’est un amour de la liberté au-delà de tout, c’est une volonté de l’égalité réelle ».

Cette déclaration, par sa naïveté, a pour ainsi dire quelque chose de touchant, d’enfantin. C’est le rêve du fils à papa amiénois qui dit enfin sa vérité devant les yeux estomaqués d’un monde incrédule. Car, Rastignac, nous l’aimons tous, mais il est vieux de deux cents ans désormais, et Balzac n’a jamais caché les défauts de ce cynique ambitieux. Il n’y a guère qu’un adolescent perdu dans un monde d’adulte pour dire que la vraie France, c’est celle rêvée par Rastignac, et non celle de la prosaïque réalité.

En ce sens, la France de Macron, c’est celle des héritiers de la bonne bourgeoisie de province qui s’ennuie dans un monde un peu morne, et qui rêve les yeux grands ouverts. Ici a parlé le fils du médecin picard, une sorte de Bovary contemporain, qui vomit la platitude des petites affaires et ne veut entendre parler que de salons, de dames en crinoline et de cochers les menant nuitamment à leur Odette après une soirée chez les Verdurin.

Macron et le mal fantasmagorique des élites françaises

On aurait bien tort de reprocher à Macron sa solitude dans cette espèce de déni face à la réalité française. La conviction que la France est un fantasme aristocratique a nourri l’imaginaire de tous les dirigeants de ce pays qui sont passés par Sciences Po et l’ENA.

Dans leur vision binaire, le peuple français est un ramassis de bourrins incapables de tout (de se gouverner, de se réformer, de réfléchir, de comprendre le monde, de parler les langues étrangères). Et comme ce sont des bourrins méprisables, il leur faut une élite qui les dirige et les réforme de préférence sans les consulter. En poussant un peu, on les entendrait même dire qu’une bonne décision est une décision contestée. Une décision qui ne fait pas polémique est jugée méprisable.

Cette certitude qu’il faut mépriser les Français pour pouvoir gouverner la France est au cœur même du processus aristocratique qu’on appelle l’ENA. Macron n’est (et c’est peut-être son problème) que le énième numéro d’une même galerie de portraits tous portés par la même conviction immédiate.

Le déni des échecs aristocratiques

Le problème de cette prétendue culture aristocratique tient au déni face aux naufrages éhontés qu’elle a régulièrement produits dans l’histoire de ce pays. La raclée de 1940, par exemple, est tout entière due à la défaillance de nos élites, et il est de bon ton de le nier farouchement.

Ainsi, traîne l’idée qu’en 1940, les soldats ne se seraient pas battus contre les Allemands. Qui se souvient qu’en réalité, en six semaines de combat, l’armée française a perdu 60.000 hommes et a infligé autant de perte à l’armée allemande? La campagne de France fut perdue alors que sa plèbe fut très combative. Mais ses aristocrates, ses généraux, furent tous plus lamentables les uns que les autres et s’empressèrent ensuite de porter Pétain au pouvoir (De Gaulle et une poignée d’autres exceptés). La mythologie contemporaine interdit aujourd’hui de citer la longue liste des hauts fonctionnaires et des conseillers d’Etat qui, le 11 juillet au matin, ont parié sur Pétain et l’ont rejoint comme un seul homme pour réformer autoritairement le pays.

Ceux-là ont été pour beaucoup dans l’occultation des causes réelles de la défaite. Et si Pétain n’avait pris des décrets raciaux et anti-maçonniques, beaucoup auraient, sans scrupule, continuer la collaboration jusqu’à la fin. Ou en tout cas très longtemps.

La vraie histoire de la France, c’est celle-là. Celle d’une élite taraudée par sa manie de la consanguinité et du conformisme, qui n’hésite pas à régulièrement accaparer l’idée nationale et à la piller jusqu’au naufrage. Et dans sa suffisance, elle est convaincue que toute grandeur procède d’elle, et que toute petitesse procède du peuple.

Grandeur des 50 euros d’APL

Ce manichéisme typique de l’aristocratie française gagnerait à ouvrir les yeux. Car ce pays, notre pays, s’est en réalité nourri d’une toute autre sève.

Parlons d’abord de la résilience française, cette capacité à la souffrance qu’on endure jusqu’à l’obstination de réussir, dans nos campagnes, dans nos banlieues. Si Macron avait eu faim dans son enfance, il saurait les soirs de privation, les frustrations, les abnégations de tant de nos enfants pour améliorer leur sort, un jour. Ceux qui n’ont pas connu un dîner maigre du dimanche soir où les regards se fuient dans la famille pour ne pas dire l’angoisse du lendemain, la peine qu’il y a à se priver pour payer les études du dernier, pour réparer la voiture qui tombe en panne et dont on a besoin pour aller bosser, ceux-là ne savent rien à l’histoire de France.

Car tous les matins, tous les après-midis, ce pays fonctionne, parfois avec des bouts de ficelle noués par ceux qui se sont privés de beaucoup la veille. Et pendant que les managers des entreprises sont absorbés dans d’interminables réunions où rien ne se décide, les petites gens font tourner le pays.

Et ceux-là, ils ont effectivement besoin de 50 euros d’APL pour améliorer l’ordinaire. Sans eux, le pays s’arrêterait.

Macron ne devrait pas gâcher sa chance. Car ceux-là ne demandent rien. Ils sont pudiques, ils ne cherchent pas à faire pleurer dans les chaumières. Ils sont dignes.

Ils demandent ceux-là un peu de respect.

Air France, SNCF: les entreprises publiques sont-elles capables de négocier avec leurs partenaires sociaux?

Les entreprises publiques et leurs héritières (Air France ayant un statut d’entreprise privée avec un actionnaire de référence: l’Etat) sont-elles capables de pratiquer le dialogue social au sens où l’entendent les entreprises privées classiques? Le cas des conflits à la SNCF et à Air France permettent d’en douter.

Après l’échec de son referendum sur ses propositions salariales, Jean-Marc Janaillac, président d’Air France, a décidé de démissionner. Il amplifie ainsi une crise qui dure depuis plusieurs semaines avec les salariés. Chacun se fera son idée sur qui a tort et qui a raison dans ce dossier. Une chose est sûre: la négociation qu’il a endossée avec les organisations syndicales pose, sur la forme, autant de questions que celle que l’Etat a menée et mène encore à la SNCF.

Air France et ses hauts fonctionnaires

Avec un peu de malice, on remarquera tout de même que Jean-Marc Janaillac est un ancien de la promotion Voltaire, à l’ENA – celle qui a tant marqué la vie politique française. Son directeur des ressources humaines, Gilles Gateau, était conseiller social de Manuel Valls à Matignon. Ces deux points soulignent la particularité d’Air France et les syndicats, cités à l’époque par Le Monde, s’en étaient émus:

nous ne sommes pas sortis des travers de l’entreprise : Air France n’est toujours pas une société comme les autres

On ne pourra les démentir sur ce point: ce n’est pas parce qu’Air France est devenue une société privée que l’Etat ne cherche plus à la contrôler coûte-que-coûte. Cette absence de lâcher prise (sort auquel la SNCF est promis après sa transformation en entreprise publique prévue par le gouvernement) montre aujourd’hui toutes ses limites.

Les hauts fonctionnaires face aux syndicats majoritaires

Dans la pratique, l’état-major d’Air France a actionné d’étranges leviers pour négocier son accord au sein de l’entreprise. Pour mémoire, la représentation syndicale y est fortement dispersée entre la CGC (devenue le premier syndicat de l’entreprise), FO, l’UNSA, la CGT et la CFDT. En revanche, chez les pilotes de lignes, le SNPL représente les 2/3 des 4.000 salariés qui occupent les cabines de bord.

Face à cette arithmétique implacable, toute négociation à Air France est contrainte de fortement rassembler les syndicats dont aucun ne se dégage clairement, sauf pour les pilotes où le SNPL est incontournable. On peut évidemment le regretter et rêver d’une situation plus acceptable. Mais la réalité est têtue: la direction d’Air France est obligée de passer par le SNPL.

On retrouve, au demeurant, le même phénomène à la SNCF, où toute stratégie de contournement de la CGT constitue une forte prise de risque dès lors qu’il s’agit de réformer l’entreprise. Un syndicat dominant constitue, quoiqu’il arrive, une épine dans le pied patronal. Vouloir l’ignorer peut se révéler douloureux.

A la SNCF comme à Air France, au-delà des effets de manche, le gouvernement en fait l’expérience, et c’est pénible.

L’étrange méthode de négociation de la direction d’Air France

Depuis le début, on s’étonnera quand même du peu de ménagement dont la direction d’Air France semble avoir fait preuve vis-à-vis des pilotes de ligne. On peut bien entendu reprocher à cette catégorie de salariés socialement privilégiée de se comporter à la manière des diva. Il n’en reste pas moins que, lorsqu’on est obligé de passer par un syndicat représentatif, il faut savoir mettre de l’eau dans son vin. Manifestement, ce n’est pas la première des facultés de la direction d’Air France.

Par exemple, le SNPL reproche au président et au directeur général de l’entreprise de n’avoir jamais participé, même symboliquement, à l’une des séances de négociation salariale. On lira dans la presse la réaction de Gilles Gateau, le DRH, à cette demande:

Dans une entreprise, c’est le DRH qui négocie. C’est partout comme ça.

Manifestement, la direction de l’entreprise imagine qu’elle dirige une entité comme les autres. Or, Air France, ne serait-ce qu’au vu du profil de ses dirigeants, est une entreprise à part.  Dans ce contexte, le SNPL lance (dans un tract du 11 avril 2008) de lourdes accusations contre la direction:

Dans son courriel du 10 avril adressé à tous les pilotes, Franck Terner dit nous « tendre la main » à travers une proposition de négociation pluriannuelle sur les salaires. Pour notre part, nous avons appris l’existence et les détails de cette proposition par la voix de journalistes qui nous ont appelés pour connaître notre réaction face à cette proposition ! Nous apprenions un peu plus tard qu’une conférence de presse avait même été organisée pour présenter ladite proposition aux médias. Cela illustre la pauvreté du dialogue social qui prévaut aujourd’hui à Air France.

On retrouve ici la même technique qu’à la SNCF: la manie de réserver des annonces à la presse pour faire pression sur les syndicats.

Les entreprises publiques et leur stratégie sociale dangereuse

Dans une entreprise ordinaire, les négociations entre patronat et syndicats ne se passent pas par l’intermédiaire de la presse. Tôt ou tard, la direction y rencontre les représentants élus des salariés et discute avec eux pour trouver un accord.

Manifestement cette méthode de négociation est trop simple pour les brillants cerveaux qui dirigent les entreprises publiques. Ceux-ci préfèrent se lancer dans des billards à quinze bandes dont l’issue laisse dubitatif.

Dans le cas d’Air France, la direction ne semble guère avoir exprimé auprès du SNPL son intention de négocier clairement avec lui. Au contraire, le SNPL a compris que la direction cherchait à le contourner et à le discréditer.

Puis, le président Janaillac s’est cabré en convoquant un referendum informel alors que la CGC et la CFDT étaient prêts à signer un accord moins favorable… Là encore, le bon sens de la direction laisse perplexe: comment peut-on espérer être soutenu par le personnel, quand on désavoue officiellement les syndicats les plus modérés de l’entreprise? Sauf à ne pas comprendre à quoi sert un syndicat, l’attitude du président est suicidaire.

Dans tous les cas, il ne pouvait guère attendre un soutien de la CGC et de la CFDT qui étaient prêts à signer un accord à 5% d’augmentation, dès lors qu’il les court-circuitait et les cornérisait pour proposer 7% par voie référendaire. Reste ce sentiment diffus que Janaillac a voulu jouer aux Machiavel, et que les syndicats lui ont mis une bonne raclée.

Un dialogue franc et massif eut été préférable, plutôt que ces interminables finasseries de biais.

On peut être un patron sans concession mais savoir négocier

Comme à la SNCF, tout se passe comme si l’élite technocratique à la tête des entreprises publiques gâchait toute possibilité d’évolution collective faute de savoir négocier avec le petit personnel. Comme si jouer le jeu de la négociation avec les syndicats exposait à un ridicule indigne des codes aristocratiques.

A la SNCF, l’attitude d’Elisabeth Borne a conduit les syndicats à demander une négociation directe avec Matignon. Chez Air France, les maladresses de la direction ont conduit au résultat qu’on connaît. Pendant ce temps, les comptes des entreprises se dégradent et l’économie du pays souffre.

Une autre voie serait possible. Si, au lieu de jouer aux Machiavel de bas étage, les dirigeants publics pariaient sur une négociation sans concession, mais saine et franche, ils obtiendraient probablement beaucoup plus de résultats et pourraient mener des stratégies beaucoup plus ambitieuses. Mais cela supposerait que tous ceux qui donnent des leçons de démocratie sociale, de dialogue social et autres balivernes, aux entreprises privées ordinaires appliquent leurs grands principes lorsqu’ils sont en position de le faire. Cette exemplarité-là n’est malheureusement pas le fort de notre haute fonction publique.

Exit tax: Macron prend les mondialistes bob à revers

En annonçant son intention de supprimer l’exit tax dans une interview au magazine Forbes, Emmanuel Macron ouvre une nouvelle polémique sur la fiscalité des entrepreneurs, perçus comme les plus riches contribuables. Sur le fond, c’est bien le problème du libre-échange et de l’ouverture des frontières qui est traité dans ce dossier.

L’exit tax fut inventée en 2011 par Nicolas Sarkozy pour juguler l’exil fiscal des entrepreneurs français vers la Belgique. L’astuce était simple: elle consistait à taxer en France la plus-value latente des entrepreneurs sur la vente de leur entreprise, lorsqu’ils s’installaient à l’étranger. Cette démarche procédait d’une volonté de lutter contre le grand mythe moderne qui structure désormais le débat public: la fraude fiscale, qui représenterait, paraît-il, une perte de 60 milliards d’euros pour l’Etat.

Bien entendu, personne n’est capable d’apporter le moindre début de documentation crédible pour justifier ce chiffre de 60 milliards. Mais il fait partie des mantras contemporains qu’il est de bon ton de répéter en boucle avec un air convaincu: les entrepreneurs fraudent chaque année à hauteur de 60 milliards d’euros. Il est donc normal de les soumettre à une punition collective, qui s’appelle une surtaxation systématique. Et il est aussi normal de les emprisonner dans leur propre pays en leur interdisant de le quitter, sauf à les faire payer des sommes colossales dès qu’ils bougent le petit doigt de pied.

Le paradoxe des internationalistes qui aiment l’exit tax

Cette idée de demander aux entrepreneurs de payer une taxe sur une plus-value qu’ils n’ont pas réalisée (mais qu’ils pourraient réussir…) se justifie implicitement par le besoin de les punir de vouloir vivre leur réussite à l’étranger. Pour eux, aucune frontière punitive n’est donc trop belle.

Il faut leur faire rendre gorge d’avoir l’outrecuidance de ne pas être fonctionnaire, de ne pas dépendre de la générosité publique, et de pousser l’arrogance jusqu’à ne pas rêver de se dorer la pilule sous le soleil rayonnant de notre sublime modèle social que le monde entier nous envie (à l’exception de tous les pays autres que la France, bien entendu).

On ne devrait pas tarder à lire, sous la plume des pourfendeurs des frontières en tous genres qui ont vilipendé la loi sur l’asile et l’immigration parce qu’elle n’était pas assez universaliste, des diatribes outrées contre la proposition d’Emmanuel Macron. C’est le paradoxe bobo: quand une frontière empêche un prétendu réfugié de s’installer en France, elle est mauvaise, inhumaine, indigne, condamnable, une incarnation contemporaine du fascisme, du nazisme, du nationalisme réunis. En revanche, quand la même frontière empêche un prétendu riche de quitter la France, là, elle est soudain bonne, indispensable, régénérante.

Vérité de la frontière en-deçà du « vivre ensemble », erreur au-delà.

Sur ce point, Macron devrait jouer sur du velours en prenant ses adversaires à contrepied. Eux qui ont prôné l’abolition des frontières à l’Assemblée Nationale, peineront à plaider leur rétablissement pour les seuls riches qui quittent la France.

Macron prisonnier de sa politique migratoire?

Inversement, et c’est en cela que la suppression de l’exit tax sera politiquement compliquée à justifier, les adversaires d’Emmanuel Macron ne devraient pas peiner à mettre en relief la contradiction présidentielle sur la question des frontières. D’un côté, le gouvernement prétend mener une politique migratoire restrictive et manifester ainsi une forme de méfiance vis-à-vis de l’ouverture des frontières. Mais quand il s’agit d’appliquer la même doctrine aux plus aisés, Emmanuel Macron se montre beaucoup plus flexible.

Macron voudrait nourrir l’image taillée sur mesure de président des très riches qu’il ne s’y prendrait pas autrement. On peut se demander d’ailleurs par quelle étrange rupture d’empathie, Emmanuel Macron n’a pas mesuré combien il était malhabile d’annoncer à un journal américain une mesure fiscale de cette nature, rendue publique en France le lendemain d’un 1er mai agité.

Le calendrier de cette annonce est, dans le meilleur des cas, malheureux. Sauf bien entendu à ce qu’Emmanuel Macron se soit lancé dans une forfanterie, ou dans une provocation audacieuse, destinée à montrer à l’opinion publique qu’il peut se permettre n’importe quelle décision sans opposition réelle dans le pays.

Quoiqu’il en soit, on aimerait quand même comprendre la philosophie de la frontière qui domine Emmanuel Macron. La frontière n’est-elle opposable qu’aux plus pauvres?

La France malade de ses entrepreneurs

Reste qu’un pays qui punit les entrepreneurs qui émigrent est un pays malade. Et l’exit tax n’est pas la seule déconvenue subie par les entrepreneurs en France. Dans la pratique, il ne fait pas bon y être patron, et la fiscalité y demeure largement confiscatoire pour toux ceux qui ne sont pas salariés.

Dans la pratique, un entrepreneur qui dégage 100.000 euros de bénéfices et ne se verse pas de rémunération par ailleurs, subit une fiscalité proche de 65%. Il lui reste, au total, 3.000 euros nets pour vivre. Pour peu qu’il achète un appartement et une résidence secondaire, il est rapidement plumé par les régimes fiscaux qui pèsent sur l’immobilier.

Bref, la France déteste l’idée qu’une entreprise enrichisse son fondateur et reprochera éternellement à celui-ci de ne pas s’être contenté de demeurer salarié.

Si la suppression de l’exit tax peut avoir une utilité dans le contexte compliqué où son annoncé survient, elle est là. Dans la réhabilitation de la prise de risque, que nous sommes les seuls à stigmatiser à ce point.