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Quand les libéraux allemands persiflent déjà le passager clandestin Macron

Le vice-président des libéraux allemands Wolfgang Kubicki n’a pas hésité à se moquer d’Emmanuel Macron et de ses projets européens. Le ton employé laisse présager un avenir très incertain aux propositions françaises de gouvernement économique de l’Union.

Wolfgang Kubicki a eu la phrase qui tue: « En tant que Président français, je propose que l’Allemagne paye pour tout le monde ». Ce résumé cinglant du discours d’Emmanuel Macron a posé clairement le cadre des discussions d’Angela Merkel va devoir ouvrir avec ses partenaires libéraux. Sauf à ce que ceux-ci se récusent au profit, dans quelques semaines, des sociaux-démocrates, ils bloqueront donc toute forme de proposition favorable à un approfondissement de l’Union.

C’est mal parti pour Emmanuel Macron.

Le discours de Macron intéresse surtout les Français

On notera au passage que le discours d’Emmanuel Macron a fait grand bruit… en France, mais que les Européens ne s’y sont guère intéressés. Il n’a pas occupé les discussions à Talinn, où le sommet traitait d’affaires numériques. Et les contacts avec Angela Merkel sur le sujet se sont limités à un tête-à-tête de 30 minutes où la question du budget européen n’a pas été traitée.

Selon Emmanuel Macron lui-même, le dîner informel qui a précédé le sommet a permis de vérifier que ses partenaires européens étaient globalement prêts à refonder l’Europe. Le problème est que personne n’a véritablement confirmé cette doctrine. Et, en dehors de la presse française, on saisit mal qui soutient le Président.

Certes, le président du Conseil Italien Gentiloni a dit jeudi son enthousiasme pour le sujet. Et Merkel a expliqué qu’elle voulait discuter avec son partenaire français. Mais, pour l’instant, personne n’est allé au-delà.

La position allemande difficile à connaître

Dans la pratique, c’est évidemment la position allemande qui sera déterminante. Sans soutien de l’Allemagne, on sait par avance qu’aucune refondation n’est possible. Et c’est un sacré problème, puisque l’Allemagne fonde désormais sa prospérité sur une organisation continentale du travail où la réglementation communautaire joue un rôle essentiel.

Tout l’enjeu consiste donc à convaincre les Allemands qu’ils ont plus à perdre à continuer un système qui leur profite mais qui appauvrit progressivement leurs voisins, qu’à le continuer jusqu’à ce que la corde casse. L’exercice est audacieux. Il est plausible, gagnable, mais il est complexe.

Les Allemands pourraient en effet se laisser convaincre, à condition qu’une de leurs réticences soit vaincue: qu’il ne s’agisse pas de chercher un chèque en blanc qui exonère de tout effort. Du point de vue allemand, en effet, les pays qui revendiquent une mutualisation plus grande en Europe cherchent surtout à éviter les réformes structurelles que l’Allemagne a acceptées il y a une quinzaine d’années pour rétablir sa situation.

La France des petits faiseus

C’est évidemment ici que le bât blesse du côté français. Emmanuel Macron est un beau parleur (ceux qui connaissent l’Allemagne savent comment on y prend ce compliment). Mais appartient-il à cette catégorie tant adulée au sud de la Loire et tant exécrée au-delà du Rhin des « grands diseus mais petits faiseus »?  Toute la difficulté du débat se situe là.

Les Allemands ont suivi et suivent chaque jour la vie politique française. Ils savent qu’Emmanuel Macron fait le bon élève en adoptant des ordonnances qui sont sur la bonne voie, mais ils regardent aussi son budget.

Ce qu’ils y voient est très loin de l’ordo-libéralisme qu’ils souhaitent voir régner en Europe, et ils ne peuvent qu’en être horrifiés. Entre les dépenses record à 425 milliards€, et l’augmentation du déficit annoncée en 2019, ils savent que la France n’entame aucune des réformes de l’État qui sont cruciales pour l’assainissement de ses comptes.

Macron ne servira pourtant sa cause qu’en s’attaquant à ces sujets qui suscitent des poussées épidermiques en Allemagne. Entre le nombre galopant de fonctionnaires et un système de retraite publique qui ponctionne 40 milliards chaque année sur la richesse nationale, les idées de réforme ne manquent pas. Elles supposent que le Président ne soit pas un petit faiseu, et sur ce sujet, les Allemands attendent des preuves.

La théorie du choc, clé de la crédibilité française

Reste que le budget proposé par Macron procède toujours de la logique de l’ajustement et manifeste, comme Édouard Philippe l’a montré lors de son émission politique, l’aversion des élites françaises pour les chocs fiscaux, sociaux et politiques. On voit bien l’intérêt de cette modération: elle évite les conflits sociaux et les grands désordres.

En se rendant à Berlin, on en mesure les inconvénients: à force de ne jamais réformer, de ne jamais prendre le taureau par les cornes, la France s’enfonce dans un lent déclin et perd sa crédibilité internationale. Elle est un lion qui s’endort.

En réalité, pour convaincre l’Allemagne de sa sincérité dans la refondation européenne, la France doit prouver qu’elle ne cherche pas à s’abriter derrière le parapluie budgétaire et monétaire allemand. Et sur ce point, la France détient seule les clés de sa réussite. Tant qu’elle ne modifiera pas en profondeur les termes de l’ordre injuste sur lequel elle se fonde, avec des rentiers qui profitent et des entrepreneurs de moins en moins nombreux qui trinquent, la France prêchera dans le désert.

Prudent, le gouvernement retarde la disparition des mutuelles étudiantes

Les mutuelles étudiantes ne devraient pas disparaître en 2018. Le gouvernement vient d’annoncer une concertation sur un sujet sensible, mais dont l’absurdité économique est bien connue.

De longue date, et au moins depuis le rapport de la Cour des Comptes sur les mutuelles étudiantes, on sait l’inconvénient économique à maintenir en vie un régime social spécifique pour une catégorie de la population qui « sous-consomme » les soins. Alors que les étudiants constituent un « bon risque », certaines mutuelles comme l’ex-MNEF devenue LMDE sont parvenues à accumuler les problèmes de gestion et de trésorerie, jusqu’à flirter avec la faillite.

Alors que le gouvernement annonce l’adossement du RSI au régime général, il hésite toutefois à appliquer le même traitement au régime étudiant. Contre tout bon sens économique, l’information circule donc selon laquelle une concertation serait ouverte sur l’avenir du régime étudiant. Celui-ci ne sera, dans tous les cas, pas réglé par le PLFSS 2018.

Deux poids deux mesures.

Si cette différence de traitement est une absurdité économique, elle a en revanche un sens politique. Pour les mouvements étudiants, les mutuelles sont en effet un moyen commode de se financer, ne serait-ce que par la distribution de poste d’administrateurs rémunérés. Compte tenu du climat social ambiant et des gués difficiles à passer pour le gouvernement, notamment sur les ordonnances, ce n’est évidemment pas le moment de se fâcher avec les syndicats étudiants.

Le gouvernement va « ouvrir des discussions pour une réforme » du régime de sécurité sociale spécifique aux étudiants, a expliqué à l’AFP Benjamin Chkroun, le délégué général du réseau de mutuelles étudiantes régionales EmeVia, sans pouvoir préciser le calendrier de cette réforme ni son « périmètre », à l’issue d’un rendez-vous à Matignon.

« On a eu confirmation » qu’elle ne serait pas inscrite « dans le PLFSS (projet de loi de financement de la sécurité sociale) » 2018, a-t-il ajouté, contrairement à ce qu’avait laissé penser la feuille de route de la ministre de la Santé Agnès Buzyn, adressée au début de l’été au Premier ministre Edouard Philippe.

Le lancement de « concertations » sur « ce sujet fondamental » a également été promis à l’Unef, syndicat étudiant « opposé à la suppression du régime » étudiant, selon sa présidente Lilâ Le Bas.

Rachat d’Alstom par Siemens: la discrète guerre des mondes

Le rachat d’Alstom par Siemens devrait être annoncé aujourd’hui. Ce moment ponctuera une longue séquence de réflexion sur la mise en place d’un « Airbus du rail ». Il traduit bien la discrète guerre des mondes qui se livre en coulisses dans la sphère industrielle.

Le rachat d’Alstom par Siemens est devenu inévitable pour une raison qui ne se discute même pas. Depuis une vingtaine d’années, l’industrie chinoise s’est lancée dans une course au gigantisme qui oblige à des concentrations en cascade chez ses concurrents mondiaux. Le rachat d’Alstom par Siemens procède de ce vaste mouvement de « résistance » à la volonté hégémonique chinoise dans le domaine ferroviaire.

L’invention de CRRC

En 2014, la concentration à l’oeuvre en Chine a débouché sur la fusion des deux derniers acteurs encore en lice dans ce pays. Ils ont créé la  CRRC Corporation Limited dont le chiffre d’affaires flirte avec les 45 milliards€. Les deux concurrents directs de CRRC: Siemens et Bombardier, réalisent chacun un chiffre d’affaires trois fois inférieur.

Dans ces conditions, les options sont limitées. Pour soutenir la concurrence du géant chinois, il faut fusionner. D’où des discussions engagées de longue date entre Siemens et Alstom (qui pèse 7 milliards environ), mais aussi entre Siemens et Bombardier, le canadien qui fournit la SNCF.

Vers la création d’un géant européen?

L’une des fictions en cours consiste à faire croire que Siemens, pour affronter CRRC, peut choisir entre Bombardier et Alstom. C’est d’ailleurs le propre d’Emmanuel Macron de croire qu’un rapprochement entre Siemens et Alstom peut suffire à régler le problème de la concurrence chinoise. D’où un projet de rapprochement qu’il encourage depuis 2014, malgré les positions de Patrick Kron, patron d’Alstom en son temps, soupçonné de haïr l’Allemagne.

La théorie de l’Airbus du rail est en passe de gagner, après que Siemens a ouvertement réfléchi à un rapprochement avec Bombardier. L’option Alstom permettra de créer un important acteur européen.

Le bon sens veut évidemment que, dans le même temps, les pourparlers avec Bombardier continuent. Seule une fusion à trois permettra d’atteindre la taille critique face au géant chinois.

L’Europe et le libre-échange: une affaire enterrée?

Le premier obstacle à la cession d’Alstom à Siemens sera toutefois européen. Le droit communautaire de la concurrence devrait en effet s’opposer à la création d’un acteur unique qui détiendra une position dominante sur le marché européen.

C’est le paradoxe de l’Union: son ambition de libre échange et de libre concurrence condamne ses industriels à ne pas pouvoir concurrencer les acteurs chinois. On suivra avec attention la position de la Commission sur ce rapprochement hautement stratégique. Il sera peut-être l’occasion d’un sérieux retour en arrière sur la doctrine en usage en matière de concurrence.

Ici se livre bien la discrète guerre des mondes. Les organisations syndicales d’Alstom s’en sont plaint régulièrement: la France serait la seule à ne pas pratiquer le protectionnisme économique et à ouvrir ses marchés locaux aux producteurs étrangers.

La question de la protection sociale encore posée

Dans le même temps, les syndicats ne nient pas vraiment le handicap d’Alstom dû au coût de la protection sociale dans la production en France. La perte de vitesse de nos industriels sur les marchés internationaux s’explique en partie par ce facteur qui plombe notre compétitivité.

Mais la réponse encore apportée aujourd’hui à cette question est celle du caractère « inoffensif » de ces coûts (voir ci-contre).

Vers de nouvelles délocalisations

Aujourd’hui, le gouvernement français devrait communiquer sur la préservation des emplois par Siemens en France. C’est évidemment un fantasme temporaire. À moyen terme, le défaut de compétitivité française obligera à des fermetures de site sur notre territoire.

Le coût de la production industrielle dans notre pays n’est ni étonnant ni scandaleux : il est la répercussion de notre protection sociale. En effet, les charges sociales qui soi-disant pèsent sur la production des sites français servent à financer les garanties collectives des citoyens. Par conséquent, environ 50 % du PIB est mutualisé. Le « surcoût » dont peuvent se plaindre certains dirigeants d’entreprises ne représentent donc pas « une véritable perte d’argent » mais une participation à la bonne marche de la vie en collectivité. Dans cette optique, n’oublions pas que tout produit fabriqué sur le « site France », même si le coût peut paraître plus cher qu’ailleurs, il se révèle encore rentable si l’on prend en compte le financement de la protection sociale que sa production induit. Ce n’est aucunement le cas avec les produits importés et vendus sur le marché français.

In – FO Métaux

Mélenchon et la tentation de la violence

Sans être un succès exemplaire, la manifestation organisée hier par Mélenchon et la France Insoumise (probablement 60.000 manifestants) a rassemblé suffisamment de partisans pour ne pas être anodine. Elle constitue une étape significative dans un parcours tourné vers l’appel constant à la violence de rue.

On a bien tort de sous-estimer Mélenchon. Depuis des années, ses petits copains socialistes l’ont pris pour un vulgaire démagogue. Après des années de haine et d’incertitudes, il a fini par leur mettre des centaines de milliers de voix dans la vue. Il est comme ça le Chavez de l’Essonne: il tonitrue, il se fait moquer, mais les moqueries le renforcent, et à la fin ses oraisons tribuniciennes lui ouvrent la voix.

Les erreurs les plus fréquentes commises sur Mélenchon

Sur Mélenchon, on ne compte plus les lieux communs erronés qui circulent.

Le premier d’entre eux est de croire qu’il n’est pas révolutionnaire. Son recours répété à la rue le montre. Certes, Mélenchon n’appelle pas aux armes. Mais les siens ne manquent pas une occasion de faire l’éloge de la violence et ne cachent pas leurs intentions d’en finir avec une économie fondée sur l’entreprise privée.

Si on ne peut parler, avec Mélenchon, de bolchevisme ouvert, on peut en revanche voir en lui un marxiste-léniniste convaincu. C’est indécodable pour tous ceux qui ont oublié ce que voulait dire la dictature du prolétariat, mais Mélenchon cherche effectivement à réunir les conditions d’un basculement proche de celui de 1917.

Dans cet ordre d’idées, on arrêtera donc d’oublier la fascination de la France Insoumise pour la violence politique. Les pudeurs du mouvement dans la dénonciation de ce qui se passe au Vénézuéla le montre à tous ceux qui acceptent d’ouvrir les yeux.

On arrêtera aussi de répéter à l’envi que le charisme de Mélenchon ne se traduit jamais dans les urnes. Tôt ou tard, à force de ne pas être prise au sérieux par ses adversaires, la France Insoumise gagnera au moins une majorité relative qui lui permettra d’être incontournable, comme le NSDAP le fut en Allemagne, ou comme les communistes le furent en république tchèque en 1948.

Le retour de la dictature du prolétariat

Pour le reste, on a là aussi bien tort de ne pas prendre au sérieux les paroles et les programmes de Jean-Luc Mélenchon. L’intéressé ne cache pas sa fascination pour Lénine. Ses propositions convergent globalement pour fortement administrer l’économie française.

Tout le monde connaît les conséquences de ces mesures. Même sans une révolution brutale, une majorité insoumise à l’Assemblée nationale conduirait à des ruptures majeures dans notre organisation sociale au profit d’une collectivisation et d’une répression étatique liberticide.

Dans la pratique, ses appels répétés à la rue constituent déjà une ligne rouge que la démocratie ne devrait pas admettre. Reste à savoir quelle sera la capacité politique des adversaires de Mélenchon à réagir à cette stratégie dangereuse.

Terrorisme islamiste: ces curieux infiltrés qui ont facilité les attentats

Le terrorisme islamiste livre peu à peu sa part d’ombre. Après le procès de Claude Hermant évoqué la semaine dernière dans nos colonnes, nous nous intéressons aujourd’hui au rôle des agents doubles dans la commission des attentats de Paris et de Bruxelles.

La semaine dernière, nous évoquions le rôle d’Emmanuelle C., adjudante de gendarmerie qui vivait en concubinage avec Amar Ramdani, l’ami de Coulibaly qui l’aurait aidé à trouver des armes. On sait aujourd’hui que les attentats de Bruxelles de mars 2016 ont aussi été facilités par un policier bruxellois qui informait les terroristes sur les mouvements de la police.

Le parallèle entre ces deux agents doubles mérite d’être dressé pour mieux comprendre la capacité de l’État islamique à infiltrer nos services de renseignement et de sécurité.

Emmanuelle C., l’espionne espionnée?

On ne reviendra pas en détail sur l’histoire de cette adjudante de gendarmerie qui hébergeait au sein même du fort de Rosny, lieu du renseignement de la gendarmerie, Amar Ramdani, recherché par la police espagnole pour trafic d’armes. Il faut juste signaler que la gendarmerie l’a révoquée pour avoir communiqué à Ramdani des informations confidentielles (sur son propre dossier) en utilisant les codes d’accès d’un collègue. Au demeurant, la presse indique qu’elle lui aurait fait passer en prison, après son arrestation le 23 janvier 2015, une lettre « d’amour » où elle évoquait un voyage à Charleroi… là même où Coulibaly s’était fourni en armes.

On s’étonnera en revanche qu’aucune commission parlementaire n’ait choisi d’éclaircir ce dossier. Emmanuelle C concède en effet avoir commencé sa relation avec Ramdani en 2013. L’intéressé sortait de la prison de Villepinte où il y avait croisé Coulibaly, lequel l’a converti à un islam rigoriste (je renvoie ici, par ailleurs, au reportage de Sept à Huit reproduit par l’excellent Greffier Noir). Ramdani aurait converti Emmanuelle à l’Islam, au point qu’elle portait le voile en dehors des heures de bureau, alors même qu’elle était logée avec ses enfants dans une caserne où la lutte contre l’islamisme devrait être un point sensible.

Emmanuelle C a affirmé qu’elle avait rencontré son nouveau compagnon chez des amis (ce qui n’est pas conforme à la version de Ramdani). En réalité, les circonstances qui entourent cette relation hautement sensible n’ont jamais été expliquées. Pas plus que la situation de Ramdani lui-même, accusé par le joggeur cible d’être l’auteur des coups de feu de la coulée verte prêtés à Coulibaly la veille de l’attentat de l’Hyper-Casher, mais curieusement épargné par la justice à ce jour.

Notons que Ramdani n’est pas mis en examen dans l’affaire de Charlie Hebdo. Son arrestation fin janvier 2015 après le massacre commis par Coulibaly est liée au mandat d’arrêt espagnol et non à son implication dans les attentats en France. On a vu avec Claude Hermant (cf notre article de la semaine dernière) que ce type de subterfuge revient régulièrement dans ce dossier s’agissant des agents doubles et de leur entourage.

Au mieux pourtant, on peut s’étonner que l’État islamique ait pu infiltrer nos services de renseignement sans que personne ne s’en alarme outre mesure. Dans la précipitation à faire voter la loi sur le renseignement après les attentats de janvier 2015, les députés se sont montrés pour le moins laxistes pour tout ce qui touche au contrôle de nos services.

L’affaire du policier belge qui renseignait les terroristes

Curieusement, la même frilosité se retrouve en Belgique où une nouvelle affaire d’infiltré, ou d’agent double, vient d’éclater. La police belge des polices (appelée là-bas le comité P) a en effet annoncé cette semaine l’arrestation d’un policier bruxellois, Mohammed S., qui aurait informé régulièrement les terroristes sur les mouvements de la police. Le ministre belge de l’Intérieur a immédiatement annoncé que les procédures de contrôle des policiers ne seraient pas renforcées. Là encore, même porosité des services et même discrétion des autorités sur l’ampleur des dégâts.

Mohammed S. est bruxellois, mais il a un profil bien connu en France. Il avait été chauffeur de bus pour la « RATP » bruxelloise avant de devenir policier. Selon toute vraisemblance, il transmettait par What’s App les informations qu’il détenait sur les mouvements de police à l’un des terroristes, Yassine Atar, sachant qu’il était affecté au « dispatching » c’est-à-dire à l’envoi des forces de police sur les lieux des délits.

La famille Atar au coeur des attentats

L’affaire ne manque pas de piquant. Yassine Atar, qui était destinataire des messages de l’infiltré, est soupçonné d’être l’un des organisateurs des attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles. Il est aussi mis en examen en France pour sa probable implication dans les attentats du 13 novembre 2015. Il se trouve qu’il est accessoirement le frère d’Oussama Atar, soupçonné pour sa part d’être le cerveau de ces attentats.

Certains ont nourri l’idée qu’Oussama Atar n’était autre qu’Abou Ahmad, considéré de longue date comme le cerveau de ces opérations. En réalité, des militants de l’EI arrêtés en Autriche au printemps 2016 alors qu’ils étaient envoyés pour commettre des attentats en Europe ont démenti cette information, de telle sorte le frère de Yassine Atar n’est plus considéré comme le vrai cerveau de ces opérations.

Dans tous les cas, le rôle des frères Atar est loin d’être anodin dans l’organisation terroriste qui a frappé la Belgique et la France. Et le fait qu’ils aient pu bénéficier de complicités au sein de la police bruxellois soulève quand même de sacrées questions.

La famille Atar et les services secrets belges

Au demeurant, les frères Atar étaient tout sauf des inconnus pour les services de renseignement belge. Oussama Atar est en effet un vieux militant… d’Al-Qaïda, arrêté par les troupes américaines en Irak en 2005. Il y fut condamné à perpétuité et interné à la prison d’Abou Ghraib, de sinistre mémoire. Il y est interrogé par des policiers belges, qui connaissent donc parfaitement le personnage.

À partir de 2010, ce combattant d’Al-Qaïda va d’ailleurs bénéficier d’une intervention des autorités belges pour obtenir sa libération. En particulier, des députés bruxellois accusent alors la Belgique de ne pas soutenir ses ressortissants belgo-marocains emprisonnés à l’étranger. La libération d’Atar interviendra en 2012.

L’intéressé n’attend pas longtemps pour reprendre ses activités illégales. Dès 2013, il est arrêté en Tunisie pour trafic d’armes. On connaît la suite à son retour en Belgique.

D’où vient que la famille Atar ait pu disposer de l’appui d’un agent double au sein de la police bruxelloise?

D’Al-Qaïda à l’État islamique, splendeurs et misères de l’Occident

Dans cet entrelacs de faux semblants, on retrouve la trace d’Al-Qaïda et de Daesh. Atar est passé de l’un à l’autre à une époque où le gouvernement syrien fermait les yeux sur les voyages que les adeptes d’Al-Qaïda effectuaient en Irak. Pour rejoindre Al-Qaïda, on passait par Damas.

Par la suite, le vent a tourné, mais… il faut bien comprendre qu’une approche binaire du dossier n’est pas possible. Il n’y a pas d’un côté Daesh, de l’autre Bachar El-Assad. Tout ce petit monde grenouille ensemble depuis des années et tantôt se fait la guerre, tantôt se tient par la barbichette.

Dans le dossier Atar, qui débouche sur des attentats extrêmement meurtriers en France en 2015, en Belgique en 2016, on s’étonne quand même de l’intervention des services belges en faveur de sa libération dans les années 2010-2012. Il ne serait pas sans intérêt de comprendre pourquoi les autorités d’un pays qui s’est révélé par la suite un vrai nid à terroristes ont agi pour libérer un adepte d’Al-Qaïda qui s’est révélé, dès sa libération, trafiquant d’armes, puis organisateur d’attentats.

Des modes opératoires identiques

En attendant, des similitudes intriguent. Qu’il s’agisse des attentats de Paris ou de Bruxelles, on retrouve des fils rouges jumeaux. Dans les deux cas, on s’aperçoit que des trafiquants d’armes interviennent dans le dossier et disposent d’au moins un agent infiltré qui les renseigne sur la vie intérieure des forces de police. Dans les deux cas, ces trafiquants d’armes sont connus des services de renseignement. Dans les deux cas, leur parcours croise à plusieurs reprises celui des forces de police ou de renseignement.

Et… dans les deux cas, les autorités des pays respectifs ne prennent pas le temps de s’interroger sur la portée exacte des « porosités » qui existent entre les services et les terroristes. Il serait pourtant très utile de braquer quelques spots sur ces parts d’ombre.

Charlie Hebdo: Amar Ramdani et Emmanuelle C., la gendarme et le suspect. from Greffier Noir on Vimeo.

371 mis en examen pour terrorisme en France

Au 28 août, il y avait 447 procédures judiciaires antiterroristes en cours en lien avec la problématique irako-syrienne, dont 256 enquêtes préliminaires et 191 informations judiciaires, selon une source judiciaire.

Au total, 1.411 personnes sont concernées, dont 371 sont mises en examen au pôle antiterroriste de Paris.

La progression est exponentielle : 26 procédures ont été ouvertes en 2013, 136 en 2015 et 120 sur la seule première moitié de 2016.

Non! Marisol Touraine n’a pas vaincu le déficit structurel de la sécurité sociale!

Y a-t-il ou non un déficit structurel de la sécurité sociale qui la rend insoutenable pour les Français? Le gouvernement précédent s’est employé à faire croire le contraire. La Cour des Comptes vient d’en montrer l’étendue et la profondeur.

Non, contrairement à la légende propagée par Marisol Touraine en son temps, le déficit structurel de la sécurité sociale n’a pas disparu. Bien au contraire! et le mérite revient à la Cour des Comptes de le montrer avec brio dans son dernier rapport sur l’application des lois de financement.

La légende d’un déficit dû à la crise

Depuis plusieurs années, ceux qu’Emmanuel Macron a baptisés maladroitement les « fainéants » font courir la rumeur selon laquelle, s’il n’y avait pas de crise financière, la sécurité sociale française ne serait pas en déficit. La Cour des Comptes vient de quantifier ce mensonge. Sur les 220 milliards€ de déficit accumulés par la sécurité sociale depuis 2002, seuls 50 milliards€ sont dus à la crise. 170 milliards€ sont donc d’origine structurelle, soit une écrasante majorité!

Le graphique ci-contre montre, selon la Commission Européenne et selon le gouvernement français, l’impact de la conjoncture sur les comptes de la sécurité sociale. Jusqu’en 2008, celle-ci a apporté quelques milliards annuels de recettes qui n’ont d’ailleurs pas suffi à rétablir les comptes des régimes (déficitaires depuis 2001 sans discontinuer). À partir de 2009, le déficit dû à une baisse des cotisations dans la foulée de la crise, a coûté entre 5 et 10 milliards€ par an aux régimes. Sur une quinzaine d’années, ce volume global ne suffit donc pas à expliquer l’essentiel du déficit cumulé de la sécurité sociale.

Si la Cour relève que la baisse des déficits structurels explique l’essentiel de l’amélioration faciale des comptes, ils restent présents dans le fonctionnement même de la sécurité sociale.

Le déficit structurel a baissé grâce à une hausse des cotisations

Plus inquiétant, la Cour des Comptes montre que la réduction du déficit structurel s’est essentiellement opérée par une augmentation des recettes (donc de la pression fiscale) sans réforme structurelle sur les dépenses. Entre 2000 et 2016, c’est un cumul de 37 milliards€ de recettes nouvelles qui sont venues abonder les recettes de la sécurité sociale. Cette somme a permis de maquiller une partie du déficit structurel qui plombait les comptes.

On notera que la pression a particulièrement augmenté à partir de 2013. De 2013 à 2015, le surplus de recettes dû à une augmentation de la pression socio-fiscale atteint 14 milliards€. Le quinquennat Hollande a bien été celui de l’augmentation massive de la fiscalité pour « boucher les trous » d’une dépense publique excessive.

Une surcompensation des allègements de charges

Autre légende tenace: la sécurité sociale serait en déficit à cause des allègements de charges.

La Cour des Comptes là encore ne se contente pas de rappeler la compensation effective de ces allègements par l’État. Elle montre que l’État surcompense en apportant l’argent du contribuable en plus des obligations de compensation. Ainsi, ce seraient près de 4 milliards€ que la sécurité sociale perçoit au-delà des simples obligations du contribuable. À ces transferts illégaux s’ajoutent les transferts entre régimes qui consistent, dans la pratique, à « taper » dans les caisses de la branche famille et de la branche accident du travail pour financer la maladie et la vieillesse.

On est donc là encore très loin du mythe courant selon lequel la sécurité sociale serait ruinée par l’État ou selon lequel les déficits auraient disparu.

La sécurité sociale est en déficit structurel

Reste une évidence incontournable: le déficit structurel de la sécurité sociale demeurera tant que des réformes de fond ne seront pas entamées. Il ne s’agit pas ici de « faire plaisir à Bruxelles » ou de « faire des cadeaux aux actionnaires », mais de simplement équilibrer les régimes. Sans quoi la sécurité sociale disparaîtra.

Étant entendu que le levier des hausses de cotisations n’est plus jouable aujourd’hui, tant celles-ci plombent la compétitivité des entreprises.


Et si En Marche avait remplacé le presque rien par du pas grand chose

En Marche devait renouveler la vie politique française. On n’est pas déçu du résultat! Quelques semaines après plusieurs scrutins, la crise idéologique française atteint des profondeurs inattendues, incarnée par le vide idéologique du parti majoritaire lui-même.

Le séminaire de « team building » pour les députés d’En Marche a illustré avec force la vacuité dans laquelle le parti majoritaire a placé la vie politique française. On a eu droit, pour 250.000€ selon Marianne, à une série de gimmick et d’exercices stéréotypés injustement attribués aux start-up. Et non! les start-up n’ont pas les moyens de consacrer des sommes aussi extravagantes à des choses aussi superficielles. Comme si quelques mises en situation caricaturales allaient tenir lieu de culture d’entreprise.

De même qu’une entreprise ne construit pas son destin sur deux ou trois opérations de communication, il est bien illusoire de croire qu’En Marche pourra se contenter de ce vernis pour cacher sa misère intellectuelle. Quel député En Marche a l’amplitude nécessaire pour donner du corps à une victoire électorale de circonstance? L’avenir le dira, mais on sent chez certains poindre l’impatience face au quasi-néant du groupe à l’Assemblée. On citera ici Brigitte Bourguignon qui a exprimé auprès de l‘Opinion ses attentes vis-à-vis d’un sursaut politique.

Les semaines à venir seront celles de la vérité. Le débat budgétaire permettra de mesurer la potentiel corticatif des marcheurs. Dans l’hypothèse où la platitude de l’été se confirmerait, on ne donne pas cher de la légitimité du président.

Emmanuel Macron démontrerait en effet, dans ce cas de figure, qu’il a poussé l’hyper-présidence jusqu’à l’annihilation de toute pensée politique.

Les Insoumis eux aussi en crise

Face à ce désastre majoritaire en préparation à la manière des ouragans, on aurait pu croire que les Insoumis étaient en capacité d’opposer un front idéologique consistant. La Fête de l’Humanité a prouvé que non. Manifestement, les vitupérations de Jean-Luc Mélenchon et de ses acolytes ne suscitent pas d’enthousiasme général à la gauche de la gauche.

Et l’on découvre que certains communistes pourraient préférer une alliance avec d’anciens socialistes à une mise en coupe réglée sous le bagout mélenchonien. Les Insoumis ne sont donc probablement pas au bout de leurs mauvaises surprises.

Ils le sont d’autant moins que la cohérence idéologique du projet a du mal à prendre corps. Au-delà des effets de manche à l’Assemblée, des clins d’oeil faciles au marxisme-léninisme et à la dictature du prolétariat, le projet insoumis peut-il faire illusion longtemps?

Le Front National n’en finit pas d’imploser

Du côté du Front National, la situation est pire. Entre Marine Le Pen et les souverainistes philippotiens, la guerre ouverte ne présage rien de bon pour celle qui s’est tout de même élevée à la deuxième marche du podium aux présidentielles.

Supposons que Marine Le Pen assume la scission avec Philippot. Quel sera son projet idéologique de rechange? On la sent mal équipée pour remplir utilement le vide ainsi créé, et on voit peu vers quels horizons crédibles elle pourrait se dégager.

De ce point de vue, sa position paraît encore plus chancelante que celle de Mélenchon chez les Insoumis. Pour son électorat, les lendemains déchanteront à coup sûr.

La droite encore plus auto-centrée qu’auparavant

La décomposition n’épargne pas la droite traditionnelle. La course à la présidence des Républicains devrait sourire à Laurent Wauquiez. Mais le personnage risque de payer le prix de ses points de faiblesse. Il n’est en tout cas pas épargné par ses incohérences.

Ce pur produit de la méritocratie parisienne joue un jeu dangereux en tentant d’incarner artificiellement le personnage populeux qu’il n’est pas. On peut même penser que les Français sont devenus définitivement allergiques à ces contrefaçons où la surabondance de la forme cache la vacuité du fond.

Il suffit de lire les commentaires de la presse, y compris conservatrice, sur les changements de pieds wauquiéziens en matière de mariage gay, pour comprendre que l’absence de cortication ne sera pas pardonnée aux Républicains dans les mois à venir. C’est une vraie difficulté pour Laurent Wauquiez, qui risque de faire fuir quelques cerveaux certes mous du genou, mais quand même plus utiles que des alliés totalement vides.

Le triomphe de l’insignifiance

Les Français ont pourtant aujourd’hui des inquiétudes qui méritent d’être adressées. Sur l’emploi, sur les impôts, sur le niveau de vie et le pouvoir d’achat, sur l’éducation, sur la santé, sur les retraites, on sent tous de façon plus ou moins claire que la société française est au bout d’un modèle. Mais elle peine à se réinventer, et jour après jour, une évidence s’impose: on nous a vendu du renouvellement, on a acheté de l’insignifiance.

Sous François Hollande, le débat public était déjà surréaliste car il tournait avec rigueur le dos aux réalités qui intéressaient les Français. On pouvait penser que Macron romprait avec cette pratique.

Mais notre Président, sur le sujet des ordonnances qui intéresse les actifs, préfère vilipender plutôt que convaincre (stratégie dont il assumera l’entière responsabilité, sans fusible possible). Et il recourt, comme Hollande, à la diversion en ouvrant le débat stérile et artificiel sur la PMA. La ficelle est vieille comme le monde. Pas sûr qu’elle soit encore efficace.

À quoi sert le mythe des inégalités d’accès aux soins?

Il y aurait, en France, des inégalités d’accès aux soins qui seraient insupportables. Ce mythe savamment cultivé par la bien-pensance permet de justifier une soviétisation progressive de la santé, fondée sur une étatisation galopante et sur une uniformisation vers le bas des pratiques médicales. Au risque de produire l’effet contraire aux intentions.

Dans les mythes fabriqués de toutes pièces pour justifier des choix idéologiques douteux, l’inégalité d’accès aux soins a la vie dure. Cette fake news n’est en effet pas perdue pour tout le monde.

Le mythe de la vie plus longue des cadres

Reprenons d’abord l’un des récits mensongers qui nous est tartiné à longueur de médias subventionnés: les ouvriers perdraient en moyenne sept ans d’espérance de vie à cause de leurs conditions de travail. Qui n’a pas déjà entendu cette sornette qui vous arracherait des larmes?

Or, s’il est un fait que les cadres hommes vivent plus longtemps que les ouvriers hommes, il est tout aussi vrai que les mêmes cadres hommes vivent moins longtemps que les ouvriers femmes. Si les conditions de travail étaient déterminantes dans ce phénomène, on voit donc mal pourquoi l’appartenance d’un ouvrier au genre féminin dispenserait de mourir plus jeune qu’un cadre.

Les bien-pensants ont coutume de répondre que les ouvrières boivent moins que les hommes cadres, etc. Et là, nous sommes bien d’accord: l’espérance de vie est influencée par les comportements individuels et par l’hygiène de vie avant d’être influencée par le métier exercé. Dans tous les cas, on n’entend jamais personne plaindre les cadres hommes qui meurent avant les femmes ouvrières…

Le mythe du renoncement aux soins

Un autre mythe tenace voudrait qu’une quantité colossale de Français renoncent aux soins pour des raisons financières. Cette situation dramatique justifierait des mesures de soviétisation autoritaire: tiers payant, tarifs imposés, étatisation en tous sens. Il s’agit là de l’un des plus beaux mensonges fabriqués de toutes pièces dans la société française. Aucun chiffre ne permet d’appuyer cette description apocalyptique.

Dans la pratique, ce sont les chiffres de l’OCDE, tirés des Panoramas annuels de la Santé, qui permettent de replacer le grand fantasme français dans sa vérité.

Premier point, le renoncement avéré aux soins (mais personne ne dit quels soins) est inférieur en France à la moyenne de l’OCDE sur l’ensemble de la population (voir les chiffres ci-contre). Il est vrai qu’il est de deux dixièmes de points supérieur à la moyenne pour les 20% les plus pauvres. Mais le volume global de renoncement ne touche que 6,6% des « pauvres » qui ont renoncé à un soin dans l’année écoulée. Certes, ce chiffre n’est pas satisfaisant, mais il est très loin d’une urgence sanitaire absolue, dans la mesure où 93,4% de cette population ont vu la totalité de leurs besoins sanitaires satisfaits alors même qu’ils perçoivent peu de revenus et que, dans cette évaluation, sont pris en compte autant les soins vitaux que la bobologie.

Encore faut-il préciser pour quelle raison les Français, qu’ils soient pauvres ou pas, renoncent aux soins. Une étude officielle, publiée dans Économie et statistique en 2014, montre que les raisons financières n’expliquent de 40% des cas. Le manque de temps, la peur des soins ou l’attente d’une amélioration expliquent, pour l’essentiel, le solde. Là encore, donc, nous sommes très loin des urgences sociales sur le terrain desquelles la technostructure médicale tente de nous attirer.

Enfin, et surtout, il faut savoir à quels soins les Français renoncent. Un rapport de la Cour des Comptes a souligné que la moitié des renoncements porte sur les soins dentaires. Lorsque l’explication de ces renoncements est financière, elle se justifie par le coût des implants et des prothèses. On est donc très loin des soins vitaux. D’ailleurs l’OCDE a rappelé récemment que la France était le pays où le nombre de décès évitable faute d’un accès aux soins était le plus faible du monde industrialisé.

Dans tous les cas, le nombre de cas où un Français renonce à une visite utile chez un généraliste ou un spécialiste est infinitésimal. Là encore, il ne s’agit pas de s’en satisfaire, mais il est incorrect d’extrapoler à partir de ces cas résiduels des visions apocalyptiques sur notre système de santé en général.

À quoi sert le mythe de l’inégalité sociale dans l’accès aux soins?

La prétendue urgence à régler un problème d’accès aux soins ne vise évidemment pas à aider les plus pauvres. Ceux-ci en effet disposent déjà de la couverture maladie universelle, et d’une aide à la complémentaire santé pour supprimer tout reste à charge. En outre, ils n’hésitent pas à surcharger les urgences pour avoir immédiatement accès aux soins de leur choix.

Qui plus est, toutes les mesures prises par le gouvernement pour aller plus loin dans l’accès aux soins ont plutôt cherché à limiter la prise en charge au lieu de l’améliorer. C’est le cas de la réforme du contrat responsable par Marisol Touraine, qui a plafonné les remboursements optiques et médicaux (notamment pour les gynécologues) et donc dégradé les remboursements auxquels les assurés pouvaient prétendre.

Précisément, l’exemple des contrats responsables montre l’utilité de la mise en scène autour des inégalités d’accès aux soins. Celle-ci justifie une étatisation croissante de la santé, au nom du présupposé principe selon lequel l’État serait le meilleur garant de l’égalité en France. L’orchestration de prétendus insupportables renoncements aux soins sert une seule cause: celle du renforcement d’une technostructure sanitaire bien décidée à étendre sa patte orwellienne sur la société française. Comme si nous étions des enfants. Comme s’ils étaient des adultes.


François Ruffin, faux marxiste, vrai maccarthyste

En 2013, François Ruffin avait rendu hommage à Daniel Mermet, attaqué pour son management brutal et son mépris vis-à-vis des salariés. Il avait alors dénoncé un maccarthysme de gauche chez ceux qui avaient pris la défense des plus faibles. En revanche, il n’a pas hésité, lors de la Fête de l’Humanité, à appeler à la violence physique contre le PDG de Whirlpool qui licencie. On n’en est pas à une contradiction près chez ce fils de cadre de Bonduelle qui imagine le prolétariat comme les romantiques parlaient des petites gens : avec un paternalisme méprisant.

Quand François Ruffin, élu de la nation, appelle à brûler la maison d’1 patron au prétexte qu’il a licencié. Criminel, inconscient, délirant pic.twitter.com/f846IOfeYr

— Team Macron (@TeamMacronPR) 17 septembre 2017

C’est quand même inédit d’entendre un député de la République inciter publiquement ses concitoyens à mettre le feu à une demeure privée. Pour François Ruffin, cet appel semble évident: il s’agit de punir le méchant capitaliste qui licencie chez Whirlpool. Quelle chance il a, François Ruffin, de vivre dans un monde simple et évident! Il y a les gentils: les ouvriers, les prolétaires, les réfugiés (rebaptisés travailleurs immigrés), à qui il faut tout donner. Et il y a les méchants: les capitalistes, les patrons, les employeurs, à qui il faut tout prendre.

Bienvenue dans le monde des copains-coquins de Ruffin

Ben, évidemment il y a des exceptions pour les copains.

Daniel Mermet, son pote qui le faisait passer à la radio, a droit à un traitement différent. Lorsque des journalistes ont fait connaître les souffrances qu’ils avaient endurées en travaillant avec Mermet, Ruffin a volé à son secours (voir ci-contre) pour expliquer que toute cette souffrance ne pouvait effacer les innombrables bienfaits du producteur de Radio France.

Parmi ces bienfaits, Ruffin ne manque pas de rappeler que Mermet lui a rendu un fier service en l’arrachant à l’anonymat. Dans la bouche de Ruffin, entendons-nous, il ne s’agit pas de dire « Merci Daniel de m’avoir donné une chance », mais plutôt d’expliquer que Mermet donnait « la parole aux damnés de la terre », aux « intellectuels dissidents », et créait une « véritable université populaire » dont Fakir était un élément notable.

Voilà comment, dans la République des bien-pensants, on se tient la bourre. Tu m’as fait passer à l’antenne, donc je te renvoie l’ascenseur en expliquant que les quelques journalistes que tu as lessivés ne pèsent rien face aux « damnés » à qui tu as donné la parole.

Erreur chez les bourgeois, vérité chez les bobos. Certaines souffrances au travail sont plus défendables que d’autres. On connaît la musique des donneurs de leçons.

Ruffin passé du côté des lyncheurs

En bon ancien élève d’un lycée chic d’Amiens, Ruffin s’était à ce propos senti obligé de nous infliger une déclaration morale:

Moi qui pratique un journalisme engagé, de lutte, depuis quatorze ans maintenant, jamais je n’ai traité mes adversaires – Gilles de Robien, Bernard Arnault, Jean-Charles Naouri – avec cette violence personnelle, psychiatrisant leur cas, leur découvrant des perversions.

Manifestement, depuis que Ruffin n’est plus journaliste, depuis qu’il est devenu député, la tentation de la violence personnelle a pris possession de lui. Là où le journaliste assurait ne pas nourrir de haine, le député appelle à brûler les maisons, à semer la terreur, dans des proportions pires que celles des adversaires de Mermet.

S’agissant de ce dernier, Ruffin expliquait que ses adversaires avaient procédé à une « exécution ». Le mot était une figure de style. Dans la bouche de Ruffin, le sort promis au patron de Whirlpool n’est guère plus enviable. Mais il ne s’agit plus de figure de style cette fois.

Non, ni Ruffin ni les Insoumis ne sont marxistes

Certains y verront l’excès propre aux diatribes marxistes-léninistes. Ils ne lui tiendront donc pas rigueur de cette dangereuse outrance morale qui serait durement sanctionnée si elle sortait de la bouche d’un député Front National ou Républicain. On verra dans cette différence de traitement l’autre effet de la partialité intellectuelle imposée par la bien-pensance. Mourir à Auschwitz, c’est monstrueux, mais mourir sur la Kolyma, c’est au fond pour la bonne cause. La mortalité du Goulag, pour tous ces imposteurs du progrès humain, est acceptable, comme la violence au travail imposée par un Mermet était défendable.

Pourtant, il faut le redire ici, ni Ruffin ni les Insoumis ne sont marxistes. Marx voulait émanciper les travailleurs et fondait sa théorie sur l’idée que le salariat était une aliénation. Les Insoumis, dont Ruffin, pensent au contraire que le salariat est l’horizon indépassable du bonheur. Ils défendent farouchement ce fonds de commerce et seraient marris de voir d’autres formes de travail apparaître où leur venin n’aurait plus cours.

Au demeurant, si Ruffin avait essayé un temps soit peu le travail à la chaîne dans une usine, il se montrerait beaucoup moins affirmatif sur l’inconvénient qu’il y a à le voir disparaître. Car effectivement il faut nourrir une connaissance purement romantique (et fondamentalement méprisante) du prolétariat pour imaginer que le remplacement progressif du travail posté par d’autres formes professionnelles moins pénibles soit une nuisance. Les vrais prolétaires, ceux que Ruffin ne connaît pas ou ne fréquente pas, n’ont aucune nostalgie pour l’aliénation dont ils sont victimes. Cela ne signifie pas qu’ils soient heureux d’être licenciés mais aucun à ma connaissance ne refuserait des métiers moins pénibles.

Mais, dans ce mépris social que Ruffin occulte derrière un romantisme controuvé, cette vérité-là n’a pas sa place. Avec Ruffin, on en reste aux vieux mythes sur le monde ouvrier qui n’ont jamais abusé que les gens des beaux quartiers. Les mineurs de fond descendaient à la fosse de père en fils et autres mensonges qui font croire que le métier d’ouvrier salarié rend heureux.

Là encore, qu’une quantité colossale d’ouvriers du bâtiment choisissent le statut d’auto-entrepreneur, c’est-à-dire de devenir patrons, pour échapper à leur aliénation, plutôt que de mettre le feu à la maison de leur patron qui veut les licencier est une réalité sociologique qui n’est pas entrée dans les logiciels bourgeois de Monsieur Ruffin. Au contraire même, on ne tardera pas à entendre les Insoumis nous expliquer que ces ouvriers qui deviennent maîtres de leur destin au lieu de se consacrer à la lutte collective sous la bannière de Mélenchon et compagnie sont des traîtres à leur cause.

Là encore, redisons-le, le recours au marxisme est ici un prétexte pour maintenir le prolétariat sous surveillance et sous le contrôle d’une bureaucratie syndicale ou politique. Il ne s’agit certainement pas de chercher à l’émanciper.

Le maccarthysme de gauche, on ne pouvait pas mieux dire

On remerciera François Ruffin d’avoir proposé lui-même, dans Fakir, l’expression qui donne la meilleure intelligibilité à sa posture et à celle des Insoumis: celle du maccarthysme de gauche.

Comme le sénateur du Wisconsin, l’enjeu de Ruffin est de dénoncer des ennemis imaginaires, présentés comme les vrais ennemis. Il ne faudrait pas pousser beaucoup pour qu’on sente Ruffin prêt à sortir une mallette vide et à la brandir devant les spots des télévisions, hurlant « j’ai ici les preuves et la liste des coupables ».

Bien entendu, cette fièvre paranoïaque ne repose sur aucun substrat idéologique ni aucune présomption de vérité. Il s’agit plutôt de faire profession de dénonciation binaire. Les gentils d’un côté, les méchants de l’autre. Mettez le feu et la vie sera meilleure. La civilisation ne se construit pas, elle se brûle.

Ruffin peut se féliciter (et il a raison d’en profiter) d’avoir face à lui un macronisme intellectuellement vide et une droite aux abonnés absents de la vision idéologique. Pendant ce temps, les départs de feu qu’il allume prospèrent, prospèrent.

 

La critique de Mermet – pas seulement de son management, mais de sa ligne éditoriale, de ses invités, de son ton – est plus que légitime, nécessaire, comme de toute personne qui exerce un pouvoir, qui occupe une position dans l’espace public.
Les papiers que je lis, en revanche, relèvent moins de l’enquête que de l’exécution, davantage de la vengeance personnelle que du souci de justice pour l’homme et pour son œuvre.
Pour l’homme, mi-ange mi-bête, ou ni ange ni bête, avec ses zones d’ombre, avec ses fautes, avec ses hontes, mais également avec sa lumière et sa gloire : dans ce portrait tout en obscurité, je ne reconnais pas mon patron.
Pour l’œuvre, surtout, car elle existe, tout de même, et on ne saurait compter pour rien cette heure de dissidence qui, chaque jour, a donné la parole aux damnés de la terre, à une classe ouvrière oubliée, méprisée durant ces décennies, cette parenthèse de lucidité qui a ouvert au grand public des intellectuels dissidents, Castoriadis, Lordon, Hazan, ces dix points d’audimat qui ont parfois sorti nos travaux – PLPLLe Plan BFakir, le rassemblement des Glières, etc. – de la confidentialité, cette véritable université populaire qui, chaque jour, a éveillé au monde, à la politique, des milliers d’auditeurs.
Pourquoi tout cela devrait-il s’effacer derrière la souffrance, bien réelle, de quelques salariés ? Pourquoi ce malheur pèserait-il le poids du plomb, et le bonheur délivré, celui de la plume ? Pourquoi la balance serait-elle pareillement truquée ?

Car il ne suffit pas qu’on découvre à Daniel Mermet une tache : il faut maintenant qu’on le résume à cette tache, en une sorte de maccarthysme passé à gauche. Il ne suffit pas qu’on fasse tomber, avec fracas, la statue du Commandeur, il faut maintenant qu’on le traîne dans la boue, que chacun y aille de son petit glaviot sous forme de « commentaire », que l’attaque tourne au lynchage.
Moi qui pratique un journalisme engagé, de lutte, depuis quatorze ans maintenant, jamais je n’ai traité mes adversaires – Gilles de Robien, Bernard Arnault, Jean-Charles Naouri – avec cette violence personnelle, psychiatrisant leur cas, leur découvrant des perversions.

in – Fakir

Attentat de l’hyper-casher: la gendarmerie a-t-elle trop joué avec le feu?

Article mis à jour le 19 septembre à 20h30.

L’attentat de l’Hyper-Casher en janvier 2015, dans la foulée du massacre de Charlie-Hebdo, est dans tous les sens du terme une boîte de Pandore. À l’issue du procès de Claude Hermant tenu à Lille cette semaine, on peut même se demander dans quelle mesure la gendarmerie n’a pas joué aux pompiers pyromanes.

Si l’on admet que la vague d’attentats islamistes qui frappent la France a commencé en mars 2012 avec l’affaire Merah, alors on ne compte plus les cas de terroristes dont les activités ou les risques de passage à l’acte étaient connus de nos services de renseignement. Dans le cas extrême de Coulibaly, le procès de Claude Hermant, qui vient de se tenir à Lille, a permis de mieux comprendre les questions qui se posent dans les relations complexes entre la sphère terroriste et les services chargés de notre sécurité.

Les faits tels qu’ils se sont probablement passés

Tout ceci se passe dans des zones grises. On peut en retenir moins de certitudes que de doutes. Partons donc des quelques certitudes qu’on peut avoir.

Au deuxième semestre 2014, Amedy Coulibaly planifie la commission d’un attentat. Il cherche des armes à l’aide d’un certain Amar Ramdani. Cet homme est aujourd’hui en prison.

Ramdani apparaît comme un sherpa essentiel des attentats de janvier 2015. Non seulement il aide Coulibaly dans la recherche d’armes, mais il trouve l’acheteur de la voiture d’Hayat Boumedienne, la compagne de Coulibaly réfugiée en Syrie. Il s’agira de Metin Karasular, un kurde installé à Charleroi dont on pense qu’il aurait pu payer une partie de la voiture en armes qui serviront à l’attentat.

Ramdani présente une particularité troublante. Depuis 2011, il a noué une relation amoureuse avec une certaine Emmanuelle, 35 ans, « accessoirement » adjudante de gendarmerie et fraîchement convertie à l’Islam. Elle travaille (et occupe un logement de fonctions…) au centre de renseignement opérationnel de Rosny-sous-Bois. Autrement dit, elle est dans les « services secrets » de la gendarmerie. Par la suite, elle prétendra n’avoir découvert qu’après les attentats de janvier 2015 le pot-aux-roses: son concubin Amar Ramdani fait l’objet d’un mandat d’arrêt international pour trafic d’armes. Cette découverte tardive ne l’empêchera pas de secourir son bien-aimé durant son passage en prison, et de commettre pour lui des fautes professionnelles qui lui vaudront sa révocation puis une condamnation à la prison.

Ici commence une longue liste d’interférences entre la gendarmerie et Coulibaly. On sait qu’un intermédiaire intervient, dans des conditions non expliquées à ce jour. Il s’agit de Samir Ladjali, dont on sait peu de choses, si ce n’est qu’il écoulait les armes importées par Claude Hermant. Samir Ladjali était-il un indicateur de la gendarmerie? Se pourrait-il qu’il doive à ce statut le fait de n’avoir été arrêté que 4 mois après Hermant? Cette affaire n’a pas été éclaircie, malheureusement, à l’occasion du procès. Il aurait en tout cas fourni Karasular qui aurait fourni Coulibaly.

Quelques autres circonstances troublantes qui continuent à nous embarrasser

Dans le dossier Coulibaly, on n’a évidemment pas le droit de ne pas épicer ce récit de quelques faits supplémentaires. Ainsi, la suite de cet article montre que la gendarmerie reconnaît un rôle d’indicateur à Hermant et à Ladjali. Courant novembre, Ladjali fournit des armes à Coulibaly qui vend la voiture de sa femme à un trafiquant de Charleroi, réputé proche du PKK. Ces événements laissent à penser que quelque chose se prépare. Coulibaly est par ailleurs « conseillé » par Ramdani qui vit avec un espionne de la gendarmerie. Il est difficile de penser que nos services n’aient pas eu l’attention attirée par tous ces mouvements.

Alors que Coulibaly a vendu sa voiture en novembre, il est contrôlé le 30 décembre 2014, c’est-à-dire une semaine avant son forfait, au volant d’une voiture de location. Ce seul fait mérite là encore d’être mentionné comme une improbabilité statistique remarquable.

En effet, Coulibaly est détenteur d’un permis provisoire, qu’il vient juste d’obtenir (le 10 décembre pour être exact). Il est contrôlé avenue Simon Bolivar quasiment à la sortie du parking d’où il vient de retirer sa voiture de location. Au livre des records, il pouvait donc revendiquer le titre du plus jeune détenteur de permis de conduire contrôlé « par hasard » le plus près du stationnement de la première voiture louée dans sa vie. On ajoutera que Coulibaly est contrôlé au cours d’un « contrôle de routine » mené par deux motards de la police.

Ceux qui connaissent le dix-neuvième arrondissement de Paris (et qui n’y voient jamais aucun contrôle policier, en particulier par des motards) ne manqueront de découvrir avec satisfaction que ceux-ci peuvent avoir lieu un 30 décembre à 11h45. C’est vraiment une grande première… Ce faisant, les policiers constatent que le gaillard sur qui ils tombent par hasard est fiché S, avec instruction PJ02, c’est-à-dire faire patienter l’intéressé en attendant que l’anti-terrorisme donne son avis sur le sort de la personne. Et… mystère, l’anti-terrorisme ordonne de laisser Coulibaly repartir. On en perd la trace à ce moment.

Aucune commission d’enquête n’a, à ce jour, jugé utile de faire la lumière sur ce moment crucial.

Le trouble ne s’arrête pas là. La veille de l’Hyper-Casher, en effet, un passant est touché par trois balles sur la coulée verte, près de Fontenay-aux-Roses (pas très loin du domicile de Coulibaly). L’intéressé, qui a vu le tireur de près, certifiera que Coulibaly n’en était pas l’auteur (voir la vidéo ci-contre). Tout laisse à penser que le coupable pourrait être Ramdani: la victime a reconnu l’individu, après une curieuse enquête à décharge de la police. Malgré ces présomptions fortes, l’information selon laquelle Coulibaly était bien le tireur tourne en boucle.

Cherche-t-on, dans cette affaire, à éviter à un suspect protégé par les services (et on se souvient ici de la proximité de Ramdani avec la gendarmerie) une charge de tentative d’homicide qui alourdirait la peine finale?

Claude Hermant et la gendarmerie

L’homme-clé du trafic d’armes qui permet à Coulibaly de commettre son forfait est ce fameux Claude Hermant, en procès cette semaine à Lille. Par l’intermédiaire de la société possédée par sa femme, Seth Outdoor, il importe des armes démilitarisées de Slovaquie, qu’il écoule dans son réseau. On parle, en deux ou trois ans, de 500 armes revendues.

Le procès de cette semaine a permis d’établir une bonne foi pour toutes qu’Hermant était effectivement un indicateur actif de la gendarmerie. Celle-ci aurait même payé 2.000€ des renseignements fournis par le passé. Toute la question est de savoir si oui ou non le trafic d’armes de Claude Hermant était couvert par la gendarmerie, et si l’intéressé était parfaitement loyal vis-à-vis de ses employeurs. Ou bien travaillait-il, en tout ou partie, pour son propre compte?

Hermant explique bien entendu qu’il agissait pour le compte de la gendarmerie. Les gendarmes expliquent au contraire qu’ils ne savaient rien de ces agissements. Entre les deux versions, il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui on peine à savoir.

Hermant protégé jusqu’au bout par la gendarmerie?

Après les attentats, l’attitude de la gendarmerie intrigue. Sur le seul volet Hermant, on sait aujourd’hui que l’ensemble de notre système judiciaire a tenté de maintenir le plus longtemps possible la fiction d’une absence totale de lien entre Hermant et Coulibaly.

Ainsi, Hermant est arrêté par la police judiciaire le 20 janvier 2015 à Lille. Grâce à Interpol, on sait alors que les armes de Coulibaly proviennent de l’usine AFG en Slovaquie et qu’elles ont été importées par Seth Outdoor. Mais les services de renseignement anti-terroristes « oublient » de le signaler au Parquet de Paris dans leur rapport du 20 janvier.

Comme le note Mediapart, la machine judiciaire s’organise alors pour ne pas établir de lien entre la « fortuite » arrestation d’Hermant à Lille le 20 janvier et l’attentat de l’Hyper-Casher commis dix jours plus tôt avec les armes qu’il a fournies. Il faut attendre l’été 2015 pour que les premiers rapprochements interviennent timidement entre le parquet anti-terroriste qui enquête sur les attentats et le parquet de Lille qui enquête sur le trafic d’armes.

Entretemps, la commission de déclassification préconise de ne pas transmettre à la justice les rapports de gendarmerie sur les activités de Claude Hermant.

La ligne de la gendarmerie a pris l’eau

In fine, le ministère de l’Intérieur accepte de transmettre 12 procès-verbaux de rencontres entre les gendarmes et leurs indicateurs, à condition qu’ils soient caviardés. Les débats et la lecture de ces documents partiels permettent tout de même de découvrir que les gendarmes étaient informés du trafic d’armes organisé par Claude Hermant. Tiens! tiens!

Bien entendu, les intéressés minimisent leur degré de connaissance sur les activités de cet indicateur qui a quand même importé une vingtaine d’armes par mois. Si, à l’occasion d’une rencontre avec un homme dont ils ne se souviennent plus très bien, l’intéressé leur a présenté des armes, ils ont pensé qu’il s’agissait de fournitures pour le paint-ball. Bien sûr!

En l’état, on ne saura donc pas si oui ou non Hermant a fourni Coulibaly avec l’accord de la gendarmerie.

Au coeur de la mouvance nationaliste

Dans la pratique, ce dossier mérite d’être lu à l’aune d’une large perspective sur l’univers de Claude Hermant. L’intéressé appartient à la mouvance identitaire. Il est l’une de ces figures de l’extrême droite nationaliste qui rêve de révolutions et de grands chambardements politiques.

Dans cette errance idéologique, la route de Claude Hermant a beaucoup croisé celle de nos services de renseignement. C’est le cas dans le dossier de trafic d’armes qui permet à Coulibaly de transformer l’Hyper-Casher en boucherie. C’est aussi le cas au Congo où des péripéties rocambolesques conduisent Hermant, en 1999, à une vraie fausse tentative de coup d’État, qui lui vaut de la prison et une libération peut-être favorisée par l’intervention de nos services.

Mais il croise aussi, dans cet univers, une faune de gens peu recommandables dont les amitiés sont interlopes. C’est par exemple le cas d’un autre probable « indic » de la police, nommé Christophe Dubroeucq, interpellé en décembre 2009 au volant de la voiture d’Hermant sur les bords du canal de la Deule, à Lille. Ce soir-là, un certain Abdelaziz est noyé au même endroit dans le canal…

On découvre, petit à petit, que cette faune étrange a maille à partir dans une multiplicité de trafics avec les mouvances identitaires flamandes, liées… à la pègre albanaise.

Autrement dit, il est hautement improbable que l’approvisionnement en armes des terroristes islamistes soit assuré de façon consciente par la gendarmerie. Qu’en revanche, celle-ci, comme d’autres forces de police, s’appuie sur des indicateurs qui sont autant d’agents doubles chargés d’interconnecter des milieux très différents mais tous aux lisières de la société est beaucoup plus probable.

Hermant a-t-il bénéficié d’une impunité, pendant plusieurs mois, pour infiltrer des milieux favorables, comme lui, à un chaos dans notre société? Ces milieux ont-ils fini par croiser la route des terroristes? La gendarmerie, à force de jouer un jeu dangereux s’est-elle brûlé les doigts? En particulier, a-t-elle fermé les yeux sur un trafic d’armes qui a permis à un terroriste de commettre un attentat?

En bout de course, on sent bien que les événements en cours en Europe depuis une vingtaine d’années (l’émergence d’une pègre des Balkans, le développement d’un Islam violent, le bouillonnement identitaire) sont loin d’être des phénomènes antagonistes. Ce sont des facettes différentes d’une violence profonde, vis-à-vis de laquelle nos forces officielles de sécurité ont tendance à parier sur de possibles doubles jeux. Jusqu’au jour où… les armes se retournent contre nous.

Place aux agents traitants d’Hermant : trois gendarmes entendus en huit-clos partiel (pour des raisons de sécurité, seule la presse est autorisée à assister à leur audition). Comme le colonel, deux d’entre eux déplient un petit papier avant de s’exprimer. Des notes. Devant le tribunal, ils déroulent la version officielle. Les 12 rapports déclassifiés correspondent à 12 rendez-vous avec l’indic’ Hermant. Circulez, il n’y a rien à voir.

Mais très vite, cette belle histoire vole en éclat. A la barre, Joël A., premier agent traitant d’Hermant, a la mémoire qui flanche. Il ne se souvient de rien, ni de personne. Le douanier Lemaire qui lui a présenté Hermant ? « Vous le reconnaissez ? » – « Non », oublié. Les deux hommes se connaissent pourtant depuis 7 piges.

Parfois, l’homme retrouve subitement la mémoire. En pied d’un des rapports apparaît une photo de pistolet automatique. Une arme qu’Hermant lui aurait montré au cours d’un rendez-vous. Face aux enquêteurs, il semble reconnaître avoir pris lui-même le cliché et laissé repartir la pièce. Une faute professionnelle. A la barre, Joël A. retourne finalement sa veste : son indic lui a fourni la photo. Mais il n’a jamais vu l’arme. On aurait mal compris.

« Monsieur Hermant vous a-t-il déjà présenté une arme ? », l’interroge ensuite le juge Trevidic. « Une fois, un petit pistolet démilitarisé », dit Joël. « Pistolet-mitrailleur », complète ultérieurement Laurent B. également présent ce jour-là. Trévidic :

« Pourquoi n’est-il pas dans un rapport ?

C’est démilitarisé, il n’y a pas d’infraction. Ca lui appartient, donc voilà… »

Il concède ne pas avoir vérifié. Hermant repart avec l’arme. « Je pensais que c’était pour le paint-ball », tente le militaire.

Tiré de Street Press

Depuis la nuit du 10 au 11 janvier, où la police judiciaire a déterminé que l’arme retrouvée dans le sac de sport d’Amedy Coulibaly à l’Hyper Cacher était celle utilisée contre Romain, aucune preuve ou témoignage majeurs n’ont émergé. Pendant des semaines, les enquêteurs ont d’abord privilégié la piste d’un «tir d’entraînement» de Coulibaly à la veille de l’attaque de Montrouge, d’autant que le terroriste habitait à quelques centaines de mètres de là. Mais Romain dément:

«Je suis sûr de ne pas avoir vu un “Black”. Pour moi, c’était un homme de type européen ou méditerranén, comme on dit dans le jargon des enquêteurs…»

Il l’a dit aux policiers et aux pompiers devant la maison de Marie-Pierre, le soir même. Il l’a répété le jour de son audition par un officier du Quai des orfèvres à l’hôpital, deux jours après son réveil du coma, le 14 janvier 2015. Un épisode dont il garde un souvenir amer:

«C’était un homme qui conduisait l’entretien, il était accompagné par deux femmes très aimables qui prenaient des notes. À plusieurs reprises, il s’est montré très insistant sur l’identification de mon agresseur et m’a redemandé plusieurs fois si j’étais sûr que ce n’était pas une personne noire ou Amedy Coulibaly. À la fin, épuisé, j’ai fini par douter. J’ai dit: “Je ne crois vraiment pas, mais peut-être que je me trompe après tout… Peut-être qu’il était noir…”»

Lorsque Romain découvre les conclusions du rapport dans un article sur internet quelques jours plus tard, il est surpris de constater que seul ce doute, émis en toute fin d’entretien, est mis en avant. «L’officier a comparé cette phrase avec mes propos recueillis par la police le soir de mon agression, et il a dit que mon témoignage avait varié au cours du temps, bref qu’il n’était pas fiable… J’étais fou de rage.»

Début mai, l’affaire ressurgit lorsque Romain croit reconnaître pour la première fois le visage de son agresseur dans un reportage télévisé sur les attentats. Ce visage, c’est celui d’Amar Ramdani, un trentenaire de type maghrébin, mis en examen et derrière les barreaux depuis le mois de mars. Il aurait connu Coulibaly à la maison d’arrêt de Villepinte (Seine-Saint-Denis) et les deux hommes se seraient vus au moins à dix reprises le mois précédant les attentats, en particulier les 5 et 6 janvier. Aujourd’hui, Romain est seul avec ses certitudes: «Ramdani a toujours nié en bloc et son téléphone a été repéré chez lui au moment des faits, ce qui lui fait un alibi. Mais j’ai de sérieux doutes… Le problème, c’est qu’il n’y a pas de preuves et pas de témoins. C’est ma parole contre la sienne…»

Tiré de Slate.