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Augmentation du SMIC: quand les Républicains (et Guillaume Peltier) pratiquent le confusionnisme

Guillaume Peltier, réputé proche de Laurent Wauquiez et de sa ligne, a commis une déclaration tonitruante: selon lui, il faudrait augmenter fortement le SMIC, « de 10, 15 ou 20% ». Cette vieille recette, largement discutée par le passé, et dont la nocivité pour les classes moyennes est bien connue, montre toute la confusion idéologique où les Républicains sont entraînés aujourd’hui, faute d’une refondation claire de leur pensée.

.@G_Peltier : « Pourquoi ne pas imaginer en France la hausse du #Smic?Je sais que c’est un tabou à droite » #le79Inter pic.twitter.com/2xEBwSbk1W

— France Inter (@franceinter) 19 juin 2018

De Guillaume Peltier, nous ne retiendrons pas ici son passage au Front National avant d’intégrer le monde des Républicains. Nous retiendrons plutôt que, comme beaucoup de jeunes élus, il n’a jamais connu la vie en entreprise, sauf celle qu’il a créée (qui fait du conseil en affaires publiques), et qui n’est guère représentative d’une entreprise ordinaire. Il a commencé sa carrière comme professeur du second degré avant de bifurquer en politique.

Il est à l’image de nombreux politiques français, à gauche comme à droite, pour qui le secteur privé et la libre concurrence constituent des énigmes ou des sujets de connaissance théorique. Et comme souvent quand on connaît mal un sujet, on l’aborde avec des clichés faciles et des caricatures, et on propose pour lui des solutions toutes faites qui ne sont guère réalistes, mais qui vont dans le sens du vent.

En proposant une augmentation massive du SMIC, Guillaume Peltier n’a pas échappé à cette règle. Ce faisant, il a montré une fois de plus que la réaction des Républicains face à Macron n’est certainement pas de se rapprocher de la réalité, ni du réalisme, mais de se réfugier dans des fantasmes passéistes trop peu crédibles pour préparer le temps d’une reconquête.

Les propos incohérents de Guillaume Peltier

Reprenons d’abord la citation exacte de Guillaume Peltier:

« J’entends tous les jours nos travailleurs souffrir. Ils travaillent pour une rémunération dérisoire. Vous croyez qu’on peut vivre en France, décemment avec 1200 euros net par mois? » s’est indigné Guillaume Peltier avant de prôner « un électrochoc de 10, 15 ou 20% » d’augmentation, avec, en contrepartie, une baisse des charges « drastiques » pour les entreprises.

La vidéo précise que Guillaume Peltier a ajouté une phrase ahurissante: la baisse drastique de charges se justifierait « parce qu’il ne faut pas que ça pèse sur les entreprises ». Il faut être tout droit sorti de la fonction publique et n’avoir jamais dû verser de sa poche le salaire de ses employés pour imaginer qu’une hausse des salaires de 10, 15 ou 20% ne pèse sur les entreprises que s’il n’y a pas de baisse des charges. On voit ici la connaissance superficielle de la réalité des salaires en France s’étaler au grand jour.

Il ne s’agit pas de dire que Guillaume Peltier méprise les salariés. Au contraire, il se fait l’écho d’une souffrance réelle, celle des travailleurs payés à peine au-dessus du SMIC et qui peinent à boucler leurs fins de mois avec des revenus trop bas. Simplement, Peltier en reste à une approche émotionnelle et morale du salaire (celle de Mr Toutlemonde qui dit: il faut augmenter les salaires), sans chercher à comprendre les déterminants économiques réels qui sont à l’oeuvre dans les éléments qu’il déplore.

L’écrasement des salaires français autour du SMIC

Rappelons d’abord à Guillaume Peltier quelques réalités mathématiques. Écartons le sujet des « charges », et posons le SMIC net mensuel. Il est, à 2 euros près, de 1.150 euros, ce qui n’est effectivement pas beaucoup. Une augmentation de 15% l’amènerait à environ 1.325 euros nets.

Le tableau ci-contre rappelle la ventilation des salaires en France. 10% des salariés de notre pays (c’est-à-dire grosso modo 1,5 millions de Français) sont payés au SMIC ou à peine 60 euros de plus. Une augmentation de 15% du SMIC les placerait au même niveau que le décile suivant. Il ne resterait plus dès lors que 400 euros mensuels de différence entre les salariés les moins payés et la médiane des salaires, c’est-à-dire la somme que perçoivent nos « classes moyennes ».

De cet élément objectif, on retirera d’abord que la mesure proposée par Guillaume Peltier, qui consiste à augmenter seulement les plus bas salaires, comporte un impact psychologique désagréable pour les ceux qui se sentent « rattrapés »par le bas, sans véritable perspective d’augmentation. En réalité, Guillaume Peltier propose, par une décision politique, de réduire de près de moitié la distance qui sépare les classes moyennes des travailleurs les moins bien payés. Le signal est excellent pour ces derniers, il est très mauvais pour les premiers.

Politiquement, on s’étonnera quand même que la politique des Républicains ne s’inquiète pas de ce genre d’effets.

Le fantasme des baisses de charge gratuites pour le contribuable

Mais la vraie question n’est pas ici… elle est plutôt dans l’étrange logique post-chiraquienne ou post-hollandaise de cette mesure qui donne l’impression que la baisse des charges s’exerce de façon gratuite. C’est l’État qui paie, comme disait un incompétent en poste à l’Élysée il n’y pas si longtemps, et qui semble avoir beaucoup influencé Guillaume Peltier.

Car, que nous dit ce proche de Wauquiez, sinon qu’il faut augmenter les plus petits salaires tout en diminuant les charges qui pèsent sur eux? La formule a, ne lui en déplaise, un goût de réchauffé qui laisse un peu pantois.

Car l’histoire de la baisse des charges sur le SMIC taraude les gouvernements qui se succèdent depuis de longues années, de gauche comme de droite. La « droite sociale et populaire » dont Peltier se réclame n’a pas hésité par le passé à développer une théorie sur le sujet, qui a inspiré la gauche. Il s’agissait de dire que le chômage de masse en France s’expliquait par le coût du travail peu qualifié, trop important par rapport à nos voisins. De là, l’idée de « baisser les charges » sous 1,6 SMIC (c’est-à-dire pour 50% des salariés comme on l’a vu ci-dessus) qui fait florès depuis les années 90.

Personne n’a pu prouver que la mesure (abondamment pratiquée en France) permettait d’éviter le chômage. Mais tout le monde en connaît le prix: grosso modo, ce sont 25 milliards annuels qui s’envolent en fumée de la poche du contribuable pour financer le manque à gagner de la sécurité sociale dans cette fameuse affaire de baisse de charges. Un rapport officiel de 2017 en a rappelé les termes et les limites.

Autrement dit, la mesure que propose Guillaume Peltier de « baisses de charge » en compensation de la hausse des salaires ne serait pas à somme nulle, comme l’ancien professeur de lycée qu’il est semble le croire. Elle a un coût pour le contribuable, probablement de plusieurs milliards supplémentaires, qu’il faudra bien trouver pour ne pas amputer la sécurité sociale d’un magot dont elle a besoin pour équilibrer ses comptes.

Et qui donc va payer? le contribuable bien sûr, c’est-à-dire notamment les salariés au SMIC qui vont voir un bout de TVA augmenter, soit sur les travaux qu’ils veulent faire dans le petit pavillon qu’ils se paient péniblement, soit sur le restaurant qu’ils tentent de fréquenter une fois par mois pour se donner l’impression de vivre comme les autres.

Bref, ce qui aura été donné d’une main sera repris de l’autre.

Les classes moyennes, ennemies des Républicains?

On sait comment se termine d’ordinaire le genre de mesures « populaires » que Guillaume Peltier propose. Elles permettent un affichage politicien facile, mais leur financement pèse toujours in fine sur les classes moyennes, le ventre mou du pays dont on pense qu’il a toujours du gras à liposucer pour amortir le choc de promesses intenables.

Augmenter le SMIC de 15% n’échappera pas à la règle. Soit la mesure ne s’accompagne pas de baisses de charges, et elle se transformera en une nouvelle perte massive de compétitivité de l’emploi peu qualifié en France, c’est-à-dire par plus de chômage. Soit la mesure s’accompagne d’une baisse de charges, et le coût de celle-ci pèsera sur les classes moyennes.

Dans les deux cas, la mesure est émotionnellement bonne dans l’immédiat, mais à terme socialement désastreuse pour les Français et pour leur économie, car il faudra bien la payer à son juste prix d’une façon ou d’une autre. Le scénario le plus vraisemblable est qu’elle se traduise par une nouvelle saignée fiscale sur les classes moyennes dont notre pays a le secret.

C’est cela, l’option partisane des Républicains, semble-t-il. Chasser sur les terres des plus bas salaires et taxer à terme les classes moyennes. On reste un peu perplexes sur la pertinence de ce choix stratégique. Car les salariés au SMIC représentent 1,5 millions de personnes. Les classes moyennes en représentant beaucoup plus.

Le MEDEF à l’aube d’un affrontement fratricide?

Le Conseil exécutif s’est exprimé hier sur les candidats à la présidence. Geoffroy Roux de Bézieux a obtenu 22 voix et Alexandre Saubot en a obtenu 16. Patrick Martin, du MEDEF rhônalpin en reçoit 5 et Olivier Klotz, président du MEDEF Alsace obtint une voix. Alexandre Saubot maintient sa candidature et pourrait ainsi ouvrir une importante crise au sein de la maison MEDEF.

Il devrait y avoir de l’ambiance au MEDEF dans les semaines qui nous séparent de l’élection à la présidence. Le Conseil Exécutif a en effet hier exprimé (statutairement) sa préférence pour l’un des candidats à la présidence: Geoffroy Roux de Bézieux, challenger malheureux de Pierre Gattaz en 2013, et bien décidé à prendre une présidence qui lui avait été ravie sur le fil il y a cinq ans.

À l’époque, Roux avait obtenu 19 voix du conseil exécutif, contre 18 à Gattaz. Mais il avait quand même renoncé à combattre sans véritable contrepartie. Certains ont pu imaginer qu’il avait reçu de Pierre Gattaz la promesse de lui succéder…

Dans cette affaire, et si cette hypothèse est vraie, Gattaz se sera montré plutôt bon camarade. Non seulement, par sa passivité à organiser le changement des statuts dans les temps, il a grillé la candidature de Jean-Dominique Sénard, soutenue par l’Élysée. Mais il a procédé à quelques aménagements du Conseil Exécutif en dernière minute (là aussi dans le respect des statuts). Ces changements n’ont manifestement pas nui à la candidature de Roux de Bézieux.

Pourquoi Alexandre Saubot s’obstine

À l’issue du vote, Alexandre Saubot a annoncé qu’il maintenait sa candidature… Avec deux voix de moins que Pierre Gattaz en 2013, l’ancien président de l’UIMM ne réalise ni une contre-performance ni un score épatant. Il peut légitimement attribuer cette « baisse » de l’industrie au récent remaniement du conseil exécutif par Gattaz.

Sachant que ce vote est purement indicatif (façon Second Empire et candidat officiel), Saubot semble décidé à aller jusqu’au bout. Il peut afficher une certaine confiance, car il pourra compter sur de puissantes voix: celles de l’UIMM (également votante dans les MEDEF territoriaux), mais aussi de la banque, devraient lui assurer un bon score. Plusieurs autres fédérations devraient se joindre à lui, même si on peine aujourd’hui à savoir ce qui relève de soutiens officiels ou d’initiatives individuelles.

Ce climat nébuleux ouvre de véritables perspectives. Peu de gens s’essaient à des pronostics, car le jeu paraît très ouvert. Dans tous les cas, l’UIMM semble bien décidée à ne pas abandonner une présidence qu’elle avait perdue pendant huit ans sous Laurence Parisot, avec les conséquences néfastes pour le patronat qu’on connaît.

Cette confrontation prévisible entre un industriel familial comme Saubot et un capitaliste financier comme Roux de Bézieux illustre de façon emblématique les fractures qui touchent le capitalisme français aujourd’hui. Toute la question est de savoir à quoi ressemblera le MEDEF après la victoire de l’un des deux lutteurs.

Dans l’hypothèse d’une victoire de Roux de Bézieux, ancré sur une ligne libérale et plutôt « lâché » par les grandes fédérations, celles-ci pourraient avoir la tentation d’accorder une importance désormais secondaire au MEDEF. Peut-être même l’UIMM pourrait-elle avoir envie de faire cavalier solitaire.

Dans l’hypothèse d’une victoire d’Alexandre Saubot, les libéraux risquent de perdre tout intérêt pour la vie patronale telle qu’elle est constituée aujourd’hui. Cette désaffection sera nourrie par le sentiment que le président est élu par les fédérations contre le voeu des patrons de terrain.

Toutes les aventures pourraient être possibles.

MEDEF: mauvaise semaine pour Roux de Bézieux… et pour les assureurs

Plusieurs fédérations viennent de se déclarer en faveur d’Alexandre Saubot, candidat issu de l’UIMM, dans la course à la présidence du MEDEF. Ces ralliements, dont certains discutent l’authenticité, compliquent la campagne de Geoffroy Roux de Bézieux, qui n’est désormais plus soutenu que par une seule grande fédération: l’assurance…

Les derniers jours qui viennent de s’écouler constituent probablement une phase critique dans la course à la présidence du MEDEF. Après la rafale d’auditions du mois de mai, plusieurs fédérations ont déclaré leur soutien aux candidats en lice. Cette séance attendue ne se présente pas aussi bien que prévu pour Geoffroy Roux de Bézieux, candidat globalement « préparé » pour la succession de Pierre Gattaz, malgré les ralliements dont il a bénéficié.

Roux de Bézieux, soutenu par la « nomenklatura » patronale?

Campé en entrepreneur de talent désormais dédié à l’investissement dans le numérique, Geoffroy Roux de Bézieux incarne l’aile libérale du patronat. Il a bénéficié du ralliement de plusieurs candidats ouverts à la nouvelle économie. Le dernier en date est celui de la seule femme en lice (et arrivée sur le tard dans la course), Dominique Carlac’h. Elle a officiellement renoncé vendredi au profit de Roux.

Précédemment, le même Roux avait bénéficié des ralliements de l’éphémère ticket Simon-Charpin, lui aussi classé dans l’aile des libéraux. Cette décision a ouvert la voie à un ancrage de Roux de Bézieux loin du capitalisme à la papa qu’incarne Alexandre Saubot. Reste à voir si cet éloignement sera gagnant.

Le danger pour Roux est en effet d’apparaître aujourd’hui comme le candidat des « premiers de cordée », peu enclins à faire du social et plutôt partisans de ruptures ou de disruptions économiques fortes. Cette image est d’autant plus dangereuse que le trio Patrick Martin, Le Saché et Brajeux, plutôt proche de l’aile libérale, continue d’affaiblir Roux.

En attendant, les soutiens dont Roux de Bézieux peut se réclamer apparaissent plutôt issus de choix individuels. Sa candidature peine à rallier sur son nom les grandes fédérations dont il aura besoin pour être élu. Là aussi, le danger guette, car Roux risque fort d’apparaître, dans la dernière ligne droite, comme celui qui a mené une campagne personnelle, très individuelle, mais qui échoue à construire une ligne collective et fédératrice.

Percée décisive de Saubot?

Le vote du Conseil Exécutif du 11 juin constituera un premier indicateur sur l’état des forces en présence. D’ici là, Alexandre Saubot peut arriver à ce premier vote (purement indicatif) avec une certaine décontraction. Il vient en effet d’engranger plusieurs soutiens de poids.

Personne n’a été véritablement surpris par le soutien dont l’UIMM l’a affublé. Saubot ayant assumé la présidence de l’Union pendant plusieurs années, ce retour de bons procédés était bien le minimum auquel on s’attendait. En revanche, la fédération des travaux publics s’est aussi rapidement déclaré en sa faveur. Les mauvaises langues ont rapidement affirmé que ce soutien engageait le président de la fédération mais pas ses adhérents, il n’en reste pas moins que…

La moisson de Saubot a continué ces derniers jours. Non seulement la Fédération Bancaire (FBF) a lui apportant son soutien, mais la Fédération de l’Intérim a grossi les rangs favorables à ce démocrate chrétien un peu rigide.

Pour Roux de Bézieux, il faudrait que les ralliements à Saubot s’arrêtent là pour lui préserver une chance raisonnable d’être élu.

Passage compliqué pour les assureurs

Du coup, le soutien accordé par l’assurance à la candidature de Roux apparaît à contretemps et à contre-courant. Dans l’attente du positionnement du SYNTEC (branche du conseil et de l’informatique) en faveur de Roux, la Fédération de l’Assurance est désormais la seule grande fédération à orienter son vote de cette façon. Cette figure isolée paraît pour le moins compliquée à gérer pour une branche dont le chiffre d’affaires repose largement sur la vente de produits aux autres branches.

Dans l’hypothèse d’une victoire finale de Saubot, ce choix risque de coûter très cher. D’autant plus cher que les banquiers auront vu juste en se ralliant au vainqueur, cornérisant un peu plus les assureurs.

Certaines conséquences immédiates pourraient être lourdes de conséquences. En particulier, les assureurs avaient fait main basse sur le système paritaire de retraites complémentaires. Ils détiennent en effet la présidence stratégique de l’ARRCO, et la stratégie en matière de protection sociale est coiffée par l’ancien président de GENERALI France, Claude Tendil. Or celui-ci risque fort de ne pas être reconduit dans ses fonctions si Alexandre Saubot remporte le morceau.

Les banquiers, déjà bénéficiaires de la future loi Pacte qui devrait encourager la compétitivité de leurs produits d’épargne, pourraient bien lorgner de près sur les forteresses paritaires gagnées par les assureurs sous Pierre Gattaz.

Le lobbying du sucre, un exemple à suivre par les filières et les industries qui font le bad buzz

Le lobbying du sucre devrait servir de modèle à de nombreuses industries, notamment agro-alimentaires, suspectées des pires turpitudes. Les producteurs français du sucre sont en effet parvenus, à l’instar de leurs collègues et concurrents internationaux, à « infiltrer » de façon positive l’opinion publique, de telle sorte qu’une grande partie des méfaits du sucre sont occultés…

C’est en lisant par lassitude ou par ennui les indications sur l’emballage que je me suis aperçu de mon erreur. Depuis plusieurs semaines, je ne manquais pas une occasion, dans le TGV, de m’acheter une boîte de « Gula », présentée comme un assortiment de graines saines pour la santé, pour me livrer à une séance de « grignotage décomplexé », comme l’évoque le site de la marque. Mais, en détaillant les valeurs nutritionnelles de ces petites friandises à la mode, j’ai compris qu’elles comportaient un petit vice discret: leur teneur en sucre, qui n’a rien de diététique, et sur laquelle la marque.. communique peu. Une fois de plus, je me suis dit que la puissance de l’industrie du sucre est de parvenir chaque fois à percoler ses produits sans le dire. Tu manges des graines réputées très saines et particulièrement utiles pour ta santé, et tu avales en fait des quantités colossales de sucre.

Voilà une véritable prouesse qui mérite d’être relevée. Les fabricants de sucre ont endormi la vigilance des consommateurs. Autant les producteurs de viande, d’huile, de vin, de tabac, sont identifiés comme les grands méchants chaque fois qu’on le peut (et alors même que la société française ne cesse de faire l’éloge de ses produits agricoles de toujours), autant les producteurs de sucre parviennent à passer inaperçus et à neutraliser la plupart des buzz négatifs qu’ils pourraient susciter.

Une industrie qui avance en rang ordonné

Cette maîtrise de l’image n’a rien de hasardeux. Elle est le fruit d’une stratégie concertée, menée intelligemment, froidement, par une industrie extrêmement concentrée et réunie dans le SNFS, le Syndicat National des Fabricants de Sucre. Installé dans la très bourgeoise rue Copernic, ce syndicat réunit les 4 producteurs français: Cristal Union, Saint Louis Sucre (acheté par l’allemand Südzucker en 2001), Lesaffre Frères (groupe familial du Nord) et Ouvré (Seine-et-Marne). Cette branche d’activité, très liée à la récolte des betteraves, a l’avantage d’avancer de façon très cohérente. Le faible nombre d’acteurs n’y est pas pour rien: 4 entreprises pour un secteur, ça limite les palabres inutiles et ça facilite les prises de décisions stratégiques.

Faible en nombre d’entreprises, la branche du sucre est économiquement puissante. Ses acteurs communiquent volontiers sur la production ou sur les surfaces cultivées. Mais ils se montrent plus discrets sur leur chiffre d’affaires: entre 4 et 5 milliards € et une première place européenne dans la production de sucre. Ils emploieraient de leur propre aveu plus de 40.000 salariés.

On mesure tout de suite la force que constitue, pour un secteur économique, ce chiffre d’affaires important dégagé par un petit nombre d’acteurs, très conscients de ses enjeux collectifs.

L’explosion de la consommation de sucre

Cette puissance tient largement à la capacité des producteurs de sucre à vendre leur production sous une multitude de formes. Au début du dix-neuvième siècle, chaque Français consommait environ 2 kilos de sucre par an. Il en consomme aujourd’hui environ 35 kilos.

Cette explosion, qui va de pair avec une épidémie de diabète, mais aussi d’obésité et de tout un tas d’autres dérèglements, constitue un défi autant technologique que commercial. D’une part, les producteurs doivent raffiner des quantités colossales de betterave très rapidement dans des usines qui tournent trois mois par an. D’autre part, ils doivent sans cesse trouver de nombreux débouchés au sucre pour écouler leur production.

Ainsi, le « sucre de bouche », qui représentait encore 50% de la consommation en 1960, n’en représente plus que 15% aujourd’hui. Cet effritement en dit long sur la nécessaire injection de sucre « ajouté » dans une multitude de produits qui n’ont aucun besoin d’être sucrés. C’est une question de survie pour le secteur.

L’image du sucre, un enjeu très sensible

Dans ces conditions, l’industrie du sucre a dû se poser la question de l’image attachée au produit qu’elle fabrique. Assez logiquement, la multiplication par près de vingt de la quantité de sucre ingérée quotidiennement par l’organisme en l’espace de deux cents ans suppose de neutraliser les campagnes de mise en garde sur les effets indésirables de ce phénomène. La profession s’est organisée très efficacement pour y faire face.

Elle a eu l’intelligence de mener de front deux types d’actions concomitantes. D’une part, la profession a mobilisé des actions d’influence classique, notamment auprès des pouvoirs publics. D’autre part, elle a fortement infiltré les « élites » et les relais d’opinion pour qu’ils l’aident à améliorer l’image du sucre.

Le sucre et son lobbying classique

Du côté du lobbying « classique », l’industrie sucrière est présente à l’Assemblée Nationale et au Sénat à travers des cabinets de lobbying ou par une présence directe, dument enregistrée par les pouvoirs publics. Saint Louis Sucre dispose même d’une entrée directe dans l’hémicycle.

Ces actions bien évidemment indispensables pour orienter le contenu des réglementations foisonnantes qui sortent chaque année de nos assemblées sont connues. Dans le cas du sucre, elles se doublent d’un dialogue soutenu avec l’exécutif.

On trouvera par exemple un très instructif rapport gouvernemental (en l’espèce rédigé par deux hauts fonctionnaires du ministère de l’Agriculture) de 2015, sur l’avenir de la filière. Il montre comment la haute administration et l’exécutif lui-même se préoccupent des problématiques liées à cette activité fortement exportatrice…

On y lira entre autres ces considérations: « il est un sujet qui justifie encore plus que l’ensemble des acteurs d’une filière sucre élargie réfléchissent et travaillent en commun : celui de la valorisation de l’importance du sucre dans l’alimentation et donc de la défense de son image et de sa place dans la société. Dans la perspective des débats tout à fait légitimes en cours dans les instances européennes, comme au niveau national, autour des problématiques de nutrition et d’information du consommateur, ainsi que de la promotion de l’image du savoir-faire français qui est associé à la production et au travail du sucre, il nous paraît du devoir des fabricants mais aussi des utilisateurs de sucre d’anticiper, de nourrir la réflexion en y apportant de la matière et de mettre sur la table des propositions alternatives et constructives. » (page 87).

L’action sur l’image du sucre

Autrement dit, sur la recommandation même des pouvoirs publics (mais elle n’avait pas besoin d’être mise en garde pour en être convaincue), l’industrie sucrière a consacré des moyens importants pour convaincre le consommateur de l’innocuité d’un produit dont ses aliments sont truffés. C’est ici que se niche l’originalité du lobbying sucrier, très orienté vers une sorte d’hégémonie culturelle dans le domaine de l’alimentation.

Pour parvenir à ses fins, l’industrie sucrière a mobilisé deux importants leviers qui méritent d’être analysés en détails.

La question des officines

Premier point essentiel, le Syndicat National des Fabricants de Sucre a créé une masse d’officines chargées de défendre l’image de son produit. Ces officines sont le plus souvent présentées comme étrangères à la profession elle-même.

On retiendra deux officines majeures qui correspondent peu ou prou à cette description.

Le Centre d’Étude et de Documentation du Sucre (CEDUS) ne cache pas son lien avec la profession. Mais il avance volontiers masqué, derrière des sites plus neutres comme « Sucre info » ou « VraiFaux.lesucre.com« . Ces sites visent à diffuser une information positive sur le sucre à destination du grand public.

L’institut Benjamin Delessert, quoique domicilié dans les mêmes locaux que le SNFS, cache pour sa part plus volontiers ses liens avec la profession. Il faut dire qu’il ne s’adresse pas au grand public, mais plutôt aux « élites » intéressées par le sucre.

De ce point de vue, il aspire à une forme d’objectivité difficilement compatible avec un lien de dépendance trop étroit qui serait affiché avec la profession.

Les liens avec les diabétologues, les nutritionnistes et les chercheurs

L’institut Benjamin Delessert sert précisément à développer l’influence du sucre dans les milieux scientifiques. Pour ce faire, une cascade de comités et de prix sert à distinguer les chercheurs et les relais d’opinion sur la question.

On notera en particulier la composition de son « comité scientifique« : on y retrouve un nombre important de praticiens hospitaliers spécialisés dans les maladies liées au sucre. Ce comité témoigne de la relation d’influence que l’industrie sucrière est parvenue à établir avec des milieux qui devraient en principe lui être hostiles.

Dans cette construction, l’industrie du sucre est parvenue à réaliser de véritables prouesses sans susciter les réprobations qu’on aurait pu craindre. Ainsi, en 2009, l’institut a remis un prix au diabétologue André Grimaldi, alors star médiatique. Trois ans plus tard, le lauréat de ce prix déclarait à la presse: « Il ne faut pas diaboliser le sucre ».

On voit ici l’efficacité de la méthode employée par l’industrie du sucre pour se « rapprocher » des prescripteurs médicaux. À force de les récompenser et de les promouvoir, elle obtient d’eux qu’ils évitent d’adresser au grand public une communication qui serait trop alarmiste.

C’est en ce sens que l’industrie du sucre est efficace. Elle n’a bien entendu pas empêché que la causalité du sucre dans le développement de certaines maladies ne soit connue. En revanche, elle a permis de neutraliser le catastrophisme des discours sur le sujet.

Ceci explique que l’opinion publique soit largement convaincue que la matière grasse est plus dangereuse pour la santé que le sucre…

Un modèle à suivre pour d’autres professions?

Pour toutes les professions soumises à un bad buzz (et on pense tout particulièrement à la filière viande), les techniques d’influence utilisées par l’industrie du sucre méritent donc d’être suivies de près. Elles permettent en effet de désamorcer dans la durée de nombreuses crises médiatiques.

On retiendra en revanche que ces actions portent à long terme et supposent un investissement patient. L’influence ne se fabrique pas en quelques jours, ni même en quelques semaines.

Article paru sur Le Courrier des Stratèges.

En Italie, la coalition pourrait baisser l’impôt sur les sociétés à 15%

La Ligue et le mouvement 5 Stelle devraient former un nouveau gouvernement en Italie. Les négociations sont longues et difficiles. La presse à publié le contrat de gouvernement qui devrait lier les deux formations (lire ci-dessous). Celui-ci pose l’hypothèse d’une baisse du taux d’impôt sur les sociétés à 15%.

Italie: contrat de gouvernement entre 5 Stelle et la Ligue du Nord de Société Tripalio

Le contrat de gouvernement entre la Ligue et 5 Stelle mérite d’être lu attentivement. Il comporte une trentaine de pages relativement détaillées sur l’ensemble des mesures qu’un gouvernement commun entre les deux partis pourrait prendre.

On s’arrêtera sur les mesures fiscales et de finances publiques. Le gouvernement ne sortirait pas de la zone euro et se redonnerait des marges de conquête fiscale, avec un vrai choc passant par l’instauration d’une « flat tax » pour les particuliers et les entreprises. Les uns comme les autres verraient leurs impôts lissés à 15%.

Pour les entreprises italiennes, ce choc fiscal pourrait constituer une véritable opportunité.

L’Italie, prochain épouvantail de l’Europe?

La presse française subventionnée a entamé sa grande oeuvre de dénigrement contre cette coalition jugée (forcément) populiste. Pour se faire une idée du torrent de feu qui promet de s’abattre sur l’Italie, il faut lire l’éditorial du Monde sur le sujet:

Le défi adressé à l’Europe ne porte pas que sur l’économie. Sur la sécurité et les migrations, les vainqueurs du 4 mars ont déjà annoncé un tour de vis qui préfigure une confrontation très dure avec Bruxelles. Par ailleurs, l’annonce d’un rapprochement avec la Russie, assortie du rejet des sanctions prises après l’annexion de la Crimée, fait peser la menace d’une fracture au sein de la solidarité occidentale. Ce serait une victoire éclatante pour Vladimir Poutine.

Plus grave encore, la contestation identitaire portée par ces deux forces est potentiellement dévastatrice. En témoigne l’apparition dans le texte d’accord, diffusé mercredi soir, de la mise en cause de la vaccination obligatoire, qui interroge la notion même de connaissance et de vérité scientifique.

Le défi posé par les 5 étoiles et la Ligue n’est pas seulement dirigé contre une Europe technocratique. L’attaque portée grâce à une rhétorique complotiste multiforme, antiélite et antiscientifique particulièrement efficace, vise bien au-delà. Ce qui est en jeu, ce n’est rien de moins que l’héritage de l’Europe des Lumières.

Il faut remonter au Brexit pour retrouver trace de discours aussi binaires sur le résultat d’une consultation électorale en Europe.

L’inquiétant désintérêt pour le MEDEF annonce-t-il la fin de l’organisation patronale?

La course à la présidence du MEDEF suscite peu d’enthousiasme dans les médias et très peu d’intérêt dans l’opinion. Au-delà des raisons circonstancielles qui expliquent cette indifférence, un phénomène plus profond se dessine: la perte d’utilité d’une organisation calibrée pour gérer les dispositifs d’après-guerre dont les nouvelles générations voient moins la pertinence.

Ce matin, le mouvement Ethic de Sophie de Menthon recevait les candidats à la présidence du MEDEF pour un débat désormais traditionnel. Comme l’usage semble le vouloir, celui-ci avait lieu au Cercle Interallié, l’endroit le plus ringard de Paris, où la cravate est obligatoire et le jean’s interdit. On ne peut pas trouver meilleur endroit pour illustrer l’obsolescence du capitalisme que le MEDEF incarne.

Une profusion de candidats dans l’indifférence générale

Combien de candidats sont-ils déclarés à ce stade? Plus personne ne le sait vraiment. Tout le monde connaît les deux « grands candidats »: Geoffroy Roux de Bézieux et Alexandre Saubot. Les candidats issus de MEDEF territoriaux font des apparitions intermittentes dans les medias: Hauts-de-France, Rhône-Alpes, Alsace, Pays-de-Loire, Paris. Puis il y a les « hors catégories »: Fabrice Le Saché, 35 ans, et Jean-Charles Simon (qui a annoncé un ticket avec le président du MEDEF Pays-de-Loire), ancien directeur général du MEDEF. Et la petite dernière qui a semblé un peu « contrainte » de se présenter: Dominique Carlac’h, qui s’occupe du sport au MEDEF. Un programme en soi.

On annonce également un dernier candidat fin avril: Christian Nibourel, président d’Accenture qui se déclarerait juste avant la clôture des dépôts de dossier et se rallierait ensuite à Alexandre Saubot, de l’UIMM.

Qui cette longue liste de prétendants, aussi fournie qu’un conclave après la mort d’un pape qu’on vient d’empoisonner, intéresse-t-elle encore?

Une procédure obsolète de vote

Il existe des raisons objectives pour que plus personne ne s’intéresse à cette élection. À commencer par le système électoral du MEDEF, qui paraît marqué d’un sceau hésitant entre le monde baroque et le romantisme de la révolution industrielle. Alors que le MEDEF compte moins de 150.000 entreprises adhérentes (du temps de Laurence Parisot, l’organisation en revendiquait cinq ou six fois plus), seuls 560 électeurs sont appelés à voter. Parmi eux, les deux tiers sont des représentants de fédérations qui s’en remettent d’ordinaire à leur bureau pour choisir le candidat qui recueille leur suffrage.

Autrement dit, le vote se décide à autour de moins de 250 électeurs réels. Un véritable conclave, qui a du sens lorsqu’on parle d’église catholique et de pape (encore que…), mais qui semble complètement anachronique s’agissant d’une organisation patronale « représentative » au niveau nationale. On serait bien en peine de dire exactement qui représente le MEDEF aujourd’hui. En tout cas pas cette flopée de patrons de start-up en jean’s et sans cravate qui n’ont pas eu accès au débat de Sophie de Menthon pour cause de tenue incorrecte.

10 candidats pour une réforme du MEDEF

De cette faiblesse du MEDEF, de ce malaise interne que trahissent ces légions de candidats soudain sortis de l’ombre, personne ne doute. Et chaque candidat sacrifie désormais à un couplet obligatoire sur la nécessaire réforme de l’organisation, dont l’objectif doit être d’aller vers le mieux: plus de représentativité, de présence sur le terrain, de proximité.

Ce mainstream (qui n’est pas nouveau) a-t-il pris la mesure des changements sociologiques et technologiques profonds qui minent le capitalisme ligérien traditionnel dont le MEDEF est l’expression? C’est tout sauf sûr, car on peine à voir quel monde futur les candidats appellent de leurs voeux au-delà de l’injonction d’une réforme.

Je signalerai ici, par souci de précision, les impressionnants programmes de Jean-Charles Simon, qui sont aussi exhaustifs que celui de Bruno Le Maire au moment de la campagne de la primaire. Je confesserai aussi ne pas avoir lu ce programme dont je ne remets nullement en cause la qualité. Il faut même saluer l’engagement haut-de-gamme de Jean-Charles Simon. Simplement, il n’est pas sûr que le bonheur du capitalisme soit une question de taille ou de poids. L’essentiel est surtout dans la façon de s’en servir: souplesse, agilité, rondeur, dont chacun appréciera l’intensité chez l’auteur du programme en question.

Et si le « système » n’avait plus besoin du MEDEF?

Peut-être le moment vient-il de se poser une question simple: le MEDEF est-il encore utile dans le capitalisme français?

Du point de vue de l’influence politique, il est incontestable que l’existence d’un mouvement patronal structuré, actif, efficace, a son importance. La dernière élection présidentielle l’a démontré. Certains murmurent même que le MEDEF a directement « usiné » des fiches de travail et de propositions pour le candidat Macron, par-dessus l’épaule des équipes de campagne officielles.

Mais au-delà de cette influence politique, qui est le coeur d’un mouvement patronal, faut-il un autre MEDEF? Et en particulier, que faire de ces légions de salariés qui préparent des accords nationaux interprofessionnels dans l’indifférence générale des entreprises supposées les appliquer? Et des cohortes de mandataires qui siègent dans une multitude de conseils d’administration paritaires (sécurité sociale, institutions de prévoyance, organismes obscurs en tous genres) où ils n’ont d’autre utilité que de maintenir vivante la légende d’un système qui ferait la part belle aux partenaires sociaux, alors qu’il est totalement dirigé ailleurs, que ce soit par l’État ou par de grands intérêts économiques?

Le moment est peut-être venu de dire que le « roi est nu » et de dissoudre officiellement le lien, construit sous la IVè République, entre l’État et le patronat à travers ces grandes structures dont la mission n’a plus besoin des corps intermédiaires pour être menée à bien. Il est aussi probablement venu de tirer toutes les conséquences des ordonnances Macron. Dès lors que la définition de la norme sociale relève principalement de l’entreprise, à quoi bon maintenir cette exception française qu’est le niveau interprofessionnel?

Prélèvement à la source: Darmanin s’enferme dans le déni face à l’angoisse des entreprises

Gérald Darmanin a présidé à Beauvais le Comité de Suivi du Prélèvement à la Source, chargé de s’assurer que cette opération prévue pour le 1er janvier 2019 fonctionnera bien. Malgré les objurgations patronales, le ministre a annoncé que l’opération aurait lieu comme prévu… avec des arguments déroutants.

Gérald Darmanin a présidé un Comité de Suivi du Prélèvement à la Source qui  lui a donné l’occasion de repousser les demandes patronales d’un moratoire sur la mise en place de ce dispositif. La veille, Pierre Gattaz avait demandé au gouvernement de repousser la mise en œuvre de la mesure. Le matin, la CPME avait protesté contre cette façon de reporter sur les entreprises la charge de la collecte de l’impôt.

Le réveil tardif des mouvements patronaux sur le prélèvement à la source

Dans la pratique, les revendications du MEDEF et du CPME avaient peu de chances d’aboutir. Le principe du prélèvement à la source est adopté depuis deux ans, et le report de la mesure au 1er janvier 2019 était probablement l’ultime concession que Bercy pouvait accepter sur un processus lourd et enclenché de longue date.

S’il y avait une bataille à mener sur ce sujet, c’était il y a trois ans… quand l’intention de Bercy ne s’était pas encore transformée en loi.

Les risques du prélèvement à la source pour les entreprises

Le discours patronal correspond toutefois à une réalité. A la différence des pays où l’impôt sur le revenu est prélevé à la source, la France n’a pas simplifié la réglementation de son impôt avant d’en confier la collecte aux entrepreneurs. D’où une réglementation de 25 pages à appliquer, sans compter les textes circulaires. Comme si les entreprises n’avaient que cette préoccupation à satisfaire…

Or le gouvernement a prévu un arsenal de sanctions lourdes pour les entreprises qui ne maîtriseraient pas rapidement la nouvelle réglementation. Voilà de quoi angoisser plus d’un chef d’entreprise.

Le discours déconnecté de Gérald Darmanin

Face à ces inquiétudes, le ministre n’a pas rassuré les entrepreneurs. Il leur a même tenu un discours très décalé par rapport à leurs préoccupations.

Sur le coût que pourrait occasionner la réforme pour les entreprises, M. Darmanin a rappelé qu’un rapport de l’Inspection générale des Finances (IGF) l’a évalué entre 300 et 400 millions d’euros l’année de sa mise en oeuvre, mais a aussi souligné que la mise en place de la Déclaration sociale nominative (DSN) dans les entreprises pour collecter les charges sociales leur avait fait gagner « 1,5 milliard d’euros », soit environ « 25 euros par salarié ».

« Ce qui est très important, c’est de voir le gain pour les salariés », a fait valoir le ministre.

Autrement dit, Darmanin ne nie pas vraiment que le prélèvement à la source soit une forme d’impôt nouveau sur les entreprises ou, en tout cas, de transfert sur elles de dépenses publiques.

Darmanin a-t-il une vision claire de ce qu’est la DSN?

Pour justifier cette mesure chiffrée à plusieurs centaines de millions, le ministre évoque les gains procurés par la DSN.

Là encore, le discours paraît décalé. La mise en place de ce dispositif aurait procuré un grain d’1,5 milliards d’euro aux entreprises. Beaucoup d’entrepreneurs aimeraient voir la couleur de cet argent.

Dans la pratique, la DSN s’est traduite par de nombreuses difficultés techniques qui sont très loin de la simplification mise en avant par le ministre. Et le gain pour les salariés reste encore à prouver!

Faut-il encore des cadres dans les entreprises françaises?

Les partenaires sociaux interprofessionnels négocient actuellement un accord sur le statut générique des cadres. L’objectif premier est de sauver la raison d’être l’AGIRC. On se demande dans quelle mesure la protection de ces vieilles reliques est encore en phase avec la vie des entreprises.

Les cadres sont désormais une vieille exception française. On ne connaît pas d’autre pays où, statutairement, les salariés se distinguent entre eux avec deux castes bien distinctes: les cadres, et les non-cadres. C’est même une survivance des années 30. Avant la guerre, s’était constituée une sorte de caste dotée de droits particuliers. Elle n’a toujours pas disparu.

Les cadres, cette invention de la sécurité sociale

Si le dogmatisme des années 40 n’avait pas voulu à tout prix imposer un système de sécurité sociale monopolistique, claudiquant et coûteux, les cadres existeraient-ils encore en France? Probablement pas…

Lorsque les ordonnances de 1945 créant la sécurité sociale se mettent en place, elles suscitent immédiatement de profondes résistances dans la société française. Le rapport qualité-prix du système est en effet si dégradé par rapport à la protection sociale d’avant-guerre que les professions s’organisent pour y échapper.

Tout le monde connaît la résistance farouche opposée, CGT en tête, par les métiers bénéficiant de ce qui est devenu un régime spécial: cheminots, notamment , mais aussi électriciens, gaziers, mineurs… Ceux-là ont ouvert une longue période d’injonction paradoxale où ils prônaient un régime universel de sécurité sociale tout en défendant becs et ongles leurs privilèges et leurs exceptions.

Dès 1947, les « cadres » ajoutèrent leur exception à celle des régimes spéciaux, en signant un accord interprofessionnel qui créait une retraite complémentaire obligatoire par répartition pour tous ceux qui percevaient une rémunération au-dessus du plafond de la sécurité sociale. D’où le fameux accord créant l’AGIRC, la caisse de retraite complémentaire qui assure une retraite au-delà de la « tranche A » de la sécurité sociale, c’est-à-dire au-dessus du plafond de salaire mensuel du régime général.

Il est très probable que si la sécurité sociale n’avait pas été aussi intrusive et imposée autoritairement, les cadres n’auraient pas trouvé la force collective de mettre en place un système aussi organisé.

Les cadres et l’âge d’or des Trente Glorieuses

Ce faisant, le principe de mettre en place des dispositifs spécifiques pour les cadres a fait son chemin durant les Trente Glorieuses.

D’une part, les cadres ont multiplié les avantages, qui étaient autant de façons de les « récompenser » pour leur adhésion à la logique de marché. On ne compte plus les accords de branche créant des dispositifs spécifiques ou des avantages particuliers dont les salariés « ordinaires » étaient exclus. On ne compte plus non plus les conventions collectives qui protègent mieux les cadres que les salariés ordinaires.

D’autre part, ce modèle a très vite fait des « petits » en suscitant chez les non-cadres des appétits similaires. D’où la création de l’ARRCO, dans les années 60, qui accordait une retraite complémentaire aux non-cadres, c’est-à-dire une retraite en plus du régime général pour tous ceux qui cotisaient sous le plafond de la sécurité sociale.

On l’a oublié aujourd’hui, mais pendant plusieurs décennies, la prestation de sécurité sociale était si désavantageuse que tout le monde se battait pour y échapper…

Les cadres et le financement occulte des organisations syndicales

Si les organisations syndicales ont régulièrement soutenu le statut de cadre, ou la mise en place de dispositifs privilégiés à leur endroit, elles avaient une bonne raison de le faire…

L’accord de 1947 prévoit notamment, en plus des cotisations retraite, une cotisation obligatoire des entreprises à hauteur de 1,5% de la masse salariale des cadres pour assurer des contrats de prévoyance.

Il était de notoriété publique qu’un contrat de prévoyance généreux ne coûtait pas aussi cher. En revanche, les organismes paritaires qui se sont mis en place pour gérer cette manne ont ouvert la voie à un financement contestable des organisations syndicales. Sous couvert de prévoyance, on finançait beaucoup d’autres choses… à commencer par des emplois de permanents qui ont longtemps subsisté.

Ce système a conservé de beaux restes. Il suffit de suivre les « parrainages » d’AG2R, institution paritaire, dans les événements syndicaux (y compris patronaux), pour mesurer l’étendue des renvois d’ascenseur dans le monde paritaire.

Un champ d’action de plus en plus contraint

Avec le temps, les changements sociaux et la crise, ce système a toutefois progressivement perdu sa raison d’être. La Cour de Cassation a fini par s’en mêler, en posant comme principe général la nécessité de trouver des justifications objectives aux avantages catégoriels des cadres. L’idée qu’un cadre avait des droits dont les non-cadres étaient exclus a vécu.

On rapprochera ce mouvement jurisprudentiel de l’environnement socio-économique général. La massification de l’accès au baccalauréat, le développement des études supérieures, l’anonymisation progressive des « managers » dans les entreprises a beaucoup fait perdre à la notion de cadres.

En dehors du paritarisme, quelle identité pour les cadres?

Alors que l’accès aux études supérieures s’est démocratisé en France, la notion (et surtout le statut) de cadre semble de plus en plus contestable. Les activités qui n’ont pas été délocalisées hors de France sont souvent menées par des personnels qualifiés qui ont tout de ce qu’on appelait un cadre dans les années 50. À moins qu’elles ne soient mises en oeuvre par des diplômés qui n’ont pas trouvé de travail en rapport avec leur diplôme.

Dans ces conditions, l’idée de maintenir vivante la distinction entre cadre et non-cadre parait très fragile. À de nombreux égards, il est même beaucoup plus difficile de trouver en France aujourd’hui un non-cadre qu’un cadre, tant la main-d’oeuvre est destinée à assurer des fonctions enrichies par rapport aux simples tâches d’exécution du modèle tayloriste.

En dehors de l’espérance parasitaire de préserver le gâteau paritaire dans lequel de nombreuses organisations syndicales continuent à croquer, on se demande donc bien à quoi peut bien servir cette négociation. Si ce n’est à fomenter l’esprit d’un dégagisme syndical.

L’angoisse de l’entrepreneur devant les profits

Les profits sont l’angoisse de l’entrepreneur en France. Non seulement, ils sont inavouables et donnent lieu à une stigmatisation systématique, mais ils déclenchent une série de processus fiscaux anxiogènes. Quand on est entrepreneur, mieux vaut ne pas gagner d’argent dans ce pays…

Avec les profits prétendument records du CAC 40 (redisons-le: ils n’ont pas retrouvé leur niveau de 2006 et sont donc plus inquiétants que réjouissants pour les actionnaires), les entrepreneurs sont ramenés à leur propre angoisse du résultat. Dans un pays normal et équilibré, un pays qui ne serait pas dominé par la conscience coupable caractéristique de l’héritage monothéiste, l’entrepreneur dont l’entreprise dégage des profits serait heureux de l’afficher.

En France, c’est l’inverse. Quand vient le moment de répondre à la question: « Et ta boîte, comment elle va? », la nervosité monte.

Voilà bien un malaise qu’on ne soupçonne pas quand on est salarié. Mais, à mesure que l’année défile et que la perspective de clôturer les comptes approche, on sait si on a fait ou pas une « bonne » année. Et là, la tension se fait plus forte. Non parce qu’on n’a fait un mauvais chiffre, mais parce qu’on en a fait un bon.

D’abord, il va falloir esquisser le bilan avec l’expert-comptable et mettre un chiffre sur la ligne: profits. L’entrepreneur normalement constitué regarde immédiatement sa trésorerie et demande à l’expert-comptable: « ça fait combien en impôts? » Et là, le nez commence à se tordre. On mesure tout de suite qu’on a été mal avisé de ne pas prendre les devants. Ah! que l’argent serait mieux utilisé s’il servait à investir, à faire de la croissance externe, ou augmenter massivement les salaires.

Le problème des augmentations salariales, c’est évidemment que tout est fait, en droit français, pour dissuader de les pratiquer. Faire passer à un salarié le stade des 2,5 SMIC conduit à le sortir des dispositifs d’allègements et donc oblige à bien calculer l’énorme surcoût auquel on s’expose d’un coup. Et en cas de retournement de la conjoncture, on est marron. Réduire le salaire est à peu près impossible.

Bref, tu as fait des profits et tu es un couillon. Tu ne mérites plus de vivre libre. Comme le répètent les bien-pensants et les médias, l’entreprise n’est pas là pour faire du profit, mais pour s’occuper de tout un tas d’autres choses.

D’abord, tu dois faire de l’emploi. Mais pas n’importe lequel. Tu dois bien faire attention à recruter des femmes, des handicapés, et des minorités visibles. Idéalement, si tu trouves une malienne voilée et cul-de-jatte, tu es un héros de la Nation, à condition de prouver que tu la paies aussi bien que le connard de mâle blanc diplômé et entier que tu as l’idée coupable de recruter l’an dernier.

Si tu as recruté un petit poulbot qui avait les bonnes compétences avant de recruter une femme musulmane qui a quitté l’école à quinze ans et qui n’a jamais vu un tableur Excel, c’est probablement parce que tu es raciste. Donc il faut que tu te justifies.

Ensuite, tu dois faire tout un tas d’opérations obscures pour prouver que tu n’es pas un salaud de patron capitaliste. Par exemple, tu ne dois pas recruter trop de stagiaires, mais tu dois prendre des apprentis. Tu dois respecter l’environnement. Tu dois vérifier que tes données informatiques sont conformes à une multitude de textes dont tu ne soupçonnes même pas l’existence. Tu dois t’assurer que les écrans de tes ordinateurs ne donnent pas mal aux yeux de tes collaborateurs.

Bref, tu es patron, tu as la mauvaise idée de faire des profits, mais tu n’as pas passé assez de temps à te préoccuper de tout ce qui n’est pas ton métier. Du coup, tu ne fais pas faillite, tu ne demandes pas de subvention et tu as la mauvaise idée de ne dépendre de personne. Et ça, le système, il n’aime pas.

Pour te ramener dans le droit chemin, la loi va changer. Le brillant Bruno Le Maire, qui n’a jamais mis les pieds dans une entreprise et qui va depuis toujours du denier public, va venir t’expliquer qu’une entreprise, ce n’est pas seulement le profit, mais c’est beaucoup plus que ça.

Je crois bien qu’on avait compris. En France, mieux vaut rater que réussir.

Profits du CAC 40: les grandes entreprises françaises devraient-elles plutôt perdre de l’argent?

Les profits du CAC 40 reviennent au-devant de la scène avec des résultats présentés injustement comme records. Les 92 milliards € que les géants français ont gagné en 2017 sont présentés comme une honte et un quasi-affront pour l’opinion publique. Mais les Français préfèreraient-ils que leurs champions économiques perdent de l’argent et licencient à tour de bras?

Les profits du CAC 40 devraient nourrir encore cette année le fantasme selon lequel il existe des cagnottes cachées dans l’économie française. Publiés dans la foulée des annonces sur les milliards de Bernard Arnault, ces chiffre agissent comme des mantras répétés jour après jour. Ils s’infiltrent dans les esprits et influencent en profondeur notre perception de la réalité.

Non, les profits du CAC 40 ne sont pas « records »

Quand on étudie les chiffres, on regrette bien entendu cette nouvelle simplification médiatique qui rappelle, si on en doutait encore, que les medias subventionnés sont bien les champions de la fake news.

En effet, avec 92 milliards € de bénéfices, les entreprises du CAC 40 n’ont pas encore atteint les chiffres… des années 2005 et 2006, où elles avaient flirté avec les 100 milliards €. Une présentation honnête de la réalité devraient donc plutôt regretter que les entreprises du CAC 40 n’aient pas encore retrouvé leurs niveaux de profit de l’avant-crise de 2008.

En réalité, les profits du CAC 40 ne sont pas assez élevés, et il est bien dommage que les médias officiels ne le soulignent pas.

Des profits de plus en plus difficiles à dégager

Ces chiffres ternes surviennent dans un contexte de plus en plus rude. Pour dégager ces « profits records », les entreprises du CAC 40 doivent cumuler plus de 1.200 milliards de chiffre d’affaires, soit l’équivalent de 60% du PIB français. C’est environ 300 milliards de chiffre d’affaires de plus qu’en 2005 et 2006.

Ce petit rappel montre comment le taux de marge et de profitabilité des grandes entreprises s’est effondré en une dizaine d’années. Loin d’être une performance, les profits du CAC 40 témoignent donc de l’étendue des dégâts causés par la crise de 2008 en France.

La France perdue dans les chiffres

Autre facteur d’inquiétude: la France constitue une part de moins en moins importante du chiffre d’affaires des entreprises du CAC 40. On en serait à 25% en 2017 contre plus de 35% il y a dix ans. L’Europe elle-même est en déclin dans les activités de nos groupes. Elle représenterait la moitié seulement du chiffre d’affaires.

Les profits du CAC 40 sont donc une sorte de rapatriement des activités menées ailleurs, notamment en Asie et en Amérique. Si l’on se souvient de l’état pitoyable de notre balance commerciale, il devient urgent de trouver ces profits trop peu élevés.