Accueil » Chroniques jupitériennes

Catégorie : Chroniques jupitériennes

Comment la pression fiscale augmente discrètement sur les particuliers, et pourquoi c’est un problème pour Macron

La pression fiscale augmente discrètement sur les particuliers, malgré les grandes déclarations du gouvernement qui disent le contraire. En réalité, les Français sortiront rincés de l’exercice 2018 et, sans un effort majeur, 2019 sera tout aussi difficile. Pour Emmanuel Macron, cette situation risque de tourner au cauchemar, tant elle ancre la théorie du président des riches.

La pression fiscale sur les particuliers risque de devenir un puissant talon d’Achille pour Emmanuel Macron. Elle ne cesse en effet d’augmenter comme si les particuliers avaient désormais vocation à financer l’essentiel des nouvelles politiques publiques. Pendant ce temps, les recettes fiscales issues des entreprises s’effondrent.

Forte hausse de la pression fiscale sur les particuliers

Les derniers chiffres de la situation mensuelle du budget de l’État sont particulièrement évocateurs sur le sujet. On en trouvera ci-dessus une belle synthèse, au 30 juin, dressée par Bercy. Une rapide lecture des mouvements enregistrés sur les recettes comparés au 30 juin 2017 souligne toute la difficulté des discussions budgétaires qui auront lieu à l’automne sur le budget 2019.

En un an, les recettes fiscales nettes ont baissé de 3,5 milliards, c’est-à-dire de 2,4%. Mais le produit de l’impôt sur le revenu a augmenté de 1,5 milliard. Le produit de la taxe sur les carburants a augmenté de 500 millions (environ 10%). Le produit de la TVA a augmenté de 2 milliards (soit 4% de hausse).

Autrement dit, en un an, les particuliers ont vu leur pression fiscale augmenter de 4 milliards € ! Un chiffre qui annihile la baisse des cotisations sociales. Dans la pratique, chaque Français a versé 60 euros nouveaux à l’État en un an.

La pression fiscale frappe durement les classes moyennes

On retirera quelques évidences de cette accumulation de chiffres.

Si l’on se souvient que seuls 50% des ménages acquittent un impôt sur le revenu positif, on comprendra que la vigueur de la hausse de l’impôt sur le revenu (3,3%) touche d’abord les classes moyennes, grands perdants de l’exercice budgétaire 2018, et probables grands perdants de l’exercice 2019, sauf à ce qu’Emmanuel Macron n’annonce pour eux une mesure compensatoire (ce dont on doute). Une fois de plus, donc, les classes moyennes portent l’essentiel de l’effort collectif.

Mais l’augmentation du produit de la taxe sur les carburants d’environ 10% constitue une mesure générale qui frappe pour le coup encore plus durement les ménages « périphériques »: ceux qui vivent loin des métropoles et qui ont besoin de la voiture pour vivre au jour le jour.

Quant à l’envolée de 4% de la TVA, on voit bien qu’elle frappe d’abord les classes moyennes, mais qu’elle n’épargne pas les plus petits. Seuls ceux qui ont une capacité d’épargne importante échappent à ses dégâts.

Impôt juste et baisse des dépenses publiques

En matière de justice des recettes, le gouvernement dispose de très peu de marges. Il pourrait en effet décider de relever la fiscalité des entreprises, mais cela contreviendrait aux engagements déjà pris sur la baisse de l’impôt sur les sociétés, qui doit être ramené dans la moyenne européenne. Une telle option plomberait donc la compétitivité des entreprises françaises et compromettrait la croissance.

La seule solution consiste à baisser les dépenses publiques, notamment en taillant dans la trop forte hausse de la masse salariale des fonctionnaires. Pour Emmanuel Macron, c’est la seule façon d’expliquer que les efforts des uns sont parallèles aux efforts des autres.

Président des riches ou président des fonctionnaires?

En reposant le dilemme macronien d’une autre façon, on peut donc soutenir que si Macron est perçu comme le président des riches, c’est largement parce qu’il en demande beaucoup aux classes moyennes… pour ménager sa base électorale de fonctionnaires. En ce sens, président des riches rime avec président des fonctionnaires.

Si Emmanuel Macron veut se « déporter » sur sa gauche, et perdre son étiquette de président des riches, il devient urgent pour lui de tailler dans les dépenses publiques qui imposent une pression fiscale trop importante.

Toute la question est de savoir si, après l’affaire Benalla, il dispose encore de l’autorité et de la légitimité nécessaire pour parvenir à réformer la dépense publique. La difficulté du gouvernement à tirer des conclusions opérationnelles du projet CAP 2022, projet de réduction des dépenses publiques, soulève, sur ce sujet, de vraies questions…

Pour en finir avec la bombe Kohler et la paranoïa des affaires Macron

Après l’affaire Benalla, Le Monde relaie des documents peu intéressants de Mediapart sur Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée. L’intéressé est soupçonné de conflits d’intérêts dans ses précédentes fonctions à Bercy. L’acharnement dont l’Élysée fait désormais l’objet, y compris sur des détails, pose question. Mais qui a intérêt à nourrir ce climat de paranoïa?

L’an dernier, lorsqu’Alexis Kohler fut nommé secrétaire général, nous avions alerté dans ces colonnes sur sa proximité avec MSC. En son temps, l’information n’avait suscité aucun émoi, ni chez Mediapart ni au sein du Monde. Avec un sens de la déontologie exemplaire, Mediapart n’a d’ailleurs par la suite jamais fait référence à cette information et a prétendu avoir découvert l’eau tiède dans son coin. Chacun appréciera…

Que peut-on reprocher à Alexis Kohler?

De la campagne à laquelle se livre Mediapart (avec la complicité du Monde), on retiendra l’étrange discordance entre les leçons de morale assénées par Plenel et consors dans leurs colonnes sur la lutte contre les populismes, et le climat lui-même populiste de dénonciations d’affaires imaginaires qu’ils entretiennent par ailleurs.

Car les rapports familiaux entre Alexis Kohler et l’armateur italien MSC posent un seul vrai problème: le secrétaire général de l’Élysée influence-t-il ou non le règlement du dossier complexe de STX en faveur de sa famille et, corrélativement, pèse-t-il sur l’issue des négociations avec Fincantieri, concurrent italien de MSC? Ces dossiers-là sont sensibles, contemporains, stratégiques pour la politique industrielle de la France.

Sont-ils au coeur des accusations paranoïdes de Mediapart? Non. Les « révélations » portent seulement sur la participation d’Alexis Kohler, alors représentant de Bercy au conseil d’administration du port du Havre (avant 2012), à un vote concernant un partenariat entre le port et une filiale de MSC en France. Le fait que, à cette occasion, Alexis Kohler ne se soit pas « déporté » est effectivement une erreur. Mais est-elle d’importance? Une abstention d’Alexis Kohler aurait-elle remis en cause l’adoption de ce partenariat? Autrement dit, la participation d’Alexis Kohler était-elle de nature à changer l’issue finale de ce dossier?

Non, bien sûr. Le dossier était porté par le port du Havre, il correspondait à la stratégie de développement du port. La faute de Kohler dans ce dossier est vénielle… et surtout elle est très ancienne. Titrer en « une » sur ce sujet ne participe évidemment pas d’une volonté de délivrer une information claire aux lecteurs. Il s’agit plutôt de nous convaincre que nous sommes dirigés par une bande de menteurs et de pourris.

La propagation du « Tous pourris » relève de la liberté de la presse, que nous ne contestons pas. Mais il faudrait peut-être que Mediapart et Le Monde renoncent définitivement à nous donner des leçons de lutte contre le populisme, au vu de leur actuelle ligne éditoriale. Car on voit mal en quoi les accusations qui sont portées aujourd’hui contre le secrétaire général de l’Élysée seraient à la fois pertinentes et dignes d’intérêt, si ce n’est pour susciter la confusion dans les esprits sur la probité de l’équipe au pouvoir.

L’intérêt de MSC dans la stratégie industrielle française

Revenons au fond de l’affaire. Pour des raisons contestées dans nos colonnes, les crânes d’oeuf bercyens pensent que les chantiers navals français n’ont pas la taille critique pour survivre sur les marchés internationaux. Ils se sont donc mis en tête un slogan qui n’a pas beaucoup de sens, mais qui a le mérite de dispenser de réfléchir: il faut un Airbus du chantier naval européen. Donc, il faut céder les joyaux français à un ensemble dont nous sommes persuadés qu’il constituera une catastrophe industrielle à l’horizon des dix ans à venir.

Car, il en ira des chantiers navals comme d’Alstom, comme de Péchiney: la course au gigantisme menée par des énarques et des polytechniciens qui s’imaginent tout savoir et être capables de conduire une entreprise se termine toujours par un « game over » pour nos fleurons. La fatuité de nos élites est le principal boulet tiré par ce pays.

Or une alliance avec MSC dans cet ensemble est probablement la seule stratégie intelligente que nous puissions mener face aux appétits de son concurrent italien, lié à la Chine, appelé Fincantieri. Dans le dossier STX, la mise sur pied d’un consortium autour de MSC constituait une solution salutaire, probablement empêchée en son temps, déjà, par les conflits d’intérêt entre Alexis Kohler et MSC.

Et c’est bien le drame de la situation. Le fait qu’Alexis Kohler soit familialement lié à MSC et que la presse subventionnée entretienne autour de cette alliance un climat de dénonciation malsain, est beaucoup plus, pour nos chantiers navals, un handicap qu’une protection. Nous aurions besoin, pour coiffer la pensée Barbie Cyrillus de Bruno Le Maire, qui a beaucoup de qualités littéraires mais malheureusement une intelligence plus que limitée de l’entreprise, d’un esprit supérieur capable d’oser une alliance entre nos chantiers navals et MSC. Parce qu’Alexis Kohler est lié à MSC, cette audace n’est malheureusement pas possible.

On attendrait d’un journal prétentieux et bouffi d’orgueil comme Le Monde, une mise en perspective du dossier Kohler avec les problématiques industrielles du pays. Malheureusement, les quelques 15 millions de subventions publiques que ce journal engrange chaque année lui servent plus à torpiller un gouvernement qui s’apprête à réformer les aides publiques qu’à informer le public.

Arrêtons ce climat populiste

Entre l’affaire Benalla et la pseudo-affaire Kohler, on voit bien le glissement qui se produit dans une certaine presse auto-proclamée respectable. Il ne s’agit plus d’informer sur le débat politique, il s’agit de l’orienter dans un sens permettant de disqualifier par avance tout projet de réforme. Pour y parvenir, la ficelle est ancienne: on jette le discrédit, on généralise la suspicion, à partir de faits grossis, déformés ou tirés de leur contexte dont on ne rappelle jamais ni la complexité ni l’importance.

Or, une chose est sûre: des choix d’importance attendent les chantiers navals français. Des choix d’importance attendent les Français eux-mêmes, car on ne tardera pas à voir qu’une croissance plus faible que prévu oblige à des arbitrages impopulaires. L’ambiance populiste installée par la presse subventionnée augure mal de la pertinence des choix qui seront opérés en bout de course. Car sans une forte légitimité, Macron aura du mal à imposer les réformes nécessaires.

Une révolte des fonctionnaires contre Macron? Une autre lecture de l’affaire Benalla

L’affaire Benalla suscite une grande émotion, largement justifiée par la déception de l’opinion publique liée à la personnalité même d’Emmanuel Macron. (Mal) élu pour réparer les dégâts de la présidence « normale » de François Hollande et complètement calamiteuse, le jeune Emmanuel Macron révèle sa capacité à donner de grandes leçons morales à la planète entière et sa faible envie de les mettre en pratique à titre personnel. Le dévoilement d’une « racaille » dans son entourage, qui s’ajoute aux pressions exercées sur la presse pendant la campagne, en disent long sur les dérives présidentielles autoritaires et douteuses que plus personne ne peut réellement nier. Il n’en reste pas moins que l’affaire Benalla survient à un moment où l’exécutif tente de faire plier la fonction publique. Et qu’elle est révélatrice de la capacité de nuisance de l’appareil d’État face à toute tentative de réforme en profondeur.

Que les images, qui tournent en boucle, d’un chef de cabinet adjoint de l’Élysée, non déclaré au Journal Officiel (alors que le Président avait annoncé une réduction des effectifs des cabinets), en train de frapper des manifestant(e)s en dehors de tout cadre légal, à la manière des dictatures les plus sanglantes, choquent l’opinion est la marque d’une vitalité démocratique de notre pays. On n’ose pas imaginer ce qu’un Benalla eut été sous Vichy ou durant la guerre d’Algérie. Sur ce point, la faute de l’Élysée, qui consiste à livrer les clés du palais, à une personnalité de ce genre, est impardonnable.

Ne le contestons pas! Macron dénonce régulièrement les démocraties illibérales. On voit mal en quoi sa pratique du pouvoir diffère fondamentalement… Et les manifestants tabassés dans des conditions indignes le 1er mai ne nous contrediront certainement pas.

L’inévitable affaire Benalla

Reste qu’au-delà de l’émotion légitime, des questions béantes se posent, renforcées, dramatisées même, par le contexte politique où elles se posent. Entre le 1er mai, jour fatidique où Benalla a gravement outrepassé son statut, et la semaine dernière, deux mois et demi se sont écoulés… De nombreuses personnes savaient alors que les images diffusées dès le 1er mai mettaient en cause un très proche d’Emmanuel Macron. En particulier, une grande partie de la hiérarchie policière savait que « l’exécrable » Benalla, pour reprendre des termes utilisés par des syndicalistes devant l’Assemblée Nationale, avait dangereusement exposé Emmanuel Macron le 1er mai, par un comportement dommageable susceptible d’éclabousser l’Élysée. Beaucoup savaient que ce comportement était resté impuni, puisque la suspension temporaire de fonction dont l’intéressé a fait l’objet n’est pas juridiquement une sanction, mais seulement une préparation à une sanction (même si elle s’accompagne d’une suspension du traitement).

Dans ce contexte, il était inévitable que l’affaire termine entre les mains de la presse. Emmanuel Macron devait le savoir. La question n’était pas de savoir si oui ou non une mèche aussi éventée finirait par brûler, mais quand elle brûlerait.

Là encore, un minimum d’anticipation aurait permis d’imaginer que, à la faveur de l’été, de la légère somnolence qui s’empare alors de l’actualité, un média aurait la tentation de sortir une information dont il serait tôt ou tard dépositaire. Il ne fallait pas être grand clerc pour imaginer que la presse, friande de piscines à Brégançon et de montres de Brigitte à 39.000 euros, ne manquerait pas le coche dans les semaines qui suivaient. C’était d’autant plus prévisible que la brutalité de Benalla s’est aussi exercée contre des journalistes, y compris de chaînes publiques. Dans ces conditions, son attitude inappropriée constituait un pain béni pour ceux que la macronie a fini par lasser.

Un contexte politique explosif

Pourquoi l’affaire est-elle tombée entre les mains du Monde, qui a ouvertement fait campagne pour Macron, et pas du Figaro ou de Libération (ou encore de Mediapart)? La question mérite d’être traitée au regard du contexte politique où elle survient.

Plusieurs dossiers annoncent en effet un été sensible pour le régime Macron, si l’on peut utiliser cette expression métaphorique. Au premier rang, la presse (Le Monde lui-même) s’est beaucoup attardé sur la réorganisation en cours de la sécurité de l’Élysée, qui, dessaisirait le GSPR, c’est-à-dire la police, de cette responsabilité, au profit de l’Élysée lui-même. On voit bien le raisonnement qui est suggéré: Benalla est victime d’un règlement de comptes d’autant plus sanglant de la part des policiers officiels qu’il devait, tôt ou tard, les supplanter.

Cette version, au demeurant contredite par le Préfet directeur de cabinet du Président, n’exclut pas, qu’elle soit vraie ou fausse, de relever le contexte toxique beaucoup plus large dans lequel l’affaire Benalla s’inscrit.

Au premier chef, on notera que Macron envisage sérieusement de modifier l’équilibre des pouvoirs en taillant fortement dans les effectifs de l’Assemblée Nationale. On ne s’étonnera pas de voir que le Parlement au sens large a réagi fortement à cette affaire à un moment où le Président s’emploie à le marginaliser. Tels sont les risques du métier.

L’affaire Benalla face à la réforme administrative

Mais d’autres dossiers tout aussi sensibles sont sur le feu, qui méritent d’être inscrits dans le contexte explicatif de l’affaire Benalla. S’agissant des raisons pour lesquelles le Monde, si macronien jusqu’ici, a décidé de retourner sa veste, on citera volontiers deux affaires épineuses.

La première concerne la PMA, qu’on aurait tort de sous-estimer comme ferment du soutien de certaines élites parisiennes à Macron jusqu’ici. De façon très révélatrice, le jour où le Monde titrait sur l’affaire Benalla, c’est-à-dire le 18 juillet, le gouvernement annonçait que l’ouverture de la PMA figurerait finalement dans le projet de loi de bioéthique présenté en fin d’année. Ce sujet, emblématique des préoccupations de feu Pierre Bergé, patron du Monde, en dit long sur la lutte que certains réseaux ont menée pour faire plier le pouvoir en leur faveur.

Au fond, Macron est un conservateur élu avec des voix progressistes. Ces derniers n’ont pas ménagé leurs efforts pour forcer Macron à céder sur un sujet sensible. Et rien n’exclut qu’ils y soient allés d’une belle boule puante pour punir Macron de se montrer un peu raide sur le sujet de la PMA. Cette hypothèse est d’autant moins farfelue que certains défenseurs de la PMA se révèlent parfois proches de la hiérarchie policière…

Parallèlement, et avec une naïveté confondante, des personnages primesautiers comme Gérald Darmanin labourent le terrain en expliquant que le gouvernement va diminuer la dépense publique par une remise en cause des taux réduits de TVA. Quelqu’un a-t-il expliqué que à ce monsieur, paraît-il ministre, que les premiers bénéficiaires du taux réduit de TVA… sont les journaux eux-mêmes. Affectés d’un taux de 2,1% au lieu de 20%, ils ont tout à perdre dans ce dossier sensible.

On imagine mal, après l’affaire Benalla, que le gouvernement aborde la question avec le même manque de recul dans les prochaines semaines…

Le test épineux de CAP 2022

Si Darmanin et Le Maire répètent en boucle qu’il faut supprimer les taux réduits de TVA, c’est évidemment parce qu’ils sont talonnés par la promesse de baisser de 3 points les dépenses publiques dans le PIB. Cet objectif est abordé dans le fameux document « CAP 2022 », qui suscitent depuis plusieurs mois de nombreux fantasmes.

Finalement et contre l’avis de Matignon, ce rapport a fait l’objet d’une publication. Il est loin des annonces produites en leur temps par le gouvernement lui-même, d’un « big bang » qui remettrait en cause le statut de la fonction publique. Mais il est déjà suffisamment audacieux pour braquer les esprits. Dans le système à trois ordres dominant en France, la noblesse qui occupe les emplois publics entend bien ne pas prendre sa part d’effort.

L’affaire Benalla, une vengeance du gouvernement profond?

Et c’est évidemment à cette aune qu’on préfère lire l’affaire Benalla. Toutes les auditions à l’Assemblée Nationale ont en effet confirmé ce pressentiment.

Qu’avons-nous entendu pendant deux jours sur le sujet? Des « politiques » qui expliquent n’avoir jamais été informés par leurs fonctionnaires. Et des fonctionnaires qui expliquent en détail comment ils travaillent avec les politiques. Peu à peu, l’opinion publique a compris ce que signifie le mot « technostructure », et qui est synonyme en France de gouvernement profond. C’est un ensemble de hauts fonctionnaires sans qui les ministres ne sont rien, et qui tiennent au jour le jour l’appareil d’État et les décisions qui vont avec.

De façon hallucinante, les Français ont entendu un ministre de l’Intérieur, dont le bureau est géographiquement situé à moins de 500 mètres de celui du Président de la République, qui fut l’un des premiers soutiens de ce Président, expliquer qu’il ne connaissait ni d’Êve ni d’Adam le chef de cabinet adjoint de l’Élysée, qui occupait le 4è étage du siège de campagne du candidat Macron et qui ne quitte jamais Emmanuel Macron d’une semelle.

Puis, le Préfet de police de Paris est venu expliquer aux députés qu’en réalité le cabinet du ministre suivait l’affaire Benalla dès le 2 mai au matin, en lien avec l’Élysée. On a aussi compris que l’inspection générale de la police nationale s’était intéressée au dossier très rapidement.

Et peu à peu, s’est dessiné un monde avec deux hypothèses possibles. Soit les élus (et en particulier Gérard Collomb) ont menti à l’Assemblée Nationale. Auquel cas mal leur en prend car les fonctionnaires se rebellent. Soit ils sont réellement aux fraises pendant que les décisions se prennent dans leurs ministères.

Dans les deux cas, il est clair que, à l’occasion des auditions par l’Assemblée Nationale, les fonctionnaires policiers et ceux de la préfectorale ont décidé de ne pas se laisser faire. Là où l’on attendait des beni-oui-oui plaidant coupables, on a surtout trouvé des personnalités bien décidées à discuter leur bout de gras, et déterminées à renvoyer les politiques à leurs responsabilités.

De là à dire qu’il s’est trouvé un nombre suffisant de fonctionnaires au sommet de l’État pour ne pas empêcher la diffusion de l’affaire Benalla dans les medias, et bien décidés ensuite à ne rien passer au gouvernement, il n’y a qu’un pas qu’on franchira rapidement.

Le gouvernement profond en révolte contre Macron

Le principal enseignement à tirer de l’affaire Benalla est sans doute là: la haute fonction publique ne fait pas de cadeau à Macron et ne se laissera pas faire. La perspective d’une réforme fondamentale de la fonction publique soulèvera de profondes résistances, des résistances systémiques qui produiront leur cortège de boules puantes pour le pouvoir exécutif.

Ces premières résistances apparaissent clairement. Quand un Préfet de Police contredit son ministre devant l’Assemblée, on ne parlera pas d’autre chose que d’une réaction inquiétante du gouvernement profond face à la mainmise du politique, naturelle en démocratie.

L’affaire Benalla doit faire réfléchir tous les libéraux. Elle constitue un missile nucléaire d’avertissement contre une réforme ambitieuse de l’État. Emmanuel Macron sera désormais en difficulté pour toucher à la dépense publique. C’était peut-être cela, l’objectif…

Formation professionnelle: Pénicaud malheureusement loin du compte

Les projets de Muriel Pénicaud en matière de formation professionnelle sont-ils à la hauteur des problématiques actuelles de l’emploi? On peut craindre le contraire: le déficit en formation des chômeurs est colossal et on voit mal en quoi le projet de loi en cours de discussion à l’Assemblée Nationale le corrigera.

Dans la problématique du chômage en France, la question de la formation professionnelle prend une place de plus en plus sensible. La persistance d’un chômage de masse en France pose en effet question, et c’est probablement un phénomène complexe auquel nous sommes confrontés – complexe au sens où plusieurs facteurs d’explication interviennent pour éclairer sa compréhension, loin des solutions toutes faites auxquelles les politiques aiment parfois se raccrocher. N’en déplaisent à ceux qui font du chômage un problème moral où de gentils chômeurs victimes du grand capital subiraient une condition indigne d’une démocratie moderne.

Le niveau des allocations pose-t-il problème?

Il existe un tabou dans les « milieux sociaux » sur le lien systémique entre chômage de masse et niveau d’indemnisation. En France, l’indemnisation est plutôt longue et à un niveau relativement élevé. Elle est, pour simplifier, équivalente à 57% du salaire, avec un minimum proche du SMIC mensuel. Cette somme est versée pendant deux ans au maximum, sans dégressivité.

Dans la pratique, il est devenu impossible d’interroger l’impact de ce mode de rémunération sur le chômage de masse. La susceptibilité des « partenaires sociaux » sur cette question est immense.

Pourtant, on peut imaginer qu’entre un travail précaire payé au SMIC et une indemnisation par le chômage, beaucoup de profils faiblement diplômés préfèrent le chômage. Le système d’indemnisation permet cette solution de « fortune »: un salarié qui a travaillé quatre mois ouvre droit à quatre mois d’indemnisation. Dans la pratique, ce système offre un revenu net plus important au chômeur qu’au salarié employé à temps partiel payé au SMIC.

Il n’y a ici aucune considération morale ou stigmatisante. C’est un simple calcul de rationalité économique. Dans de nombreux cas, la France a créé une préférence pour le chômage.

Les défaillances du système scolaire au centre du jeu

Parallèlement, l’école publique en France fabrique, depuis de nombreuses années, un très important taux de décrochage scolaire, qui constitue probablement la plus grande injustice sociale de ce pays, sur laquelle les bienveillants de gauche font preuve d’une passivité constante. On estime à 20% d’une classe d’âge le nombre de jeunes qui sortent du système scolaire sans aucun diplôme. Autrement dit, sur environ 55 milliards annuels de budget pour l’école, 11 milliards sont dépenses en pure perte.

Pour les autres, l’absence d’orientation scolaire structurée débouche sur un excès de « mauvais diplômes » (les facultés de psychologie regorgent d’étudiants qui sont autant de futurs chômeurs) et une dramatique pénurie de diplômés (y compris dans les métiers industriels ou manuels) là où les besoins de l’appareil productif sont vivaces. On n’épiloguera pas ici sur la difficulté de trouver des développeurs informatiques compétents en France…

L’enjeu de la formation professionnelle

Dans cet ensemble, la formation professionnelle pourrait être considérée comme un atout pour lutter contre ce qu’on appelait à une époque le « chômage d’inadéquation » et qu’on appelle parfois le « chômage technologique ». L’importante différence entre la masse des compétences requises sur le marché du travail et la masse des incompétences issues de notre système scolaire et universitaire constitue en effet un gisement de main-d’oeuvre important, et probablement d’emplois pérennes.

Cette conviction macro-économique, dominante dans les élites parisiennes, est devenue, au fil des ans, une sorte de Graal. L’engagement de former 500.000 chômeurs par an aux métiers numériques constitue même un gimmick du discours public depuis Nicolas Sarkozy. François Hollande l’avait repris à son compte, avant qu’Emmanuel Macron n’y fasse écho.

C’est dire à la fois la conscience que le pouvoir exécutif peut avoir des faillites du système, et l’impuissance d’y remédier. Les années passent, les formations au forceps financées par Pôle Emploi ou par les branches professionnelles se suivent, et le chômage de masse demeure.

L’échec prévisible d’Emmanuel Macron sur le sujet

Le projet de loi présenté par Muriel Pénicaud, et annoncé en son temps comme un big bang de la formation professionnelle se révèle très déceptif au regard des promesses qu’il portait, et ne devrait pas échapper à la loi de l’impuissance qui a frappé toutes les lois en matière de formation professionnelle depuis 10 ans.

Dans la pratique, la mesure essentielle de ce projet consiste à transformer les crédits d’heures de formation professionnelle en crédits monétaires. Les entreprises devront provisionner une somme de 500 euros par an par salarié pour financer des formations. Ce droit sera portable d’une entreprise à une autre, ce qui ne manquera pas de poser un problème comptable encore non-identifié par les têtes pensantes de la haute administration. Au moment du départ du salarié, l’entreprise devra en effet verser cette somme à l’organisme chargé de porter les droits.

Mais nous ne sommes plus à une complication près dans la vie de nos chefs d’entreprise… taxés de tous les maux fiscaux par ailleurs!

Cette mesure permettra-t-elle d’éradiquer le chômage de masse? Non, bien entendu, pas plus que les autres mesures du projet de loi, qui évitent soigneusement de repenser l’architecture de notre système de formation professionnelle. Non que cette mesure soit mauvaise en elle-même, mais elle n’est pas à la hauteur de l’enjeu systémique qui se pose au pays, avec ses plus de 3 millions de chômeurs dont on voit mal quel métier ils pourront exercer demain.

Le traitement des détails techniques pour oublier l’essentiel?

Assez triomphalement, Muriel Pénicaud annonce qu’à l’avenir les contributions diverses et variées au financement de la formation professionnelle seront collectées par les URSSAF. L’idée mérite d’être débattue et là encore, n’est pas toxique en elle-même. Simplement, on peine à mesurer quel impact concret elle peut avoir sur le salarié dont l’emploi est menacé et qui aurait tout intérêt à suivre une formation pour éviter un chômage prolongé.

On retrouve ici le biais technocratique avec lequel la question de la formation professionnelle est traditionnellement traitée. Les hiérarques s’interrogent sur l’amélioration de la tuyauterie incompréhensible qui s’est mise en place au fil des années pour dissimuler les médailles en chocolat, les prébendes et les financements discrets des organisations syndicales. Ce serait d’ailleurs intéressant de faire la liste des voyages outre-mer payés aux syndicalistes qui président les organismes paritaires collecteurs sur les deux ou trois dernières années. On découvrirait à quel point l’île de la Réunion, la Guadeloupe ou la Martinique et leurs chômeurs en mal de formation passionnent des titulaires de mandat par ailleurs beaucoup moins curieux de ce qui se passe à Roubaix, à Sedan ou à Dijon.

Ce marché hyper-réglementé de la formation professionnelle a en réalité un  besoin majeur: celui du big bang que Muriel Pénicaud avait annoncé, mais qu’elle a renoncé à produire. Il faut laisser les salariés choisir librement les formations nécessaires à leur reconversion économique et arrêter de vouloir guider leurs choix. Dans tous les cas, l’action « rationnelle » aboutit à des échecs qui favorisent le chômage.

Lettre ouverte à Gérard Collomb sur l’efficacité des forces de police à Paris

Le fait mérite d’être signalé, tant il était attendu: la police à Paris commencer à se rendre disponible aux citoyens et intervient à la fois vite et bien pour des incivilités qui restaient impunies sous François Hollande. On approuve largement, et on dit merci Gérard au ministre de l’Intérieur, qui semble remettre l’autre mammouth (la police parisienne) en état de marche.

Monsieur le Ministre de l’Intérieur Gérard Collomb,

À l’heure de la sortie des classes, en plein Paris (dans le 19è arrondissement, il est vrai, quartier des Kouachi auteurs des attentats contre Charlie Hebdo), et devant des écoles maternelles, des racailles s’amusent à faire des rodéos en moto cross dans les rues. Je les filme. L’un d’eux m’assène une gifle dans la nuque au passage, je n’ai pas le temps de le voir venir (il s’agit du conducteur du scooter visible sur le film ci-dessus).

J’appelle la police un peu désabusé. Sous François Hollande, la réaction de la police parisienne était toujours la même: au bout de deux ou trois interlocuteurs, un agent éteint expliquait qu’il ne pouvait rien faire tant qu’on n’avait pas besoin de l’intervention des pompiers et que notre cervelle ne s’écoulait dans le caniveau, sauf à avoir été traité de « sale PD », « sale Juif » ou « sale Arabe », auquel cas la police intervenait avec des hélicoptères s’il le fallait.

Je suis entier, lucide, conscient, je ne saigne pas, et je me dis que votre police, Monsieur le Ministre, va comme si souvent me laisser tomber.

Mais là, miracle! un agent à l’écoute m’annonce qu’il envoie tout de suite des collègues. Je suis sceptique et je m’attends à voir une voiture débarquer trente minutes plus tard avec un policier prêt à m’engueuler de l’avoir dérangé. Le grand classique des années Hollande qui, avec sa copine Anne Hidalgo, ont savamment organisé la précarité des quartiers habités par les sans-dents.

Mais là, nouveau miracle, au bout de dix minutes, je reçois un appel courtois pour m’indiquer qu’un jeune vient d’être interpellé. Un agent respectueux (je me suis demandé s’il ne s’agissait pas d’une caméra cachée) me demande si je peux m’approcher des lieux pour procéder à l’identification du suspect.

Je m’y rends. Et là (je vais finir par croire que la vierge Marie protège la police!), nouveau miracle: un agent me voit approcher et se rend au-devant pour que je ne sois pas reconnu par les impétrants. Là encore, Monsieur le Ministre, cette attention s’appelle une révolution à comparer avec l’époque où un agent m’avait demandé devant l’un de mes agresseurs (en 2013): « Ce jeune homme a eu des propos homophobes. Mais si vous n’êtes pas homosexuel, on le relâche tout de suite parce que les faits ne sont pas qualifiés. Alors, Monsieur, êtes-vous homosexuel? » Cela m’avait fait tout bizarre de devoir dévoiler ma vie privée devant un adolescent tardif qui venait de me menacer au pied de mon immeuble.

Comme je ne suis pas du genre à me dégonfler, je me suis approché des jeunes et j’ai reconnu formellement l’un de ceux que l’on voit sur le film. Je dois ici, Monsieur le ministre, féliciter vos agents pour l’excellence du travail qu’ils ont accomplis au pied d’une barre d’immeubles à loyer modéré où un attroupement menaçant n’a pas tardé à se former. Ils ont gardé leur sang-froid et ont procédé de façon exemplaire à la saisie de la moto et à l’interpellation du suspect.

Tout ceci est une révolution essentielle dans la vie de nos quartiers. Nous pestons souvent contre les impôts que nous payons pour un service public inefficace. Nous sommes d’accord pour payer plus cher lorsque les services publics fonctionnent.

Merci, Monsieur le Ministre, de votre engagement et de votre efficacité auprès des citoyens qui ont été, ces dernières années, trop souvent traités en ennemis par les pouvoirs publics. Merci de votre soutien. Et je tiens à votre disposition l’identité des agents exemplaires qui sont intervenus pour rappeler la loi de la République.

Baisse des dépenses publiques: que disent les hésitations du gouvernement sur le sens du macronisme?

Le gouvernement multiplie les palinodies sur la baisse des dépenses publiques. Les incertitudes sur la baisse des aides sociales en donnent une bonne illustration. Parallèlement, Bruno Le Maire évoque la possibilité de remettre en cause certains taux réduits de TVA. Ces hésitations en disent long sur l’impréparation symptomatique du macronisme à la baisse des dépenses publiques.

Depuis plusieurs jours maintenant, le gouvernement laisse planer l’incertitude sur la meilleure façon de baisser les dépenses publiques. Tantôt, il est question de tailler dans les aides sociales. Tantôt, ce sont les prétendus « 140 milliards d’aides aux entreprises » qui seraient dans le collimateur. Bruno Le Maire vient d’en préciser l’idée: il remettrait en cause certains taux réduits de TVA (probablement celui sur la restauration).

Ces hésitations illustrent parfaitement l’impréparation d’Emmanuel Macron et de son équipe face à la baisse des dépenses publiques. Admirateur fondamental de l’État, le Président de la République a peu d’idées sur la voie à suivre pour en réduire le périmètre. La diminution de 3 points de PIB des dépenses publiques à la fin du quinquennat devrait rester lettre morte.

De la difficulté de baisser les dépenses publiques

La note de France Stratégie sur la baisse des dépenses publiques a bien mis en exergue le champ étroit des stratégies possibles en la matière. Partout dans le monde, les pays qui se sont risqués à cet exercice ont taillé dans les dépenses sociales et dans la masse salariale des fonctionnaires.

Le principe d’une compression des aides sociales, qui représentent 70 milliards de dépenses, est à peu près acquis. Toute la difficulté est de savoir comment le gouvernement fera passer la pilule alors qu’Emmanuel Macron avait promis qu’il augmenterait certains minima sociaux. En attendant d’avoir fixé une ligne, le gouvernement rame pour expliquer que les dépenses ne diminueront pas, mais que leur efficacité augmentera.

On comprend intuitivement l’angoisse macronienne sur ce sujet. Déjà figé dans l’image d’un « président des riches », Emmanuel Macron pourrait laisser beaucoup de plumes dans cette opération et s’ancrer définitivement dans une fracture systémique avec les milieux populaires.

Il n’en reste pas moins que les hésitations du gouvernement sur ce point donnent le sentiment d’une grande confusion, reflet d’une probable réalité politique. Le gouvernement ne sait pas vraiment où il va. Il est prisonnier de la logique comptable de l’ancien monde: il faut trouver de l’argent pour tenir les engagements européens, mais comme on n’a aucune vision sur ce que doit être un État sobre, on fait des calculs d’apothicaire pour tomber sur le bon chiffre.

Le silence gênant de Macron sur la masse salariale des fonctionnaires

Alors que tous les pays qui ont baissé les dépenses publiques ont taillé dans le vif de leurs fonctionnaires, le gouvernement évacue savamment cette possibilité. On occupe le terrain avec des questions sur les aides ou sur les aides aux entreprises, mais on esquive toute possibilité de diminuer le nombre de fonctionnaires.

Pourtant, ceux-ci sont pléthoriques, et personne ne songe à mesurer leur productivité. Il n’existe toujours aucune mesure exacte de leur temps de travail, et leur performance relève de la grande nébuleuse intergalactique.

Les sujets ne manquent pas où l’inefficience du service public devrait être l’objet de scandales publics. Il ne se passe pas une semaine sans une affaire emblématique. Par exemple, le ministère de l’Intérieur a finalement abandonné l’application mobile qu’il avait achetée pour lancer des alertes aux attentats. Elle produisait trop de bugs! Combien de fonctionnaires ont été sanctionnés après ce naufrage technique et financier? Aucun bien entendu. C’est pourtant l’argent du contribuable qui s’est envolé en fumée.

Le fantasme des 140 milliards d’aide aux entreprises

Au lieu de soulever le problème d’une fonction publique obèse et peu productive, le gouvernement décide finalement de s’attaquer aux aides aux entreprises, qui représenteraient, paraît-il, 140 milliards €. La signification de ce chiffre n’est mise en question par personne, et cette passivité (à commencer par celle de la presse) sur la notion d’aide aux entreprises est déjà un indice de l’étourdissement profond de l’opinion publique face à la puissance étatique.

Dans les aides aux entreprises, le gouvernement range le CICE et les taux réduits de TVA. C’est un choix idéologique très proche de tous ceux qui ont une ligne « anti-business » comme on dit. Or, le fait que le CICE et les taux réduits de TVA soient des aides aux entreprises laisse perplexe.

S’agissant du CICE, Emmanuel Macron avait annoncé qu’il le convertirait en baisse définitive de cotisations sociales. Dans cette hypothèse, il perdrait sa « qualité » d’aide aux entreprises. Le gouvernement prépare-t-il le terrain à un abandon de cette mesure?

S’agissant de la TVA, il faut rappeler inlassablement qu’elle n’est pas payée par les entreprises, mais par le consommateur final. L’existence de taux réduits de TVA est une mesure de justice sociale, puisqu’elle permet de rendre plus accessibles certains biens primaires de consommation. Supprimer certaines taux réduits contribuera seulement à réduire la consommation de ces biens, et à mettre en difficulté ceux qui les produisent.

Puisque c’est la TVA réduite sur la restauration qui est dans le collimateur, sa suppression mettra seulement un peu plus en difficulté les petits restaurants traditionnels tenus par des travailleurs indépendants. Cette décision accélérera un peu plus le grand remplacement de nos bistrots par des kebabs et permettra de faire financer par les très petites entreprises la baisse immédiate des finances publiques. Dès l’année suivante, les recettes de TVA baisseront, du fait des cessations d’activité qui s’en suivront.

Qu’est-ce que le macronisme?

Progressivement, c’est le portrait en creux du macronisme qui se dessine. On voit bien qu’au-delà des quelques mesures décidées en début de quinquennat, le programme macronien était à la limite du flou et du nébuleux. Il repose largement sur des improvisations de circonstance.

Dès lors qu’il s’agit de baisser la dépense publique, l’essence du macronisme revient au galop. Réticent à toucher à la masse salariale des fonctionnaires de l’État, conformément à la doctrine de Bercy dont il est un pur produit, Emmanuel Macron préfère recourir aux réflexes traditionnels de l’ancien monde: baisser les aides aux pauvres et augmenter la pression fiscale des entreprises.

Beaucoup de commentateurs ont répété sans esprit critique le gimmick auto-proclamé d’un Macron pro-business. Cette illusion, on le sait aujourd’hui, a permis de drainer de nombreux dons pendant la campagne électorale. Dans la pratique, Emmanuel Macron ne touchera pas fondamentalement à l’État obèse, et défendra avant toute chose les privilèges des fonctionnaires. Dût-il, pour cela, casser de nombreux pots dans le tissu économique.

Le gouvernement prépare-t-il la hausse des cotisations sociales pour les travailleurs indépendants?

Le Haut Conseil pour le Financement de la protection sociale commence à préparer les esprits à une hausse massive des cotisations sociales pour les travailleurs indépendants. C’est ce qui ressort du rapport que cette discrète instance vient de publier. L’idée serait d’aligner (sans surprise) les cotisations des travailleurs indépendants sur celle des salariés. Le rapport ne tient aucun compte de l’équilibre du régime des indépendants.

C’était cousu de fil blanc! Après l’adossement du RSI au régime général, le gouvernement prépare désormais l’alignement des cotisations sociales des travailleurs indépendants sur celle des salariés. Il faut se reporter aux pages 142 et 143 du rapport pour le lire. Voici les meilleures citations du texte:

les différences de taux de prélèvements sociaux restent aujourd’hui importantes entre les salariés du secteur privé et les travailleurs indépendants, et, au sein même de cette dernière catégorie, les régimes d’assujettissement aux cotisations varient selon la nature de l’activité (agricole ou non par exemple), le statut socio-fiscal adopté (micro-entreprise ou non), avec des passerelles possibles entre régimes d’affiliation selon les options prises au moment de l’installation ou en cours d’activité. (…)

La substitution, en 2018, de la CSG aux cotisations sociales salariales ou – dans le cas des travailleurs indépendants – personnelles, puis la fusion, en 2019, du barème des allégements généraux de cotisation avec le CICE et le CITS se traduisent par des ajustements importants des taux effectifs de cotisation pour les salariés du privé comme pour les travailleurs indépendants. Mais ces évolutions laissent subsister des écarts de taux de prélèvement importants entre ces deux catégories de personnes dans le champ des prélèvements affectés à la sécurité sociale. (…)

Les différences de barèmes qui subsistent encore aujourd’hui sont pour partie l’héritage de constructions et d’évolutions historiques spécifiques des règles dans chaque régime, même si elles apparaissent aujourd’hui peu légitimes lorsque les prestations perçues sont devenues identiques. L’exercice de comparaison des contributions respectives des salariés et des travailleurs indépendants à la protection sociale est toutefois rendu difficile par l’unicité des cotisations des travailleurs indépendants, qui sont des cotisations personnelles, sans distinction d’une part qui serait due par l’employeur et d’une autre par la personne protégée, comme c’est le cas pour les salariés. De plus, la comparabilité même des assiettes de prélèvement de ces deux catégories de travailleurs peut être questionnée d’un point de vue économique, l’une étant un bénéfice professionnel net des charges d’exploitation, l’autre un salaire brut.

Les différences de taux et d’assiettes de prélèvement entre salariés et non-salariés posent néanmoins davantage de questions à mesure que certains risques s’universalisent et que, par ailleurs, les régimes s’intègrent et s’unifient, notamment avec la mise en place de la protection universelle maladie (PUMa), en 2016, puis la suppression du RSI et son intégration au régime général, en 2018. Ces évolutions pourraient justifier qu’une réflexion d’ensemble soit poursuivie sur les niveaux respectifs de contribution des salariés et des travailleurs indépendants aux régimes d’assurance sociale.

D’expérience, quand on commence à parler de « réflexion d’ensemble »… le reste suit dans les années qui viennent.

Non, Emmanuel Macron n’a pas vaincu l’impuissance française… (et pourquoi j’arrête ma production politique)

Dans son interview à BFM, lors de son passage, en Russie, Emmanuel Macron s’est targué d’avoir vaincu ce qu’il appelle l’impuissance française. La formule mérite d’être un peu ruminée et mastiquée, non seulement parce qu’elle est mensongère, mais aussi parce qu’elle en dit long sur la perte de réalité qui occupe le discours politique en France. J’en profite pour annoncer la fin, sous leur forme actuelle, de mes écrits politiques.

Il est évidemment tentant, pour un président de la République, d’entrer dans l’histoire. En affirmant avoir vaincu « l’impuissance française », Emmanuel Macron revendique sa place dans une sorte de Panthéon républicain où son rôle de sauveur serait entériné.

Et c’est vrai qu’on aimerait rêver avec lui d’un monde où la politique, à défaut des politiciens, serait encore puissante. C’est-à-dire d’un monde où le pouvoir, quel que soit le nom de celui qui l’exerce, viendrait d’en haut et pourrait imposer ses décisions comme il le souhaite. Ce monde-là avait fondé l’idée de démocratie, et il nous rassure tous: un problème, une solution, une décision, une application.

Je comprends parfaitement qu’Emmanuel Macron s’imagine avoir rétabli cette chaîne logique simple. Cette conviction d’avoir rétabli l’ordre des choses comme on l’apprenait dans les livres d’histoire doit être narcissisante pour lui, et pour la forger un jour, cet homme a tout sacrifié dans sa vie. Respect!

Tout le problème est qu’Emmanuel Macron se ment à lui-même lorsqu’il soutient qu’il a vaincu l’impuissance française. Lui qui est, au contraire, le Président de l’impuissance. Il me semblait nécessaire de le dire une dernière fois avant de clore un important chapitre éditorial (important pour moi, bien entendu).

Pourquoi on aime à rêver de la puissance française

Peut-être devrais-je commencer cette chronique un peu compliquée pour moi par souligner les raisons pour lesquelles on aime à rêver de la « puissance française ». L’expression paraît évidente à tout le monde, mais elle l’est en réalité fort peu, et je voudrais le relever pas à pas.

Tout d’abord, toutes les élites françaises ont été baignées dans l’idée que la politique était l’expression de la puissance. C’est même une spécialité française, très bien formalisée par le Comité de Salut Public durant la Révolution. Le Comité se réunissait en permanence de façon collégiale et discutait de tout, et surtout décidait de tout. Ce modèle a fasciné des générations entières d’étudiants en sciences politiques.

Que la politique décide de tout! non seulement des dépenses et des recettes de l’administration, mais aussi de toutes les mesures de police générale… et bien au-delà, qu’elle incarne l’Être Suprême comme l’imaginait Robespierre: voilà qui se niche en creux dans l’esprit de beaucoup de gens, et singulièrement de beaucoup de Français. Plus qu’aucun autre pays, la France a conféré à la machine étatique, expression du pouvoir politique, le droit d’intervenir sur tous les sujets: la naissance, la santé, la vie, la mort, la morale, les livres à lire ou à ne pas lire, ce qu’on apprend à l’école, comment on l’apprend, et bien d’autres choses encore.

Dans cet ordre de la volonté politique de puissance, Emmanuel Macron a même apporté pas mal d’envies nouvelles. N’a-t-on pas entendu Marlène Schiappa affirmer que l’État devait apprendre aux femmes à mieux connaître leur corps? On vous le dit, nulle ombre de la vie quotidienne ne doit plus échapper à la décision politique…

C’est évidemment très rassurant d’imaginer que la société dans son ensemble, dans ses recoins, même dans ses alcôves, n’est plus dominée par ces horribles passions qui dominent l’homme (et la femme). On préfère se dire qu’elle obéit à des règles collectives parfaitement rationnelles et maîtrisées qui mettent la liberté individuelle, cette horreur héritée des siècles précédents, sous un contrôle permanent. Le bracelet électronique généralisé est le principe de base d’une société bienveillante et bien organisée…

Qu’est-ce que l’impuissance politique?

Le paradoxe de notre époque réside évidemment dans cette tension permanente entre l’obsession pénaliste de la société bienveillante: on pénalise désormais la prostitution, la dissimulation du nom des bénéficiaires réels d’une entreprise, le fait de siffler une femme dans la rue, le fait de dire « nègre » ou « musulman », et toute une multitude de choses qu’on n’avait jamais eu l’idée de pénaliser avant, parce qu’elles relevaient de la décision individuelle libre ou de l’organisation spontanée de la société. Et dans le même temps, on fait le constat de l’impuissance politique: aucun gouvernement ne vient à bout du chômage de masse, des déficits publics, de la misère, de la violence urbaine, du terrorisme.

On décide sans cesse sur tout, on durcit les sanctions à propos de tout, au nom de la bienveillance, bien entendu. Et en même temps, rien ne change et d’année en année, on partage tous le sentiment que la société s’enlise dans des problèmes qu’on connaît depuis de trop nombreuses années.

En ce sens, il existe bien un constat tragique de l’impuissance politique, au sens de l’impuissance du politique en général. Ce sentiment occupe désormais l’essentiel des campagnes électorales, des débats entre les élections, et même beaucoup de conversations de comptoirs. On a élu un gouvernement, et il ne fait rien pour nous! il ne s’occupe que de ses propres intérêts!

Voilà une antienne bien connue dans l’esprit de tous, et même dans les propos qu’on entend dans le métro, à table en famille ou sur le marché du dimanche.

Pourquoi Macron n’a pas vaincu l’impuissance française

Macron a envie de croire qu’il a lui vaincu ce problème. C’est évidemment un mensonge, sans quoi sa cote de popularité serait bien plus élevée. On donnera seulement quelques exemples de cette imposture pour l’illustrer.

Prenons l’exemple de la réforme de la SNCF, que le Président présente volontiers comme l’une des preuves de sa puissance politique. Elle me semble bien illustrer le détournement des mots.

Qu’a proposé Emmanuel Macron pour réformer la SNCF? Il a évité le sujet du régime spécial de sécurité sociale dont bénéficient les salariés de l’entreprise, il leur a promis qu’ils ne perdraient pas leurs statut, puisque la réforme ne s’appliquera qu’aux nouveaux, et il a promis que l’entreprise ne serait pas privatisée. En outre, il n’a rien dit sur la fermeture éventuelle de certaines lignes. Pour le reste, il a confirmé la décision prise avant lui d’ouvrir le rail à la concurrence.

Malgré cette somme de promesses et de tâtonnements prudents, il doit infléchir sa politique face aux mouvements de grève qui paralysent régulièrement le pays. Ainsi, a-t-il donné des gages supplémentaires sur les protections dont les cheminots bénéficieraient s’ils étaient appelés à travailler dans une autre entreprise que la SNCF.

Il ne s’agit pas ici de dire que la réforme de la SNCF est mauvaise, ni qu’elle est inutile. Il s’agit juste de tempérer le jugement selon lequel Macron aurait mis fin à l’impuissance française. Quand on regarde le dossier de près, on s’aperçoit que les ambitions gouvernementales étaient modestes, et que la grève les a affaiblies. Il est dans ce dossier assez difficile d’affirmer que le plan gouvernemental pour la SNCF soit « puissant ».

Mais on pourrait dire la même chose dans le domaine de la défense. Ainsi, alors qu’Emmanuel Macron a fanfaronné en décidant de frapper militairement la Syrie (en même temps que les États-Unis et la Grande-Bretagne), l’envers du décor n’a pas tardé à apparaitre. D’abord, deux frégates françaises ont été incapables de lancer leurs missiles. Parallèlement, on apprenait que la Russie privait l’armée française de ses capacités de projection.

Quelques semaines après ce roulement de mécanique, la France décidait finalement de s’aligner (ou presque) sur la politique russe en Syrie, face aux volte-faces américaines. On peut évidemment, dans ce dossier, comme dans d’autres, pratiquer le déni en soutenant qu’Emmanuel Macron réaffirme la puissance française. La réalité est plutôt que, faute d’un service public (en l’espèce militaire) correctement organisé, la France doit en rabattre.

Chacun appréciera la responsabilité de la haute administration dans ces échecs. Il n’en reste pas moins que la France n’a guère relevé la tête et que le pays n’est pas moins paralysé politiquement qu’avant.

Impuissance française ou crise profonde du politique?

Macron peut évidemment s’abuser autant qu’il veut en imaginant réussir là où il ne fait ni mieux ni pire que ses prédécesseurs. Au fond, cela fait partie des règles politiques de l’ancien monde que de s’adresser à soi-même les compliments qu’on n’obtiendra pas des autres.

Reste à savoir si, au-delà de la « conjoncture » française, il existe ou non une impuissance politique qui serait devenue principielle et contre laquelle toutes les déclarations de bonne volonté sont impuissantes.

On abordera le sujet avec précaution, mais il est de plus en plus évident que la politique, dans nos vieilles démocraties libérales, n’est plus guère capable de résoudre les problèmes de la société. Disons même que la démocratie libérale, dans ses fonctionnements anciens, est vouée à l’échec et à l’impasse face aux revendications de plus en plus pressantes de la société contemporaine.

On placera au premier plan de ses empêchements la manie de la « représentation démocratique ». Partout, le niveau d’études s’est élevé, mais on continue à réserver la décision politique à un nombre limité d’élus dont l’existence entière a été le plus souvent consacrée au militantisme dans un parti obsolète. Les taux d’abstention aux élections illustrent bien la défiance que les citoyens nourrissent pour ce système décadent.

Deuxième point: le développement d’une nouvelle sociologie, à partir des « réseaux sociaux » et autres communautés où les relations interpersonnelles sont nouées directement, et sans intervention de l’État, modifient en profondeur les notions traditionnelles de « société », de nation, d’État. Quand n’importe quel Français peut plus facilement discuter avec un Californien qui lui ressemble qu’avec son voisin, on comprend que les discours politiques français lui paraissent souvent étrangers à ses préoccupations.

Troisième point, proche du précédent: les frontières constitutives des États-Nations n’ont plus guère de sens dans un monde où la production intellectuelle est à ce point dématérialisée. On a tous en tête les longs débats sur la fiscalité des GAFA et sur l’évasion fiscale pour comprendre que la libre circulation des capitaux condamne dans tous les cas la politique à l’impuissance.

Macron, président de l’impuissance française revendiquée

Au demeurant, sur tous ces points, Emmanuel Macron ne cache guère son impuissance. La fréquence avec laquelle il prononce le mot « Europe », la manière obsessive qu’il a d’expliquer que toute politique passe par l’Europe pour pouvoir agir, montrent bien comment, de son propre aveu, un président français peut peu… On rappellera ici les déclarations de Gérard Collomb sur l’impuissance française face à l’immigration, et sur l’omnipotence de l’Europe, pour ne pas s’étonner que Macron soit le président de l’impuissance assumée.

Au demeurant, le constat est juste, mais le diagnostic est mauvais. Car un Président de la République française n’est pas impuissant parce que la France est trop petite. Il est impuissant parce que la politique n’a plus d’impact sur une réalité désormais digitalisée, c’est-à-dire à la fois mondialisée et atomisée. En réalité, les citoyens, où qu’ils soient, ont de moins en moins besoin de la politique pour vivre. Et les élites pourront, autant qu’elles le voudront, multiplier les lois pour reprendre le contrôle de la situation, les sous-jacents techniques de notre société les rendront caduques.

Pourquoi j’écrirai (beaucoup moins) sur la politique

Pendant plusieurs années, j’ai cru que la politique avait encore la faculté de changer les choses, c’est-à-dire de résoudre les problèmes collectifs des Français et d’améliorer globalement leur sort. Un an après l’élection d’Emmanuel Macron (que je n’ai pas soutenu, au demeurant), il me semble qu’il faut faire mon deuil de cette espérance.

Six ans après avoir commencé à écrire, j’entame donc un nouveau chapitre éditorial, qui est le deuil de l’espérance en la politique, mais pas le deuil de toute espérance. J’ai la conviction profonde que la société se transforme bien plus efficacement par son mouvement spontané et que les empêchements que la politique cherche à lui opposer sont voués à l’échec.

Les écrits que vous pourrez lire sous ma plume sur ce site seront donc à l’avenir beaucoup plus tournés sur l’espérance d’une société meilleure sans intervention politique. Vous pourrez néanmoins lire quelques textes « politiques » que j’écrirai à l’avenir sur le Courrier des Stratèges.

Merci de votre fidélité à tous…

Plan banlieues: les grandes entreprises punies par là où elles ont péché!

Le plan banlieues d’Emmanuel Macron, annoncé hier dans un long monologue prononcé au nom du « stop aux grands discours », a réservé une petite surprise: les sociétés du SBF 120 seront soumises à des campagnes de testing destinées à vérifier qu’elles ne discriminent pas à l’embauche. Cette idée avait déjà été proposée… par l’Institut Montaigne en 2016, après avoir mené sa propre campagne de testing en 2015. Or… les entreprises du SBF 120 soutiennent largement l’Institut Montaigne. Ou comment se tirer une balle dans le pied.

On se souvient qu’en 2017 une polémique avait surgi dans la campagne d’Emmanuel Macron: celui-ci avait initialement hébergé l’association En Marche au domicile de Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne. Ce think tank initialement créé par Claude Bébéar, patron d’Axa et parrain en son temps du capitalisme français, dispose aujourd’hui de larges soutiens parmi les financeurs dont la liste est publiée ci-dessus.

Chassez le lobbying, il revient au galop. On retrouve, dans le plan banlieues d’Emmanuel Macron, des idées ou des pratiques prônées par l’Institut qui l’a soutenu à ses premières heures. Il est encore un peu tôt, puisque le plan, n’a pas été publié, pour étudier en profondeur les influences de l’un sur l’autre. Mais la mise en place du testing en est une preuve flagrante. On voit ici un très bel exemple de la « porosité » entre think tank auto-proclamés libéraux et pouvoirs publics. Sur ce coup-là, les entreprises ne peuvent donc que s’en prendre à elle-même, puisqu’elles sont à l’origine de cette proposition qui va les réglementer encore un peu plus.

La campagne de l’Institut Montaigne en faveur du testing

L’Institut Montaigne n’a ménagé ni son temps ni son peine pour nourrir et enrichir le cliché d’une France qui discrimine les étrangers et les musulmans. Il a aussi, en 2015, lancé une campagne de testing auprès des entreprises, pilotée par une universitaire: Marie-Anne Valfort, professeur à l’université Paris I (Panthéon-Sorbonne), spécialisée dans la recherche sur la discrimination dont souffriraient les musulmans. Le rapport de l’Institut, intitulé: « Discriminations religieuses à l’embauche : une réalité », faisait très fort dans la mise en accusation publique des entreprises françaises:

Les résultats révèlent une forte discrimination à raison de la religion, notamment vis-à-vis des musulmans. La probabilité des catholiques pratiquants d’être contactés par le recruteur pour un entretien d’embauche est supérieure de 30 % à celle de leurs homologues juifs. Elle est en outre deux fois plus forte que celle des musulmans pratiquants. Mais ce dernier résultat cache une forte variation en fonction du sexe. Alors que le taux de réponse des candidates catholiques n’est supérieur « que » de 40 % à celui des candidates musulmanes, le taux de réponse des hommes catholiques est près de quatre fois supérieur à celui des hommes musulmans.

Chacun interprètera à sa manière ces affirmations et les résultats d’une enquête dont les principes méthodologiques mériteraient d’être discutés. Ce qui surprend, c’est que l’institut Montaigne, réputé libéral, finance des études qui contribuent à mettre peu ou prou les entreprises françaises au sens large en accusation. Heureusement que l’institut n’est pas financé par des mouvements communistes ou islamistes! on voit mal quelles auraient été ses conclusions.

L’année suivante, l’une des permanentes de l’Institut en a remis une couche, tendance Savonarole de la lutte contre les discriminations. Angèle Malâtre-Lansac, aujourd’hui déléguée à la Santé de l’Institut, s’est exprimée en 2016 sur le principe du testing suggéré par la gauche, en considérant qu’il n’allait pas assez loin:

Vouloir montrer du doigt uniquement les pratiques des grandes entreprises, alors qu’elles sont les plus équipées aujourd’hui pour traiter le phénomène, disposent bien souvent de directions de la diversité et forment leurs cadres à la question, c’est occulter que les discriminations touchent l’ensemble du marché de l’emploi et reflètent des stéréotypes et des peurs véhiculées dans l’ensemble de la société française. Les petites et moyennes entreprises représentent l’immense majorité du secteur privé et la fonction publique emploie 20 % des salariés. Ne pas chercher à connaître la réalité des pratiques de ces secteurs et se contenter de quelques dizaines d’entreprises de grande taille est extrêmement regrettable.

Là encore, l’auteure de ces lignes appelant à une véritable inquisition dans les petites et moyennes entreprises a tout à faut le droit d’écrire ses opinions. Il est en revanche dommageable que l’institut Montaigne se présente comme libéral lorsqu’il légitime ce genre de discours qui appelle à toujours plus de réglementations dans les relations sociales au sein de l’entreprise.

Le fantasme de la discrimination à l’embauche dans les entreprises

Sur le fond, on regrettera en effet l’analyse théorique qui est faite sur la discrimination à l’embauche. Il faut sans doute y revenir un peu. L’ensemble des analyses est en effet tournée vers la discrimination des candidats dont le patronyme laisse penser qu’ils sont musulmans et originaires du monde arabe. C’est évidemment un parti pris qui fonctionne d’autant plus facilement qu’il fait appel à l’imaginaire passionnel et clivant du sujet.

Il serait intéressant de faire une étude comparée non pas entre un CV à consonance française et un autre à consonance arabo-musulmane, mais plutôt entre un CV arabo-musulman, un CV chinois, un CV portugais et un CV indien. On s’apercevrait sans doute que les résultats seraient sensiblement les mêmes, c’est-à-dire que le recrutement ne se fait pas selon des critères xénophobes ou racistes, mais selon l’espérance de compétences attendues.

Et là encore, les tests occultent systématiquement la réalité des expériences vécues par les entreprises. Lorsqu’un recruteur a dû gérer plusieurs licenciements houleux de salariés qui posaient des problèmes de prosélytisme religieux, ou d’instabilité due à des questions culturelles, il est assez naturel qu’il prémunisse l’entreprise dont il représente les intérêts en évitant de recommencer à l’infini les mêmes erreurs. Ce raisonnement vaut pour tous les types de stéréotypes existant, y compris ceux qui « visent » des Français de souche.

Par exemple, il est assez probable qu’une entreprise préfèrera, pour un poste en équipe un peu exigeant en horaire, écarter les candidatures de jeunes mamans ou de syndicalistes révolutionnaires qui risquent de perturber l’équilibre du système en place. On peut appeler cela de la discrimination et considérer qu’une entreprise ne devrait pas avoir la maîtrise de ses recrutements. On pourrait même considérer que les recrutements doivent désormais fonctionner par tirage au sort.

Tant qu’on n’aura pas mis en place ces mesures révolutionnaires et que l’entreprise aura la responsabilité d’atteindre les objectifs qu’elle se fixe, les recruteurs continueront à recruter comme ils le peuvent, c’est-à-dire en projetant à partir d’un CV un profil qu’ils imaginent adapté à leurs besoins.

Sur le prétendu libéralisme d’Emmanuel Macron

Redisons-le, le problème de ce dossier n’est pas de savoir si on est pour ou contre le testing pour sanctionner les entreprises qui pratiqueraient l’embauche à la discrimination. Le problème est de connaître la filiation des idées qui conduit à prôner un jour, politiquement, cette mesure.

Cette idée, on l’a vu, est portée, documentée, légitimée, par des think tanks qui se proclament libéraux et qui revendiquent toujours plus de réglementations pour les entreprises et pour les relations sociales en leur sein. Cette revendication est particulièrement paradoxale lorsque le chômage frappe 2,5 millions de personnes en France, et lorsqu’une majorité de chefs d’entreprise se déclare épuisée par la complexité de la réglementation.

On préfèrerait dire que l’inspiration de l’institut Montaigne est démocrate-chrétienne plutôt que libérale. D’ailleurs, le comité directeur du think tank comporte de grandes figures de cette tendance, comme Jean-Dominique Sénard, patron de Michelin et pressenti par Emmanuel Macron pour prendre la présidence du MEDEF.

Mais qu’importe! le résultat qui nous intéresse se niche dans l’expression politique. Non, Emmanuel Macron n’est pas un libéral. Il est et demeure fondamentalement un ami de l’intervention de l’État par la réglementation.

Sur la question des banlieues, un libéral s’emploierait plutôt à rétablir l’égalité de la dépense publique par habitant. Et il est un fait que les banlieues sont défavorisées par rapport à ce que certains ont appelé la « France périphérique ».

En attendant, les entreprises qui financent l’institut Montaigne récoltent ce qu’elles ont semé: toujours plus de règles légitimées sous le sceau d’un libéralisme de façade.

Le coût de la solidarité est-il encore soutenable pour les Français?

La solidarité ressemble de plus en plus à la liberté: elle n’a pas de prix, mais elle a un coût. Et celui-ci paraît de moins en moins soutenable à la majorité silencieuse. En annonçant des coupes budgétaires dans les aides sociales pour répondre à la probable injonction de la Cour des Comptes de diminuer les dépenses publiques, le gouvernement ne dit pas autre chose. Reste à savoir quel sera le degré de compréhension de la société française face à ces enjeux mal expliqués par le gouvernement.

Le coût de la solidarité devrait s’imposer comme l’un des principaux sujets politiques en 2018. Jamais en effet la tension n’a été aussi forte entre les injonctions morales de la société française (il faut être toujours plus solidaire), et les injonctions financières de l’Union Européenne  (il faut faire des économies!). La publication du rapport de la Cour des Comptes sur les dépenses publiques (excessives, par principe) devrait le confirmer. L’annonce par le gouvernement sur ses intentions de diminuer les dépenses d’intervention sociale devrait donner corps à cette polémique très prévisible.

Quel est le coût exact de la solidarité?

Le premier débat qui devrait intervenir portera sans doute sur le coût exact de la solidarité dans la dépense publique. Faute d’une définition précise du terme, on devrait entendre à peu près tout et son contraire sur ce sujet.

Ainsi, Bruno Le Maire s’est fendu d’une sortie dans la presse pour expliquer qu’on ne peut baisser la dépense publique sans baisser les aides sociales, qui représenteraient désormais 26% de l’ensemble. Fidèle à une technique qui sème le trouble dans l’opinion et lui aliène une part importante de la loyauté de ses électeurs, le gouvernement devrait continuer une communication approximative sur le sujet. Personne ne sait comment on arrive à cette somme globale, et le gouvernement oublie de dire que les dépenses de personnels (c’est-à-dire la masse salariale des fonctionnaires) représentent grosso modo autant que cette somme.

Il n’en demeure pas moins que, symboliquement, aucune coupe sombre ne devrait toucher les fonctionnaires. En revanche, les aides sociales seront probablement réduites sensiblement.

La solidarité est-elle une trappe à pauvreté?

Assez rapidement, le débat devrait s’orienter sur une question récurrente: la dépense de solidarité encourage-t-elle la précarité? Autrement dit, plus on couvre le risque et plus on le répare, plus facilement il survient et se réalise.

On connaît ici les théories sur  les trappes à pauvreté: aider les ménages en difficulté désincite au travail peu qualifié et crée des bulles de pauvreté et de chômage. Un débat assez proche devrait revenir sur la question de la solidarité: assurer des minima sociaux décourage les plus pauvres de travailler.

Le débat est éculé, et à peu près sans issue. Les partisans de l’État-Providence ne manquent en effet pas une occasion de répéter que des salaires plus élevés inciteraient plus au travail. Et qu’au fond les trappes à pauvreté sont liées à la faiblesse des salaires.

Les débats manqués sur la responsabilité individuelle et sur le dogme du CARE

On regrette par avance l’enkystement du débat public sur ses refrains traditionnels. On préfèrerait que soit mis sur la table l’effet toxique du dogme porté en son temps par Martine Aubry du « care », c’est-à-dire de la protection. Les habitués de nos lignes savent que nous considérons que le discours de la protection est d’abord un discours de la domination de l’élite sur les classes populaires. On inonde le petit peuple d’aides sociales pour le rendre dépendant de l’État, pour pratiquer un clientélisme à la Maduro à peine voilé, et pour éviter toute réforme systémique remettant en cause la place d’élites totalement décadentes à force de consanguinité, de défaitisme et d’incompétence.

Le poids des aides sociales dans la dépense publique illustre bien la faillite de nos élites. Pour conserver le contrôle du « système » (là encore, référons-nous aux critiques portées contre les anti-systèmes par des gens comme Bruno Le Maire pour comprendre ce qu’est le système), la caste au pouvoir est obligée de droguer les petites gens avec une multitudes d’aides qui les endorment et rendent finalement leur misère oisive plus supportable qu’un labeur quotidien. Les empereurs romains ne procédaient pas autrement pour avoir la paix à Rome, lorsqu’ils convoquaient des jeux au Colisée et qu’ils perfusaient le peuple à coups de pains jetés dans la foule. Le pain d’aujourd’hui s’appelle le RSA et les jeux s’appellent le mariage du prince Harry.

À quoi ressemblerait la France si elle n’était pas un havre de populisme où les pouvoirs publics caressent les petites gens désoeuvrées dans le sens du poil chaque fois qu’il le faut au lieu de les mettre au travail ? Probablement pas à une nation percluse de dettes et de grèves, et endormie à force d’un hédonisme à courte vue. Plutôt à une Allemagne triomphante, avec une forte dose de créativité et de bonheur en plus. Mais pour cela, il faudrait des Français responsabilisés, c’est-à-dire débarrassés d’une élite profiteuse qui vit sur leur dos en les accablant régulièrement de tous les noms d’oiseaux.

La solidarité plombe les forces vives du pays

On a bien tort de ne pas poser le débat sémantique de ce qu’est la solidarité aujourd’hui. Une abusive restriction de langage la limite aux aides sociales. Or le champ de la sécurité sociale elle-même est de plus en plus investi par la question de la solidarité.

Pour en comprendre la portée (et le déséquilibre), on se référera utilement à l’étude très bien faite de Rexecode sur le sujet. Ce document compare le poids des prélèvements publics qui pèsent sur les entreprises en Allemagne et en France (cf le tableau joint). Dans la pratique, les seules cotisations de sécurité sociale représentent 5 points de valeur ajoutée de plus en France qu’en Allemagne.

Ce surcoût sert à financer toute la misère imaginaire du monde. L’hôpital public en France est plombé par sa bureaucratie et les congés pléthoriques du personnel, accordés à l’occasion des 35 heures. La sécurité sociale sacrifie la prise en charge du cancer pour financer une bobologie insensée. Des régimes spéciaux, âprement défendus par tous les défenseurs dogmatiques d’une sécurité sociale « universelle » plombent les comptes des régimes de retraite.

Bref, l’invocation de la solidarité à tout bout de champ par des gens obsédés par la défense de leurs intérêts catégoriels oblige à faire peser une charge financière de moins en moins supportable sur tous les acteurs réels de la lutte contre le chômage, à savoir les employeurs. Progressivement, l’excès de solidarité mal comprise, ou mal définie, tue la solidarité.

Une enquête rapide permettrait même sans doute de montrer que la plupart des Français sont convaincus que la sécurité sociale est solidaire, ce qui est une erreur de sens. C’est d’ailleurs pour financer ses « déviances »solidaires que fut inventée la CSG. Cette perte de sens rappelle une priorité: redire aux Français ce que doit être l’espace de la solidarité dans le pays.

Encore une réforme ratée du gouvernement?

Emmanuel Macron a raison de vouloir refonder un pays. Malheureusement, il le fait à la manière des hauts fonctionnaires, c’est-à-dire sur des projets préparés dans l’opacité et sans parier sur les vertus de l’explication.

On regrettera ce recours systématique à une forme d’autoritarisme à courte vue, qui finira par jouer un tour au gouvernement. L’important n’est pas seulement de changer les choses, mais aussi de changer les mentalités. Et, concernant la solidarité, des décennies de confusionnisme sur le sens de ce mot sont à rattraper.

On peut craindre, malheureusement, que la méthode Macron se préoccupe seulement de système, et pas d’esprit.