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Macron prépare-t-il la mort du paritarisme à la française?

Sans le claironner clairement, Emmanuel Macron s’apprête à enfoncer un coin létal (et salutaire pour ce pays!) dans ce fameux paritarisme à la française sacralisé par l’article 1 du Code du Travail. Dès les ordonnances de l’été dernier, on avait bien senti que l’obligation de passer par une négociation interprofessionnelle avant toute réforme du droit du travail pesait au chef de l’État. Les dernières annonces de Muriel Pénicaud sur le « big-bang » dans la formation professionnelle ne laissent plus planer aucun doute sur l’intention macronienne de passer outre les corps intermédiaires.

Elle y est allée fort, Muriel Pénicaud, dans ses commentaires sur l’accord interprofessionnel que les partenaires sociaux int négocié au niveau national sur la formation professionnelle. Elle a considéré (à juste titre) que l’accord ne s’était pas assez intéressé à l’architecture du système et n’était pas la hauteur du big bang attendu.

Quand le paritarisme est incapable de se réformer

Sur le fond, ces remarques sont loin d’être impertinentes, ni surprenantes. La formation professionnelle est, avec les institutions de prévoyance, la « chose » des partenaires sociaux. Organisée autour d’un mécanisme obscur d’organismes collecteurs et d’accords paritaires qui fixent des règles mystérieuses ou, pour le moins, opaques, la formation professionnelle dysfonctionne. Certains imaginent même que cette opacité dissimule des circuits de financement occultes.

Cette idée est probablement moins pertinente qu’avant. La mise en place d’un fonds financé par une contribution obligatoire, en 2014, a rendu moins indispensable qu’auparavant le financement des syndicats par la formation professionnelle. Il n’en demeure pas moins vrai que toute la lumière n’a pas été faite sur les mécaniques de facturation dans certaines branches.

Au total, la formation professionnelle est une forteresse qui distribue de nombreux cordons à ses praticiens: entre présidences, vice-présidences, mandats dans des conseils d’administration, les occasions sont nombreuses de distinguer des syndicalistes de terrain et de leur attribuer ainsi un bâton de maréchal. Ces petites attentions-là valent bien une complexité de plus, et tant pis si elle s’exerce au détriment des salariés.

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que ceux qui ont mis ce système symbolique en place ne sont pas prêts à le changer.

Les salariés toujours grandes victimes des usines à gaz paritaires

Pendant que les représentants syndicaux font la roue dans les couloirs ouatés du monde paritaire, les salariés sont toujours à la ramasse. Comme l’a très bien remarqué Muriel Pénicaud, l’accès à une formation hors entreprise reste un parcours du combattant pour les salariés. On ne peut imaginer meilleure injonction paradoxale entre le besoin de former pour lutter contre le chômage, et les obstacles placés sur le parcours de formation par ceux-là même qui sont supposés défendre les salariés, et représenter leurs intérêts.

On ne dira d’ailleurs jamais assez combien la thématique de la solidarité, agitée comme une crécelle par les acteurs du monde paritaire, télescope frontalement l’intérêt direct du salarié. La bureaucratie paritaire se repait d’une complexité insatiable de l’univers salarial.

Pénicaud passera-t-elle outre les partenaires sociaux?

Si l’on suit ses déclarations, Muriel Pénicaud pourrait donc très bien passer outre le texte de l’accord négocié par les partenaires sociaux, et que Force Ouvrière vient de décider de signer. L’idée est bonne, salutaire même, mais elle appelle quelques commentaires quant aux implications directes pour la physionomie de la « démocratie sociale ».

Patiemment, les pouvoirs publics ont consenti, ces dernières années, à reconnaître une forme d’autonomie des partenaires sociaux. Celle-ci a conduit à l’article 1 du code du travail, qui date de la loi du 21 janvier 2008. Il pose le principe d’une négociation interprofessionnelle préalable à toute modification législative du code du travail.

C’était la façon sarkozyenne, issue d’une logique en maturation depuis Martine Aubry, de poser l’idée que la norme sociale n’avait plus vocation à être imposée par le législateur, mais plutôt par les partenaires sociaux.

En affirmant que l’accord négocié par les partenaires sociaux était insuffisant, et en expliquant qu’elle n’en retiendrait que les dispositions correspondant au programme présidentiel, Muriel Pénicaud fait évidemment voler en éclats cette construction progressive. Disons même qu’elle annonce un sérieux flash back sur les années 70 ou 80, quand le Parlement imposait des règles sans tenir compte des « corps intermédiaires ». Ce reproche-là fut d’ailleurs adressé sévèrement à Martine Aubry dans le cataclysme des 35 heures.

La révolution jeune-turc se confirme

Face à ce double mouvement, on reste perplexe sur la nature du macronisme. D’une part, les ordonnances ont effectivement déconcentré vers les entreprises une grande partie du pouvoir de fixation des normes sociales. De l’autre, les annonces de Muriel Pénicaud soulignent bien que le pouvoir exécutif reste déterminé à conserver les rênes du système et qu’il n’entend pas faire de cadeaux aux corps intermédiaires.

C’est ce que nous appelons la révolution jeune-turc: elle consiste à moderniser le pays en s’appuyant sur une équipe de hauts fonctionnaires et d’experts qui concentrent le pouvoir et passent outre les résistances des corps intermédiaires. On peut se féliciter de cette volonté réformatrice, mais on n’oubliera pas qu’elle sort d’abord à renforcer un étatisme étouffant.

Laurent Wauquiez est-il devenu le Nosferatu de la politique française?

La polémique sur les propos de Laurent Wauquiez, nourrie par la réponse que l’intéressé a apportée hier, en dit long sur les fractures enfouies de l’opinion publique en France, dont le leader républicain semble vouloir jouer. On peut se demander dans quelle mesure il ne se transforme en expression angoissante de ces lignes de partage capables de faire basculer le jeu politique.

Le débat sur l’ingénuité ou non de Laurent Wauquiez dans l’affaire des enregistrements à son issu à l’École de Management de Lyon comporte sa part forte de stérilité. Qu’importe si le président des Républicains devait ou non s’attendre à ce que ses propos d’estrade s’ébruitent. Il est désormais acquis que, même s’il s’agit d’une faute, Laurent Wauquiez a décidé de transformer ses sorties en autant d’arguments de force contre la doctrine politique dominante dans les medias.

Wauquiez et la critique des medias parisiens

Explicitement, dans les propos de Laurent Wauquiez, on retrouve une critique frontale des medias parisiens, qui imposeraient une dictature à l’opinion française. L’attaque est formulée dès la séance « enregistrée » par un ou plusieurs élèves de l’école où le président des Républicains s’est produit. La réfutation du « bullshit » que les médias attendent constitue un superbe rouleau de surf sur la rupture consommée entre les élites parisiennes et leurs porte-voix d’un côté, la parole politique que le pays attendrait de l’autre.

Cette idée d’exprimer le pays réel contre ses élites est une thématique forte de Laurent Wauquiez depuis qu’il s’est lancé dans la course à la présidence des Républicains. On peut en penser beaucoup de mal, et probablement la qualifier de populisme. Il n’en reste pas moins qu’elle recouvre une incontestable ligne de force dans l’opinion.

Le fait que Laurent Wauquiez cherche à s’en emparer, à l’incarner (lui le Parisien issu de l’élite républicaine) montre bien quelle sera sa stratégie dans les moins à venir: prendre à contre-pied la bien-pensance dominante et capter le mécontentement sourd du pays réel.

Wauquiez et les lignes de fracture françaises

On aura entendu dans sa bouche, que ce soit dans les enregistrements à l’EM Lyon ou sur le plateau de BFM tous les mots qui font sens dans ce pays réel sur les grandes ruptures avec l’élite bien-pensante qui gouverne le pays.

Par exemple, sa critique frontale contre le MEDEF et la CGPME et sur le financement des syndicats y compris patronaux, est une vieille thématique régulièrement occultée dans les medias nationaux. Pourtant, dans l’opinion publique, ce sujet résonne souvent, de façon sourde, mais régulière. Le fameux argent de la formation professionnelle serait détourné par des syndicats qui s’intéresseraient peu à la formation, mais beaucoup à l’argent qu’elle rapporte.

Ce n’est pas inexact, bien entendu, sur le fond. Mais la présentation qui en est souvent faite (et c’est le cas ici) procède de l’exagération et fait croire que les montants détournés porteraient sur des dizaines de milliards d’euros, ce qui ne repose sur rien. Que Laurent Wauquiez participe de cette exagération par ses propos tranchants illustre bien la stratégie qui sera la sienne.

Sur l’ensemble de l’action publique, Wauquiez a aligné les allusions explicites ou plus implicites à des thématiques répandues dans l’opinion malgré les medias subventionnés.

Wauquiez joue-t-il avec les fake news?

Certains n’hésiteront pas à se demander si Laurent Wauquiez ne cherche pas à capitaliser sur un certain nombre de fake news, mélangeant hardiment des propos d’estrade un peu faciles et des reprises en creux de mensonges dont le flou est savamment entretenu.

Le cas des syndicats patronaux qui utiliseraient la formation professionnelle uniquement ou presque pour se financer le prouve assez bien. La phrase mélange des éléments de fait et un fantasme répandu selon lequel les syndicats bénéficieraient de trois ou quatre milliards d’argent public. La somme intègre, en réalité, les financements des comités d’entreprise qui, comme leur nom l’indique, sont d’origine privée. Mais qu’importe! On répète la formule à l’envi et on maintient ainsi une ambiguïté qui confine au fake.

Sur Darmanin, la technique est la même. Les propos du président des Républicains relèvent largement des affirmations de comptoir. Le fait qu’ils soient tenus publiquement par un responsable politique leur donne une brutale violence, et une brutale toxicité. Ce faisant, Wauquiez accrédite la thèse, qui pourrait lui revenir en boomerang, d’une impunité des politiques par rapport aux Français ordinaires.

Wauquiez et sa stratégie de Nosferatu

Au fond, Wauquiez le bien-né a pris un parti: celui de dire tout haut, et à la télévision, ce que les Français aiment à se répéter au bar du village quand ils y passent prendre leur café et qu’ils y incriminent leurs élites. Ce faisant, il commet un important pas en avant: il donne du crédit à des critiques frontales adressées au « système » par les Français ordinaires.

C’est la transformation du comte Dracula en vampire Nosferatu. Cet aristocrate républicain prend les oripeaux du révolutionnaire ordinaire. Il ramène le discours politique à une suite d’accusations dont certaines frisent le complotisme. Il affirme sans ambage, sur le mode assertorique dirait Emmanuel Macron, des opinions ou des croyances que les Français présentent souvent au conditionnel lorsqu’ils en débattent au café du commerce.

La métamorphose de Wauquiez est une stratégie audacieuse, moralement assez contestable, qui sera sans doute payante à court terme, mais qui est dangereuse à long terme. Car au jeu du bullshit, il s’expose au risque d’être un jour démasqué comme ce qu’il est réellement: un aristocrate parisien qui prend des habits empruntés de province pour conquérir le pouvoir.

Macron est-il rattrapé par le syndrome Chirac?

Le gouvernement ouvre de nombreux chantiers, mais semble en difficulté pour les mener à bien. C’est le syndrome Chirac: la volonté de réforme s’englue peu à peu dans les résistances ordinaires, et il faut dépenser une énergie grandissante pour obtenir des conquêtes de moins en moins ambitieuses. Le Président entre progressivement dans la partie la plus compliquée de son mandat.

Quoiqu’en disent les médias subventionnés, la situation d’Emmanuel Macron dans le pays est loin d’être enviable. Les derniers sondages d’opinion le créditent d’une cote de confiance à peine supérieure à celle de François Hollande au même stade de son mandat. Il en est à 40% de popularité, contre 36% pour François Hollande à la même époque.

D’autre part, le mandat d’Emmanuel Macron présente des difficultés assez proches de celles que François Hollande a connues. Sa majorité parlementaire connaît d’importantes fissures, révélées à l’occasion du débat sur le droit d’asile et la politique d’immigration. La thématique du pouvoir d’achat se dresse comme un plafond invisible au-dessus des projets gouvernementaux. Les affaires concernant des ministres commencent à inquiéter les Français. C’est particulièrement le cas avec Gérald Darmanin.

Des réformes au ralenti

Dans ce contexte morose, les réformes initiées par le président de la République paraissent avoir du plomb dans l’aile.

La méthode de concertation du gouvernement recèle en elle-même sa part de déception. Utilisée pour le PACTE, comme pour la SNCF ou la réforme de l’État, elle consiste à fixer un cap, puis à se donner du temps pour décider la route à suivre pour l’atteindre. Cette technique donne forcément le sentiment passager d’une dilution des décisions dans le temps, qui peut perturber l’opinion.

Lorsque l’indécision s’instille dans le déroulement des opérations, la perplexité grandit. On le voit dans le débat sur l’immigration et le droit d’asile. La majorité semble vaciller sur le texte. L’enthousiasme des premiers jours cède peu à peu la place aux querelles intestines traditionnelles aux majorités qui se succèdent.

Du coup, l’annonce d’un renouvellement semble déceptive.

Deux poids deux mesures dans l’enthousiasme gouvernemental

Une caractéristique accroît ce sentiment de déception: c’est l’inégalité de traitement entre les sujets. La thématique du « président des riches » l’a bien mis en exergue.

Lorsqu’il s’est agi de réformer le Code du travail en instaurant plus de flexibilité dans les normes, Macron n’a pas tremblé. Ni même lorsqu’il s’est agi d’augmenter la CSG, qui frappe aujourd’hui dans toute sa largeur les retraités. Ni même lorsqu’il s’est agi d’alléger la fiscalité des plus riches, alors même que des taxes frappant la consommation étaient créées.

En revanche, le gouvernement a semblé beaucoup plus mou dès lors qu’il a fallu rendre les contreparties. La taxe d’habitation n’est pas encore supprimée. Les cotisations salariales ont disparu, mais leur effet est annihilé par les augmentations de taxe par ailleurs.

En outre, le gouvernement ne semble pas pressé de demander à ses fonctionnaires les efforts qu’il a imposés d’emblée aux salariés du privé.

La dilution de l’autorité gouvernementale complique les réformes

Ce procès d’intention en inégalité de traitement que les Français dressent sous le manteau contre leur gouvernement est nourri par les maladresses gouvernementales.

On a probablement mal mesuré l’effet délétère d’incidents comme le retour en avion à 300.000€ d’Édouard Philippe. Le discours sur les nécessaires limitations de vitesse sur nos routes nationales tenu par le même Premier Ministre en a immédiatement souffert.

Les affaires qui se multiplient au gouvernement participent toutes à cette perte progressive d’autorité qui complique le travail ministériel. Dans cet ensemble, les affaires qui entourent Gérald Darmanin risquent de peser lourd. Dans l’hypothèse où ces affaires prospéreraient, la solidarité dont le ministre du Budget a bénéficié de la part du Premier Ministre risquerait de plomber encore un peu plus le contexte politique ambiant.

L’engluement progressif de l’exécutif dans le syndrome Chirac

Ainsi en va-t-il du déroulement classique des mandats présidentiels! Une fois passés les cent premiers jours utiles, le travail de réforme est de plus en plus épineux. C’est le syndrome Chirac: de façon tangentielle, le pouvoir se dilue dans l’immobilisme. Seuls les meilleurs parviennent à retarder cet inévitable loi de la nature étatique.

SNCF: l’uppercut de l’ex-patron d’Air France à l’apparatchik qui rêvait de lui succéder

Le rapport Spinetta, ancien président d’Air France, sur l’avenir de la SNCF, ne manque pas de piquant. Ce n’est pas seulement le rapport d’un énarque (administrateur civil de l’État) qui a su adapter une entreprise publique à la concurrence, et qui donne de bonnes idées pour préparer la SNCF à l’ouverture à la concurrence en 2019. C’est aussi le rapport d’évaluation d’un véritable chef d’entreprise sur les piètres performances du courtisan Guillaume Pépy, au coeur des réseaux affinitaires de la République, à la tête d’une SNCF qu’il a patiemment sacrifiée aux paillettes et aux effets de mode. Le plus savoureux est que Guillaume Pépy est un candidat quasi-déclaré à la présidence d’Air France.

Voilà un rapport qui mérite d’être lu entre les lignes… car il en dit long sur la faillite d’une certaine noblesse d’État, qui n’a plus de noble que les titres.

En lisant le rapport Spinetta, on consolide ce qu’on sait déjà: la SNCF, qu’on utilise ses services ou pas, coûte chaque année 10 milliards d’euros aux Français. Cette somme générique, qui inclut les millions engloutis par le président Pepy dans des cérémonies somptuaires destinées à assurer son auto-promotion, constitue en elle-même un plaidoyer suffisant pour une privatisation brutale de la société. Elle ne tient aucun compte (précisons-le) des recettes générées par la vente de billets de transport.

Mais… il existe un autre niveau de lecture pour ce rapport salutaire. Comme Guillaume Pépy, Jean-Cyril Spinetta a fourbi ses premières armes dans le service public avant de passer dans une entreprise publique de transport. Mais lui a réussi la mue d’Air France. Et son regard sur l’échec de Pépy est aussi savoureux que cruel, puisque Pépy rêve désormais de prendre la tête d’Air France.

À la lecture du rapport, on est pris d’un sérieux doute sur la faisabilité de cette candidature.

La gouvernance de la SNCF mise en cause dès les premières pages

Dès la page 7, le festival Spinetta commence:

Les réformes de 1997 et de 2014, si elles ont amorcé des évolutions positives, parfois au prix de nouvelles difficultés, ont laissé sans réponse les problèmes qui minent l’efficacité du système ferroviaire français. (…)Cela nécessite une gouvernance claire, des missions précisément définies, des circuits de financement transparents…

Le manque de clarté dans la gouvernance de la SNCF, pierre directement jetée dans le jardin de Guillaume Pépy, revient tout au long du rapport.

Page 8, on lira même:

l’ouverture à la concurrence apportera une partie de la réponse aux difficultés du système ferroviaire français : elle favorisera une plus grande efficacité productive, dans le cadre d’une gouvernance assainie, avec des missions de service public clairement définies, une transparence des coûts, une autonomie de gestion et une juste rémunération des opérateurs.

Il ne s’agit plus seulement de rendre la gouvernance de la SNCF moins opaque, mais on passe à l’idée de l’assainir. Le terme en dit long sur la déroute du mandat Pépy.

Spinetta ne manque pas de rappeler le rapport de 2016, rédigé par deux députés, sur la mise en place de la réforme de la gouvernance de 2014:

Celui-ci a interpellé l’Etat quant à la lenteur de la mise en œuvre de la réforme (RSO publié en janvier 2017, contrats Etat-SNCF signés en mars 2017, publication tardive du décret sur la règle d’or…). Il considère également que l’indépendance du gestionnaire d’infrastructure unifié est insuffisante, et conteste le rôle de l’EPIC de tête, à la fois sous l’angle des missions qui lui sont confiées (notamment en matière de sécurité et de coordination de la gestion de crise) et de son efficacité (économies permises par la mutualisation).

Là encore, le « manque d’efficacité de l’EPIC de tête » est une expression assassine pour Pepy. La mise en cause de l’équipe dirigeante actuelle sur la sécurité ferroviaire et sur le manque de coordination dans la gestion de crise laisse peu de doutes sur le regard que Spinetta porte sur la manière de servir de Pepy. On regrettera juste qu’il ait fallu convoqué un ancien patron d’Air France pour oser écrire tout haut ce que tout le monde sait depuis des années.

Des chiffres alarmants

À l’appui de ces constats sombres, le rapport Spinetta produit quelques chiffres inquiétants.

Par exemple:

Le réseau ferroviaire français est beaucoup moins utilisé que ses voisins européens: le trafic moyen est de 46 trains par ligne et par jour, contre 140 aux Pays-Bas, 125 en Suisse, 96 en Grande-Bretagne et 85 en Allemagne. Cette situation masque des disparités très fortes :

– Le réseau d’Ile-de-France supporte 160 trains par ligne et par jour ;

– Les lignes de desserte fine du territoire supportent seulement 13 trains par ligne et par jour.

Autrement dit, en dehors de l’Ile-de-France, la France est un désert ferroviaire complet, mais qui ne semble inquiéter personne. Sauf le rédacteur du rapport. En tout cas, la France voit passer deux fois moins de trains que l’Allemagne, et trois fois moins que la Suisse.

Autre chiffre terrible:

Les dépenses publiques consacrées aux petites lignes s’élèvent donc à 1,7 milliard annuels (1 milliard d’exploitation des trains, 600 M€ d’exploitation de l’infrastructure et 150 M€ d’investissements de régénération), soit 16% des concours publics au secteur ferroviaire. Elles doivent être rapportées aux trafics, moins de 10% des trains et surtout moins de 2% des voyageurs. Chaque kilomètre parcouru par un voyageur coûte ainsi 1€ à la collectivité.

D’où un débat sensible sur la nécessité de fermer ou non les « petites lignes » qui coûtent cher pour très peu de voyageurs. On mesure ici l’impact qu’une décision de ce genre aurait, symboliquement, sur l’opinion publique. Avons-nous encore les moyens de consacrer près de 2 milliards à la desserte ferroviaire d’Aurillac, d’Auch, de Tulle? Ne doit-on pas opter, s’agissant de ces préfectures rurales, pour une desserte par autocar?

Spinetta demande à la SNCF du professionnalisme et de la transparence

Pour répondre à cette question à 2 milliards, Spinetta envoie une nouvelle pierre dans le jardin de la SNCF. Il propose à celle-ci de mettre en place une… évaluation de la situation et des scénarios de décision.

Les évaluations socio-économiques manquent parfois de transparence, ce qui peut laisser croire à une certaine subjectivité. Pour éviter ce biais, SNCF Réseau devra établir une méthode d’évaluation simple et robuste, en s’appuyant sur l’expertise de France Stratégie, dans le cadre d’une démarche concertée. Les évaluations réalisées seront soumises à la contre-expertise du Commissariat Général à l’Investissement, comme c’est le cas pour les grands investissements. Enfin, pour garantir la transparence du processus et de ses résultats, les évaluations devraient être rassemblées dans un rapport transmis au Parlement, au Haut Comité du Système de Transport Ferroviaire et au régulateur, et publié.

Là encore, on sent bien le reproche sous-jacent qui est fait à l’actuelle direction de l’entreprise. Faute d’une évaluation sérieuse et crédible des coûts, personne ne croit plus au discours de la SNCF. Spinetta propose qu’une méthode soit arrêtée, et que le patron de la SNCF en réponde devant ses instances.

Confiance, confiance!

On lira plus loin cette autre remarque très cruelle sur les pratiques en vigueur sous Pepy:

Les entreprises du groupe public ferroviaire sont caractérisées par des coûts des fonctions générales et administratives (fonctions « transverses ») significativement plus élevés que leurs concurrents.

Décidément, ce rapport est une fête pour le président de l’entreprise. Encore Spinetta a-t-il le bon goût de ne pas épingler les dépenses directement afférentes à la communication du président de l’entreprise.

Spinetta propose de concentrer les décisions sociales à la SNCF

Dans ce tableau global, tout le monde attendait bien évidemment le traitement de la question des personnels de la SNCF.

Les réponses proposées par Spinetta (le transfert des personnels dans les entreprises qui feront concurrence, dès 2019, à la SNCF) sont à la hauteur de ce qui était attendu. Mais le rédacteur du rapport ne manque pas, là encore, quelques coups de griffe à l’actuelle direction.

Entre autres, on notera ce passage, page 117:

il est normal que ceux qui font la SNCF au quotidien y soient associés ; la mise en place des nouvelles instances de représentation du personnel doivent être l’occasion de prévoir un temps de réel dialogue stratégique dans l’activité générale des relations sociales

Prévoir un réel dialogue stratégique avec les salariés de l’entreprise: la formule en dit long sur la non-politique de relations sociales à la SNCF aujourd’hui. On n’imputera pas la totale responsabilité de cette situation à Guillaume Pépy: chaque partie (notamment la CGT) est trop heureuse de pouvoir constater la conflictualité des rapports internes pour n’avoir pas à négocier des mesures impopulaires. N’empêche que Spinetta appelle la SNCF à se comporter comme une entreprise moderne…

Le mystère Pepy

Au bout de dix ans à la tête de l’entreprise, dans un contexte d’ouverture certaine à la concurrence, quel est le bilan de Guillaume Pepy?

La réponse globale est dans le rapport Spinetta:

L’ouverture à la concurrence est une opportunité pour le système ferroviaire français. Elle créera de nouvelles incitations à l’efficacité et à l’amélioration de la qualité de service, établira la vérité des prix et des coûts pour les voyageurs comme pour les autorités organisatrices, et favorisera la diffusion des innovations technologiques et commerciales.

Manque d’appétence pour l’efficacité, pour la qualité de service, manque de transparence sur les prix et les coûts, faibles innovations technologiques et commerciales. Tel est le bilan accablant dressé par un homme qui a connu le même parcours que Pepy, à quinze ans d’intervalle.

Faut-il en déduire qu’à travers son rapport, Spinetta a aussi instruit le procès d’un déclin de la haute fonction publique? Quinze après Spinetta, l’échec Pepy illustre l’incapacité de l’administration française à « sortir » des profils de dirigeants d’entreprise publique réformateurs, efficaces, soucieux de rentabilité.

En quinze ans, les paillettes ont eu raison du service public.

L’exemple britannique est intéressant de ce point de vue : c’est aujourd’hui le pays le plus sûr d’Europe en matière ferroviaire, après avoir connu une série d’accidents dramatiques dans les années 1990. En Grande-Bretagne la mission de promotion de la culture de la sécurité au sein du système ferroviaire est confiée à une entité qui rassemble les différentes parties prenantes de l’industrie ferroviaire britannique : entreprises ferroviaires, gestionnaire d’infrastructure, ROSCO, entreprises en charge de l’entretien de l’infrastructure, etc., soit plus de 80 membres au total. Ce « Rail Safety and Standards Board » n’a pas de pouvoir règlementaire et n’est pas un régulateur, comme peut l’être l’Etablissement Public de Sécurité Ferroviaire en France.

Les décisions sont prises par consensus. Au-delà de sa mission en matière de sécurité, il œuvre également à la mise en place de standards communs à toute l’industrie, et anime également la recherche et l’innovation en matière ferroviaire. Son budget de près de 50 M£ est abondé par les cotisations de ses membres, ainsi que par des subventions sur projets versées tant par le ministère des Transports que par ses membres.

Protection des données personnelles, ou barrières protectionnistes à l’entrée des marchés?

La protection des données personnelles est un enjeu de libertés publiques largement traité par le règlement général sur la protection des données (RGPD) du 27 avril 2016, directement applicable en droit français. Mais l’Assemblée Nationale discute en ce moment d’un projet de loi qui devrait sur-transposer le texte pour certains, et l’alléger pour d’autres. Comme par hasard, l’essentiel du débat porte sur le secteur sensible des données de santé.

La donnée personnelle est un sujet compliqué. Les procédés de collecte industrielle, démocratisés avec Internet et l’informatique, font peser une menace effective sur les libertés individuelles. L’univers 1984 n’est pas loin…

Dans le même temps, la donnée personnelle est devenue un enjeu économique colossal. L’utilisation commerciale des données, surtout celles qui sont collectées par les réseaux sociaux, représente un marché désormais essentiel dans l’économie mondiale de marché.

On mesure tout de suite la difficulté d’édicter des règles satisfaisantes qui combinent, pour le seul territoire de l’Union Européenne, une protection suffisante des libertés individuelles sans entraver de façon excessive la liberté commerciale des start-up qui se consacrent à cette activité. S’agissant de l’Union Européenne, le problème est d’autant plus compliqué qu’il faut éviter d’établir de trop grandes distorsions avec le pays qui a dépassé la frontière technologique sur ces sujets: les États-Unis.

Protection des données personnelles, entrave à la concurrence

Un secteur concentre la férocité de la concurrence dans le domaine des données personnelles: la santé. C’est dans ce domaine, très prisé de l’Internet des Objets, que le sémillant Bruno Le Maire avait par exemple annoncé que la France investirait.

Bon, la promesse ne sera pas vraiment tenue, puisque le RGPD a largement balayé le champ des objets connectés. Selon le règlement européen, en effet, les données de santé désignent aussi celles qui proviennent d’un dispositif médical. Le traitement des données est lui-même défini de façon très large:

toute opération ou tout ensemble d’opérations effectuées ou non à l’aide de procédés automatisés et appliquées à des données ou des ensembles de données à caractère personnel, telles que la collecte, l’enregistrement, l’organisation, la structuration, la conservation, l’adaptation ou la modification, l’extraction, la consultation, l’utilisation, la communication par transmission, la diffusion ou toute autre forme de mise à disposition, le rapprochement ou l’interconnexion, la limitation, l’effacement ou la destruction

Bref, le règlement a « réglementé » l’ensemble de l’Internet des Objets que Bruno Le Maire voulait, paraît-il, porter au pinacle de la réindustrialisation française. Il va sans dire que cette réglementation vaut pour l’Europe et pas pour les États-Unis.

La protection des données personnelles comme barrière à l’entrée

Le principe général du règlement est celui du consentement exprès des personnes. D’où l’édiction d’une règle générale: toute collecte des données doit être précédée par un consentement exprès du « client » à cette collecte. Le règlement formule ce principe autour de trois notion fondamentales: licéité, loyauté, transparence.

Autrement dit, un opérateur ne peut utiliser les données d’une personne sans qu’elle n’en connaisse exactement la destination et les conditions.

Pour l’industrie de l’objet connecté, l’entrave est forte sur le sol européen. Ses acteurs ne se sont pas trompés en condamnant cette restriction majeure à leur activité.

L’Union Européenne voudrait vivre dans l’Internet des Objets le même désastre que dans les moteurs de recherche, elle ne s’y prendrait pas autrement.

Comment la France protège ses rentiers contre le RGPD

La France a décidé d’accompagner le règlement (d’application directe, rappelons-le, contrairement aux directives) d’une loi de transposition. La méthode paraît curieuse puisqu’un règlement se suffit à lui-même.

C’est en lisant les débats à l’Assemblée Nationale qu’on comprend pourquoi la France s’offre ce luxe de sur-transposition (au demeurant, vieille tradition française qui utilise souvent le droit communautaire comme levier pour entraver la libre concurrence sur son sol). Le texte prévoit notamment un article 13 qui fixe la liste des organismes non concernés par le RGPD.

Comme par hasard, cet inventaire exonère les associations, les médecins, les administrations et… la sécurité sociale de l’obligation de donner un consentement aux personnes dont les données sont collectées. On ne pouvait imaginer meilleure distorsion de concurrence entre les anciens acteurs de la santé et les nouveaux.

Des petits conflits d’intérêt chez LREM?

Au passage, les esprits vicieux noteront que l’une des rapporteuses du texte est Albane Gaillot, députée marcheuse et ancienne salariée d’un organisme complémentaire de sécurité sociale. C’est probablement sans lien si, en dernière minute, le gouvernement a présenté un amendement accordant aux organismes complémentaires la même exonération qu’à la sécurité sociale.

La majorité devrait se méfier de ce genre d’opérations. Un jour, tout cela lui jouera un vilain tour.

Des barrières à l’entrée pour les start-up

Résumons, donc! l’Union Européenne édicte un règlement qui protège les données personnelles. La France adopte une loi qui exonère ses propres acteurs obsolètes de son application. En revanche, elle y soumet les start-up.

Le monde nouveau est en marche!

Les données à caractère personnel concernant la santé devraient comprendre l’ensemble des données se rapportant à l’état de santé d’une personne concernée qui révèlent des informations sur l’état de santé physique ou mentale passé, présent ou futur de la personne concernée. Cela comprend des informations sur la personne physique collectées lors de l’inscription de cette personne physique en vue de bénéficier de services de soins de santé ou lors de la prestation de ces services au sens de la directive 2011/24/UE du Parlement européen et du Conseil (9)au bénéfice de cette personne physique; un numéro, un symbole ou un élément spécifique attribué à une personne physique pour l’identifier de manière unique à des fins de santé; des informations obtenues lors du test ou de l’examen d’une partie du corps ou d’une substance corporelle, y compris à partir de données génétiques et d’échantillons biologiques; et toute information concernant, par exemple, une maladie, un handicap, un risque de maladie, les antécédents médicaux, un traitement clinique ou l’état physiologique ou biomédical de la personne concernée, indépendamment de sa source, qu’elle provienne par exemple d’un médecin ou d’un autre professionnel de la santé, d’un hôpital, d’un dispositif médical ou d’un test de diagnostic in vitro.

RGPD, attendu 35

Travail détaché: comment Macron cache son échec derrière un écran de fumée

Au-delà des déclarations complaisantes sur les victoires que Macron enregistrerait sur le travail détaché au niveau européen, l’analyse factuelle du dossier montre que le nouveau Président est en train de se prendre un immense râteau. Au point qu’il doit multiplier les gesticulations en droit national pour dissimuler son magistral échec.

La presse subventionnée évite soigneusement de rappeler les déclarations ronflantes d’Emmanuel Macron à peine élu sur le travail détaché: initialement, le Président avait annoncé que les règles auraient changé pour le 15 juin. Puis, l’Élysée avait expliqué que la réforme européenne interviendrait à l’automne, « pour que nous puissions construire une vraie refondation de cette directive européenne du travail détaché ».

Dans la pratique, l’accord de l’automne n’a débouché que sur un compromis minimal, avec une réduction modeste de la durée de détachement, qui n’intégrait pas le transport (grand pourvoyeur de travailleurs détachés). Pour Macron, ce dossier n’est qu’une Berezina européenne parmi d’autres. Dans la pratique, rien ne change vraiment.

Les annonces fumeuses de Muriel Pénicaud sur le travail détaché

Donc, Muriel Pénicaud a repris le dossier en main, avec une mission officielle: cacher la poussière sous le tapis. Elle s’est livrée hier à des annonces en ce sens, prononcées avec d’autant plus de roulements de mécanique qu’elles sont vides de contenu.

Ainsi, la ministre a dégainé l’arme du shaming contre les entreprises qui ne respecteraient pas les règles en matière de travail détaché:

 La généralisation de la publication des condamnations pour travail illégal.

On durcit le ton, donc, contre les contrevenants. Mais pendant ce temps, les règles ne changent pas et ceux qui les respectent ont encore de beaux jours devant eux. Rappelons qu’en 2017, plus de 500.000 travailleurs détachés seraient intervenus en France.

De façon très symptomatique, Muriel Pénicaud a beaucoup communiqué sur le nombre de contrôles effectués… en 2016. Selon les informations révélées par Le Monde, le nombre de contrôles se serait effondré en 2017.

Tous ces eurolâtres qui détestent le libre échange

Sur le fond, le paradoxe du gouvernement est bien connu.

D’un côté, Emmanuel Macron a décroché son élection avec force de déclarations europhiles voire eurolâtres. Quel bien n’a-t-il pas dit de ce projet communautaire supposé nous rendre heureux, avec ses grandes valeurs « d’ouverture » sur le monde.

D’un autre côté, le même Emmanuel Macron n’a pas tardé à expliquer que le marché unique et le libre-échange au sein de la zone euro, voire de l’Union, devait obéir à des règles… protectionnistes. La libre concurrence est une bonne chose quand elle est faite par des pays qui ont la même protection sociale ubuesque que la France. Sans quoi, il s’agit de concurrence déloyale et il faut fermer les frontières.

L’idée avait même traîné un temps d’imposer aux travailleurs détachés de payer des cotisations sociales en France le temps de leur détachement, en contradiction avec le règlement de 1975 sur la coordination des systèmes de sécurité sociale. On le voit, l’imagination de la technostructure française est sans limite lorsqu’il s’agit d’exiger un alignement de tous les Européens sur notre toxique sécurité sociale.

L’inquiétante augmentation du nombre de Français… détachés en France

Selon les chiffres du gouvernement lui-même, près de 40.000 salariés français sont désormais détachés… en France. Le phénomène n’est pas étonnant: pour diminuer le coût du travail, certaines entreprises préfèrent « immatriculer » leurs salariés français dans des pays où la protection sociale est moins coûteuse.

Cette formule astucieuse permet de contourner les délirantes cotisations imposées aux entreprises pour assurer des salariés qui sont souvent peu consommateurs de soins. Le gouvernement devrait méditer longuement la portée de ce chiffre.

Car il est très probable que, dans la concurrence généralisée, mondialisée, continentalisée, à laquelle les entreprises françaises sont confrontées, les différentiels de coût, quo’n le veuille ou non, pèsent. Et, très probablement, la France a désormais atteint une frontière.

Le système français de retraites à bout de souffle

Le système français de retraites est à bout de souffle. Les polémiques qui surviennent sur l’ampleur des dégâts causés par la hausse de la CSG devraient être nourries par les prochains versements en début de mois de février. Elles illustrent la difficulté de réformer un système insoutenable, et incompris par ses bénéficiaires. Les travaux du Conseil d’Orientation des Retraites de ce mercredi sur la mise en place d’un système par points s’ouvrent donc sous de sombres auspices.

Comme le montrent les chiffres de l’OCDE ci-dessus, l’espérance de vie à 65 ans n’a cessé d’augmenter depuis 1970. Cette année-là, un retraité français pouvait espérer vivre près de 17 ans (soit un peu moins qu’aux États-Unis et au Canada). En près de cinquante ans, l’espérance de vie à 65 ans en France a gagné pratiquement 7 ans, plaçant la France derrière le Japon, mais très loin devant les États-Unis.

On mesure immédiatement l’impact de ce progrès pour le système de retraites: avec une dépense mensuelle moyenne de près de 1.400 euros, le retraité français perçoit une rente majorée de près de 120.000 euros par rapport à 1970. Compte non tenu de la baisse démographique, cette évolution constitue donc un défi majeur pour le financement des retraites.

L’évolution du système français de retraites n’a pas été expliquée aux Français

Combien de retraités sont conscients de l’impact financier produit par l’augmentation de l’espérance de vie à 65 ans, obtenue souvent au prix d’une médicalisation forte et coûteuse? Beaucoup de Français sont convaincus que les cotisations qu’ils ont versées durant leur carrière professionnelle ont servi à financer leur retraite d’aujourd’hui.

L’opacité du système de sécurité sociale contribue largement à brouiller les pistes et à nourrir l’illusion que les cotisations d’antan financent la rente d’aujourd’hui. Bien évidemment, cette amnésie est commode, si l’on se souvient que, pour le seul régime général, les cotisations ont doublé depuis 1970.

Ce rappel n’inclut pas la création de la CSG, de la CRDS, la fiscalisation du FSV. Toutes ces contributions nouvelles, en hausse constante ces dernières années, renchérissent fortement le coût des retraites actuelles. Hors, ceux qui bénéficient de ces retraites coûteuses ont moins cotisé à leur époque…

D’où l’idée fausse selon laquelle la hausse de la CSG contrarierait la solidarité intergénérationnelle. En réalité, elle compense une redistribution inégalitaire des richesses aujourd’hui. Mais la légende est tenace, et suscite d’importantes haines dans la population… des retraités.

Macron parviendra-t-il à réformer un système à bout de souffle?

Face au krach annoncé d’un système épuisé par sa rigidité et ses règles de calcul trop favorables, Emmanuel Macron tente une immense tenaille pour transformer le dispositif français en système par points ou notionnel. L’enjeu est majeur… et compliqué, car on voit mal comment passer e manière fluide d’un système à l’autre. Il faut en effet expliquer aux actifs qui financent les retraites actuelles qu’ils ne bénéficieront pas du même dispositif…

Imaginer la transition d’un système à l’autre est précisément l’objet des cogitations du Conseil d’Orientation des Retraites de mercredi. Plusieurs scénarios doivent être examinés pour savoir comment passer de notre toxique retraite par répartition à rente connue à un système notionnel tel que l’a promis Emmanuel Macron durant sa campagne.

Depuis un système de double affiliation jusqu’aux affiliations cadencées dans le temps, le COR doit trouver la solution qui rassurera et qui sera praticable. L’enjeu consiste en particulier à reconstituer les droits acquis dans l’ancien système, pour éviter des cotisations inutiles…

Ce dossier technique et ingrat méritera d’être suivi de très près, dans la mesure où il augure d’une nouvelle structuration profonde de la solidarité en France. Rien n’exclut qu’il donne lieu à une véritable réforme…

Le dévoilement européo-jacobiniste d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron sort d’un voyage fort instructif en Corse, où il a fermé à peu près toutes les portes dont les nationalistes revendiquaient l’ouverture. Parallèlement, l’accord de gouvernement signé en Allemagne devrait consacré un véritable tournant européen à son mandat.

Lors de sa verbeuse déclaration du 3 juillet à Versailles, Emmanuel Macron avait parlé d’un « pacte girondin » dont le sens semblait bien mystérieux. Depuis son passage en Corse, Emmanuel Macron a jeté le masque et montré la nature très jacobine de son « pacte girondin ».

Pour ceux qui ne l’avaient pas compris, donc, la déclaration du 3 juillet était une posture médiatique qui ne préjugeait en rien de la suite du quinquennat. Pour preuve: si Emmanuel Macron consent à intégrer constitutionnellement la Corse à nos possessions ultra-marines (les Corses n’ayant probablement pas compris combien ce choix est méprisant), ils ne bénéficieront d’aucune autre avancée.

Fermez le ban.

La République jacobine rappelle ses lois

Au demeurant, Emmanuel Macron a bien fait de rappeler quelques évidences occultées par les enfants gâtes du nationalisme corse. Non seulement les Corses ont, en 2003, refusé par referendum un statut spécifique, mais ils restent indécrottablement sous addiction métropolitaine. Il est toujours plus facile d’aller de Bastia à Marseille qu’à Ajaccio. Et la présence de 4 aéroports ouverts sur l’extérieur (Bastia, Ajaccio, Figari, Calvi) pour moins de 200.000 habitants les place, avec les Bretons, en tête des territoires les moins tournés vers eux-mêmes.

Dans ces conditions, la revendication autonomiste, avec un inepte statut de résident corse, mérite d’être ramenée à son absurdité. Pour les nationalistes, la Corse doit bénéficier de davantage de libertés vis-à-vis de la métropole, mais aussi de davantage de solidarité de sa part.

On mesure bien, et Macron l’a justement rappelé, l’imposture des nationalistes.

Le tournant européen

Pendant que Macron faisait son coming-out jacobin, Angela Merkel signait un accord de gouvernement avec les sociaux-démocrates, qui préfigure d’importantes évolutions en Europe. Paradoxalement, d’ailleurs, les sociaux-démocrates sont les grands perdants de la dernière législative, mais les grands gagnants du nouveau gouvernement. Ils devraient récupérer le portefeuille des finances, tout en conservant celui des affaires étrangères.

L’accord de la « Groko » signé hier devrait modifier la donne européenne.

L’accord allemand sur l’Europe

On trouvera ci-dessous la liste des mesures européennes que l’Allemagne soutient:

* Augmenter les investissements en Europe.

* Soutenir une taxation équitable des grands groupes , en particulier les géants de l‘internet comme Google, Facebook, Apple ou Amazon. Ces sociétés ne doivent plus pouvoir jouer des différences de fiscalité entre Etats membres et le dumping fiscal doit être interdit.

* Instaurer une taxe substantielle sur les transactions financières.

* Renforcer le rôle du Parlement européen et renforcer les finances de l‘UE. L‘Allemagne serait prête à augmenter sa contribution au budget européen.

* Soutenir des fonds spécifiques consacrés à la stabilisation économique, la convergence sociale et la réforme structurelle de la zone euro. Ces fonds pourraient constituer la base d‘un futur “budget d‘investissement” de la zone euro.

* Renforcer et réformer la zone euro en étroit partenariat avec la France, afin que l‘euro résiste mieux aux crises mondiales.

* Transformer le Mécanisme européen de stabilité en Fonds monétaire européen sous contrôle parlementaire.

* Renforcer la coopération franco-allemande via des projets comme un centre sur l‘intelligence artificielle.

* Chercher à promouvoir une plus grande coopération avec la Pologne et intensifier le dialogue entre les sociétés allemande et polonaise, en soutenant par exemple des réunions entre jeunes des deux pays.

On voit que Merkel accepte de mettre le doigt dans un mécanisme européen de solidarité en cas de crise, et dans une mutualisation des dépenses européennes. La notion de budget de la zone euro fait son apparition.

Ces dispositions devraient ravir notre président de la République, qui va pouvoir, enfin! revendiquer et mettre en oeuvre l’approfondissement tant attendu de l’Union Européenne.

Qu’appelle-t-on l’européo-jacobinisme?

D’où ce tournant qui devrait s’ouvrir, désormais, dans le quinquennat d’Emmanuel Macron. Foin des postures à gogo où l’on contrefait le décentralisateur pour amadouer les élus locaux dans la reprise en main des finances publiques.

Désormais, la politique macronienne reposera sur trois axes fondamentaux.

Le premier consistera, avec l’Allemagne, à approfondir l’Union Européenne autour d’un cercle resserré de membres décidés à dissoudre encore un peu plus leur souveraineté. La contrepartie pour la France tient au prix que l’Allemagne devra payer pour que la zone euro subsiste.

Le deuxième axe consistera à faire payer les collectivités locales pour la réduction des déficits. Ce sont les collectivités qui absorberont l’essentiel du choc des 120.000 emplois à supprimer. Et la suppression de la taxe d’habitation préfigure une reprise en main par l’État de leurs recettes.

Le troisième axe reposera sur un regain d’étatisme central. Entre le budget des armées et la modération d’ores et déjà affichée dans la réforme de l’État, le centralisme a de beaux jours devant lui.

Législatives partielles: En Marche arrière pour Macron

Aux législatives partielles de Belfort et du Val-d’Oise, En Marche s’essuie deux revers électoraux. Pour Emmanuel Macron, les avertissements se multiplient, venus du « terrain », pour remettre en cause une logique bien huilée dans les medias.

Le week-end n’a pas été excellent pour Emmanuel Macron! Après une manifestation nationaliste à Ajaccio, son parti a subi deux défaites électorales lors de législatives partielles. L’une avait lieu à Belfort, où le candidat républicain a remporté le morceau avec 60% des voix. L’autre dans le Val d’Oise, où la victoire des républicains est plus ténue (51,5% des voix). Parallèlement, Laurent Berger, au nom de la CFDT, a parlé de « grosse erreur de méthode » à propos du projet de réforme de l’État.

Les signaux négatifs se multiplient donc pour Emmanuel Macron, dont la vision stratégique à long terme semble désormais manquer un peu de souffle.

Les législatives partielles raniment le spectre de la fracture sociale

Dans la pratique, c’est bien le spectre de la « fracture sociale » et de la France périphérique qui commence à traverser le champ de vision des marcheurs. La politique de réformes, dont la pertinence se discute au cas par cas, est singulièrement peu expliquée aux Français. Emmanuel Macron semble plus préoccupé par son image extérieure que par la pédagogie intérieure, et les perspectives qu’il offre à la société française sont mal distinguées d’une mondialisation à tout crin.

Dans la pratique, certains territoires, du fait des métropolisations grandissantes, vivent de véritables décrochages. L’effet est particulièrement intense à Belfort, petite préfecture en déclin, loin des métropoles qui l’entourent. Le vote de dimanche peut y être interprété comme un rejet franc d’une mondialisation perçue comme à marche forcée.

La cause de Wauquiez n’est pas perdue

Pour les Républicains, les victoires aux législatives partielles constituent un signal salvateur pour la cause de Laurent Wauquiez. Son élection à la présidence du parti s’est accompagnée d’un bad buzz savamment entretenu dans des medias peu acquis à sa cause.

Le nouveau leader républicain a fait l’objet d’une véritable campagne de diabolisation sur son conservatisme excessif. L’image d’un responsable mal aimé du grand public et inaudible s’est répandue.

La mathématique électorale pourrait rapidement inverser cette tendance.

Moscovici avertit la France et prépare sa candidature à la présidence de la Commission

Moscovici est candidat à la présidence de la Commission européenne (comme Michel Barnier, au demeurant, et quelques autres). Dans son parcours, il a besoin de se désolidariser des naufrages français en matière de finances publiques pour mieux étayer sa candidature.

En France, Pierre Moscovici continue à faire entendre sa petite musique, pour deux raisons précises. La première est qu’il a besoin du soutien d’Emmanuel Macron pour être désigné président de la Commission à la place de Jean-Claude Juncker fin 2019. La seconde est qu’il a besoin de condamner les écarts de la France pour garder une chance de prendre la présidence de la Commission. L’exercice n’est pas simple, comme le prouve son interview sur Radio-J (radio confessionnelle) sur laquelle il dispose d’ailleurs d’un blog.

L’appel de Moscovici à la rigueur budgétaire

Après un passage à Bercy où il a brillé par son immobilisme, Moscovici est passé à Bruxelles où il est devenu le chantre de la réforme structurelle. Ce parcours d’une impressionnante cohérence l’autorise à morigéner (à juste titre) la France, sur sa paresse à réformer. Un mal qu’il connaît de l’intérieur!

Moscovici rappelle qu’il existe une procédure dite du déséquilibre macro-économique:

la Commission européenne pourrait constater dans les semaines qui viennent que la France a amélioré sa performance en terme de réforme

Ce petit geste de la Commission marquerait le soutien qu’elle veut apporter à l’esprit Macron et aux mesures qu’il prend.

Les calculs franco-français de Moscovici

Si Moscovici tend aujourd’hui une perche à la France pour la sortir de procédures désagréables qui la désignent comme l’homme malade de l’Europe, c’est pour une raison tout à fait calculée. En effet, vue de France, notre capacité à réformer paraît très ténue. Les débats polémiques sur la réforme (pourtant timide) de l’État montrent bien la distance qui nous sépare de la réforme structurelle.

Pourtant, la mansuétude de Moscovici a une explication. Dans les mois qui viennent, Macron devra trancher sur la personnalité qu’il soutient pour la présidence de la Commission. En prenant la tête des négociations sur le Brexit, Michel Barnier a marqué des points sur le sujet. Quelques petits cadeaux concrets de Moscovici ne seraient pas superflus pour lui attirer les bonnes grâces d’Emmanuel Macron…

« Ne cédons pas à l’illusion d’une quelconque cagnotte. Un, elle n’existe pas et deux, les produits de la croissance retrouvée doivent être utilisés à rendre la France plus performante, plus compétitive, à être mieux gérée et à transformer l’Etat », a prévenu Pierre Moscovici sur Radio J. « D’autant plus que la France va mieux, que ses déficits se réduisent, mais que la France va être l’avant-dernier pays à sortir de la procédure de déficit avec l’Espagne et que ses déficits pour les années 2017, 2018, 2019 sont proches de 3% et que la moyenne est à 0,9% »