Accueil » Chroniques jupitériennes

Catégorie : Chroniques jupitériennes

Formation professionnelle: Pénicaud malheureusement loin du compte

Les projets de Muriel Pénicaud en matière de formation professionnelle sont-ils à la hauteur des problématiques actuelles de l’emploi? On peut craindre le contraire: le déficit en formation des chômeurs est colossal et on voit mal en quoi le projet de loi en cours de discussion à l’Assemblée Nationale le corrigera.

Dans la problématique du chômage en France, la question de la formation professionnelle prend une place de plus en plus sensible. La persistance d’un chômage de masse en France pose en effet question, et c’est probablement un phénomène complexe auquel nous sommes confrontés – complexe au sens où plusieurs facteurs d’explication interviennent pour éclairer sa compréhension, loin des solutions toutes faites auxquelles les politiques aiment parfois se raccrocher. N’en déplaisent à ceux qui font du chômage un problème moral où de gentils chômeurs victimes du grand capital subiraient une condition indigne d’une démocratie moderne.

Le niveau des allocations pose-t-il problème?

Il existe un tabou dans les « milieux sociaux » sur le lien systémique entre chômage de masse et niveau d’indemnisation. En France, l’indemnisation est plutôt longue et à un niveau relativement élevé. Elle est, pour simplifier, équivalente à 57% du salaire, avec un minimum proche du SMIC mensuel. Cette somme est versée pendant deux ans au maximum, sans dégressivité.

Dans la pratique, il est devenu impossible d’interroger l’impact de ce mode de rémunération sur le chômage de masse. La susceptibilité des « partenaires sociaux » sur cette question est immense.

Pourtant, on peut imaginer qu’entre un travail précaire payé au SMIC et une indemnisation par le chômage, beaucoup de profils faiblement diplômés préfèrent le chômage. Le système d’indemnisation permet cette solution de « fortune »: un salarié qui a travaillé quatre mois ouvre droit à quatre mois d’indemnisation. Dans la pratique, ce système offre un revenu net plus important au chômeur qu’au salarié employé à temps partiel payé au SMIC.

Il n’y a ici aucune considération morale ou stigmatisante. C’est un simple calcul de rationalité économique. Dans de nombreux cas, la France a créé une préférence pour le chômage.

Les défaillances du système scolaire au centre du jeu

Parallèlement, l’école publique en France fabrique, depuis de nombreuses années, un très important taux de décrochage scolaire, qui constitue probablement la plus grande injustice sociale de ce pays, sur laquelle les bienveillants de gauche font preuve d’une passivité constante. On estime à 20% d’une classe d’âge le nombre de jeunes qui sortent du système scolaire sans aucun diplôme. Autrement dit, sur environ 55 milliards annuels de budget pour l’école, 11 milliards sont dépenses en pure perte.

Pour les autres, l’absence d’orientation scolaire structurée débouche sur un excès de « mauvais diplômes » (les facultés de psychologie regorgent d’étudiants qui sont autant de futurs chômeurs) et une dramatique pénurie de diplômés (y compris dans les métiers industriels ou manuels) là où les besoins de l’appareil productif sont vivaces. On n’épiloguera pas ici sur la difficulté de trouver des développeurs informatiques compétents en France…

L’enjeu de la formation professionnelle

Dans cet ensemble, la formation professionnelle pourrait être considérée comme un atout pour lutter contre ce qu’on appelait à une époque le « chômage d’inadéquation » et qu’on appelle parfois le « chômage technologique ». L’importante différence entre la masse des compétences requises sur le marché du travail et la masse des incompétences issues de notre système scolaire et universitaire constitue en effet un gisement de main-d’oeuvre important, et probablement d’emplois pérennes.

Cette conviction macro-économique, dominante dans les élites parisiennes, est devenue, au fil des ans, une sorte de Graal. L’engagement de former 500.000 chômeurs par an aux métiers numériques constitue même un gimmick du discours public depuis Nicolas Sarkozy. François Hollande l’avait repris à son compte, avant qu’Emmanuel Macron n’y fasse écho.

C’est dire à la fois la conscience que le pouvoir exécutif peut avoir des faillites du système, et l’impuissance d’y remédier. Les années passent, les formations au forceps financées par Pôle Emploi ou par les branches professionnelles se suivent, et le chômage de masse demeure.

L’échec prévisible d’Emmanuel Macron sur le sujet

Le projet de loi présenté par Muriel Pénicaud, et annoncé en son temps comme un big bang de la formation professionnelle se révèle très déceptif au regard des promesses qu’il portait, et ne devrait pas échapper à la loi de l’impuissance qui a frappé toutes les lois en matière de formation professionnelle depuis 10 ans.

Dans la pratique, la mesure essentielle de ce projet consiste à transformer les crédits d’heures de formation professionnelle en crédits monétaires. Les entreprises devront provisionner une somme de 500 euros par an par salarié pour financer des formations. Ce droit sera portable d’une entreprise à une autre, ce qui ne manquera pas de poser un problème comptable encore non-identifié par les têtes pensantes de la haute administration. Au moment du départ du salarié, l’entreprise devra en effet verser cette somme à l’organisme chargé de porter les droits.

Mais nous ne sommes plus à une complication près dans la vie de nos chefs d’entreprise… taxés de tous les maux fiscaux par ailleurs!

Cette mesure permettra-t-elle d’éradiquer le chômage de masse? Non, bien entendu, pas plus que les autres mesures du projet de loi, qui évitent soigneusement de repenser l’architecture de notre système de formation professionnelle. Non que cette mesure soit mauvaise en elle-même, mais elle n’est pas à la hauteur de l’enjeu systémique qui se pose au pays, avec ses plus de 3 millions de chômeurs dont on voit mal quel métier ils pourront exercer demain.

Le traitement des détails techniques pour oublier l’essentiel?

Assez triomphalement, Muriel Pénicaud annonce qu’à l’avenir les contributions diverses et variées au financement de la formation professionnelle seront collectées par les URSSAF. L’idée mérite d’être débattue et là encore, n’est pas toxique en elle-même. Simplement, on peine à mesurer quel impact concret elle peut avoir sur le salarié dont l’emploi est menacé et qui aurait tout intérêt à suivre une formation pour éviter un chômage prolongé.

On retrouve ici le biais technocratique avec lequel la question de la formation professionnelle est traditionnellement traitée. Les hiérarques s’interrogent sur l’amélioration de la tuyauterie incompréhensible qui s’est mise en place au fil des années pour dissimuler les médailles en chocolat, les prébendes et les financements discrets des organisations syndicales. Ce serait d’ailleurs intéressant de faire la liste des voyages outre-mer payés aux syndicalistes qui président les organismes paritaires collecteurs sur les deux ou trois dernières années. On découvrirait à quel point l’île de la Réunion, la Guadeloupe ou la Martinique et leurs chômeurs en mal de formation passionnent des titulaires de mandat par ailleurs beaucoup moins curieux de ce qui se passe à Roubaix, à Sedan ou à Dijon.

Ce marché hyper-réglementé de la formation professionnelle a en réalité un  besoin majeur: celui du big bang que Muriel Pénicaud avait annoncé, mais qu’elle a renoncé à produire. Il faut laisser les salariés choisir librement les formations nécessaires à leur reconversion économique et arrêter de vouloir guider leurs choix. Dans tous les cas, l’action « rationnelle » aboutit à des échecs qui favorisent le chômage.

Lettre ouverte à Gérard Collomb sur l’efficacité des forces de police à Paris

Le fait mérite d’être signalé, tant il était attendu: la police à Paris commencer à se rendre disponible aux citoyens et intervient à la fois vite et bien pour des incivilités qui restaient impunies sous François Hollande. On approuve largement, et on dit merci Gérard au ministre de l’Intérieur, qui semble remettre l’autre mammouth (la police parisienne) en état de marche.

Monsieur le Ministre de l’Intérieur Gérard Collomb,

À l’heure de la sortie des classes, en plein Paris (dans le 19è arrondissement, il est vrai, quartier des Kouachi auteurs des attentats contre Charlie Hebdo), et devant des écoles maternelles, des racailles s’amusent à faire des rodéos en moto cross dans les rues. Je les filme. L’un d’eux m’assène une gifle dans la nuque au passage, je n’ai pas le temps de le voir venir (il s’agit du conducteur du scooter visible sur le film ci-dessus).

J’appelle la police un peu désabusé. Sous François Hollande, la réaction de la police parisienne était toujours la même: au bout de deux ou trois interlocuteurs, un agent éteint expliquait qu’il ne pouvait rien faire tant qu’on n’avait pas besoin de l’intervention des pompiers et que notre cervelle ne s’écoulait dans le caniveau, sauf à avoir été traité de « sale PD », « sale Juif » ou « sale Arabe », auquel cas la police intervenait avec des hélicoptères s’il le fallait.

Je suis entier, lucide, conscient, je ne saigne pas, et je me dis que votre police, Monsieur le Ministre, va comme si souvent me laisser tomber.

Mais là, miracle! un agent à l’écoute m’annonce qu’il envoie tout de suite des collègues. Je suis sceptique et je m’attends à voir une voiture débarquer trente minutes plus tard avec un policier prêt à m’engueuler de l’avoir dérangé. Le grand classique des années Hollande qui, avec sa copine Anne Hidalgo, ont savamment organisé la précarité des quartiers habités par les sans-dents.

Mais là, nouveau miracle, au bout de dix minutes, je reçois un appel courtois pour m’indiquer qu’un jeune vient d’être interpellé. Un agent respectueux (je me suis demandé s’il ne s’agissait pas d’une caméra cachée) me demande si je peux m’approcher des lieux pour procéder à l’identification du suspect.

Je m’y rends. Et là (je vais finir par croire que la vierge Marie protège la police!), nouveau miracle: un agent me voit approcher et se rend au-devant pour que je ne sois pas reconnu par les impétrants. Là encore, Monsieur le Ministre, cette attention s’appelle une révolution à comparer avec l’époque où un agent m’avait demandé devant l’un de mes agresseurs (en 2013): « Ce jeune homme a eu des propos homophobes. Mais si vous n’êtes pas homosexuel, on le relâche tout de suite parce que les faits ne sont pas qualifiés. Alors, Monsieur, êtes-vous homosexuel? » Cela m’avait fait tout bizarre de devoir dévoiler ma vie privée devant un adolescent tardif qui venait de me menacer au pied de mon immeuble.

Comme je ne suis pas du genre à me dégonfler, je me suis approché des jeunes et j’ai reconnu formellement l’un de ceux que l’on voit sur le film. Je dois ici, Monsieur le ministre, féliciter vos agents pour l’excellence du travail qu’ils ont accomplis au pied d’une barre d’immeubles à loyer modéré où un attroupement menaçant n’a pas tardé à se former. Ils ont gardé leur sang-froid et ont procédé de façon exemplaire à la saisie de la moto et à l’interpellation du suspect.

Tout ceci est une révolution essentielle dans la vie de nos quartiers. Nous pestons souvent contre les impôts que nous payons pour un service public inefficace. Nous sommes d’accord pour payer plus cher lorsque les services publics fonctionnent.

Merci, Monsieur le Ministre, de votre engagement et de votre efficacité auprès des citoyens qui ont été, ces dernières années, trop souvent traités en ennemis par les pouvoirs publics. Merci de votre soutien. Et je tiens à votre disposition l’identité des agents exemplaires qui sont intervenus pour rappeler la loi de la République.

Baisse des dépenses publiques: que disent les hésitations du gouvernement sur le sens du macronisme?

Le gouvernement multiplie les palinodies sur la baisse des dépenses publiques. Les incertitudes sur la baisse des aides sociales en donnent une bonne illustration. Parallèlement, Bruno Le Maire évoque la possibilité de remettre en cause certains taux réduits de TVA. Ces hésitations en disent long sur l’impréparation symptomatique du macronisme à la baisse des dépenses publiques.

Depuis plusieurs jours maintenant, le gouvernement laisse planer l’incertitude sur la meilleure façon de baisser les dépenses publiques. Tantôt, il est question de tailler dans les aides sociales. Tantôt, ce sont les prétendus « 140 milliards d’aides aux entreprises » qui seraient dans le collimateur. Bruno Le Maire vient d’en préciser l’idée: il remettrait en cause certains taux réduits de TVA (probablement celui sur la restauration).

Ces hésitations illustrent parfaitement l’impréparation d’Emmanuel Macron et de son équipe face à la baisse des dépenses publiques. Admirateur fondamental de l’État, le Président de la République a peu d’idées sur la voie à suivre pour en réduire le périmètre. La diminution de 3 points de PIB des dépenses publiques à la fin du quinquennat devrait rester lettre morte.

De la difficulté de baisser les dépenses publiques

La note de France Stratégie sur la baisse des dépenses publiques a bien mis en exergue le champ étroit des stratégies possibles en la matière. Partout dans le monde, les pays qui se sont risqués à cet exercice ont taillé dans les dépenses sociales et dans la masse salariale des fonctionnaires.

Le principe d’une compression des aides sociales, qui représentent 70 milliards de dépenses, est à peu près acquis. Toute la difficulté est de savoir comment le gouvernement fera passer la pilule alors qu’Emmanuel Macron avait promis qu’il augmenterait certains minima sociaux. En attendant d’avoir fixé une ligne, le gouvernement rame pour expliquer que les dépenses ne diminueront pas, mais que leur efficacité augmentera.

On comprend intuitivement l’angoisse macronienne sur ce sujet. Déjà figé dans l’image d’un « président des riches », Emmanuel Macron pourrait laisser beaucoup de plumes dans cette opération et s’ancrer définitivement dans une fracture systémique avec les milieux populaires.

Il n’en reste pas moins que les hésitations du gouvernement sur ce point donnent le sentiment d’une grande confusion, reflet d’une probable réalité politique. Le gouvernement ne sait pas vraiment où il va. Il est prisonnier de la logique comptable de l’ancien monde: il faut trouver de l’argent pour tenir les engagements européens, mais comme on n’a aucune vision sur ce que doit être un État sobre, on fait des calculs d’apothicaire pour tomber sur le bon chiffre.

Le silence gênant de Macron sur la masse salariale des fonctionnaires

Alors que tous les pays qui ont baissé les dépenses publiques ont taillé dans le vif de leurs fonctionnaires, le gouvernement évacue savamment cette possibilité. On occupe le terrain avec des questions sur les aides ou sur les aides aux entreprises, mais on esquive toute possibilité de diminuer le nombre de fonctionnaires.

Pourtant, ceux-ci sont pléthoriques, et personne ne songe à mesurer leur productivité. Il n’existe toujours aucune mesure exacte de leur temps de travail, et leur performance relève de la grande nébuleuse intergalactique.

Les sujets ne manquent pas où l’inefficience du service public devrait être l’objet de scandales publics. Il ne se passe pas une semaine sans une affaire emblématique. Par exemple, le ministère de l’Intérieur a finalement abandonné l’application mobile qu’il avait achetée pour lancer des alertes aux attentats. Elle produisait trop de bugs! Combien de fonctionnaires ont été sanctionnés après ce naufrage technique et financier? Aucun bien entendu. C’est pourtant l’argent du contribuable qui s’est envolé en fumée.

Le fantasme des 140 milliards d’aide aux entreprises

Au lieu de soulever le problème d’une fonction publique obèse et peu productive, le gouvernement décide finalement de s’attaquer aux aides aux entreprises, qui représenteraient, paraît-il, 140 milliards €. La signification de ce chiffre n’est mise en question par personne, et cette passivité (à commencer par celle de la presse) sur la notion d’aide aux entreprises est déjà un indice de l’étourdissement profond de l’opinion publique face à la puissance étatique.

Dans les aides aux entreprises, le gouvernement range le CICE et les taux réduits de TVA. C’est un choix idéologique très proche de tous ceux qui ont une ligne « anti-business » comme on dit. Or, le fait que le CICE et les taux réduits de TVA soient des aides aux entreprises laisse perplexe.

S’agissant du CICE, Emmanuel Macron avait annoncé qu’il le convertirait en baisse définitive de cotisations sociales. Dans cette hypothèse, il perdrait sa « qualité » d’aide aux entreprises. Le gouvernement prépare-t-il le terrain à un abandon de cette mesure?

S’agissant de la TVA, il faut rappeler inlassablement qu’elle n’est pas payée par les entreprises, mais par le consommateur final. L’existence de taux réduits de TVA est une mesure de justice sociale, puisqu’elle permet de rendre plus accessibles certains biens primaires de consommation. Supprimer certaines taux réduits contribuera seulement à réduire la consommation de ces biens, et à mettre en difficulté ceux qui les produisent.

Puisque c’est la TVA réduite sur la restauration qui est dans le collimateur, sa suppression mettra seulement un peu plus en difficulté les petits restaurants traditionnels tenus par des travailleurs indépendants. Cette décision accélérera un peu plus le grand remplacement de nos bistrots par des kebabs et permettra de faire financer par les très petites entreprises la baisse immédiate des finances publiques. Dès l’année suivante, les recettes de TVA baisseront, du fait des cessations d’activité qui s’en suivront.

Qu’est-ce que le macronisme?

Progressivement, c’est le portrait en creux du macronisme qui se dessine. On voit bien qu’au-delà des quelques mesures décidées en début de quinquennat, le programme macronien était à la limite du flou et du nébuleux. Il repose largement sur des improvisations de circonstance.

Dès lors qu’il s’agit de baisser la dépense publique, l’essence du macronisme revient au galop. Réticent à toucher à la masse salariale des fonctionnaires de l’État, conformément à la doctrine de Bercy dont il est un pur produit, Emmanuel Macron préfère recourir aux réflexes traditionnels de l’ancien monde: baisser les aides aux pauvres et augmenter la pression fiscale des entreprises.

Beaucoup de commentateurs ont répété sans esprit critique le gimmick auto-proclamé d’un Macron pro-business. Cette illusion, on le sait aujourd’hui, a permis de drainer de nombreux dons pendant la campagne électorale. Dans la pratique, Emmanuel Macron ne touchera pas fondamentalement à l’État obèse, et défendra avant toute chose les privilèges des fonctionnaires. Dût-il, pour cela, casser de nombreux pots dans le tissu économique.

Le gouvernement prépare-t-il la hausse des cotisations sociales pour les travailleurs indépendants?

Le Haut Conseil pour le Financement de la protection sociale commence à préparer les esprits à une hausse massive des cotisations sociales pour les travailleurs indépendants. C’est ce qui ressort du rapport que cette discrète instance vient de publier. L’idée serait d’aligner (sans surprise) les cotisations des travailleurs indépendants sur celle des salariés. Le rapport ne tient aucun compte de l’équilibre du régime des indépendants.

C’était cousu de fil blanc! Après l’adossement du RSI au régime général, le gouvernement prépare désormais l’alignement des cotisations sociales des travailleurs indépendants sur celle des salariés. Il faut se reporter aux pages 142 et 143 du rapport pour le lire. Voici les meilleures citations du texte:

les différences de taux de prélèvements sociaux restent aujourd’hui importantes entre les salariés du secteur privé et les travailleurs indépendants, et, au sein même de cette dernière catégorie, les régimes d’assujettissement aux cotisations varient selon la nature de l’activité (agricole ou non par exemple), le statut socio-fiscal adopté (micro-entreprise ou non), avec des passerelles possibles entre régimes d’affiliation selon les options prises au moment de l’installation ou en cours d’activité. (…)

La substitution, en 2018, de la CSG aux cotisations sociales salariales ou – dans le cas des travailleurs indépendants – personnelles, puis la fusion, en 2019, du barème des allégements généraux de cotisation avec le CICE et le CITS se traduisent par des ajustements importants des taux effectifs de cotisation pour les salariés du privé comme pour les travailleurs indépendants. Mais ces évolutions laissent subsister des écarts de taux de prélèvement importants entre ces deux catégories de personnes dans le champ des prélèvements affectés à la sécurité sociale. (…)

Les différences de barèmes qui subsistent encore aujourd’hui sont pour partie l’héritage de constructions et d’évolutions historiques spécifiques des règles dans chaque régime, même si elles apparaissent aujourd’hui peu légitimes lorsque les prestations perçues sont devenues identiques. L’exercice de comparaison des contributions respectives des salariés et des travailleurs indépendants à la protection sociale est toutefois rendu difficile par l’unicité des cotisations des travailleurs indépendants, qui sont des cotisations personnelles, sans distinction d’une part qui serait due par l’employeur et d’une autre par la personne protégée, comme c’est le cas pour les salariés. De plus, la comparabilité même des assiettes de prélèvement de ces deux catégories de travailleurs peut être questionnée d’un point de vue économique, l’une étant un bénéfice professionnel net des charges d’exploitation, l’autre un salaire brut.

Les différences de taux et d’assiettes de prélèvement entre salariés et non-salariés posent néanmoins davantage de questions à mesure que certains risques s’universalisent et que, par ailleurs, les régimes s’intègrent et s’unifient, notamment avec la mise en place de la protection universelle maladie (PUMa), en 2016, puis la suppression du RSI et son intégration au régime général, en 2018. Ces évolutions pourraient justifier qu’une réflexion d’ensemble soit poursuivie sur les niveaux respectifs de contribution des salariés et des travailleurs indépendants aux régimes d’assurance sociale.

D’expérience, quand on commence à parler de « réflexion d’ensemble »… le reste suit dans les années qui viennent.

Non, Emmanuel Macron n’a pas vaincu l’impuissance française… (et pourquoi j’arrête ma production politique)

Dans son interview à BFM, lors de son passage, en Russie, Emmanuel Macron s’est targué d’avoir vaincu ce qu’il appelle l’impuissance française. La formule mérite d’être un peu ruminée et mastiquée, non seulement parce qu’elle est mensongère, mais aussi parce qu’elle en dit long sur la perte de réalité qui occupe le discours politique en France. J’en profite pour annoncer la fin, sous leur forme actuelle, de mes écrits politiques.

Il est évidemment tentant, pour un président de la République, d’entrer dans l’histoire. En affirmant avoir vaincu « l’impuissance française », Emmanuel Macron revendique sa place dans une sorte de Panthéon républicain où son rôle de sauveur serait entériné.

Et c’est vrai qu’on aimerait rêver avec lui d’un monde où la politique, à défaut des politiciens, serait encore puissante. C’est-à-dire d’un monde où le pouvoir, quel que soit le nom de celui qui l’exerce, viendrait d’en haut et pourrait imposer ses décisions comme il le souhaite. Ce monde-là avait fondé l’idée de démocratie, et il nous rassure tous: un problème, une solution, une décision, une application.

Je comprends parfaitement qu’Emmanuel Macron s’imagine avoir rétabli cette chaîne logique simple. Cette conviction d’avoir rétabli l’ordre des choses comme on l’apprenait dans les livres d’histoire doit être narcissisante pour lui, et pour la forger un jour, cet homme a tout sacrifié dans sa vie. Respect!

Tout le problème est qu’Emmanuel Macron se ment à lui-même lorsqu’il soutient qu’il a vaincu l’impuissance française. Lui qui est, au contraire, le Président de l’impuissance. Il me semblait nécessaire de le dire une dernière fois avant de clore un important chapitre éditorial (important pour moi, bien entendu).

Pourquoi on aime à rêver de la puissance française

Peut-être devrais-je commencer cette chronique un peu compliquée pour moi par souligner les raisons pour lesquelles on aime à rêver de la « puissance française ». L’expression paraît évidente à tout le monde, mais elle l’est en réalité fort peu, et je voudrais le relever pas à pas.

Tout d’abord, toutes les élites françaises ont été baignées dans l’idée que la politique était l’expression de la puissance. C’est même une spécialité française, très bien formalisée par le Comité de Salut Public durant la Révolution. Le Comité se réunissait en permanence de façon collégiale et discutait de tout, et surtout décidait de tout. Ce modèle a fasciné des générations entières d’étudiants en sciences politiques.

Que la politique décide de tout! non seulement des dépenses et des recettes de l’administration, mais aussi de toutes les mesures de police générale… et bien au-delà, qu’elle incarne l’Être Suprême comme l’imaginait Robespierre: voilà qui se niche en creux dans l’esprit de beaucoup de gens, et singulièrement de beaucoup de Français. Plus qu’aucun autre pays, la France a conféré à la machine étatique, expression du pouvoir politique, le droit d’intervenir sur tous les sujets: la naissance, la santé, la vie, la mort, la morale, les livres à lire ou à ne pas lire, ce qu’on apprend à l’école, comment on l’apprend, et bien d’autres choses encore.

Dans cet ordre de la volonté politique de puissance, Emmanuel Macron a même apporté pas mal d’envies nouvelles. N’a-t-on pas entendu Marlène Schiappa affirmer que l’État devait apprendre aux femmes à mieux connaître leur corps? On vous le dit, nulle ombre de la vie quotidienne ne doit plus échapper à la décision politique…

C’est évidemment très rassurant d’imaginer que la société dans son ensemble, dans ses recoins, même dans ses alcôves, n’est plus dominée par ces horribles passions qui dominent l’homme (et la femme). On préfère se dire qu’elle obéit à des règles collectives parfaitement rationnelles et maîtrisées qui mettent la liberté individuelle, cette horreur héritée des siècles précédents, sous un contrôle permanent. Le bracelet électronique généralisé est le principe de base d’une société bienveillante et bien organisée…

Qu’est-ce que l’impuissance politique?

Le paradoxe de notre époque réside évidemment dans cette tension permanente entre l’obsession pénaliste de la société bienveillante: on pénalise désormais la prostitution, la dissimulation du nom des bénéficiaires réels d’une entreprise, le fait de siffler une femme dans la rue, le fait de dire « nègre » ou « musulman », et toute une multitude de choses qu’on n’avait jamais eu l’idée de pénaliser avant, parce qu’elles relevaient de la décision individuelle libre ou de l’organisation spontanée de la société. Et dans le même temps, on fait le constat de l’impuissance politique: aucun gouvernement ne vient à bout du chômage de masse, des déficits publics, de la misère, de la violence urbaine, du terrorisme.

On décide sans cesse sur tout, on durcit les sanctions à propos de tout, au nom de la bienveillance, bien entendu. Et en même temps, rien ne change et d’année en année, on partage tous le sentiment que la société s’enlise dans des problèmes qu’on connaît depuis de trop nombreuses années.

En ce sens, il existe bien un constat tragique de l’impuissance politique, au sens de l’impuissance du politique en général. Ce sentiment occupe désormais l’essentiel des campagnes électorales, des débats entre les élections, et même beaucoup de conversations de comptoirs. On a élu un gouvernement, et il ne fait rien pour nous! il ne s’occupe que de ses propres intérêts!

Voilà une antienne bien connue dans l’esprit de tous, et même dans les propos qu’on entend dans le métro, à table en famille ou sur le marché du dimanche.

Pourquoi Macron n’a pas vaincu l’impuissance française

Macron a envie de croire qu’il a lui vaincu ce problème. C’est évidemment un mensonge, sans quoi sa cote de popularité serait bien plus élevée. On donnera seulement quelques exemples de cette imposture pour l’illustrer.

Prenons l’exemple de la réforme de la SNCF, que le Président présente volontiers comme l’une des preuves de sa puissance politique. Elle me semble bien illustrer le détournement des mots.

Qu’a proposé Emmanuel Macron pour réformer la SNCF? Il a évité le sujet du régime spécial de sécurité sociale dont bénéficient les salariés de l’entreprise, il leur a promis qu’ils ne perdraient pas leurs statut, puisque la réforme ne s’appliquera qu’aux nouveaux, et il a promis que l’entreprise ne serait pas privatisée. En outre, il n’a rien dit sur la fermeture éventuelle de certaines lignes. Pour le reste, il a confirmé la décision prise avant lui d’ouvrir le rail à la concurrence.

Malgré cette somme de promesses et de tâtonnements prudents, il doit infléchir sa politique face aux mouvements de grève qui paralysent régulièrement le pays. Ainsi, a-t-il donné des gages supplémentaires sur les protections dont les cheminots bénéficieraient s’ils étaient appelés à travailler dans une autre entreprise que la SNCF.

Il ne s’agit pas ici de dire que la réforme de la SNCF est mauvaise, ni qu’elle est inutile. Il s’agit juste de tempérer le jugement selon lequel Macron aurait mis fin à l’impuissance française. Quand on regarde le dossier de près, on s’aperçoit que les ambitions gouvernementales étaient modestes, et que la grève les a affaiblies. Il est dans ce dossier assez difficile d’affirmer que le plan gouvernemental pour la SNCF soit « puissant ».

Mais on pourrait dire la même chose dans le domaine de la défense. Ainsi, alors qu’Emmanuel Macron a fanfaronné en décidant de frapper militairement la Syrie (en même temps que les États-Unis et la Grande-Bretagne), l’envers du décor n’a pas tardé à apparaitre. D’abord, deux frégates françaises ont été incapables de lancer leurs missiles. Parallèlement, on apprenait que la Russie privait l’armée française de ses capacités de projection.

Quelques semaines après ce roulement de mécanique, la France décidait finalement de s’aligner (ou presque) sur la politique russe en Syrie, face aux volte-faces américaines. On peut évidemment, dans ce dossier, comme dans d’autres, pratiquer le déni en soutenant qu’Emmanuel Macron réaffirme la puissance française. La réalité est plutôt que, faute d’un service public (en l’espèce militaire) correctement organisé, la France doit en rabattre.

Chacun appréciera la responsabilité de la haute administration dans ces échecs. Il n’en reste pas moins que la France n’a guère relevé la tête et que le pays n’est pas moins paralysé politiquement qu’avant.

Impuissance française ou crise profonde du politique?

Macron peut évidemment s’abuser autant qu’il veut en imaginant réussir là où il ne fait ni mieux ni pire que ses prédécesseurs. Au fond, cela fait partie des règles politiques de l’ancien monde que de s’adresser à soi-même les compliments qu’on n’obtiendra pas des autres.

Reste à savoir si, au-delà de la « conjoncture » française, il existe ou non une impuissance politique qui serait devenue principielle et contre laquelle toutes les déclarations de bonne volonté sont impuissantes.

On abordera le sujet avec précaution, mais il est de plus en plus évident que la politique, dans nos vieilles démocraties libérales, n’est plus guère capable de résoudre les problèmes de la société. Disons même que la démocratie libérale, dans ses fonctionnements anciens, est vouée à l’échec et à l’impasse face aux revendications de plus en plus pressantes de la société contemporaine.

On placera au premier plan de ses empêchements la manie de la « représentation démocratique ». Partout, le niveau d’études s’est élevé, mais on continue à réserver la décision politique à un nombre limité d’élus dont l’existence entière a été le plus souvent consacrée au militantisme dans un parti obsolète. Les taux d’abstention aux élections illustrent bien la défiance que les citoyens nourrissent pour ce système décadent.

Deuxième point: le développement d’une nouvelle sociologie, à partir des « réseaux sociaux » et autres communautés où les relations interpersonnelles sont nouées directement, et sans intervention de l’État, modifient en profondeur les notions traditionnelles de « société », de nation, d’État. Quand n’importe quel Français peut plus facilement discuter avec un Californien qui lui ressemble qu’avec son voisin, on comprend que les discours politiques français lui paraissent souvent étrangers à ses préoccupations.

Troisième point, proche du précédent: les frontières constitutives des États-Nations n’ont plus guère de sens dans un monde où la production intellectuelle est à ce point dématérialisée. On a tous en tête les longs débats sur la fiscalité des GAFA et sur l’évasion fiscale pour comprendre que la libre circulation des capitaux condamne dans tous les cas la politique à l’impuissance.

Macron, président de l’impuissance française revendiquée

Au demeurant, sur tous ces points, Emmanuel Macron ne cache guère son impuissance. La fréquence avec laquelle il prononce le mot « Europe », la manière obsessive qu’il a d’expliquer que toute politique passe par l’Europe pour pouvoir agir, montrent bien comment, de son propre aveu, un président français peut peu… On rappellera ici les déclarations de Gérard Collomb sur l’impuissance française face à l’immigration, et sur l’omnipotence de l’Europe, pour ne pas s’étonner que Macron soit le président de l’impuissance assumée.

Au demeurant, le constat est juste, mais le diagnostic est mauvais. Car un Président de la République française n’est pas impuissant parce que la France est trop petite. Il est impuissant parce que la politique n’a plus d’impact sur une réalité désormais digitalisée, c’est-à-dire à la fois mondialisée et atomisée. En réalité, les citoyens, où qu’ils soient, ont de moins en moins besoin de la politique pour vivre. Et les élites pourront, autant qu’elles le voudront, multiplier les lois pour reprendre le contrôle de la situation, les sous-jacents techniques de notre société les rendront caduques.

Pourquoi j’écrirai (beaucoup moins) sur la politique

Pendant plusieurs années, j’ai cru que la politique avait encore la faculté de changer les choses, c’est-à-dire de résoudre les problèmes collectifs des Français et d’améliorer globalement leur sort. Un an après l’élection d’Emmanuel Macron (que je n’ai pas soutenu, au demeurant), il me semble qu’il faut faire mon deuil de cette espérance.

Six ans après avoir commencé à écrire, j’entame donc un nouveau chapitre éditorial, qui est le deuil de l’espérance en la politique, mais pas le deuil de toute espérance. J’ai la conviction profonde que la société se transforme bien plus efficacement par son mouvement spontané et que les empêchements que la politique cherche à lui opposer sont voués à l’échec.

Les écrits que vous pourrez lire sous ma plume sur ce site seront donc à l’avenir beaucoup plus tournés sur l’espérance d’une société meilleure sans intervention politique. Vous pourrez néanmoins lire quelques textes « politiques » que j’écrirai à l’avenir sur le Courrier des Stratèges.

Merci de votre fidélité à tous…

Plan banlieues: les grandes entreprises punies par là où elles ont péché!

Le plan banlieues d’Emmanuel Macron, annoncé hier dans un long monologue prononcé au nom du « stop aux grands discours », a réservé une petite surprise: les sociétés du SBF 120 seront soumises à des campagnes de testing destinées à vérifier qu’elles ne discriminent pas à l’embauche. Cette idée avait déjà été proposée… par l’Institut Montaigne en 2016, après avoir mené sa propre campagne de testing en 2015. Or… les entreprises du SBF 120 soutiennent largement l’Institut Montaigne. Ou comment se tirer une balle dans le pied.

On se souvient qu’en 2017 une polémique avait surgi dans la campagne d’Emmanuel Macron: celui-ci avait initialement hébergé l’association En Marche au domicile de Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne. Ce think tank initialement créé par Claude Bébéar, patron d’Axa et parrain en son temps du capitalisme français, dispose aujourd’hui de larges soutiens parmi les financeurs dont la liste est publiée ci-dessus.

Chassez le lobbying, il revient au galop. On retrouve, dans le plan banlieues d’Emmanuel Macron, des idées ou des pratiques prônées par l’Institut qui l’a soutenu à ses premières heures. Il est encore un peu tôt, puisque le plan, n’a pas été publié, pour étudier en profondeur les influences de l’un sur l’autre. Mais la mise en place du testing en est une preuve flagrante. On voit ici un très bel exemple de la « porosité » entre think tank auto-proclamés libéraux et pouvoirs publics. Sur ce coup-là, les entreprises ne peuvent donc que s’en prendre à elle-même, puisqu’elles sont à l’origine de cette proposition qui va les réglementer encore un peu plus.

La campagne de l’Institut Montaigne en faveur du testing

L’Institut Montaigne n’a ménagé ni son temps ni son peine pour nourrir et enrichir le cliché d’une France qui discrimine les étrangers et les musulmans. Il a aussi, en 2015, lancé une campagne de testing auprès des entreprises, pilotée par une universitaire: Marie-Anne Valfort, professeur à l’université Paris I (Panthéon-Sorbonne), spécialisée dans la recherche sur la discrimination dont souffriraient les musulmans. Le rapport de l’Institut, intitulé: « Discriminations religieuses à l’embauche : une réalité », faisait très fort dans la mise en accusation publique des entreprises françaises:

Les résultats révèlent une forte discrimination à raison de la religion, notamment vis-à-vis des musulmans. La probabilité des catholiques pratiquants d’être contactés par le recruteur pour un entretien d’embauche est supérieure de 30 % à celle de leurs homologues juifs. Elle est en outre deux fois plus forte que celle des musulmans pratiquants. Mais ce dernier résultat cache une forte variation en fonction du sexe. Alors que le taux de réponse des candidates catholiques n’est supérieur « que » de 40 % à celui des candidates musulmanes, le taux de réponse des hommes catholiques est près de quatre fois supérieur à celui des hommes musulmans.

Chacun interprètera à sa manière ces affirmations et les résultats d’une enquête dont les principes méthodologiques mériteraient d’être discutés. Ce qui surprend, c’est que l’institut Montaigne, réputé libéral, finance des études qui contribuent à mettre peu ou prou les entreprises françaises au sens large en accusation. Heureusement que l’institut n’est pas financé par des mouvements communistes ou islamistes! on voit mal quelles auraient été ses conclusions.

L’année suivante, l’une des permanentes de l’Institut en a remis une couche, tendance Savonarole de la lutte contre les discriminations. Angèle Malâtre-Lansac, aujourd’hui déléguée à la Santé de l’Institut, s’est exprimée en 2016 sur le principe du testing suggéré par la gauche, en considérant qu’il n’allait pas assez loin:

Vouloir montrer du doigt uniquement les pratiques des grandes entreprises, alors qu’elles sont les plus équipées aujourd’hui pour traiter le phénomène, disposent bien souvent de directions de la diversité et forment leurs cadres à la question, c’est occulter que les discriminations touchent l’ensemble du marché de l’emploi et reflètent des stéréotypes et des peurs véhiculées dans l’ensemble de la société française. Les petites et moyennes entreprises représentent l’immense majorité du secteur privé et la fonction publique emploie 20 % des salariés. Ne pas chercher à connaître la réalité des pratiques de ces secteurs et se contenter de quelques dizaines d’entreprises de grande taille est extrêmement regrettable.

Là encore, l’auteure de ces lignes appelant à une véritable inquisition dans les petites et moyennes entreprises a tout à faut le droit d’écrire ses opinions. Il est en revanche dommageable que l’institut Montaigne se présente comme libéral lorsqu’il légitime ce genre de discours qui appelle à toujours plus de réglementations dans les relations sociales au sein de l’entreprise.

Le fantasme de la discrimination à l’embauche dans les entreprises

Sur le fond, on regrettera en effet l’analyse théorique qui est faite sur la discrimination à l’embauche. Il faut sans doute y revenir un peu. L’ensemble des analyses est en effet tournée vers la discrimination des candidats dont le patronyme laisse penser qu’ils sont musulmans et originaires du monde arabe. C’est évidemment un parti pris qui fonctionne d’autant plus facilement qu’il fait appel à l’imaginaire passionnel et clivant du sujet.

Il serait intéressant de faire une étude comparée non pas entre un CV à consonance française et un autre à consonance arabo-musulmane, mais plutôt entre un CV arabo-musulman, un CV chinois, un CV portugais et un CV indien. On s’apercevrait sans doute que les résultats seraient sensiblement les mêmes, c’est-à-dire que le recrutement ne se fait pas selon des critères xénophobes ou racistes, mais selon l’espérance de compétences attendues.

Et là encore, les tests occultent systématiquement la réalité des expériences vécues par les entreprises. Lorsqu’un recruteur a dû gérer plusieurs licenciements houleux de salariés qui posaient des problèmes de prosélytisme religieux, ou d’instabilité due à des questions culturelles, il est assez naturel qu’il prémunisse l’entreprise dont il représente les intérêts en évitant de recommencer à l’infini les mêmes erreurs. Ce raisonnement vaut pour tous les types de stéréotypes existant, y compris ceux qui « visent » des Français de souche.

Par exemple, il est assez probable qu’une entreprise préfèrera, pour un poste en équipe un peu exigeant en horaire, écarter les candidatures de jeunes mamans ou de syndicalistes révolutionnaires qui risquent de perturber l’équilibre du système en place. On peut appeler cela de la discrimination et considérer qu’une entreprise ne devrait pas avoir la maîtrise de ses recrutements. On pourrait même considérer que les recrutements doivent désormais fonctionner par tirage au sort.

Tant qu’on n’aura pas mis en place ces mesures révolutionnaires et que l’entreprise aura la responsabilité d’atteindre les objectifs qu’elle se fixe, les recruteurs continueront à recruter comme ils le peuvent, c’est-à-dire en projetant à partir d’un CV un profil qu’ils imaginent adapté à leurs besoins.

Sur le prétendu libéralisme d’Emmanuel Macron

Redisons-le, le problème de ce dossier n’est pas de savoir si on est pour ou contre le testing pour sanctionner les entreprises qui pratiqueraient l’embauche à la discrimination. Le problème est de connaître la filiation des idées qui conduit à prôner un jour, politiquement, cette mesure.

Cette idée, on l’a vu, est portée, documentée, légitimée, par des think tanks qui se proclament libéraux et qui revendiquent toujours plus de réglementations pour les entreprises et pour les relations sociales en leur sein. Cette revendication est particulièrement paradoxale lorsque le chômage frappe 2,5 millions de personnes en France, et lorsqu’une majorité de chefs d’entreprise se déclare épuisée par la complexité de la réglementation.

On préfèrerait dire que l’inspiration de l’institut Montaigne est démocrate-chrétienne plutôt que libérale. D’ailleurs, le comité directeur du think tank comporte de grandes figures de cette tendance, comme Jean-Dominique Sénard, patron de Michelin et pressenti par Emmanuel Macron pour prendre la présidence du MEDEF.

Mais qu’importe! le résultat qui nous intéresse se niche dans l’expression politique. Non, Emmanuel Macron n’est pas un libéral. Il est et demeure fondamentalement un ami de l’intervention de l’État par la réglementation.

Sur la question des banlieues, un libéral s’emploierait plutôt à rétablir l’égalité de la dépense publique par habitant. Et il est un fait que les banlieues sont défavorisées par rapport à ce que certains ont appelé la « France périphérique ».

En attendant, les entreprises qui financent l’institut Montaigne récoltent ce qu’elles ont semé: toujours plus de règles légitimées sous le sceau d’un libéralisme de façade.

Le coût de la solidarité est-il encore soutenable pour les Français?

La solidarité ressemble de plus en plus à la liberté: elle n’a pas de prix, mais elle a un coût. Et celui-ci paraît de moins en moins soutenable à la majorité silencieuse. En annonçant des coupes budgétaires dans les aides sociales pour répondre à la probable injonction de la Cour des Comptes de diminuer les dépenses publiques, le gouvernement ne dit pas autre chose. Reste à savoir quel sera le degré de compréhension de la société française face à ces enjeux mal expliqués par le gouvernement.

Le coût de la solidarité devrait s’imposer comme l’un des principaux sujets politiques en 2018. Jamais en effet la tension n’a été aussi forte entre les injonctions morales de la société française (il faut être toujours plus solidaire), et les injonctions financières de l’Union Européenne  (il faut faire des économies!). La publication du rapport de la Cour des Comptes sur les dépenses publiques (excessives, par principe) devrait le confirmer. L’annonce par le gouvernement sur ses intentions de diminuer les dépenses d’intervention sociale devrait donner corps à cette polémique très prévisible.

Quel est le coût exact de la solidarité?

Le premier débat qui devrait intervenir portera sans doute sur le coût exact de la solidarité dans la dépense publique. Faute d’une définition précise du terme, on devrait entendre à peu près tout et son contraire sur ce sujet.

Ainsi, Bruno Le Maire s’est fendu d’une sortie dans la presse pour expliquer qu’on ne peut baisser la dépense publique sans baisser les aides sociales, qui représenteraient désormais 26% de l’ensemble. Fidèle à une technique qui sème le trouble dans l’opinion et lui aliène une part importante de la loyauté de ses électeurs, le gouvernement devrait continuer une communication approximative sur le sujet. Personne ne sait comment on arrive à cette somme globale, et le gouvernement oublie de dire que les dépenses de personnels (c’est-à-dire la masse salariale des fonctionnaires) représentent grosso modo autant que cette somme.

Il n’en demeure pas moins que, symboliquement, aucune coupe sombre ne devrait toucher les fonctionnaires. En revanche, les aides sociales seront probablement réduites sensiblement.

La solidarité est-elle une trappe à pauvreté?

Assez rapidement, le débat devrait s’orienter sur une question récurrente: la dépense de solidarité encourage-t-elle la précarité? Autrement dit, plus on couvre le risque et plus on le répare, plus facilement il survient et se réalise.

On connaît ici les théories sur  les trappes à pauvreté: aider les ménages en difficulté désincite au travail peu qualifié et crée des bulles de pauvreté et de chômage. Un débat assez proche devrait revenir sur la question de la solidarité: assurer des minima sociaux décourage les plus pauvres de travailler.

Le débat est éculé, et à peu près sans issue. Les partisans de l’État-Providence ne manquent en effet pas une occasion de répéter que des salaires plus élevés inciteraient plus au travail. Et qu’au fond les trappes à pauvreté sont liées à la faiblesse des salaires.

Les débats manqués sur la responsabilité individuelle et sur le dogme du CARE

On regrette par avance l’enkystement du débat public sur ses refrains traditionnels. On préfèrerait que soit mis sur la table l’effet toxique du dogme porté en son temps par Martine Aubry du « care », c’est-à-dire de la protection. Les habitués de nos lignes savent que nous considérons que le discours de la protection est d’abord un discours de la domination de l’élite sur les classes populaires. On inonde le petit peuple d’aides sociales pour le rendre dépendant de l’État, pour pratiquer un clientélisme à la Maduro à peine voilé, et pour éviter toute réforme systémique remettant en cause la place d’élites totalement décadentes à force de consanguinité, de défaitisme et d’incompétence.

Le poids des aides sociales dans la dépense publique illustre bien la faillite de nos élites. Pour conserver le contrôle du « système » (là encore, référons-nous aux critiques portées contre les anti-systèmes par des gens comme Bruno Le Maire pour comprendre ce qu’est le système), la caste au pouvoir est obligée de droguer les petites gens avec une multitudes d’aides qui les endorment et rendent finalement leur misère oisive plus supportable qu’un labeur quotidien. Les empereurs romains ne procédaient pas autrement pour avoir la paix à Rome, lorsqu’ils convoquaient des jeux au Colisée et qu’ils perfusaient le peuple à coups de pains jetés dans la foule. Le pain d’aujourd’hui s’appelle le RSA et les jeux s’appellent le mariage du prince Harry.

À quoi ressemblerait la France si elle n’était pas un havre de populisme où les pouvoirs publics caressent les petites gens désoeuvrées dans le sens du poil chaque fois qu’il le faut au lieu de les mettre au travail ? Probablement pas à une nation percluse de dettes et de grèves, et endormie à force d’un hédonisme à courte vue. Plutôt à une Allemagne triomphante, avec une forte dose de créativité et de bonheur en plus. Mais pour cela, il faudrait des Français responsabilisés, c’est-à-dire débarrassés d’une élite profiteuse qui vit sur leur dos en les accablant régulièrement de tous les noms d’oiseaux.

La solidarité plombe les forces vives du pays

On a bien tort de ne pas poser le débat sémantique de ce qu’est la solidarité aujourd’hui. Une abusive restriction de langage la limite aux aides sociales. Or le champ de la sécurité sociale elle-même est de plus en plus investi par la question de la solidarité.

Pour en comprendre la portée (et le déséquilibre), on se référera utilement à l’étude très bien faite de Rexecode sur le sujet. Ce document compare le poids des prélèvements publics qui pèsent sur les entreprises en Allemagne et en France (cf le tableau joint). Dans la pratique, les seules cotisations de sécurité sociale représentent 5 points de valeur ajoutée de plus en France qu’en Allemagne.

Ce surcoût sert à financer toute la misère imaginaire du monde. L’hôpital public en France est plombé par sa bureaucratie et les congés pléthoriques du personnel, accordés à l’occasion des 35 heures. La sécurité sociale sacrifie la prise en charge du cancer pour financer une bobologie insensée. Des régimes spéciaux, âprement défendus par tous les défenseurs dogmatiques d’une sécurité sociale « universelle » plombent les comptes des régimes de retraite.

Bref, l’invocation de la solidarité à tout bout de champ par des gens obsédés par la défense de leurs intérêts catégoriels oblige à faire peser une charge financière de moins en moins supportable sur tous les acteurs réels de la lutte contre le chômage, à savoir les employeurs. Progressivement, l’excès de solidarité mal comprise, ou mal définie, tue la solidarité.

Une enquête rapide permettrait même sans doute de montrer que la plupart des Français sont convaincus que la sécurité sociale est solidaire, ce qui est une erreur de sens. C’est d’ailleurs pour financer ses « déviances »solidaires que fut inventée la CSG. Cette perte de sens rappelle une priorité: redire aux Français ce que doit être l’espace de la solidarité dans le pays.

Encore une réforme ratée du gouvernement?

Emmanuel Macron a raison de vouloir refonder un pays. Malheureusement, il le fait à la manière des hauts fonctionnaires, c’est-à-dire sur des projets préparés dans l’opacité et sans parier sur les vertus de l’explication.

On regrettera ce recours systématique à une forme d’autoritarisme à courte vue, qui finira par jouer un tour au gouvernement. L’important n’est pas seulement de changer les choses, mais aussi de changer les mentalités. Et, concernant la solidarité, des décennies de confusionnisme sur le sens de ce mot sont à rattraper.

On peut craindre, malheureusement, que la méthode Macron se préoccupe seulement de système, et pas d’esprit.

En France, les vieux, les paysans et les artisans seraient au bout du rouleau

La société française est-elle devenue invivable pour ceux qui en composent le socle historique: les vieux, les paysans, les artisans, entre autres? L’actualité téléscope curieusement plusieurs informations très différentes, qui dressent un portrait sombre de l’état moral et sanitaire de la majorité silencieuse dans ce pays.

Le Monde a fait scandale hier en titrant sa une sur la maltraitance des vieux en France. L’article se faisait l’écho de l’avis rendu par le Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE) sur le sort réservé aux plus de 75 ans, et particulièrement aux 500.000 d’entre eux placés dans des Établissements d’Accueil (les fameux EHPAD en quasi-grève perlée depuis plusieurs mois). On notera, pour illustrer le propos du Comité, cette phrase instructive: « force est de constater que l’institutionnalisation des personnes âgées dépendantes et leur concentration entre elles génèrent des situations parfois indignes, qui, réciproquement, sont source d’un sentiment d’indignité de ces personnes. Leur exclusion de fait de la société, ayant probablement trait à une dénégation collective de ce que peut être la vieillesse, la fin de la vie et la mort, pose de véritables problèmes éthiques, notamment en termes de respect dû aux personnes. »

Les vieux face à la dénégation de la mort dans la société du Vivre Ensemble

Cet avis est assez courageux de la part d’une instance officielle. La dénégation de la mort fait partie des principes « religieux » contemporains, ces « credo » laïques qui sous-tendent toute la pensée que Philippe Muray avait qualifiée de post-historique. Dans la société française, qui se caractérise par un immense mouvement d’infantilisation des esprits et de négation de la vie dans ce qu’elle a de risqué et de précaire, la mort et son spectacle n’ont guère droit de cité. Elle rappelle trop l’imposture contemporaine, selon laquelle la technologie permettrait de sublimer le genre humain et ses limites.

Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes que la société du Vivre Ensemble, dominée par la bienveillance et les valeurs positives, soit aussi productrice d’enfermement et d’exclusion pour tous ceux qui lui rappellent la fragilité de ses croyances. Des campagnes lénifiantes occupent quotidiennement le champ médiatique sur l’accueil des réfugiés, la protection des femmes et des homosexuels, la dignité animale. Les mêmes qui professent une sorte d’amour sans limite pour toutes ces causes généreuses semblent avoir, dans le même temps moins de scrupule à « placer » leurs parents ou leurs grands-parents dans des mouroirs totalement indignes.

Dans cet empire du bien qui nous est proposé sans relâche par les médias officiels, retenir administrativement des demandeurs d’asile est vécu comme une honte, mais enfermer ses vieux dans des maisons prisons dont ils ne sortent que refroidis par la mort semble beaucoup moins choquer. Ce deux poids deux mesures permet, il est vrai, d’éloigner de nos yeux les images choquantes de ce que nous deviendrons un jour, et nous maintient dans l’illusion puérile que nous pouvons, toute notre vie demeurer d’éternels adolescents.

Le CCNE veut soigner le mal par le mal

Au demeurant, les solutions proposées par le CCNE sous la plume de la rapporteuse Cynthia Fleury, philosophe de son état, montrent l’incapacité de la commission à sortir de la doxa post-historique qui étouffe l’Occident. En particulier, on notera que l’avis propose de créer un cinquième risque de sécurité sociale qui s’appellerait la dépendance. Là encore, plutôt que d’intégrer la prise en charge du vieillissement à la vie sociale ordinaire et à la prévoyance que chacun se doit à lui-même, le Conseil propose de l’isoler un peu plus en transférant le risque à un opérateur extérieur, bureaucratique, administratif, qui nous débarrasserait une bonne fois pour toutes de la nécessité d’inclure nos vieux dans notre vie quotidienne.

Comme si le bannissement des vieux dépendants n’était pas le résultat ultime de cette grande infantilisation collective à laquelle la sécurité sociale participe, en dispensant chacun de veiller à son propre destin, en confiant à l’État le soin de se préoccuper d etout à notre place.

Dans cette obsession de soigner le mal par le mal, on notera que le Conseil cède à la facilité du discours lénifiant propre à notre époque. Ainsi, il propose de ne plus dire « personnes âgées »: « Il serait nécessaire de refonder certains termes très usités comme celui de « personne âgée » qui, d’une part est imprécis et d’autre part peut être discriminatoire » (page 11).

Ce constat est assez tragique: il nous rappelle que la vie humaine n’a plus guère d’intérêt que lorsqu’elle est victime de discrimination. Sans cette victimisation, elle ne compte pas pour grand chose.

Les vieux sont pourtant plus riches que la moyenne des Français

Le même jour, la DREES publiait son panorama annuel sur la retraite et les retraités. L’alignement de statistiques permet pourtant de vérifier que les vieux en France font l’objet de tout, mais certainement pas de discrimination au sens classique du terme. Les chiffres sont sans appel: « En 2015, le niveau de vie médian des retraités s’élève à 1 760 euros par mois, ce qui est légèrement supérieur à celui de l’ensemble de la population (1 690 euros). »

Redisons-le, nous ne sommes pas ici sur des chiffres moyens, mais sur des médianes. Si l’on intègre les différentes sources de revenu de nos retraités, y compris ceux tirés de l’épargne ou de l’immobilier, on constate donc que leur niveau de vie médian est supérieur à celui des actifs. Ces chiffres ne signifient bien entendu pas qu’il n’existe pas de précarité chez une fraction plus ou moins importante de nos retraités. 16% des retraités perçoivent d’ailleurs le montant minimum. Ces chiffres prouvent néanmoins que, par rapport à la moyenne des Français, les retraités ne sont globalement pas plus mal traités que les autres.

Parler de discrimination à leur endroit constitue donc un artifice de langage destiné à légitimer leur prise en compte. Dans la France infantilisée d’aujourd’hui, les seules personnes qui ont le droit à espérer une prise en considération sont les « victimes ». Les autres sont présumés être des bourreaux à punir.

Nos paysans aussi sont au bout du rouleau

L’ironie de l’actualité veut que, le même jour, la Coordination Rurale ait publié un communiqué sur la situation de détresse de nos paysans. On se souvient que, l’an dernier, une campagne avait sensibilisé à la question du burn-out dans les campagnes, et au nombre inquiétant de suicides chez les agriculteurs. Un plan de prévention avait été monté en urgence, financé par l’État.

Ce plan semble avoir été utile. La Mutualité Sociale Agricole (MSA), en charge du dispositif, aurait accompagné 3.500 agriculteurs en un an dans ce cadre, soit environ 0,5% de la population globale. Ce n’est pas rien! et ce chiffre confirme l’acuité de la question de l’épuisement professionnel dans les exploitations agricoles.

Selon la Coordination Rurale, le ministère de l’agriculture retirerait ses financements et laisserait désormais la MSA agir seule, avec une enveloppe de 3,5 millions € qui se substituerait aux 4 millions apportés par l’État. Là encore, on s’étonne de voir les économies de bout de chandelles qui accroissent la pression sur ces figures emblématiques de notre identité collective. La MSA commet d’ailleurs l’aveu qu’elle dispose d’un fonds d’action sociale de plus de 150 millions € annuels. Que diable ne consacre-t-elle pas plus d’argent à aider ceux qui n’en peuvent plus de leur métier?

On serait curieux de savoir où passent ces sommes de l’action sociale agricole pour le reste. Non qu’il y ait anguille sous roche. Mais tous ceux qui ont fréquenté le monde paritaire savent combien la notion « d’action sociale » peut faire l’objet « d’interprétations » très diverses. Tout ceci conforte en tout cas l’idée que la souffrance de plus en plus grande éprouvée par la majorité silencieuse de ce pays n’intéresse guère les décideurs de ce pays.

39% des artisans en situation de souffrance professionnelle

Le même jour (l’actualité étant décidément caustique quand elle le veut), la Chambre des Artisans du Bâtiment, la CAPEB, publiait son baromètre annuel sur la santé des artisans. Là encore, les chiffres sont durs à lire et soulignent que les forces vives de ce pays sont de plus en plus écrasées par le poids d’un système qui les traitent mal, faute de les considérer comme des « victimes », et à force de les considérer comme des « responsables ».

On lit ainsi:

« En 2017, ils sont ainsi 39% à s’estimer en mauvaise santé, contre 29% en 2016. Parmi eux, 68% disent souffrir de douleurs musculaires. A noter que ces dernières sont en constante baisse (-10%), « ce qui montre que les artisans adaptent de plus en plus leur manière de travailler afin de limiter les contraintes physiques ». (…) 

Comment expliquer cette dégradation de l’état de santé des artisans ? Il y a tout d’abord l’intensification des rythmes de travail hebdomadaire : 63% des artisans travaillent plus de 50 heures par semaine dont 24% plus de 60 heures. 

Le stress concerne 58% des interrogés qui pointent le poids des démarches administratives, la charge de travail, les contraintes de délais et le manque de repose. Ce stress impacte la qualité de sommeil des artisans et les expose à un « risque accru » d’épuisement professionnel. Ils sont d’ailleurs 37% à déclarer avoir subi ou frôle un burn-out.

« En plus du travail sur les chantiers, la charge administrative excessive pèse lourdement sur les artisans du BTP et occasionne un stress toxique. Il est urgent et essentiel d’alléger cet aspect de leur quotidien, au lieu de quoi, on veut leur imposer de nouvelles tâches telles que le prélèvement de l’impôt à la source », regrette Patrick Liébus. 

Le baromètre met également en avant « un suivi médical quasi inexistant » : seuls 13% des artisans sont suivis médicalement pour leur activité professionnels tandis que 51% consultent leur médecin à de très rares occasions, voire jamais. La principale raison évoquée étant le manque de temps (27%).

Et les congés dans tout cela ? 33% des artisans prennent au maximum 2 semaines de congés par an. »

Le constat est accablant, bien sûr. Il souligne l’extrême disparité des modes de vie dans notre société. Alors que la France compte environ 3,5 millions de chômeurs (tous victimes de l’oppression capitaliste, c’est bien connu), la pénurie de main-d’oeuvre s’installe. Du même coup, alors même que le partage du travail est devenu l’objet d’une théorisation, les artisans sont obligés d’assumer seuls le poids de toute reprise économique. La relance de l’activité se traduit immédiatement par un écrasement physique pour tous ces employeurs qui ploient sous le poids d’une réglementation proliférante, d’une complexité bureaucratique grandissante, mais aussi d’une inégalité assumée collectivement, semble-t-il, dans la répartition des efforts à fournir.

En France, les forces vives sont fatiguées

Par petites touches, cette accumulation de chiffres et de données donne une autre image de la France que celle véhiculée par les medias ordinaires. Si la France souffre, aujourd’hui, ce n’est pas forcément celle qu’on croie. Les déluges de considérations culpabilisantes sur le mauvais traitements qui serait réservé aux minorités en tous genres dans ce pays dissimulent de moins en moins une réalité plus gênante: ce sont les forces vives qui faiblissent aujourd’hui, qui sont écrasées par l’armature de plus en plus lourde d’une société qui multiplie les instances bureaucratiques destinées à faire vivre le mythe d’une victoire sur les risques, sur l’éphémère, sur le précaire de la vie.

Ci-gît Naval Group, victime de l’idéologie du « big is beautiful »

Le gouvernement tient tout particulièrement à rapprocher le constructeur naval Naval Group, anciennement DCNS, de l’italien Fincantieri, déjà identifié sur le dossier STX (anciennement Chantiers de l’Atlantique). L’opération, négociée en grande pompe par Bruno Le Maire et Florence Parly, devrait conduire à une disparition progressive de l’opérateur français, pourtant stratégique pour la Marine Française. Tout cela, au nom de l’idéologie de la « taille critique » et du « big is beautiful ».

C’est toujours la même rengaine, imposée d’en haut par une certaine élite de la fonction publique: au nom de la taille critique, il faut « apporter » des groupes industriels français à des concurrents étrangers, sans quoi ils n’auraient, dit-on, aucun espoir de survivre. Tout montre, à chaque occasion, que ces stratégies de fusion conduisent au résultat inverse: au lieu de pérenniser les groupes industriels français, elles les dissolvent, les démembrent, et précipitent leur chute.

Mais le haut fonctionnaire français est comme un docile chien de Pavlov, il répète sans jamais se lasser, sur le ton le plus dogmatique et le plus péremptoire possible (toute divergence d’opinion étant cataloguée comme « erreur » et signe d’incompétence), les imbécillités qu’il a prononcées la veille, et dont l’expérience la plus évidente lui montre qu’elle est une duperie. C’est par ces raisonnements nullissimes qu’Alstom a, par exemple, disparu corps et âme.

Naval Group, prestigieuse maison née au XVIIè siècle, et passée par différents états et tourments jusqu’à devenir DCNS (puis Naval Group en 2017) ne devrait pas échapper à cette ubuesque règle. Au nom du « big is beautiful », le gouvernement français négocie son adossement à l’italien Fincantieri qui devrait rapidement mettre son partenaire français en coupe réglée.

Naval Group et l’illusion du leader mondial

Dès l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, le dossier Naval Group est remonté sur le haut de la pile, dans l’embrouillamini des affaires où l’on sait depuis longtemps que le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, négocie pied à pied avec Fincantieri. Pour régler le problème de Naval Group, on a ressorti l’antienne facile à prononcer dans les salons parisiens: la France est trop petite toute seule, elle ne peut pas s’en sortir, le salut passe par la constitution de géants mondiaux où les acteurs français sont forcément minoritaires.

Dès le mois de septembre 2017, c’est-à-dire quatre mois après la nomination du gouvernement, Florence Parly affirmait d’ailleurs qu’il fallait « une alliance entre les industries navales militaires française et italienne, dans le domaine des bâtiments de surface, avec l’ambition de constituer à terme un leader mondial ». D’où la théorie de l' »Airbus des mers » qui a suffi, dans l’esprit de certains, à justifier cette opération qui touche aux intérêts stratégiques français.

On notera que le brillant binôme Le Maire – Parly s’est d’ailleurs déplacé à Rome début février pour claironner sur tous les toits l’intérêt de cette opération. Là encore, on reste confondu par la méthode: comment peut-on espérer tirer le meilleur profit d’une négociation quand on professe par avance son intention d’aboutir à tout prix, et en fixant par avance un calendrier contraignant pour aboutir (en l’espèce, juin 2018…)?

L’alerte lancée par les syndicats dès avril 2018

On peut dire beaucoup de mal des syndicats français, et en particulier de la CGT, il n’en reste pas moins que l’intérêt des salariés est de garder leur emploi. Or, depuis plusieurs semaines, les délégués syndicaux de Naval Group tirent la sonnette d’alarme sur le destin qui attend leur entreprise dans le cadre du rapprochement avec Fincantieri.

En particulier, les délégués syndicaux attirent l’attention sur le plausible déplacement en Italie de la construction de sous-marins, et sur les difficultés prévisibles pour la maintenance des navires français, qui sera à partager avec la flotte italienne.

« Ce rapprochement avec les Italiens est surtout inquiétant pour le maintien en condition opérationnelle (entretien des navires militaires) qui sera à partager, avec peu de chance de récupérer l’entretien de navires italiens en France », regrettent Roland Guilcher et Erwan Coatanéa de la CGT Naval Group.

Sur ce point, on aimerait que l’exécutif français nous rassure sur le fait que, dans le cadre du rapprochement avec Fincantieri, Naval Group ne disparaîtra pas corps et âme, et que la marine française disposera toujours d’un chantier en France pour réparer ses bateaux… Mais peut-être ces préoccupations relèvent-elles trop d’un nationalisme chauvin et populiste de bas étage…

Naval Group évincé de certaines zones du monde

Plus préoccupant encore, Fincantieri ne cache pas son intention de faire disparaître son concurrent Naval Group de certains marchés sensibles, comme le Brésil. Naval Group dispose pourtant de solides coopérations dans ce grand pays d’Amérique du Sud. Raison de plus pour Fincantieri d’écarter un gêneur et de rafler quelques marchés juteux.

Autrement dit, les Italiens multiplient déjà les signaux éloquents sur le vrai sens de cet « Airbus des mers »: il s’agira purement et simplement d’apporter l’activité des Français à un groupe italien qui neutralise un concurrent. Pourtant, la France est membre du Conseil permanent de l’ONU, et a donc un besoin crucial d’une industrie de défense qui garantisse son indépendance.

Au nom du « big is beautiful », cette dimension-là semble désormais oubliée. La France fait partie des 5 premières puissances mondiales, mais son gouvernement s’emploie à démanteler patiemment tous les attributs de sa puissance, pour justifier la doctrine selon laquelle nous ne serions plus qu’une petite puissance régionale.

Ce manque d’ambition n’empêche pourtant pas Emmanuel Macron d’expliquer que l’histoire de ce pays a été faite par ses élites…

Vendre une partie du parc social: la bonne idée des macroniens parisiens

Les macroniens parisiens regorgent d’idées pour améliorer la désastreuse politique d’Anne Hidalgo dans la capitale. Nous avons rencontré Jérôme Dubus, conseiller de Paris macroniste, pour évoquer certaines de ces propositions, notamment la vente d’une partie du parc social. C’était aussi l’occasion de faire le point sur la stratégie macronienne à Paris.

Jérôme Dubus nous a reçu dans l’un des austères bureaux dédiés à l’opposition, face à l’Hôtel de Ville. La rencontre a permis de faire le point sur ses propositions et sur la stratégie macronienne à Paris.

Les macroniens parisiens face au logement social

On se félicitera du bon sens de la proposition de Jérôme Dubus, consistant à vendre aux locataires une petite portion du parc social de la capitale. C’est de notre point de vue la meilleure façon de renouveler le parc, en permettant aux accédants à la propriété de transformer leur appartement en « chez eux », et en dégageant ainsi des ressources nouvelles pour construire de nouveaux logements. Plutôt que d’augmenter indéfiniment le volume du parc social (dont une partie est occupée par des locataires disposant de revenus substantiels), cette technique participe de l’égalité des chances, dans la mesure où elle ouvre la perspective à chacun de devenir propriétaire de son logement.

Sans surprise, la majorité socialiste et l’adjoint au logement communiste ont repoussé cette proposition, épaulés par la France Insoumise. Face aux résultats électoraux de 2017, ces forces politiques n’ont en effet pas du tout intérêt à favoriser le mouvement de gentrification du centre de Paris. Au contraire, leur réélection passe probablement par une prolétarisation accrue de la ville et le maintien d’une politique clientéliste d’attributions de logement à des administrés qui deviennent ensuite autant d’électeurs.

Benjamin Griveaux bientôt candidat à la mairie

L’interview a également permis d’évoquer la stratégie macronienne à Paris. Après que de folles rumeurs ont circulé sur une alliance possible entre les macroniens et Anne Hidalgo, il semblerait qu’on se dirige aujourd’hui vers des listes autonomes conduites par Benjamin Griveaux. D’autres têtes de liste seraient toutefois en embuscade, comme Hugues Renson.

Les résultats cataclysmiques de la gestion Hidalgo rendent ce choix sage. À tous les étages, les loupés de l’équipe municipale deviennent éclatants. L’archétype du naufrage s’étale à tous les coins de rue: la quasi-disparition des Vélib, bicyclettes partagées, alors même que la Maire a réduit la circulation automobile pour favoriser les modes de transport moins polluants, montre l’incompétence profonde d’un exécutif local plus préoccupé par la répétition en boucle de leçons de morale que par l’efficacité.

Les listes En Marche devraient profiter de la quasi-disparition de la droite parisienne.