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La réforme systémique des retraites voulue par Macron est-elle réaliste?

Lors de sa prestation de dimanche, Emmanuel Macron s’est montré très affirmatif sur le contenu de sa réforme systémique des retraites: disparition des régimes spéciaux, égalité entre tous les cotisants. Est-ce bien réaliste? Ce projet, enchanteur sur le papier, soulèvera des difficultés importantes dans l’opinion.

La réforme systémique des retraites voulue par Emmanuel Macron est une mesure ambitieuse qui réjouira tous les partisans d’une modernisation du pays. Elle consiste à transformer le glacis actuel de régimes plus ou moins complexes en un dispositif unique par points, par répartition, où chacun pourra facilement lire ses droits et comprendre comment la cotisation est un jour transformée en rente.

Ce vieux rêve d’un système universel, lisible, facile à comprendre, ne date pas d’aujourd’hui. En son temps, Pierre Laroque, inventeur de la sécurité sociale (dont il avait proposé le modèle au maréchal Pétain en septembre 1940 lorsqu’il servait sous Vichy), l’avait déjà élevé au pinacle: contre le système émietté qui s’était mis en place dans les années 30 sous l’effet des lois sur les assurances sociales, les promoteurs de la sécurité sociale (généralement issus du Conseil d’État) imaginaient qu’un monopole géré paritairement et obéissant à des lois simples responsabiliserait les assurés sociaux.

Les blocages historiques dressés sur la route de la protection universelle

Dès les années 45, les résistances se firent jour contre la mise en place de ce système, pour des raisons qu’Emmanuel Macron ne tardera pas à rencontrer sur sa route. Ceux qui bénéficiaient d’un « régime spécial », c’est-à-dire d’une couverture retraite antérieure à 1940, généralement du fait de leur branche professionnelle, n’ont jamais accepté d’intégrer le système universel proposé par la sécurité sociale, le fameux régime général.

D’où cette contradiction permanente, notamment au sein de la CGT (mais pas que…), entre un éloge sans limite en faveur de la sécurité sociale, supposée égalitaire, solidaire et parée de toutes les vertus de la bienveillance d’une part, et une résistance fougueuse de ses partisans contre toute dilution en son sein d’autre part. Il existe d’ailleurs une sorte de loi scientifique de notre époque: les principaux défenseurs du monopole de la sécurité sociale sont d’ordinaire ceux qui l’acceptent le moins pour eux-mêmes.

On ne compte plus ici les professions qui ont ainsi mené des batailles sanglantes contre leur absorption par une sécurité sociale sur laquelle ils n’ont par ailleurs jamais tari d’idéalisme puéril. Entre les cheminots, les traminots, les gaziers, les électriciens et bien sûr les fonctionnaires, ils sont légion ceux qui ne veulent surtout pas relever du régime général de la sécurité sociale, mais qui infligent à la terre entière des leçons perpétuelles d’égalité, d’intérêt général, et de protection sociale monopolistique, meilleur garde-fou contre l’argent-roi et le capitalisme triomphant.

La machine à résistance se prépare contre la réforme systémique des retraites

Alors que, ce jeudi, doit se tenir un colloque de lancement, au Sénat, sur la réforme systémique que pilote Jean-Paul Delevoye, la machine de la résistance syndicale a déjà mis son moteur en route. On trouvera, un peu partout, les premiers traditionnels éléments de langage où des bureaucrates de syndicats subventionnés par le contribuable pratiquent leur habituel grand écart entre le catéchisme égalitaire, et la défense sentencieuse des privilèges acquis avant 1940 et jamais remis en cause depuis lors.

Au hasard, Luc Bérille de l’UNSA (très implantée chez les fonctionnaires) déclare:

« On n’est pas tout à fait d’accord sur le constat », objecte M. Bérille, déplorant « un bilan à charge » alors que le système actuel permet selon lui « d’assurer de la redistribution »

Autrement dit, c’est vrai que le système actuel n’est pas juste, mais il distribue quand même de l’argent. On ne pouvait pas mieux illustrer le fond de l’argumentation sur la protection sociale, qui oscille en permanence entre un discours quasi-utopique en faveur de l’égalité, et un discours quasi-instinctif de défense des intérêts catégoriels. Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais…

Dans ce registre, le responsable des retraites à FO, Philippe Pihet (donné partant dans la prochaine équipe) n’est pas en reste:

Une inquiétude partagée par FO, attentive à ce que « la réforme des retraites ne soit pas l’occasion de bazarder les statuts », qui prévoient des régimes spéciaux, affirme M. Pihet.

On sait donc déjà par quel bout le discours hostile à la réforme systémique devrait prendre consistance.

Macron a-t-il déjà fait des fausses promesses?

Dans la pratique, les raisons pour lesquelles la réforme systémique des retraites pose problème sont déjà parfaitement connues.

D’un côté, certains régimes spéciaux offrent des conditions de départ beaucoup plus favorables que le régime général. Ces dispositions plus favorables portent notamment sur l’âge de départ ou sur les taux de remplacement offerts au départ de l’assuré. Le système de la fonction publique où la rente mensuelle est calculée sur les six derniers mois de salaire, alors que la règle de calcul porte sur les 25 meilleures années pour le régime général est sur ce point tout à fait emblématique.

D’un autre côté, les régimes spéciaux peuvent aussi offrir un financement très favorable pour les salariés. C’est le cas à la SNCF ou à la RATP, où l’entreprise abonde fortement les comptes du régime pour l’équilibrer. C’est aussi le cas pour les fonctionnaires, qui bénéficient d’une participation de l’employeur (c’est-à-dire du contribuable) supérieure à celle des employeurs privés.

Sur ces deux points, la promesse d’égalité suppose donc que le futur système règle la question des avantages dont certains disposent. Pour y parvenir, il n’y pas trente-six solutions: soit on aligne tout le monde par le bas, soit on aligne tout le monde par le haut. Soit on ment, en faisant croire qu’on fait de l’égalité sans la faire.

L’arbitrage entre les trois solutions dépend du rapport de force circonstanciel. Il peut aussi être mixte: on peut aligner un peu vers le haut sur certains paramètres, un peu vers le bas sur d’autres, et maintenir des différences de traitement pour le reste, sans l’avouer clairement.

C’est ce qui s’appelle la solution du « en même temps », et que les persifleurs appelleront fausses promesses.

Dépendance et EHPAD: Macron revient à l’ancien monde

Lors de son débat télévisé avec Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin, le Président a évoqué la possibilité d’une deuxième journée de solidarité pour financer la dépendance. Cette solution proposée par Jacques Chirac en 2004 sonne à la manière de l’ancien monde, comme une augmentation constante de la pression fiscale pour financer une politique sociale toujours plus déstabilisante.

Le financement de la dépendance n’est pas une question nouvelle, loin de là. La première prestation destinée à financer l’autonomie date de 1995, c’est-à-dire de plus de vingt ans. Mais dès 1988, un rapport signalait l’importance du problème que le vieillissement progressif de la population allait poser. Depuis trente ans, donc, la France se demande comment aider les personnes qui deviennent peu à peu dépendantes, et surtout comment financer leur prise en charge.

Autrement dit, il faut être d’une certaine mauvaise foi pour faire mine de ne pas savoir que, tôt ou tard, avant que la mort ne guette, un autre mal peut nous ronger: la déchéance du corps liée à l’âge. C’est le mal du siècle. Dans un pays où 10% de la population ont plus de 75 ans, on mesure l’enjeu économique que pose ce problème.

L’éternel débat de l’assurance publique ou pas

De longue date, donc, il existe en France un « parti », une fraction influente de l’opinion, favorable à la mise en place d’un cinquième risque de sécurité sociale, financé comme il se doit par une nouvelle contribution obligatoire. Cette branche devrait fiancer la dépendance et donc prendre en charge le coût des établissements où sont hébergées les personnes dépendantes (EHPAD).

On retrouve dans ce « parti » les admirateurs de tous poils de la sécurité sociale, parée de toutes les vertus propres au Conseil National de la Résistance. Quoique, à l’époque du CNR, l’espérance de vie des hommes ne dépassait pas 60 ans, il est encore de bon ton d’affirmer que les solutions imaginées à cette époque valent encore dans un monde où l’on vit environ 25 ans de plus… Que la sécurité sociale soit en déficit chronique depuis 1975, qu’elle soit le dispositif social le plus coûteux de l’OCDE, qu’elle n’ait pas les moyens de supporter cette nouvelle charge, ne sont évidemment pas des raisons suffisantes pour refroidir les ardeurs de ces partisans zélés de la dépense publique.

Le choix initial de la journée de solidarité

Dans un monde où le « trou de la sécu » est une institution et pour ainsi dire un horizon indépassable de la vie quotidienne, il est difficile d’expliquer qu’on le creuse encore plus par l’extension de son champ. C’est pourquoi Jacques Chirac n’a pas osé, en son temps, officialiser la création d’une cinquième branche.

En revanche, il avait fait le choix de créer une taxe nouvelle de 0,3% sur la masse salariale pour financier la dépendance. On appelle cette mécanique la « journée de solidarité ». Dans la pratique, il s’agit d’une cotisation employeur équivalent à un jour de travail supplémentaire par an.

On notera ici l’euphémisation à l’œuvre pour faire croire aux Français que, par un miracle inexpliqué, ils iraient travailler un jour par an sans être payé, et que l’argent qu’ils n’auraient pas gagné ce jour-là iraient dans la poche des petits vieux frappés de démence.

En réalité, cette mise en scène bienveillante cache une réalité bien plus prosaïque, qui s’appelle l’augmentation de la pression fiscale pour financer une dépense nouvelle. C’est une recette vieille comme le monde et qui n’a absolument rien de mystérieux.

La solution déceptive du deuxième jour de solidarité

Pour tous ceux qui croient dur comme fer qu’Emmanuel Macron est en train de renouveler la France et de rompre avec des décennies, voire des siècles, de banalité fiscale, l’annonce d’un deuxième jour de solidarité ne peut donc qu’être déceptive. En fait de renouvellement, Macron reprend à son compte, pour régler les problèmes, la solution toute bête d’alourdir le coût du travail pour aider nos petits vieux qu’eut avant lui ce parangon de modernité et de renouvellement qu’est Jean-Pierre Raffarin.

Et comme ses prédécesseurs, Macron explique qu’élargir le champ de la sécurité sociale serait une bonne idée. La formule a au moins l’intérêt de conforter notre avance à peu près indépassable en termes de part de PIB consacrée aux dépenses sociales.

Les ironies anti-phrastiques d’Emmanuel Macron

Les derniers amateurs d’ironie en France (une espèce en voie de disparition compte tenu du braconnage intensif qui sévit) auront apprécié les propos absolument contradictoires d’Emmanuel Macron sur le sujet dimanche soir. Le Président a en effet expliqué les bienfaits de la hausse de la CSG, sujet particulièrement polémique pour les anciens. L’essentiel de son argumentation a consisté à plaider en faveur d’une amélioration du pouvoir d’achat pour les « travailleurs », qui ont vu leurs cotisations salariales disparaître et les retraités faire ainsi un « geste » en faveur des plus jeunes.

En annonçant une nouvelle journée de solidarité, Emmanuel Macron n’a pas clairement dit que, ce faisant, il remettait le doigt dans l’engrenage avec lequel il prétendait rompre par ailleurs: une baisse du pouvoir d’achat des actifs pour financer des dépenses engagées par les retraités.

Bien entendu, répondra-t-on, l’opération sera limitée à une hausse de la cotisation qui pèse sur les employeurs. Mais il faudrait être naïf pour croire que les employeurs augmenteront les salaires de 0,3% pour rendre la mesure indolore à leurs salariés. Les syndicats ne s’y sont d’ailleurs pas trompé.

La déresponsabilisation de l’ancien monde

Les propositions d’Emmanuel Macron ne manqueront pas de surprendre, puisqu’elles sont vieilles de plus de 25 ans et qu’elles symbolisent assez bien les pratiques de l’ancien monde. Elles surprendront… à moins que l’on admette une bonne fois pour toutes que l’invocation du « renouvellement » ne soit un alibi commode pour que rien ne change vraiment et que tout continue comme avant.

L’annonce d’une cinquième branche de la sécurité sociale plaide assez, tant elle est controuvée, en faveur d’une obsolescence de la pensée macronienne. Alors que le risque de dépendance est bien connu de tous, le pouvoir exécutif continue à déresponsabiliser les individus en laissant croire qu’une solution « gratuite » (c’est-à-dire payée par ceux qui font encore la bêtise de travailler) peut être mise en place.

Ce recours aux vieux subterfuges est d’autant plus étonnant que le marché de l’assurance propose de nombreux contrats de dépendance. Il ne serait pas très compliqué de les accompagner d’un avantage fiscal pour favoriser leur essor. Ce serait moins coûteux et plus efficace.

A moins, bien entendu, que la dépendance ne soit qu’un prétexte pour accroître encore le domaine de la déresponsabilisation que couvre la sécurité sociale.

Syrie, Tarnac, Tapie: la comédie des « preuves » comme art de gouverner

Les frappes américano-anglo-françaises en Syrie bouclent une semaine où la question de la preuve en démocratie s’est à nouveau trouvée au centre du débat public. Désormais, pour agir contre ses ennemis, le pouvoir ne s’embarrasse plus des aveux des accusés. Il veut juste des preuves. Quitte à ne pas les montrer, ou à les fabriquer pour faire correspondre la réalité avec ses désirs… et pouvoir les diffuser à grands renforts de spectacle virtuel.

Attaque chimique de la Ghouta: les preuves françaises de Société Tripalio

C’était encore une semaine ironique pour les grands principes de la démocratie libérale. L’actualité a rapproché de façon mordante deux affaires de forgerie judiciaire qui ont permis de faire correspondre des « preuves » avec les désirs du pouvoir en place. Malgré ces superbes leçons anatomiques sur la façon dont la police est capable d’inventer des coupables pour complaire au gouvernement, Emmanuel Macron a refait le coup des « preuves » pour justifier une action militaire en Syrie, annoncée à grands coups de messages sur les réseaux sociaux. Plus que jamais, la politique est devenue affaire de postures spectaculaires, très éloignées de la sagesse qu’on attendrait des démocraties.

L’affaire de Tarnac, ou l’anatomie des forgeries policières

J’ai eu l’occasion de dire le peu de sympathie que m’inspirait le combat de Julien Coupat et de ses associés. Il n’en reste pas moins que la détention provisoire qu’il a subie il y a dix ans au nom des certitudes intimes que le pouvoir en place avait à propos de ses activités est un scandale absolu, et une illustration symbolique de l’arbitraire auquel mènent les lois anti-terroristes.

À l’époque, la ministre Alliot-Marie avait expliqué que Coupat était l’un parmi d’autres dans un nouveau terrorisme d’extrême-gauche. On connaît bien cette manie du pouvoir exécutif, en France, de se substituer à la justice en expliquant par avance qui est coupable et qui ne l’est pas.

Dans le cas de Tarnac, les preuves ont manqué. Alors, pour aller plus vite, les policiers chargés de l’enquête ont pris quelques libertés avec la réalité pour la faire correspondre avec les désirs de la ministre ou de ses affidés. Un témoin-clé a livré des témoignages contradictoires, l’un sous son nom, l’autre de façon anonyme. Des policiers ont rempli les vides qui manquaient dans une filature par des assertions qui ont fini par lasser la justice. Le Parquet a finalement reconnu avoir forgé cette affaire et les accusés sont relaxés.

L’affaire mérite d’être longuement soupesée. Nous aimons nous rassurer en nous répétant que nous avons atteint le stade ultime de la démocratie et que, chez nous, on est libre. C’est vrai pour la grande majorité des Français, c’est-à-dire pour tous ceux qui acceptent sans broncher le consensus collectif qui s’est mis en place sur tout un tas de sujets, ou qui l’acceptent avec des critiques qui ne remettent pas en cause les grands fondamentaux du régime.

Pour tous ceux, en revanche, dont la critique est systémique et incontrôlable, le traitement est différent. L’affaire Coupat le montre. Soupçonné d’animer le « Comité des Invisibles » et d’avoir notamment rédigé « L’insurrection qui vient« , la police l’a mis hors d’état de nuire pendant dix ans par des méthodes qui sont un affront à la démocratie. Manifestement, la reconnaissance de la forgerie par la justice n’a pas ému le pouvoir en place.

Emmanuel Macron, qui s’est érigé en chevalier blanc du monde entier, ne semble pas embarrassé à l’idée de diriger un pays où la police prend des… libertés avec la réalité pour accabler des innocents.

L’affaire Tapie… ou une autre forgerie policière

Un lieu commun très français veut qu’on accable Bernard Tapie, coupable d’être riche et politiquement incontrôlable. Il attire à lui toute la haine qu’il est de bon ton de nourrir et d’entretenir dans l’opinion publique vis-à-vis de tous ceux qui défient les lois de l’immobilisme social. Partout, il faut condamner la panne de l’ascenseur social, mais c’est pour mieux enfoncer les quelques survivants qui ont pu l’emprunter.

Bernard Tapie est devenu l’incarnation de ces passagers privilégiés qui ont atteint les derniers étages de l’immeuble grâce à cet ascenseur. Rien n’est trop beau pour les avilir. Et le cortège des bienveillants est toujours prêt à se mettre en procession festive pour honorer le bûcher réservé à des personnages aussi odieux que l’homme d’affaires marseillais.

Après un arbitrage rendu en sa faveur en 2008, qui lui attribuait 400 millions au titre des pertes qu’il aurait indument subies en 1994, Bernard Tapie a franchi un cap dans la réprobation générale. C’était déjà un homme à abattre. Il devenait soudain l’ennemi public numéro un à qui il fallait faire rendre gorge, comme Philippe le Bel le fit pour les Templiers. Une fois la gauche arrivée au pouvoir, la « justice » s’est employée à passer à l’acte.

Manifestement, là encore, les désirs de vengeance nourris par les bienveillants peinaient à trouver, dans la réalité, le grain à moudre pour y parvenir. Selon Bernard Tapie, c’est alors que le commandant de police Yves-Marie l’Hélias a pris sa plume d’oie en 2014 pour arranger les choses. L’affaire est rapportée par Le Monde. L’avocate générale de la Cour de Cassation est favorable à ce qu’une enquête soit ouverte pour faux en écriture publique commis par cet officier. Elle accède ainsi à la plainte de Bernard Tapie contre ce qu’il estime être une forgerie. On peut s’étonner qu’il ait fallu trois ans pour rendre cet avis, puisque la plainte a été déposée par Bernard Tapie en 2015.

Une fois de plus, on voit bien comment, lorsque la République se sent menacée dans ses certitudes fondamentales, elle est capable de mobiliser toute une panoplie d’armes pour mettre hors circuit le dissident qu’elle a dans le collimateur. La lenteur de sa justice n’est pas la moins efficace de ces armes.

On notera avec amusement que personne n’a relayé l’information du Monde. Surtout ne pas briser le consensus sur la culpabilité existentielle de Bernard Tapie.

En Syrie, les preuves ne manqueraient pas

La même semaine, Emmanuel Macron a donc proclamé qu’il disposait de preuves selon lesquelles le régime de Bachar el-Assad aurait mené une attaque chimique à Douma, dans la Ghouta Orientale. Donc, il fallait que la France frappe le régime, avec l’aide des États-Unis et de la Grande-Bretagne, ce qu’elle a fait cette nuit dans des conditions sur lesquelles nous reviendrons.

Je publie en ouverture de cet article les « preuves » fournies par le ministère des Affaires Étrangères. Chacun jugera de leur sérieux. On y lit notamment des formulations qui transpirent la rédaction à plusieurs mains et sous une sueur à grosses gouttes dans des bureaux en surchauffe. Une chose est de produire une note blanche pour un Président de la République dans le secret du pouvoir, autre chose est de délivrer des messages lisibles par la planète entière.

Au chapitre des preuves irréfutables qui justifient un dangereux bombardement militaire, on lit ces phrases dont les mots mesurés sonnent tous comme une accusation en légèreté contre le pouvoir en place:

Les éléments réunis par la France et ses alliés constituent un faisceau de preuves suffisant pour mettre en cause la responsabilité du régime syrien dans les attaques chimiques du 7 avril. (…)

En raison notamment de la situation opérationnelle dans la Ghouta orientale autour du 7 avril, nous estimons avec un haut degré de confiance que la responsabilité du régime syrien est engagée. (…)

Les services français ne disposent d’aucune information permettant d’étayer la thèse selon laquelle les groupes armés dans la Ghouta auraient cherché à se procurer ou auraient disposé d’armes chimiques. Ils estiment par ailleurs qu’une manipulation des images diffusées massivement à partir du samedi 7 avril n’est pas crédible, dans la mesure notamment où les groupes présents dans la Ghouta n’ont pas les moyens de mener une manœuvre de communication d’une telle ampleur.

Les preuves dont parlait Emmanuel Macron sont en réalité un « faisceau de preuves suffisant », auquel on peut accorder « un haut degré de confiance », en l’absence d’information étayant la thèse inverse. Peut-être pourrions-nous attendre de nos services un peu plus de certitudes sur l’origine de l’incontestable attaque chimique.

Conscient des faiblesses du dossier, le ministre des Affaires Étrangères insistera d’ailleurs par la suite sur la réalité de l’attaque chimique. Or le problème n’est pas l’existence ou non de l’attaque chimique, mais bien son commanditaire. Sur ce point, le fait que le ministre déplace le débat sur l’existence même de l’attaque qui a justifié l’intervention militaire, et ne prenne même plus le temps d’argumenter sur les preuves de l’implication de Bachar El-Assad dans ce massacre est déjà un terrible aveu de doute dans l’établissement de la vérité.

Si l’on en revenait aux faits en Syrie

Si, donc, nous faisions l’effort de ne pas confondre la diplomatie avec une émission de télé-réalité, nous reviendrions aux faits, tels qu’ils peuvent être approximativement établis par une lecture attentive des dépêches. Et sur ce point, il faut toujours se souvenir qu’on peut difficilement aspirer à mieux qu’à de l’approximation, tant les guerres sont des moments d’implosion du réel.

Selon les organisations non-gouvernementales présentes sur place (qu’on ne soupçonnera donc pas de minorer les faits), le bombardement chimique du 7 avril a causé la mort d’environ 80 personnes. Ce chiffre n’est pas corroboré par les documents des services français. Ces derniers sous-entendent toutefois que le bombardement visait à faire pression sur les rebelles du mouvement salafiste qui occupe la ville de Douma. Un accord de réconciliation a en effet prévu l’évacuation de la ville par les combattants. Mais environ 5.000 irréductibles refusent d’appliquer l’accord signé avec le gouvernement syrien. Celui-ci massacrerait donc la population pour obtenir une évacuation définitive.

On notera que personne, dans ce dossier, n’a rappelé que ce fameux mouvement de guérilla contre le gouvernement appelé Jaych Al-Islam s’est distingué ces dernières années par diverses exactions, dont l’une consistait à mettre des femmes et des enfants en cage sur des lieux possibles de bombardement… Ces boucliers humains avaient vocation à occuper la une des medias en cas d’attaque.

Il est par ailleurs à peu près acquis que ce groupe a utilisé du chlore contre des civils kurdes ces dernières années.

Bien entendu, les preuves apportées par les « services français » évitent soigneusement de soulever ces questions. Elles précisent simplement que les rebelles installés à Douma n’ont pas d’accès à l’armement chimique, ce qui est ponctuellement faux.

L’ensemble de ces éléments ne prouve pas, bien entendu, que les rebelles en question ont mis en scène un bombardement chimique pour orienter les choix américains. Ils soulignent simplement que le « haut degré de confiance » dans les renseignements que la note du quai d’Orsay indique est largement aidé par une vision tronquée de la réalité et par une omission étrange sur les faits et gestes du groupe salafiste qui occupe Douma.

La vieille tradition des preuves frelatées

S’il fallait instiller une nouvelle raison de prendre du recul vis-à-vis des « preuves » officielles qui justifient un bombardement en Syrie, c’est dans l’histoire récente qu’il faut la piocher. En février 2014, par exemple, le Point avait rapporté les conclusions d’un rapport du MIT qui contredisait les affirmations américaines sur une attaque chimique en Syrie. déjà, à l’époque, les services secrets s’étaient montrés très affirmatifs sur les responsabilités de Bachar el-Assad dans un bombardement chimique, et plaidaient pour une intervention militaire en représailles. Or le MIT avait montré que l’attaque provenait plus probablement d’une zone tenue par les rebelles.

Là encore, cela ne signifie nullement qu’aucune attaque chimique ne provienne du régime syrien en place, et cela ne signifie nullement que Bachar el-Assad soit un enfant de coeur.

En revanche, il est un fait acquis que les rebelles ont aussi procédé à des attaques chimiques. Il est un autre fait acquis que les services de renseignement occidentaux incriminent à peu près systématiquement Bachar el-Assad dans ces attaques, même lorsque des analyses sérieuses laissent penser le contraire.

Tous ces éléments parfaitement accessibles à tous et du domaine public devraient donc inciter les officiels et la presse à une véritable prudence à l’égard des déclarations de bonnes intentions, notamment lorsque sont professées par la CIA. Ce ne serait tout de même pas la première fois que l’agence américaine produirait des fake news pour justifier une intervention militaire… Mais on ne dira pas forcément mieux des services français de renseignement.

L’illusion des frappes virtuelles et la mise en scène de la guerre juste

Face à tant de confusion sur le terrain, et spécialement à la Ghouta où l’on a vu que Bachar el-Assad avait négocié une sortie honorable pour les combattants salafistes, la sagesse démocratique exigerait donc un peu de retenue et un temps de réflexion avant d’agir. En faisant (avec beaucoup d’efforts) crédit à l’armée américaine de ne pas être complètement dominée par un cynisme sans limite, et en lui prêtant l’intention sincère de vouloir protéger les populations civiles contre des attaques chimiques menées par Bachar el-Assad, on plaiderait donc pour une enquête internationale impartiale avant de bombarder le sol syrien en représailles.

C’est pourtant tout l’inverse qui est opéré et mis en oeuvre depuis l’annonce de ce bombardement. Moins de deux jours après celui-ci, l’ambassadrice des États-Unis à l’ONU annonçait qu’il fallait « faire justice » et frapper le régime syrien. « C’est une question d’humanité », affirmait de son côté Donald Trump.

Le même Président américain allait même jusqu’à publier un message sur le réseau Twitter proclamant: « Tiens-toi prête, Russie, les missiles arrivent ». On a probablement touché là le fond d’une certaine conception de la diplomatie. Il fut une époque où l’on savait déclarer la guerre et où on la menait vraiment lorsqu’elle était déclarée. Les habitudes du nouveau monde sont complètement différentes.

La guerre se déclare désormais à coup de « tweets », comme si elle était du même ordre que n’importe quel ragot sur les réseaux sociaux. Donald Trump s’est adressé au président russe de la même façon, selon le même formalisme que des vedettes se disputent avec leurs fans à propos de leur dernier concert ou de leur prochaine rupture avec leur petite amie.

Avec le président américain, la diplomatie est plus que jamais devenue un spectacle, une sorte de farce qui se déroule sur des réseaux informels, banalisés, comme si les relations entre États n’étaient pas d’une nature différente des relations entre les individus. Tout à coup, la résolution des conflits dans le monde emprunte les mêmes voies que les relations interpersonnelles et se donne en spectacle comme si la guerre devenait une affaire de tribus qui se défient ouvertement sur le champ de Mars.

D’une certaine façon, Trump transforme peu à peu les relations diplomatiques en une sorte de grande émission de télé-réalité, où chaque candidat s’apostrophe, se toise, se mesure aux autres sur la place publique, sous l’oeil de caméras voyeuses à l’affût de la moindre miette de spectacle. Et ce spectacle offert par la présidence américaine tient plus du match de catch que de l’affirmation de la puissance.

Jamais on avait autant désincarné et vidé de leur substance les relations internationales.

Proclamer la victoire là où la défaite se produit

Avec une spontanéité qui mériterait une analyse un peu approfondie, des figures politiques françaises comme Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon ont crié au scandale en apprenant que la France était associée aux frappes américaines contre la Syrie sans le moindre débat démocratique. Pourtant, cette affaire mérite qu’on y regarde à deux fois.

Au-delà de la posture spectaculaire du roulement des mécaniques, de quoi ces frappes aériennes sont-elles le synonyme, en effet, sinon de l’impuissance occidentale à influer sur le cours des choses en Syrie? Dans la pratique, la Russie a permis à l’armée syrienne officielle d’infliger une sévère défaite militaire aux mouvements de guérilla islamistes soutenus par l’Arabie Saoudite et, au-delà, par les puissances occidentales. Celles-ci, avant de quitter le théâtre d’opérations, se livrent à un baroud d’honneur émotionnel destiné à préserver la bonne conscience de leurs opinions.

Autrement dit, derrière les cris d’orfraie contre le massacre des populations civiles, l’Occident reconnaît aujourd’hui son impuissance à affronter la Russie et son incapacité à imposer son (dés)ordre en Syrie. Au demeurant, les sites bombardés cette nuit avaient été évacués préventivement, et la portée de l’action sera donc militairement nulle, et destinée seulement à occuper les opinions publiques occidentales.

L’objectif est clair: l’enjeu de la politique étrangère occidentale n’est pas de modifier le cours des choses, mais seulement de donner aux électeurs le sentiment qu’une action est menée pour maîtriser le rapport de force mondial.

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Macron face à l’Église, ou le regret d’Ulysse d’avoir dit non à Calypso

Le discours d’Emmanuel Macron aux Bernardins, devant l’Église Catholique, a nourri des polémiques sur une prétendue rupture avec la laïcité. Il illustre plutôt les désillusions et les angoisses d’une majorité laïque désarmée face à la montée de projets sociétaux alternatifs, fondés sur une perception différente de l’Histoire et du destin de l’Homme. On retrouve ici les inquiétudes d’une société sécularisée face à la question du salut, qu’elle se sent impuissante à traiter.

Il y a plusieurs façons de lire l’important discours d’Emmanuel Macron aux Bernardins, prononcé le 9 avril au soir. Ceux qui, à peine l’avait-il fini, ont lancé des polémiques assassines sur son contenu peuvent le regretter amèrement. Ils auraient bien fait de prendre le temps de le lire à tête reposée avant de s’écharper sur l’une ou l’autre de ses phrases tirées de son contexte.

Au bon vieux temps de l’Église triomphante

Dans tous les cas, le reproche adressé à ce texte, de rompre avec la laïcité et la loi de 1905, paraît très mal à propos. En réalité, le Président n’a pas contesté la laïcité. Il a seulement déploré sa grande efficacité dans la sécularisation de la société française.

Il a prononcé les mots de celui qui appelait de ses voeux le retour au bon vieux temps d’une Église militante, à cette époque où il était si simple de se sentir progressiste, dans le droit chemin, dans la bonne pensée, en bouffant du curé à chaque petit-déjeuner. C’était l’âge d’or où l’Histoire existait, mue par l’antigonisme binaire et transparent entre conservateurs catholiques et modernistes agnostiques ou athées. D’un côté, les ténèbres de la religion, de l’autre les lumières de la libre raison. Que ce monde-là (fantasmé, en réalité, par la vulgate insoumise et grand-orientesque) était heureux, harmonieux, facile! Il suffisait de choisir un camp sans se poser de question, et on gagnait la vérité.

Inversement d’ailleurs, on ne doit pas manquer de matériaux historiques pour rappeler cette époque où les catholiques s’étaient aussi attribués le camp du bien, et avaient rejeté « chez les autres » tous les méfaits de la société moderne. On y trouvait pêle-mêle le communisme, le socialisme, le libéralisme, la Révolution, les Juifs et autres figures ennemies de la Sainte Religion. Majorité un jour, minorité le lendemain.

Rétrospectivement, ce monde-là, c’était la bonne heure pour la raison laïque qu’Emmanuel Macron a indiquée dans son discours: alors (« ea tempestate » disaient les Latins, d’où l’appel à une liberté intempestive de l’Église), on croyait à un absolu, on savait « à quoi bon » se lever le matin, on croyait à quelque chose, à une grande lutte dans l’Histoire entre le bien et le mal, ou entre le bien et le moins bien, et chacun considérait qu’il avait une place à y jouer. Cette époque-là n’était pas parcourue par le « cynisme ordinaire », comme dit le Président, celui d’une époque où l’on reçoit un numéro de sécurité sociale à sa naissance, que l’on garde jusqu’à sa mort, et où l’on meuble comme on peut le temps qui sépare ces deux événements en ne se départissant jamais de ce petit matricule tatoué sur la carte d’identité. Il vaut sauf-conduit contre toutes les questions que les anciens hommes (grenouilles de bénitiers ou bouffeurs de curé) étaient parfois amenés à se poser quand le principe de précaution n’existait pas sur le sens d’une vie éphémère et imprévisible.

Les mauvaises langues noteront quand même avec acidité que celui qui déplore aujourd’hui le manque d’engagement dans la société et le triomphe de l' »à quoi bonisme » est aussi celui qui pratique le plus volontiers le pouvoir par le haut et qui s’apprête, par une manoeuvre de couloir, à faire passer une réforme institutionnelle où le nombre d’élus du peuple sera fortement diminué, et leurs prérogatives déjà faibles encore rognées. On trouve mieux comme volonté d’impliquer les citoyens dans l’action politique ou comme forme de lutte contre l’àquoibonisme. Mais le cynisme est aussi une extension de domaine pour la paille et la poutre…

La laïcité, symptôme de la mort de l’Histoire

C’est bien malin de regretter cette époque où être rationaliste signifiait se lever chaque matin pour lutter contre les prérogatives d’une Église qui rêvait de rétablir la couronne de France. En écrivant ces mots, je mesure l’incompréhension des lecteurs dont très peu se souviennent ou savent qu’il y a moins de cent ans, être républicain ne coulait pas forcément de source, et qu’il y a moins de cent cinquante ans, les Républicains étaient minoritaires dans le pays. L’Église catholique espérait alors assurer le retour de la monarchie. S’il n’y avait eu, dans les années 1870 et 1880, de sévères dissensions entre monarchistes et défenseurs de l’Empire d’abord, entre partisans des Bourbon et partisans des Orléans ensuite, l’épisode républicain serait passé à la trappe.

On peut croire, avec le recul, qu’il s’agissait là d’une simple question politique totalement oubliée. En réalité, combative, la République a réglé le problème par la création de l’école publique, et par la loi de 1905 qui a renvoyé les questions religieuses aux affaires privées. Sans ce puissant arsenal étatique et juridique, l’Église en France aurait un poids au moins aussi équivalent à ce qu’elle représente en Italie ou en Espagne.

La rupture de 1905 fut celle d’Ulysse renonçant à l’immortalité proposée par Calypso. L’Église proposait aux Français une société commandée par Dieu, garant de l’immortalité des âmes. Les Républicains ont préféré une société commandée par les mortels. Le poison fut létal au point de transformer l’Église de France en un clone de la République égalitaire.

D’ailleurs, les clercs ont reçu Macron en lui présentant d’abord des discours de victimes et de persécutés, à la façon des medias bien-pensants qui sont obligés de donner des gages quotidiens de bonté générique en faveur des minorités pour être respectables. L’Église ne peut plus se présenter comme une puissance émanant de la majorité des Français, sans quoi elle se ferait haïr. Elle doit forcément être le lieu où ne parlent que les opprimés, les faibles, les souffrants, les défaillants. Le mimétisme avec les discours officiels dont le propos est d’encenser les exclus et de culpabiliser, voire de criminaliser la majorité, était frappant.

Ce qu’Emmanuel Macron n’a pas clairement répondu à ces discours où le catholicisme montrait qu’il avait parfaitement intégré les codes d’une société déchristianisée, c’était son affliction de voir qu’il n’existe plus d’espérance dans l’immortalité, au sens où la société française pense désormais que l’Histoire n’est pas un cycle infini, mais un chemin aléatoire avec une destination proche dont on peut jouir sans se poser de question. D’ailleurs, je me trompe, il a quand même prononcé cette phrase éloquente:

« C’est cela, si vous m’y autorisez, la part catholique de la France. C’est cette part qui dans l’horizon séculier instille tout de même la question intranquille du salut (…). Cet horizon du salut a certes totalement disparu de l’ordinaire des sociétés contemporaines, mais c’est un tort et l’on voit à bien à des signes qu’il demeure enfoui. »

Le bon temps de l’intranquillité où les Français se demandaient s’il y aurait quelque chose après eux, où ils se disaient qu’au fond, leur civilisation était mortelle et qu’il fallait la défendre pour qu’elle vive! 113 ans après la loi de séparation, la France, c’est Ithaque avec Ulysse parfaitement heureux auprès de Pénélope. On est repu de biens de consommation, de jouissances, de plaisirs, de fêtes, les familles séparées sont enfin réunies, on vit dans l’unité et la concorde. Il ne reste plus guère de temps ni d’énergie pour se demander à quoi tout cela (les Iphones derniers cris, les montres Rolex, les téléviseurs géants à écran plat) peut bien servir ou mener, une fois achevée la simple consommation qu’on en fait. La question de la jouissance a remplacé la question du sens. Et l’on se dit: ah! le bon temps où on se posait des questions sur notre salut! Et si on avait dit oui à l’immortalité que proposait Calypso?

Aujourd’hui, c’est: après moi, le Déluge!

Et ça, le Président de la République, ça l’agace un peu, parce qu’il était bien content de se ramasser les voies des veaux qui ne voulaient pas revenir aux heures les plus sombres de l’histoire de France en mai 2017, mais il aimerait bien que ces veaux soient un peu moins jouisseurs, un peu moins àquoibonistes, un peu plus inquiets pour leur pays. Sans cette intranquillité, il a du mal à les convaincre des efforts pour mieux préparer des lendemains qui ne chantent pas.

On touche ici au paradoxe macronien suprême: lui qui a abreuvé le corps électoral de promesses mielleuses, pour ne pas dire démagogiques, où « en même temps », on pouvait être moderne et intelligent, européen et protectionniste, libéral et social, dont l’objectif affiché était de maintenir les consciences endormies, le voilà prisonnier de son propre poison. Lui qui a appelé de ses voeux le grand consensus contemporain sur le « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », il nous ferait bien une petite piqûre de négativité pour redonner du sens aux vieux combats, et réveiller un peuple qui ronronne sur son radiateur en attendant l’arrivée du printemps.

Le triomphe de l’Islam, grand tabou macronien

Pour comprendre la nostalgie de Macron pour l’époque de l’Église triomphante, il faut pousser le discours jusqu’au bout et lire sa phrase:

dans cette liberté de parole, je range la volonté de l’Eglise d’initier, d’entretenir et de renforcer le libre dialogue avec l’islam dans le monde a tant besoin et que vous avez évoqué.

On ne pouvait mieux résumer l’impuissance consciente du Président d’une République laïque face à l’émergence d’un projet islamique pour son corps social sécularisé.

Certes, les chiens de garde de Mediapart et d’ailleurs (et on rangera dans cette catégorie Bernard Henri-Lévy) continuent à terroriser toute conscience qui s’éveillerait face à cette réalité. Le mythe forgé de toutes pièces d’un Islam modéré qui serait majoritaire (et respectueux des Lumières ou de la démocratie) et d’un Islam fanatique (prétendument le seul à contester nos traditions humanistes) qui serait groupusculaire a beau être répété en boucle et imposé sous peine de procès immédiat en islamophobie (et autres variantes qui donnent peu envie), il se lézarde peu à peu dans l’opinion publique face aux évidences qu’égrène l’actualité jour après jour.

Ce ne sont plus seulement les attentats sanglants qui font peur, mais les soutiens apportés à des Tarik Ramadan, ce sont les caïds de quartier qui interdisent aux femmes de sortir ou de travailler, ce sont ces adolescents rétifs à tout apprentissage humaniste, qui assènent sans vergogne que Dieu est maître de tout et que la démocratie ne sert plus à rien. Cette émergence-là qui fut en France parrainée par les grands sécularisateurs à l’origine de SOS Racisme prend de plus en plus de place et paraît de moins en moins canalisable.

Les Français se croient au bout de l’Histoire. Ils s’imaginent qu’une fois leur réfrigérateur rempli après une incursion à l’hypermarché qui défigure la sortie de leur ville ou de leur village, une fois leur smartphone acheté, une fois leur abonnement à Netflix payé, la vie n’a plus rien à leur offrir. Qu’ils ont épuisé le sens des choses. Mais sur leur sol, ils s’aperçoivent qu’il existe un modèle alternatif, où la musique et le rire sont proscrits, où le blasphème est puni de mort, et où la liberté de penser que la religion n’est plus utile est assimilée à un crime. Partout, ce modèle progresse et percole dans des esprits lassés par le nihilisme de ce qu’on appelle l’éducation dans la France d’aujourd’hui.

Comme le Président Macron a bien compris que ceux qui l’ont élu appartenaient aux adeptes repus de la fin de l’Histoire, il compte maintenant sur ceux qui ne l’ont pas élu pour contenir les forces qui rugissent aux marches de notre Empire déclinant. Vous, les catholiques, qui avez le sens du sacrifice comme ce fameux Arnaud Beltrame, vous ne voudriez pas régler à la place des bien-pensants et autres bienveillants la question de l’Islam en France? On vous en sera éternellement reconnaissant, et on boira une coupe de Champagne devant notre écran plat à votre santé.

Voilà très exactement ce qu’Emmanuel Macron est allé dire à l’Église catholique dans son discours aux Bernardins.

Fin de l’Histoire ou fin de la bien-pensance?

Qu’on soit donc bien clair: Macron n’a pas violé la laïcité. Il a simplement fait l’aveu de l’impuissance de la République laïque à assurer sa propre survie. Il a seulement proposé aux catholiques pratiquants ou militants de devenir les forces supplétives d’une majorité bien-pensante devenue si obèse à force de bienveillance mielleuse pour tout ce qui la déteste, la nie et la menace, qu’elle n’est plus capable de combattre elle-même pour elle-même.

Mélenchon a donc tort d’accuser Macron de prononcer des discours de « sous-curé » (mot qu’on imagine vulgarisé pour dire diacre). En réalité, Macron a prononcé un discours de laïque qui veut protéger la laïcité en se servant, comme d’un bouclier contre l’Islam, des vieux oripeaux de la tradition chrétienne.

Voilà qui en dit long sur l’état de décrépitude avancée de notre société. Et sur l’imminence d’une chute bien méritée pour tous ces bien-pensants donneurs de leçon, qui ne sont plus que l’ombre de ce qu’on a appelé, à une époque, la France. On recommandera ici à tous de relire l’histoire de la chute de Constantinople. Elle ne s’est pas déroulée autrement.

Ce qui grève notre pays – j’ai déjà eu l’occasion de le dire – ce n’est pas seulement la crise économique, c’est le relativisme ; c’est même le nihilisme ; c’est tout ce qui laisse à penser que cela n’en vaut pas la peine. Pas la peine d’apprendre, pas la peine de travailler et surtout pas la peine de tendre la main et de s’engager au service de plus grands que soit. Le système, progressivement, a enfermé nos concitoyens dans « l’à quoi bon » en ne rémunérant plus vraiment le travail ou plus tout à fait, en décourageant l’initiative, en protégeant mal les plus fragiles, en assignant à résidence les plus défavorisés et en considérant que l’ère postmoderne dans laquelle nous étions collectivement arrivés, était l’ère du grand doute qui permettait de renoncer à toute absolu. (…)

Depuis trop longtemps, le champ politique était devenu un théâtre d’ombres et aujourd’hui encore, le récit politique emprunte trop souvent aux schémas les plus éculés et les plus réducteurs, semblant ignorer le souffle de l’histoire et ce que le retour du tragique dans notre monde contemporain exige de nous.

Je pense pour ma part que nous pouvons construire une politique effective, une politique qui échappe au cynisme ordinaire pour graver dans le réel ce qui doit être le premier devoir du politique, je veux dire la dignité de l’homme. (…)

Cette conversion du regard, seul l’engagement la rend possible et au cœur de cet engagement, une indignation profonde, humaniste, éthique et notre société politique en a besoin. Et cet engagement que vous portez, j’en ai besoin pour notre pays comme j’en ai besoin pour notre Europe parce que notre principal risque aujourd’hui, c’est l’anomie, c’est l’atonie, c’est l’assoupissement. (…)

Et dans cette liberté de parole, je range la volonté de l’Eglise d’initier, d’entretenir et de renforcer le libre dialogue avec l’islam dans le monde a tant besoin et que vous avez évoqué.

Car il n’est pas de compréhension de l’islam qui ne passe par des clercs comme il n’est pas de dialogue interreligieux sans les religions. Ces lieux en sont le témoin ; le pluralisme religieux est une donnée fondamentale de notre temps. Monseigneur LUSTIGER en avait eu l’intuition forte lorsqu’il a voulu faire revivre le Collège des Bernardins pour accueillir tous les dialogues. L’Histoire lui a donné raison. Il n’y a pas plus urgent aujourd’hui qu’accroître la connaissance mutuelle des peuples, des cultures, des religions ; il n’y a d’autres moyens pour cela que la rencontre par la voix mais aussi par les livres, par le travail partagé ; toutes choses dont Benoît XVI avait raconté l’enracinement dans la pensée cistercienne lors de son passage ici en 2008.

Comment le gouvernement rétropédale discrètement sur la réforme de la fonction publique

Le gouvernement ouvre aujourd’hui la concertation avec les fonctionnaires sur le document de travail distribué en mars et intitulé pompeusement « refonder le contrat social avec les agents publics ». Très en retrait par rapport aux annonces tonitruantes faites début février, ce document est évidemment contesté par les organisations syndicales. La concertation s’ouvre dans un climat de conflit… et de forte hausse des dépenses de personnel pour l’État.

Depuis 2011, les dépenses de personnel de l’État, inscrites à la situation budgétaire mensuelle année après année, sont passées de 117 milliards à 127 milliards. Cette progression d’environ 9% a surtout connu une accélération depuis… l’arrivée de Manuel Valls au pouvoir. Entre 2015 et 2017, les dépenses de personnel ont bondi de 6 milliards, soit 5% d’augmentation.

C’est dans ce contexte inquiétant que s’ouvre la concertation avec les organisations syndicales de fonctionnaires sur le volet « réforme du statut ». Ce point, assez proche des questions évoquées à la SNCF, est évidemment central pour la maîtrise des dépenses publiques et donc pour tenir l’objectif d’une diminution des prélèvements publics rapportés au PIB.

Le coût des fonctionnaires, enjeu durable

Depuis 2018, le dérapage des dépenses de personnel par rapport à 2017 n’était, au 28 février, que de 0,7%. Le rythme mensuel de la dépense est d’environ 11 milliards €. Lorsque François Hollande est arrivé au pouvoir, il était inférieur d’environ 750 millions €.

Dans la pratique, le gouvernement n’est pas près de maîtriser le coût de ses fonctionnaires. Et celui-ci, rappelons-le, s’ajoute à celui des fonctionnaires territoriaux et des fonctionnaires hospitaliers. Il constitue en outre une bombe à retardement, dans la mesure où tous les coûts actuels produisent, à long terme, une dépense en matière de retraites dont on voit mal le bout.

Les annonces du gouvernement perdues dans les sables

Le 1er février, le gouvernement avait annoncé des mesures tonitruantes sur la réforme de l’État. On parlait alors d’assouplir le statut, de recruter plus de contractuels et d’organiser un plan de départs volontaires. Certains avaient imaginé que Macron produirait un grand soir de la fonction publique et qu’il oserait enfin donner dans la fourmilière le coup qu’aucun avant lui n’a jamais osé donner.

Ces annonces ont été traduites par un document de référence pour la concertation, intitulé « refonder le contrat social avec les agents publics ».

Un texte beaucoup moins ambitieux que la communication du gouvernement

Sans véritable surprise, le gouvernement a distribué aux organisations syndicales un texte très édulcoré par rapport aux annonces faites devant la presse. En le lisant, on s’interroge même sur la véritable intention du gouvernement: s’agit-il, in fine, de faire maigrir l’État ou de pratiquer seulement un toilettage de surface?

Quand on lit des formules d’auto-congratulation comme: « Les citoyens expriment un attachement très fort à notre fonction publique, à la qualité, aux compétences et à l’engagement professionnel des agents publics au quotidien », quelques inquiétudes nous viennent. Si les « citoyens » (auxquels on a évidemment soigneusement évité de donner la parole sur le sujet) sont si contents que cela de leurs fonctionnaires, pourquoi envisagerait-on de mieux maîtriser la masse salariale?

Les 4 thèmes choisis par le gouvernement

L’intitulé et l’ordre des thèmes choisis par le gouvernement est, sur ce point, particulièrement significatif.

Les premières séances de concertation porteront sur… la fusion des instances représentatives du personnel. Comme le remarque le document, il en existe aujourd’hui près de 2000 en France. Le sujet n’est pas anodin, mais on est loin d’une quelconque urgence sur un plan de départs volontaires.

Les débats sur un recours accru aux contractuels commenceront fin avril. La rémunération au mérite sera discutée en mai. De juin à octobre auront enfin lieu les discussions sur la « mobilité ».

Les euphémismes sur les plans de départ volontaires

Ce quatrième point de la concertation est amené de façon extrêmement pudique par le gouvernement. Du plan de départ volontaire, il ne reste rien. En revanche, il s’agit désormais de répondre à cette question: « Comment proposer aux agents un accompagnement renforcé dans leurs transitions professionnelles et faciliter la mobilité ? »

Pour nourrir une réflexion qui suppose forcément un « horizon pluriannuel », on notera que:

« les évolutions sociétales et le renouvellement des générations ont renforcé les aspirations à davantage de visibilité sur les parcours et perspectives professionnels au sein d’une même filière métier, à développer des formules innovantes de « passerelles professionnelles » permettant de changer de métier, de versant de la fonction publique, voire de quitter la fonction publique pour le secteur privé.

Qu’en termes savants ces choses-là sont dites. On comprend donc, en traduisant cette novlangue qui ne présage rien de bon, que le gouvernement entend fermer certains services. Lorsque l’occasion se présentera, les fonctionnaires concernés se verront proposer un poste dans un autre service, ou alors une formation pour apprendre un nouveau métier. Et une fois toutes ces voies épuisées, le fonctionnaire sera peut-être incité à partir dans le secteur privé.

Tout cela présage d’une belle souris dont la montagne devrait accoucher.

Gestion délicate de calendrier

Dans le meilleur des cas, la question des plans de départ volontaire ne sera pas évoquée avant le mois de juin. Reste à savoir quel sera le climat social dans le pays à ce moment-là. Si le gouvernement surmonte l’épreuve de l’ouverture de la concurrence à la SNCF (et de la fin du statut des cheminots), il existera une possibilité objective de réformer en profondeur le statut. En revanche, si le gouvernement subit une défait sur ce front… on pourra adieu à ses volontés de réformer le statut des fonctionnaires.

Les négociations à la SNCF tournent au dialogue de sourds, et c’est vraiment très mauvais pour les voyageurs

Soyons francs! à ce stade, les négociations à la SNCF sur l’avenir de l’entreprise tournent (au mieux) au dialogue de sourds, au pire au vinaigre. Un « recovery » est bien entendu possible. Mais les postures du gouvernement ne manquent pas d’inquiéter. Les usagers ne semblent pas prêts, si rien ne change, à voir les trains rouler normalement.

Il est toujours difficile d’évaluer l’état d’une négociation. La règle du jeu veut que chaque partie dramatise la situation pour construire le meilleur rapport de force et obtenir le plus d’avantages possibles de la partie adverse. On se gardera donc, à ce stade, de conclusions hâtives. Malgré cette précaution majeure, plusieurs signaux de moins en moins faibles font un peu froid dans le dos quant à l’issue des négociations que la ministre Élisabeth Borne mène avec les organisations syndicales représentatives de la SNCF. Et ça, c’est très mauvais pour les voyageurs qui restent à quai, faute de trains!

La mécanique simple des négociations à la SNCF

Dans la pratique, le gouvernement doit mener à peu de choses près sa négociation comme le ferait un employeur privé avec ses représentants syndicaux. Il doit mettre autour de la table tous ceux qui ont la capacité de signer un accord, et il doit obtenir des signatures couvrant 50% des salariés de la SNCF. Même si cette forme n’est pas complètement obligatoire dans le cas de la SNCF, il serait difficile d’imaginer que l’État, qui donne de grandes leçons de négociation et d’intérêt général à toutes les entreprises de ce pays, fasse moins bien qu’elles…

Or, la SNCF compte assez peu de syndicats représentatifs: la CGT représente un gros tiers des salariés (34,33%), l’UNSA un petit quart (24%), SUD Rail près de 17%, et la CFDT un peu plus de 15%. Dans la pratique, SUD et la CGT disposent à eux deux de la majorité… Si le gouvernement ne ramène pas l’un des deux à la raison, adieu, donc, l’accord majoritaire.

Cette situation à la fois simple et compliquée existe dans de nombreuses entreprises où les employeurs ont acquis des techniques de négociation bien rodées. Soit ils déposent très vite un projet de texte pour obliger chacun à se prononcer sans laisser aux négociations le temps de se dégrader. Ils assument alors le risque d’un échec et d’un procès-verbal de carence. Soit ils négocient à l’avance avec les « réformistes » un texte acceptable qu’ils expurgent ensuite des considérations les plus urticantes pour avoir une chance d’éviter le droit d’opposition des syndicats majoritaires.

L’étrange technique du gouvernement

En parcourant la presse syndicale sur ce qui se passe à la SNCF, on en sort un peu troublé sur ce que disent et écrivent les représentants qui participent aux négociations.

Tactiquement en effet, le gouvernement a intérêt à jouer la carte de l’UNSA et de la CFDT contre ses syndicats protestataires. Que la CGT soit irrattrapable n’est pas un sujet en soi, pour peu que l’employeur parvienne à circonvenir son poids en se mettant dans la poche les « modérés ».

Or on peine à lire sous la plume de ces « modérés » des compte-rendus qui laissent espérer une embellie sur le front de la grève.

Du côté de l’UNSA, qui est aujourd’hui la principale alternative à la CGT, la communication est plutôt négative: « Après deux jours de concertations, les inquiétudes perdurent et grandissent »… Répétons qu’il existe toujours une part de surenchère dans ces négociations. Il n’en reste pas moins que le climat n’est pas complètement serein après les rencontres marathon de jeudi et de vendredi.

Du côté de la CFDT, le titre n’est guère plus encourageant: « Négociations, le vide sidéral… » Voilà qui donne le sentiment assez négatif d’une déception des syndicats les moins combatifs face à l’attitude de la ministre.

Maladroit renvoi à une future convention collective?

Au sein de ces deux organisations syndicales, les positions sont pourtant loin d’être fermées. L’UNSA n’a pas hésité à écrire:

L’UNSA-Ferroviaire a rappelé qu’elle était contre l’ouverture à la concurrence, car la multitude d’opérateurs risque de complexifier le système. Néanmoins, si concurrence il doit y avoir, elle ne doit pas se faire sur le dos des salariés. L’UNSA-Ferroviaire, en tant que syndicat responsable, travaille quotidiennement en ce sens. Il est donc impératif que les transferts se fassent sur la base du volontariat et que les conditions de transfert soient connues de tous.

Cette posture est plutôt encourageante et ouvre de vraies portes de négociation, dans laquelle le gouvernement devrait s’engouffrer pour éviter un pourrissement absurde du conflit. Mais on comprend peu à peu que le gouvernement botte en touche sur les conditions dans lesquelles une ouverture de la concurrence pourrait se faire.

À la CFDT, le constat est le même:

Cette journée démontre une fois de plus l’absence des propositions de la part de l’État. Les pouvoirs publics ne prennent pas en compte les demandes des organisations syndicales et restent toujours aussi vagues sur leurs propos.

Dans la pratique, alors que le conflit est annoncé comme long, le gouvernement ne se presse pas pour ramener à lui des organisations syndicales qui discutent déjà « dans le dur » des conditions d’ouverture à la concurrence.

Le gouvernement renvoie le traitement de tous ces points à la future convention collective de la branche du transport de voyageurs dont la fédération « UTP » est en charge. Cette posture est évidemment inconfortable pour les potentiels signataires d’un accord, car aucun d’eux ne souhaite lâcher la proie pour l’ombre.

Comme le dit l’une des responsables de l’UNSA au Monde, le bon sens commanderait de négocier la convention collective avant de négocier l’ouverture à la concurrence. On peut aujourd’hui assez raisonnablement partager ce constat, à moins de jouer gros en mettant les potentiels signataires dans l’inconfort pour maximiser son gain.

Les points bloquants traités par amendements

Les points qui bloquent les « réformistes » sont pourtant tout à fait connus. Ils portent essentiellement sur le droit applicable aux cheminots qui seraient transférés vers un nouvel opérateur en cas d’ouverture à la concurrence. En particulier, les syndicats craignent que ces transferts soient forcés et préfèreraient voir édicter le principe du volontariat.

On comprend que le gouvernement ne soit guère pressé de lâcher une concession de cette taille. Mais, là encore, Élisabeth Borne peut se féliciter d’avoir face à elles des syndicats réformistes qui lui mâchent largement le travail. La CFDT en particulier, ne manque pas d’imagination sur les sujets du « maintien de notre système de retraites, mais aussi sur la garantie de l’emploi, sur le maintien des facilités de circulation, sur une rémunération nette des 12 derniers mois ou sur la prévoyance ». Avec des syndicats pareils, il est impossible de ne pas trouver un accord.

Faute d’une réponse du gouvernement aux points qui continuent à bloquer, les organisations syndicales ont donc décidé d’agiter le moulin à amendements. Tous les syndicats représentatifs devraient demander à leurs députés fétiches de porter des amendements modifiant le projet d’ordonnances déposé par le gouvernement.

C’est tout de même une bien curieuse façon de négocier, que de déplacer au parlement les demandes dont on ne parvient pas à débattre en négociation directe. En soi, il s’agit bien d’un signal sur le côté très « fil du rasoir » de ces « discussions » avec les organisations syndicales.

Stratégie frontale du gouvernement

Ouest-France a publié une interview d’Élisabeth Borne ce week-end, peut-être relue et caviardée par le cabinet du Premier Ministre, selon la tradition liberticide désormais ancrée dans une partie de la presse française. Là encore, la posture trouble.

La ministre y disserte en effet plus sur les divisions syndicale que sur la pertinence des réformes engagées. Elle y dit notamment:

« Notre responsabilité commune, gouvernement et syndicats, n’est pas de philosopher sur le principe, mais de discuter des garanties concrètes que l’on donnera aux cheminots »

Voilà une phrase qui en dit long sur la façon dont se passent les discussions, et qui inquiète. Car si l’on attend du gouvernement une étape importante, c’est de la pédagogie sur le sens de sa réforme. C’est la seule façon de réduire l’opposition des contestataires.

En renonçant par avance à ce travail, et en limitant le débat aux conditions d’ouverture à la concurrence, la ministre opère déjà un choix tactique. Tout le problème est que les seuls qui peuvent y trouver de l’intérêt sortent aujourd’hui encore déçus des séances de négociation avec le gouvernement. Et, quoiqu’il arrive, ils ne sont pas majoritaires chez les cheminots.

On notera que, la même semaine, Bruno Le Maire a annoncé des privatisations, notamment celle d’Aéroport de Paris. Là encore on peut imaginer que le ministre expliquera qu’il ne faut pas discuter du sens de cette décision, mais seulement de ses modalités d’application.

C’est une bien curieuse façon de rechercher la conviction de l’opinion publique que de clore les débats sur le sens de l’action politique avant même de les avoir ouverts.

Chômage: comment le gouvernement augmente la masse salariale de 8 milliards € annuels sans le dire

Muriel Pénicaud a présenté vendredi son projet de loi sur le chômage aussi baptisé « projet de loi pour la liberté de choisir un nouvel avenir professionnel ». Présenté initialement en retrait par rapport aux promesses d’Emmanuel Macron, il contient en réalité de nombreux germes de déstabilisation pour les entreprises, sans qu’on ait forcément le temps de bien en imaginer les conséquences. Par exemple, les mesures sur la formation augmentent mécaniquement la masse salariale de 8 milliards par an sans que personne ne semble l’avoir vu clairement.

La liberté de choisir un nouvel avenir professionnel est une expression qui sonne bien. Elle nourrit l’image très dix-neuvièmiste d’un prolétariat qui n’aurait pas pu choisir son destin et à qui l’État donnerait soudain une nouvelle chance. C’est une façon tentante de forger le mythe selon lequel l’État rebattrait les cartes que les entreprises piperaient. La posture de communication est intelligente même si, bien entendu, elle occulte totalement le rôle de l’Éducation Nationale dans la fabrique du chômage de masse aujourd’hui.

Des mesures « sociales » avancées en plein conflit avec la SNCF

Le dépôt de ce projet de loi était annoncé de longue date. Mais il a le bon goût de tomber dans une séquence où le gouvernement est accusé d’être trop à droite. On mesure ici l’intérêt qu’il y a à colorer l’image actuelle avec des mesures nouvelles profitables aux salariés, même si les intéressés ne parviendront pas  tous (tant certaines mesures sont complexes) à mesurer à cette occasion la bienveillance pour eux du gouvernement.

Et dans la pratique, les (demi)-mesures ne manquent pas pour donner le sentiment que le gouvernement se préoccupe aussi de ces grands oubliés de la gouvernance contemporaine que les salariés du secteur privé, toujours soumis à de nouvelles taxes pour financer la solidarité dont les autres (les fonctionnaires et les cheminots notamment) profitent chaque fois que faire se peut. On notera notamment la suppression des cotisations salariales au chômage (remplacées par l’impôt), ce qui n’est pas rien, et l’ouverture d’une multitude de droits plus ou moins limités (comme le chômage pour les démissionnaires) ou venant en substitution de droits anciens (comme le remplacement du congé individuel de formation par des dispositions spécifiques au coeur de nouveau compte de formation professionnelle).

Certains regretteront que tout cela ne soit pas franc et massif et que chaque ouverture de droit nouveau ait été rationnée, notamment sous l’impulsion des partenaires sociaux. Il n’en reste pas moins que le gouvernement peut se targuer d’avoir ouvert des marges de manoeuvre en faveur des salariés dans le domaine du chômage.

Cette ouverture participe de l’intention à peine voilée de transformer un système encore largement passif d’indemnisation contributive (on disait solidaire avant que la solidarité ne repose plus sur la participation de chaque bénéficiaire), en un système actif de mobilisation des compétences entre les mains d’un État auto-proclamé producteur d’égalité en tous genres.

Des risques mal calculés

Reste que ces mesures brillent par leur manque évident de mesure et de perspectives. Non qu’elles soient mauvaises, mais elles sont aujourd’hui présentées comme parcellaires et ponctuelles. Pourtant, elles ne manqueront pas de produire à long terme des effets de glissement vers un autre système dont il n’est pas sûr que tout le monde ait bien compris les enjeux.

La transformation du crédit d’heures du compte personnel de formation en un crédit en numéraire par exemple, produira des effets sur les comptes des entreprises que le gouvernement semble sous-estimer. Chaque année, les salariés ouvriront droit à un crédit de 500 euros pour se former. La thésaurisation pourra aller jusqu’à 5.000 euros.

Bien entendu, il faudra tôt ou tard régler la question de la portabilité de ce droit en cas de changement d’employeur. Un salarié qui n’a pas consommé ses droits chez un employeur demandera, s’il trouve un nouvel emploi, à conserver les sommes acquises au moment de son départ. Il faudra donc bien, à l’avenir, que les entreprises provisionnent ces sommes dans leurs comptes.

Un rapide calcul montre que 16 millions de salariés disposeront donc d’un crédit annuel nouveau à provisionner de 8 milliards €. Quel mouvement patronal, quel haut fonctionnaire du ministère du Travail a clairement compris que la mesure annoncée par Muriel Pénicaud augmente mécaniquement la masse salariale de 8 milliards par an?

Pas sûr que ces choses-là soient claires dans l’esprit de tout le monde. On a probablement là un nouvel exemple d’une augmentation ponctuelle du coût du travail, qui fera tôt ou tard boule de neige, au nom du protection nouvelle du salarié.

Le chômage, nouvelle prestation universelle versée par l’État

On dira la même chose de la suppression discrète de la cotisation salariale sur le chômage (0,95% mensuel). Elle sera remplacée par l’impôt.

On passe donc, ce faisant, et sans que personne n’ait le temps d’en débattre en profondeur, d’un système de couverture de risque entre les personnes concernées par le sujet (salariés et employeurs), à un système de prestation financée par le contribuable.

Certes, c’est une façon plutôt habile de faire payer les fonctionnaires pour un système auxquels ils ne peuvent être affiliés. Mais tout le monde a-t-il bien compris de l’inévitable étape suivante qui attend les partenaires sociaux: la nationalisation définitive d’un mécanisme jusque-là animé de façon privée?

Donc, en apparence, le gouvernement tergiverse en maintenant une mécanique de négociation pluriannuelles de conventions d’assurance chômage par les partenaires sociaux (à partir d’un document de cadrage qui tue la liberté de négociation dont ils pouvaient se prévaloir jusque-là). Dans la pratique, il sème la graine qui permettra, dans les dix ans à venir, de placer la gestion du système entre les mains d’un chef de bureau du ministère du Travail.

On dira la même chose de l’allocation chômage ouverte sous des conditions encore très limitées aux entrepreneurs. Au nom de la protection, donc du bien, le gouvernement fait entrer les patrons dans un système asservissant de semi-salariés. On commence par petit, mais on connaît la musique: il n’est pas loin le temps où les travailleurs indépendants verront leurs cotisations de sécurité sociale majorées pour financer un dispositif qu’on leur impose sans véritable débat.

Protéger pour dominer

On comprend une fois la logique qui est à l’oeuvre. Pour redorer, dans l’opinion, un blason meurtri par une politique économique contestée, on verse de l’argent aux petites gens. Du pain et des jeux! Ce faisant, on le justifie par la protection et par la « liberté nouvelle » de choisir son destin professionnel.

Dans la pratique, ce rideau de fumées bienveillantes conduit à reproduire sans mollir les maux qui, dans l’ancien monde, ont plombé la compétitivité de l’économie française et causé un chômage de masse persistant: l’étatisation, l’augmentation des coûts, les mesures mal diagnostiquées.

Fake news: premières tranches de rire pour justifier les attaques contre la liberté de la presse

Le Sénat organisait mardi une table ronde sur les mesures à prendre pour lutter contre les « fake news ». Le débat, qui complète la proposition de loi de Richard Ferrand déposée à l’Assemblée Nationale, devrait donner lieu à de nombreuses considérations particulièrement drolatiques. Le Monde a ouvert le bal.

Donc, Le Monde a osé publier aujourd’hui une tribune donnant quelques recommandations pour lutter contre les fake news. Son titre: « appliquer au Web les bonnes pratiques éditoriales des journaux ». Le même jour, on apprenait que les Échos avaient renoncé à publier une interview d’Élisabeth Borne trop retravaillée par Matignon.

C’est donc ça les bonnes pratiques éditoriales des journaux qu’il faut appliquer au web: faire relire ses textes par des conseillers de cabinet ministériel avant publication?

On adore le débat qui se met en place: tout irait tellement mieux si on rétablissait l’ORTF et le ministère de l’Information. Il n’y aurait plus de fake news, grâce à eux, et s’en serait fini de tous ces empêcheurs de tourner en rond qui ne respectent pas l’autorité de l’État.

Lutte contre les fake news ou censure officialisée?

De son côté, Public Sénat titre sur les propos d’une membre du comité des experts sur les fake news de la Commission Européenne (si, si, ça existe!) une certaine Divina Frau-Meigs (ça ne s’invente pas!) qui soutient:

Une mauvaise idée pour Divina Frau-Meigs qui prend l’exemple de la  nouvelle législation allemande mise en place au début de cette année. « Les trois premiers dérapages ne concernent pas du tout la viralité des interférences extérieures mais concernent l’intérieur.  Il s’agit d’un hebdomadaire satirique, d’une personne d’extrême droite et même le ministre de la Justice. Donc, on va se retrouver avec des situations de ces types-là et en quelque sorte, on va se ridiculiser (…) et ça peut avoir une apparence de censure » a-t-elle regretté.

Non? vous croyez vraiment? On nous mentirait sur l’utilisation de l’appareil législatif à venir? Il viserait plus les nouvelles internes que les manipulations russes dans les campagnes électorales? Sans blague.

La suite de son argumentation vaut pourtant son pesant de cacahuètes:

Divina Frau-Meigs met en garde contre « l’effet domino » que cette nouvelle législation pourrait engendrer. « La France est le pays des droits de l’Homme, si on met en place une législation de ce type-là, ça va profiter à la Russie, à d’autres pays qui ont décidé d’en finir avec la démocratie. Il faut se doter de mesures positives »

La démonstration mérite d’être étudiée. Alors que Divina explique clairement que la lutte contre les fake news a pour première cible des informations « intérieures » et tourne effectivement à la censure… sa préoccupation est que la Russie n’en profite pas pour violer la liberté de la presse.

Le schéma gravé dans le marbre de notre presse forcément libre

Selon un schéma désormais bien connu, nous sommes donc des démocraties parfaitement libres, et la liberté de la presse y est parfaitement respectée. Une législation qui autorise, par référé, à supprimer des contenus indésirables sous des prétextes compliqués n’est donc pas une menace pour la liberté de la presse… chez nous! mais chez les autres!

L’argument est évidemment imparable.

Les aveux terribles du sénateur En Marche Gattolin

Dans le même débat du Sénat, on s’amusera du commentaire donné par le sénateur macroniste Gattolin:

Je me suis battu pour que toute la dimension satirique ou parodique ne soit pas en cause. Il faut que ce soit avéré, qu’il y ait une intentionnalité et surtout qu’il y ait une utilisation massive de ces instruments

Initialement, l’intention du gouvernement était donc d’interdire aussi les contenus satiriques ou parodiques! On en apprend de belles…

Au passage, la notion « d’intentionnalité » devrait être retenue pour sélectionner ceux qui seront interdits et ceux qui ne le seront pas… Il faudra désormais prouver ses bonnes intentions vis-à-vis du gouvernement quand on le critiquera. On en reste bouche bée.

La suite des débats devrait donner l’occasion de quelques autres bonnes révélations sur les menaces désormais caractérisées qui pèsent sur la liberté de la presse en France. Tout cela, au nom de la lutte contre la censure ou la propagande en Russie, bien entendu.

SNCF: de l’inconvénient de gouverner sans expliquer sa politique

Impossible d’échapper au sujet SNCF ce mardi 3 avril. La grève des cheminots est suffisamment suivie pour créer d’importants dommages à l’économie du pays, sans qu’on entrevoie la solution qui pourrait se dégager. Dans ce dossier, le défaut d’explication par le gouvernement pèse lourd. Une fois de plus, l’obsession de la communication au détriment du fond joue de vilains tours à Emmanuel Macron.

Le 26 février, Édouard Philippe annonçait son plan de réforme de la SNCF. On y comprenait que le gouvernement reprenait à son compte l’ouverture à la concurrence décidée sous François Hollande, et y ajoutait quelques joyeusetés comme la fin progressive du statut des cheminots.

L’argumentation du Premier Ministre laisse aujourd’hui totalement songeur:

« Nous devons avancer« , car « ce qui est dangereux, inacceptable, c’est le statu quo« . Il ne s’agit pas de mettre en cause les cheminots, les dirigeants, ou la SNCF, il s’agit de « faire en sorte que nous ayons un meilleur système ferroviaire« .
Le Gouvernement « souhaite qu’il puisse y avoir une discussion riche » avec l’ensemble des acteurs.

Au nom du « tout cela coûte trop cher », le gouvernement s’est lancé bille en tête dans cette opération, en annonçant un recours aux ordonnances. Puis, fidèle à la technique du tourbillon, Macron a zappé. Il est passé à d’autres réformes, tout aussi mal expliquées et résumées à coups de slogan dont quelqu’un doit bien se douter, dans les allées du pouvoir, qu’elles ont leurs limites et ne suffisent pas, loin de là, à convaincre de leur bon sens.

Je ne résiste pas au plaisir de persifler ici. Mais, parfois, on se demande si Emmanuel Macron a réellement coupé le cordon ombilical avec l’ENA, et s’il comprend que l’exercice du pouvoir n’a rien à voir avec une soutenance de séminaire au concours de sortie de l’école. Enchaîner des formules qui claquent ne permet d’arracher la conviction de n’importe qui.

Qui a compris le plan de réforme de la SNCF?

Quand Édouard Philippe a expliqué que la réforme de la SNCF se justifiait par le souci d’avoir un « meilleur système ferroviaire », il a posé les prémices d’une argumentation dont on attendait la suite. Sauf à prendre les Français pour des idiots, il devait bien se douter que personne n’imaginait qu’il dirait: « Je souhaite dégrader le service de la SNCF et je souhaite un moins bon système ferroviaire qu’aujourd’hui ».

Il avait posé le fondement de son argumentation, mais il lui restait à expliquer en quoi l’ouverture à la concurrence et la fin du statut des cheminots permettrait d’améliorer le service. Sauf erreur de ma part, cette explication-là n’a pas été donnée, et la démonstration se fait attendre, autant dans sa bouche que dans celle de la ministre.

Les syndicats contestataires ont bien compris le problème, et ils ont entamé le long travail de reconquête d’une opinion pourtant acquise à la cause gouvernementale. Tous ceux qui prennent le train ou même qui regardent simplement leur téléviseur avec un peu d’attention savent le désastre SNCF: pannes, accidents, grèves, voyageurs mal traités, mal informés, paniques dans les réservations les jours de grand départ, tarifs élevés…

Le gouvernement jouait ici sur du velours. Mais son mutisme et son incapacité à entrer en contact affectif avec les petites gens lui fait perdre du terrain.

Comment Mediapart pourrait sauver le gouvernement

C’est un comble: on trouve dans Mediapart un article assez bien fait qui donne tous les éléments de langage de ce que pourrait être une bonne interview d’Édouard Philippe ou d’Élisabeth Borne pour expliquer la réforme. Il s’agit d’une comparaison entre la SNCF et la Deutsche Bahn:

Aujourd’hui, le salaire mensuel moyen d’un cheminot allemand est de 3 750 euros brut (3 090 euros en France), avec trente jours annuels de congés (28 + 22 RTT en France), un temps de travail hebdomadaire moyen qui oscille entre 35 et 39 heures (35 heures en France) et un âge de départ à la retraite compris entre 65 et 67 ans (entre 52 et 57 ans en France).

Mediapart ajoute que la Deutsche Bahn a supprimé un tiers de ses effectifs pour affronter la concurrence. Les cheminots allemands sont mieux payés que les cheminots français, mais ils travaillent plus et plus longtemps. Ce discours-là était si simple à tenir que les adversaires de l’ouverture à la concurrence le reprenne à leur compte.

Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas le réflexe élémentaire d’expliquer publiquement ses choix politiques en développant des arguments comme s’il s’adressait à des adultes responsables? Les élus de la Macronie sont-ils si coupés du petit peuple qu’ils ne s’imaginent pas le convaincre, et que seuls quelques communicants sont habilités à fournir des « éléments de langage » d’une pauvreté intellectuelle redoutable?

Au train où vont les choses… rien n’exclut que les cheminots ne parviennent, avec de faux arguments, à retourner l’opinion contre l’ouverture à la concurrence.

L’ouverture à la concurrence, une aubaine pour la SNCF

Le gouvernement aurait même peut-être pu se payer le luxe de rappeler quelques chiffres élémentaires, tardivement remis en mémoire par Guillaume Pépy dans une interview à Ouest-France:

Un tiers du chiffre d’affaires de la SNCF est aujourd’hui réalisé à l’international. Nous sommes présents dans plus de 120 pays, même si peu le savent. Les trains de banlieue à Washington, le tramway de Melbourne, c’est nous. Cela nous apporte en termes de chiffre d’affaires mais aussi en termes d’emploi. Beaucoup d’ingénieurs français travaillent ainsi pour des projets à l’étranger.

Les cheminots français qui bloquent le pays contre l’ouverture à la concurrence en France oublient sagement de rappeler qu’ils sont les salariés d’une multinationale qui profite largement de l’ouverture à la concurrence… chez les autres. C’est une vieille manie française. On trouve très bien que la SNCF gagne des marchés à l’étranger, mais on tremble d’indignation à l’idée que des étrangers gagnent des marchés en France.

Au passage, aucun des cheminots qui protestera demain contre cette fameuse mise en concurrence ne se sent obligé d’exiger la renationalisation du rail à l’étranger. Surtout là où la SNCF réalise un tiers de son chiffre d’affaires…

Fais ce que je dis, mais ne fais pas ce que je fais.

Arrêter de communiquer, se mettre à convaincre: dernier avertissement pour Emmanuel Macron

On vient d’apprendre que les Échos renonçaient à publier une interview d’Élisabeth Borne parce qu’elle avait été trop réécrite par Matignon. Même dans les titres de Bernard Arnault, la flagornerie a des limites.

Alors que la grève commence ce mardi, ce nouveau faux pas d’un gouvernement qui n’en finit pas de détester la presse fait mauvais genre. Matignon aurait voulu prouver que la conviction n’est pas son fort, et que le gouvernement est sous l’emprise de quelques communicants qui se substituent aux élus, il ne s’y serait pas pris autrement. C’est probablement la principale leçon qu’Emmanuel Macron devrait retenir de cet épisode. La démocratie ne se résume pas à réformer et à communiquer. La démocratie, c’est aussi gouverner par la délibération démocratique.

Et soudain, la démocratie libérale s’est dérobée sous nos pieds

La démocratie libérale est-elle encore un système politique adapté à notre temps? La semaine qui vient s’écouler vient de multiplier les indices qui laissent à penser le contraire. Peu à peu, la recherche de l’unité nationale et du consensus supplantent le désir d’un débat contradictoire et ouvert sur les orientations à suivre. Plusieurs signaux faibles ont montré la profondeur de cette tendance.

On sait depuis assez longtemps que la démocratie libérale ne se porte pas bien dans le monde, et plus encore en Europe, et tout spécialement en France où une pensée unique, affinitaire, pour ainsi dire tribale, pétrie de bienveillance et d’altruisme prétend supplanter la liberté de penser – comme si celle-ci était devenue obsolète, ou inutile face à l’océan de bonté dans lequel il nous est suggéré quotidiennement de nous baigner. Puisqu’il existe la tribu du Bien que nos gouvernements incarnent (ou qu’ils sont intimés de représenter publiquement), pourquoi maintenir des divergences d’expression, d’appréciations, d’avis ou même de simples opinions? Remettons-en nous au gouvernement qui décide à notre place et contentons-nous seulement de traquer les méchants, les réactionnaires, les fachos, et autres fous qui n’admettent pas la loi d’une majorité aussi vertueuse et aussi aimante.

La disparition de la démocratie libérale à laquelle il nous est demandé d’acquiescer ne procède donc pas par coup d’État, comme on avait pu le voir en Amérique Latine dans les années 70. Elle ne procède pas par la violence. Elle s’instille seulement par la culpabilisation, à des degrés plus ou moins directs, de ceux qui auraient le mauvais goût de ne pas épouser les opinions dominantes dans la tribu du Bien et d’abdiquer tout esprit critique par rapport aux politiques officielles ou au mainstream des grands médias subventionnés.

En ce sens, elle annonce très probablement l’avénement d’un régime totalitaire d’un esprit nouveau, où, au nom de la protection des individus par le groupe, il s’agira de les déposséder plus ou moins rigoureusement de leur trop dangereuse liberté de pensée et de s’exprimer. Protéger et libérer, comme aime à le répéter Emmanuel Macron.

2005, année du reflux démocratique?

Cette inversion démocratique est une vieille tendance. Mais il est assez nouveau qu’elle s’exprime sous les oriflammes de la vertu. On ne demande plus de remplacer la liberté par l’autorité brutale d’un chef. On invite fortement les citoyens libres à renoncer à leur autonomie réelle pour se fondre dans la masse indistincte d’une bienveillance policée qui entend pourvoir à notre bonheur sans que nous ne soucions plus clairement d’en comprendre le sens ni les tenants et aboutissants.

On peut sans témérité excessive fixer symboliquement à 2005 l’année où la démocratie libérale a commencé à se dérober sous nos pieds au profit d’une tribu suprême unie autour de l’amour intemporel de la vertu. Cette année-là, le Président Chirac avait organisé un referendum emblématique sur un hypothétique traité européen dont les Français ne voulurent pas. Dès 2007, le traité de Lisbonne permit de neutraliser l’opposition des Français (et de quelques autres) à cette construction forcée, en injectant les dispositions de la Constitution européenne, rejetée par referendum, dans les textes fondateurs de l’Union sans consulter les peuples.

À l’époque, Valéry Giscard d’Estaing avait signé une tribune particulièrement limpide sur ce mécanisme de substitution. Il s’en félicitait en ces termes:

Le jour où des femmes et des hommes, animés de grandes ambitions pour l’Europe, décideront de s’en servir, ils pourront réveiller, sous la cendre qui le recouvre aujourd’hui, le rêve ardent de l’Europe unie.

On retrouve sous la plume de cet ancien président de la République, promoteur inlassable de l’Europe, le discours qui justifie ce coup de force contre la démocratie libérale: l’Europe unie, l’Europe garante de la paix, l’Europe, construction bonne par essence. Au nom du bien, il faut neutraliser les peuples obscurantistes. Pour protéger les démocraties libérales d’elles-mêmes, il faut les dissoudre dans un amour universel qui les dépasse et auquel l’État, ciment de la tribu, pourvoit à leur place.

Sous la plume de Giscard, on retrouve déjà tous  les thèmes qui font florès depuis: l’union de l’Europe, les grandes ambitions seulement possibles par cette unité, la nécessité de diluer le destin français dans un grand tout continental porteur de paix, de lumière, d’amour. On n’entendra pas autre chose dans le concert de réprobations qui a suivi le Brexit.

Semaine tragique pour la démocratie libérale

La semaine qui vient de s’écouler fait partie de ces rares moments dans l’Histoire où plusieurs séries se rencontrent et donnent un sens remarquable à une époque, pour peu qu’on prenne le temps de reconstituer le puzzle d’événements décousus et parfois sans liens évidents entre eux.

La mise en perspective de ces moments différents éclaire soudain le sens de notre monde avec une lumière extrêmement nette. L’exercice qui est proposé ici est de « faire parler » ensemble cinq actualités disparates: l’hommage national rendu à Arnaud Beltrame, le lieutenant-colonel de gendarmerie sacrifié à Trèbes, près de Carcassonne, les sanctions contre ceux qui ont fait l’apologie du terrorisme, l’expulsion de diplomates russes, la proposition de loi contre les fake news, et l’affaire de Tarnac.

L’affaire de Tarnac, ou comment la police fabrique des coupables

Personnellement, je n’ai aucune sympathie pour Julien Coupat et ses idées toxiques. Je suis par ailleurs assez convaincu que Julien Coupat n’a guère de sympathie pour la démocratie libérale. Néanmoins, c’est un citoyen et, à ce titre, il importe que nos institutions protègent ses libertés individuelles.

Le procès de Tarnac qui s’est déroulé cette semaine a montré clairement comment la police a utilisé le secret que les procédures anti-terroristes autorisent pour bafouer ouvertement ces libertés. Dans une démocratie libérale ordinaire, les « dysfonctionnements » qui sont apparus au grand jour lors de l’audience vaudraient au minimum une commission parlementaire d’enquête. Mais dans le régime autoritaire que nous connaissons de fait, ces graves anomalies sont totalement banalisées.

Par exemple, les policiers chargés de l’enquête ont versé à l’instruction deux procès-verbaux totalement contradictoires d’un même témoin. Et inversement, ils reconnaissent avoir commis quelques « imprécisions » dans un procès-verbal de filature qui a permis d’incriminer les prévenus du chef de terrorisme. En particulier, l’un des policiers présents n’a pas remarqué que Julien Coupat et sa compère étaient descendus de leur voiture pour saboter une ligne de TGV durant la nuit. Mais ce sabotage a justifié la mise en accusation des deux prévenus.

Durant l’audience, le procureur Christen, qui était chef de la section antiterroriste du Parquet a simplement déclaré:

Le « groupe de Tarnac » n’existe pas, c’est une construction policière 

Tiens! voilà un magistrat chargé d’une enquête en matière de terrorisme qui explique que la police judiciaire est capable d’inventer des menaces contre la démocratie et des coupables de terrorisme imaginaire. Cette seule affirmation devrait produire un véritable effet de souffle sur nos institutions. Ce serait d’autant plus salutaire qu’une grande partie de l’instruction fut menée avec le concours d’agents anonymes des services secrets, dont il n’est toujours pas possible de connaître l’identité.

Comme l’a fait remarquer la Présidente du Tribunal:

quelle valeur probante peut-on accorder à la constatation d’un officier qui note ce que lui a dit un fonctionnaire dont on ne pourra savoir ni l’identité ni où il se trouvait au moment des faits, parce qu’il est couvert par le secret défense ?

C’est pourtant cette mécanique d’anonymat que les différentes lois de lutte contre le terrorisme adoptées ces derniers mois ont généralisée… Voilà qui pose un sacré problème pour nos valeurs démocratiques.

En réalité, la lutte contre le terrorisme est un élément du puzzle qui permet à l’État de renforcer son emprise sans contrepouvoir sur les esprits. Coupat est un ennemi de l’État, et rien n’a été trop beau pour justifier sa mise en rétention. Y compris la forgerie policière, sans aucune sanction.

L’hommage à Arnaud Beltrame et ses tabous anxiogènes

Pendant que le tribunal dégonflait la baudruche de Tarnac, les institutions républicaines se lançaient dans un hommage grandiloquent à Arnaud Beltrame, l’officier supérieur de gendarmerie qui s’est sacrifié à Trèbes, près de Carcassonne.

Qu’il s’agisse d’Emmanuel Macron, d’Édouard Philippe ou de Jean-Luc Mélenchon, tous ont rendu hommage à l’altruisme du gendarme Beltrame. La phrase est particulièrement nette dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon. Elle apparaît de façon plus diffuse dans celle du Président de la République. On retrouvera ici quelques-unes des phrases de son discours prononcé aux Invalides:

Droit, lucide, et brave, il faisait face à l’agression islamiste, face à la haine, face à la folie meurtrière, et avec lui surgissait du cœur du pays l’esprit français de résistance, par la bravoure d’un seul entraînant la Nation à sa suite. (…)

Et je dis à cette jeunesse de France, qui cherche sa voie et sa place, qui redoute l’avenir, et se désespère de trouver en notre temps de quoi rassasier la faim d’absolu, qui est celle de toute jeunesse : l’absolu est là, devant nous.

Mais il n’est pas dans les errances fanatiques, où veulent vous entraîner des adeptes du néant, il n’est pas dans le relativisme morne que certains autres proposent. Il est dans le service, dans le don de soi, dans le secours porté aux autres, dans l’engagement pour autrui, qui rend utile, qui rend meilleur, qui fait grandir et avancer.

Nous voici donc invités, pour lutter contre le terrorisme islamiste, à faire don de nous-mêmes, à nous engager pour autrui. Beltrame était un altruiste appartenant au seul monde doté de chair et d’os (celui des gens de bien), et le combat à mener aujourd’hui est celui des altruistes face à la haine et à la folie meurtrière de ceux qui occupent « le néant ».

Cette sémantique illustre bien la transformation de la démocratie libérale en dictature vertueuse. Il ne s’agit plus vraiment, ou plus forcément, de défendre la patrie contre un ennemi mortel. Il ne s’agit plus totalement de défendre la démocratie contre le totalitarisme. Il ne s’agit pas (ces mots n’ont été employés à aucun moment) de défendre la laïcité contre l’intolérance religieuse. Il s’agit de promouvoir l’absolu de l’altruisme, le don de soi, contre les adeptes du néant.

La communauté de l’Être Suprême remplace la démocratie libérale

Si Emmanuel Macron a pris la peine de mettre un nom sur les ennemis qu’il faut combattre (évitant toutefois, répétons-le, d’invoquer la laïcité), on notera quand même l’extrême prudence, pour ne pas dire plus, et en même temps l’extrême emphase, avec laquelle ces choses-là sont dites:

Non, ce ne sont pas seulement les organisations terroristes, les armées de Daesh, les imams de haine et de mort que nous combattons. Ce que nous combattons, c’est aussi cet islamisme souterrain, qui progresse par les réseaux sociaux, qui accomplit son œuvre de manière invisible, qui agit clandestinement, sur des esprits faibles ou instables, trahissant ceux-là mêmes dont il se réclame, qui, sur notre sol, endoctrine par proximité et corrompt au quotidien. C’est un ennemi insidieux, qui exige de chaque citoyen, de chacun d’entre nous, un regain de vigilance et de civisme.

L’islamisme que nous sommes supposés combattre serait « souterrain », « invisible », « clandestin ». Il ferait des victimes chez les « esprits faibles ou instables ». On ne pouvait utiliser de vocabulaire mieux choisi pour minimiser l’ampleur de l’ennemi.

On peut se demander dans quelle mesure, alors que depuis le 11 Septembre 2001, le terrorisme salafiste frappe régulièrement partout dans le monde, alors qu’il a massivement tué en France depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, le déni de sa réalité visible n’est pas devenu maladif dans nos pays.

À moins, bien entendu, que nous ne procédions collectivement par réalité reconstituée, sublimée: là où des mouvements salafistes, financés de manière plus ou moins régulière par nos alliés arabiques, agissent de façon quasi-ouverte contre l’Occident, recrutant notamment sur des réseaux sociaux hantés par les polices de toutes sortes, nous nous persuadons qu’il s’agit plutôt d’une lutte métaphysique entre le clan des altruistes désincarnés dans un Être suprême et le clan des esprits obscurs sans racine dans le monde réel – ceux du Néant.

Emmanuel Macron a réussi ici à retrouver, en enjambant quelques siècles et quelques thématiques, le discours de Robespierre. L’hommage à Arnaud Beltrame a glissé vers une célébration de l’Être Suprême, dans un consentement général. On sait où cette idée a mené.

Menace salafiste, menace russe: deux poids deux mesures

Dans son discours devant l’Assemblée Nationale, Édouard Philippe a écarté deux mesures demandées par l’opposition: la rétention des fichés S les plus dangereux et l’interdiction du salafisme. Pour justifier cette prudence, il a notamment invoqué le besoin de respecter le droit et les libertés de ces suspects. C’est le paradoxe de la lutte contre le terrorisme, qui conduit à limiter les libertés de tous pour protéger celles de quelques éléments ennemis de la démocratie.

On ne redira pas ici que, pour respecter ces libertés, les gouvernements qui se succèdent adoptent des lois anti-terroristes depuis 2015 dont le principal effet est de renforcer le secret policier qui conduit à inquiéter des gens qui ne sont ni salafistes, ni fichés S. On mettra simplement cette prudence vis-à-vis du terrorisme qui frappe sur notre sol en abîme avec l’extrême fermeté de la réaction occidentale vis-à-vis de la Russie dans l’affaire Skripal.

La différence entre les deux affaires est frappante.

D’un côté, des mouvements terroristes nourris plus ou moins directement par des « alliés » de l’Occident, à qui Donald Trump avait rappelé, lors de son premier voyage à l’étranger, qu’ils devaient se désolidariser ouvertement du terrorisme, mais dont l’Occident tient à ménager les droits.

De l’autre, des activités de contre-espionnage russe sur notre sol, qui visent des agents doubles impliqués dans des affaires internationales. Dans ce dernier cas, l’Occident n’hésite pas à frapper vite et fort pour défendre ses « intérêts ».

On ne peut que s’interroger sur la duplicité de l’attitude française. Que la Russie soit sanctionnée pour ses violations du droit international est tout à fait audible et naturel. Personne ne peut défendre l’assassinat d’un opposant politique sur un sol étranger. Ce qui est curieux, c’est que les sanctions brutales des Occidentaux soient annoncées la semaine même où les suspects bien plus menaçants d’actes terroristes semblent étrangement ménagés par le pouvoir en place.

Dans le même ordre d’idées, la France ne semble pas décidée à expulser massivement des diplomates turcs, alors que le Président Erdogan vient de lancer la menace à peine voilée d’y soutenir des actions terroristes, dans l’hypothèse d’un soutien aux Kurdes.

Peu à peu, l’Être Suprême, obsédé par l’unité du corps social en phase de trouble, dévoile sa capacité au deux poids deux mesures. C’est précisément ce qui gêne dans son appel régulier au « don de soi » pour le groupe. Le don est un peu moins aveugle et désintéressé qu’il n’y paraît. Des impératifs géostratégiques semblent lui dicter des affinités très électives.

Emmanuel Macron et la question des fake news

Dans un même ordre d’idées, l’interdiction du salafisme fait l’objet d’une étrange polémique. Comme l’a dit Édouard Philippe, on ne peut pas interdire une idée. Interdire le salafisme n’aurait donc pas de sens et serait une mesure totalement démagogique ou populiste.

Pourquoi pas, diront les libéraux… qui veulent bien oublier, pour la circonstance, que le pouvoir exécutif s’est en son temps montré plus allant pour interdire toutes les phobies du temps (homophobie, xénophobie, islamophobie, et autres maladies contemporaines). Mais, dans le même temps, Richard Ferrand, président du groupe parlementaire de la République En Marche, a déposé sa proposition de loi sur les fake news qui prévoit toute une série d’interdictions en urgence contre des sites qui propageraient de fausses nouvelles en période électorale.

D’un côté, des actions expéditives en urgence, sans avis préalable du Conseil d’État (puisque c’est une proposition de loi) pour interdire certaines publications jugées dangereuses pour la démocratie. De l’autre, une inaction assumée vis-à-vis d’une doctrine à l’origine du terrorisme et largement répandue dans notre pays. Pourquoi cette différence de traitement?

De l’aveu même du pouvoir (à mots couverts il est vrai), le problème est simple. Les fake news sont le fait de la Russie qui interfère dans nos élections. Il faut donc pouvoir agir contre les sites à la solde de Moscou qui les propagent. Le salafisme n’est rien d’autre qu’une émanation de l’Arabie Saoudite, dont nous considérons avoir besoin dans le nouvel ordre mondial qui se met en place. Donc, on ne peut l’interdire…

Là encore, on voit bien comment nous sommes en train de glisser, insensiblement, de logique de protection de la démocratie, vers une logique affinitaire où la menace qui pèse sur le groupe est instrumentalisée dans un conflit bien plus large que celui de notre horizon national. Car, qu’on le veuille ou non, c’est par l’intervention militaire directe de la Russie que Daesh a été défait en Syrie. C’est probablement avec le soutien initial et plus ou moins direct de l’Arabie Saoudite que Daesh a pu se développer.

Si l’enjeu du temps consistait à défendre l’Occident contre le terrorisme, le gouvernement inverserait donc sa stratégie…

L’apologie du terrorisme et son sale temps pour les libertés publiques

Pendant que le salafisme continue à bénéficier d’un sauf-conduit assez étrange, l’apologie du terrorisme fait elle l’objet d’une lutte particulièrement active, dont les excès ne manquent pas, là aussi, d’interroger et d’inquiéter.

Stéphane Poussier, gauchiste de la France Insoumise, candidat de ce parti aux précédentes élections législatives, a écopé d’un an de prison avec sursis, en comparution immédiate, pour un Tweet scélérat. Un pauvre hère qui a eu la mauvaise idée de le relayer sur Facebook, en prenant des distances relatives, a écopé de 8 mois de prison ferme. Une militante végane a écopé de 7 mois de prison avec sursis pour avoir écrit sur Facebook: « « Ben quoi, ça vous choque un assassin qui se fait tuer par un terroriste ? pas moi, j’ai zéro compassion pour lui, il y a quand même une justice », après a mort du boucher du Super U de Trèbes dans l’attentat.

Tout le monde est bien entendu d’accord pour disqualifier ces messages honteux. La difficulté est de comprendre la rupture entre la relative mansuétude vis-à-vis des jeunes Musulmans qui ont ouvertement soutenu le terroriste dans leur cité et l’extrême sévérité vis-à-vis des auteurs de ces propos.

Pourquoi recourir à la prison dans un cas et garantir l’impunité dans l’autre? On voit bien que le régime qui s’installe par à-coups, en France, n’est plus soucieux de rendre la justice et ne s’embarrasse pas de détails. Il agit de façon utilitaire avec une seule visée: protéger la cohésion d’un système qui ne supporte plus guère la contradiction en interne.

Que des jeunes d’une cité perdue près de Carcassonne vivent dans l’apologie du terrorisme salafiste ne met en péril immédiat l’Être Suprême. Après tout, la probabilité qu’ils s’arment et sortent un jour de leur cité pour combattre le reste de la société est perçu comme faible et maîtrisable. Qu’en revanche, des militants végans rejoignent la cause du terrorisme contre l’Être Suprême en plein deuil est un danger bien plus grand. La cohésion majoritaire se fissure, en effet, et il importe de la colmater rapidement.

Le lent glissement vers la dictature de l’Être

On se souvient qu’André Laignel, en 1982, avait déclaré à l’Assemblée Nationale, à l’adresse d’un député de droite: « Vous avez juridiquement tort, parce que vous êtes politiquement minoritaire. » La phrase avait fait scandale. Elle portait en elle-même la fin de l’État de droit, où les libertés sont garanties y compris aux minorités, et où la règle de droit s’applique de façon impartiale.

Près de quarante ans plus tard, nous y sommes pour ainsi dire, à ce régime où le droit est une simple arme entre les mains de la décision publique. La règle est tordue et mise en oeuvre selon le fait du prince, qui prétend incarner l’Être face au Néant.

En son temps, André Laignel pensait que cet Être serait le fait de la majorité. Nous ne sommes pas bien sûrs aujourd’hui que le pouvoir exécutif incarne réellement la majorité du pays. Compte tenu du fort taux d’abstention aux élections, il est même permis d’en douter.

La certitude qui vient, en tout cas, est celle de la fin consommée de la démocratie libérale. Ce vieux système où le droit garantissait la libre expression des citoyens, y compris lorsqu’ils appartenaient à l’opposition, se meurt d’épuisement, à la façon de maître Yoda dans la Guerre des Étoiles. Ce n’est pas une mort brutale par un coup de force. C’est une agonie lente, pour ainsi dire paisible, où la nécessité de préserver le droit de chacun à ne pas être d’accord avec la majorité est progressivement présenté comme une faute vis-à-vis de l’unité de l’Être qui nous gouverne. Il fut un temps où développer l’esprit critique du citoyen était au coeur du projet républicain. Le temps qui vient repose sur l’envie inverse: celle d’un grand tout consensuel où la différence de pensée équivaudra à une remise en cause de l’amour universel auquel nous nous devons.

Ainsi passe la rationalité des Lumières. Ainsi s’installe l’amour tribal.

« Arnaud #Beltrame est un héros de la condition humaine. M. le Premier ministre, nous sommes certains que vous et tous les services de l’Etat avez fait, dans de telles circonstances, du mieux que vous pouviez », l’hommage de @JLMelenchon ovationné par la majorité #DirectAN #QAG pic.twitter.com/IV5rImEqSo

— LCP (@LCP) 27 mars 2018