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Macron et ses injonctions paradoxales sur une Europe fantasmée

Emmanuel Macron a encore donné un très beau spectacle d’injonctions paradoxales sur l’Europe, qui rappelle combien les élites françaises fantasment sur une construction communautaire qui ne correspond plus à la réalité. Un petit retour sur ces discours contradictoires s’impose pour éclairer l’un des plus puissants mécanismes qui conduisent à l’abandon sans contrepartie de la souveraineté française aujourd’hui.

Lors de son discours de remerciement pour la réception du prix Charlemagne a Aix-la-Chapelle, Emmanuel Macron a prononcé l’un de ses grands textes verbeux sur l’Europe comme il les aime. Il mérite d’être lu, car il illustre parfaitement la rupture entre l’Europe que les élites françaises fantasment et ce qu’elle est vraiment aujourd’hui. Il illustre aussi la posture toute en injonctions paradoxales de la France macronienne. On en reprendra ici quelques éléments structurants pour montrer comment plus le Président Macron parle de l’Europe, moins il semble prêt à la pratiquer.

L’Europe et la question de la paix

Pour ouvrir son discours, Emmanuel Macron a commis, devant un auditoire allemand et la chancelière Merkel, l’un de ces lieux communs que les élites parisiennes aiment à se répéter régulièrement pour se réassurer sur le partage de leurs valeurs. C’est même devenu une sorte de mantra à peu près équivalent au Credo dans le rituel catholique:

Pour définir ce que la construction européenne nous a apporté depuis les lendemains de la Seconde Guerre Mondiale, nous avons coutume de dire qu’elle nous a permis de vivre 70 ans de paix et c’est vrai. L’Europe a connu ce miracle historique de 70 années de paix entre les ennemis héréditaires d’hier.

La construction européenne comme miracle de l’histoire contemporaine: voilà un tic de langage qui méritait d’être savouré longuement à Aix-la-Chapelle.

Ce discours lénifiant intervenait en effet au lendemain d’une poussée de fièvre entre Israël et l’Iran, et au surlendemain de l’annonce, par Donald Trump, du retrait américain hors de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran. Ces deux événements posent à la fois la question du parapluie américain en Europe et celle de l’émancipation de la politique européenne par rapport aux États-Unis.

Or… quelques minutes avant la prise de parole d’Emmanuel Macron, Angela Merkel était revenue sur son credo régulier, qui finira bien un jour par nous arriver: le réarmement européen, c’est-à-dire la fin de l’Alliance Atlantique.

la politique étrangère européenne « n’en est encore qu’à ses débuts, car les conflits se jouent à nos portes et les Etats-Unis ne vont pas nous protéger, déclarait-elle. L’UE doit prendre son destin en main. Il s’agit d’une question de guerre ou de paix ».

Tel est bien le sujet de l’Europe aujourd’hui. Si une paix relative y règne (on interrogera les Serbes, les Bosniaques, les Ukrainiens, sur le sujet) depuis 70 ans, c’est évidemment grâce au parapluie nucléaire américain, et non grâce à ce monument d’impuissance politique et militaire qu’on appelle l’Union Européenne. Face à l’unilatéralisme grandissant des États-Unis, l’Europe commence à comprendre que le prix de ce parapluie est de moins en moins supportable.

Loin des fadaises et des bonbons au miel pacifistes d’Emmanuel Macron, Angela Merkel a un vrai projet pour l’Europe: celui de son réarmement. On voit bien que le temps de la Pax Americana est passé. Il faut se préparer à autre chose.

Manifestement, cette transition-là, les élites françaises, Emmanuel Macron en tête, ne sont pas prêts à la discuter, et même pas à l’imaginer. Ils en sont encore à la gnagnasserie fantasmée de l’Europe garante de la paix.

L’étrange silence de Macron sur la remilitarisation de l’Europe

Pour preuve, Emmanuel Macron n’a cessé de parler, durant son discours, de la « souveraineté européenne »: « Acceptons-nous la règle de l’autre ou la tyrannie des événements ou faisons-nous le choix de décider pour nous-mêmes de l’autonomie profonde et donc oui d’une souveraineté européenne ? » Cette question rhétorique au lendemain des décisions trumpiennes concernant l’Iran appelait évidemment une seule réponse: l’indépendance militaire de l’Europe, qui reste à construire.

Or, dans une injonction paradoxale dont il a le secret, Emmanuel Macron a appelé à tout, sauf à l’émancipation militaire de l’Union Européenne:

Alors, engageons-nous ensemble dans une Europe qui protège et qui porte cette ambition, une Europe du numérique et de la transformation énergétique et climatique, du renforcement de la zone euro, d’une politique commerciale plus protectrice et cohérente avec nos objectifs sanitaires et environnementaux, une politique migratoire plus unifiée, une convergence sociale, fiscale, démocratique, une politique de l’intelligence, de la recherche, de l’innovation avec cette méthode nouvelle, celle de la volonté et ce qui va sans doute avec celle d’une forme de prise de risque.

On retiendra cette brillante énumération des champs où l’Europe doit, selon Emmanuel Macron, aller de l’avant. Tous les domaines sont présents, sauf celui qu’Angela Merkel a suggéré: l’espace militaire. Cet oubli est pourtant dommageable car la question passionne Angela Merkel. Déjà, au sommet de Taormina en 2017, elle avait tenu des propos similaires. Régulièrement, Angela Merkel répète que l’Allemagne est prête à augmenter ses dépenses militaires.

On ajoutera que le nouvel ambassadeur des États-Unis en Allemagne a produit un tweet particulièrement transparent au lendemain de l’annonce de Trump sur l’accord nucléaire avec l’Iran: « Les entreprises allemandes présentes en Iran doivent cesser immédiatement leurs activités ». Ce genre de déclaration met d’ordinaire l’industrie allemande en émoi. De là à penser qu’il se prépare une guerre économique entre l’Allemagne et les États-Unis…

On aurait en tout cas apprécié qu’Emmanuel Macron saisisse sur ces sujets essentiels les perches qu’Angela Merkel lui tendaient. Manifestement, le Président français a préféré professer sa foi en l’Europe plutôt que de passer à l’acte.

Les injonctions paradoxales sur l’Europe d’Emmanuel Macron

C’est d’ailleurs ce qui est pratique dans les valeurs dominantes des élites françaises: agir concrètement y est peu valorisé (et même volontiers taxé de vulgarité), mais se perdre en d’innombrables déclarations d’intention sur le bien que vous voulez à l’humanité et sur la bienveillance que vous nourrissez pour toutes les bonnes causes à la mode vous vaut d’ordinaire de ronflants brevets de moralité. Les postures macroniennes sur l’Europe participent de cette forgerie politique où l’invocation de la bonne cause à tous les étages permet de se confronter à la triste réalité des choix politiques effectivement posés.

Ainsi, à Aix-la-Chapelle, Emmanuel Macron a lancé quelques pics à Angela Merkel, comme:

en Allemagne, il ne peut pas y avoir un fétichisme perpétuel pour les excédents budgétaires et commerciaux parce qu’ils sont toujours faits aux dépens de certains autres.

Personne ne peut évidemment contester cette réalité selon laquelle la coopération européenne profite majoritairement à l’Allemagne aujourd’hui. Et chacun sait que l’Allemagne maintient l’Europe dans un état qui lui profite. On remarquera seulement que, il y a trois ou quatre ans, lorsque la Grèce enchaînait les crises, dresser ce constat était taxé de populisme et de souverainisme de bas étage (l’auteur de ces lignes en garde des souvenirs encore très frais).

Tiens! tiens! en 2018, ce sont les ennemis du populisme qui tiennent ce discours. Mais supposons…

On peut dire beaucoup de mal de l’ordo-libéralisme allemand, il n’en demeure pas moins qu’il offre quelques avantages dont les tenants de la dépense publique en France feraient bien de s’inspirer. Ainsi découvre-t-on que, toute pingre et paupériste qu’elle soit, l’Allemagne a mis en place une politique sociale plus généreuse qu’en France. Par exemple:

L’Allemagne a mis en place en 2007, un congé parental offrant 67 % du salaire net, plafonné à 1800 euros par mois. Un quart des pères utilise ce droit.

Lorsque la Commission Européenne nous propose à nous, Français, grands mais de l’Europe, de prendre une directive pour améliorer le congé parental partout sur le continent – un congé qui profiterait aux hommes autant qu’aux femmes, que répond notre très europhile Président de la République? Non, cela coûterait trop cher.

Pourtant l’Allemagne dépense en proportion du PIB moins que la France en politiques sociales. Mais… ses dépenses sont manifestement plus rationnelles et plus productives. Alors que nous dépensons des milliards d’euros pour rembourser des placebos, nous n’avons pas les moyens de payer les vraies dépenses utiles.

En attendant, donc, nous qui donnons des leçons morales sur les bienfaits de l’Europe, nous sommes aussi les premiers à bloquer leur application au nom de la réduction des déficits que nous reprochons à l’Allemagne. Et nous qui regrettons qu’Angela Merkel ne s’empare pas de nos propositions sur l’Europe, nous sommes aussi les premiers à faire la sourde oreille sur les siennes.

Mais qu’importe ces injonctions paradoxales? L’essentiel n’est pas de faire le bien de l’Europe, mais de répéter à l’envi qu’on le souhaite ardemment.

La suppression des cotisations chômage promise par Macron est-elle vraiment possible?

La suppression des cotisations chômage acquittées par les salariés, promise par Emmanuel Macron, est-elle possible? La question est posée par le Conseil d’État au gouvernement, dans un avis rendu sur le texte du projet de loi Pénicaud II. On voit mal aujourd’hui comment le gouvernement pourrait passer outre aux réserves de son conseil favori.

La suppression des cotisations salariales dans le domaine de la sécurité sociale pose un problème de fond que le Conseil d’État a souhaité porter sur la place publique. Elle oblige à substituer aux contributions directes des assurés sociaux le produit de l’impôt. C’est ce qu’on appelle la fiscalisation de la protection sociale, largement pratiquée dans les pays du Nord de l’Europe. Est-elle possible en France?

La suppression des cotisations chômage met le feu aux poudres

Dans la logique fondatrice de l’assurance chômage, l’indemnisation des assurés venaient en contrepartie d’une cotisation versée durant les périodes d’emploi. C’est le principe du régime assurantiel: je cotise pour être indemnisé quand le risque survient. Cette notion de cotisation comme contrepartie préalable à toute indemnisation est le fondement du caractère contributif de notre protection sociale obligatoire.

Le principe d’un remplacement des cotisations par l’impôt (en l’espèce la CSG), ce qu’on appelle couramment la fiscalisation de la sécurité sociale, percute frontalement cette tradition historique. Il fait en effet basculer la protection sociale dans un système de prestations sociales très éloigné de l’intention initiale du régime.

Le Conseil d’État l’a souligné utilement:

Il résulte de la réforme proposée une absence de lien entre les modalités de financement par la quasi-totalité des salariés du régime d’assurance chômage et les revenus de remplacement dont ils peuvent bénéficier, dès lors que la CSG est une imposition de toutes natures et n’ouvre donc pas, par elle-même, droit à des prestations et avantages sociaux (Conseil constitutionnel, décision n° 90-285 DC du 28 décembre 1990, considérants 8 et 9).

Progressivement, la mobilisation de la CSG pour financer des prestations à la place des cotisations des assurés atteint des proportions telles que le sens même de la sécurité sociale est en train de changer. La fiscalisation de régimes jusqu’ici entièrement contributifs pose un problème de définition de ce qu’est la protection sociale en France. S’agit-il toujours d’organiser la couverture des risques sociaux par la solidarité des salariés (et de réserver l’intervention de l’impôt à la couverture des risques des non-salariés)? Ou bien décidons-nous de basculer, comme en Grande-Bretagne, dans un système d’allocations versées par le contribuable à ceux qui sont dans le besoin?

L’appel du Conseil d’État à une réflexion globale

Dans son avis, le Conseil d’État invite le gouvernement à poser la question de fond, celle de ce changement de nature profonde qu’il opère jour après jour dans notre système de sécurité sociale à force de remplacer les cotisations par la CSG.

Compte tenu des évolutions de l’assurance chômage résultant du projet, de la suppression des cotisations salariales d’assurance-maladie déjà opérée par la LFSS pour 2018 et de la réforme à venir des régimes de retraite, le Conseil d’État invite le Gouvernement à approfondir sa réflexion sur la cohérence des modalités de financement des régimes avec les prestations qu’ils servent, dans la perspective d’une réforme du système de protection sociale tirant toutes les conséquences de la part prise par les impositions dans le financement de la protection sociale obligatoire.

Et de fait, le Conseil d’État, qui est historiquement l’initiateur du système monopolistique de protection sociale qui s’est mis en place en 1941, pose ici la juste question du devenir de son enfant chéri. En supprimant les cotisations salariales en maladie, le gouvernement a franchi un premier cap dans la fiscalisation. La mise en place d’une retraite par points en constituera une autre étape importante. Le Conseil d’État demande désormais au gouvernement de préciser sa doctrine, sa vision, sur ce qu’est la nature de la sécurité sociale.

S’agit-il d’un système de couverture du risque social? S’agit-il d’un système de solidarité de type universel financé par l’impôt?

La France est désormais au pied du mur et doit choisir.

Le système hybride à la française mis en question

La question n’est pas nouvelle en soi. Depuis 1945, la France a fait le choix d’hybrider son système de protection sociale, pour créer un dispositif sans égal (par son coût et par son emprise sur la vie privée, mais pas par son efficacité) dans le monde.

De l’Allemagne, inventeuse de la sécurité sociale par cotisation, la France a gardé un dispositif qui concerne tous les salariés. Il procède par prélèvements sur le salaire, plus largement financé par les employeurs que par les salariés d’ailleurs, ce qui pose de sérieuses difficultés de compétitivité. C’est le système dit bismarckien.

Du Royaume-Uni et de son modèle beveridgien, la France a gardé le principe d’une fiscalisation pour financer des prestations destinées à ceux qui ne cotisent pas sur leur travail. C’est le cas en particulier du Fonds de Solidarité Vieillesse, qui verse une pension minimale à ceux qui n’ont pas fait le plein de leurs trimestres de cotisations.

Dans l’ensemble des pays industrialisés, ces systèmes « purs » à leur création ont beaucoup évolué avec le temps pour tenir compte de la contrainte financière. L’Allemagne a par exemple fait le choix de plafonner l’intervention de sa sécurité sociale à un certain niveau de revenus, et a accepté une concurrence entre ses caisses de sécurité sociale. De son côté, la France nourrit des débats discrets mais très animés sur le poids et le rôle de la contribution sociale généralisée dans le système de protection sociale.

Où en est-on de la CSG?

Le tableau en ouverture de ces lignes récapitule la situation de la contribution sociale généralisée, principal impôt mobilisé pour financer la sécurité sociale. Sur un produit total d’environ 100 milliards annuels, 75% servent à l’assurance maladie, et 10% servent au Fonds Solidarité Vieillesse. La logique de cette répartition est simple: là où les prestations de sécurité sociale profitent directement aux salariés cotisants (principalement dans le domaine de la retraite), l’impôt n’intervient pas. Quand les prestations de sécurité sociale ne sont pas liées au travail, l’impôt intervient.

On doit au gouvernement et à sa réforme mal expliquée de la CSG et des cotisations maladie de n’avoir pu préciser pour quelle raison l’assurance maladie bénéficie d’environ 72 milliards d’impôts pour se financer. Une grande partie de la dépense santé est en effet causée par des non-salariés, et en particulier par des retraités. Il est donc assez rationnel de ne plus demander aux salariés de se serrer la ceinture pour prendre en charge ces dépenses. Et assez rationnel de demander aux retraités de prendre leur part dans l’augmentation incessante des dépenses de santé.

Cette argumentation est largement restée inaudible tant la hausse de la CSG a suscité de haine et d’émotion. Il est dommage que le gouvernement ait raté le coche à ce moment-là car le Conseil d’État le somme aujourd’hui de rattraper le temps perdu: il faut qu’on comprenne où le gouvernement veut aller en affectant toujours plus de CSG (dont le produit n’est pas extensible sauf à l’augmenter encore) à des dépenses jusque-là prises en charge par les cotisations.

La réforme de l’assurance chômage sur le grill

S’agissant de la réforme de l’assurance chômage, le Conseil d’État pose les questions qui fâchent, et que le gouvernement a laissées sans réponse, en partie faute d’une réflexion suffisante sur sa propre action, et pour l’autre partie faute d’une appétence suffisante pour la pédagogie.

Ainsi, sur la création d’un droit au chômage pour les travailleurs indépendants, le Conseil d’État a relevé que celle-ci procédait d’un accord interprofessionnel négocié par des organisations non-représentatives de cette catégorie de population. Il a aussi noté que les indépendants bénéficieraient de prestations sans avoir cotisé. Ce faisant, le régime pour indépendants sera autorisé, mais à condition d’être régi par des décrets et d’être isolé du reste.

Pour le légitimer, le Conseil d’État a posé une balise financière qui méritera d’être longuement pensée:

S’il est loisible au législateur de prévoir le financement par un régime de protection sociale d’une prestation relevant d’un autre régime, c’est à condition de ne pas créer de rupture caractérisée de l’égalité devant les charges publiques. Les dépenses afférentes à l’allocation des travailleurs indépendants représentant, d’après les évaluations de l’étude d’impact, moins de 0,5 % des dépenses du régime d’assurance-chômage, une telle rupture caractérisée n’apparaît pas constituée.

Autrement dit, la pirouette financière en faveur des indépendants n’est acceptée que si elle reste anecdotique. Du jour où les dépenses augmenteront, les indépendants devront cotiser…

En outre, le Conseil d’État a passé au crible les autres aspects de la réforme, en soulignant chaque fois les insuffisances juridiques du texte. En particulier, il demande au gouvernement de légiférer sur la variation des taux de cotisations patronales en cas d’utilisation excessive de contrats courts.

Sur tous ces points, le Conseil d’État s’est ingénié à pointer du doigt, parfois de façon contestable d’ailleurs, les changements systémiques que le gouvernement opère par petites touches et avec l’air de ne pas y toucher.

On relèvera en particulier cette phrase

qui en dit long sur le chemin qui reste à parcourir en faveur de l’égalité hommes-femmes chez les entrepreneurs et les conjoins collaborateurs:

le Conseil d’État estime que les différences de traitement opérées avec d’autres circonstances de privation d’activité professionnelle n’y ouvrant pas droit sont conformes au principe d’égalité, pour les motifs suivants.

En premier lieu, à la différence des conjoints associés, les conjoints collaborateurs ne peuvent jamais percevoir de rémunération pour leur activité professionnelle et ne sont donc pas susceptibles de remplir la condition de revenus antérieurs d’activité.

Cette validation de la minoration réservée aux conjointes collaboratrices méritera tôt ou tard d’être mise sur la table, car elle constitue une puissante négation de tous les principes d’égalité exposés par les féministes.

La sécurité sociale française à la croisée des chemins

Derrière l’ensemble de ces considérations techniques souvent réservées aux initiés, se pose une question politique et sociétale simple: la sécurité sociale française peut-elle ou non continuer à se financer sur le travail? ou doit-elle basculer sur l’impôt?

Depuis plusieurs années, les gouvernements qui se succèdent repoussent le moment où il faudra ouvrir un débat collectif sur ce sujet. Mais l’étranglement progressif des forces vives du pays par des cotisations sociales trop élevées oblige à mobiliser de plus en plus l’impôt pour financer ce que le Conseil National de la Résistance avait réservé à la cotisation.

Sommes-nous prêts ou non à revoir le modèle sacro-saint du Conseil National de la Résistance? Sommes-nous prêts à concéder que le coût de la protection est devenu tel qu’il obère le destin national et qu’il faut le financer autrement et probablement sur une autre base philosophique?

La France est obsédée par la dictature de la protection contre les risques vitaux. Cette disposition contre nature est en train de la tuer à petits feux. Tout l’enjeu du débat que le Conseil d’État appelle de ses voeux est de savoir si oui ou non nous acceptons de diminuer la protection apportée par l’État pour prendre le risque de vivre.

Asile et immigration: Collomb et ses aveux béats d’impuissance publique

Le débat parlementaire sur le projet de loi asile et immigration a donné lieu à des passes d’arme tout à fait intéressantes et instructives sur la perception de l’identité française aujourd’hui dans notre cénacle politique. On en retiendra surtout l’aveu quasi-dogmatique de l’impuissance publique fait par Gérard Collomb sur le sujet (premier article d’une série d’analyses sur le débat parlementaire).

Donc, le gouvernement commet une loi « pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie ». Le rapprochement des concepts vaut en lui-même éclairage programmatique.

Jusqu’ici, les gouvernements qui se sont succédé (depuis trente ans, puisque l’immigration fait l’objet d’une loi environ tous les dix-huit mois depuis 1986) n’avaient pas osé confondre dans un même chapeau légistique l’immigration et l’asile. Depuis 1793, la France distingue son devoir sacré de donner asile à des persécutés, et la question économique de l’immigration. D’un côté, la protection contre la tyrannie partout dans le monde, qui avait guidé la Révolution Française. De l’autre, le partage des richesses.

À Emmanuel Macron revient le mérite, ou l’audace, ou la naïveté, d’avoir suggéré fortement l’idée qu’un immigré économique est un exilé qui s’ignore. La demande d’asile est ici considérée comme un moment, une étape, un épisode possible de l’immigration économique.

Ce faisant, Emmanuel Macron donne une réalité politique à un constat factuel. La fameuse crise des réfugiés qui frappe l’Europe depuis plusieurs années est avant tout une crise des migrations économiques. Autant, lorsque les arrivées se faisaient par la Turquie et la Grèce, il était possible de faire vivre la fiction selon laquelle ces vastes mouvements de population étaient majoritairement dus à la guerre en Syrie. Autant, depuis l’accord passé avec la Turquie pour juguler ces flux, la fake news du réfugié ne tient plus.

Ceux qui traversent la Méditerranée depuis la Libye ne fuient pas la guerre en Syrie. Ce sont des immigrés économiques venus d’Afrique subsaharienne et encadrés par des réseaux de passeurs mafieux. Leur accorder le droit d’asile relève du détournement de sens et de la mauvaise foi.

Asile et immigration font mauvais ménage

Celle-ci ne décourage pas les idéologues « bienveillants » de tous bords. Progressivement, le politiquement correct consensuel a transformé la figure de l’immigré en figure de réfugié emblématique. Le tour de passe-passe a été parfaitement décrit par le député insoumis Éric Coquerel lors du débat du 16 avril:

Pour autant, ce texte est vraiment extrême parce qu’il est inhumain en durcissant toutes les conditions d’accueil et de séjour des migrants. Et il est inefficace parce qu’il ne dit mot des raisons pour lesquelles des gens partent de chez eux au risque de leur vie : rien sur les causes climatiques, rien sur les causes liées au libre-échange, rien sur les causes de guerre, rien sur les accords du Touquet qui nous font servir de garde-frontière aux Anglais.

Un Africain quitte son pays (et devient « migrant ») pour tout un tas de raisons qui justifient la demande d’asile: à cause du risque climatique, du libre-échange, de la guerre ou des accords du Touquet. Donc, le droit d’asile ne doit pas seulement être accordé à ceux qui fuient leur pays parce que leur sécurité y est menacée pour des raisons politiques. Il doit aussi l’être à toutes les victimes du libre-échange ou du réchauffement climatique. Et bien entendu, depuis la signature des accords du Touquet, tous les humains sont des demandeurs d’asile en puissance, puisqu’ils sont tous victimes de cet accord scélérat.

Et hop! l’immigré devient forcément un exilé qui a droit à notre commisération principielle.

Ce faisant, les idolâtres de la France Insoumise participent à la mort du droit d’asile, en le réduisant au rang de simple modalité de l’immigration. Dans l’imaginaire collectif, quitter son pays pour défendre sa liberté de pensée n’est ni plus sacré ni plus important que le quitter pour échapper aux désastres climatiques.

Comment l’élargissement du droit d’asile tue la démocratie

On comprend incidemment quel glissement progressif de sens permet à la France Insoumise de justifier un monde liberticide. En creux, Éric Coquerel ne propose rien d’autre que de mettre sur le même pied la liberté de penser protégée par le droit d’asile et l’amélioration du sort économique individuel. Au fond, entre la lutte contre le libre-échange et celle pour les libertés publiques, il n’y a aucune différence de nature.

On n’est pas très loin ici de la distinction entre droit formel et droit réel théorisé par le marxisme-léninisme. Ceux qui sont pauvres doivent être protégés de la même façon que ceux qui sont persécutés pour leurs idées. La pauvreté serait aussi liberticide que la répression d’un État totalitaire.

Cette rengaine n’est pas nouvelle. En revanche, elle est désormais pratiquée avec une telle légèreté qu’elle aboutit à la remise en cause des idées et des catégories politiques héritées de la Révolution Française. De ce point de vue, la France Insoumise incarne probablement à la perfection la mutation post-moderne où les idées libérales héritées de la Révolution sont exposées au musée de l’obsolescence. L’asile n’est plus la proclamation des Lumières en faveur de toutes les libertés. Il est devenu le simple motif qui légitime n’importe quel mouvement de population.

La France a-t-elle la faculté de maîtriser son immigration?

Le Républicain Larrivé a prononcé un discours assez intéressant, plaidant pour la mise en place de quota d’immigration. Ce système, déjà pratiqué au Canada, aux États-Unis, en Australie, continue à faire tousser en France. On notera avec intérêt qu’il était proposé par François Fillon durant la campagne présidentielle, et qu’il est de longue date assimilé aux pires idées politiques.

Pourquoi cette reprise d’une technique pratiquée dans tous les pays d’immigration est-elle stigmatisée en France et volontiers présentée comme une émanation du fascisme? On manque ici d’arguments rationnels, et c’est probablement pour des raisons essentielles qu’il n’y en a pas.

Les adversaires des quota sont aussi majoritairement ceux qui voient désormais dans tout candidat à l’immigration économique un réfugié victime bien malgré lui d’un ordre immoral imposé par l’homme blanc. Le soumettre à des quotas serait donc immoral et contraire à l’émotion légitime que doit susciter sa situation dans l’esprit du bienveillant.

D’où l’idée incidente qu’une maîtrise de l’immigration est par principe immorale. Elle s’oppose à l’émotion naturelle qu’un « humain » doit ressentir face à la misère humaine. Les frontières sont capitalistes et oppressantes. Le bonheur de l’humanité passe par la création d’un grand tout universaliste.

L’éloge de l’impuissance publique par Gérard Collomb

Gérard Collomb n’est évidemment pas sur cette ligne. Ce n’est pas pour autant qu’il soit persuadé que la France soit encore en capacité de maîtriser sa politique migratoire. La réponse qu’il a apportée aux propos de Guillaume Larrivé a utilement dévoilé le fond de sa conception sur ce sujet sensible:

Le monde s’est globalisé. Nous ne pouvons plus vivre à l’intérieur de nos frontières. Nous devons penser l’avenir avec l’ensemble de nos voisins.

La citation dit tout. La globalisation maintient artificiellement des frontières qui sont au fond des leurres. Les politiques ne se décident plus au niveau d’un seul pays. L’avenir de la France ne se décide plus en France, mais dans des ensembles plus larges.

Mme la présidente de la commission des affaires étrangères a évoqué les relations de la France et de l’Europe, ainsi que les rapports de l’Europe avec l’Afrique. C’est en ces termes que les questions doivent être posées. Jamais on ne pourra résoudre le problème de l’immigration au niveau national.

La phrase est donc posée clairement. Il ne sert plus à rien de prendre des mesures au niveau national, puisque tout se décide ailleurs. On ne pouvait mieux exprimer la conviction intime d’un gouvernement sur l’impuissance publique française. Il existe bien un gouvernement de la République, mais ses membres sont convaincus qu’ils ne peuvent plus décider de rien. Qu’ils n’ont plus la puissance d’agir.

Chacun prendra le parti qu’il voudra vis-à-vis de cette étrange déclamation de la part d’un ministre dont le maroquin consiste précisément à garantir la sécurité à l’intérieur des frontières. Mais au moins qu’on ait l’honnêteté de ne pas s’étonner si les citoyens sont, au moment des scrutins, parfaitement convaincus de l’inutilité de leur vote. Dès lors que le ministre de l’Intérieur explique que le problème de l’immigration n’a pas d’issue à son « niveau », on voit mal quel intérêt les Français pourraient encore trouver à se déplacer le dimanche pour glisser un bulletin totalement vain dans l’urne.

Une loi technique à la suite d’autres lois techniques

Les parlementaires ont régulièrement répété que ce texte s’inscrivait dans la droite suite d’une série de lois consacrées au même sujet et toutes plus inutiles les unes que les autres. Là encore, le député Larrivé a fait mouche:

Entre 1980 et 2016, ce sont vingt-sept lois relatives à l’immigration – je le dis sous le regard de M. le Premier ministre Manuel Valls – qui ont été votées, soit une réforme en moyenne tous les seize mois.

Depuis les années 80, la France baigne dans un questionnement collectif sur l’immigration dont on mesure rétrospectivement qu’il est demeuré jusqu’ici sans réponse partagée satisfaisante. Chaque gouvernement qui arrive apporte sa réponse technique, ponctuelle parfois éruptive, à un problème qui traverse obstinément la société française sans qu’on puisse en prendre notre parti.

Chaque fois, il s’agit de ménager la chèvre et le chou, d’apporter des demi-réponses, comme si les pouvoirs publics ne savaient au juste où aller, ni comment indéfiniment concilier leur sentiment d’impuissance et l’appel à l’action qui monte dans l’opinion publique. Gérard Collomb a lui-même donné sa version de la même indécision:

Nous vous démontrerons comment, en même temps (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe LR), nous limiterons une immigration massive et, contrairement à ce que vous voulez faire, nous garantirons le droit d’asile qui est pour nous un principe sacré. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.)

« En même temps »: en matière d’immigration, la posture ne date pas d’Emmanuel Macron. Elle est consubstantielle au sentiment de culpabilité qui domine le débat public sur ce sujet depuis de nombreuses années.

L’espèce humaine, vérité ultime de l’indécision migratoire

Pour comprendre ce qui taraude la mauvaise conscience française, il faut plonger dans les mélopées de gauche sur l’immigration. Le député de gauche Gabriel Serville, de Guyane, a tenu les propos les plus clairs sur ce sujet:

Nous voulons rappeler ici, après Jean-Paul Lecoq, qu’il n’existe sur terre qu’une seule espèce humaine : les frontières géopolitiques et culturelles, fruits de l’histoire, ne doivent pas faire perdre de vue cette évidence.

On ne peut décoder l’échec des politiques migratoires en France, qui se traduit par un empilement incessant de lois incertaines et toujours insuffisantes à régler les problèmes, sans se référer à l’arrière-fond spéciste qui s’est imposé dans l’opinion publique. Certes, il existe des gouvernements, des États, des pays, mais il existe d’abord et avant tout une espèce humaine, sur laquelle nous avons vocation à prendre des décisions politiques essentielles.

Ainsi va la société française d’aujourd’hui. Elle considère qu’elle n’existe plus en tant que telle. Quand bien même elle le voudrait, elle n’en aurait plus les moyens. Les décisions se prennent désormais ailleurs que dans les palais de la République. Et elles ne peuvent plus guère concerner le peuple français, qui s’est dissous dans un vaste ensemble appelé l’espèce humaine. À l’égard de celle-ci, il ne faut surtout pas prendre de décision qui risquerait de « diviser ».

Dans la pratique, il n’est pas sûr que ces attendus, notamment le primat de l’espèce humaine sur la notion, désormais obsolète et passéiste, voire complètement réactionnaire, de peuple français, soit clairement expliquée aux électeurs par les députés qui la défendent.

Et si le gouvernement se passait de la CFDT? Quelles en seraient les conséquences?

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, et Didier Aubert, secrétaire général de la CFDT Cheminots, viennent de signer une intéressante tribune dans Le Monde, qui sonne à la fois comme une main tendue et un avertissement au gouvernement. La CFDT rappelle au bon souvenir d’Emmanuel Macron le rôle central qu’elle joue depuis plusieurs années dans le dialogue social en France. On suivra avec intérêt l’éventuel changement de pied du Président. Il n’est pas évident que ce texte ne finisse de convaincre Emmanuel Macron de tourner une page de notre histoire sociale.

Ce qui se joue entre le gouvernement et la CFDT sur l’affaire de la SNCF n’est pas anodin, et c’est peut-être même le cœur du volet social que l’on peut lire dans ce dossier épineux. La suite des événements donnera une bonne indication sur la conception « sociale » du macronisme et méritera d’être suivi avec attention de ce simple point de vue.

Un employeur peu enclin au dialogue social

En tant qu’employeur final de la SNCF, ni Emmanuel Macron, ni Edouard Philippe, ni Elisabeth Borne ne brillent par leur sens aigu du dialogue avec les partenaires sociaux. On peut être un patron ou un actionnaire décidé à réformer une entreprise sans agiter systématiquement tous les chiffons rouges qui font hurler les représentants syndicaux.

Dans le cas de la SNCF, on peut s’interroger sur l’ambition réformatrice du gouvernement (qui ne propose pas de fermeture de lignes ni même une privatisation). En revanche, son inexpérience en matière de négociation saute aux yeux. Elle éclate au grand jour quand Elisabeth Borne réserve à la presse des annonces qu’elle aurait dû faire de longue date aux syndicats. Elle éclate plus encore lorsque c’est Benjamin Griveaux qui répond aux syndicats excédés:

« On ne choisit pas son interlocuteur, le meilleur moyen pour discuter, ça n’est pas de quitter la table et de claquer la porte, a déclaré M. Griveaux lors du compte rendu du conseil des ministres. C’est en s’asseyant autour de la table qu’on arrive à avancer et les discussions se feront avec Mme Elisabeth Borne, ministre des transports en charge du dossier. »

Le gouvernement est rigide. Si l’on se souvient qu’une grande partie de la tension à la SNCF vient de son absence d’engagement sur la reprise de la dette et sur le contenu de la future convention collective qui remplacera de fait le statut des cheminots, on mesurera combien son inexpérience en matière de négociation coûte cher aux usagers de la SNCF. Avec une meilleure prise en compte des demandes compréhensibles voire légitimes des syndicats, on serait loin du blocage actuel. Et le gouvernement serait probablement en capacité de faire passer sans heurt une réforme bien plus profonde que celle qui est programmée aujourd’hui.

Une instrumentalisation politique des cheminots par Macron?

Ceux qui préfèrent penser que la politique est affaire d’intention cachée avant d’être une affaire d’incompétence soutiennent que ces blocages sont orchestrés par Emmanuel Macron. Le Président aurait intérêt à montrer la détermination du gouvernement face aux syndicats pour plaire à l’opinion. La grève profiterait à la popularité d’un Macron affaibli notamment par la mauvaise tournure des événements à Notre-Dame-des-Landes.

Il n’est pas bien sûr que le raisonnement tienne la route. En revanche, il est de plus en plus visible qu’Emmanuel Macron accorde peu d’importance au dialogue social en général, et à ses relations avec les organisations syndicales de salariés en particulier. L’indifférence qu’il manifeste vis-à-vis de Laurent Berger, le secrétaire général de la SNCF, en est le meilleur signe. Alors que ce dernier était le partenaire privilégié et parfois exclusif de François Hollande, il semble superbement ignoré par l’actuel président de la République.

On ne sait d’ailleurs pas trop d’où vient cette disgrâce manifeste. On peut comprendre que les atomes des uns s’accrochent moins bien avec ceux des autres. S’agissant de la CFDT, la lecture du phénomène n’est pas compréhensible en dehors d’un raisonnement politique: Emmanuel Macron considère qu’il n’a pas besoin de la CFDT pour régner et qu’il est donc inutile de forcer sa nature à crantant une relation avec un Laurent Berger dont le profil est très différent du sien.

CFDT et macronisme: deux visions pour un seul monde bienveillant

Le raisonnement du Président se tient en partie. C’est vrai que sa « famille » politique et sa vision du monde ne procèdent pas exactement de l’héritage démocrate chrétien ambiant à la CFDT, incarné à outrance par Laurent Berger. Idéologiquement diaphane, Berger est le parangon d’un monde obsédé par la bienveillance et le Vivre Ensemble.

On ne lira pas autrement les positions de la CFDT sur la question de l’immigration. La CFDT n’est plus très loin d’accuser le gouvernement de xénophobie. Mais la même CFDT considérait en 2015 que le travail détaché conduisait à des situations « extrêmement nocives« . On connaît ce paradoxe propre au monde de la bienveillance et de l’excuse. Lorsque l’étranger est une victime, il faut l’accueillir. En revanche, lorsqu’il est l’égal des Français, qu’il ne peut être infériorisé et maintenu dans un état de commisération, alors il faut fermer les frontières devant lui.

Sur cette inclination à la victimation de l’autre comme condition préalable à l’empathie, le macronisme est beaucoup plus ambigu. La pensée jeune-turque au pouvoir s’embarrasse moins facilement de l’indignation morale que les démocrates chrétiens ne peuvent le faire.

De ce point de vue, la CFDT et En Marche ne sont pas alignés sur le même fondement idéologique. Le macronisme, parce qu’il est jeune-turc, procède souvent par affirmation de la volonté individuelle de quelques réformateurs comme moteur de l’énergie politique. Un Laurent Berger préfère le « collectif » d’un consensus mou, qui a moins d’énergie mais soulève moins de réactions urticantes.

Cela ne signifie pas que les deux visions soient irréconciliables. Toutes deux sont toujours celles d’un monde de la protection et du bien triomphant contre de nombreux maux conservateurs et nationalistes. Mais, au-delà de cette ressemblance partielle, les sillons idéologiques diffèrent.

La main mal tendue de Laurent Berger

C’est à l’aune de cette arrière-fond complexe qu’il faut lire la tribune de Laurent Berger. Celle-ci peut apparaître comme une proposition de médiation entre le gouvernement et les syndicats de cheminots. Laurent Berger y propose les pistes d’un compromis qui le remettrait, ce faisant, au centre du jeu.

Les éléments techniques de cet arrangement sont relativement simples. Pour Laurent Berger, il faut d’abord qu’Emmanuel Macron arrête de lier, comme l’Allemagne l’avait fait avec la Deutsche Bahn, la reprise la dette et la réforme du statut. Pour la CFDT, la dette est le problème de l’Etat. Il n’y a donc pas lieu de négocier sa reprise.

Pour la CFDT, il est aussi urgent de négocier une convention collective « de haut niveau ». Cette revendication parait désormais incontournable. On voit mal comment le gouvernement pourrait ne pas y céder. Il est même contre-productif de ne pas y céder vite, car plus le temps passe et plus les exigences syndicales risquent d’être élevées quant au résultat final.

Enfin, Laurent Berger conteste la transformation de la SNCF en société anonyme. Il appelle de ses vœux un grand débat sur l’avenir de l’entreprise.

Moyennant un respect de ces points, on comprend que Laurent Berger pourrait entrer dans la danse et « casser » la grève en disloquant le front syndical. On mesure pour le gouvernement le désaveu qu’il s’infligerait à lui-même en suivant ces propositions. On retrouve ici la conviction traditionnelle de la CFDT. Il vaut mieux réformer peu et lentement, mais bien, plutôt que réformer vite et fort. C’est le raisonnement qui justifie l’immobilisme dans lequel la France est plongé depuis de longues années.

Et si le gouvernement passait outre?

Reste à savoir si le ralliement de la CFDT est indispensable pour le gouvernement, ou s’il est simplement souhaitable.

Dans la pratique, avec sa manie de faire de grandes théories moralisatrices pour pas grand chose et de couper les cheveux en quatre, Laurent Berger constitue un poids embarrassant pour un gouvernement décidé à réformer le pays en profondeur. Le secrétaire général de la CFDT aime en effet la temporisation, les grands débats entre membres des corps intermédiaires où les pratiques de l’ancien monde, les vieux champs sémantiques et le vocabulaire de la bienveillance justifient un millier de précautions, d’hésitations, de retours en arrière pour finalement arriver à des décisions « équilibrées », loin des « postures », c’est-à-dire à la réinvention de l’eau tiède.

Pour qu’Emmanuel Macron ait besoin de passer sous ces fourches caudines, il faudrait qu’il y soit absolument contraint. Cette situation montrerait alors que le bonapartisme jeune-turc qu’il incarne serait tenu en échec dans le pays et aurait besoin d’un soutien constant de l’aile démocrate chrétienne qui constitue la partla moins « confortable » de son électorat de l’opinion. S’agissant de la SNCF, tout laisse à penser que le gouvernement peut jouer le pourrissement du conflit sans prendre de risque excessif. Les ordonnances adoptées, la vigueur du mouvement de grève se perd peu à peu dans les méandres d’un calendrier où le sujet lasse.

Cahin-caha, le prix à payer pour un ralliement de la CFDT sur ce dossier serait probablement plus élevé que le prix à payer pour le pourrissement d’un conflit qui sera finalement vain pour les cheminots. Le bon sens consiste donc à passer outre, tant que l’opinion ne se fâche pas excessivement contre un mouvement où les torts sont partagés.

C’est accessoirement la meilleure façon de réduire les prétentions excessives de Laurent Berger à jouer les faiseurs de roi. Cette illusion lui avait été donnée par un François Hollande qui peinait à décider. Emmanuel Macron étant moins faible que son prédécesseur, il ne peut qu’être agacé par cette espèce d’exaltation du Homais flaubertien qu’incarne Laurent Berger.

Pour les prochaines négociations, comme la réforme systémique des retraites, cette stratégie permettra de rendre la CFDT moins indispensable. A charge pour Emmanuel Macron de ne pas couper tous les ponts avec elle. A terme, ce syndicat godillot peut avoir une utilité.

La réforme systémique des retraites voulue par Macron est-elle réaliste?

Lors de sa prestation de dimanche, Emmanuel Macron s’est montré très affirmatif sur le contenu de sa réforme systémique des retraites: disparition des régimes spéciaux, égalité entre tous les cotisants. Est-ce bien réaliste? Ce projet, enchanteur sur le papier, soulèvera des difficultés importantes dans l’opinion.

La réforme systémique des retraites voulue par Emmanuel Macron est une mesure ambitieuse qui réjouira tous les partisans d’une modernisation du pays. Elle consiste à transformer le glacis actuel de régimes plus ou moins complexes en un dispositif unique par points, par répartition, où chacun pourra facilement lire ses droits et comprendre comment la cotisation est un jour transformée en rente.

Ce vieux rêve d’un système universel, lisible, facile à comprendre, ne date pas d’aujourd’hui. En son temps, Pierre Laroque, inventeur de la sécurité sociale (dont il avait proposé le modèle au maréchal Pétain en septembre 1940 lorsqu’il servait sous Vichy), l’avait déjà élevé au pinacle: contre le système émietté qui s’était mis en place dans les années 30 sous l’effet des lois sur les assurances sociales, les promoteurs de la sécurité sociale (généralement issus du Conseil d’État) imaginaient qu’un monopole géré paritairement et obéissant à des lois simples responsabiliserait les assurés sociaux.

Les blocages historiques dressés sur la route de la protection universelle

Dès les années 45, les résistances se firent jour contre la mise en place de ce système, pour des raisons qu’Emmanuel Macron ne tardera pas à rencontrer sur sa route. Ceux qui bénéficiaient d’un « régime spécial », c’est-à-dire d’une couverture retraite antérieure à 1940, généralement du fait de leur branche professionnelle, n’ont jamais accepté d’intégrer le système universel proposé par la sécurité sociale, le fameux régime général.

D’où cette contradiction permanente, notamment au sein de la CGT (mais pas que…), entre un éloge sans limite en faveur de la sécurité sociale, supposée égalitaire, solidaire et parée de toutes les vertus de la bienveillance d’une part, et une résistance fougueuse de ses partisans contre toute dilution en son sein d’autre part. Il existe d’ailleurs une sorte de loi scientifique de notre époque: les principaux défenseurs du monopole de la sécurité sociale sont d’ordinaire ceux qui l’acceptent le moins pour eux-mêmes.

On ne compte plus ici les professions qui ont ainsi mené des batailles sanglantes contre leur absorption par une sécurité sociale sur laquelle ils n’ont par ailleurs jamais tari d’idéalisme puéril. Entre les cheminots, les traminots, les gaziers, les électriciens et bien sûr les fonctionnaires, ils sont légion ceux qui ne veulent surtout pas relever du régime général de la sécurité sociale, mais qui infligent à la terre entière des leçons perpétuelles d’égalité, d’intérêt général, et de protection sociale monopolistique, meilleur garde-fou contre l’argent-roi et le capitalisme triomphant.

La machine à résistance se prépare contre la réforme systémique des retraites

Alors que, ce jeudi, doit se tenir un colloque de lancement, au Sénat, sur la réforme systémique que pilote Jean-Paul Delevoye, la machine de la résistance syndicale a déjà mis son moteur en route. On trouvera, un peu partout, les premiers traditionnels éléments de langage où des bureaucrates de syndicats subventionnés par le contribuable pratiquent leur habituel grand écart entre le catéchisme égalitaire, et la défense sentencieuse des privilèges acquis avant 1940 et jamais remis en cause depuis lors.

Au hasard, Luc Bérille de l’UNSA (très implantée chez les fonctionnaires) déclare:

« On n’est pas tout à fait d’accord sur le constat », objecte M. Bérille, déplorant « un bilan à charge » alors que le système actuel permet selon lui « d’assurer de la redistribution »

Autrement dit, c’est vrai que le système actuel n’est pas juste, mais il distribue quand même de l’argent. On ne pouvait pas mieux illustrer le fond de l’argumentation sur la protection sociale, qui oscille en permanence entre un discours quasi-utopique en faveur de l’égalité, et un discours quasi-instinctif de défense des intérêts catégoriels. Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais…

Dans ce registre, le responsable des retraites à FO, Philippe Pihet (donné partant dans la prochaine équipe) n’est pas en reste:

Une inquiétude partagée par FO, attentive à ce que « la réforme des retraites ne soit pas l’occasion de bazarder les statuts », qui prévoient des régimes spéciaux, affirme M. Pihet.

On sait donc déjà par quel bout le discours hostile à la réforme systémique devrait prendre consistance.

Macron a-t-il déjà fait des fausses promesses?

Dans la pratique, les raisons pour lesquelles la réforme systémique des retraites pose problème sont déjà parfaitement connues.

D’un côté, certains régimes spéciaux offrent des conditions de départ beaucoup plus favorables que le régime général. Ces dispositions plus favorables portent notamment sur l’âge de départ ou sur les taux de remplacement offerts au départ de l’assuré. Le système de la fonction publique où la rente mensuelle est calculée sur les six derniers mois de salaire, alors que la règle de calcul porte sur les 25 meilleures années pour le régime général est sur ce point tout à fait emblématique.

D’un autre côté, les régimes spéciaux peuvent aussi offrir un financement très favorable pour les salariés. C’est le cas à la SNCF ou à la RATP, où l’entreprise abonde fortement les comptes du régime pour l’équilibrer. C’est aussi le cas pour les fonctionnaires, qui bénéficient d’une participation de l’employeur (c’est-à-dire du contribuable) supérieure à celle des employeurs privés.

Sur ces deux points, la promesse d’égalité suppose donc que le futur système règle la question des avantages dont certains disposent. Pour y parvenir, il n’y pas trente-six solutions: soit on aligne tout le monde par le bas, soit on aligne tout le monde par le haut. Soit on ment, en faisant croire qu’on fait de l’égalité sans la faire.

L’arbitrage entre les trois solutions dépend du rapport de force circonstanciel. Il peut aussi être mixte: on peut aligner un peu vers le haut sur certains paramètres, un peu vers le bas sur d’autres, et maintenir des différences de traitement pour le reste, sans l’avouer clairement.

C’est ce qui s’appelle la solution du « en même temps », et que les persifleurs appelleront fausses promesses.

Dépendance et EHPAD: Macron revient à l’ancien monde

Lors de son débat télévisé avec Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin, le Président a évoqué la possibilité d’une deuxième journée de solidarité pour financer la dépendance. Cette solution proposée par Jacques Chirac en 2004 sonne à la manière de l’ancien monde, comme une augmentation constante de la pression fiscale pour financer une politique sociale toujours plus déstabilisante.

Le financement de la dépendance n’est pas une question nouvelle, loin de là. La première prestation destinée à financer l’autonomie date de 1995, c’est-à-dire de plus de vingt ans. Mais dès 1988, un rapport signalait l’importance du problème que le vieillissement progressif de la population allait poser. Depuis trente ans, donc, la France se demande comment aider les personnes qui deviennent peu à peu dépendantes, et surtout comment financer leur prise en charge.

Autrement dit, il faut être d’une certaine mauvaise foi pour faire mine de ne pas savoir que, tôt ou tard, avant que la mort ne guette, un autre mal peut nous ronger: la déchéance du corps liée à l’âge. C’est le mal du siècle. Dans un pays où 10% de la population ont plus de 75 ans, on mesure l’enjeu économique que pose ce problème.

L’éternel débat de l’assurance publique ou pas

De longue date, donc, il existe en France un « parti », une fraction influente de l’opinion, favorable à la mise en place d’un cinquième risque de sécurité sociale, financé comme il se doit par une nouvelle contribution obligatoire. Cette branche devrait fiancer la dépendance et donc prendre en charge le coût des établissements où sont hébergées les personnes dépendantes (EHPAD).

On retrouve dans ce « parti » les admirateurs de tous poils de la sécurité sociale, parée de toutes les vertus propres au Conseil National de la Résistance. Quoique, à l’époque du CNR, l’espérance de vie des hommes ne dépassait pas 60 ans, il est encore de bon ton d’affirmer que les solutions imaginées à cette époque valent encore dans un monde où l’on vit environ 25 ans de plus… Que la sécurité sociale soit en déficit chronique depuis 1975, qu’elle soit le dispositif social le plus coûteux de l’OCDE, qu’elle n’ait pas les moyens de supporter cette nouvelle charge, ne sont évidemment pas des raisons suffisantes pour refroidir les ardeurs de ces partisans zélés de la dépense publique.

Le choix initial de la journée de solidarité

Dans un monde où le « trou de la sécu » est une institution et pour ainsi dire un horizon indépassable de la vie quotidienne, il est difficile d’expliquer qu’on le creuse encore plus par l’extension de son champ. C’est pourquoi Jacques Chirac n’a pas osé, en son temps, officialiser la création d’une cinquième branche.

En revanche, il avait fait le choix de créer une taxe nouvelle de 0,3% sur la masse salariale pour financier la dépendance. On appelle cette mécanique la « journée de solidarité ». Dans la pratique, il s’agit d’une cotisation employeur équivalent à un jour de travail supplémentaire par an.

On notera ici l’euphémisation à l’œuvre pour faire croire aux Français que, par un miracle inexpliqué, ils iraient travailler un jour par an sans être payé, et que l’argent qu’ils n’auraient pas gagné ce jour-là iraient dans la poche des petits vieux frappés de démence.

En réalité, cette mise en scène bienveillante cache une réalité bien plus prosaïque, qui s’appelle l’augmentation de la pression fiscale pour financer une dépense nouvelle. C’est une recette vieille comme le monde et qui n’a absolument rien de mystérieux.

La solution déceptive du deuxième jour de solidarité

Pour tous ceux qui croient dur comme fer qu’Emmanuel Macron est en train de renouveler la France et de rompre avec des décennies, voire des siècles, de banalité fiscale, l’annonce d’un deuxième jour de solidarité ne peut donc qu’être déceptive. En fait de renouvellement, Macron reprend à son compte, pour régler les problèmes, la solution toute bête d’alourdir le coût du travail pour aider nos petits vieux qu’eut avant lui ce parangon de modernité et de renouvellement qu’est Jean-Pierre Raffarin.

Et comme ses prédécesseurs, Macron explique qu’élargir le champ de la sécurité sociale serait une bonne idée. La formule a au moins l’intérêt de conforter notre avance à peu près indépassable en termes de part de PIB consacrée aux dépenses sociales.

Les ironies anti-phrastiques d’Emmanuel Macron

Les derniers amateurs d’ironie en France (une espèce en voie de disparition compte tenu du braconnage intensif qui sévit) auront apprécié les propos absolument contradictoires d’Emmanuel Macron sur le sujet dimanche soir. Le Président a en effet expliqué les bienfaits de la hausse de la CSG, sujet particulièrement polémique pour les anciens. L’essentiel de son argumentation a consisté à plaider en faveur d’une amélioration du pouvoir d’achat pour les « travailleurs », qui ont vu leurs cotisations salariales disparaître et les retraités faire ainsi un « geste » en faveur des plus jeunes.

En annonçant une nouvelle journée de solidarité, Emmanuel Macron n’a pas clairement dit que, ce faisant, il remettait le doigt dans l’engrenage avec lequel il prétendait rompre par ailleurs: une baisse du pouvoir d’achat des actifs pour financer des dépenses engagées par les retraités.

Bien entendu, répondra-t-on, l’opération sera limitée à une hausse de la cotisation qui pèse sur les employeurs. Mais il faudrait être naïf pour croire que les employeurs augmenteront les salaires de 0,3% pour rendre la mesure indolore à leurs salariés. Les syndicats ne s’y sont d’ailleurs pas trompé.

La déresponsabilisation de l’ancien monde

Les propositions d’Emmanuel Macron ne manqueront pas de surprendre, puisqu’elles sont vieilles de plus de 25 ans et qu’elles symbolisent assez bien les pratiques de l’ancien monde. Elles surprendront… à moins que l’on admette une bonne fois pour toutes que l’invocation du « renouvellement » ne soit un alibi commode pour que rien ne change vraiment et que tout continue comme avant.

L’annonce d’une cinquième branche de la sécurité sociale plaide assez, tant elle est controuvée, en faveur d’une obsolescence de la pensée macronienne. Alors que le risque de dépendance est bien connu de tous, le pouvoir exécutif continue à déresponsabiliser les individus en laissant croire qu’une solution « gratuite » (c’est-à-dire payée par ceux qui font encore la bêtise de travailler) peut être mise en place.

Ce recours aux vieux subterfuges est d’autant plus étonnant que le marché de l’assurance propose de nombreux contrats de dépendance. Il ne serait pas très compliqué de les accompagner d’un avantage fiscal pour favoriser leur essor. Ce serait moins coûteux et plus efficace.

A moins, bien entendu, que la dépendance ne soit qu’un prétexte pour accroître encore le domaine de la déresponsabilisation que couvre la sécurité sociale.

Syrie, Tarnac, Tapie: la comédie des « preuves » comme art de gouverner

Les frappes américano-anglo-françaises en Syrie bouclent une semaine où la question de la preuve en démocratie s’est à nouveau trouvée au centre du débat public. Désormais, pour agir contre ses ennemis, le pouvoir ne s’embarrasse plus des aveux des accusés. Il veut juste des preuves. Quitte à ne pas les montrer, ou à les fabriquer pour faire correspondre la réalité avec ses désirs… et pouvoir les diffuser à grands renforts de spectacle virtuel.

Attaque chimique de la Ghouta: les preuves françaises de Société Tripalio

C’était encore une semaine ironique pour les grands principes de la démocratie libérale. L’actualité a rapproché de façon mordante deux affaires de forgerie judiciaire qui ont permis de faire correspondre des « preuves » avec les désirs du pouvoir en place. Malgré ces superbes leçons anatomiques sur la façon dont la police est capable d’inventer des coupables pour complaire au gouvernement, Emmanuel Macron a refait le coup des « preuves » pour justifier une action militaire en Syrie, annoncée à grands coups de messages sur les réseaux sociaux. Plus que jamais, la politique est devenue affaire de postures spectaculaires, très éloignées de la sagesse qu’on attendrait des démocraties.

L’affaire de Tarnac, ou l’anatomie des forgeries policières

J’ai eu l’occasion de dire le peu de sympathie que m’inspirait le combat de Julien Coupat et de ses associés. Il n’en reste pas moins que la détention provisoire qu’il a subie il y a dix ans au nom des certitudes intimes que le pouvoir en place avait à propos de ses activités est un scandale absolu, et une illustration symbolique de l’arbitraire auquel mènent les lois anti-terroristes.

À l’époque, la ministre Alliot-Marie avait expliqué que Coupat était l’un parmi d’autres dans un nouveau terrorisme d’extrême-gauche. On connaît bien cette manie du pouvoir exécutif, en France, de se substituer à la justice en expliquant par avance qui est coupable et qui ne l’est pas.

Dans le cas de Tarnac, les preuves ont manqué. Alors, pour aller plus vite, les policiers chargés de l’enquête ont pris quelques libertés avec la réalité pour la faire correspondre avec les désirs de la ministre ou de ses affidés. Un témoin-clé a livré des témoignages contradictoires, l’un sous son nom, l’autre de façon anonyme. Des policiers ont rempli les vides qui manquaient dans une filature par des assertions qui ont fini par lasser la justice. Le Parquet a finalement reconnu avoir forgé cette affaire et les accusés sont relaxés.

L’affaire mérite d’être longuement soupesée. Nous aimons nous rassurer en nous répétant que nous avons atteint le stade ultime de la démocratie et que, chez nous, on est libre. C’est vrai pour la grande majorité des Français, c’est-à-dire pour tous ceux qui acceptent sans broncher le consensus collectif qui s’est mis en place sur tout un tas de sujets, ou qui l’acceptent avec des critiques qui ne remettent pas en cause les grands fondamentaux du régime.

Pour tous ceux, en revanche, dont la critique est systémique et incontrôlable, le traitement est différent. L’affaire Coupat le montre. Soupçonné d’animer le « Comité des Invisibles » et d’avoir notamment rédigé « L’insurrection qui vient« , la police l’a mis hors d’état de nuire pendant dix ans par des méthodes qui sont un affront à la démocratie. Manifestement, la reconnaissance de la forgerie par la justice n’a pas ému le pouvoir en place.

Emmanuel Macron, qui s’est érigé en chevalier blanc du monde entier, ne semble pas embarrassé à l’idée de diriger un pays où la police prend des… libertés avec la réalité pour accabler des innocents.

L’affaire Tapie… ou une autre forgerie policière

Un lieu commun très français veut qu’on accable Bernard Tapie, coupable d’être riche et politiquement incontrôlable. Il attire à lui toute la haine qu’il est de bon ton de nourrir et d’entretenir dans l’opinion publique vis-à-vis de tous ceux qui défient les lois de l’immobilisme social. Partout, il faut condamner la panne de l’ascenseur social, mais c’est pour mieux enfoncer les quelques survivants qui ont pu l’emprunter.

Bernard Tapie est devenu l’incarnation de ces passagers privilégiés qui ont atteint les derniers étages de l’immeuble grâce à cet ascenseur. Rien n’est trop beau pour les avilir. Et le cortège des bienveillants est toujours prêt à se mettre en procession festive pour honorer le bûcher réservé à des personnages aussi odieux que l’homme d’affaires marseillais.

Après un arbitrage rendu en sa faveur en 2008, qui lui attribuait 400 millions au titre des pertes qu’il aurait indument subies en 1994, Bernard Tapie a franchi un cap dans la réprobation générale. C’était déjà un homme à abattre. Il devenait soudain l’ennemi public numéro un à qui il fallait faire rendre gorge, comme Philippe le Bel le fit pour les Templiers. Une fois la gauche arrivée au pouvoir, la « justice » s’est employée à passer à l’acte.

Manifestement, là encore, les désirs de vengeance nourris par les bienveillants peinaient à trouver, dans la réalité, le grain à moudre pour y parvenir. Selon Bernard Tapie, c’est alors que le commandant de police Yves-Marie l’Hélias a pris sa plume d’oie en 2014 pour arranger les choses. L’affaire est rapportée par Le Monde. L’avocate générale de la Cour de Cassation est favorable à ce qu’une enquête soit ouverte pour faux en écriture publique commis par cet officier. Elle accède ainsi à la plainte de Bernard Tapie contre ce qu’il estime être une forgerie. On peut s’étonner qu’il ait fallu trois ans pour rendre cet avis, puisque la plainte a été déposée par Bernard Tapie en 2015.

Une fois de plus, on voit bien comment, lorsque la République se sent menacée dans ses certitudes fondamentales, elle est capable de mobiliser toute une panoplie d’armes pour mettre hors circuit le dissident qu’elle a dans le collimateur. La lenteur de sa justice n’est pas la moins efficace de ces armes.

On notera avec amusement que personne n’a relayé l’information du Monde. Surtout ne pas briser le consensus sur la culpabilité existentielle de Bernard Tapie.

En Syrie, les preuves ne manqueraient pas

La même semaine, Emmanuel Macron a donc proclamé qu’il disposait de preuves selon lesquelles le régime de Bachar el-Assad aurait mené une attaque chimique à Douma, dans la Ghouta Orientale. Donc, il fallait que la France frappe le régime, avec l’aide des États-Unis et de la Grande-Bretagne, ce qu’elle a fait cette nuit dans des conditions sur lesquelles nous reviendrons.

Je publie en ouverture de cet article les « preuves » fournies par le ministère des Affaires Étrangères. Chacun jugera de leur sérieux. On y lit notamment des formulations qui transpirent la rédaction à plusieurs mains et sous une sueur à grosses gouttes dans des bureaux en surchauffe. Une chose est de produire une note blanche pour un Président de la République dans le secret du pouvoir, autre chose est de délivrer des messages lisibles par la planète entière.

Au chapitre des preuves irréfutables qui justifient un dangereux bombardement militaire, on lit ces phrases dont les mots mesurés sonnent tous comme une accusation en légèreté contre le pouvoir en place:

Les éléments réunis par la France et ses alliés constituent un faisceau de preuves suffisant pour mettre en cause la responsabilité du régime syrien dans les attaques chimiques du 7 avril. (…)

En raison notamment de la situation opérationnelle dans la Ghouta orientale autour du 7 avril, nous estimons avec un haut degré de confiance que la responsabilité du régime syrien est engagée. (…)

Les services français ne disposent d’aucune information permettant d’étayer la thèse selon laquelle les groupes armés dans la Ghouta auraient cherché à se procurer ou auraient disposé d’armes chimiques. Ils estiment par ailleurs qu’une manipulation des images diffusées massivement à partir du samedi 7 avril n’est pas crédible, dans la mesure notamment où les groupes présents dans la Ghouta n’ont pas les moyens de mener une manœuvre de communication d’une telle ampleur.

Les preuves dont parlait Emmanuel Macron sont en réalité un « faisceau de preuves suffisant », auquel on peut accorder « un haut degré de confiance », en l’absence d’information étayant la thèse inverse. Peut-être pourrions-nous attendre de nos services un peu plus de certitudes sur l’origine de l’incontestable attaque chimique.

Conscient des faiblesses du dossier, le ministre des Affaires Étrangères insistera d’ailleurs par la suite sur la réalité de l’attaque chimique. Or le problème n’est pas l’existence ou non de l’attaque chimique, mais bien son commanditaire. Sur ce point, le fait que le ministre déplace le débat sur l’existence même de l’attaque qui a justifié l’intervention militaire, et ne prenne même plus le temps d’argumenter sur les preuves de l’implication de Bachar El-Assad dans ce massacre est déjà un terrible aveu de doute dans l’établissement de la vérité.

Si l’on en revenait aux faits en Syrie

Si, donc, nous faisions l’effort de ne pas confondre la diplomatie avec une émission de télé-réalité, nous reviendrions aux faits, tels qu’ils peuvent être approximativement établis par une lecture attentive des dépêches. Et sur ce point, il faut toujours se souvenir qu’on peut difficilement aspirer à mieux qu’à de l’approximation, tant les guerres sont des moments d’implosion du réel.

Selon les organisations non-gouvernementales présentes sur place (qu’on ne soupçonnera donc pas de minorer les faits), le bombardement chimique du 7 avril a causé la mort d’environ 80 personnes. Ce chiffre n’est pas corroboré par les documents des services français. Ces derniers sous-entendent toutefois que le bombardement visait à faire pression sur les rebelles du mouvement salafiste qui occupe la ville de Douma. Un accord de réconciliation a en effet prévu l’évacuation de la ville par les combattants. Mais environ 5.000 irréductibles refusent d’appliquer l’accord signé avec le gouvernement syrien. Celui-ci massacrerait donc la population pour obtenir une évacuation définitive.

On notera que personne, dans ce dossier, n’a rappelé que ce fameux mouvement de guérilla contre le gouvernement appelé Jaych Al-Islam s’est distingué ces dernières années par diverses exactions, dont l’une consistait à mettre des femmes et des enfants en cage sur des lieux possibles de bombardement… Ces boucliers humains avaient vocation à occuper la une des medias en cas d’attaque.

Il est par ailleurs à peu près acquis que ce groupe a utilisé du chlore contre des civils kurdes ces dernières années.

Bien entendu, les preuves apportées par les « services français » évitent soigneusement de soulever ces questions. Elles précisent simplement que les rebelles installés à Douma n’ont pas d’accès à l’armement chimique, ce qui est ponctuellement faux.

L’ensemble de ces éléments ne prouve pas, bien entendu, que les rebelles en question ont mis en scène un bombardement chimique pour orienter les choix américains. Ils soulignent simplement que le « haut degré de confiance » dans les renseignements que la note du quai d’Orsay indique est largement aidé par une vision tronquée de la réalité et par une omission étrange sur les faits et gestes du groupe salafiste qui occupe Douma.

La vieille tradition des preuves frelatées

S’il fallait instiller une nouvelle raison de prendre du recul vis-à-vis des « preuves » officielles qui justifient un bombardement en Syrie, c’est dans l’histoire récente qu’il faut la piocher. En février 2014, par exemple, le Point avait rapporté les conclusions d’un rapport du MIT qui contredisait les affirmations américaines sur une attaque chimique en Syrie. déjà, à l’époque, les services secrets s’étaient montrés très affirmatifs sur les responsabilités de Bachar el-Assad dans un bombardement chimique, et plaidaient pour une intervention militaire en représailles. Or le MIT avait montré que l’attaque provenait plus probablement d’une zone tenue par les rebelles.

Là encore, cela ne signifie nullement qu’aucune attaque chimique ne provienne du régime syrien en place, et cela ne signifie nullement que Bachar el-Assad soit un enfant de coeur.

En revanche, il est un fait acquis que les rebelles ont aussi procédé à des attaques chimiques. Il est un autre fait acquis que les services de renseignement occidentaux incriminent à peu près systématiquement Bachar el-Assad dans ces attaques, même lorsque des analyses sérieuses laissent penser le contraire.

Tous ces éléments parfaitement accessibles à tous et du domaine public devraient donc inciter les officiels et la presse à une véritable prudence à l’égard des déclarations de bonnes intentions, notamment lorsque sont professées par la CIA. Ce ne serait tout de même pas la première fois que l’agence américaine produirait des fake news pour justifier une intervention militaire… Mais on ne dira pas forcément mieux des services français de renseignement.

L’illusion des frappes virtuelles et la mise en scène de la guerre juste

Face à tant de confusion sur le terrain, et spécialement à la Ghouta où l’on a vu que Bachar el-Assad avait négocié une sortie honorable pour les combattants salafistes, la sagesse démocratique exigerait donc un peu de retenue et un temps de réflexion avant d’agir. En faisant (avec beaucoup d’efforts) crédit à l’armée américaine de ne pas être complètement dominée par un cynisme sans limite, et en lui prêtant l’intention sincère de vouloir protéger les populations civiles contre des attaques chimiques menées par Bachar el-Assad, on plaiderait donc pour une enquête internationale impartiale avant de bombarder le sol syrien en représailles.

C’est pourtant tout l’inverse qui est opéré et mis en oeuvre depuis l’annonce de ce bombardement. Moins de deux jours après celui-ci, l’ambassadrice des États-Unis à l’ONU annonçait qu’il fallait « faire justice » et frapper le régime syrien. « C’est une question d’humanité », affirmait de son côté Donald Trump.

Le même Président américain allait même jusqu’à publier un message sur le réseau Twitter proclamant: « Tiens-toi prête, Russie, les missiles arrivent ». On a probablement touché là le fond d’une certaine conception de la diplomatie. Il fut une époque où l’on savait déclarer la guerre et où on la menait vraiment lorsqu’elle était déclarée. Les habitudes du nouveau monde sont complètement différentes.

La guerre se déclare désormais à coup de « tweets », comme si elle était du même ordre que n’importe quel ragot sur les réseaux sociaux. Donald Trump s’est adressé au président russe de la même façon, selon le même formalisme que des vedettes se disputent avec leurs fans à propos de leur dernier concert ou de leur prochaine rupture avec leur petite amie.

Avec le président américain, la diplomatie est plus que jamais devenue un spectacle, une sorte de farce qui se déroule sur des réseaux informels, banalisés, comme si les relations entre États n’étaient pas d’une nature différente des relations entre les individus. Tout à coup, la résolution des conflits dans le monde emprunte les mêmes voies que les relations interpersonnelles et se donne en spectacle comme si la guerre devenait une affaire de tribus qui se défient ouvertement sur le champ de Mars.

D’une certaine façon, Trump transforme peu à peu les relations diplomatiques en une sorte de grande émission de télé-réalité, où chaque candidat s’apostrophe, se toise, se mesure aux autres sur la place publique, sous l’oeil de caméras voyeuses à l’affût de la moindre miette de spectacle. Et ce spectacle offert par la présidence américaine tient plus du match de catch que de l’affirmation de la puissance.

Jamais on avait autant désincarné et vidé de leur substance les relations internationales.

Proclamer la victoire là où la défaite se produit

Avec une spontanéité qui mériterait une analyse un peu approfondie, des figures politiques françaises comme Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon ont crié au scandale en apprenant que la France était associée aux frappes américaines contre la Syrie sans le moindre débat démocratique. Pourtant, cette affaire mérite qu’on y regarde à deux fois.

Au-delà de la posture spectaculaire du roulement des mécaniques, de quoi ces frappes aériennes sont-elles le synonyme, en effet, sinon de l’impuissance occidentale à influer sur le cours des choses en Syrie? Dans la pratique, la Russie a permis à l’armée syrienne officielle d’infliger une sévère défaite militaire aux mouvements de guérilla islamistes soutenus par l’Arabie Saoudite et, au-delà, par les puissances occidentales. Celles-ci, avant de quitter le théâtre d’opérations, se livrent à un baroud d’honneur émotionnel destiné à préserver la bonne conscience de leurs opinions.

Autrement dit, derrière les cris d’orfraie contre le massacre des populations civiles, l’Occident reconnaît aujourd’hui son impuissance à affronter la Russie et son incapacité à imposer son (dés)ordre en Syrie. Au demeurant, les sites bombardés cette nuit avaient été évacués préventivement, et la portée de l’action sera donc militairement nulle, et destinée seulement à occuper les opinions publiques occidentales.

L’objectif est clair: l’enjeu de la politique étrangère occidentale n’est pas de modifier le cours des choses, mais seulement de donner aux électeurs le sentiment qu’une action est menée pour maîtriser le rapport de force mondial.

P

Macron face à l’Église, ou le regret d’Ulysse d’avoir dit non à Calypso

Le discours d’Emmanuel Macron aux Bernardins, devant l’Église Catholique, a nourri des polémiques sur une prétendue rupture avec la laïcité. Il illustre plutôt les désillusions et les angoisses d’une majorité laïque désarmée face à la montée de projets sociétaux alternatifs, fondés sur une perception différente de l’Histoire et du destin de l’Homme. On retrouve ici les inquiétudes d’une société sécularisée face à la question du salut, qu’elle se sent impuissante à traiter.

Il y a plusieurs façons de lire l’important discours d’Emmanuel Macron aux Bernardins, prononcé le 9 avril au soir. Ceux qui, à peine l’avait-il fini, ont lancé des polémiques assassines sur son contenu peuvent le regretter amèrement. Ils auraient bien fait de prendre le temps de le lire à tête reposée avant de s’écharper sur l’une ou l’autre de ses phrases tirées de son contexte.

Au bon vieux temps de l’Église triomphante

Dans tous les cas, le reproche adressé à ce texte, de rompre avec la laïcité et la loi de 1905, paraît très mal à propos. En réalité, le Président n’a pas contesté la laïcité. Il a seulement déploré sa grande efficacité dans la sécularisation de la société française.

Il a prononcé les mots de celui qui appelait de ses voeux le retour au bon vieux temps d’une Église militante, à cette époque où il était si simple de se sentir progressiste, dans le droit chemin, dans la bonne pensée, en bouffant du curé à chaque petit-déjeuner. C’était l’âge d’or où l’Histoire existait, mue par l’antigonisme binaire et transparent entre conservateurs catholiques et modernistes agnostiques ou athées. D’un côté, les ténèbres de la religion, de l’autre les lumières de la libre raison. Que ce monde-là (fantasmé, en réalité, par la vulgate insoumise et grand-orientesque) était heureux, harmonieux, facile! Il suffisait de choisir un camp sans se poser de question, et on gagnait la vérité.

Inversement d’ailleurs, on ne doit pas manquer de matériaux historiques pour rappeler cette époque où les catholiques s’étaient aussi attribués le camp du bien, et avaient rejeté « chez les autres » tous les méfaits de la société moderne. On y trouvait pêle-mêle le communisme, le socialisme, le libéralisme, la Révolution, les Juifs et autres figures ennemies de la Sainte Religion. Majorité un jour, minorité le lendemain.

Rétrospectivement, ce monde-là, c’était la bonne heure pour la raison laïque qu’Emmanuel Macron a indiquée dans son discours: alors (« ea tempestate » disaient les Latins, d’où l’appel à une liberté intempestive de l’Église), on croyait à un absolu, on savait « à quoi bon » se lever le matin, on croyait à quelque chose, à une grande lutte dans l’Histoire entre le bien et le mal, ou entre le bien et le moins bien, et chacun considérait qu’il avait une place à y jouer. Cette époque-là n’était pas parcourue par le « cynisme ordinaire », comme dit le Président, celui d’une époque où l’on reçoit un numéro de sécurité sociale à sa naissance, que l’on garde jusqu’à sa mort, et où l’on meuble comme on peut le temps qui sépare ces deux événements en ne se départissant jamais de ce petit matricule tatoué sur la carte d’identité. Il vaut sauf-conduit contre toutes les questions que les anciens hommes (grenouilles de bénitiers ou bouffeurs de curé) étaient parfois amenés à se poser quand le principe de précaution n’existait pas sur le sens d’une vie éphémère et imprévisible.

Les mauvaises langues noteront quand même avec acidité que celui qui déplore aujourd’hui le manque d’engagement dans la société et le triomphe de l' »à quoi bonisme » est aussi celui qui pratique le plus volontiers le pouvoir par le haut et qui s’apprête, par une manoeuvre de couloir, à faire passer une réforme institutionnelle où le nombre d’élus du peuple sera fortement diminué, et leurs prérogatives déjà faibles encore rognées. On trouve mieux comme volonté d’impliquer les citoyens dans l’action politique ou comme forme de lutte contre l’àquoibonisme. Mais le cynisme est aussi une extension de domaine pour la paille et la poutre…

La laïcité, symptôme de la mort de l’Histoire

C’est bien malin de regretter cette époque où être rationaliste signifiait se lever chaque matin pour lutter contre les prérogatives d’une Église qui rêvait de rétablir la couronne de France. En écrivant ces mots, je mesure l’incompréhension des lecteurs dont très peu se souviennent ou savent qu’il y a moins de cent ans, être républicain ne coulait pas forcément de source, et qu’il y a moins de cent cinquante ans, les Républicains étaient minoritaires dans le pays. L’Église catholique espérait alors assurer le retour de la monarchie. S’il n’y avait eu, dans les années 1870 et 1880, de sévères dissensions entre monarchistes et défenseurs de l’Empire d’abord, entre partisans des Bourbon et partisans des Orléans ensuite, l’épisode républicain serait passé à la trappe.

On peut croire, avec le recul, qu’il s’agissait là d’une simple question politique totalement oubliée. En réalité, combative, la République a réglé le problème par la création de l’école publique, et par la loi de 1905 qui a renvoyé les questions religieuses aux affaires privées. Sans ce puissant arsenal étatique et juridique, l’Église en France aurait un poids au moins aussi équivalent à ce qu’elle représente en Italie ou en Espagne.

La rupture de 1905 fut celle d’Ulysse renonçant à l’immortalité proposée par Calypso. L’Église proposait aux Français une société commandée par Dieu, garant de l’immortalité des âmes. Les Républicains ont préféré une société commandée par les mortels. Le poison fut létal au point de transformer l’Église de France en un clone de la République égalitaire.

D’ailleurs, les clercs ont reçu Macron en lui présentant d’abord des discours de victimes et de persécutés, à la façon des medias bien-pensants qui sont obligés de donner des gages quotidiens de bonté générique en faveur des minorités pour être respectables. L’Église ne peut plus se présenter comme une puissance émanant de la majorité des Français, sans quoi elle se ferait haïr. Elle doit forcément être le lieu où ne parlent que les opprimés, les faibles, les souffrants, les défaillants. Le mimétisme avec les discours officiels dont le propos est d’encenser les exclus et de culpabiliser, voire de criminaliser la majorité, était frappant.

Ce qu’Emmanuel Macron n’a pas clairement répondu à ces discours où le catholicisme montrait qu’il avait parfaitement intégré les codes d’une société déchristianisée, c’était son affliction de voir qu’il n’existe plus d’espérance dans l’immortalité, au sens où la société française pense désormais que l’Histoire n’est pas un cycle infini, mais un chemin aléatoire avec une destination proche dont on peut jouir sans se poser de question. D’ailleurs, je me trompe, il a quand même prononcé cette phrase éloquente:

« C’est cela, si vous m’y autorisez, la part catholique de la France. C’est cette part qui dans l’horizon séculier instille tout de même la question intranquille du salut (…). Cet horizon du salut a certes totalement disparu de l’ordinaire des sociétés contemporaines, mais c’est un tort et l’on voit à bien à des signes qu’il demeure enfoui. »

Le bon temps de l’intranquillité où les Français se demandaient s’il y aurait quelque chose après eux, où ils se disaient qu’au fond, leur civilisation était mortelle et qu’il fallait la défendre pour qu’elle vive! 113 ans après la loi de séparation, la France, c’est Ithaque avec Ulysse parfaitement heureux auprès de Pénélope. On est repu de biens de consommation, de jouissances, de plaisirs, de fêtes, les familles séparées sont enfin réunies, on vit dans l’unité et la concorde. Il ne reste plus guère de temps ni d’énergie pour se demander à quoi tout cela (les Iphones derniers cris, les montres Rolex, les téléviseurs géants à écran plat) peut bien servir ou mener, une fois achevée la simple consommation qu’on en fait. La question de la jouissance a remplacé la question du sens. Et l’on se dit: ah! le bon temps où on se posait des questions sur notre salut! Et si on avait dit oui à l’immortalité que proposait Calypso?

Aujourd’hui, c’est: après moi, le Déluge!

Et ça, le Président de la République, ça l’agace un peu, parce qu’il était bien content de se ramasser les voies des veaux qui ne voulaient pas revenir aux heures les plus sombres de l’histoire de France en mai 2017, mais il aimerait bien que ces veaux soient un peu moins jouisseurs, un peu moins àquoibonistes, un peu plus inquiets pour leur pays. Sans cette intranquillité, il a du mal à les convaincre des efforts pour mieux préparer des lendemains qui ne chantent pas.

On touche ici au paradoxe macronien suprême: lui qui a abreuvé le corps électoral de promesses mielleuses, pour ne pas dire démagogiques, où « en même temps », on pouvait être moderne et intelligent, européen et protectionniste, libéral et social, dont l’objectif affiché était de maintenir les consciences endormies, le voilà prisonnier de son propre poison. Lui qui a appelé de ses voeux le grand consensus contemporain sur le « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », il nous ferait bien une petite piqûre de négativité pour redonner du sens aux vieux combats, et réveiller un peuple qui ronronne sur son radiateur en attendant l’arrivée du printemps.

Le triomphe de l’Islam, grand tabou macronien

Pour comprendre la nostalgie de Macron pour l’époque de l’Église triomphante, il faut pousser le discours jusqu’au bout et lire sa phrase:

dans cette liberté de parole, je range la volonté de l’Eglise d’initier, d’entretenir et de renforcer le libre dialogue avec l’islam dans le monde a tant besoin et que vous avez évoqué.

On ne pouvait mieux résumer l’impuissance consciente du Président d’une République laïque face à l’émergence d’un projet islamique pour son corps social sécularisé.

Certes, les chiens de garde de Mediapart et d’ailleurs (et on rangera dans cette catégorie Bernard Henri-Lévy) continuent à terroriser toute conscience qui s’éveillerait face à cette réalité. Le mythe forgé de toutes pièces d’un Islam modéré qui serait majoritaire (et respectueux des Lumières ou de la démocratie) et d’un Islam fanatique (prétendument le seul à contester nos traditions humanistes) qui serait groupusculaire a beau être répété en boucle et imposé sous peine de procès immédiat en islamophobie (et autres variantes qui donnent peu envie), il se lézarde peu à peu dans l’opinion publique face aux évidences qu’égrène l’actualité jour après jour.

Ce ne sont plus seulement les attentats sanglants qui font peur, mais les soutiens apportés à des Tarik Ramadan, ce sont les caïds de quartier qui interdisent aux femmes de sortir ou de travailler, ce sont ces adolescents rétifs à tout apprentissage humaniste, qui assènent sans vergogne que Dieu est maître de tout et que la démocratie ne sert plus à rien. Cette émergence-là qui fut en France parrainée par les grands sécularisateurs à l’origine de SOS Racisme prend de plus en plus de place et paraît de moins en moins canalisable.

Les Français se croient au bout de l’Histoire. Ils s’imaginent qu’une fois leur réfrigérateur rempli après une incursion à l’hypermarché qui défigure la sortie de leur ville ou de leur village, une fois leur smartphone acheté, une fois leur abonnement à Netflix payé, la vie n’a plus rien à leur offrir. Qu’ils ont épuisé le sens des choses. Mais sur leur sol, ils s’aperçoivent qu’il existe un modèle alternatif, où la musique et le rire sont proscrits, où le blasphème est puni de mort, et où la liberté de penser que la religion n’est plus utile est assimilée à un crime. Partout, ce modèle progresse et percole dans des esprits lassés par le nihilisme de ce qu’on appelle l’éducation dans la France d’aujourd’hui.

Comme le Président Macron a bien compris que ceux qui l’ont élu appartenaient aux adeptes repus de la fin de l’Histoire, il compte maintenant sur ceux qui ne l’ont pas élu pour contenir les forces qui rugissent aux marches de notre Empire déclinant. Vous, les catholiques, qui avez le sens du sacrifice comme ce fameux Arnaud Beltrame, vous ne voudriez pas régler à la place des bien-pensants et autres bienveillants la question de l’Islam en France? On vous en sera éternellement reconnaissant, et on boira une coupe de Champagne devant notre écran plat à votre santé.

Voilà très exactement ce qu’Emmanuel Macron est allé dire à l’Église catholique dans son discours aux Bernardins.

Fin de l’Histoire ou fin de la bien-pensance?

Qu’on soit donc bien clair: Macron n’a pas violé la laïcité. Il a simplement fait l’aveu de l’impuissance de la République laïque à assurer sa propre survie. Il a seulement proposé aux catholiques pratiquants ou militants de devenir les forces supplétives d’une majorité bien-pensante devenue si obèse à force de bienveillance mielleuse pour tout ce qui la déteste, la nie et la menace, qu’elle n’est plus capable de combattre elle-même pour elle-même.

Mélenchon a donc tort d’accuser Macron de prononcer des discours de « sous-curé » (mot qu’on imagine vulgarisé pour dire diacre). En réalité, Macron a prononcé un discours de laïque qui veut protéger la laïcité en se servant, comme d’un bouclier contre l’Islam, des vieux oripeaux de la tradition chrétienne.

Voilà qui en dit long sur l’état de décrépitude avancée de notre société. Et sur l’imminence d’une chute bien méritée pour tous ces bien-pensants donneurs de leçon, qui ne sont plus que l’ombre de ce qu’on a appelé, à une époque, la France. On recommandera ici à tous de relire l’histoire de la chute de Constantinople. Elle ne s’est pas déroulée autrement.

Ce qui grève notre pays – j’ai déjà eu l’occasion de le dire – ce n’est pas seulement la crise économique, c’est le relativisme ; c’est même le nihilisme ; c’est tout ce qui laisse à penser que cela n’en vaut pas la peine. Pas la peine d’apprendre, pas la peine de travailler et surtout pas la peine de tendre la main et de s’engager au service de plus grands que soit. Le système, progressivement, a enfermé nos concitoyens dans « l’à quoi bon » en ne rémunérant plus vraiment le travail ou plus tout à fait, en décourageant l’initiative, en protégeant mal les plus fragiles, en assignant à résidence les plus défavorisés et en considérant que l’ère postmoderne dans laquelle nous étions collectivement arrivés, était l’ère du grand doute qui permettait de renoncer à toute absolu. (…)

Depuis trop longtemps, le champ politique était devenu un théâtre d’ombres et aujourd’hui encore, le récit politique emprunte trop souvent aux schémas les plus éculés et les plus réducteurs, semblant ignorer le souffle de l’histoire et ce que le retour du tragique dans notre monde contemporain exige de nous.

Je pense pour ma part que nous pouvons construire une politique effective, une politique qui échappe au cynisme ordinaire pour graver dans le réel ce qui doit être le premier devoir du politique, je veux dire la dignité de l’homme. (…)

Cette conversion du regard, seul l’engagement la rend possible et au cœur de cet engagement, une indignation profonde, humaniste, éthique et notre société politique en a besoin. Et cet engagement que vous portez, j’en ai besoin pour notre pays comme j’en ai besoin pour notre Europe parce que notre principal risque aujourd’hui, c’est l’anomie, c’est l’atonie, c’est l’assoupissement. (…)

Et dans cette liberté de parole, je range la volonté de l’Eglise d’initier, d’entretenir et de renforcer le libre dialogue avec l’islam dans le monde a tant besoin et que vous avez évoqué.

Car il n’est pas de compréhension de l’islam qui ne passe par des clercs comme il n’est pas de dialogue interreligieux sans les religions. Ces lieux en sont le témoin ; le pluralisme religieux est une donnée fondamentale de notre temps. Monseigneur LUSTIGER en avait eu l’intuition forte lorsqu’il a voulu faire revivre le Collège des Bernardins pour accueillir tous les dialogues. L’Histoire lui a donné raison. Il n’y a pas plus urgent aujourd’hui qu’accroître la connaissance mutuelle des peuples, des cultures, des religions ; il n’y a d’autres moyens pour cela que la rencontre par la voix mais aussi par les livres, par le travail partagé ; toutes choses dont Benoît XVI avait raconté l’enracinement dans la pensée cistercienne lors de son passage ici en 2008.

Comment le gouvernement rétropédale discrètement sur la réforme de la fonction publique

Le gouvernement ouvre aujourd’hui la concertation avec les fonctionnaires sur le document de travail distribué en mars et intitulé pompeusement « refonder le contrat social avec les agents publics ». Très en retrait par rapport aux annonces tonitruantes faites début février, ce document est évidemment contesté par les organisations syndicales. La concertation s’ouvre dans un climat de conflit… et de forte hausse des dépenses de personnel pour l’État.

Depuis 2011, les dépenses de personnel de l’État, inscrites à la situation budgétaire mensuelle année après année, sont passées de 117 milliards à 127 milliards. Cette progression d’environ 9% a surtout connu une accélération depuis… l’arrivée de Manuel Valls au pouvoir. Entre 2015 et 2017, les dépenses de personnel ont bondi de 6 milliards, soit 5% d’augmentation.

C’est dans ce contexte inquiétant que s’ouvre la concertation avec les organisations syndicales de fonctionnaires sur le volet « réforme du statut ». Ce point, assez proche des questions évoquées à la SNCF, est évidemment central pour la maîtrise des dépenses publiques et donc pour tenir l’objectif d’une diminution des prélèvements publics rapportés au PIB.

Le coût des fonctionnaires, enjeu durable

Depuis 2018, le dérapage des dépenses de personnel par rapport à 2017 n’était, au 28 février, que de 0,7%. Le rythme mensuel de la dépense est d’environ 11 milliards €. Lorsque François Hollande est arrivé au pouvoir, il était inférieur d’environ 750 millions €.

Dans la pratique, le gouvernement n’est pas près de maîtriser le coût de ses fonctionnaires. Et celui-ci, rappelons-le, s’ajoute à celui des fonctionnaires territoriaux et des fonctionnaires hospitaliers. Il constitue en outre une bombe à retardement, dans la mesure où tous les coûts actuels produisent, à long terme, une dépense en matière de retraites dont on voit mal le bout.

Les annonces du gouvernement perdues dans les sables

Le 1er février, le gouvernement avait annoncé des mesures tonitruantes sur la réforme de l’État. On parlait alors d’assouplir le statut, de recruter plus de contractuels et d’organiser un plan de départs volontaires. Certains avaient imaginé que Macron produirait un grand soir de la fonction publique et qu’il oserait enfin donner dans la fourmilière le coup qu’aucun avant lui n’a jamais osé donner.

Ces annonces ont été traduites par un document de référence pour la concertation, intitulé « refonder le contrat social avec les agents publics ».

Un texte beaucoup moins ambitieux que la communication du gouvernement

Sans véritable surprise, le gouvernement a distribué aux organisations syndicales un texte très édulcoré par rapport aux annonces faites devant la presse. En le lisant, on s’interroge même sur la véritable intention du gouvernement: s’agit-il, in fine, de faire maigrir l’État ou de pratiquer seulement un toilettage de surface?

Quand on lit des formules d’auto-congratulation comme: « Les citoyens expriment un attachement très fort à notre fonction publique, à la qualité, aux compétences et à l’engagement professionnel des agents publics au quotidien », quelques inquiétudes nous viennent. Si les « citoyens » (auxquels on a évidemment soigneusement évité de donner la parole sur le sujet) sont si contents que cela de leurs fonctionnaires, pourquoi envisagerait-on de mieux maîtriser la masse salariale?

Les 4 thèmes choisis par le gouvernement

L’intitulé et l’ordre des thèmes choisis par le gouvernement est, sur ce point, particulièrement significatif.

Les premières séances de concertation porteront sur… la fusion des instances représentatives du personnel. Comme le remarque le document, il en existe aujourd’hui près de 2000 en France. Le sujet n’est pas anodin, mais on est loin d’une quelconque urgence sur un plan de départs volontaires.

Les débats sur un recours accru aux contractuels commenceront fin avril. La rémunération au mérite sera discutée en mai. De juin à octobre auront enfin lieu les discussions sur la « mobilité ».

Les euphémismes sur les plans de départ volontaires

Ce quatrième point de la concertation est amené de façon extrêmement pudique par le gouvernement. Du plan de départ volontaire, il ne reste rien. En revanche, il s’agit désormais de répondre à cette question: « Comment proposer aux agents un accompagnement renforcé dans leurs transitions professionnelles et faciliter la mobilité ? »

Pour nourrir une réflexion qui suppose forcément un « horizon pluriannuel », on notera que:

« les évolutions sociétales et le renouvellement des générations ont renforcé les aspirations à davantage de visibilité sur les parcours et perspectives professionnels au sein d’une même filière métier, à développer des formules innovantes de « passerelles professionnelles » permettant de changer de métier, de versant de la fonction publique, voire de quitter la fonction publique pour le secteur privé.

Qu’en termes savants ces choses-là sont dites. On comprend donc, en traduisant cette novlangue qui ne présage rien de bon, que le gouvernement entend fermer certains services. Lorsque l’occasion se présentera, les fonctionnaires concernés se verront proposer un poste dans un autre service, ou alors une formation pour apprendre un nouveau métier. Et une fois toutes ces voies épuisées, le fonctionnaire sera peut-être incité à partir dans le secteur privé.

Tout cela présage d’une belle souris dont la montagne devrait accoucher.

Gestion délicate de calendrier

Dans le meilleur des cas, la question des plans de départ volontaire ne sera pas évoquée avant le mois de juin. Reste à savoir quel sera le climat social dans le pays à ce moment-là. Si le gouvernement surmonte l’épreuve de l’ouverture de la concurrence à la SNCF (et de la fin du statut des cheminots), il existera une possibilité objective de réformer en profondeur le statut. En revanche, si le gouvernement subit une défait sur ce front… on pourra adieu à ses volontés de réformer le statut des fonctionnaires.

Les négociations à la SNCF tournent au dialogue de sourds, et c’est vraiment très mauvais pour les voyageurs

Soyons francs! à ce stade, les négociations à la SNCF sur l’avenir de l’entreprise tournent (au mieux) au dialogue de sourds, au pire au vinaigre. Un « recovery » est bien entendu possible. Mais les postures du gouvernement ne manquent pas d’inquiéter. Les usagers ne semblent pas prêts, si rien ne change, à voir les trains rouler normalement.

Il est toujours difficile d’évaluer l’état d’une négociation. La règle du jeu veut que chaque partie dramatise la situation pour construire le meilleur rapport de force et obtenir le plus d’avantages possibles de la partie adverse. On se gardera donc, à ce stade, de conclusions hâtives. Malgré cette précaution majeure, plusieurs signaux de moins en moins faibles font un peu froid dans le dos quant à l’issue des négociations que la ministre Élisabeth Borne mène avec les organisations syndicales représentatives de la SNCF. Et ça, c’est très mauvais pour les voyageurs qui restent à quai, faute de trains!

La mécanique simple des négociations à la SNCF

Dans la pratique, le gouvernement doit mener à peu de choses près sa négociation comme le ferait un employeur privé avec ses représentants syndicaux. Il doit mettre autour de la table tous ceux qui ont la capacité de signer un accord, et il doit obtenir des signatures couvrant 50% des salariés de la SNCF. Même si cette forme n’est pas complètement obligatoire dans le cas de la SNCF, il serait difficile d’imaginer que l’État, qui donne de grandes leçons de négociation et d’intérêt général à toutes les entreprises de ce pays, fasse moins bien qu’elles…

Or, la SNCF compte assez peu de syndicats représentatifs: la CGT représente un gros tiers des salariés (34,33%), l’UNSA un petit quart (24%), SUD Rail près de 17%, et la CFDT un peu plus de 15%. Dans la pratique, SUD et la CGT disposent à eux deux de la majorité… Si le gouvernement ne ramène pas l’un des deux à la raison, adieu, donc, l’accord majoritaire.

Cette situation à la fois simple et compliquée existe dans de nombreuses entreprises où les employeurs ont acquis des techniques de négociation bien rodées. Soit ils déposent très vite un projet de texte pour obliger chacun à se prononcer sans laisser aux négociations le temps de se dégrader. Ils assument alors le risque d’un échec et d’un procès-verbal de carence. Soit ils négocient à l’avance avec les « réformistes » un texte acceptable qu’ils expurgent ensuite des considérations les plus urticantes pour avoir une chance d’éviter le droit d’opposition des syndicats majoritaires.

L’étrange technique du gouvernement

En parcourant la presse syndicale sur ce qui se passe à la SNCF, on en sort un peu troublé sur ce que disent et écrivent les représentants qui participent aux négociations.

Tactiquement en effet, le gouvernement a intérêt à jouer la carte de l’UNSA et de la CFDT contre ses syndicats protestataires. Que la CGT soit irrattrapable n’est pas un sujet en soi, pour peu que l’employeur parvienne à circonvenir son poids en se mettant dans la poche les « modérés ».

Or on peine à lire sous la plume de ces « modérés » des compte-rendus qui laissent espérer une embellie sur le front de la grève.

Du côté de l’UNSA, qui est aujourd’hui la principale alternative à la CGT, la communication est plutôt négative: « Après deux jours de concertations, les inquiétudes perdurent et grandissent »… Répétons qu’il existe toujours une part de surenchère dans ces négociations. Il n’en reste pas moins que le climat n’est pas complètement serein après les rencontres marathon de jeudi et de vendredi.

Du côté de la CFDT, le titre n’est guère plus encourageant: « Négociations, le vide sidéral… » Voilà qui donne le sentiment assez négatif d’une déception des syndicats les moins combatifs face à l’attitude de la ministre.

Maladroit renvoi à une future convention collective?

Au sein de ces deux organisations syndicales, les positions sont pourtant loin d’être fermées. L’UNSA n’a pas hésité à écrire:

L’UNSA-Ferroviaire a rappelé qu’elle était contre l’ouverture à la concurrence, car la multitude d’opérateurs risque de complexifier le système. Néanmoins, si concurrence il doit y avoir, elle ne doit pas se faire sur le dos des salariés. L’UNSA-Ferroviaire, en tant que syndicat responsable, travaille quotidiennement en ce sens. Il est donc impératif que les transferts se fassent sur la base du volontariat et que les conditions de transfert soient connues de tous.

Cette posture est plutôt encourageante et ouvre de vraies portes de négociation, dans laquelle le gouvernement devrait s’engouffrer pour éviter un pourrissement absurde du conflit. Mais on comprend peu à peu que le gouvernement botte en touche sur les conditions dans lesquelles une ouverture de la concurrence pourrait se faire.

À la CFDT, le constat est le même:

Cette journée démontre une fois de plus l’absence des propositions de la part de l’État. Les pouvoirs publics ne prennent pas en compte les demandes des organisations syndicales et restent toujours aussi vagues sur leurs propos.

Dans la pratique, alors que le conflit est annoncé comme long, le gouvernement ne se presse pas pour ramener à lui des organisations syndicales qui discutent déjà « dans le dur » des conditions d’ouverture à la concurrence.

Le gouvernement renvoie le traitement de tous ces points à la future convention collective de la branche du transport de voyageurs dont la fédération « UTP » est en charge. Cette posture est évidemment inconfortable pour les potentiels signataires d’un accord, car aucun d’eux ne souhaite lâcher la proie pour l’ombre.

Comme le dit l’une des responsables de l’UNSA au Monde, le bon sens commanderait de négocier la convention collective avant de négocier l’ouverture à la concurrence. On peut aujourd’hui assez raisonnablement partager ce constat, à moins de jouer gros en mettant les potentiels signataires dans l’inconfort pour maximiser son gain.

Les points bloquants traités par amendements

Les points qui bloquent les « réformistes » sont pourtant tout à fait connus. Ils portent essentiellement sur le droit applicable aux cheminots qui seraient transférés vers un nouvel opérateur en cas d’ouverture à la concurrence. En particulier, les syndicats craignent que ces transferts soient forcés et préfèreraient voir édicter le principe du volontariat.

On comprend que le gouvernement ne soit guère pressé de lâcher une concession de cette taille. Mais, là encore, Élisabeth Borne peut se féliciter d’avoir face à elles des syndicats réformistes qui lui mâchent largement le travail. La CFDT en particulier, ne manque pas d’imagination sur les sujets du « maintien de notre système de retraites, mais aussi sur la garantie de l’emploi, sur le maintien des facilités de circulation, sur une rémunération nette des 12 derniers mois ou sur la prévoyance ». Avec des syndicats pareils, il est impossible de ne pas trouver un accord.

Faute d’une réponse du gouvernement aux points qui continuent à bloquer, les organisations syndicales ont donc décidé d’agiter le moulin à amendements. Tous les syndicats représentatifs devraient demander à leurs députés fétiches de porter des amendements modifiant le projet d’ordonnances déposé par le gouvernement.

C’est tout de même une bien curieuse façon de négocier, que de déplacer au parlement les demandes dont on ne parvient pas à débattre en négociation directe. En soi, il s’agit bien d’un signal sur le côté très « fil du rasoir » de ces « discussions » avec les organisations syndicales.

Stratégie frontale du gouvernement

Ouest-France a publié une interview d’Élisabeth Borne ce week-end, peut-être relue et caviardée par le cabinet du Premier Ministre, selon la tradition liberticide désormais ancrée dans une partie de la presse française. Là encore, la posture trouble.

La ministre y disserte en effet plus sur les divisions syndicale que sur la pertinence des réformes engagées. Elle y dit notamment:

« Notre responsabilité commune, gouvernement et syndicats, n’est pas de philosopher sur le principe, mais de discuter des garanties concrètes que l’on donnera aux cheminots »

Voilà une phrase qui en dit long sur la façon dont se passent les discussions, et qui inquiète. Car si l’on attend du gouvernement une étape importante, c’est de la pédagogie sur le sens de sa réforme. C’est la seule façon de réduire l’opposition des contestataires.

En renonçant par avance à ce travail, et en limitant le débat aux conditions d’ouverture à la concurrence, la ministre opère déjà un choix tactique. Tout le problème est que les seuls qui peuvent y trouver de l’intérêt sortent aujourd’hui encore déçus des séances de négociation avec le gouvernement. Et, quoiqu’il arrive, ils ne sont pas majoritaires chez les cheminots.

On notera que, la même semaine, Bruno Le Maire a annoncé des privatisations, notamment celle d’Aéroport de Paris. Là encore on peut imaginer que le ministre expliquera qu’il ne faut pas discuter du sens de cette décision, mais seulement de ses modalités d’application.

C’est une bien curieuse façon de rechercher la conviction de l’opinion publique que de clore les débats sur le sens de l’action politique avant même de les avoir ouverts.