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Papakonstantinou: “Goldman-Sachs a aidé tous les Européens à truquer leurs comptes”

Le rôle de Goldmann-Sachs dans la crise grecque a prêté à de nombreux fantasmes, comme celui de l’Allemagne d’ailleurs. Nous continuons l’interview de Georges Papakonstantinou, qui s’explique aujourd’hui sur ces sujets…

Assez curieusement, l’opinion française s’est emparée de la crise grecque non pas comme un sujet d’étude historique ou politique, mais comme un objet de preuve et de passion partisane pour ou contre l’euro, pour ou contre l’Europe, pour ou contre la finance internationale. Dans ce tourbillon d’enjeux plus ou moins irrationnels, des légendes urbaines sont tenaces. Par exemple, la banque Goldman Sachs aurait conspiré pour organiser la crise grecque.

Goldman-Sachs et la crise grecque

La banque d’affaire Goldman-Sachs n’a aucune raison d’inspirer une sympathie ou une amitié particulière. De là à dire qu’elle est un repère d’illuminati qui manipulent le monde, il y a sans doute un « monde », voire une galaxie, voire plusieurs, à franchir avant d’y croire. Cette opinion s’est pourtant répandue ces dernières années dans certaines couches de l’opinion.

Georges Papakonstantinou a le mérite de rappeler que l’intervention de Goldman-Sachs dans les comptes publics ne s’est pas limitée à la Grèce et qu’à aucun moment elle n’a conduit à dépouiller les États et les élus de leurs responsabilités. Au tournant des années 2000, la plupart des membres de l’Union a fait le choix d’abandonner les ficelles de la banque américaine. La Grèce a continué… jusqu’en 2009.

On s’étonnera de lire les délires conspirationnistes sur le sujet. D’un côté, certains considèrent que Goldman-Sachs a payé les dirigeants grecs pour cacher la réalité de leurs comptes. De l’autre, ceux-là mêmes qui ont mis fin à ces pratiques sont aujourd’hui accusés officiellement (c’est le cas de Papakonstantinou) par la justice grecque d’avoir volontairement grossi les chiffres des déficits.

Par un étrange retournement de l’histoire, Syriza met en accusation ceux qui ont mis fin à la collaboration avec Goldman Sachs… sous le prétexte qu’ils auraient servi les intérêts de la finance internationale. C’est pourtant Syriza qui, en son temps, avait fait appel à la même finance internationale (en l’espèce Mathieu Pigasse et la banque Lazard) pour faire face à l’Allemagne.

L’Allemagne et la crise grecque

Accessoirement, serait-on tenté de dire, Papakonstantinou rétablit la vérité de la position allemande dans la crise grecque. Contrairement à l’idée que les Français ont acquise, le principal obstacle à un sauvetage européen de la Grèce n’est pas venu du ministre allemand des Finances, la fameux Wolfgang Schaüble, mais d’Angela Merkel.

Il faudra un jour reprendre à froid ces pages de notre histoire contemporaine commune pour comprendre l’impact réel d’Angela Merkel sur le destin des peuples européens. Peu à peu, en tout cas, se construit l’image d’une Chancelière dotée d’une faible compréhension des mécanismes financiers, manifestement dépassée par la crise survenue en 2008.

Quand Tsipras et Varoufakis utilisaient la finance internationale

On l’a un peu vite oublié, mais Tsipras et Varoufakis, lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir, ont bien pris soin, comme les gouvernements grecs des années 90 et 2000, de s’entourer de banquiers internationaux pour enrichir leurs stratégie internationale. Simplement, ils ont abandonné Goldman Sachs au profit de Lazard et du Français Mathieu Pigasse.

L’intéressé avait déjà conseillé la Grèce du temps de Papakonstantinou. Selon Challenges, la mission avait alors rapporté 25 millions € à la banque française.

On retiendra les enjeux symboliques et en partie imaginaires qui tournent autour de l’intervention des banques étrangères dans les comptes publiques. Si cette intervention est aujourd’hui incontournable, elle donne lieu à une bataille idéologique sur fond de fantasme. Tsipras est par exemple très occupé à nourrir l’idée que les banques américaines auraient gonflé les déficits pour pouvoir justifier un démantèlement de l’obèse secteur public grec.

Avec Tsipras, la Grèce est entrée de plein pied dans le monde des post-vérités officielles.

“Je, soussigné Papakonstantinou, ministre qui a signé le premier plan de sauvetage grec”

Georges Papakonstantinou fut le ministre grec des Finances par qui la catastrophe est arrivée, en 2009. C’est lui qui a eu le courage de rétablir la vérité des comptes publics grecs et qui s’est exposé au risque personnel du premier plan de sauvetage du pays. Il nous a accordé une longue interview que nous publions en trois parties.

Le rendez-vous a lieu dans une maison bourgeoise du quartier périphérique de Kifissia, l’une des banlieues chics d’Athènes. La maison est bourgeoise, mais sans éclat particulier et sans ostentation. Dans le petit jardin qui la borde, des chats paressent au milieu du chant des cigales. La température est écrasante et les moustiques sont virulents.

Georges Papakonstantinou, ancien ministre grec des Finances

Georges Papakonstantinou ouvre presque timidement la porte. L’homme, depuis son expérience ministérielle au sein du gouvernement Papandreou, entre 2009 et 2011, a subi le traumatisme des réformes. Certains, parmi les opposants au PASOK comme parmi les forces économiques, ne lui ont toujours pas pardonné d’avoir dit la vérité sur les déficits publics grecs et d’avoir voulu moderniser le pays.

Il en a payé le prix fort, en faisant l’objet de calomnies sur une accusation de favoritisme fiscal dont la justice grecque n’est pas parvenue à démontrer le fondement. Pour cette étoile montante puis filante de la politique grecque, députée en 2007, élu au Parlement européen en 2009, espoir du feu PASOK, la déconvenue est douloureuse.

Comment s’est orchestrée la crise grecque

Il faut écouter Papakonstantinou (Papak pour les intimes) faire le récit des événements dramatiques de 2009 pour comprendre comment la tragédie grecque contemporaine s’est nouée. Lorsque Papandréou prend le pouvoir en septembre 2009, son jeune ministre des Finances découvre l’impensable: la Grèce ment fortement, inconsidérément, sur la réalité de son déficit public.

Estimé à 6% du PIB en juillet 2009, pendant la campagne électorale qui voit la défaite de la Nouvelle Démocratie de Samaras, le déficit risque en réalité d’atterrir à plus de 10% en fin d’année. La découverte est terrible, car elle annonce forcément des coupes sombres dans les dépenses publiques pour juguler l’implosion en cours de l’État grec.

La bombe éclate à la figure des Européens. Les marchés comprennent brutalement que la Grèce est un maillon bien plus faible que prévu dans la zone euro. L’Allemagne, Angela Merkel en tête, refuse de solliciter le contribuable allemand pour sauver un pays qui a menti. À cette époque, personne n’a clairement compris que seul un mécanisme européen de résolution de la crise pour sauver la monnaie européenne. À monnaie unique, sauvetage unique.

Encore une fois, la question de la rationalité économique en politique est posée

Sur le fond, le sujet majeur qui se pose au gouvernement grec de 2009 est celui de la rationalité économique et de la bonne gouvernance politique, ce que les penseurs italiens de la fin du Moyen-Âge appelaient le buon governo. Face à un désastre annoncé, vaut-il mieux injecter au peuple une dose d’euphorisants et lui mentir sur la situation du pays (technique prisée des politiques français) en laissant à d’autres le soin de devenir impopulaire en soignant le mal, ou vaut-il mieux lui administrer le remède nécessaire, au risque de tuer l’animal en se transformant au passage en épouvantail collectif et en bouc-émissaire?

Papakonstantinou opte pour le second scénario, avec les conséquences néfastes que l’on sait: la panique des marchés aggrave la situation, et les blocages des partenaires européens retardent une solution en laissant le mal se métastaser.

Tel est le risque auquel les pays qui repoussent les indispensables réformes s’exposent. À force de nier le mal et de ne pas vouloir se soigner, la cure n’en est que plus douloureuse. Surtout lorsqu’elle est imposée par les marchés financiers: dans ce cas de figure, la puissance du remède est fortement accrue par l’urgence et la pression financière.

Voilà une petite leçon dont la France ferait bien de se souvenir.

Tsipras est-il un Orban grec?

On entend beaucoup parler des dérives autoritaires d’Orban en Hongrie. La bien-pensance française en fait volontiers ses choux gras. On parle moins, curieusement, des mêmes dérives autoritaires de Tsipras, qui semble particulièrement friand d’une intervention directe dans les affaires judiciaires.

L’ancien chef du service des statistiques Elstat en fait les frais. Accusé d’avoir gonflé artificiellement les chiffres du déficit entre 2010 et 2015 pour justifier la mise sous tutelle du pays, il vient d’être blanchi par l’accusation.

Mais un juge de la Cour de Cassation demande le réexamen du dossier. Manifestement, la Cour tient à le punir. On notera que la Cour de Cassation est désormais présidée par une ancienne syndicaliste choisie par Alexis Tsipras en violation des principes habituels de la justice grecque.

De là à penser qu’Alexis Tsipras cherche à instrumentaliser la justice grecque pour régler des comptes politiques…

La crise des réfugiés est-elle une fake news bobo?

Dans le story-telling officiel, des centaines de milliers de réfugiés ont spontanément afflué en Grèce, en 2015, chassés par la guerre en Syrie. Une petite visite sur Lesbos, par laquelle la moitié des réfugiés serait passée, montre que cette version ne tient pas vraiment. Reste à savoir ce que cette mise en scène industrielle a réellement dissimulé. Par exemple une vengeance de Syriza contre l’Allemagne.

Le 9 avril 2015, le ministre grec de la Défense, Panos Kammenos, qui est alors l’équivalent local d’un Dupont-Aignan, allié à Syriza dans un gouvernement de circonstance, menace l’Europe d’être inondée par des millions de réfugiés si elle ne cède pas aux injonctions de la nouvelle majorité en Grèce. Au passage, le délicat ministre souhaite que cette marée humaine permette l’infiltration de terroristes sur le sol européen. Ces paroles mal comprises à l’époque se sont finalement révélées prémonitoires. Voire terriblement sincères.

En juillet 2015, en effet, l’Europe oblige Tsipras à renoncer à ses projets de révolte contre la zone euro. La Grèce rentre dans le rang. Mais la marée humaine fait son oeuvre et l’Allemagne, fin août, ouvre ses frontières à un million de nouveaux venus. La vengeance de Syriza prend alors toute sa dimension, ou presque.

Reste la question du terrorisme, prédite par Kammenos. Il faut attendre les terribles attentats à Paris, le 13 novembre 2015, notamment le massacre du Bataclan, pour comprendre le poids des annonces faites par Kammenos. On y découvre que l’un des bourreaux a franchi la frontière de l’Union à Lesbos, le 3 octobre précédent.

On sait aujourd’hui que, dans cette marée humaine décidée plus que promise par le gouvernement grec, Salah Abdeslam, dernier survivant des commandos musulmans du 13 novembre 2015, a fait son miel. Il a notamment bénéficié du soutien d’associations humanitaires pour convoyer 13 personnes, dont plusieurs sont morts dans des opérations terroristes. Progressivement, le puzzle d’informations disparates prend son sens. Effectivement, le gouvernement grec savait, en 2015, que des candidats au terrorisme profiteraient de la « vague » pour sévir sur le continent.

L’impossible ignorance du gouvernement grec

Il faut aller sur place, sur la plage d’Efthalou, tout au nord de l’île de Lesbos, qui a vu passer des dizaines de milliers de réfugiés, pour comprendre que le story-telling véhiculé par les médias officiels ne pouvait pas avoir de sens en dehors des événements tragiques qui allaient suivre.

Aujourd’hui, Lesbos, c’est une sorte de paradis sur terre. Tout au bout d’une route mal goudronnée, on tombe sur une longue plage de galets baignée d’une eau bleu turquoise, au pic d’une falaise aride. Une cabane en pierre et en chaux cache une vieille piscine ottomane où l’on peut prendre, pour 4 euros, les eaux chaudes qui sourdent de la montagne. D’un strict point de vue touristique, l’endroit vaut de l’or.

Il présente une particularité: l’eau qui frappe de ses vaguelettes les cailloux de la plage n’est qu’un bras de mer qui sépare Lesbos de la Turquie. À vue d’oeil, la côte turque qui s’étale à quelques minutes en bateau juste en face n’est ni plus feuillue ni moins accueillante. Un bateau relie une fois par jour la Grèce et la Turquie. Tous les mouvements sont ici sous contrôle: les Grecs ne sont pas prêts d’oublier que Lesbos n’a rejoint le giron national qu’en 1912, et qu’il peut régulièrement être le lieu de provocations militaires, comme l’île de Limnos  ou celle de Farmakonisi, de la part des Turcs. D’ailleurs, le voyageur contemporain ne tarde pas à s’apercevoir que l’extrême nord de Lesbos est mieux couvert par le réseau GPS turc que grec. Tout un symbole…

Sur place, on comprend donc que pas un centimètre carré de ces côtes très disputées n’a pu échapper à la vigilance des autorités d’un coté comme de l’autre de la mer Égée. Les distances sont si serrées qu’aucune noyade n’est possible sans alerte militaire venant d’un bateau en perdition dans cet espace de lac qui sépare l’Europe et l’Asie. Ni bien sûr aucun départ de la moindre barque clandestine.

À Lesbos, on comprend que la crise des réfugiés était tout sauf un phénomène échappant au contrôle des pouvoirs en place, qu’il soit grec ou turc.

De la réalité sordide au romantisme bobo

Une simple visite à Lesbos permet de le comprendre visuellement. Bien sûr qu’aucune embarcation ne pouvait traverser les bras de mer côté turc sans que et les autorités turques et les autorités grecques ne le sachent, ne serait-ce que par un contact au moyen de jumelles. Même une barque minuscule ne peut quitter les côtes turques sans qu’un soldat grec ne s’aperçoive dans les premières secondes de départ. Tout, ici, est sous contrôle, sous surveillance. Tout ici est à portée d’interception numérique, visuelle, même sans aucun moyen perfectionné.

Alors pourquoi nous avoir servi la soupe grotesque de centaines de milliers de réfugiés quittant la Turquie pour la Grèce (jusqu’à plus de 3.000 par jour!) au péril de leur vie? Cette version des faits est démentie par les observations les plus évidentes. Les réfugiés qui ont traversé la mer ici ne risquaient pas leur vie comme la risquaient les Juifs qui traversaient les frontières de 1940 ou de 1942.

Il a donc fallu un effort impressionnant de mise en scène pour transformer la crise des réfugiés de 2015 en fuite en avant face au nazisme ou à Pol Pot. Bien entendu que ni politiquement ni physiquement les deux opérations ne se ressemblaient. La Turquie donne l’abri à 2 millions de Syriens sans persécution, et traverser les bras de mer qui séparent la Turquie et la Grèce n’a rien de commun avec une expédition de boat people.

Mais il est vrai que dans la bonne conscience bobo, quitter la Turquie par la mer a très vite ressemblé à tous les gestes héroïques du siècle précédent. Et tous ceux qui se sont risqués à pointer les différences et les incohérences du récit qui était servi avec la complicité des grands médias capitalistes tant honnis d’ordinaire, ont fait l’objet des pires accusations de racisme, de nazisme, de fascisme, de révisionnisme, et de tant d’autres mots repoussoir en Occident.

Très vite s’est créé un romantisme de la crise des réfugiés qui ne souffrait aucune forme d’interrogation objective.

De la manipulation dans nos démocraties décadentes

Pendant cette fameuse crise des migrants, la bien-pensance bobo a démontré sa capacité à distiller la haine et le bannissement pour imposer une propagande officielle comme vérité historique.

D’un côté, il y avait les bons de Syriza victime d’une arrivée incontrôlable de traîne-misère fuyant la guerre fasciste. De l’autre, il y avait les méchants populistes, les démagogues, la fachosphère exprimant ses doutes, voire ses réticences, voire son aversion, à une opération qui sentait le coup fourré. Il n’y a pas si longtemps, nous étions sommés, au nom de tous les dieux bien-pensants (le vivre ensemble, la lutte des classes, le droit d’asile réinterprété dans une version folk), d’opiner du bonnet sans barguigner à cette version simpliste de l’histoire selon laquelle l’une des côtes les plus surveillées d’Europe par les armées les mieux prêtes à la guerre serait subitement devenue le théâtre d’un mouvement migratoire d’une importance inconnue depuis la fin de la guerre, sans aucun arrangement politique, sans aucune implication officielle. Et tous ceux qui avaient l’audace de soulever le moindre sourcil pour exprimer leur doute, ou même un simple scepticisme civique, étaient calomniés dans la seconde même au son d’un crypto-fascisme éliminatoire.

On se souviendra ici des déclarations le coeur sur la main proférées par l’idéologue en chef Bernard Henri-Lévy sur le sujet. Selon lui, la France s’était fait damer le pion comme pays des Droits de l’Homme parce qu’elle n’accueillait pas à tour de bras tous ceux qui profitaient de l’île de Lesbos et de son ouverture temporaire pour se déclarer victimes de la tyrannie syrienne. La dichotomie était simple: accueillir les réfugiés, c’était gentil et conforme à la tradition des droits de l’Homme, ne pas les accueillir, c’était méchant et contraire aux droits de l’Homme. Un raisonnement aussi complexe ne peut être tenu que par un philosophe de haut vol.

On retiendra surtout l’immense manipulation dont les opinions publiques ont fait l’objet dans cette affaire. Le travail d’intimidation a fait son oeuvre. Émettre le moindre doute sur la version officielle des faits s’est généralement soldé par la reproche d’adhésion aux thèses nazies, ou d’extrême-droite, ou de la fachosphère: autant d’éteignoirs interdisant l’exercice d’une pensée libre dans nos régimes supposés libres.

La crise des réfugiés, ultime vengeance de Syriza?

Reste que, dans cette fameuse crise des réfugiés qui a défrayé le chronique jusqu’aux violences sexuelles de masse perpétrées en Allemagne fin 2015, l’image du réfugié victime innocente de la guerre a servi de paravent à une politique structurée de déstabilisation. Rétrospectivement, il sera intéressant de savoir si Angela Merkel avait effectivement ou non le choix de refuser l’ouverture des frontières allemandes aux centaines de milliers de marcheurs qui ont rejoint la Grèce pour s’établir en Europe. Cette ouverture était-elle le prix à payer en contrepartie du règlement rigide de la crise grecque?

Si rien ne permet de l’affirmer, rien ne l’exclut. Toujours est-il que l’équipe Syriza avait annoncé dès avril 2015 la suite des événements et qu’il existe aujourd’hui une forte présomption pour considérer que Syriza a ouvert les frontières migratoires pour se venger d’une Europe trop peu clémente vis-à-vis de la démagogie intérieure grecque.

Jusqu’à favoriser le développement d’un terrorisme dont on mesure aujourd’hui les effets létaux.

Une chose est sûre, en tout cas, ni les autorités turques ni les autorités grecques ne pouvaient rien ignorer du détail des trafics qui ont permis à un million de migrants de traverser la frontière de l’Union en 2015.

Panos Kammenos, 9 avril 2015

Si l’Europe nous lâche en pleine crise, on l’inondera de migrants, on leur distribuera des papiers valides qui leur permettront de circuler dans l’espace Schengen. Ainsi, la marée humaine pourra se rendre sans problèmes à Berlin. Et tant mieux si, parmi ces migrants, se trouvent des djihadistes de l’État islamique.

En Grèce, la vie a reprise (presque) comme avant

Loin des discours hystérisés en vogue dans certaines fractions de l’opinion, la Grèce tient le coup et la vie y a repris comme si la crise n’existait pas. Ou presque. En tout le cas, le pays est très loin du chaos que certains imaginent.

À Athènes, le 15 août 2017 a curieusement et furieusement ressemblé à tous les 15 août précédents. Les rues accablées de chaleur grouillaient, dans les quartiers proches de l’Acropole, de touristes en effervescence. Les autres quartiers étaient morts de silence et de calme. La plupart des Athéniens avaient profité des fêtes mariales pour rejoindre leur résidence secondaire, lorsqu’ils en ont une, sur une île: à Spetsae, à Hydra. Ou bien ils se sont terrés chez eux. Ou bien ils sont allés à la plage. Dans Athènes, tous les magasins de la rue Hermès (l’Hermou, comme on dit ici) étaient fermés. La ville, comme tous les ans, a fonctionné au ralenti.

Les Athéniens continuent à fréquenter les terrasses

Bien sûr, ce sont des apparences. Mais les apparences grecques sont sauves. Aux terrasses, il n’y a pas que des touristes. Même au cossu bar Galaxy de l’hôtel Hilton, les « locaux » se mêlent aux touristes. Aucun signe d’inflexion dans l’activité n’y est sensible. Une tribu de serveurs s’agitent pour servir les clients qui profitent du soleil face à l’une des plus impressionnantes vues sur l’Acropole.

Derrière les collines de l’Attique, le soleil se couche. Les éclairages des bateaux en rade du Pirée commencent à luire dans la nuit. Et le grec se mêle à l’anglais, au russe, au français, entre les cocktails et les smoothies qui paressent sur les tables.

Psiri la bobo s’embellit

En 2010, j’avais été étonné par l’état de délabrement de Psiri, le quartier sorti de ses ruines dans les années 2000 entre Omonia et Monastiraki. Régnait alors un sentiment d’insécurité dans les rues. Des drogués jonchaient le sol et d’impressionnants cars de police occupaient le terrain pour y maintenir l’ordre.

Aujourd’hui, Psiri est sorti de ce cauchemar. Certes, sur certains trottoirs, on trouve de temps à autre une jeune droguée, décharnée, épuisée, qui tend la main pour avoir quelques pièces dont on ne sait l’usage qu’elle fera. Mais c’est désormais une exception.

Les rues sont plus propres et le quartier semble avoir retrouver la dynamique d’expansion et de restauration qu’il avait connue dans les années 2000. Les restaurants à la mode y font toujours la loi et la fête a repris.

Exarchia l’anarchiste se met au végé

Autre signe qui ne trompe pas, dans Exarchia l’anarchiste, l’ambiance est au calme. Comme toujours, les slogans les plus radicaux y sont taggés sur les murs. Mais le quartier semble s’être endormi à l’occasion du 15 août et on n’y entend plus retentir les agitations qu’on pouvait y connaître.

Signe des temps: le Mamatiera, restaurant végétarien – ce qui est une exception en Grèce – y parle couramment anglais. Il accueille les jeunes touristes anglo-saxons qui veulent échapper aux pitas et souvlakis. Malgré ses prix très bas et sa nourriture maison, le restaurant arbore fièrement son auto-collant Michelin, comme une provocation dans ce quartier ennemi des expressions bourgeoises.

Les enfants jouent comme avant à Pangrati

Quand on s’enfonce dans les quartiers moyens, ceux qui ont le plus souffert de la crise, l’impression d’une grande stabilité et d’une « marginalité » de la crise, est la même. Les enfants jouent avec le même entrain dans les parcs, la nuit tombée, pour échapper à la chaleur. Les boulangeries qui existaient avant la crise sont toujours actives. On n’y trouve pas trace de défaillances massives, ni d’une désertification, ni d’une paupérisation particulière.

Cela ne signifie pas que la crise n’a pas existe, ni qu’elle n’a pas sévi. Cela ne signifie pas que les Grecs n’ont pas durement senti les blessures de la récession. Mais la résilience agit et, sur le fond, Athènes n’a pas subi un bouleversement radical. Le mode de vie grec affiche une constance que les discours excessifs en Europe dissimulent.

Plus de pauvres dans les rues

Quelques éléments seulement laissent percevoir un durcissement de la vie à Athènes.

Par exemple, ce sont ces boutiques fermées en plus grand nombre sur les boulevards fréquentés par les Grecs. Là encore, il ne faut pas imaginer le pire. Les commerces, notamment d’habillement, pullulent encore à Athènes. Mais les enseignes autour d’Omonia ont parfois fermé, laissant derrière elles des rideaux fermés.

Ce sont aussi ces pauvres hères qui dorment, plus nombreux qu’avant, à même le sol. Leur crasse repoussante, leur maigreur, leur fatigue manifeste, témoigne d’une vie à la limite du supportable. Mais ce serait une erreur de croire qu’ils constituent une vague. Ils sont plus nombreux qu’avant certes, mais ils restent beaucoup moins nombreux qu’à Paris.

Le plus étonnant, et le plus délicat à comprendre, c’est la mesure des choses qu’il faut prendre. La vie à Athènes n’est pas aussi florissante qu’elle ne le fut à l’approche des Jeux Olympiques, ni même qu’elle ne le fut juste après ceux-ci. Mais elle se situe loin de la catastrophe et de l’horreur que certains discours alarmistes prétendent.

Et tout ici indique que la crise est passée et que le pays retrouve la voie de l’expansion.

La Grèce est-elle victime ou non de l’euro?

L’euro a-t-il ou non sonné le glas de la prospérité grecque? C’est probablement la principale question qui mérite d’être posée dans l’histoire de la Grèce contemporaine. L’entêtement des Grecs à intégrer dès son origine la zone euro a-t-il ou non causé une catastrophe économique évitable?

Les Grecs ont intégré la zone euro avec un peu de retard, sans qu’on ne s’en rende vraiment compte: les billets et les pièces de l’euro y sont apparus en même temps que dans les autres pays, c’est-à-dire le 1er janvier 2002. Mais ce fut une décision « forcée », à l’époque, sur le bien-fondé de laquelle on peut encore s’interroger.

Les réticences européennes à voir la Grèce intégrer l’euro

Lorsque les Européens imaginent la zone euro, ils connaissent tous la théorie de Mundell sur la zone monétaire optimale. Ils savent qu’une monnaie unique peine à fonctionner s’il n’existe pas de convergence entre les politiques budgétaires.

Précisément, entre le traité de Maastricht de 1992 et la création physique de la zone euro, la Grèce pose problème.

En 1994, le Conseil prend une décision de constat de déficit excessif en Grèce. Le graphique ci-dessous rappelle l’évolution de la dette publique rapportée au PIB depuis 1995. On voit que le gouvernement grec entreprend alors de juguler les déficits pour pouvoir intégrer la zone euro dès sa création, malgré la réticence de ses partenaires.

Les efforts paient. La dette diminue. Le déficit aussi. Le 17 décembre 1999, le Conseil abroge la décision de 1994 constatant le déficit excessif grec.

Cette décision ouvre la porte à l’entrée de la Grèce dans la zone euro, validée par le rapport de convergence de 2000 de la BCE qui reconnaît les efforts budgétaires du pays.

La décision d’intégrer la Grèce était-elle une erreur?

À cette époque, tous les vices qui vont faire plonger la Grèce, en particulier ceux découlant d’un manque de fiabilité des données publiques, sont bien connus. Par exemple, le gouvernement grec ne cache pas ne pas connaître ex ante les dépenses des collectivités ou des hôpitaux. Il formule d’ailleurs régulièrement des demandes de coopération technique à ses partenaires en ce sens (entretien avec des officiels grecs en 2000).

Les Européens, pour des raisons politiques, font-ils « semblant » de ne pas savoir que les statistiques grecques sont largement faussées ou imprécises? À cette époque, en tout cas, l’Allemagne est pressée d’élargir l’espace communautaire à ses anciennes possessions de 1942 et se montre prête à beaucoup de concessions dont le PIB nominal ne représente pas la moitié de celui de la Bavière.

La folie grecque des années 2000

Une fois la Grèce entrée dans la zone euro, elle bénéficie de la « garantie » apportée par l’euro et la BCE. Jusqu’en 2008, les taux auxquels elle emprunte sur les marchés sont très proches des taux allemands et sont pour ainsi dire indolores pour l’économie grecque.

Pour la Grèce, commence une décennie de gabegie publique, entraînée notamment par l’organisation des Jeux Olympiques (en 2004), dont les coûts seront supérieurs à 6 milliards d’euros en dépenses directes. Pour la circonstance, Athènes est refaite, dotée d’un nouvel aéroport relié à la ville par une autoroute dont le coût s’élève à 1 milliard (pour 60 kilomètres…).

Dès 2006, la part des dépenses publiques dans le PIB s’envole sans que les taux d’intérêt n’augmentent. Dans la pratique, la Grèce s’abrite derrière la garantie européenne pour mener grand train et oublier les efforts consentis au moment de l’entrée dans l’euro. L’ironie de l’histoire veut que les efforts aient été consentis par une majorité sociale-démocrate, et que la dilapidation des fonds publics intervienne sous la droite de Karamanlis, héritier du Premier Ministre qui avait permis, en 1974, le retour de la démocratie.

Dès 2008, la part des dépenses publiques dans le PIB franchit le seuil des 50%. Au même moment, la crise éclate et l’écart de taux avec l’Allemagne prend des proportions dramatiques. Au plus fort de la crise, il dépassera les 2.000 points.

Le piège de l’euro se referme alors sur les Grecs. Le bon sens pour eux consisterait à sortir provisoirement de la zone euro pour dévaluer leur monnaie et retrouver ainsi un peu d’oxygène. Le maintien dans la zone euro et la modération des taux d’emprunt suppose en effet un rétablissement douloureux des comptes publics. En 2013, les dépenses publiques atteignent le taux hallucinant de 62,3% du PIB, largement dû à l’effondrement du PIB grec à ce moment. Sans une purge brutale, le maintien durable dans la zone euro n’est pas imaginable.

On connaît par coeur la fin de l’Histoire: les Grecs élisent Alexis Tsipras en janvier 2015 sur un programme de lutte contre les injonctions européennes. Une partie de sa majorité tient à sortir de l’euro. Mais, en juin 2015, face à l’aventure, les Grecs reculent et décident de rester dans un système qui les condamne à purger leurs dépenses publiques.

Les Grecs sont-ils gagnants ou perdants dans la zone euro?

Le graphique ci-contre résume assez bien la façon dont la question se pose.

Il retrace l’évolution du PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat depuis 1990 dans 5 pays emblématiques. L’Allemagne est, depuis 1990, le pays qui a connu la plus grande amélioration de son sort. D’une certaine façon, l’Allemagne a largement profité de la crise de 2008.

La France, depuis 2009, connaît un décrochage grandissant avec la prospérité allemande. Si la richesse par habitant continue à progresser, le mouvement s’est largement infléchi.

Reste trois pays qui méritent une analyse comparée resserrée: le Portugal, la Grèce et la Turquie.

La Turquie, qui n’est pas dans l’Union, connaît une forte progression de son PIB par habitant (en parité de pouvoir d’achat, rappelons-le) depuis 2009, dans une moindre mesure que l’Allemagne, mais sur une pente rapide néanmoins. Alors qu’en 1990, le PIB turc était deux fois (par habitant) inférieur au PIB grec, l’écart est pratiquement anéanti aujourd’hui. L’inflexion date de 2009: à partir de cette date, le PIB grec par habitant diminue fortement quand le PIB turc explose.

On peut en conclure que le sentier de croissance grec aurait pu être plus favorable si la Grèce n’était pas entrée dans l’Union Européenne, et surtout si elle n’avait pas intégré la zone euro en 2002.

La comparaison avec le Portugal montre toutefois que le destin grec n’était pas inexorable. Malgré un moment difficile en 2008, les Portugais ont évité un effondrement du PIB par habitant comparable au phénomène grec.

La courbe du PIB par habitant portugaise est intéressante d’ailleurs. En 1990, le PIB par habitant était au Portugal légèrement inférieur à la Grèce. La folie de dépenses publiques grecques des années 2000 a donné, pendant quelques années, l’illusion aux Grecs d’un enrichissement plus rapide qu’au Portugal. En revanche, la survenue de la crise a frappé durement le pays, au point que le PIG grec est désormais inférieur au PIB portugais par habitant, et en parité de pouvoir d’achat.

En fait, la crise a ramené les Grecs à leur situation de 2005. Elle reste très favorable comparé à la réalité grecque lors de l’entrée dans la Communauté Européenne. En revanche, les errements de la gouvernance grecque sous Karamanlis se paient aujourd’hui très cher.

Rapport de convergence, BCE, 2000

Au cours de l’année de référence 1999, le ratio
de déficit des administrations publiques s’est
établi à 1,6 % du PIB, soit nettement en deçà de
la valeur de référence de 3 % tandis que, avec
104,4 %, celui de la dette publique a largement
dépassé la valeur de référence de 60 %. Par
rapport à l’année précédente, les ratios de déficit
public et de dette publique ont diminué respectivement
de 1,5 et 1 point de pourcentage.
En novembre 1999, le Conseil de l’Union européenne
a abrogé sa décision concluant à l’existence
d’un déficit excessif en Grèce. En 2000, le
ratio de déficit public reviendra, selon les prévisions,
à 1,3 % du PIB et celui de la dette publique
à 103,7 %. En 1999, comme en 1998
d’ailleurs, le ratio de déficit public a été inférieur au ratio dépenses publiques d’investissement/PIB
(cf. tableau 4).


Istanbul, capitale turque ou capitale grecque?

Beaucoup de Français imaginent qu’Istanbul est un mot turc qui désigne une mégapole moderne aux confins de l’Asie et de l’Europe. En réalité, il s’agit simplement de la déformation turque du grec « is tén polin », « dans la ville », comme disaient les héritiers d’un monde où Constantinople avait survécu pendant 1.000 ans, comme capitale de l’empire romain, à l’autre « ville », l’urbs, qui était Rome.

La vacuité des programmes d’histoire inoculés par l’Éducation Nationale en France explique très largement l’incompréhension des Français pour les questions grecques et méditerranéennes.

Pour le Français ordinaire qui a tété le lait allégé de l’école publique, l’Empire romain s’est effondré au cinquième siècle sous les coups de boutoir infligés par des Barbares. S’est alors ouvert une ère obscure qui a duré environ dix siècles. Vers 1500, la Renaissance commence et l’Europe redécouvre la Grèce, c’est-à-dire Platon, Aristote et quelques autres. Entretemps, la Grèce est devenue un désert finalement occupé par les Ottomans.

Istanbul vue par les Grecs

Pour les Européens d’Orient, dont les Grecs, l’histoire s’est déroulée un peu différemment. Eux se souviennent en effet de la pression migratoire exercée par les « barbares », les tribus germaniques, dès le IIIè siècle après Jésus-Christ. Ils savent aussi la marginalisation progressive de Rome dans les circuits économiques de l’Empire. La noblesse romaine sclérose la ville, et peu à peu les affaires, la prospérité, la croissance dirait-on aujourd’hui, se fait en dehors de l’Italie.

Au début du IVè siècle, Constantin décide de créer une nouvelle Rome pour régénérer l’Empire et pour mieux tenir compte de l’évolution des flux économiques. Pour ce faire, il choisit un lieu stratégique, à la frontière entre l’Europe et l’Asie. En quelques années, il transforme Byzance en une nouvelle Rome: Constantinople.

Pendant plus de 1.100 années, Constantinople va rayonner. Lorsque Rome s’effondre, Constantinople résiste. L’empereur romain « d’Orient » reprend même une partie de l’Italie aux Barbares au VIè siècle. On doit à cette période les mosaïques de Ravenne (où s’établit un exarchat grec) et quelques autres traces encore visibles, comme le nom de Basilicate attribué au sud de l’Italie.

Pour les Grecs, l’empire romain ne disparaît pas au « haut Moyen-Âge » comme le suggère notre absurde découpage historique. En réalité, il ne disparaît qu’en 1453, avec la chute de Constantinople entre les mains des Ottomans. Les petits Français ont appris que l’empire romain avait duré environ 500 ans. Les petits Grecs apprennent qu’il a duré mille ans de plus, et que sa capitale était… Constantinople rebaptisée Istanbul en 1930.

Si l’on n’a pas cette différence de perception historique entre Grecs et Occidentaux à l’esprit, on ne peut évidemment rien comprendre à l’Europe vue depuis la Grèce.

Les Européens ont-ils lutté pour affaiblir Constantinople?

En France, l’histoire de Constantinople est une obscure inconnue. Au mieux relève-t-elle d’une forme d’exotisme qui peut divertir. Il n’en a pas toujours été ainsi.

Ainsi, après la chute de Rome et dans la foulée des invasions barbares, les Européens d’Occident ne tarderont pas à nouer des relations complexes avec Constantinople, souvent faites de jalousie et de fourberie. D’une part, les candidats ne manqueront pas pour reconstituer un empire d’Occident. C’est le cas de Charlemagne dès le VIIIè siècle. Il sera suivi par bien d’autres, comme Frédéric Barberousse, qui rêve d’un Saint-Empire romain germanique. D’autre part, les Occidentaux ne manqueront pas une occasion de se tourner vers l’Orient.

Ainsi, alors que, décennies après décennies, la pression migratoire venue de l’Est pèse sur les frontières byzantines, les Chrétiens d’Occident n’hésitent pas à en profiter. En 1204, les Croisés, manipulés par les Vénitiens, mettent Constantinople à sac. Baudouin de Flandre, qui conduit les Croisés, se fait couronner empereur latin dans la basilique Sainte-Sophie.

Cette expérience éphémère fondée sur l’exploitation des faiblesses grecques par les Européens d’Occidentaux structure largement la compréhension de l’Europe par les Grecs. Pour beaucoup de Grecs d’aujourd’hui, l’Occident est encore un partenaire cynique, qui demande de l’aide lorsqu’il en a besoin et qui n’a aucun scrupule à ne pas rendre ce qu’il a reçu. L’affaire de la dette allemande l’a montré.

L’Europe est-elle fondée sur un abaissement structurel de la Grèce?

Qu’on le veuille ou non, l’Europe a des marottes qui parcourent l’histoire et les générations, qui transcendent les esprits pour devenir une constante collective.

Par exemple, tous les projets européens qui ont, depuis l’an 800, choisi Bruxelles pour capitale (c’était la même chose sous Charles Quint), voire choisi des villes plus septentrionales (comme Berlin en 1939), se sont fondés sur un abaissement systémique de la France. Il existe un rapport inversement proportionnel entre le développement de l’Europe et la prospérité française.

Il en va de même pour la Grèce. Après la chute de l’exarchat de Ravenne, au IXè siècle, l’Occident se construit très largement sur l’ambition d’un affaiblissement systémique de Constantinople. À partir des années 1820, le mouvement de libération nationale grecque sera à nouveau repris en main par les Occidentaux et jugulé pour faire taire les ambitions constantinopolitaines des Grecs.

Pour les Grecs, la vraie capitale du pays est Constantinople. Pour les Occidentaux, c’est Athènes. Ce ne sont pas seulement deux visions du monde qui s’affrontent, ce sont deux identités européennes, deux compréhensions de l’histoire qui se déchirent.

Le rêve de la Grande Grèce face à l’Europe

Dès le dix-neuvième siècle se noue une histoire indispensable à connaître pour comprendre la crise grecque des années 2010.

En 1821, la Grèce proclame son indépendance sous l’égide de l’église orthodoxe, garante de l’identité grecque. L’Autriche craint que l’équilibre du Congrès de Vienne (celui-là même qui se fonde sur l’affaiblissement de la France…) ne soit remis en cause. Les puissances, comme on dit alors, ne reconnaîtront l’État grec qu’en 1830, sous l’expresse condition que la Grèce soit dirigée par un prince allemand. La même règle sera appliquée à la Belgique au même moment.

C’est donc un Bavarois qui devient roi de Grèce. Sa mission est simple: empêcher la réalisation de la « Grande Idée », c’est-à-dire la reconstitution d’un empire grec dont Constantinople serait la capitale.

Ainsi, durant la guerre de Crimée (1854-1856), les Anglais et les Français occupent le Pirée pour empêcher une offensive grecque contre les Turcs. En 1881, le Congrès de Berlin attribue à la Grèce l’Épire et la Thessalie.

Les Grecs ont-ils les moyens de leurs ambitions? La Grande Idée relève d’une sorte de mythologie contemporaine qui semble hors de portée pour un État qui peine à se moderniser. Elle structure néanmoins une ambition collective qui explique qu’encore aujourd’hui la défense constitue un poste de dépense important pour les Grecs.

Les calamiteuses guerres grecques contre la Turquie

Entre la guerre de Crimée et la Grande Catastrophe de 1922, on compte en tout cas pas moins de cinq offensives militaires grecques contre les Turcs.

En 1877, la Grèce s’associe diplomatiquement à la Russie dans la guerre russo-turque. En 1897, la guerre des Trente jours se solde par une déculottée grecque en Crète. En 1912-1913, les guerres balkaniques permettent à la Grèce de reconquérir plusieurs îles. En 1917, la Grèce déclare la guerre à la Turquie, aux côtés de la Triple Entente, ce qui permet à la Grèce de récupérer, au moins sur le papier, Smyrne aux termes du Traité de Sèvres.

Dès 1919, les Grecs occupent Smyrne. Ils mettent donc les pieds, pour la première fois depuis des siècles, sur le sol historique de l’Asie Mineurs. C’est le début de la Grande Catastrophe, appelée du côté turc la guerre d’indépendance. Mustapha Kemal défait militairement la Grèce et reprend le contrôle de l’actuelle Turquie. Il installe sa capitale à Ankara au lieu de Constantinople.

Par le traité de Lausanne de 1924, les Grecs perdent tout. Les 1,3 millions d’orthodoxes grecs, qu’ils soient à Constantinople, dans le Pont-Euxin ou en Asie Mineure, sont massivement expulsés vers la Grèce, pendant que les 300.000 Musulmans de Grèce sont expulsés vers la Turquie.

La crise grecque, un épilogue?

Ceux qui méconnaissent la Grande Idée, c’est-à-dire la reconstitution de l’empire byzantin par les Grecs, ne peuvent évidemment rien comprendre à la problématique grecque contemporaine. Il ne faut pas oublier que l’église orthodoxe grecque utilise encore et toujours la bannière de l’empire byzantin comme signe de reconnaissance.

Toute la crise grecque des années 2010 est bien résumée ici. Les Occidentaux ont toujours pu compter sur les Grecs au siècle dernier. Alors que la France s’est effondrée en quelques semaines en 1940, les Grecs ont défait Mussolini en 1941, obligeant l’armée allemande à retarder l’opération Barbarossa de quelques précieuses semaines pour récupérer une situation qui dérapait dangereusement. Sans l’opiniâtreté grecque, une victoire totale allemande en 1941 aurait pu se produire.

En 1948, les Grecs ont fait face seuls à une guerre civile pour éviter un régime communiste. Là encore, peu de pays en Europe ont donné autant sans aide extérieure. Quelques années plus tard, ils ont consenti à l’effacement de la dette allemande, alors même que l’occupation avait été sans pitié.

Qu’ont-ils recueilli en échange? Du ressentiment, sans aucun doute, et une mise sous tutelle de leurs ambitions politiques. Pour avoir trop oublié sans doute que l’Europe à laquelle ils appartiennent n’est pas la Grande Europe de Constantinople.