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Catégorie : Entreprises

Les syndicats rongeront-ils l’os des ordonnances tendu par Macron?

Emmanuel Macron a annoncé qu’il recevrait les syndicats ce mardi pour discuter des fameuses ordonnances sur le marché du travail qu’il promet depuis plusieurs mois. Celles-ci, scénarisées à l’extrême par le pouvoir, paraissent singulièrement sous-dimensionnées pour justifier un tel émoi. Tout l’enjeu des prochaines semaines est de savoir si les organisations syndicales tomberont dans le piège tendu par le pouvoir pour les discréditer et affermir une autorité présidentielle à la recherche de succès symboliques.

Pourquoi les ordonnances sont-elles si prioritaires?

On ne peut rien comprendre aux ordonnances si l’on n’a pas en tête les recommandations de la Commission à la France dans le cadre du Pacte de Stabilité: la réforme du marché du travail y figure explicitement comme un objectif prioritaire pour 2017. C’est même une sorte de marotte, ou d’antienne superstitieuse, reprise en coeur par les ordo-libéraux européens. Par exemple, Wolfgang Schaüble, le cruel ministre allemand des Finances, a redit au Spiegel le 12 mai qu’il s’agissait d’un enjeu de crédibilité pour Emmanuel Macron.

Le nouveau Président sait donc qu’il joue sa crédibilité internationale sur cette affaire – en tout cas sa crédibilité européenne. Il ne cédera donc rien sur le fond ni sur la forme. Puisque les Français ont choisi de voter pour l’engagement européiste, ils en souperont jusqu’au bout.

Ces ordonnances sont-elles utiles?

Les réformes prévues par ces ordonnances valent-elles vraiment la peine qu’on mette le pays à feu et à sang pour les combattre?

D’un point de vue économique, le combat qui se prépare n’a évidemment aucun sens. Il faut confondre l’économie politique avec la tarologie pour croire une seule minute que l’inversion de la hiérarchie des normes permettra, par magie, de régler la question du chômage. Rappelons que les entreprises qui recrutent le plus seront exclues du dispositif prévu par la Président.

Les entreprises de croissance ne disposent en effet d’aucun moyen ni légal ni réel pour négocier des accords. Permettre à ceux-ci de déroger à la loi n’aura donc que peu de conséquence positive sur l’emploi.

En revanche, l’accent mis sur l’accord d’entreprise bouleverse la culture anarcho-syndicale pour laquelle l’entreprise ne peut jamais être un lieu de négociation, mais doit être un lieu d’affrontement.

L’enjeu des ordonnances n’est donc pas de lutter contre le chômage. Il vise plutôt, outre la satisfaction donnée aux partenaires européens, à tourner une page, à préparer une recomposition syndicale au profit des délégués locaux et au détriment des appareils nationaux. Les confédérations ne s’y sont pas trompées.

Les ordonnances, un os à ronger

Sur le fond, la stratégie des ordonnances relève donc plus du champ symbolique et politique que du champ économique. Le Président ne peut ignorer que la simplification administrative ou la baisse de la charge socio-fiscale qui pèse sur les entreprises auront plus de poids pour lutter contre le chômage que la mécanique du dialogue social. Rappelons que la France compte plus de 2 millions d’entreprises et seulement 35.000 accords annuels dans celles-ci, dont la plupart ne sont pas des accords de flexibilité. C’est dire si le dialogue social a un poids marginal dans le chômage.

Certes, Macron s’est entouré d’une couche de technocrates qui n’ont qu’une connaissance théorique de la décision économique qui conduit à recruter en entreprise. Ceux-là soutiennent une doctrine abstraite selon laquelle le plein emploi passe par la « flexibilité » dont parlent les ordonnances. C’est ce brouillard idéologique qui donne tant d’importance à celles-ci.

Mais les entrepreneurs savent qu’ils décident de recruter lorsque leurs marges le leur permettent, et lorsque leurs perspectives de rentabilité rendent cet acte possible. Le poids du droit du travail dans cette option est minime.

Au final, la querelle qui devrait commencer demain ne constituera donc rien d’autre qu’un os à ronger, un appât pour attirer les organisations syndicales dans un bras de fer gagné d’avance. Sarkozy avait utilisé la même technique avec la fusion des régimes sociaux, qui avait ultimement nourri l’illusion qu’il dominait la rue.

Ce que les syndicats peuvent gagner à ne pas s’opposer frontalement à Macron

Plutôt que d’entrer dans une stratégie d’affrontement sans avenir, les organisations syndicales ont bien compris qu’elles avaient mieux à faire. Philippe Martinez, de la CGT, a par exemple annoncé qu’il proposerait à Emmanuel Macron dix mesures à prendre. Si le Président se montre à l’écoute, la CGT modérera son opposition au texte des ordonnances.

La même indulgence, moins implicite mais aussi profonde, vaudra de la part de FO.

Cela ne signifie pas qu’il n’y aura pas de manifestation contre les ordonnances. Il faut bien faire illusion et bercer la base de quelques croyances naïves. Mais les états-majors sauront arrêter le conflit au bon moment, lorsque les premiers signes de pourrissement rendront sage le retour dans les rangs .

Tout le problème est de connaître le contenu des accords secrets qui se préparent, et de savoir si la base débordera ou non les états-majors.

Avenir du RSI: ce qu’il faut craindre des cabinets ministériels qui arrivent

Quels projets précis définiront les cabinets ministériels, ces lieux d’expertise dans la décision publique, concernant l’avenir du RSI? Au fur et à mesure que la composition des cabinets est connue, les contours du projet commencent à pouvoir être pressentis.

Les questions en suspens sur l’avenir du RSI

On se souvient que, dans le projet d’Emmanuel Macron, plusieurs questions étaient en suspens concernant l’avenir du RSI. Le nouveau Président annonce de longue date la suppression de ce régime scélérat et son absorption par le régime général. Mais cette idée signifie-t-elle qu’il y aura une délégation de gestion, ou va-t-elle jusqu’à l’alignement des gérants de SARL et des professions libérales sur le régime des salariés, avec la forte majoration de cotisations qui devrait s’en suivre?

À ce stade, le débat n’est pas tranché. Mais la composition des cabinets ministériels laissent d’ores et déjà entrevoir quelques mauvaises surprises.

Le triomphe des étatistes et des grandes entreprises

D’une manière générale, derrière l’éventail de ministres concernés (et globalement incompétents sur le sujet) par ce dossier sensible qu’est l’avenir du RSI (Le Maire et Darmanin au titre de Bercy, Buzyn au titre de la sécurité sociale, et partiellement Pénicaud au titre du travail), une cohorte de hauts fonctionnaires attachés à « l’universalité de la sécurité sociale » devrait mener bataille.

Au premier chef, on trouvera Thomas Fatome, jusqu’ici directeur de la sécurité sociale (depuis 2011), et désormais directeur adjoint du cabinet d’Édouard Philippe. L’intéressé n’est pas du genre à faire des concessions à la liberté de choix de l’assureur. Il a d’ailleurs mené le chantier de la PUMA (Prestation Universelle Maladie), supposée rendre la vie des assurés sociaux plus facile, mais dont le résultat immédiat est de surtout faciliter la compensation entre régimes de la sécurité sociale…

D’une manière générale, aucun des futurs protagonistes du dossier dans les cabinets n’a jamais été travailleur indépendant, à l’exception de Franck Morel, qui sera conseiller social du Premier Ministre… mais sur le volet travail, et non sur le volet protection sociale. Une fois de plus, les indépendants verront donc leurs sujets traités par des gens qui n’ont jamais vécu la complexité de leur situation.

L’orientation « universaliste » des cabinets autour de Macron

Globalement, le quinquennat Macron devrait donc n’être utile qu’aux grandes entreprises, et source de frustrations pour les autres. Pour le commun des Français, qui a le salariat chevillé au corps, la différence est mince. En revanche, pour les 2 millions et quelques disposant encore du statut d’indépendant, l’addition risque d’être salée, et il faut en préventivement tirer toutes les conséquences pour les législatives.

Le renouvellement invoqué par Macron laisse en effet à penser que les gens qui seront aux manettes feront tout sauf du nouveau. Ils se contenteront d’achever le grand mouvement imaginé par Pierre Laroque en 1940, lorsqu’il servait le maréchal Pétain, et qu’il a mis en forme en 1945: l’intégration des travailleurs indépendants dans un régime imaginé pour des salariés. Comme l’avait proclamé fièrement en 2005, lors de la création du RSI (par ordonnance…), le ministre Renaud Dutreil, devenu par la suite l’un des soutiens de Macron, l’enjeu est d’achever ou non la grande oeuvre de 1945.

Cette orientation étatiste et universaliste laisse peu d’espoir aux entrepreneurs.

À quelque chose malheur sera-t-il bon?

Cela signifie-t-il qu’un océan de désespoir s’ouvre sous les pieds des travailleurs indépendants et qu’en dehors d’une délocalisation aucune perspective ne leur est offerte?

Si l’on réfléchit à long terme et si l’on s’arme de patience pour mener les batailles juridiques qui vont bien, l’engrenage dans lequel l’équipe Macron et Philippe fera rentrer le RSI pourrait ne pas être perdue pour tous ceux qui rêvent d’une liberté de choix de l’assureur.

En effet, dans l’hypothèse d’une délégation de gestion du régime, le gouvernement fera rentrer le RSI dans la mécanique de la jurisprudence Beaudout, ce qui constituera un avantage certain pour les adversaires du monopole. Dans l’hypothèse d’un alignement des indépendants sur les salariés, les premiers auront beau jeu de rappeler que les directives européennes n’astreignent les employeurs aux mêmes obligations que les salariés. La confusion des uns et des autres ouvrira donc des brèches précieuses.

Sur le fond, bien entendu, on regrettera que l’usurpation du « renouvellement jusqu’au bout » ne soit, selon toute vraisemblance, que l’immense cache-sexe pudibond d’une profonde continuité dans des politiques publiques défavorables aux petites entreprises. Mais nous promettons de retirer ces propos si les textes en préparation disent le contraire de nos craintes!

GM&S: Le Maire réchauffe le capitalisme de connivence, par Eric Verhaeghe

Le capitalisme de connivence est-il l’horizon indépassable de la politique industrielle française, par-delà le blabla sur le « renouvellement jusqu’au bout »? La séquence qui vient d’occuper Bruno Le Maire laisse en tout cas à penser que celui qui voulait incarner le renouvellement à droite n’est pas équipé pour changer les logiciels français qui nous ont mené dans le mur.

Arc International, GM&S: deux facettes d’un même déclin

Dans la pratique, Arc International et GM&S souffrent toutes les deux du même mal. Ce sont deux entreprises familiales françaises qui, faute de financement suffisant, n’ont pu affronter la mondialisation. En l’absence de fonds de pension français susceptibles de les accompagner dans leur développement, elles ont toutes les deux fait appel, à reculons, à des capitaux étrangers. Dans les deux cas, cette entrée dans le capital s’est traduite par une perte de majorité, pour les familles, dans le capital d’origine.

Arc et GM&S, victimes directes de la sécurité sociale

On sait pourquoi la France ne s’est dotée de fonds de pension: elle a misé sur la retraite par répartition. Pour assurer le financement de plus en plus compliqué de celle-ci, la direction de la sécurité sociale a mené une guerre sans pitié à toute forme de capitalisation.

En ce sens, la sécurité sociale dévore ses assurés: pour apporter le maximum de cotisations et de ressources à un système sous tente à oxygène, l’État a tué toute possibilité d’affronter de façon durable la concurrence internationale et l’hyper-capital américain.

Comment le capitalisme de connivence cache la misère

Au lieu de dégager des espaces de financement pérenne de nos entreprises, la France préfère le choix du capitalisme de connivence: d’un côté, des politiques sociales démagogiques et destructrices pour l’emploi, de l’autre des capitaux en déclin qui se tiennent par la barbichette pour occulter la gravité de la situation. C’est à plein ce qu’utilise Bruno Le Maire aujourd’hui pour donner le sentiment qu’il agit.

Dans le cas d’Arc International, Bruno Le Maire a mobilisé la Caisse des Dépôts pour apporter 10 millions € et une garantie de l’État à un investisseur russe. Celui-ci s’est substitué en 2016 à un investisseur américain (PHP) qui n’avait pas tenu ses engagements, pourtant pris en 2014…

Dans le cas de GM&S, Bruno Le Maire a fait pression pour que Renault et Peugeot augmentent leurs commandes à l’usine. Cette pression est d’autant plus simple à exercer que l’État est actionnaire des deux grandes entreprises.

On le voit, la solution industrielle apportée par Bruno Le Maire repose chaque fois sur l’activation de ces leviers obsolètes que sont les décisions publiques.

La question du financement de l’investissement est cruciale

Reste que le sujet de fond continue à ne pas être abordé: comment assurer le financement des investissements dans nos entreprises pour qu’elles puissent affronter la concurrence mondiale? Comment assurer la compétitivité de nos appareils de production, sachant que le coût de la main-d’oeuvre en France est plus élevé que chez leurs concurrents étrangers?

Au-delà des décisions ponctuelles prises devant les caméras pour sauver provisoirement telle ou telle entreprise, le sujet de la désindustrialisation ou des délocalisations ne sera traité que si et seulement si la France se dote d’une capacité à financer l’investissement.

On mesure bien ici que la clé de voûte de cette capacité tient à un développement maîtrisé et raisonné de la retraite par capitalisation. Il ne s’agit pas, bien entendu, de supprimer la répartition. Il s’agit d’équilibrer nos systèmes pour permettre une politique industrielle durable.

Ce que le dossier GM&S dit des élites françaises et du libre-échange

En Creuse, dans l’obscure ville de La Souterraine, l’usine GM&S devrait fermer. L’affaire mérite qu’on s’y attarde, car elle illustre parfaitement les mutations profondes du capitalisme français depuis 50 ans et l’étonnante surdité des élites françaises face à ses impacts sociaux et géographiques.

GM&S, ou l’histoire du capitalisme français depuis les années 60

L’usine GM&S n’est pas née d’hier. Elle date même de 1962. À cette époque c’est la SOCOMEC qui installe une ligne de production de jouets électriques à La Souterraine. Voilà qui relève presque de l’archéologie industrielle française. La SOCOMEC se veut à l’époque une entreprise modèle, de taille moyenne, au capital français et à l’activité circonscrite au territoire national.

Sa propriétaire, la Société des Ateliers de Constructions Électromécaniques du Bas-Rhin, est née en 1922 sous la conduite de Joseph Siat. Elle compte 60 salariés en 1948 et s’enorgueillit de lancer le premier comité d’entreprise de France. Elle accueille une section syndicale en 1953. Elle illustre alors un capitalisme social ouvert à la participation des salariés. Elle entame un développement hors d’Alsace à partir de 1960.

Il faut attendre 1989 pour qu’un PDG non issu de la famille Siat soit nommé. Il s’agit de Bernard Steyert, qui pratique un essaimage à l’étranger: Angleterre, Italie, Allemagne, Argentine, Thaïlande, Inde, etc. Parallèlement, l’ère des fusions-acquisitions commencent, et le site de La Souterraine change de nom et de main dès 1989. Entre Euramec et Sepesa, l’usine, qui compte jusqu’à 600 salariés, entre dans la mondialisation à la française: conquête des nouveaux marchés et abandon progressif du marché intérieur français.

Premier rachat par Aries industries

En 1996, Aries Industries rachète l’entreprise et le site à SER, qui a absorbé la SOCOMEC. Voici ce qu’en disent les dirigeants à l’époque:

Dans ses ateliers limousins, SER emboutit notamment des éléments du plancher de la Mégane Scénic et la structure avant du Matra Espace. Au cours des dix-huit derniers mois, 56 % du chiffre d’affaires de SER ont été ainsi « réactivés « , selon l’expression du PDG, Jean-Pierre Wibrotte, mais ces nouvelles fabrications ont coûté cher en outillage et en investissement. L’usine de La Souterraine est restructurée et dotée d’une cataphorèse performante. Confronté aux aléas du marché de l’automobile, SER avait de plus en plus de mal à assurer seul son développement, d’autant que pour accompagner ses clients à l’étranger (Renault en Turquie, Ford aux Etats-Unis), il a dû investir lourdement.

On retrouve ici les différentes mamelles de la désindustrialisation française: la nécessité de faire face à la concurrence de pays étrangers à armes inégales, d’une part, le recours à des investissements lourds sans capital national pour les financer d’autre part.

À l’époque, Aries décide de supprimer 60 emplois sur le site. La Souterraine entre alors dans l’ère de la mondialisation délocalisante qui aboutit aujourd’hui à la fermeture du site.

Délocalisation à la britannique

En 1998, Wagon Automotives, un équipementier britannique, rachète le site et l’exploite jusqu’en 2006. Cette année-là est cruciale pour le site de La Souterraine, pour une double raison.

Sur le site, les ouvriers se mettent en grève pour obtenir une augmentation de salaires de 4,2% bruts par mois. Au niveau mondial, Wagon rachète Oxford Automotives et entame à son tour un grand cycle de transformation pour affronter la concurrence mondiale. Le choix est assez vite fait:

Après avoir racheté l’équipementier automobile britannique Oxford en mars dernier, Wagon Automotive cède trois de ses 13 unités françaises. Les salariés et représentants syndicaux des unités de Bessines (Haute-Vienne) et La Souterraine (Creuse) ont appris en fin de semaine dernière la mise en vente des deux usines implantées en Limousin. (…)

Depuis un mois l’effectif du groupe Wagon Oxford a doublé, passant de 4 000 à 8 000 salariés répartis sur 24 sites, dont 7 dans l’Hexagone, mais aussi en Turquie, Espagne, Italie, Chine et Tchéquie. Ce rachat avait provoqué une hausse de 54 % des actions de Wagon, groupe qui occupe à ce jour le 5ème rang européen.

On comprend la manoeuvre: on ouvre en Chine et Turquie, on ferme en France. La translation illustre là encore le malheur de la désindustrialisation en France: les sites sont rachetés par des entreprises étrangères et sont bourlingués à l’occasion d’une multitude d’opérations de croissance externe sans enracinement territorial, sans projet local.

2006: l’aventure Sonas

Au lieu de fermer le site, Wagon Oxford Automotives revend le site à l’un de ses cadres, David Cardwell, ex-directeur des produits spéciaux et de l’emboutissage. Celui-ci reprend les sites de Bessines et de La Souterraine et crée Sonas, en annonçant d’importants investissements. Mais, dans la pratique, l’opération est tuée dans l’oeuf par l’entreprise cédante. Les délais de rachat sont très courts (3 ans), et Cardwell négocie mal ses achats. L’entreprise est mise en liquidation judiciaire en 2008.

La faute à une mauvaise gestion, à la crise et à la hausse des matières premières comme l’acier qui a doublé en quelques années. De fait, David Cardwell a mal négocié les conditions de la reprise. Wagon lui a imposé un délai anormalement court – trois ans dans un secteur où les marges bénéficiaires sont de 2 ou 3% – pour rembourser le rachat de ses usines.

Étranglée par ses remboursements, Sonas ne dispose d’aucune trésorerie pour faire face à la crise. Surtout, Sonas n’a jamais exploré comme promis le ferroviaire ou l’industrie agricole. De fait, Sonas travaille pour Wagon et des grands constructeurs automobiles français.

La page Sonas illustre une nouvelle fois l’incapacité française à organiser des reprises de site intelligentes. Dans la pratique, Wagon Oxford s’est débarrassé vite fait de son site sans se préoccuper d’assurer une passation correcte d’activité. Le repreneur lui-même n’a pas mené à bien les missions qu’il s’était engagé à réussir.

La page Altia s’ouvre: le naufrage du capitalisme d’État

En 2009, le groupe Halberg reçoit du tribunal de Guéret l’autorisation de reprendre les sites de Bessines et de La Souterraine pour 750.000€. À La Souterraine, 314 des 360 salariés sont repris. En novembre 2009, Halberg devient Altia. Le rachat de Sonas pour une bouchée de pain illustre la stratégie du groupe, entièrement fondée sur de la cavalerie:

tout le monde voulait croire à cette aventure d’un trio de dirigeants – Patrice Durand, Nicole Cohen, Patrick Adolf – qui, à partir d’Eurodec et des décombres français du groupe allemand Halberg, a construit à marche forcée un conglomérat, implanté jusqu’en Pologne et au Brésil. En France, Altia a souvent fait son marché à la barre des tribunaux de commerce. «Ils étaient dans la fuite en avant. Avec une dette restructurée à trois reprises depuis 2005, et pas assez de fonds propres, Altia a surtout financé ses investissements par du crédit-bail, son besoin en fonds de roulement par de l’affacturage», explique un proche du dossier. Le chiffre d’affaires va plus que quintupler en six ans. Mais le trio manque de capitaux, comme souvent les entreprises de taille intermédiaire – ETI – en France.

Malgré cette fragilité, les dirigeants du groupe parviennent à embrigader des fonds publics dans l’aventure. La BPI, en particulier, apporte 5 millions € à l’ensemble et prend ainsi 20% de parts. Malgré cette intervention, Altia ne peut survivre durablement à ses montages financiers. En 2014, le groupe est mis en liquidation judiciaire. Entretemps, les syndicats dénoncent la saignée que la holding pratique dans ses filiales pour rembourser ses dettes.

Les salariés subissent de plein fouet les options idéologiques de la BPI et le naufrage du capitalisme d’État à la française. Celui-ci a nourri et couvert un montage financier sans avenir, dont les ouvriers du site sont les jouets involontaires.

Le montage vautour de Transatlantic Industries

Commence alors un ère de confusion. Le 11 avril 2014, le site est repris par Transatlantic Industries, une entreprise du Wyoming qui rachète pour 1€ des sites industriels en France, sans avoir les moyens de les redresser ni de les développer. L’aventure dure quelques semaines et c’est finalement le groupe italien GM&S Industry présidé par Gianpiero Colla qui reçoit du tribunal de commerce de Paris, le 1er décembre 2014, l’autorisation d’exploiter le site après une cession pour un montant de 3€. Le groupe italien est parvenu à convaincre tout le monde qu’il dispose d’un projet industriel solide. Il s’engage à conserver 280 postes. Le site de Bessines est cédé au français Steva.

GM&S, une autre montage vautour?

D’emblée, c’est l’entreprise automobile donneuse d’ordres dont l’État est actionnaire, Renault, qui se montre la plus réticente à aider le site. Alors que Peugeot maintient ses commandes, Renault ne conserve que 70% du volume initial.

On trouve ici une autre particularité du capitalisme d’État à la française: le cynisme et le manque d’engagement. L’examen de la situation en Creuse montre bien que, pour la deuxième fois, l’intervention de l’État est annonciatrice de catastrophe et qu’il ne faut surtout pas compter sur l’administration pour obtenir une aide utile.

Le repreneur a-t-il trop peu investi et trop peu prospecté comme l’indiquent les syndicats? Dans la pratique, la situation semble beaucoup plus nuancée. En octobre 2015, soit quelques mois après la reprise, le directeur de l’entreprise expliquait:

« Nous sommes en surcapacité en terme de presse, de soudure et de cataphorèse, concède Jean-François Fargeton. Mais nous souhaitons tout conserver dans un premier temps en attendant de voir comment l’on rebondit car cela peut constituer un atout ».

Si certains incriminent les nouveaux propriétaires, ceux-ci peuvent en tout cas attester du fait qu’ils ont parié sur le rebonds de l’entreprise avant de l’abandonner définitivement. Manifestement, celle-ci n’est pas parvenue à conquérir de nouveaux marchés, alors même qu’un démarchage local a tenté d’y parvenir.

L’État a-t-il sabordé GM&S?

La question insidieuse est de savoir si l’État, avec son incompétence et ses errements, a abandonné ou non GM&S à son sort. On aurait pu imaginer en effet que, courant 2015 ou 2016 (moment où Emmanuel Macron était ministre de l’Économie au demeurant), l’État actionnaire de Renault oblige celle-ci à maintenir son niveau de commandes antérieur à GM&S, là où Peugeot répondait à cette attente.

Le sujet qui est posé ici (au-delà de la responsabilité personnelle du nouveau Président à l’époque où il était ministre) est bien celle, très concrètes, de la capacité des services de l’État à dégager une stratégie industrielle à long terme répondant aux enjeux de la mondialisation. Or il apparaît clairement que cette mondialisation consiste à mettre des entreprises françaises alourdies par les contraintes socio-fiscales et réglementaires directes en concurrence directe avec des entreprises étrangères, sans qu’il n’existe une vue globale pour répondre à leur défis capitalistiques ou sociaux.

Le libre-échange est-il en cause? ou bien sont-ce nos élites?

Sur le fond, le sujet GM&S illustre à merveille et de façon très concrète la question du libre-échange et de sa pertinence. Faut-il mettre en place des protections contre la concurrence étrangère afin de sauver GM&S? On voit bien qu’il faut ici distinguer l’idée d’une politique industrielle nationale qui vise à maintenir l’appareil productif en vie face aux marchés étrangers, et l’idée d’un protectionnisme.

Dans la pratique, il paraît en effet souhaitable que la France se dote d’une politique industrielle soutenable, destinée à préserver l’existence d’un appareil de production manufacturière sur son sol. Je sais que, notamment parmi certains énarques, cette option ne va pas de soi et que beaucoup ont accepté comme une donnée brute la désindustrialisation du pays, au profit de sa financiarisation à outrance.

Cette option est le grand tabou que personne ne discute mais qui constitue la vraie trahison des clercs dans notre siècle.

En revanche, on mesure immédiatement que le protectionnisme n’a aucun avenir dans un univers où les donneurs d’ordres sont mondialisés. Dès lors qu’une entreprise comme GM&S doit aussi bien fournir des clients sur le sol national que des clients étrangers, on voit bien que l’entreprise serait autant condamnée par le protectionnisme qu’elle ne l’est par une mondialisation sans politique industrielle réfléchie.

En réalité, la balle est dans le camp des élites. Elles seules peuvent réorienter les politiques publiques pour les activer, c’est-à-dire pour arrêter de payer le prix de la désindustrialisation là où celle-ci n’est prévenue par aucune stratégie d’ensemble. Pour y parvenir, il faut évidemment penser la France autrement que comme un havre bobo où l’ouvrier n’a plus sa place, et même où il apparaît comme un anachronisme absurde.

Ce que le dossier GM&S dit des élites françaises et du libre-échange

En Creuse, dans l’obscure ville de La Souterraine, l’usine GM&S devrait fermer. L’affaire mérite qu’on s’y attarde, car elle illustre parfaitement les mutations profondes du capitalisme français depuis 50 ans et l’étonnante surdité des élites françaises face à ses impacts sociaux et géographiques.

GM&S, ou l’histoire du capitalisme français depuis les années 60

L’usine GM&S n’est pas née d’hier. Elle date même de 1962. À cette époque c’est la SOCOMEC qui installe une ligne de production de jouets électriques à La Souterraine. Voilà qui relève presque de l’archéologie industrielle française. La SOCOMEC se veut à l’époque une entreprise modèle, de taille moyenne, au capital français et à l’activité circonscrite au territoire national.

Sa propriétaire, la Société des Ateliers de Constructions Électromécaniques du Bas-Rhin, est née en 1922 sous la conduite de Joseph Siat. Elle compte 60 salariés en 1948 et s’enorgueillit de lancer le premier comité d’entreprise de France. Elle accueille une section syndicale en 1953. Elle illustre alors un capitalisme social ouvert à la participation des salariés. Elle entame un développement hors d’Alsace à partir de 1960.

Il faut attendre 1989 pour qu’un PDG non issu de la famille Siat soit nommé. Il s’agit de Bernard Steyert, qui pratique un essaimage à l’étranger: Angleterre, Italie, Allemagne, Argentine, Thaïlande, Inde, etc. Parallèlement, l’ère des fusions-acquisitions commencent, et le site de La Souterraine change de nom et de main dès 1989. Entre Euramec et Sepesa, l’usine, qui compte jusqu’à 600 salariés, entre dans la mondialisation à la française: conquête des nouveaux marchés et abandon progressif du marché intérieur français.

Premier rachat par Aries industries

En 1996, Aries Industries rachète l’entreprise et le site à SER, qui a absorbé la SOCOMEC. Voici ce qu’en disent les dirigeants à l’époque:

Dans ses ateliers limousins, SER emboutit notamment des éléments du plancher de la Mégane Scénic et la structure avant du Matra Espace. Au cours des dix-huit derniers mois, 56 % du chiffre d’affaires de SER ont été ainsi « réactivés « , selon l’expression du PDG, Jean-Pierre Wibrotte, mais ces nouvelles fabrications ont coûté cher en outillage et en investissement. L’usine de La Souterraine est restructurée et dotée d’une cataphorèse performante. Confronté aux aléas du marché de l’automobile, SER avait de plus en plus de mal à assurer seul son développement, d’autant que pour accompagner ses clients à l’étranger (Renault en Turquie, Ford aux Etats-Unis), il a dû investir lourdement.

On retrouve ici les différentes mamelles de la désindustrialisation française: la nécessité de faire face à la concurrence de pays étrangers à armes inégales, d’une part, le recours à des investissements lourds sans capital national pour les financer d’autre part.

À l’époque, Aries décide de supprimer 60 emplois sur le site. La Souterraine entre alors dans l’ère de la mondialisation délocalisante qui aboutit aujourd’hui à la fermeture du site.

Délocalisation à la britannique

En 1998, Wagon Automotives, un équipementier britannique, rachète le site et l’exploite jusqu’en 2006. Cette année-là est cruciale pour le site de La Souterraine, pour une double raison.

Sur le site, les ouvriers se mettent en grève pour obtenir une augmentation de salaires de 4,2% bruts par mois. Au niveau mondial, Wagon rachète Oxford Automotives et entame à son tour un grand cycle de transformation pour affronter la concurrence mondiale. Le choix est assez vite fait:

Après avoir racheté l’équipementier automobile britannique Oxford en mars dernier, Wagon Automotive cède trois de ses 13 unités françaises. Les salariés et représentants syndicaux des unités de Bessines (Haute-Vienne) et La Souterraine (Creuse) ont appris en fin de semaine dernière la mise en vente des deux usines implantées en Limousin. (…)

Depuis un mois l’effectif du groupe Wagon Oxford a doublé, passant de 4 000 à 8 000 salariés répartis sur 24 sites, dont 7 dans l’Hexagone, mais aussi en Turquie, Espagne, Italie, Chine et Tchéquie. Ce rachat avait provoqué une hausse de 54 % des actions de Wagon, groupe qui occupe à ce jour le 5ème rang européen.

On comprend la manoeuvre: on ouvre en Chine et Turquie, on ferme en France. La translation illustre là encore le malheur de la désindustrialisation en France: les sites sont rachetés par des entreprises étrangères et sont bourlingués à l’occasion d’une multitude d’opérations de croissance externe sans enracinement territorial, sans projet local.

2006: l’aventure Sonas

Au lieu de fermer le site, Wagon Oxford Automotives revend le site à l’un de ses cadres, David Cardwell, ex-directeur des produits spéciaux et de l’emboutissage. Celui-ci reprend les sites de Bessines et de La Souterraine et crée Sonas, en annonçant d’importants investissements. Mais, dans la pratique, l’opération est tuée dans l’oeuf par l’entreprise cédante. Les délais de rachat sont très courts (3 ans), et Cardwell négocie mal ses achats. L’entreprise est mise en liquidation judiciaire en 2008.

La faute à une mauvaise gestion, à la crise et à la hausse des matières premières comme l’acier qui a doublé en quelques années. De fait, David Cardwell a mal négocié les conditions de la reprise. Wagon lui a imposé un délai anormalement court – trois ans dans un secteur où les marges bénéficiaires sont de 2 ou 3% – pour rembourser le rachat de ses usines.

Étranglée par ses remboursements, Sonas ne dispose d’aucune trésorerie pour faire face à la crise. Surtout, Sonas n’a jamais exploré comme promis le ferroviaire ou l’industrie agricole. De fait, Sonas travaille pour Wagon et des grands constructeurs automobiles français.

La page Sonas illustre une nouvelle fois l’incapacité française à organiser des reprises de site intelligentes. Dans la pratique, Wagon Oxford s’est débarrassé vite fait de son site sans se préoccuper d’assurer une passation correcte d’activité. Le repreneur lui-même n’a pas mené à bien les missions qu’il s’était engagé à réussir.

La page Altia s’ouvre: le naufrage du capitalisme d’État

En 2009, le groupe Halberg reçoit du tribunal de Guéret l’autorisation de reprendre les sites de Bessines et de La Souterraine pour 750.000€. À La Souterraine, 314 des 360 salariés sont repris. En novembre 2009, Halberg devient Altia. Le rachat de Sonas pour une bouchée de pain illustre la stratégie du groupe, entièrement fondée sur de la cavalerie:

tout le monde voulait croire à cette aventure d’un trio de dirigeants – Patrice Durand, Nicole Cohen, Patrick Adolf – qui, à partir d’Eurodec et des décombres français du groupe allemand Halberg, a construit à marche forcée un conglomérat, implanté jusqu’en Pologne et au Brésil. En France, Altia a souvent fait son marché à la barre des tribunaux de commerce. «Ils étaient dans la fuite en avant. Avec une dette restructurée à trois reprises depuis 2005, et pas assez de fonds propres, Altia a surtout financé ses investissements par du crédit-bail, son besoin en fonds de roulement par de l’affacturage», explique un proche du dossier. Le chiffre d’affaires va plus que quintupler en six ans. Mais le trio manque de capitaux, comme souvent les entreprises de taille intermédiaire – ETI – en France.

Malgré cette fragilité, les dirigeants du groupe parviennent à embrigader des fonds publics dans l’aventure. La BPI, en particulier, apporte 5 millions € à l’ensemble et prend ainsi 20% de parts. Malgré cette intervention, Altia ne peut survivre durablement à ses montages financiers. En 2014, le groupe est mis en liquidation judiciaire. Entretemps, les syndicats dénoncent la saignée que la holding pratique dans ses filiales pour rembourser ses dettes.

Les salariés subissent de plein fouet les options idéologiques de la BPI et le naufrage du capitalisme d’État à la française. Celui-ci a nourri et couvert un montage financier sans avenir, dont les ouvriers du site sont les jouets involontaires.

Le montage vautour de Transatlantic Industries

Commence alors un ère de confusion. Le 11 avril 2014, le site est repris par Transatlantic Industries, une entreprise du Wyoming qui rachète pour 1€ des sites industriels en France, sans avoir les moyens de les redresser ni de les développer. L’aventure dure quelques semaines et c’est finalement le groupe italien GM&S Industry présidé par Gianpiero Colla qui reçoit du tribunal de commerce de Paris, le 1er décembre 2014, l’autorisation d’exploiter le site après une cession pour un montant de 3€. Le groupe italien est parvenu à convaincre tout le monde qu’il dispose d’un projet industriel solide. Il s’engage à conserver 280 postes. Le site de Bessines est cédé au français Steva.

GM&S, une autre montage vautour?

D’emblée, c’est l’entreprise automobile donneuse d’ordres dont l’État est actionnaire, Renault, qui se montre la plus réticente à aider le site. Alors que Peugeot maintient ses commandes, Renault ne conserve que 70% du volume initial.

On trouve ici une autre particularité du capitalisme d’État à la française: le cynisme et le manque d’engagement. L’examen de la situation en Creuse montre bien que, pour la deuxième fois, l’intervention de l’État est annonciatrice de catastrophe et qu’il ne faut surtout pas compter sur l’administration pour obtenir une aide utile.

Le repreneur a-t-il trop peu investi et trop peu prospecté comme l’indiquent les syndicats? Dans la pratique, la situation semble beaucoup plus nuancée. En octobre 2015, soit quelques mois après la reprise, le directeur de l’entreprise expliquait:

« Nous sommes en surcapacité en terme de presse, de soudure et de cataphorèse, concède Jean-François Fargeton. Mais nous souhaitons tout conserver dans un premier temps en attendant de voir comment l’on rebondit car cela peut constituer un atout ».

Si certains incriminent les nouveaux propriétaires, ceux-ci peuvent en tout cas attester du fait qu’ils ont parié sur le rebonds de l’entreprise avant de l’abandonner définitivement. Manifestement, celle-ci n’est pas parvenue à conquérir de nouveaux marchés, alors même qu’un démarchage local a tenté d’y parvenir.

L’État a-t-il sabordé GM&S?

La question insidieuse est de savoir si l’État, avec son incompétence et ses errements, a abandonné ou non GM&S à son sort. On aurait pu imaginer en effet que, courant 2015 ou 2016 (moment où Emmanuel Macron était ministre de l’Économie au demeurant), l’État actionnaire de Renault oblige celle-ci à maintenir son niveau de commandes antérieur à GM&S, là où Peugeot répondait à cette attente.

Le sujet qui est posé ici (au-delà de la responsabilité personnelle du nouveau Président à l’époque où il était ministre) est bien celle, très concrètes, de la capacité des services de l’État à dégager une stratégie industrielle à long terme répondant aux enjeux de la mondialisation. Or il apparaît clairement que cette mondialisation consiste à mettre des entreprises françaises alourdies par les contraintes socio-fiscales et réglementaires directes en concurrence directe avec des entreprises étrangères, sans qu’il n’existe une vue globale pour répondre à leur défis capitalistiques ou sociaux.

Le libre-échange est-il en cause? ou bien sont-ce nos élites?

Sur le fond, le sujet GM&S illustre à merveille et de façon très concrète la question du libre-échange et de sa pertinence. Faut-il mettre en place des protections contre la concurrence étrangère afin de sauver GM&S? On voit bien qu’il faut ici distinguer l’idée d’une politique industrielle nationale qui vise à maintenir l’appareil productif en vie face aux marchés étrangers, et l’idée d’un protectionnisme.

Dans la pratique, il paraît en effet souhaitable que la France se dote d’une politique industrielle soutenable, destinée à préserver l’existence d’un appareil de production manufacturière sur son sol. Je sais que, notamment parmi certains énarques, cette option ne va pas de soi et que beaucoup ont accepté comme une donnée brute la désindustrialisation du pays, au profit de sa financiarisation à outrance.

Cette option est le grand tabou que personne ne discute mais qui constitue la vraie trahison des clercs dans notre siècle.

En revanche, on mesure immédiatement que le protectionnisme n’a aucun avenir dans un univers où les donneurs d’ordres sont mondialisés. Dès lors qu’une entreprise comme GM&S doit aussi bien fournir des clients sur le sol national que des clients étrangers, on voit bien que l’entreprise serait autant condamnée par le protectionnisme qu’elle ne l’est par une mondialisation sans politique industrielle réfléchie.

En réalité, la balle est dans le camp des élites. Elles seules peuvent réorienter les politiques publiques pour les activer, c’est-à-dire pour arrêter de payer le prix de la désindustrialisation là où celle-ci n’est prévenue par aucune stratégie d’ensemble. Pour y parvenir, il faut évidemment penser la France autrement que comme un havre bobo où l’ouvrier n’a plus sa place, et même où il apparaît comme un anachronisme absurde.

Quels seront les rendez-vous “libéraux” d’Emmanuel Macron d’ici septembre?

Dans la pratique, Emmanuel Macron deviendra officiellement Président de la République le 14 mai. Il devra attendre le 18 juin pour savoir de quelle majorité parlementaire il disposera. Néanmoins, tout laisse à penser qu’il n’attendra pas ces échéances pour agir.

À compter du 19 juin, il pourra lancer sa première bataille parlementaire. Celle-ci commencera par une série de lois d’habilitation pour préparer des ordonnances (dont une partie serait d’ores et déjà écrite avec l’appoint de diverses forces de la « société civile » ou groupes de pression). Le Parlement ne devrait pas adopter un « collectif budgétaire », c’est-à-dire une loi de finances rectificative: le nouveau président a annoncé que cette instabilité fiscale n’entrait pas dans ses intentions.

Voici un échéancier probable de ce que seront les cent premiers jours d’Emmanuel Macron à l’usage des libéraux qui cherchent quelques repères dans ce nouveau parcours.

Le passage obligé de l’audit des finances publiques

Comme à l’occasion de chaque « alternance », le nouveau président commandera un audit des finances publiques, probablement auprès de la Cour des Comptes. L’exercice est habituel et vise surtout à vérifier qu’il n’y a pas de mauvaise surprise « cachée sous le tapis ». L’enjeu portera en particulier sur l’analyse des comptes sociaux et des opérateurs de l’État, les moins passés à la loupe dans les rendez-vous mensuels de la direction du Budget.

Pour le nouveau Président, cet exercice constituera un levier important pour justifier les orientations du projet de lois de finances et de la stratégie quinquennale des finances publiques qu’il a promis pour l’automne.

La moralisation de la vie politique et ses hauts risques

Dès le mois de mai, Emmanuel Macron a annoncé un projet de loi destiné à moraliser la vie politique. Il a donné le contenu global de ce texte: interdiction d’activités de conseils pour les parlementaires, et prohibition des recrutements familiaux.

Ce texte présente quelques risques. D’une part, il permettra à Emmanuel Macron de mesurer sa capacité à dégager une majorité parlementaire et constituera probablement un préalable à l’identification des sortants qu’il serait susceptible d’investir sous l’étiquette En Marche. D’autre part, le contenu même du texte pourra donner lieu aux premières critiques sur son éventuelle indigence ou son manque d’ambition.

Les lois d’habilitation de l’été

Après les élections législatives, fort de sa majorité parlementaire nouvelle, Emmanuel Macron a affiché son ambition de déposer des lois d’habilitation pour réformer le code du travail par ordonnances. Ce sera le premier véritable test de la nouvelle mandature pour les libéraux. Le nouveau président a donné les grandes lignes de ses intentions, consistant essentiellement à inverser la hiérarchie des normes sur les clauses (ex-)substantielles du contrat de travail et à modifier en profondeur le visage du paritarisme de gestion. En particulier, Emmanuel Macron a indiqué qu’il voulait élargir le régime de l’assurance-chômage.

C’est à l’occasion de ce texte que les libéraux pourront identifier la place des marqueurs posés par le nouveau président.

L’échéance des lois budgétaires de l’automne

Au début du mois d’octobre, le gouvernement déposera trois textes essentiels à l’Assemblée: une loi pluriannuelle de finances publiques, la loi de finances 2018 et la loi de financement de la sécurité sociale 2018. Ces trois textes fondamentaux donneront une image définitive des intentions portées par le quinquennat. Ils donneront l’ampleur des allègements de cotisations sociales promis par le candidat Macron, ainsi que sa stratégie en matière de CSG. Ils donneront également le calendrier de la baisse de l’impôt sur les sociétés et celui de la suppression de la taxe d’habitation.

Les entrepreneurs y guetteront quelques signes importants, comme l’étalement éventuel de la mise en place du prélèvement à la source, voire son ajournement.

Pourquoi les mutuelles de fonctionnaires veulent un hold-up sur les salariés du privé

Les fonctionnaires sont-ils des précaires? Il faut lire avec délectation la campagne menée par la Mutualité de la Fonction Publique (MFP, union des mutuelles de la fonction publique) et par son président Serge Brichet pour mesurer jusqu’où peut aller l’indécence des apôtres de la solidarité pour défendre, selon le principe « Charité bien ordonnée, etc. », leurs intérêts immédiats.

L’indécence des fonctionnaires n’a plus de limite

On ne résiste évidemment pas au plaisir de citer les meilleurs moments du discours Caliméro de Brichet:

Les agents publics sont les « parents pauvres » du système de santé, a alerté mercredi 19 avril la Mutualité fonction publique (MFP), qui a calculé que six agents sur 10 ne perçoivent en moyenne qu’1,60 euro par an de leur employeur pour leur cotisation à une complémentaire, contre 244 euros pour les salariés du privé.

« Il y a aujourd’hui une vraie forme de précarité sociale dans la fonction publique », a déploré Serge Brichet (…)

« Quand ils sont malades, le service public est patraque et nous sommes tous malades ! », résume un de ses slogans de campagne.

Euh! Monsieur le Président Brichet… les fonctionnaires, c’est bien ceux qui gagnent en moyenne 10% de plus que les salariés du privé, qui ont la sécurité de l’emploi, dont personne ne décompte jamais le temps de travail, qui bénéficient même parfois de primes de présence quand ils acceptent de venir travailler, et qui font payer leur retraite par le contribuable et qui n’ont pas de jour de carence quand ils sont malades?

Il ne faut quand même pas manquer d’air pour les présenter aujourd’hui comme les parents pauvres de la protection sociale, et leur attribuer une « précarité sociale » qui rappelle à point nommé la rupture profonde qui existe entre des fonctionnaires protégés par leur statut, et des salariés du privé exposés à tous vents.

Quand la Mutualité de la Fonction Publique demande un nouveau hold-up sur les salariés du privé

L’apparence du problème est au demeurant bien connue, et fait l’objet d’un intense lobbying de la part des mutuelles de la fonction publique depuis plusieurs semaines. Depuis la loi de 2013, tous les employeurs du secteur privé sont en effet obligés de proposer un contrat de complémentaire santé à leurs salariés, et à en assurer 50% du paiement. Les mutuelles de la fonction publique demandent aujourd’hui une mesure équivalente pour les fonctionnaires.

Bien entendu, les mutuelles se gardent bien de proposer le financement de cette mesure par des économies de fonctionnement. La proposition qui est faite est d’augmenter les impôts, c’est-à-dire de demander aux salariés du privé de contribuer à l’amélioration de la couverture santé du public, histoire d’accroître encore un peu plus le différentiel de traitement entre les deux univers.

Au passage, on rappellera que la généralisation de la complémentaire santé n’est rien d’autre qu’une augmentation de charges pour les entreprises, dont on voit bien que personne ne s’est demandé si les employeurs en auraient les moyens…

Les raisons cachées d’une campagne d’influence

Les gogos se contenteront des explications données par Serge Brichet pour comprendre ce dossier très technique. D’un côté, il y a les méchants salariés du privé qui reçoivent plein d’argent de leur gentil employeur aux poches percées et de l’autre les précaires, les fonctionnaires, soumis à une pression extraordinaire sur la productivité, qui doivent impérativement bénéficier de la solidarité collective.

Et puis, il y a la façon raisonnable d’aborder le sujet, qui consiste à décrypter les propos des mutualistes de la fonction publique.

Ceux-ci sont essentiellement dictés par des considérations économiques. Les mutuelles de la fonction publique rêvent en effet d’une mesure réglementaire (et financière) qui leur permettrait d’améliorer leur chiffre d’affaires et leur situation financière, plombée par des coûts de gestion importants. Cet objectif devient d’autant plus vital qu’un décret de 2011 oblige les ministères à mettre en place des procédures de mise en concurrence dans le « conventionnement » des mutuelles.

D’un côté, donc, une activité ankylosée par des années de monopole, et de l’autre, une concurrence dynamique qui se profile.

Les coûts de gestion exorbitants des mutuelles de la fonction publique

Il faut lire les quelques rares rapports annuels publiés par des mutuelles (elles sont tellement démocratiques qu’elles détestent publier leurs résultats) pour mesurer l’ampleur des dégâts. Prenons au hasard la mutuelle du ministère de l’Intérieur, Intériale, pour comprendre l’ampleur du problème:

Un rapide calcul montre que la prime moyenne par assuré chez Intériale est de 530€, dont 450€ servent à payer des prestations. Et les 80€ restants (soit 15%)? Des frais de gestion sans doute… On aimerait tellement qu’Intériale mette ses chiffres à disposition des assurés pour comprendre à quoi servent ces sommes, au juste…

On adorerait aussi qu’Intériale rende publique la liste de ses administrateurs…

Dans tous les cas, ces coûts élevés obligent la mutuelle à développer son chiffre d’affaires. Et, pour y parvenir, quoi de mieux qu’une bonne réglementation qui obligerait l’Etat à verser une subvention déguisée aux mutuelles sous forme de participation à un contrat de complémentaire santé obligatoire des fonctionnaires?

Les mutuelles de la fonction publique et la sécurité sociale

Une fois de plus, c’est la rente de situation dont la fonction publique bénéficie qui est en jeu. Rappelons en effet que les fonctionnaires n’adhèrent pas au régime général de la sécurité sociale et se battent obstinément pour y échapper. Malgré ce privilège, les fonctionnaires demandent aujourd’hui une rallonge pour « ne rien perdre » par rapport aux salariés du privé, vis-à-vis de qui ils sont pourtant fortement avantagés.

La meilleure preuve à donner de cet avantage consisterait à supprimer le statut de la fonction publique. Monsieur Brichet, si le statut privé est si favorable, pourquoi ne pas le revendiquer pour les fonctionnaires?

Les enseignants appelés à faire battre Fillon

On notera utilement cet article de blog de la présidente de l’association Reconstruire l’école, qui appelle à faire battre François Fillon aux élections présidentielles.

FRANÇOIS FILLON ET LES LEMMINGS

S’il existe encore sur ce blog quelques lecteurs, il ne leur aura pas échappé que les apparitions de la Présidente s’y font de plus en plus rares, tant les ingrates activités familiales et multicasquettes de mamysitteuse-taxi-sherpa-cuisinière-chaouch-psychologue-vaguemestre-aide ménagère l’ont accaparée depuis des mois et des mois jusqu’à l’usure.

Pour me sortir de ce silencieux marasme (et avant, sans doute, que l’Assemblée Générale de « Reconstruire l’École » ne confie la présidence à quelqu’un de plus jeune et de plus disponible que moi …), il ne m’a pourtant suffi que d’une sainte et saine colère à voir certains enseignants, des professeurs, des collègues, des êtres cultivés, intelligents, que j’apprécie, que j’admire, pour qui j’ai de l’affection, tomber soudain en amour devant François Fillon, jusqu’à l’aveuglement complet, jusqu’à envisager de lui apporter leur suffrage.

Je ne parlerai pas des affaires, des enfants ni de Pénélope. Ni des costumes ni d’Axa. Ni d’une confondante vulgarité verbale (« casser la baraque », «foutre un procès ») que l’on croyait jusqu’ici réservée au regrettable Sarkozy. Ni d’une démagogie tout aussi confondante (« Je n’ai pas fait les grandes écoles… ») où le châtelain de Sablé/Sarthe nous la joue moitié Thorez moitié Johnny, « fils du peuple » et « je suis né dans la rue ». Non, il sera uniquement question de l’École. Car si les statuts de l’association m’interdisent de donner aux adhérents et sympathisants toute consigne de vote, elles ne m’empêchent pas d’expliquer pour qui NE PAS voter, en l’occurrence donc pour aujourd’hui F. Fillon.

Comment diable est-il possible que des intellectuels, des hommes et des femmes de culture, des personnes attachées à l’École de la transmission et de l’esprit critique, aient à ce point perdu ledit esprit critique pour aller se jeter dans les bras de « Monsieur Socle Commun », ce socle commun d’où naquit tout le mal, évaluation par compétences, réformes délétères du lycée puis du collège, braderie des diplômes et j’en passe ? Pour ne pas alourdir à l’excès l’exposé, je me permets de renvoyer à un texte coécrit avec Agnès Joste et Michèle Gally,http://www.sauv.net/socle.php sur le site du Collectif ami Sauver les Lettres.

Chers amis, chers collègues, parce que François Fillon sort régulièrement quelques piques contre les pédagogistes, allez-vous oublier de quoi il fut l’instigateur et le suivre tels des lemmings dans des eaux glacées où vous succomberez et vos élèves avec vous ?

Parce que vous ne savez (et avouons que c’est tentant…) résister à la Schadenfreude d’imaginer les pédagogues en chambre, tous ceux qui n’ont plus vu de « vrais » élèves depuis des lustres, renvoyés devant les classes et de préférence dans les quartiers nord de Marseille ou d’ailleurs, vous accordez votre confiance à François Fillon pour, en quelque sorte, « faire le ménage » et débarrasser l’institution de ses pseudo-experts en expertise et autres théoriciens du vide éducatif.

Enfin, soyez lucides ! François Fillon ne fera rien (au mieux), et mal, au pire. Pourquoi en serait-il autrement ? Le calamiteux bilan du PS de messieurs Peillon et Hamon et de madame Vallaud-Belkacem doit-il vous faire oublier Xavier Darcos et Luc Chatel ? Chers amis, chers collègues, que vous avez donc la mémoire courte, ou sélective …

FRANÇOIS FILLON ET LES LEMMINGS

Moi, comme ma presque compatriote la mule du Pape, j’ai de la mémoire. Je me souviens très bien par exemple, lors de la nomination de Xavier Darcos par Nicolas Sarkozy, du grand « Ouf » de soulagement en salle des professeurs : « C’est un humaniste, un lettres classiques », « Il connaît la maison », « Il a déjà été aux affaires », « Il ne nous maltraitera pas trop » …

Et on a vu ce qu’il en fut.

Certes, F. Fillon est conseillé par Annie Genevard, qui fut naguère professeur de lettres, m’a tout l’air a priori d’une « honnête homme » (avec une très jolie voix, de surcroît) et ne dit pas de bêtises.

Mais réveillez-vous, chers amis ! Elle ne fera RIEN, ni plus ni mieux que Darcos et quelles que soient ses bonnes intentions, parce qu’elle ne POURRA rien faire ! Le programme ultralibéral de F. Fillon, les coupes claires dans le nombre de fonctionnaires DONC d’enseignants, le refus maintes fois martelé de « faire encore de la dette » (je vous renvoie à cette ahurissante rencontre (1) avec des aides-soignantes à bout), tout ceci cumulé n’aboutira qu’à une aggravation de vos conditions de travail, et ipso facto de celles de vos élèves : si vous devez travailler 25 heures pour gagner plus, sous la surveillance de votre chef d’établissement ça va de soi (autonomie oblige …), sachant que ces 25 heures en signifient une cinquantaine en préparations et corrections, in fine chers collègues vous travaillerez MAL, vous bâclerez la besogne – ou vous finirez en burn-out si vous restez consciencieux.

FRANÇOIS FILLON ET LES LEMMINGS

Jetez donc un coup d’œil sur l’ensemble du programme de François Fillon : il est d’une violence sociale sans précédent dans notre pays, pour tout dire thatchérienne, et fait définitivement table rase des « jours heureux » du CNR, fondement de notre système social français ou du moins ce qu’il en reste. Voulez-vous VRAIMENT tout cela pour votre pays, pour vos élèves, pour vos enfants, pour vous-mêmes ?

– Oui mais ses propositions sur l’École, il n’y a que cela qui nous intéresse chez François Fillon, c’est l’essentiel pour nous, etc etc …

Vraiment ??? Pour un peu, mes amis, vous me feriez croire que vous ne savez plus penser politique !

FRANÇOIS FILLON ET LES LEMMINGS

ALORS, SOYONS SÉRIEUX, JUSTE CINQ MINUTES : comment pouvez-vous imaginer que l’on va reconstruire l’École dans une France où tout, je dis bien TOUT le modèle social et économique, sera déconstruit ? Comment pouvez-vous concevoir une École seule et debout au milieu du champ de ruines créé par la politique ultralibérale du candidat LR ?

Pour avoir la satisfaction (et qui plus est ce n’est même pas sûr !) de voir dégager un quarteron de pédagonigologistes parasites, allez-vous accepter que les parents de vos élèves soient précarisés, mis au chômage, mal soignés ?

Pour voir revenir le COD et disparaître l’inepte prédicat, tolérerez-vous que les gamins viennent en cours le ventre vide ou traînent l’angine tout l’hiver parce que chez eux on ne pourra plus payer le chauffage ?

Pour pouvoir enseigner le « récit national » (je ne développe pas, c’est un autre débat), consentirez-vous à ce que dans la vie réelle les inégalités se creusent encore et encore, ce qui est quand même tout l’inverse de « faire nation » ?

Quelle mascarade que de vouloir, sous couvert d’égalité, faire porter l’uniforme aux élèves, alors même que la politique économique suivie creusera les écarts de manière effrayante !

Et comment parler de rétablir l’autorité dans l’enceinte scolaire, si le monde hors les murs devient une jungle dérégulée où le plus outrageusement riche aura le dernier mot ?

FRANÇOIS FILLON ET LES LEMMINGS

AUCUN PROGRAMME POUR L’ÉCOLE, si bon soit-il (à supposer qu’il le soit, mais je me place dans votre optique, chers amis et collègues) NE PEUT JUSTIFIER LA VIOLENCE SOCIALE ET REVANCHARDE DU PROJET FILLON.

Vous pensez voter Fillon seulement pour l’École et sans vouloir considérer le reste ? Vous aurez le reste, et pour ce qui est de l’École, vous ne verrez dans le moins mauvais des cas pas grand-chose, et un désastre au pire, quelle que soit la bonne volonté de Mme Genevard : plus que jamais, le ministère de l’Éducation Nationale sera à Bercy.

Qu’est donc devenu l’enseignement public britannique sous Mme Thatcher et autres conservateurs ? Une catastrophe : cyniquement, Miss Maggie, la fille de l’épicier, après avoir bénéficié des bourses des gouvernements travaillistes pour accéder aux études supérieures, a rétabli le plafond de verre. Est-ce vraiment cela que vous voulez pour votre pays, chers amis, chers collègues ? Certes, l’École à plusieurs vitesses existe d’ores et déjà chez nous, c’est un fait, entre public et privé, villes et campagnes, avec ou sans bi-langues (latin, grec, allemand …), entre banlieues et centres-villes, sous contrat et hors contrat … Pensez-vous vraiment que le programme de François Fillon va rendre à TOUS les élèves quels qu’ils soient la possibilité de recevoir l’instruction à laquelle ils ont droit, dans un contexte digne et décent ?

FRANÇOIS FILLON ET LES LEMMINGS

Chers collègues lemmings, revenez sur terre ! Le joueur de pipeau Fillon vous entraîne à la noyade, vous-mêmes et les élèves dont vous avez la responsabilité.

Et tant qu’à rester dans la métaphore aquatique et rongeuse, ce n’est pas lemmings qu’il vous faut être aujourd’hui, mais CASTORS – comprendre le fameux « faire barrage » –, à François Fillon autant qu’à Marine Le Pen.

Vous êtes des professeurs, votre métier c’est de réfléchir : sachez penser globalement ! Un programme électoral est un tout ! Souvenez-vous-en avant que de vous prononcer : CE QUI FAIT DU MAL À LA SOCIÉTÉ NE PEUT PAS FAIRE DU BIEN À L’ÉCOLE.

Les dirigeants du RSI plaident pour plus d’inquisition contre les entrepreneurs

On lira avec intérêt cette interview accordée par des dirigeants du RSI à la Nouvelle République. Interrogés sur l’exaspération des entrepreneurs vis-à-vis du RSI, les intéressés, Jean-Claude Rondeau, président, et Éric Sarrazin, directeur du RSI de la région Centre-Val de Loire, se livrent à un numéro de Caliméro qui laisse totalement perplexe sur la capacité de ce régime social à prendre en compte les attentes des assurés qui le font vivre.

Quand les dirigeants du RSI jouent aux Caliméro de l’inquisition

Voici le florilège de ce désastre communicationnel produit par les dirigeants du RSI de Centre-Val-de-Loire:

« Dans un contexte économique difficile, de crise, c’est plus facile de s’en prendre au RSI, mais c’est injuste. Il y a une méconnaissance profonde du statut de l’indépendant. On encaisse moins de cotisations qu’on verse de prestations, car les retraités sont plus nombreux », dit le président Rondeau. Il évoque des « arguments électoralistes » développés contre le RSI, qui frisent la démagogie, le populisme ambiant.
Si le RSI est supprimé par le nouveau président de la République élu ? « Il faudra d’abord une période de deux à trois ans pour basculer dans un régime général. Les cotisations n’iront pas à la baisse mais, bien au contraire, à la hausse pour les indépendants, de 30 %. Et il y aurait un problème d’égalité entre les salariés sous contrôle et les indépendants qui ne le seraient pas autant. »

Traduction: critiquer le RSI, c’est populiste (sous-entendu: c’est faire le jeu du Front National), selon une bonne méthode qui consiste à disqualifier toute critique en expliquant qu’elle est forcément simpliste. Et la réponse: il faudrait plus contrôler les indépendants qui le sont moins que les salariés. Et ça, ce n’est pas du tout populiste, comme argument.

Le RSI s’assume de plus en plus comme machine à tuer le travail indépendant

Mais, messieurs les dirigeants du RSI, si vous détestez vos assurés, si vous pensez qu’ils ne sont pas assez contrôlés et qu’ils sont tous des fraudeurs potentiels, changez de métier. Sauf si, bien entendu, vous êtes là pour vous venger d’eux, simplement parce qu’ils ont le courage que vous n’avez pas: celui de vivre de leur propre entreprise.

Rapport Leroy: entrepreneurs, faites comme l’Etat employeur! méprisez vos salariés et violez la loi!

Entrepreneurs, c’est bien connu: vous êtes d’horribles exploiteurs obsédés par le profit et prêts à tout vendre, père, mère, et salariés bien sûr, pour gagner toujours plus d’argent! C’est pourquoi vous méritez d’être accablés d’impôts confiscatoires sans aucune contrepartie. Pourtant, le rapport d’un certain Daniel Leroy sur « les effets du décret n°2011-1474 du 8 novembre 2011 sur l’accès à la protection sociale complémentaire dans la Fonction publique territoriale », présenté devant une obscure instance de fonctionnaires le 29 mars, en dit long sur le réalité du mépris que l’Etat employeur nourrit pour ses collaborateurs et sur l’allégresse avec laquelle l’Etat s’affranchit du droit en vigueur dans ce pays.

Aucune entreprise ne pourrait traiter ses salariés de cette façon.

L’entreprise, territoire de santé

Tous les entrepreneurs ont entendu parler de la généralisation de la complémentaire santé, inventée par l’accord national interprofessionnel du 11 janvier 2013 et transposé dans la loi du 14 juin de la même année. Elle oblige tous les employeurs à souscrire à un contrat de complémentaire santé pour leurs salariés et à financer au moins 50% des primes de ces contrats. Dans la foulée, le Parlement avait fiscalisé la participation des employeurs à ces contrats, ce qui avait induit une augmentation d’impôt de parfois plusieurs centaines d’euros pour les salariés.

Ce faisant, l’entreprise devenait officiellement un territoire de santé. Jusqu’ici, on estimait à environ 75% le volume de salariés couverts par un accord santé sur un acte volontaire de l’entreprise. La généralisation ne laissait plus le choix aux récalcitrants.

L’Etat employeur se soucie beaucoup moins de la santé de ses fonctionnaires

Depuis 2013, la cause de la santé dans la fonction publique n’a guère bougé. Elle est restée bloquée à ces fameux décrets de 2011 qui prévoient, dans la fonction publique territoriale, la possibilité d’une « labellisation » d’un assureur santé par la collectivité ou d’une « convention de participation » qui prévoirait une prise en charge d’une partie des primes par l’employeur.

Et là tu comprends tout de suite le raisonnement implicite qui guide cette situation surréaliste. Toi, employeur privé, tu es un grand méchant, donc l’Etat te punit en t’obligeant à souscrire un contrat santé pour tes salariés. En revanche, pour ses propres ouailles, l’Etat (au sens large) s’absout lui-même de tous les péchés, donc il évite soigneusement de se soumettre aux mêmes obligations que les employeurs privés.

Du coup, il y a bien d’un côté des employeurs privés qui investissent dans la santé de leurs salariés et des employeurs publics qui considèrent cette affaire comme tout à fait périphérique à leurs missions.

L’Etat employeur n’y comprend goutte

Au passage, on lira le rapport Leroy avec stupéfaction. Il est le fait d’un fonctionnaire comme on voudrait ne plus en voir. Sa question n’est en effet pas de savoir si les fonctionnaires territoriaux sont en bonne santé, s’ils ont correctement accès aux soins, si leurs besoins sont couverts, par exemple en optique ou en prestations dentaires. Non, visiblement, ces questions-là sont bonnes pour les employeurs privés, mais pas pour le public.

Non! le rapport Leroy ne s’occupe que d’une seule question: est-ce que la procédure fonctionne? Autrement dit, est-ce que les fonctionnaires souscrivent à un contrat auprès d’une mutuelle de la fonction publique (nous reviendrons plus loin sur le scandaleux favoritisme dont l’Etat fait preuve vis-à-vis de ses mutuelles). Le reste (à savoir, est-ce que les contrats proposés correspondent aux besoins sanitaires de la population concernée), on s’en fout!

Là encore, on imagine une situation inversée. Que n’entendrait-on pas, si les employeurs ne s’occupaient que de donner du chiffre d’affaires à des assureurs privés en souscrivant des contrats sans savoir s’ils sont ou non adaptés aux besoins des salariés?

L’Etat employeur découvre les contraintes qu’il a imposées sans vergogne aux entreprises

Ce faisant, le rapport découvre les difficultés que personne n’a eu de scrupule à imposer aux entreprises. On lira donc, à titre d’exemple, des phrases stupéfiantes:

Le montant de la participation de l’employeur : la majorité des représentants des personnels rencontrés ont un point de vue critique sur le niveau financier de la participation employeur qui ne leur semble pas assez incitatif pour de nombreux agents. L’étude ne permet pas de dégager un ratio moyen entre le montant de la participation perçu par un agent et celui de sa cotisation, mais certaines collectivités l’estime à environ 20% pour la plupart de leurs agents, à l’exception de ceux aux plus faibles revenus qui bénéficient souvent d’un effort financier relativement plus important de la part de leur collectivité.

La fiscalisation de la participation employeur : l’intégration dans le salaire imposable de la part des cotisations prises en charge par l’employeur apparaît comme peu incitative pour les petits salaires et les temps partiels.

Tiens! mais comment avons-nous fait, nous, les employeurs privés, pour résoudre ces problèmes? Nous avons dû prendre en charge 50% des cotisations, sans que personne ne se soucie de savoir si nous avions les moyens ou non d’assumer cette dépense nouvelle. Il a donc bien fallu se débrouiller, sachant que la majorité de 2012 n’a eu aucun scrupule à fiscaliser la participation employeur, y compris pour les petits salaires.

Et là tu comprends que les gentils fonctionnaires n’acceptent pas pour eux-mêmes le dixième des obligations qu’ils imposent aux méchants employeurs privés.

Les mutuelles demandent de nouveaux privilèges pour les fonctionnaires

Pour développer leur chiffre d’affaires, les mutuelles auditionnées dans le cadre de ce rapport n’ont donc eu aucun scrupule à revendiquer des privilèges pour les fonctionnaires qu’elles ne sont pas parvenues à « capturer » dans leurs contrats extrêmement coûteux. Ainsi, on lira les propos du président de la Mutuelle de la Fonction Publique, M. Brichet, qui propose tout simplement de revenir aux dispositions fiscales d’avant 2013:

M. BRICHET fait observer qu’en matière de protection sociale complémentaire, l’Etat finance 5 milliards d’euros dont seulement 50 millions sont consacrés aux agents publics. Il indique qu’un dispositif fiscal simple permettrait de répondre à la problématique globale d’iniquité des citoyens dans l’accès à une protection complémentaire : le crédit d’impôt.

Il faut lire l’argument entre les lignes! L’Etat employeur ne contribue pas aux contrats santé de ses fonctionnaires parce qu’il n’a pas d’argent (question, redisons-le, dont personne ne s’est soucié lorsque la même charge a été imposée aux entreprises). Et comme personne n’imagine financer la dépense que constituerait cette dépense nouvelle sur des lignes existantes (ce qu’ont fait toutes les entreprises), les mutuelles de la fonction publique trouveraient tout à fait justifié de revenir à la défiscalisation que la gauche a supprimée la bouche en coeur en 2013 pour les salariés du privé.

De cette façon, c’est le contribuable qui financera une mesure nouvelle pour les fonctionnaires… Astucieux, non?

Comment le rapport Leroy annonce une nouvelle violation du droit

Au passage, le rapport Leroy a procédé à deux types d’audition. D’un côté, il a interrogé des services de ressources humaines du secteur public. De l’autre, il a interrogé quatre mutuelles: la mutuelle de la fonction publique (MFP), la mutuelle Intériale (ministère de l’Intérieur), la mutuelle générale de l’éducation nationale (MGEN), et la mutuelle nationale territoriale (MNT). Et les organismes paritaires comme AG2R, Malakoff ou Humanis? et les assureurs privés? et les intermédiaires d’assurance?

Une fois de plus, le droit de la concurrence n’est pas respecté par l’Etat employeur. Une fois de plus, la protection sociale complémentaire est comprise comme un moyen de financer des copains, et pas comme une externalité positive devant profiter à l’assuré lui-même.

C’est bien ce sujet qu’on aurait aimé lire dans le rapport Leroy. Parce que la première raison pour laquelle les fonctionnaires ne s’assurent pas auprès de leur mutuelle, c’est que celle-ci, comme l’employeur lui-même, ne s’intéresse pas à eux, si ce n’est comme prétexte ou comme levier pour se faire du gras.

Prenez-en de la graine, entrepreneurs! il n’y a de bon Dieu que pour les employeurs fripouilles.