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RSI, revenu universel: 5 leçons pour avoir de l’influence sur Internet

Comment gagner de l’influence sur Internet? Les exemples du RSI et du revenu universel donnent quelques illustrations de ce qu’il faut faire et ne pas faire pour utiliser le monde numérique comme levier d’influence.

RSI, revenu universel: un petit rappel

En 2017, deux thèmes s’imposent dans l’opinion: la nécessaire réforme fondamentale du RSI, et la mise en place du revenu universel.

Sur ces deux points, il faut saluer l’effet de campagnes Internet bien menées.

Dans le cas du revenu universel, sans l’engagement initial du MFRB qui a beaucoup utilisé depuis plus de trois ans les réseaux sociaux pour documenter le sujet, il est très probable que cette idée serait restée, dans l’esprit des décideurs politiques, une utopie d’hurluberlus. On peut donc mettre au crédit de ce mouvement la capacité à avoir imposé le thème dans l’opinion, en recourant essentiellement au pouvoir de l’Internet.

Dans le cas du RSI, je me souviens d’avoir entendu l’entourage d’un candidat à la présidentielle découvrir le sujet en septembre 2016. Quelques mois plus tard, après une campagne bien sentie, plus aucun candidat ne s’autorise à ne pas traiter le sujet (même Peillon, pour qui le RSI est une bête exotique, en parle).

Dans les deux cas, sans la puissance du Net, ces thèmes n’auraient pu être popularisés.

Leçon n°1: la patience est la mère de toutes les vertus

Pour tous ceux qui voudraient développer des campagnes d’influence sur Internet, ces deux exemples donnent un premier enseignement: il faut savoir être patient pour marquer les esprits.

D’une manière générale, on peut estimer à au moins trois mois l’investissement nécessaire pour qu’une influence s’acquière, à condition que le terrain ait été préparé à l’avance. Dans le cas du RSI, l’activisme des « Libérés », notamment sur Facebook, a permis de dégager une piste de lancement très favorable pour propulser des thèmes qui ont rapidement pris auprès des candidats à la présidentielle, et auprès de la presse.

Mais il s’agit d’une exception. La norme d’une campagne d’influence sur un thème technique est plutôt celle d’un investissement d’au moins douze mois, voire du double lorsque le thème est très éloigné des préoccupations de l’opinion publique. C’est le cas du revenu universel, jugé peu crédible il y a encore trois ans, et qui a gagné sa respectabilité au fil du temps.

Pendant ce temps, il faut marteler inlassablement ses thèmes.

Leçon n°2: influence et viralité

Deuxième point essentiel: une campagne d’influence sur Internet bat son plein par la viralité.

De ce point de vue, le « must » consiste à créer des contenus éditoriaux qui sont republiés par le plus grand nombre possible de medias. Pour y arriver, il faut investir dans une « industrialisation » des contenus qui permettent aux agrégateurs de flux de reprendre les textes sans y modifier une virgule. Et ça, c’est un peu compliqué. En tout cas, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval.

Une fois les contenus « exportables » fabriqués, il faut mobiliser les bonnes personnes sur les réseaux sociaux. Ces bonnes personnes-là feront le boulot de rediffusion des liens vers leur auditorat.

Autrement dit, il ne suffit pas de fabriquer des contenus pour être lus, il faut aussi savoir les diffuser, ce qui peut prendre autant de temps que la rédaction proprement dite.

Leçon n°3: rédiger des contenus ciblés et actifs

Certains me demanderont comment fabriquer des contenus viralisables.

Ce point mériterait un long développement. En résumé, deux critères sont essentiels pour qu’un contenu soit viralisé.

D’une part, il doit s’adresser à ce que la sociologie des réseaux sociaux appelle une communauté complète. Le contenu doit viser celle-ci et comporter tous les items attendus par celle-ci sur le sujet qui l’intéresse.

D’autre part, le contenu doit être « actif ». Il ne doit pas seulement chercher à informer les lecteurs, mais il doit les conduire vers une action collective claire (ne serait-ce qu’une compréhension globale du dossier pour se « situer » collectivement).

Leçon n°4: l’influence doit être maîtrisée dans le temps

Une campagne d’influence suppose de bien maîtriser ses délais. Un contenu éditorial « actif » a une durée de vie d’environ trois ou quatre jours. Son influence produit le plein de ses effets dans les dix jours qui suivent la publication. Une campagne d’influence fonctionne donc par vagues. Il faut savoir structurer le plan de publication pour optimiser le jeu des vagues. Parfois, il faut des effets répétés et rapprochés, parfois il faut espacer les publications.

Dans la pratique, une campagne d’influence produit plusieurs étapes naturelles dans l’esprit des internautes. La première étape est celle de la curiosité: le sujet était inconnu, et on le découvre. La deuxième étape est celle de la compréhension: peu à peu, des problèmes techniques éloignés deviennent plus clairs. La troisième étape est celle de l’action: l’influenceur doit rendre une conclusion naturelle.

Ceux qui veulent brûler les étapes se condamnent à l’échec. C’est par exemple le cas, cataclysmique, du think tank « libéral » Générations Libres qui a combattu une fusion du revenu universel avec la protection sociale durant la deuxième étape, alors qu’il s’agissait d’un sujet de troisième étape. Dès lors, les objectifs libéraux de ce projet seront beaucoup plus difficiles à défendre. Ceux qui ont attendu la troisième étape pour défendre une vision « socialiste » du projet avancent désormais en terrain favorable.

Leçon n°5: maîtriser son paysage d’influence

Pour réussir une campagne d’influence, il faut impérativement investir initialement dans l’identification des alliés potentiels et des « écouteurs » potentiels. Pour chacune de ces populations, il faut être capable de déployer une parole audible.

Là, l’investissement peut être lourd, car il suppose des moyens techniques qui ne s’improvisent pas.

Rendez-vous dans les mois à venir pour mesurer le résultat final de ces campagnes.

PISA, RSI: les élites françaises et leur culture du déni

Pourquoi les élites françaises plongent-elles, année après année, leur propre pays dans une obsolescence suicidaire? Parce qu’au lieu de regarder la réalité de leurs insuffisances et de leurs défauts, elles préfèrent se murer dans une culture du déni, qui consiste à croire le roi habillé quand il est nu et qui permet de justifier une réaction nobiliaire. Cette dernière s’appuie sur un raisonnement simple: nous, les élites, ne devons rien changer à rien, car tout ne va pas si mal et nous sommes le dernier rempart avant la chienlit (entendez: le populisme, le fascisme, l’ultra-libéralisme, la casse sociale, etc.)

Prouver que tout ne va pas si mal (traduisez: halte au French Bashing!) devient une arme stratégique pour justifier l’immobilisme de l’ordre social et le maintien au pouvoir d’une élite out of date.

Les élites françaises et PISA: un déni

Premier exemple: l’enquête PISA qui, publication après publication, démontre sans état d’âme que l’école publique en France est incapable de préparer efficacement nos enfants à la concurrence internationale, et qu’elle est incapable d’améliorer ses performances, malgré des créations colossales d’emplois.

Le plus cruel, dans l’enquête PISA, ne tient même pas à la désespérante stagnation de l’école publique dans la compétition internationale. Il tient à la passivité des élites françaises face au constat répété tous les trois ans: l’école publique est un puissant outil de sélection sociale. Elle ne forme pas les meilleurs, elle forme les fils (et les filles) à papa. Or, si un argument justifiait la toute puissance de l’école publique en France, c’était bien celui de l’égalité des chances.

L’OCDE (bouh! les méchants libéraux!) a beau démontrer depuis plus de dix ans que l’école de la République est le meilleur antidote contre l’égalité des chances, rien n’y fait. On continue comme avant, et on se vante même de renforcer les moyens de cet instrument de sélection sociale. Au nom de l’égalité, bien sûr.

Les chiens de garde du déni

On lira donc sous la plume d’une fonctionnaire de l’Education Nationale, Marie Duru-Bellat, sociologue qui tourne en boucle sur le sujet depuis plus de dix ans,  des phrases hallucinantes expliquant que PISA, c’est pas vraiment scientifique et qu’il ne faut pas vraiment prêter attention à cette étude:

Tout d’abord, comme toutes les données d’enquêtes, celles-ci sont inévitablement imparfaites. (…) Mais de fait, la difficulté majeure concerne les limites de données transversales, collectées à un moment donné, quand il s’agit d’évaluer et de piloter les systèmes éducatifs. Car les liens observés entre résultats des élèves et politiques éducatives ne sont instructifs à cet égard que si l’on est raisonnablement sûr qu’on a bien affaire à des relations causales. (…) Cela ouvre la porte à de multiples dérapages, les corrélations étant abusivement interprétées selon les préférences idéologiques de chacun.

Constater que l’école publique en France est un désastre n’est pas seulement une expérience évidente pour tous les parents qui y ont affaire. C’est aussi le résultat d’analyses internationales.

Mais pour tous ceux qui devraient faire l’effort de se remettre en cause pour changer cette situation, voire donner leur démission au vu de leur responsabilité dans ce naufrage, il vaut mieux nier les faits et expliquer que tout cela, c’est le produit de « dérapages » ou d’erreurs d’appréciation.

Un bon déni vaut tellement mieux qu’une mauvaise remise en cause…

Le RSI et le déni de la technostructure

Le même déni mortifère pour le pays est pratiqué par les élites françaises sur la question du RSI.

Rappelons que, historiquement, les indépendants ont toujours refusé d’être absorbé par un régime unique de sécurité sociale dont ils n’étaient pas demandeurs. Ce sont les conseillers d’Etat ministres du gouvernement Raffarin Bas et Dutreil qui l’ont imposé au nom de la simplification administrative.

Résultat: les entrepreneurs vivent un calvaire quotidien, dont ils n’ont absolument pas besoin en ces temps de crise, pour répondre aux demandes insanes d’un régime qui les assassinent les uns après les autres. Même la presse subventionnée se fait l’écho quotidien des souffrances infligées aux « assurés », qui mériteraient plutôt le titre de « menacés ».

Face à cette faute historique qui s’appelle la création du RSI, les élites françaises, qui sont essentiellement administratives et entendent implicitement faire rendre gorge à tous ces minables d’entrepreneurs qui se la pètent et échappent à leur contrôle, pratiquent un déni systématique: « Nous allons améliorer le RSI et préparer la fusion avec le régime général! »

Persévérer plutôt qu’innover

L’incapacité des élites françaises à adapter leur comportement à la réalité est devenu un problème critique pour l’avenir du pays. Face à cet autisme larvé mais constant, qui consiste à nier les évidences pour imposer sa pensée jusqu’au bout, les victimes du système n’ont plus qu’un choix: prôner des stratégies de rupture et rejeter en bloc un système qui vit à leurs dépens.

C’est à cette lumière qu’il faudra lire les présidentielles de 2017: celle d’une exaspération des industrieux face à une élite cramponnée à ses privilèges et bien décidée à faire dire au petit peuple celle qu’elle a envie d’entendre.

Ainsi disparaissent, un jour ou l’autre, les aristocraties.

Le populisme, maladie sénile de la démocratie censitaire

La démocratie libérale, devenue démocratie censitaire sans qu’on y prenne garde, serait malade, et on veut bien le croire. Certains ont vu, dans l’élection de Trump, un symptôme de cette maladie et n’hésitent pas à expliquer que le nouveau président des États-Unis met en danger un système politique merveilleux. À l’usage, c’est pourtant le contraire qui prend forme: Trump est élu en réaction à une captation de la démocratie libérale par une caste qui transforme le pouvoir en objet personnel.

L’émergence d’une démocratie censitaire

Dans la pratique, les élections présidentielles américaines ont prouvé que la fameuse démocratie en Amérique tant adulée des tocquevilliens n’est plus qu’une illusion ou une mise en scène. Elle a cédé la place à une démocratie censitaire, c’est-à-dire fondée sur des barrières à l’entrée des mandats.

Il suffisait de lire le casting pour en dresser le constat. Du côté des démocrates, l’épouse d’un ancien Président s’est imposée. Du côté des républicains, on comptait, lors de la primaire, le fils et le frère de deux anciens Présidents. Jamais les Américains n’avaient été confrontés à un si faible renouvellement de la caste politique, et à des barrières financières aussi importantes dans la campagne.

On se gaussera d’ailleurs des théories laborieuses sur Hillary candidate des pauvres, qui fleurissent dans les journaux de gauche. Si la campagne, dans sa globalité, a coûté plus de 3 milliards$, elle a coûté plus précisément 400 millions de dollars à Hillary Clinton, soit plus cher que celle de Donald Trump. Lorsque des montants pareils sont atteints, on voit bien que la politique n’est plus ouverte à tous les citoyens de façon identique…

La démocratie censitaire en France

En France, le plafonnement des dépenses de campagne empêche d’atteindre des montants aussi élevés. Toutefois, la sélection à l’entrée existe sous d’autres formes, qui ont le même effet: l’accès aux mandats n’est pas ouvert à tous uniformément, et suppose d’appartenir à une caste qui défend ses intérêts de classe.

La caste à la française ne repose pas seulement sur la fortune. Elle intègre la reconnaissance par les grandes écoles et le respect d’un parcours d’élu. Les règles du jeu sont différentes, mais le parrainage par 500 élus pour être candidat à la présidentielle constitue une sorte de garde-fou pour éliminer les hurluberlus qui menaceraient l’équilibre du système.

Bref, tous les Français ont le droit de vote (une fois tous les cinq ans pour les mandats nationaux), mais ils n’ont pas la même chance de devenir députés ou sénateurs, ou présidents de la République. L’expérience montre que les partis politiques n’effectuent pas le tri de leur investiture sur la compétence, mais de préférence sur d’autres critères, dont l’appartenance fidèle à la nomenklatura.

Les conséquences de la démocratie censitaire

Ces barrières à l’entrée des mandats expliquent les profonds déséquilibres dans la composition socio-professionnelle de la représentation nationale. En France, on compte à peine une poignée d’employés et d’ouvriers parmi les 577 députés, alors que ceux-ci représentent la moitié de la population active. En revanche, on trouve plus de 70 enseignants ou assimilés, 14 permanents politiques, 30 fonctionnaires des grands corps de l’Etat, plus de 60 autres fonctionnaires, 13 cadres d’entreprises publiques, 54 pensionnés et retraités civils. Plus du tiers de l’Assemblée Nationale est composé de ces gens liés par des points de vue proches.

Encore le décompte est-il faussé par des arrangements avec le siècle. Par exemple, Daniel Vaillant, qui est un professionnel de la politique, est renseigné comme agent technique. Dans les cadres du secteur privé (ou présentés comme tels par l’Assemblée), des noms nous défrisent les moustaches: Claude Bartolone, Henri Emmanuelli, Karine Berger, Benoît Hamon, Patrick Balkany, Eric Woerth, dont la connaissance des entreprises semble très fictive.

En réalité, très peu d’élus ont effectué un véritable passage en entreprise, alors que l’une de leurs principales missions consiste pourtant à réglementer le secteur privé. On voit bien comment, ici, la démocratie censitaire est à l’origine des maux qui la tuent: faible représentativité de l’Assemblée, hypertrophie réglementaire pour les entreprises, lois mal ficelées et impossibles à appliquer faute d’être adoptées par des gens qui comprennent réellement les problèmes qu’ils prétendent régler.

Le populisme, cette maladie sénile de la démocratie censitaire

Face à la dérive de la démocratie libérale qui s’est transformée en démocratie censitaire, les peuples, malgré leur grande sagesse, n’ont plus guère d’autre choix que d’adopter les grands moyens. Encore le font-ils avec prudence puisqu’ils multiplient les avertissements avant de passer à l’acte.

Ces grands moyens s’appellent le populisme, c’est-à-dire le recours à des forces politiques dont le principal discours repose sur le grand remplacement des élites sortantes par de nouvelles élites. Sur ce point, on a bien tort de présenter les mouvements populistes comme des forces qui rejettent les élites. En réalité, les populistes ne les rejettent, ils veulent seulement les renouveler et les remplacer.

L’accusation de populisme de la part des élites sortantes constitue donc une stigmatisation facile, mais maladroite, dans la mesure où elle mésinterprète la vraie nature des mouvements populistes.

Réinventer la démocratie libérale

Face à cette folie qu’est la réaction nobiliaire devant la montée du populisme, il devient urgent que les authentiques libéraux (pas ceux qui prônent une mise de la démocratie sous la tutelle des élites) réinventent la démocratie libérale. La seule alternative durable à un remplacement des élites par d’autres élites… qui se comporteront inéluctablement de la même façon lorsqu’elles arriveront au pouvoir tient en effet à une nouvelle donne…

Pour ce faire, il faut réinventer des modèles de gouvernance, comme la mise en place de la transitivité des mandats, où l’administration numérique…

Le chemin sera long, et restera à réinventer.

Macron refait la façade mais ne touche pas aux murs

Percuté par l’élection de Trump, le message passé cette semaine dans les colonnes de l’Obs méritait qu’on y revienne quelques instants. L’intéressé a d’ailleurs obtenu qu’un article gratuit fasse la synthèse de son interview (diffusée en payant), ce qui, en soi, témoigne d’une certaine lucidité sur le poids de la presse à abonnement et sur l’indispensable adresse gratuite aux internautes. Bref…

Macron et le Nouvel Obs

On a entendu, il y a quelques jours, Claude Perdriel dire à la radio tout le bien qu’il pensait de Macron. Daniel Schenidermann a assez justement fait observer que l’Obs encore entre les mains de Perdriel a conservé, depuis 2012, trois couvertures à Macron en le présentant chaque fois de façon très favorable. Les repreneurs de l’Obs (le fameux trio Niel, Bergé, Pigasse) partagent visiblement la même idée de Macron.

Incontestablement, Macron est l’homme sur qui la gauche caviar parie, et elle ne manque pas de le faire savoir. L’élection de Trump vient de montrer que ce genre de soutien pouvait parfois se retourner contre celui qui en bénéficie.

Un programme ou une ébauche de programme

Ce que l’Obs présente comme huit propositions-choc met un peu mal à l’aise. Certes, il s’agit de propositions, et elles sont bien huit. Mais enfin, remarque n°1: elles ne constituent quand même pas le choc du siècle. Et surtout, remarque n°2: elles restent quand même lacunaires et très incomplètes au regard de ce qu’un citoyen peut attendre d’un candidat à une élection présidentielle. Les mauvaises langues remarqueront d’ailleurs qu’elles ne font l’objet d’aucun chiffrage, ce qui gêne un peu aux entournures lorsqu’il s’agit de retraite ou d’école.

La question de la carte scolaire

Tiens! prenons la question scolaire. Macron propose deux mesures sur ce sujet, et on en reste un peu pantois.

Première mesure: réformer la carte scolaire.

Emmanuel Macron défend une vraie réforme de la carte scolaire. « On doit absolument la faire évoluer », affirme-t-il (…)

L’intention, tout le monde la partage et peut la comprendre. Mais ce sujet revient sur le tapis depuis 10 ans, et les multiples réformes qui interviennent régulièrement n’ont jusqu’ici rien changé à la réalité. Cet immobilisme, pour aller vite, s’explique par une raison simple: les réformes ont toujours été trop timides et la notion même de carte scolaire pose problème.

Alors quelle réforme de la carte scolaire Macron propose-t-il? Mystère et boule de gomme. On en saura pas plus, et c’est bien ce qui crée le malaise dans cette interview: on peine à transformer les « propositions choc » en programme effectif. Macron donne le sentiment de repeindre la façade pour mieux garder les murs intacts.

Le candidat nous annonce-t-il déjà un grand immobilisme social sous le vernis du changement?

La question de l’autonomie des établissements primaires

Parallèlement, toujours dans le domaine éducatif, Macron propose une autonomie pédagogique dans les établissements primaires.

« une vraie autonomie pédagogique pour les établissements »

Cette tarte à la crème donne là encore l’illusion du changement… pour mieux garder les meubles. Sans entrer dans la complication de la réforme éducative, on rappellera ici que Luc Ferry avait, en son temps, imaginé de réformer le système scolaire en commençant (logiquement en apparence, mais en apparence seulement), par le premier degré. Il se réservait le temps de réformer par la suite le collège, le lycée, puis l’université.

L’expérience (jamais clairement tirée de cet échec) montre pourtant que la pédagogie du premier degré est façonnée par les degrés supérieurs. On prépare les élèves à quelque chose. Tant qu’on ne réforme pas ce quelque chose, on ne change rien à l’école.

Une proposition novatrice sur l’école consisterait donc à réformer l’université et le lycée pour entraîner le reste de la machine. On sait d’ores et déjà, donc, que le projet de Macron échouera. D’autant que le sujet de fond n’est pas celui de l’autonomie pédagogique, mais bien celui de l’autonomie administrative des établissements, sujet abondamment traité par la Cour des Comptes, avec beaucoup de clairvoyance, depuis trois ans.

Bref, on peine à lire dans le programme de Macron, en l’état, le séisme que ses amis de l’Obs y voient.

Les retraites, un sujet non évalué par Macron

On dira pire encore du discours de Macron sur les retraites. L’intéressé propose en effet une formule Canada Dry qui laisse vraiment sur sa faim:

Partir à la retraite « à 60 ans, à 65 ans ou à 67 ans », en fonction des individus, des métiers exercés, des situations personnelles, pour Emmanuel Macron, tout doit être possible :

« Il faut pouvoir moduler selon les individus et les situations. Si on se contente d’appliquer des critères de pénibilité de manière arbitraire, on ne fera que recréer des régimes spéciaux. »

Tout doit être possible? soit partir à 60, 65 ou 67 ans? Là, pour le coup, on est très loin de ce qui est possible. Dans un système de retraite par points, on peut partir avant 60 ans et ou après, à une date de son choix. Mais, dans le flou de la proposition macronienne, on ne touche pas à la technique actuelle de constitution des droits. On en reste, semble-t-il, à un système à prestation définie.

Alors, comment finance-t-il cette réformette-choc, Macron? Probablement en pratiquant des décotes pour les salariés qui choisissent de partir plus tôt. Mais il faudra l’expliquer clairement à tout le monde, au risque de créer une forte déception. Et, pour le coup, le système existe déjà. Il n’a rien de révolutionnaire.

Un sentiment d’impréparation

Tout ça pour ça, a-t-on envie de dire? Attendre plusieurs mois pour accoucher de solutions déjà cramées et qui sont en réalité d’être loin d’être des réformes audacieuses pour finalement lancer des idées dont on peine à voir les modes de financement ou de réalisation: c’est prendre le risque de décevoir le jour en tendant à ses adversaires des bâtons pour se faire battre.

Et c’est bien dommage pour Macron, puisqu’on sent bien qu’il existe une frange de l’opinion qui attend avec impatience de libéralisme de gauche sur lequel le candidat joue sur du velours pour avancer.

Macron trop soutenu par la gauche caviar?

Une chose est sûre en tout cas: on sait à quoi sert aujourd’hui le rachat des grands titres nationaux par les tycoons du capitalisme français. Tous ces organes de presse sont autant de porte-avions qui servent, le jour J, à lancer des armadas de soutien à un candidat aux présidentielles, qu’on fabrique de toutes pièces de préférence pour qu’il doive tout s’il est élu, qu’il ait une dette colossale à rembourser tout le temps de son mandat. Macron est l’homme choisi par la gauche caviar pour occuper ce costume de l’obligé qu’on a aidé à devenir président de la République, et qui, en contrepartie, ne doit pas toucher aux subventions aux medias ni aux réglementations qui favorisent les petits copains.

En attendant que Macron dévoile ses propositions économiques, on restera donc sur sa faim. Avec beaucoup d’étonnement, car on découvre que la République peut propulser à des postes aussi brillants, et aussi vite, des gens qui, finalement, n’ont pas beaucoup d’idées sur ce qu’il faut faire pour relever le pays. Et qui pensent qu’une réfection de façade suffit à sauver un édifice.

Trump fera-t-il la guerre au gouvernement profond?

Article écrit pour économie matin.

Trump vient d’être élu président des Etats-Unis malgré une extraordinaire campagne de dénigrement orchestrée par le gouvernement profond et ses thuriféraires habituels que sont les grands médias subventionnés. Cette campagne a probablement marqué un tournant dans l’histoire contemporaine, puisqu’elle ne fut pas seulement menée aux Etats-Unis, mais dans l’ensemble des démocraties libérales. La presse subventionnée en France s’en est largement fait l’écho et n’a pas ménagé sa peine pour mériter son salarie à force d’injures, d’ordures dont elle a pu couvrir l’impétrant.

Reste maintenant à savoir quelle stratégie va mener Trump pour délivrer sa promesse: va-t-il entrer en conflit frontal avec le complexe militaro-industriel américain, qui constitue le noyau dur du gouvernement profond Outre-Atlantique, ou va-t-il chercher un modus vivendi pour ne pas être barré dans sa présidence?

La question n’est pas anodine, dans la mesure où elle constitue un intéressant laboratoire pour l’Europe, et singulièrement pour la France.

Les deux ruptures entre Trump et le gouvernement profond

Si le gouvernement profond s’est mobilisé autant qu’il a pu pour conjurer la candidature Trump, l’explication tient à deux points de programme qui constituent autant d’impossibilité majeures aux Etats-Unis.

D’abord, Trump a pris son parti dans la crise du multilatéralisme mondialisant que nous traversons. Il a annoncé son intention de rompre avec la doctrine du libre-échange et avec les accords globaux qui le structurent aujourd’hui. Du même coup, il remet en cause les rentes constituées par les grands groupes transnationaux. On se souvient que la stigmatisation dont le mot « nation » souffre aujourd’hui s’explique largement par cette visée transnationale.

Ensuite, Trump fait les yeux doux à la Russie de Poutine, ce qui constitue une ligne rouge pour le complexe militaro-industriel, jamais avare d’une intervention armée dans le monde pour maintenir son chiffre d’affaires.

Sur ces deux points, Trump a déclaré la guerre aux forces qui aiguillonnent la politique américaine depuis plus de 70 ans.

Face à la victoire…

Voici Trump au pouvoir, ou, en tout cas, près d’y accéder, et personne ne sait combien de temps pourra tenir sa stratégie de rupture. La situation en est d’autant plus passionnante qu’elle concerne l’ensemble des pays qui sont entrés, malgré la volonté populaire, dans des dispositifs multilatéraux qui les étreignent. On s’amusera d’ailleurs à voir que les principaux adversaires de Trump en Europe partagent pourtant beaucoup de ses vues sur le commerce international. Mais, on est bien d’accord, se prétendre vertueux n’empêche pas d’être manipulé…

Pour Donald Trump, la situation est très simple: soit il « fore droit » et entre en conflit direct avec les lobbies qui ont cherché à lui faire barrage. Soit il renonce à cette ascension de l’Everest par la face Nord et il se ménage des possibilités de compromis pour stabiliser la situation.

Le scénario du conflit

À quoi s’expose Trump en cas de conflit ouvert avec le gouvernement profond? La tentative de sauvetage d’Hillary Clinton par le FBI dans la dernière ligne droite de la campagne électorale a donné une bonne illustration des manoeuvres qui se jouent en coulisses quand on veut abattre un gêneur ou sauver un allié. On fouille dans les dossiers, les archives, les vies privées, et on exhume le document qui va bien pour déstabiliser l’adversaire.

Trump le sait et a d’ailleurs remercié les services secrets dans son premier discours. Ce sont les seuls services qu’il ait nommé clairement, avec les 200 généraux qui l’auraient soutenu durant la campagne. Ces petites pensées de début de mandat ne sont évidemment pas anodines: Trump sait qu’un président américain n’est rien sans l’appareil de sûreté nationale qui tient le pouvoir. Le dossier Kennedy est là pour le rappeler.

Si Trump entrait en conflit ouvert avec le gouvernement profond, il s’exposerait donc à des mesures de rétorsion qui auraient un fort impact sur l’économie mondiale et sur la situation politique américaine. Il serait intéressant de voir s’il pourrait en sortir vainqueur.

Le scénario du compromis

Assez raisonnablement, Trump devrait donc choisir un moyen terme, car le rapport de force existant ne lui en laisse probablement pas le choix. Il devrait souhaiter mener des réformes intérieures en priorité pour accroître sa légitimité, et prendre du temps pour modifier les grands éléments de la politique américaine, à savoir le multilatéralisme et la stratégie frontale avec la Russie.

Dans ce scénario, Trump se présentera en « meilleur gardien du camp », occupé à la viabiliser et à la remettre sur le rails après des années de désinvestissement public. Absorbé par son « New Deal », il attendra son heure (ou pas) sur la scène internationale, conscient que des (dés)équilibres patiemment construits depuis la chute du mur de Berlin ne peuvent être bouleversés du jour au lendemain.

Trump va-t-il décevoir rapidement?

Dans cette hypothèse, rien n’exclut qu’il y ait rapidement, au moins dans l’opinion mondiale, une déception Trump. Tous ceux qui souhaitent une remise en cause de l’ordre mondial tel qu’il existe, pour des motifs souvent très différents, risquent de rester sur leur fin. Paradoxalement, c’est peut-être le danger le moins grand que Trump court sur la scène intérieure, mais le danger le plus grand que nous courons sur la scène internationale.

On sent bien que les habits du monde, taillés en 1945 et retaillés dans les années 90 pour tenir compte de l’implosion soviétique, ne sont plus adaptés aux réalités contemporaines. La Syrie, l’Afrique, sont autant de volcans qui témoignent de l’activité sismique qui agite le monde. Dans la pratique, la rente pétrolière accordée à quelques monarchies islamistes est devenue un cancer qui supposera tôt ou tard une chimiothérapie brutale. Et nous avons tous bien compris que Poutine se voit volontiers en radiologue en chef.

La politique étrangère annoncée par Trump constitue probablement la dernière porte de sortie pacifique avant que Poutine ne se décide à agir. Un renoncement de Trump pourrait nous coûter très cher.

La mort programmée de l’Europe

Pour l’Europe, en effet, la situation est critique.

Soit Trump met à exécution sa stratégie de retour au bilatéralisme et à l’alliance avec la Russie par-dessus l’épaule de l’OTAN, et c’est la mort de l’Europe. Trump demandera alors à ses alliés locaux de payer pour la couverture militaire qu’il leur accorde. L’Allemagne en sera la première victime et sera la grande perdante du nouveau jeu des puissances. On prend d’ores et déjà les paris sur le réveil du nationalisme allemand (déjà bien entamé). Merkel pourra nous reprocher éternellement de n’avoir pas signé le TAFTA avant le départ d’Obama et pourra rejeter sur nous le poids de la révolution nationaliste allemande qui se prépare.

Soit Trump renonce à ses promesses pour ne pas déclarer la guerre à son gouvernement profond, et il accepte de nous livrer tout crus aux conflits continentaux qui se préparent. Poutine ne restera pas éternellement dans les postures face aux déséquilibres de moins en moins tenables qui frappent sa sphère d’influence.

Dans les deux cas, le multilatéralisme européen deviendra un boulet trop lourd à traîner.

Un laboratoire pour la France

Mais, en attendant que ces plans sur la comète ne se mettent en place, les Français ont évidemment tous la même question en tête.

Les médias subventionnés, dans leur servilité à courte vue, ont identifié Trump et Marine Le Pen. Les deux candidats ont subi et subissent encore les mêmes accusations de populisme, de démagogie, d’incompétence, d’extrémisme, de racisme, de sexisme, et autres calembredaines dont l’opinion publique n’est plus dupe. La même logique de bannissement a agi.

Mais alors… si Trump peut gagner aux Etats-Unis en ne reniant rien de ses aspérités, pourquoi Marine Le Pen ne gagnerait-elle pas en France?

Forcément, le parallèle est fait, et la capacité de Trump à prendre le contrôle effectif de la machinerie gouvernementale aux Etats-Unis tiendra lieu de campagne électorale pour Marine Le Pen. En réalité, ce qui se joue en France en 2017 commence aux Etats-Unis aujourd’hui. Pour le Front National, la réussite de Trump sera cruciale. Que Trump donne le sentiment de réussir d’ici mai 2017, et Marine Le Pen n’aura pas besoin de faire campagne pour remporter le scrutin. Qu’il se plante, et Marine Le Pen n’a plus aucune chance.

À quoi, parfois, tient le destin des peuples…

Une chose est sûre: la démocratie représentative entre dans une profonde mutation.

Qui disait: « Trump ne sera jamais élu! »?

Tiens! En désaveu à toutes les affirmations infligées aux Français pendant un an sur le mode du « Trump le vulgaire! », « Trump le bouffon! », « Trump le facho… », Trump crée une divine surprise aux Etats-Unis. L’occasion était trop belle pour ne pas faire une petite rétrospective des chiens de garde français qui ont fait croire, de ce côté-ci de l’Atlantique, qu’un séisme électoral n’était pas possible, et n’était surtout pas souhaitable.

Les experts! l’exemple de Nicole Bacharan

Chercheuse associée à la Fondation nationale des sciences politiques (Sciences Po), Nicole Bacharan a notamment tenu ces propos au mois de mai:

À l’heure actuelle, au début de la campagne, il ne peut pas être élu président des États-Unis. Son pari est de ramener aux urnes les électeurs blancs en colère contre le système politique et les élites et qui ne votent pas. Il est possible qu’il y parvienne et gagne des voix dans cet électorat. Mais il s’agit d’une minorité, qui ne permet pas de compenser le rejet qu’il suscite à la fois chez les femmes, les hispaniques, les noirs, les Asiatiques, les diplômés. Il a fait le plein de ses vrais électeurs et aura du mal à recueillir 51 % des suffrages.

Les experts! l’exemple de Pierre Guerlain

Professeur à l’université de Nanterre, Pierre Guerlain a couvert, au mois d’août, Trump d’injures et de vomi. Il a notamment écrit:

Chaque jour, il s’aliène des groupes ou des individus qu’il devrait conquérir ou fidéliser, comme les anciens combattants ou les militaires. Les sondages montrent qu’il dévisse et, à moins d’une surprise d’octobre qui pourrait venir de révélations compromettantes pour Clinton, il a déjà perdu l’élection. Il souffre d’un syndrome d’échec.

Un grand visionnaire, ce Guerlain!

La finance… L’exemple de la Bourse de New-York

Fin septembre 2016, l’ancien vice-président de la Bourse de New York l’assurait: Trump ne pouvait pas être élu!

Georges Ugeux, actuel président de la banque d’affaires Galileo Global Advisors à New York, estime mercredi dans le Journal du matin de la RTS que l’élection est déjà jouée, même si on cherche à dire le contraire. Et de citer le vote des Noirs, des latinos et des femmes pour Hillary Clinton, alors que c’est surtout le « vieil homme blanc » qui va voter pour Donald Trump.

En outre, à ses yeux, si l’on regarde la situation Etat par Etat, Hillary Clinton a déjà dépassé la majorité de grands électeurs et ne peut plus perdre. « Mais personne ne le dit et comme il y a beaucoup d’argent à gagner en maintenant la tension pour les prochains mois, le show va continuer », ajoute-t-il.

Un banquier euro-américain qui s’exprime en Suisse pour exprimer que les jeux sont faits. Une fois de plus, les financiers nous prouvent qu’ils ne comprennent rien à la démocratie.

La gauche bien-pensante! l’exemple des Inrocks

Penser vrai, on le sait, n’est pas l’enjeu de la gauche bien-pensante. Elle préfère le penser comme il faut. Les Inrocks, concernant Trump, ont servi une soupe au diapason de l’incrédulité et du mépris, qui annonçait aussi sa défaite.

Et si Donald Trump n’était qu’une farce depuis le début de sa campagne, et ne désirait pas vraiment devenir Président des Etats-Unis ? Ce scénario, digne d’une comédie hollywoodienne, n’est peut-être pas aussi improbable qu’il en a l’air.

La gauche bien-pensante! l’exemple de Libération

On lira cette perle, dans Libération, qui date… du 17 octobre 2016, c’est-à-dire il y a 3 semaines, sous la plume de Guillaume Gendron:

Isolé, distancé et acculé, Donald Trump semble avoir fait une croix sur la présidence des Etats-Unis. En chute libre dans l’opinion depuis que les accusations de harcèlement et d’agression sexuelle se multiplient à son encontre, il a quasiment officialisé sa défaite tout au long du week-end en hurlant, trois semaines avant le scrutin, à «l’élection truquée».

Une analyse brillante! on comprend pourquoi le ministère de la Culture file autant de millions à ce journal que plus personne ne lit, mais qui continue à infliger des leçons d’indépendance d’esprit à la planète entière.

La gauche bien-pensante! l’exemple du Monde

Si le Monde a évité de prendre trop de risques dans ses pronostics, on relira avec surprise cet éditorial (non signé) qu’il a produit le 10 octobre 2016, dont voici les meilleurs extraits:

Voilà un homme qui a érigé son ignorance crasse de tous les dossiers en preuve de sa non-appartenance aux « élites », situation qui lui conférerait une supériorité naturelle sur ses concurrents ! Voilà un homme qui ment tellement qu’il a en quelque sorte neutralisé la notion même de mensonge : dans l’univers de Donald Trump, les faits eux-mêmes sont « élitistes » et ne doivent pas venir entraver la vision du monde que veut nous imposer ce roi de la télé-réalité. (…)

Il s’agit de capter l’attention en repoussant toujours plus loin les limites de la vulgarité. Au nom du « parler vrai » et de la lutte contre le « politiquement correct », on fait reculer le seuil de l’inacceptable. (…)

Trump normalise l’obscénité et banalise la violence verbale en politique. C’est toujours « pour rire », bien sûr, et toujours au nom de la lutte contre la pensée unique. (…)

Les Etats-Unis sont l’une des plus vieilles et la plus grande des démocraties du monde. Ce qui s’y passe préfigure souvent ce qui va arriver ailleurs. Trump en campagne a dégradé la démocratie américaine. A la Maison Blanche, il ferait plus encore, il la menacerait.

La démocratie selon Le Monde, l’objet des gens bien élevés menacés par les gens vulgaires. Bien sûr!

Trump, ou la preuve que les élites françaises ne comprennent rien aux dynamiques mondiales

Trump sera-t-il élu? Personne ne le sait, mais pendant des mois la nomenklatura française n’a pas raté une occasion de dire tout le mal qu’elle en pensait, et tout le rejet que le bonhomme lui inspirait. Beaucoup juraient même que son élection était impossible (comme le Brexit, d’ailleurs…). Et une fois de plus, les petits marquis des beaux quartiers ont asséné des conneries avec l’air arrogant de tous ceux qui professent la démocratie pour mieux l’exécrer et la refuser.

Ce que BHL disait de Trump

Fidèle à mon habitude, je pioche dans la littérature de ces dernières semaines, et je trouve cet article de BHL sur Trump, datant d’août 2016, qui commence par cette phrase hallucinante:

Le problème, si Donald Trump venait à être élu, ce serait, bien entendu, son insondable vulgarité (l’Amérique a vu bien des choses, mais pas encore un président évoquant la taille de son pénis lors d’un débat télévisé).

Ah! elle est belle, la République et son esprit démocratique. Elle permet de donner des leçons au monde entier sur tout et rien, en expliquant, en exorde de son discours, que seuls peuvent être élus des gens distingués (entendez: appartenant à la nomenklatura des petits marquis). Les gens vulgaires devraient être inéligibles.

Quelques autres BHLeries

J’extrais quelques perles de cet article serpillère pour illustrer comment la suffisance de BHL et cette certitude d’être un intellectuel qui sait tout mieux que tout le monde est emblématique du boulet que la France dans la compétition mondiale: celui d’une élite hautaine qui ne comprend rien aux nouvelle dynamiques mondiales.

le pire du pire, le problème le plus sérieux et le handicap le plus préoccupant pour un homme qui aspire à devenir le chef de la première puissance mondiale, c’est encore le catalogue d’idées simples, voire simplistes, qui semblent lui tenir lieu de vision géopolitique.

Trump ne partage pas la vision géopolitique russophobe et europhile (au sens d’amour déraisonné pour le bidule communautaire) de BHL et des élites françaises, il n’admire pas le libre-échange multilatéral, donc il est simple, et même simpliste.

Les dénis de BHL

On lira en conclusion de l’article de BHL cette phrase impressionnante:

Et il n’est visiblement plus exclu que le parti d’Eisenhower et de Reagan se soit laissé abuser par un démagogue véreux dont le style, la vie et le credo vaudraient trahison, non seulement des idéaux, mais des intérêts du pays.

Encore une considération divertissante. On se référera au livre de Davet et Lhomme pour appliquer la même phrase à François Hollande. Mais ce dernier est russophobe et europhile, il est courbé devant la nomenklatura française, donc il est exclu de reconnaître les innombrables trahisons de nos intérêts auxquelles il s’est livré.

Les élites parisiennes assument de mieux en mieux leur cynisme

Que nous dit BHL lorsqu’il parle de Trump? Que la démocratie file un mauvais coton parce qu’elle n’obéit plus à ses élites. BHL porte haut et fort les réflexes de caste qui expliquent pourquoi, depuis plusieurs mois, les médias subventionnés accablent les Français d’une vision systématiquement partiale et stigmatisante de Trump. Trump est un candidat de rupture, il refuse le multilatéralisme et promeut une nouvelle relation avec la Russie qui inquiète le complexe militaro-industriel américain, que nous pourrions appeler le gouvernement profond.

Et cette perte de pouvoir-là est vécue comme une crime de lèse-majesté par nos petits marquis. Ainsi donc, ce qu’on appelle la démocratie représentative est devenue le faux nez d’une hégémonie exercée sur la société par une élite avaricieuse.

Nos élites ne comprennent pas le changement du monde

Que retirer de cette longue campagne de dénigrement menée en France contre Trump? sinon que nos élites qui orchestrent ce discours, souvent avec efficacité, ne comprennent rien aux nouvelles dynamiques du monde. De fait, depuis vingt ans, la France empile les mauvais choix internationaux.

Il y a d’abord eu ce consentement donné à la reconstitution du Reich (dont l’histoire montre qu’il a toujours été funeste) et à sa domination, avec l’acceptation du traité de Maastricht. Il y a cette obsession du couple franco-allemand. Il y a ce marquage à la culotte par la diplomatie américaine. Il y a ces guerres déclarées à nos alliés arabes historiques: la Libye en partie, la Syrie toujours. Mais on dira la même chose de l’abandon de la Tunisie, de la Palestine, et des chrétiens d’Orient que nous protégions traditionnellement aux côtés des Russes.

Il y a aussi cette insane politique en Afrique, où nous laissons le champ libre aux Chinois, aux Américains et à d’autres, à force de ne plus assumer l’influence que nous avons exercée sur ce continent.

Partout le monde change, et la France se sclérose. Partout le monde se modernise, et les élites archaïsent la France. Elles demeurent de façon indélébile attachées aux doctrines qu’elles ont apprises dans des écoles compassées qui vivent à côté, à l’écart du progrès.

Le rayonnement français suppose un renouvellement des élites

La conclusion de ce joyeux désordre est bien connue. La France, historiquement, ne parvient jamais à se réformer de façon rationnelle de l’intérieur. Elle a toujours besoin d’un choc exogène suivi d’une implosion pour se régénérer, avec des élites nouvelles.

Allez, on retourne le sablier et on compte les minutes.

Hollande et l’exorcisme démocratique

Hollande exorcise la démocratie et montre le vrai visage de la République: celui d’un régime politique cynique, fondamentalement aristocratique et manipulateur. Telle est la leçon à retenir du livre de confidences de Davet et Lhomme intitulé « Un Président ne devrait pas dire ça », et dont le titre donne d’emblée la dimension du malaise qu’il suscite.

Hollande et ses courtisans, ou le bal des faux-culs

On s’amusera d’abord des réactions de vierges effarouchées prêtées à Bartolone (qui n’a pas « l’envergure » d’un Premier Ministre, selon Hollande) ou à Ayrault. Il paraît que ces vieux routards de la politique sont froissés, vexés par les propos que le Président a tenus à leur endroit auprès des journalistes qu’il recevait. Comme si Bartolone et Ayrault ne pratiquaient pas eux-mêmes le cynisme instrumentalisant de Hollande. Comme s’ils s’attendaient à autre chose de sa part.

Il suffisait pourtant, au lendemain de la victoire de Hollande à la primaire socialiste, d’entendre les commentaires dans les couloirs de la rue de Solferino pour savoir que tout ce petit monde connaissait tous les vices de Hollande (notamment l’incapacité à passer à l’acte) depuis longtemps.

En vérité, Barto et Ayrault sont fâchés de découvrir que Hollande était plus proche des journalistes que d’eux. Et ça, ça fait vraiment mal! nous, les hiérarques de la République, découvrir que le monarque parlait de nous à des manants! voilà qui est inadmissible.

Hollande, ou le cynisme à visage découvert

Le vrai choc du livre n’est ni pour Bartolone, ni pour Ayrault, ni pour Valls, ni pour les autres éléphants socialistes. Il est pour les Français qui découvrent sans aucune vaseline que leur Président leur dit: « je suis nu! ». Beaucoup, en France, imaginent encore que les élites croient à ce qu’elles font, portent la France en elle, travaillent à l’intérêt général. En lisant Davet et Lhomme, ils comprennent que cette question n’effleure jamais leur président, ni même aucun des élus qui gravitent autour de lui.

La vie de François Hollande est complètement absorbée par des calculs courtisans et par la préparation de sa réélection. Nulle mise en cause de son bilan, de son aptitude à diriger, nul examen de sa performance. C’est du « J’y suis, j’y reste » du début à la fin, même lorsqu’il explique qu’il n’officialisera jamais sa liaison avec Julie Gayet: « même pas durant le second quinquennat ».

Les Français rêvaient d’un Président à leur service. En lisant le pavé de Davet et Lhomme, ils comprennent qu’ils sont au service du Président.

Hollande dégonfle la baudruche démocratique

C’est donc ça, la démocratie! Elire un goinfre qui berne tout le monde durant le temps d’une campagne, et qui passe ensuite son temps à organiser son maintien au pouvoir, sans la moindre appétence pour le bon peuple!

Beaucoup le pressentaient, et même le craignaient. Mais, tant que cette vérité crue ne leur avait pas été dite clairement, mot à mot, par le principal intéressé, ils ne pouvaient se résigner à ce terrible constat. Une lueur d’espoir brûlait encore: peut-être que, à un moment ou à un autre, le personnage qu’on élit pour occuper l’Elysée se pose la question du bien commun!

Eh bien non, en lisant le livre, la faible lueur qu’on maintenait allumée contre vents et marée perd à chaque page un peu plus de souffle, jusqu’à s’éteindre lamentablement, dans une grande sensation de nausée. Au fond, Davet et Lhomme, c’est la traversée vers Bastia par gros temps: quand on arrive au bout de la course, on a laissé en fond de cale quinze jours de digestion. Et l’on comprend que la « République », leur République, est une machine à duper le peuple.

Hollande, le meilleur animateur du populisme

Je veux bien qu’on critique les populistes à tour de bras, et que, sur les antennes du service public, on vomisse tous ceux qui rejettent les élites. Mais il suffit de lire cinquante ou soixante pages de ce livre, de ce poison quintessentiel, pour comprendre que le populisme n’est pas né d’une invasion extraterrestre. Il est la réaction naturelle, saine, salutaire, à la débauche de bassesses et de médiocrité dont un président de la République donne la démonstration durant son quinquennat.

Sur ce point, je recommande tout particulièrement le récit de l’éviction (au demeurant justifiée) de Delphine Batho. Les calculs politiques que Hollande dévoile à cette occasion devraient guérir pour longtemps les lecteurs de tout angélisme démocratique. Ils éclairent en tout cas les raisons pour lesquelles les Français sont si nombreux à « rejeter » le système.

Comment un Président tue son régime

Au final, la lecture du livre nous rappelle que la République n’a nul besoin de populistes, de démagogues, de fachosphère, pour trembler sur ses bases. Elle n’est victime de nul complot d’extrême droite qui la menace. Ce qui la tue, c’est le comportement de ces dirigeants médiocres, obsédés par leur carrière, sous-dimensionnés pour le pays qu’ils dirigent, parvenus à force d’intrigues et de combinazioni: lorsque les Français les voient, ils ont envie de vomir, et ils ont raison.

Police nationale: le naufrage d’un commandement politisé

Enfin, ça éclate! la crise du commandement à la police nationale, évoquée dans ces colonnes de longue date, devient une affaire publique. En dehors de leurs organisations syndicales, les policiers manifestent spontanément le soir pour dénoncer l’abandon dans lequel ils se trouvent de la part de leur hiérarchie pour effectuer leurs missions de maintien de l’ordre. Et, une fois de plus, cette même hiérarchie policière manifeste toute son incompétence et son incapacité à gérer la situation…

Le ras-le-bol de Pinot simple flic

Pour tous les grands défenseurs de l’Etat comme solution universelle aux problèmes du pays, l’expression de ras-le-bol à laquelle nous assistons rappelle qu’il n’est pas pire employeur que ce fameux Etat prétendu défenseur de l’égalité et des droits sociaux. Aucune entreprise ne pourrait en effet survivre avec un management aussi éloigné des réalités et autant coupé de sa base.

La hiérarchie policière peut d’ailleurs se targuer de disposer de collaborateurs aussi patients. Ce ras-le-bol aurait pu, et même aurait dû, éclater de longue date.

L’évident abandon des policiers de terrain

Que la hiérarchie policière se désintéresse de sa fonction managériale, qu’elle soit beaucoup plus occupée à faire carrière qu’à garantir la sécurité des citoyens est une évidence qui déchire les yeux. Tous ceux qui vivent dans les quartiers difficiles savent que la police nationale y souffre de graves disparités dans l’affectation des effectifs, dont la hiérarchie policière porte directement la responsabilité, et d’une paralysie quotidienne due au manque d’engagement du management dans la prise de responsabilité.

C’est ainsi que, au jour le jour, l’ordre de la société se délite et qu’un sentiment d’impunité se développe parmi les racailles.

La faillite de la cogestion syndicale

Pour garder le contrôle de la situation sans se remettre au travail, la hiérarchie policière a pratiqué la cogestion syndicale. Le jeu était simple: il consistait à neutraliser le combat syndical en nourrissant une bureaucratie aux ordres. Ce système a retardé l’émergence de la contestation, pour un prix finalement limité.

Il a par exemple conduit à désigner au Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) Jean-Claude Delage, secrétaire national du syndicat Alliance Police, syndicat essentiel au fonctionnement de la CGC. Ces petits arrangements expliquent pourquoi la grogne actuelle s’exprime en dehors des organisations syndicales. Les combinazioni ont leurs limites!

Le sidérant mépris du directeur général de la police national

Personne n’a échappé à cette image sidérante du directeur général de la police nationale, Jean-Marc Falcone, à l’abri des vitres fumées de sa voiture de fonction, refusant d’entrer en contact avec ses salariés en colère et filant à toute vitesse pour leur échapper. Imagine-t-on un patron de grande entreprise contesté par ses employés donner ce spectacle désolant? On trouverait facilement une troupe de parlementaires pour demander des sanctions immédiates.

Pourquoi l’accepte-t-on d’un haut fonctionnaire? Pouvait-on donner meilleure illustration du mépris aristocratique de la hiérarchie policière pour le flic de base? Pouvait-on mieux démontrer le désintérêt de la hiérarchie pour le management?

Jean-Marc Falcone, symbole de la politisation de la haute fonction publique

Et qui est Jean-Marc Falcone, le directeur général de la police nationale?

Cet homme devenu commissaire de police en 1979 a bénéficié à plein de la politisation de la haute fonction publique. Ancien collaborateur de Jean-Jack Queyranne et de Christian Paul (dont il fut directeur adjoint de cabinet au secrétariat d’Etat de l’Outre-Mer), il est devenu préfet sous la droite. Mais son retour à Matignon en 2012 lui a permis de faire la « culbute » vers la direction générale de la police nationale en 2014, à l’occasion de l’arrivée de Bernard Cazeneuve.

Dans la pratique, Falcone n’est plus « flic » depuis 1990. Est-ce bien raisonnable?

Psycho-rigidité et indifférence comme valeurs managériales

Jean-Marc Falcone porte et déploie manifestement les mêmes valeurs managériales que son ministre Bernard Cazeneuve: psycho-rigidité et indifférence pour ses collaborateurs et pour ses clients finaux que sont les citoyens. On voit bien la technique du « nous sommes infaillibles » et du « circulez, y a rien à voir ». Comme Cazeneuve, Falcone réagit à la contestation spontanée par la menace.

Son choix de ne pas recevoir les manifestants et d’ordonner une enquête administrative pour intimider ceux qui expriment leur ras-le-bol et font usage d’un droit d’expression courant dans le secteur privé donne une démonstration parfaite de ces traits de caractère. « Oignez malins, poignez vilains! ».

La technostructure policière à la manoeuvre

On pourrait se consoler en pensant que le phénomène est lié à une majorité parlementaire. Les débats qui ont suivi les événements de Viry-Châtillon ont malheureusement montré que le problème ne tient pas à une majorité politique de circonstance, mais aux manoeuvres d’une technostructure en bonne et due forme. De droite comme de gauche, la technostructure policière a pris le contrôle de l’appareil d’Etat et en a fait sa chose.

Le contrôle citoyen n’y a manifestement plus sa place. Dans une période marquée par la menace terroriste, cette situation pose un vrai problème…

Et si on faisait taire Internet

Faire taire Internet! On connaît ce rêve qui s’empare régulièrement des élus de la République, ces grands donneurs de leçons dont la bulle éclate régulièrement à cause de la liberté d’expression sur Internet. Il ne se passe pas une session parlementaire sans que le législateur ne tente une manoeuvre pour pénaliser et criminaliser l’usage d’Internet qui déplaît tant. C’est encore le cas dans l’ubuesque projet de loi « égalité et citoyenneté« , un texte fourre-tout dont personne ne comprend ni le sens, ni la cohérence, ni l’unité.

Les amendements liberticides du Sénat

Le Sénat vient de durcir le texte adopté par l’Assemblée Nationale. Voici où nous en sommes:

· L’extension de l’interruption d’un service de communication en ligne par le juge des référés

Votre commission spéciale salue l’extension proposée des délits de presse permettant l’extension de l’interruption d’un service de communication en ligne diffusant des propos de nature délictuelle.

Cette procédure présente en effet l’intérêt de permettre une action du ministère public sans qu’il soit nécessaire d’avoir à agir contre l’auteur des propos incriminés, difficilement identifiable sur Internet.

· La possibilité de requalification

Votre commission spéciale a approuvé la possibilité de requalifier les diffamations et injures raciales, considérant que l’impossibilité pour le juge de requalifier les faits dont il est saisi contribue à affaiblir très substantiellement les mécanismes répressifs de la loi du 29 juillet 1881.

Par l’adoption des amendements COM-199 et COM-272 de MM. Thani Mohamed Soilihi, Alain Richard et François Pillet, elle a étendu cette possibilité à l’ensemble des infractions de presse car limiter ce retour au droit commun de la procédure pénale à un nombre restreint d’infractions de presse, comme le propose le présent article, entrainerait un risque d’incohérence de la loi de 1881. Il est donc préférable de permettre au juge de requalifier tous les délits de presse dont il est saisi et il convient de supprimer le formalisme attaché aux qualifications initiales.

· L’aménagement des délais de prescription

Votre commission spéciale a approuvé la suppression de la restriction des actes interruptifs de prescription pour les délits de presse aggravés.

Elle a également adopté les amendements COM-202 et COM-267 de MM. Thani Mohamed Soilihi et François Pillet visant à reporter le point de départ des infractions de presse commises sur Internet à la date à laquelle cesse la mise à disposition au public du message.

Dans leur rapport d’information n° 767 (2015-2016) « L’équilibre de la loi du 29 juillet 1881 à l’épreuve d’Internet », nos collègues relevaient que le régime de la prescription des délits de presse semblait inadapté aux spécificités d’Internet. La difficulté d’identifier l’auteur des faits et de le poursuivre dans les délais de prescription ainsi que la sphère de diffusion des messages en ligne semblentjustifier un traitement différencié pour le délai de prescription des infractions de presse sur Internet.

Lors de l’examen de la loi pour la confiance dans l’économie numérique, le Parlement avait fixé le point de départ du délai de prescription d’un message diffusé exclusivement en ligne à la date de fin de sa mise à disposition au public. Cette disposition avait été censurée par le Conseil constitutionnel qui relevait que la différence de régime instaurée dépassait « manifestement ce qui serait nécessaire pour prendre en compte la situation particulière de messages exclusivement disponibles sur un support informatique ». Le Conseil constitutionnel avait néanmoins relevé que la « prise en compte de différences dans les conditions d’accessibilité d’un message dans le temps » n’était pas contraire au principe d’égalité383(*).

Au regard de l’évolution des circonstances de fait, notamment par le développement massif de réseaux sociaux et de technologies de l’information accessibles à tous qui n’existaient pas en 2004, il semble que cette jurisprudence puisse être aménagée pour admettre le caractère continu des infractions commises sur Internet.

· La réparation des dommages causés par les abus de la liberté d’expression

Votre commission spéciale a également adopté deux amendements identiques COM-203 et COM-269 de MM. Thani Mohamed Soihili, Alain Richard et de M. François Pillet visant à permettre une réparation des préjudices nés des abus de la liberté d’expression sur le fondement de la responsabilité civile de droit commun et d’exclure toute uniformisation des procédures d’assignations civiles sur les contraintes de la loi du 29 juillet 1881.

En effet, comme le soulignait le rapport de MM. Thani Mohamed Soihili et François Pillet relatif à l’équilibre de la loi du 29 juillet 1881 à l’épreuve d’Internet, « la Cour de cassation a progressivement appliqué aux assignations en matière de presse devant le juge civil, l’ensemble des contraintes procédurales de la loi du 29 juillet 1881. »

En outre, votre commission spéciale a adopté deux amendements identiques COM-200 et COM-265 de MM. Thani Mohamed Soihili, Alain Richard et de M. François Pillet visant à supprimer l’automaticité de la fin des poursuites en cas de désistement du plaignant.

Le rapport d’information précité soulignait que « l’extinction des poursuites entrainée par le désistement de la partie poursuivante fait courir un double risque d’instrumentalisation de la juridiction et de confusion de la politique pénale » et en proposait la suppression.

La victime dispose en effet, par le biais de la plainte préalable, de la garantie de savoir qu’aucune action ne peut être intentée sans son accord. De plus, au regard de l’augmentation du contentieux de la presse, il semblerait par ailleurs justifié de permettre aux juridictions de définir une politique pénale cohérente.

Enfin, votre commission spéciale a adopté deux amendements identiques COM-201 et COM-266 de MM. Thani Mohamed Soihili, Alain Richard et de M. François Pillet visant à déterminer un délai fixe entre la délivrance d’une citation et l’audience de comparution, en supprimant la règle de l’ajout d’un jour supplémentaire par 5 myriamètres, soit 50 kilomètres de distance.

Donc, partout, de la pénalisation, de l’aggravation des peines, de l’intimidation contre la liberté d’Internet.

Pourquoi Internet dérange les élus?

Louis XVI avait connu l’inconfort des clubs, des sociétés, des loges maçonniques, qui l’avaient déstabilisé. La France d’Ancien Régime découvrait alors la liberté d’expression et le pouvoir en mesurait peu à peu les dégâts. Cela ne signifie pas que la Révolution trouve son origine dans ces formes nouvelles d’expression. Mais il est acquis que, face à un régime moribond, la réaction politique n’aurait pas pris la même forme « républicaine » sans l’intervention de ces milliers de société qui véhiculaient l’idéologie des Lumières.

François Hollande et les élus qui l’entourent découvrent peu à peu Internet et la libération de la parole qu’il permet. Souvent, les élus, qui sont majoritairement coupés de la réalité économique, sous-estime la poids du Net et restent accrochés à la civilisation du papier comme des berniques à leur rocher. Et soudain, ils découvrent qu’Internet les a visés et mis en cause, a rompu le ronron que les subventions à la presse permettent encore si souvent de maintenir.

Et cela, c’est insupportable!

L’exemple de l’affaire Cahuzac

Prenons, au hasard, l’affaire Cahuzac. Aurait-elle existé sans Mediapart et ses révélations? Non, évidemment, et c’est bien cette obsession-là que le législateur a en tête lorsqu’il cherche à multiplier les contraintes qui pèsent sur Internet. Il ne peut s’agir d’une attaque de front, qui serait à coup sûr censurée par le Conseil Constitutionnel.

En revanche, sous couvert de lutte contre le racisme, le sexisme, et autres mauvais prétextes, il s’agit bien entendu de donner la possibilité d’intimider la presse numérique, souvent très désargentée par rapport aux groupes subventionnés. L’enjeu, là encore, n’est pas d’établir la justice, mais de dissuader ceux qui s’expriment sur Internet de remettre en cause le régime et les sornettes qu’il propage pour légitimer son existence.

Avec le projet de loi Egalité et Citoyenneté, l’objectif est bien de permettre à tous les puissants d’intimider leurs détracteurs numériques, en permettant de multiplier les procédures contentieuses coûteuses, et en réduisant les chances, pour les internautes, de gagner ces dossiers.

Dans le cas d’une affaire Cahuzac, le ministre doit pouvoir (dans l’esprit des élus) disposer d’un arsenal juridique capable d’assécher la trésorerie du site qui le dénonce, même si ce site dit la vérité.

Faire taire les critiques plutôt que réformer

Intuitivement, nous comprenons tous la mécanique intellectuelle des parlementaires qui tentent de peser de tout leur poids pour faire taire le net. A la différence de la presse écrite, qui dépend des subventions publiques pour sa survie, Internet est libre, et donc dangereux.

Face à des institutions qui se battent farouchement pour préserver leurs privilèges obsolètes (on se souvient ici des simagrées de Bartolone pour empêcher la publication du patrimoine des députés), au lieu d’y renoncer et de répondre aux attentes de la société civile, celle-ci n’a pourtant pas le choix. Elle doit faire valoir son droit d’inventaire et elle utilise Internet pour le faire.

Les élus peuvent avoir l’illusion qu’ils pourront préserver leurs avantages par l’intimidation. Ils ont mal compris ce qu’était Internet. De ce point de vue, il y a, chez nos élus, la même incompréhension du monde qui les entoure que celle des députés de 1945 face à la décolonisation.

Un combat d’arrière-garde

On peut, bien sûr, croire que la loi arrêtera le progrès des libertés. On peut, quand on est député, préserver son petit pouvoir et son illusion d’être important sur le dos de la société tout entière, en lui faisant perdre du temps. Incontestablement, la loi Egalite et Citoyenneté peut retarder la disparition des privilèges. Mais c’est un combat d’arrière-garde car, tôt ou tard, la liberté triomphera et les scélérats seront renversés.

Leur disparition sera d’autant plus brutale qu’ils auront voulu la freiner arbitrairement.