Accueil » Journal des présidentielles » Chroniques jupitériennes

Catégorie : Chroniques jupitériennes

Gaulois réfractaires contre mondialisés soumis?

La
sortie d’Emmanuel Macron au Danemark critiquant les « Gaulois
réfractaires au changement » n’est pas passée inaperçue. Au-delà des
polémiques partisanes inévitables avec ce genre de provocation, c’est la
vision profonde de la France que nourrit Emmanuel Macron qui se dévoile
par petites touches. Et c’est une déception: car Emmanuel Macron ne
véhicule rien d’autre que les images basiques des élites parisiennes sur
le reste du pays.

Je
n’aime pas les discours d’Emmanuel Macron que je trouve pompeux,
fastidieux, terriblement classiques, et sans grande hauteur de vue.
Emmanuel Macron a reçu une formation à l’ancienne: la rhétorique avant
tout, le soin apporté à la forme, au style, et peu d’importance accordée
aux idées.

Au demeurant, les idées d’Emmanuel Macron sont les préjugés de la
caste à laquelle il appartient: toujours plus d’Europe, parce que
l’Europe c’est la paix et la civilisation, l’identité d’un peuple est
nationaliste, donc méchante, donc à combattre. Et toujours plus d’État
par ailleurs, parce que l’État, c’est l’intérêt général sans limite et
sans réticence, c’est la raison en action contre le désordre de la
concurrence.

Je le trouve bien meilleur dans ses saillies
caustiques, comme celle d’hier où il a stigmatisé au Danemark les
« Gaulois réfractaires », en qui il voit quand même des « Européens »
comme les Scandinaves. C’est dans ces moments-là qu’il est le plus
« signifiant », c’est-à-dire qu’il délivre le mieux le fond de sa
doctrine personnelle.

Le Gaulois ne vaut-il que parce qu’il est européen?

On pourrait méditer longtemps sur le sens ambigu, complexe, polymorphe, de cette phrase. 

Immédiatement,
on en déduit que notre Président n’aime les Gaulois que dans le mesure
où ils sont Européens. C’est déjà un aveu: Emmanuel Macron appartient à
cette caste où l’on ne se sent pas vraiment français, mais continental.
Ces gens-là trouvent la France trop « gauloise » pour eux, c’est-à-dire
vulgaire, comme on parle de « gauloiseries » pour désigner l’humour de
corps de garde. Dans l’univers de Macron, la France fréquentable est
celle des officiers, des nobles. Mais celle des soldats qui plaisantent
sur les « gueuses » est une abomination. 

On retrouvera d’ailleurs
dans ses discours de nombreuses allusions à sa France à lui, qui se
réduit à ses élites, les seules dignes d’être considérées. Les autres
méritent  à peine d’exister.

L’étrange écho de l’Europe raciale chez Macron

Mais
il y a un autre sens dans la remarque de Macron, sens involontaire,
qu’il dénierait sûrement, et c’est en cela que sa phrase intéressante:
par ce qu’elle dit de la pensée macronienne profonde, comme un acte
manqué le dévoilerait. 

Lorsque Macron explique que les
Scandinaves comme les Gaulois partagent en comment l’Europe, il fait
écho à une « couche basse » de la conscience européenne: l’existence
d’un grand peuple indo-européen antérieur aux nations actuelles, et que
la construction communautaire permettrait, d’une façon ou d’une autre,
de reconstruire. Macron n’a pas osé dire « Gaulois et Vikings ». Mais il
n’en était pas loin. 

L’Europe que nous projette le Président est
bien celle d’un grand tout auxquels les « Gaulois » appartiennent. Sur
ce point, il retrouve de façon étrange le substrat idéologique des
mouvements païens qui appellent de leurs voeux à une Europe des nations
blanches. On peut ici remercier Emmanuel Macron d’avoir osé glisser sur
une pente qu’il stigmatise régulièrement par ailleurs.

Le mythe du Gaulois réfractaire au changement

Pour
le reste, en assimilant le Gaulois à la résistance au changement,
Macron avoue son adhésion à cette culture élitiste où l’histoire du
vaincu Vercingétorix fut écrite par le vainqueur Jules César. C’est le
mythe du barbare quasi-sauvage gaulois face au génie rationaliste romain
qui nous est resservi par le bien né Emmanuel Macron, baigné durant
toute sa jeunesse dans l’admiration de ce qui gagne, et dans la honte de
ce qui échoue. 

L’histoire rendra un jour raison de cette
forgerie historique. On n’enseigne pas assez dans les écoles en France
que, 400 ans avant la conquête de la Gaule par Rome, la Gaule dominait
l’Europe. Le roi gaulois Brenn s’était même offert le luxe de mettre
Rome à sac avant de partir à la conquête de la Grèce. On peut en vouloir
à Emmanuel Macron de ne pas être fier de ces moments où la Gaule fut
grande, mais il est vrai qu’un homme qui admire les premiers de cordée
préférera toujours le récit d’un César à la mémoire d’un Gergovie. 

Il
évitera aussi toujours de valoriser les apports des Gaulois à la
prospérité romaine. On peut d’ailleurs se demander si l’empire romain
d’Occident aurait pu croître et durer sans l’inclusion de la Gaule dans
un espace unique impérial. 

En tout cas, les références
historiques du Président de la République en disent long sur ce qu’il
place sous l’adjectif « française » qui orne sa carte de visite. Pour
lui, l’identité gauloise, ce sont les braillards obscurantistes qui
affrontent les légions du progrès. La République française ne serait
donc grande que par les apports extérieurs qui lui donneraient des
lumières. La France n’est estimable que si elle s’ampute de ce qui fait
son héritage le plus profond, puisque cet héritage est populaire,
réfractaire, hostile au changement et au reste du monde. 

L’étrange fascination de Macron pour la soumission mondialisée

En
creux, ce que nous dit Emmanuel Macron, c’est que, à rebours du Gaulois
réfractaire, il existe un Européen qui ne l’est pas, et celui-là est le
modèle à suivre. L’Européen, c’est cet homme détaché de ses racines
populaires, tout entier pénétré d’une culture internationale,
cosmopolite, forcément supérieure, élégante, délicate, sélective. On
retrouve là encore la fascination très française pour l’esprit
platonicien, consacré au bien, à l’intelligence, qui a fait taire en lui
tout ce qui le rattache à la barbarie. 

Là où la logique
macronienne est révélatrice, c’est dans sa façon de qualifier moralement
l’esprit de résistance. Au pays de Jean Moulin et du général De Gaulle,
on pourrait s’attendre à ce que le Président de la République traite
avec égard la capacité à dire non, spécialement à dire non à ce qui
vient de l’extérieur et qui n’est pas choisi. Pour Macron, la France de
Jean Moulin est « réfractaire ». Il préfère la vision européenne non
réfractaire.

En grattant un peu, on ne devrait pas traîner à
trouver, dans les discours des technocrates qui prirent le pouvoir avec
le maréchal Pétain, des phrases analogues sur les vertus de l’homme
européen prôné par l’Allemagne. 

Macron, héros d’une Europe amnésique

Le
même jour, Emmanuel Macron répondait à l’axe Salvini-Orban qui se
dessine pour durcir le ton contre les migrations en Europe. Assez
curieusement, Macron semble endosser avec joie la tête de la croisade inverse. Il a notamment déclaré:

Je
ne céderai rien aux nationalistes et à ceux qui prônent ce discours de
haine. S’ils ont voulu voir en ma personne leur opposant principal, ils
ont raison 

Devons-nous en déduire que, dans
la vision macronienne de la réalité, il faut peu à peu remplacer les
Gaulois par un peuple doté d’une culture européenne qui ouvrirait
largement ses portes aux petits Africains tout en jugeant les dolmens et
les menhirs comme une honte qu’il faut oublier? 

Macron et sa caste toujours fâchés avec la contradiction

Dans
tous les cas, si l’Europe de Macron, c’est celle de l’obéissance qui
étouffe en elle toute capacité à résister, je préfère être un Gaulois
réfractaire. Je n’ai jamais aimé le culte de la soumission, ni de la
passivité. M’expliquer que l’indépendance d’esprit, la liberté de choix,
c’est obscurantiste, réfractaire, passé de mode, nationaliste,
vulgaire, barbare, ne changera rien à l’affaire. Je préfère être un
barbare libre plutôt qu’un soumis branché et fréquentable. 

Dans cette vision des choses, Macron rejoint tous ceux qui,
lors du referendum sur le Brexit, avaient stigmatisé les Britanniques
au nom de la culture face au repli nationaliste. Manifestement, le
mépris élitiste ne fait guère avancer les choses. 

Macron et ses amis devraient longuement méditer cette leçon infligée par l’histoire il y a deux ans à peine.