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Quand Fillon met toutes les chances du côté du FN

Fillon a annoncé la composition de son équipe de campagne. Elle constitue un moment tout à fait intéressant, puisqu’elle suggère la façon dont le vainqueur de la primaire va se muer en candidat de la droite au premier tour de la présidentielle. Et, au vu, lu et entendu des derniers événements, la séquence prend mauvaise tournure.

Comment muer sans se perdre?

Pour François Fillon, l’exercice de mue dans la peau d’un présidentiable n’était pas simple. Il est en effet confronté à deux défis majeurs. Le premier consiste à capitaliser sur les raisons qui lui ont donné une large victoire à la primaire, et que j’ai appelées un projet pré-impérial. Fondé sur l’énergie du changement et sur l’ambition de redresser le pays en secouant les rentes nobiliaires qui l’étouffent, le programme de Fillon a bousculé son propre camp. C’est ici que le deuxième défi intervient: avec qui faire campagne, et quelle campagne mener, quand on porte des idées qui sont, mine de rien, en conflit orthogonal avec la doxa molle et unique de ses propres amis?

Le mauvais signal envoyé par l’épisode « santé »

L’épisode sur la réforme de l’assurance maladie a permis d’envoyer un premier signal sur la façon dont la mue allait s’opérer. Là où le vainqueur de la primaire proposait une réforme de structure, ceux qui ne l’ont pas soutenu au premier tour se sont empressé de prôner une réformette ponctuelle au nom du traditionnel: « la réforme de structure effraye l’opinion ».

Le candidat Fillon avait alors deux possibilités. L’une consistait à prendre la parole pour expliquer les avantages que sa réforme apporterait aux assurés sociaux. L’autre consistait à battre en retraite, pour reconnaître que tout était dans tout et inversement. On sait aujourd’hui quel choix a été fait sur ce sujet.

Le mauvais signal de son équipe de campagne

Jeudi, François Fillon a dévoilé la composition de son équipe de campagne. Désormais, son entourage est numériquement et structurellement dominé par tous ceux qui n’envisagent pas de réformes structurelles et qui les craignent. Ce n’est d’ailleurs pas faire injure à Eric Woerth, officiellement chargé du projet, que de lui prêter cette aversion. La veille, au Cercle Colbert, il déclarait devant des élus locaux qu’il ne remettrait pas en cause la réforme territoriale, et qu’il ne modifierait pas en profondeur le statut de la fonction publique. Il ajoutait que, d’une manière générale, il souhaitait entrer dans une ère de stabilité légale et réglementaire, ce qui n’empêchait pas de réformer en profondeur. Durant toute cette table ronde avec des élus, Eric Woerth n’a pas prononcé une seule fois le mot « performance ». Il s’est contenté de disserter sur le branchement complexe des tuyaux d’oxygène qui alimentent nos collectivités.

Bref, la montagne Fillon a, si rien n’est fait, toutes chances d’accoucher d’une souris républicaine.

Les raisons de la victoire de Fillon

Ce faisant, l’équipe du candidat manifeste et manifestera sa profonde incompréhension vis-à-vis des raisons qui ont porté François Fillon à la victoire. Pourquoi les électeurs républicains ont-ils massivement voté pour leur champion? Parce qu’il promettait une vraie stratégie de rupture, avec des réformes structurelles capables de rebattre les cartes dans ce pays. Sur le fond, Fillon est apparu comme celui qui était bien décidé à rompre avec l’hyperinflation réglementaire qui étouffe ce pays et font fuir tous les vrais acteurs de la lutte contre le chômage, c’est-à-dire les entrepreneurs.

En remettant dans le circuit à des postes stratégiques tous ceux qu’il a battus, tous ceux qui ont perdu l’élection interne, il fait brutalement vaciller la flamme qu’il avait allumée.

Une courbe favorable au Front National

Si l’on admet qu’un nombre grandissant de Français souhaite un programme de rupture, la situation du candidat Fillon à l’horizon du 22 avril 2017 au soir risque d’être singulièrement compliquée. Ils devront en effet arbitrer entre un candidat pour lequel leur coeur a balancé à la primaire, mais dont ils devineront ou préjugeront qu’ils s’inscrira dans la désormais longue tradition de l’immobilisme mal dissimulé par une communication fastidieuse sur le mode du: « Mais non! je fais de vraies réformes et tous ceux qui le contestent sont de dangereux et vulgaires complotistes populistes » et d’autres formes de rupture qu’ils exècrent mais qui leur paraîtront un mal nécessaire, une sorte de phase de destruction préalable à toute reconstruction.

Il faut être sourd aujourd’hui (et limiter ses déplacements aux beaux quartiers parisiens) pour ne pas entendre un quidam à chaque coin de rue marmonner dans sa barbe: « Avec le Front National, tout ça va se régler! », ou « Avec Marine, vous ferez moins les malins ». Ceux-là, Fillon avait l’opportunité de les récupérer, et, au train où il va, il organise leur envol définitif vers un vote Front National.

La redoutable arithmétique de la rupture

Il existe aujourd’hui deux France de parts à peu près égales. Chacune représente environ 35% de l’électorat.

Il y a d’un côté la France qui se cramponne au monde pré-révolutionnaire (je parle de la révolution numérique) et qui cherche chaque jour sa dose de champignons hallucinogènes pour se persuader que le basculement dans le nouveau monde n’est pas inévitable, qu’on peut lutter, qu’on peut résister. Il y a de l’autre côté la France qui pense le basculement dans l’ère nouvelle inévitable et qui appelle de ses voeux les réformes de structure qui permettront au pays d’y faire face.

Entre les deux, un « marais » d’environ 30% ne sait pas très bien quoi faire. Par défaut, ce marais préfère la piqûre de morphine au remède de cheval. Mais, bien expliqué, bien argumenté, le remède de cheval peut convaincre.

Libre à Fillon de se réveiller pour expliquer en quoi ce remède de cheval est utile. Mais il est vrai qu’il est plus confortable pour lui de se reposer sur ses « amis », qui expliquent depuis des années aux Français que rien n’est inévitable dans le monde moderne, et qui fondent leur maintien au pouvoir sur l’apologie quotidienne du village gaulois. Quelle aubaine pour eux! les électeurs de la primaire les avaient méchamment dégagés en novembre. Et par l’effet du confort, ils reviennent, en décembre, par la grande porte.

Santé: que retenir du pénible moment Fillon?

Sur la réforme de la santé, François Fillon vient de traverser un moment difficile, qui mérite d’être longuement mâché et ruminé. Il illustre à merveille les affres auxquelles un candidat qui souhaite réformer en profondeur les dispositifs publics s’expose.

Fillon a-t-il rétropédalé sur la santé?

Beaucoup d’adversaires de François Fillon ont ironisé sur les roulements de mécanique du candidat avant la primaire, et sur le démenti qu’il inflige à ces promesses de « virilité » quelques jours après en rétropédalant sur une question essentielle. La santé fait partie des sujets sensibles qui intéressent les Français. Le flou et cette espèce d’indécision à laquelle nous assistons depuis plusieurs jours dans ce dossier fait en tout cas mauvais genre.

Dans la pratique, François Fillon a-t-il vraiment rétropédalé avec sa tribune signée dans le Figaro? Le seul fait que personne ne soit capable de dire clairement si oui ou non le rétropédalage a eu lieu montre bien l’ampleur des dégâts que cette séquence pourrait causer.

Le site Internet du candidat expurgé

Une chose est sûre, en tout cas, le site Internet du candidat a bougé.

La proposition la plus contestée de François Fillon sur l’assurance-maladie a été retirée, mardi 13 décembre, du site internet du candidat des Républicains à la présidentielle. Elle visait à dérembourser les affections bénignes, pour ne prendre en charge que les affections graves et de longue durée.

En termes d’affichage, ce retrait sans explication claire ne laisse augurer rien de bon. Elle donne le sentiment d’une débandade, d’un repli dans le désordre qui soulève quelques questions majeures.

Fillon au coeur de forces antagonistes

Pour l’instant, l’affaire n’a pas prospéré, mais la séquence « santé » du candidat devrait éveiller de plus en plus de questions sur le sujet. Fillon est-il entouré de diverses sphères ou de différentes nébuleuses qui se parlent peu et ont du mal à se mettre d’accord entre elles?

À ce stade, on peut en tout cas distinguer au moins quatre sphères autour du candidat.

La première sphère est composée de ses soutiens politiques et du lot de ceux qui l’ont soutenu dès la première heure et qui espèrent booster leur carrière politique en 2017 en récupérant un maroquin ministériel. Dans ce lot, on mettra notamment son directeur de campagne, Jérôme Chartier.

La deuxième sphère est composée des gens d’entreprise qui ont participé à l’élaboration du projet. Parmi eux, on compte des figures évoquées largement par la presse: Danon et Castries, en particulier. Ceux-là sont moins rompus à l’exercice politique et ne parlent pas la même langue que les politiques.

La troisième sphère rassemble les « technos », et notamment les fonctionnaires qui entourent le candidat et qui tiennent très souvent la plume. Dans cet entourage coupé des politiques et très attachés à l’étatisme, Jean-Paul Faugère, directeur de cabinet à Matignon et fidèle d’entre les fidèles est toujours là. Mais on retrouve aussi Eric Aubry, conseiller d’Etat, et conseiller social à Matignon, qui ne se démarque pas par une capacité particulière à faire bouger les lignes.

La quatrième sphère est récente: elle se nourrit des ralliements postérieurs à la victoire à la primaire. Elle intègre des figures de la Sarkozie comme Eric Woerth.

Nouveaux ralliés et technos contre projet initial?

La séquence « santé » qui vient de se dérouler pose une question simple: les nouveaux venus dans l’entourage de Fillon sont-ils ligués de fait avec les technos pour ramener le candidat dans le droit chemin, c’est-à-dire dans la ligne du parti étatiste de toujours?

Selon nos informations, le groupe des « technos » constitue de longue date une sorte de barrage autour de François Fillon, qui filtre pour lui les dossiers et la lecture qu’il peut en avoir. Ce barrage ne peut être qualifié de « libéral » et se veut plutôt le gardien du temple. Il est notamment porteur de l’idéologie du « jardin à la française« , qui consiste à réorganiser la société française autour de quelques grands groupes, en javellisant les « petits » ou en les regroupant par blocs soumis à des impôts élevés.

Les ralliés d’après scrutin, comme Jean-Pierre Raffarin (grand manitou du RSI, rappelons-le), trouvent-ils dans ces « technos » des oreilles complaisantes et leur apportent-ils un soutien politique grâce auquel ils peuvent prendre leur revanche sur une campagne où Fillon les a moins écoutés que les entrepreneurs ou les représentants du secteur privé? Les mauvaises langues opineront du bonnet.

Un bel exemple d’intervention du gouvernement profond

La séquence « santé » et les manifestes tiraillements dans l’équipe du candidat montrent en tout cas comment des ambitions réformatrices qui touchent à l’organisation systémique de la société française sont rapidement contrées par les zélateurs du gouvernement profond. Depuis plus d’un siècle, la France subit en effet une torsion historique pour confier à la puissance publique les fonctions providentielles exercées auparavant par les forces privées, notamment par l’Eglise. Ce qui vient de se produire sur la santé illustre à merveille la difficulté de s’abstraire de cette série historique et d’en « inverser la courbe » pour paraphraser l’homme de l’Elysée.

Cette difficulté mérite vraiment d’être calmement analysée et disséquée, car elle fait peser une hypothèque sur la possibilité de réformer le système « de l’intérieur ». Nous avons bien entendu tous l’espérance de pouvoir « changer le système » de façon démocratique et ordonnée. Mais tout montre que ce type de changement suppose l’existence d’une technostructure disposée à transposer les intentions politiques en mesure technique. Et là, les ennuis commencent.

L’habile propagande du pacte social

Enfin, on notera que l’intervention du gouvernement profond en faveur d’une étatisation grandissante de la société française s’opère toujours sous couvert des grands mots qui vont bien: solidarité, pacte social, grande oeuvre modernisatrice du Conseil National de la Résistance, etc. Le système est, de ce point de vue, très bien monté: il consiste à systématiquement présenter une réforme systémique de l’assurance maladie comme une intention de rendre la médecine payante. Cette étape franchie, des journalistes consciencieux sortent dans la rue faire des micro-trottoirs en demandant au quidam: « Entre une médecine remboursée par la sécurité sociale, et une médecine privée payante, que préférez-vous? »

Le résultat du micro-trottoir permet de prouver dans l’heure que tous les Français sont contre cette réforme. Sur ce point, Fillon s’est trouvé trop court d’un uppercut. Dans la bataille des doxa, il n’était pas prêt à rendre les coups ni à imposer ses thèmes. Gramsci demeure bien notre maître à penser.

Education Nationale: à quoi ressembleront les 100 premiers jours du prochain ministre?

En mai 2017 arrivera un nouveau ministre de l’Education Nationale. Comme à chaque nouveau scrutin ou à chaque remaniement d’ampleur, le Président et son Premier Ministre devront choisir entre deux voies: soit choisir un personnage falot qui ne touchera rien et habillera son immobilisme à coup de réformettes pour amuser la galerie (cas le plus fréquemment rencontré), soit choisir un réformateur (ou une réformatrice) bien décidé à améliorer notre performance éducative.

Si l’on en juge par le profil des candidats actuels (Vincent Peillon et François Fillon ont été ministres de l’Education), le choix de la réforme devrait s’imposer. Voici un petit guide des manoeuvres d’urgence à opérer durant les 100 premiers jours du nouveau ministre pour rompre avec des décennies de déclin.

Education Nationale: un diagnostic rapide

Sur le fond, les grandes étapes du diagnostic à porter sur l’Education Nationale sont bien connues, grâce aux classements internationaux.

Le classement PISA mesure la difficulté de l’école publique à corriger les inégalités sociales, et plus largement, sa difficulté à épanouir des compétences fondamentales chez les élèves. Par compétences fondamentales, il faut entendre l’aptitude des élèves à maîtriser le langage et son sens.

À l’occasion du rapport PISA, d’autres difficultés inhérentes au système scolaire français apparaissent régulièrement. En particulier, la muraille de Chine que cherche à bâtir chaque matin le corps enseignant pour être séparé du reste du monde pose un problème lourd: les systèmes éducatifs les plus performants dans le monde sont ceux qui intègrent le mieux les parents dans le fonctionnement quotidien de l’école.

Le classement de Shangaï montre pour sa part les dégâts causés par l’implosion universitaire en France. Longtemps niée par le corps éducatif, cette implosion se traduit aujourd’hui par des affectations des étudiants dans les filières de formation à coup de tirage au sort…

On s’intéressera ici à l’enseignement secondaire.

Pourquoi agir en 100 jours?

Beaucoup aiment à faire croire que les réformes éducatives s’inscrivent forcément dans un temps long. Je me souviens même d’un haut fonctionnaire de l’Education Nationale qui me soutenait un jour qu’une bonne réforme ne pouvait se faire en moins de 10 ans.

Cette légende urbaine fait évidemment partie de l’anthologie de l’immobilisme rééditée chaque année par la nomenklatura éducative, d’autant plus attachée à son confort de vie qu’elle n’inscrit pas ses enfants dans les établissements difficiles. Je me souviens d’un inspecteur général de l’Education, déclaré trotskyste, qui condamnait les horribles parents qui recouraient à l’école privée mais était très heureux d’avoir inscrit ses enfants dans une école publique de l’un des quartiers les plus chics de Paris.

En réalité, l’Allemagne est parvenue à métamorphoser son système scolaire en quelques années, avec beaucoup de volontarisme politique. En revanche, elle a remis au travail sa pédostructure et lui a demandé de porter un projet collectif.

Rétablir une pédostructure démocratique

La première mesure que le nouveau ministre devra prendre consistera à suivre le même chemin qu’en Allemagne: une reprise en main de l’appareil éducatif, et une mise à l’écart consciencieuse des capitaines de tranchée qui occupent les bureaux du mammouth avec le même esprit conquérant et performeur que des officiers d’état-major qui entendent pour la première fois le son du canon. Dans cette perspective, plusieurs axes précis doivent être « opérés » de façon très méthodique pour casser les blocages habituels que la machine éducative organise en toute discrétion.

En premier lieu, le nouveau ministre doit rétablir une vraie transparence sur le fonctionnement de son administration centrale.

Ceci place par la mise en place d’outils indispensables, comme une communication d’un budget sincère au Parlement, permettant de connaître les vrais coûts de fonctionnement du système. Il est par exemple d’usage de cacher au Parlement la véritable masse salariale de l’administration centrale ou le nombre exact de fonctionnaires qui y sont effectivement affectés. Ce genre de cachotteries se révèle être la mère de tous les vices. Mais on pourrait dire la même chose des marchés informatiques, qui représentent des sommes colossales que personne n’analyse et dont on aimerait savoir à qui ils profitent vraiment. Il ne faudra sans doute pas longtemps pour comprendre que, derrière les grandes déclarations humanistes et solidaires des pédocrates se cache d’abord une source intarissable de profits pour quelques groupes qui vivent sur le dos de la bête (et du contribuable).

En second lieu, il doit responsabiliser les administrateurs du système en écartant très vite les « planqués »: combien d’inspecteurs généraux n’inspectent plus? voire ont été interdits de mettre les pieds dans une académie, tant leur incompétence est grande et dévastatrice. Une bonne mesure exemplaire de licenciement pour insuffisance professionnelle permettrait de mieux expliquer aux autres que l’heure est venue d’agir.

En troisième lieu, il est temps de mettre fin à la politique systémique d’emplois fictifs en vigueur à l’Education Nationale. Plusieurs milliers d’enseignants sont mis à disposition de structures obscures où n’a lieu aucune action d’enseignement. Cela suffit.

Débureaucratiser le système éducatif

Si l’école publique coûte cher et performe peu, sa surbureaucratisation en constitue un premier facteur d’explication. Plus qu’aucun autre pays, la France a inventé de multiples étages d’administration territoriale de l’Education Nationale, avec pléthore d’effectifs sous-occupés qui produisent ce que produit toute bureaucratie: un empilement de procédures dont la seule utilité est d’occuper ceux qui les inventent et de justifier leur emploi, et dont l’inconvénient majeur s’appelle démotivation et déresponsabilisation des échelons qui les subissent.

Pour rompre avec cette spirale bureaucratique, le nouveau ministre devra procéder en deux étapes.

Premièrement, il devra immédiatement préparer une grande loi comportant deux chapitres. Le premier chapitre doit instaurer dans les dix-huit mois l’autonomie des établissements, spécialement dans le second degré. Cette autonomie doit à la fois porter sur la pédagogie et sur le recrutement des enseignants. Le second chapitre de la loi doit supprimer le système de « barème » qui subordonne les parcours de promotion à l’engagement syndical et non à la compétence éducative.

Deuxièmement, dans les deux ans qui suivent cette loi, le ministre doit préparer loi de dégagement des cadres, visant à licencier l’ensemble des personnels administratifs rendus inutiles par l’autonomie des établissements.

Dans les trois ans, le ministre aura ainsi mis un terme à la tyrannie bureaucratique qui étouffe l’école publique.

Défiscaliser les frais de scolarité dans l’enseignement privé hors contrat

Pour le projet de loi de finances suivant, le ministre doit impérativement obtenir de son collègue des Finances une mesure fondamentale pour la vitalité pédagogique en France: la défiscalisation complète des frais de scolarité dans l’enseignement privé hors contrat, dans la limite d’un plafond correspondant à la subvention moyenne perçue par élève au niveau scolaire idoine.

Concrètement, un lycéen coûte aujourd’hui 8.000 euros par an à la collectivité. Les parents qui inscrivent leur enfant en âge d’aller au lycée dans un établissement privé hors contrat doivent bénéficier d’un crédit d’impôt de 8.000 euros pour financer la scolarité de leur enfant.

Cette parfaite neutralité financière entre l’enseignement public et l’enseignement privé, qu’il soit ou non sous contrat, permettra d’établir une véritable concurrence pédagogique entre établissements, et obligera l’école publique à repenser ses méthodes pédagogiques pour attirer des élèves.

Supprimer la carte scolaire

Le ministre doit annoncer que les établissements disposent d’une période de transition de deux ans pour se préparer à la suppression complète de la carte scolaire. Les parents doivent être libres d’inscrire leurs enfants là où ils le souhaitent. Bien sûr, une telle mesure se prépare, d’où l’instauration d’une période de transition. Mais celle-ci doit aussi permettre aux établissements de préparer une autre réforme fondamentale: l’indexation de la dotation de fonctionnement sur le nombre d’élèves. Chaque année, les moyens de fonctionnement doivent être adaptés à la population réelle des établissements.

Pour tenir compte de la difficulté présentée par certains publics, la dotation doit être majorée pour l’accueil d’un élève boursier. Le système de bourse peut être affiné pour bien tenir compte des difficultés spécifiques de certains établissements.

Réformer la diplomation par l’Education Nationale

Enfin, pour donner une cohérence durable à ce système, le ministre de l’Education Nationale doit réformer en profondeur le système d’examen, et spécialement le baccalauréat.

Cette réforme, qui doit être travaillée avec un corps enseignant remotivé et remobilisé, doit avoir trois objectifs majeurs.

Le premier objectif est d’élever le niveau de connaissances et de compétences de nos élèves en appréhendant mieux leurs savoirs. Un baccalauréat entièrement numérisé doit remplacer le baccalauréat actuel. Il doit servir de pivot à un franchissement fondamental de cap: l’école doit passer de l’ère papier à l’ère numérique.

Dans cet objectif, des épreuves éliminatoires doivent être mises en place. Il faut arrêter de donner le bac S à des élèves nuls en mathématiques mais excellents en sport. Le baccalauréat doit valider des parcours qui ont un rapport réaliste avec leur intitulé. Au passage, il ne serait pas choquant qu’un premier examen intervienne en fin d’école primaire ou de CM1 pour valider les savoirs fondamentaux des élèves. Les recalés pourraient passer un CM2 entier à les réacquérir.

Le deuxième objectif est de piloter la pédagogie en profondeur, en garantissant l’homogénéité relative d’un système désormais fondé sur la liberté pédagogique. L’examen devrait donc être professionnalisé dans sa conception et ses évolutions pour entraîner avec lui l’ensemble du système éducatif, qu’il soit privé ou public.

Le troisième objectif serait d’évaluer la performance éducative des enseignants. Les moins efficaces d’entre eux, c’est-à-dire ceux qui apporteraient le moins d’amélioration éducative aux élèves, seraient licenciés. Bien entendu, il ne s’agit pas de lier arithmétiquement la performance des enseignants aux résultats des élèves à l’examen. En revanche, une sophistication du dispositif actuel permettrait de mesurer les nouveaux acquis des élèves à l’école. Les enseignants qui apportent peu doivent être écartés du système.

Une rupture dans l’Education Nationale vitale pour notre redressement

Ces mesures de bon sens, déjà largement pratiquées ailleurs, sont indispensables à notre redressement collectif. Le gâchis qui consiste à investir chaque années près de 60 milliards d’euros dans un système peu performant constitue en effet un danger colossal pour notre pays. Il nous faut le courage d’agir.

 

Le sens caché de la candidature Peillon

Il fallait oser la candidature Peillon! L’ancien ministre de l’Education, dont son directeur de cabinet disait à l’époque que son ministre était un cerf-volant à piloter depuis le sol, sort tout droit d’un rayonnage de bibliothèque (il est professeur associé à l’université de Neuchâtel, en Suisse) où sont parti le stockait en attendant des jours meilleurs. Et patatras, le voici candidat à la primaire, face à Valls.

Un coup des aubrystes… et des Parisiens

Selon le Canard Enchaîné, ce sont les aubrystes qui ont pris l’initiative de le démarcher. L’affirmation est plausible. Mais, pour prendre corps, elle s’est appuyée sur le soutien de deux autres fédérations qui rejettent Manuel Valls.

Il s’agit de la fédération de Paris, d’abord: menée par Patrick Bloche, le député du 11è arrondissement, elle exprime bien les sentiments d’Anne Hidalgo elle-même pour le Premier Ministre, et sa préférence naturelle pour un intellectuel bobo qui veut plus de fonctionnaires pour régler les problèmes du pays.

La fédération des Bouches-du-Rhône s’est aussi empressée d’apporter ses voix à Peillon. Mennucci, député de Marseille, se répand désormais partout pour expliquer de Peillon défend la ligne traditionnelle du parti en matière économique, et qu’il constitue donc un meilleur candidat que Valls.

Avec le soutien des fédérations du Nord, de Paris et des Bouches-du-Rhône, Peillon devient subitement un candidat sérieux au PS.

Une candidature qui torpille Valls

Pour Manuel Valls, le ralliement des trois grandes fédérations du PS à un rival sorti du chapeau, un cerf-volant que ses soutiens espèrent piloter facilement, est une très mauvaise nouvelle. Le poids de Valls face à Macron et à Mélenchon n’est déjà pas évident. La rivalité avec Montebourg ne l’aidait pas. Mais l’intervention d’une candidature mièvre, certes, mais soutenue par l’appareil, complique encore un peu plus son jeu.

L’objectif de ceux qui soutiennent Peillon est clair. Non seulement, il s’agit de faire du tout sauf Valls. Mais l’enjeu consiste aussi à juguler la tentation « libérale » de l’ancien Premier Ministre, partisan des baisses de charge pour les entreprises et d’une politique de l’offre.

Le PS ne croit pas une victoire possible en mai 2017…

En avançant la candidature Peillon, les grandes fédérations du PS lancent un message simple: la victoire aux présidentielles n’est pas possible. Donc, pas besoin de se rassembler derrière Valls, puisque ce rassemblement servirait seulement à légitimer celui-ci à gauche sans sauver l’Elysée. L’appareil du PS avec ses éléphants immuables pose donc le problème de façon très simple: puisque la primaire ne sert pas à choisir un futur président de la République, choisissons le candidat qui évite le pire.

D’où les démarchages de Taubira et de Touraine, avant le démarchage de Peillon. En vain: les intéressées ont refusé.

… mais cherche à sauver ses circonscriptions en juin

Le PS a désormais un objectif de guerre extrêmement simple: perdre le moins de circonscriptions possibles en juin, dans des législatives qui s’annoncent comme une superbe débandade. Le pari qui est fait aujourd’hui consiste à soutenir que ni la ligne Valls ni la ligne Montebourg ne sont capables de colmater les brèches. Seul un retour aux positions traditionnelles du PS: le marché, l’Europe, la culture, les fonctionnaires, la dépense publique, permettra de limiter les dégâts.

Et sur cette ligne, Peillon est plausible. Il a d’ailleurs fait l’éloge de la création de postes de fonctionnaires dans sa déclaration de candidature.

2022 dans les esprits, déjà

Au-delà de cette préoccupation pragmatique, qui annonce une faible mobilisation pour la présidentielle et un effort surtout porté pour les enjeux locaux, c’est la conduite du parti jusqu’en 2022 qui se décide aujourd’hui. Hidalgo, Aubry et les Marseillais ont structurellement besoin d’affaiblir les « libéraux » pour conserver la mainmise de l’appareil à l’horizon 2022. Le choix de Peillon comme porte-drapeau le prouve, d’ailleurs. Peillon est un rêveur incapable de tenir un appareil politique.

Son éventuelle désignation comme Premier Secrétaire permettra aux clans et aux factions de reprendre le pouvoir dans la maison de la rue de Solférino.

L’étrange sociologie socialiste

On notera, en tout cas, que l’équipe Hollande est viscéralement rejetée par les socialistes des grandes villes. Parisiens et Marseillais soutiennent Peillon (avec des exceptions notables comme celle de Cambadélis, Caresche ou Le Guen à paris, de Vallaud-Belkacem à Lyon, à ce stade en tout cas). Les Lyonnais (Gérard Collomb en personne) soutiennent Macron. Les Lillois soutiennent Peillon.

Ici, c’est l’élite technocratique et économique de gauche qui décide et qui montre la voie. Et sa voie est ringarde à souhait.

L’angoisse de l’entrepreneur devant la taxation des robots

La taxation des robots est un serpent de lac (un Loch Ness Monster très français) que Benoît Hamon a ressorti pour amuser et effrayer les téléspectateurs au cours de l’Emission Politique, regardée, paraît-il, par deux millions de personnes. Et forcément, les entrepreneurs qui avaient du temps à perdre et ont échoué sur la chaîne du service public ce soir-là (j’imagine qu’ils n’étaient pas nombreux) ont tressauté en entendant cette fausse bonne idée qui a tout du sabaudet ou du tablier de sapeur: son évocation nous « dit quelque chose » et on a envie d’essayer parce qu’elle fleure bon une tradition sympathique, et quand ça tombe dans l’assiette, c’est tout simplement indigeste.

 

La taxation des robots: une idée vieille comme… Rocard

Contrairement à ce qu’on croit, la taxation des robots n’est pas une idée à la mode des années 90. Elle vient de bien plus profond de notre tradition politique: on remercie Numerama d’en avoir extirpé les racines rocardiennes. De fait, la grande angoisse de voir les humains remplacer par des machines est née avec les machines elles-mêmes, et a particulièrement fleuri dans les années 60. C’est à cette époque que certains politiques imaginent imposer les robots pour libérer les hommes, le travail, et autres rengaines dont personne ne saisit clairement le sens mais dont on se dit: « C’est forcément l’avenir ».

Le fantasme de la raréfaction du travail

Taxation des robots rime avec raréfaction du travail. Cette idée fait partie de l’air du temps: de la « fin du travail » pronostiquée par Jeremy Rifkin, l’esprit contemporain glisse forcément vers l’idée que la révolution numérique remplace les humains. C’est la énième version du même discours des années 60 (au coeur des Trente Glorieuses, donc), mais nourri cette fois à la sauce de l’Internet. Quelle qu’en soit sa version, elle permet de ressortir l’idée décidément très française qu’il faut inventer une nouvelle taxe.

Mon esprit perfide a d’ailleurs la tentation d’émettre l’idée d’une sorte d’hystérie nationale qui rassure ses angoisses face à l’avenir par le recours à l’impôt. J’ai peur, donc je fais payer.

Non, le travail ne se raréfie pas

La théorie de la raréfaction du travail, bien sûr, ne repose sur aucune réalité. Le graphique ci-dessous, tirée de l’INSEE, le rappelle:

taxation des robots

Comme on le voit, entre 1955 et 1967, années des Trente Glorieuses, le nombre de personnes en emploi en France a péniblement stagné autour de 20,5 millions de personnes. Il a brutalement explosé sous Pompidou et sous Giscard. Durant les années Mitterrand, il a considérablement stagné autour des 23 millions de personnes en emploi. Ensuite, durant les années Chirac, la France a mis en emploi plus de 3 millions de personnes nouvelles en emploi. Une nouvelle phase de stagnation commence avec la crise de 2008, dont nous ne sommes pas encore sortis.

Rien, en tout cas, dans ces chiffres, ne laisse à penser que les révolutions technologiques qui s’enchaînent depuis l’invention de l’intelligence artificielle ne conduisent à une raréfaction du travail en France. En revanche, il est très pratique de jouer (de façon populiste?) sur les peurs des Français en leur annonçant la fin du travail, comme on annonçait à une époque la fin du monde, dès qu’un cycle de stagnation de l’emploi commence.

L’angoissante et omniprésente taxation des robots

L’idée de taxer les robots pour financer l’Etat, on l’a vue, n’est pas nouvelle. Elle est aussi beaucoup plus répandue qu’on ne le croit.

Par exemple, Jean-Luc Mélenchon expliquait déjà en 2010:

Le problème du financement des retraites se résume donc à un problème de partage de la richesse créée. Les gains de productivité ont été massivement captés par le capital alors qu’ils devraient contribuer à financer les retraites et à faire progresser les salaires. C’est la contraction de la masse salariale qui compromet le financement des retraites.

L’idée est bien connexe à celle de Benoît Hamon: les robots produisent de la richesse qui doit financer la protection des humains.

Le Front National et la taxation des robots

En grattant bien, on trouvera dans le programme du Front National une idée assez proche, et même redoutablement semblable à celle de Mélenchon et d’Hamon, mais rédigée sous une forme plus éthérée:

Il faut en premier lieu élargir l’assiette du financement des retraites. L’assiette actuelle (les revenus du travail) est trop étroite et pèse sur notre compétitivité. Il convient donc d’élargir cette assiette aux revenus du capital pour financer notamment l’ensemble des prestations qui relèvent du principe de solidarité nationale et non du principe d’assurance : minimum vieillesse, bonifications pour enfants, cotisations du salaire parental, etc.

Comme les robots font partie de l’accumulation capitalistique, et produisent des revenus du capital, on voit bien la proximité des idées…

J’ajouterais même que, lors d’un débat public que j’ai eu avec un conseiller économique de Marine Le Pen, j’ai entendu l’idée que les entreprises qui remplacent les humains par des robots seraient taxées, sauf à recruter des Français à la place de leurs machines. Impressionnant, non?

Mais qu’est-ce qu’un robot?

Ce qui pose immédiatement problème, bien sûr, dans la taxation du robot, c’est la notion même de robot. Car qu’est-ce qu’un robot?

Dans la définition officielle, le robot est une machine pilotée par une intelligence artificielle qui le rend capable d’accomplir une série de tâches programmées. Le robot, c’est donc le bras articulé, de haute précision, qui opère le malade à la place du chirurgien. C’est le pistolet à peinture dans l’usine automobile, qui évite à l’ouvrier d’absorber des substances toxiques au travail. Mais c’est aussi le micro-ordinateur de la secrétaire qui remplace la machine à écrire et qui la soulage d’une multitude de tâches fastidieuses.

Donc: toute entreprise qui achète un micro-ordinateur pour un salarié devra payer une taxe sur le micro-ordinateur, au titre du gain de productivité qu’elle réalise grâce à lui.

La taxation des robots, l’idée ringarde par excellence

On mesure le passéisme profond de cette idée. La taxation des robots est synonyme de taxation du progrès. Là où le travail est suffisamment fastidieux, pauvre, inintéressant, pour être effectué par une machine plutôt que par un homme, on va taxer la machine de façon punitive, simplement parce qu’elle remplace un homme avec sa bonne vieille sécurité sociale et ses droits obsolètes.

Ah! le bon temps où l’intelligence humaine était irremplaçable, même pour compter les prix des produits dans les supermarchés.

Taxation des robots ou hausse de la fiscalité des entreprises?

Derrière la taxation des robots, la stratégie qui pointe est bien celle énoncée par le Front National: il faut taxer le capital beaucoup plus qu’il ne l’est aujourd’hui, pour ne pas réformer les protections dont les humains bénéficient. Et asymptotiquement le paradigme qui pointe le nez est celui de la disparition concertée du travail: pourquoi (en forçant le trait, mais à peine) forcer les pauvres à travailler, alors qu’on pourrait les nourrir avec l’argent que tous les riches se font avec leurs machines?

Structurellement, la taxation des robots correspond à une approche très simple: remplaçons la taxation du revenu du travail, par la taxation du revenu du capital.

Taxation des robots, éloge de l’aliénation

On appréciera l’idéologie cachée derrière la taxation des robots. Bien sûr, elle repose sur la haine du capital, ou par la volonté de le punir, ce qui peut s’imaginer. Mais au lieu de vouloir libérer le salarié de sa condition, au lieu de le désaliéner comme le proposait Marx, c’est bien à un éloge de la servitude qu’invite cette mesure. Ouvriers, employés! ne vous libérez plus! profitez de votre condition et faites payer vos patrons pour continuer à en profiter.

En réalité, la taxation du robot procède du long renoncement, caractéristique de la gauche française, à l’émancipation des salariés.

Entrepreneurs, préparez-vous à partir!

On comprend aussi, derrière la taxation du capital, à quelle sauce seront mangés tous les innovateurs du pays. La tendance dominante dans le grand axe fiscal qui va de Mélenchon à Marine Le Pen en passant par l’aile gauche du Parti Socialiste consiste bine à faire payer les entrepreneurs pour financer l’immobilisme de la société française. Pour ne pas demander aux fonctionnaires de ne pas travailler plus de 35 heures, pour ne pas limiter les visites hebdomadaires chez le médecin pour le moindre bobo, payée par la collectivité, pour ne pas tailler dans une politique d’assistanat qui crée un shadow labor market, pour ne pas revenir à la responsabilisation du plus grand nombre, ce sont les entrepreneurs qui vont passer à la trappe.

Sauf à partir…

Ce malaise qui vient quand on écoute Macron…

Article écrit pour Atlantico.

On écoute Macron (difficile d’y échapper, tant la couverture médiatique dont il bénéficie est grande) et ce moment suscite toujours le même étrange malaise que celui qui étreint le visiteur d’un parc d’attractions. Bien sûr, c’est plaisant, bien sûr, c’est agréable, bien sûr, c’est professionnel et remarquablement conçu. Mais est-ce bien la réalité? et que cache vraiment le décor?

Le malaise sur le travail

Par exemple, Macron se présente comme le « candidat du travail ». C’est évidemment ce qu’on a envie d’entendre. Bravo! même si le parcours personnel du candidat ne le pose pas naturellement dans ce rôle. Et justement, quand on écoute les propositions de Macron sur le sujet, elles ont ce petit côté « note de synthèse » à l’ENA qui installent le malaise.

Bien sûr, on les connaît bien, ces propositions (qu’on me permette de le dire) éculées sur les trappes à pauvreté, les trappes à chômage, et le fameux laïus complètement cramé sur: « il faut que reprendre un travail à temps plein rapporte plus q’un travail à temps partiel », etc. Depuis quinze ans, et même plus (croyez-en un ancien élève qui est entré à l’ENA en 2000, c’était déjà un lieu commun!), le même disque tourne en boucle. Il y a vingt ans, c’était moderne. Et dans la bouche de Macron, le même mot de « modernité » est resté scotché sur ces propositions qu’il discutait, pondérait, décortiquait en deux parties et deux sous-parties lorsqu’il faisait Sciences-Po, il y a plus de quinze ans. C’est là que le malaise vient: Macron est jeune, certes, mais il n’est plus à Sciences-Po, ni à l’ENA, et parfois on se demande s’il s’est vu vieillir ou pas.

Car, qu’il le présente comme il le veut, avec les mots « parc d’attractions » qu’il veut, le discours de Macron sur le travail ne dépasse guère les rapports de « séminaire ENA », ces espèces de dossiers d’entraînement que les élèves de l’école rédigent en groupe pour se faire les dents avant d’entrer dans un corps d’inspection. Sur le papier, les propositions marchent toujours très bien, et comme elles sont évaluées par des énarques, elles ont ce petit parfum de consanguinité tout à fait inimitable – le même que les interminables palabres de la noblesse byzantine avant la chute de Constantinople. Quel peut être leur impact sur la réalité? La question reste ouverte, et le naufrage français, confirmé constamment depuis que Macron est sorti de l’ENA, n’est pas fait pour nous rassurer sur ce point.

Le malaise sur la fiscalité

Le même malaise vient quand on essaie de mettre bout à bout les propositions de Macron sur la fiscalité. On préfèrerait que le candidat joue franc jeu en expliquant clairement sa vision (s’il en a une, bien sûr) sur ce que doit être la stratégie fiscale française. Comme Macron « parc d’attraction » se propose d’abord de nous vendre un rêve, il fractionne en mille morceaux son discours sur le sujet, et, du coup, on est contraint à supputer.

Aujourd’hui, on apprend qu’il veut transformer le CICE en baisse pérenne de « charges ». D’accord, bien sûr, M. Macron, mais c’est l’objet d’un décret, d’une mesure réglementaire, de gestion. Cela ne fait pas un programme, et, sur le fond, c’est une mesure d’affichage qui n’ajoute ni n’enlève aux volumes fiscaux payés par les entrepreneurs. Pas de quoi faire un fromage, à moins, bien sûr, que l’espérance de guérir ce pays malade soit si faible qu’un médecin qui change une perfusion de bras se sente déjà obligé de le claironner comme un retour vers la bonne santé.

Quant à la proposition déjà formulée cette semaine de remplacer les cotisations salariales par de la CSG, soyons francs: elle passe à côté de la plaque. Elle serait novatrice si elle remplaçait non pas les cotisations salariales mais les cotisations patronales par de la CSG. Mais elle deviendrait politiquement incorrect parce qu’elle consisterait à demander aux salariés de payer sur leurs deniers des cotisations prises en charge aujourd’hui de manière invisible par leurs employeurs. Et être politiquement incorrect, c’est tout ce que Macron ne veut pas, malgré ses appels plastiques à la révolution.

Dans les coulisses de Macron

En fait, pour comprendre les propositions de Macron, il faut souvent entrer dans un labyrinthe: on connaît l’entrée, mais on ne connait pas la sortie. C’est d’ailleurs en cela que Macron n’est pas moderne: il pratique la même vieille politique opaque que ses prédécesseurs, même si formellement il en brise les codes.

Par exemple, ses propositions sur le chômage: il propose de transformer le système actuel en régime de solidarité. Voilà une proposition bien anodine qui semble probablement énigmatique pour beaucoup de Français. Incidemment, il habille cette idée obscure avec un blabla sur le droit à la mobilité et autres déclarations d’intention qui ne mangent pas de pain.

Mais il n’explique pas clairement la perspective globale de cette proposition, qui consiste à faire du régime chômage une sorte de nouveau minima social. Les cadres seront par ailleurs libres de s’assurer au-delà de ce régime contre le risque chômage. Ce système existe déjà pour les entrepreneurs, sous le nom d’AGS. Et lorsque Macron évoque l’idée d’étendre la protection chômage aux entrepreneurs, c’est évidemment ce système-là qu’il a en tête: un régime de base public, et des régimes complémentaires privés.

On préfèrerait que ces choses-là soient dévoilées clairement et sans ambages. Nous sommes tous d’accord pour dire que ce dévoilement premier est une prise de risque dans la mesure où il peut susciter des levées de boucliers très rapides. Mais vaut-il mieux vaincre les obstacles au début (en perdant un peu de temps et parfois en transigeant), ou, comme dans le cas de la loi Travail, donner le sentiment de vouloir empapaouter son petit monde et finir complètement stérilisé par des semaines de manifestation et de contestation?

Au-delà des médias, quelle crédibilité populaire?

Dans la pratique, Macron constitue la énième redite d’une mécanique dont les derniers mois ont montré qu’elle s’enrayait. Macron est soutenu par les medias, et les medias ont décidé d’en faire le candidat qui affrontera Fillon au second tour de la présidentielle. Quel peut être l’impact véritable de cette fabrication sur mesure? Les phénomènes Trump ou Fillon ont montré qu’il y avait parfois loin de la propagande médiatique à la réalité du vote.

Les medias ont d’ailleurs peu relayé le nombre de spectateurs de son meeting (toujours mystérieusement financé, ce qui pose un véritable problème) qui sortaient de la salle avant la fin du discours. En réalité, il est très difficile de savoir dans quelle mesure la candidature Macron « mord » effectivement sur l’opinion. Et sur ce point, la démocratie ne se porte pas bien lorsque plus aucune jauge crédible et impartiale ne permet la mesure.

Quel positionnement doit avoir Valls pour rassembler la gauche?

Article écrit pour Atlantico.

Le positionnement de Valls est-il le bon pour rassembler la gauche? Il est encore un peu tôt pour le dire, puisque l’ex-Premier Ministre n’a pas encore dévoilé ses thèmes de campagne (à part expliquer qu’il rasera gratis, ce qui reste de paraître un peu court pour une opinion publique aussi échaudée qu’un chat). En revanche, l’extrême émiettement dont la gauche donne le spectacle avec la candidature Pinel créditée de 0% d’intention de vote, et la lunaire candidature Peillon suscitée par Martine Aubry, montre qu’il a encore un peu de chemin à faire avant de faire l’unanimité dans son camp, et c’est un euphémisme.

Dans la pratique, tout porte à croire que Valls pourrait réussir à gauche la synthèse nouvelle que Fillon a réussie à droite à condition de bien sentir, comme son challenger républicain, le positionnement nouveau (et à la fois ancien, on va le voir) que la France attend d’un candidat de gauche.

On ne gouverne pas contre la mémoire du peuple français

Historiquement, la France connaît un mouvement de balancier dans son offre politique.

En phase d’expansion ou de stabilité économique, les Français aiment être gouvernés au centre, sur un axe essentiellement girondin. C’est la grande tradition radicale, socialiste ou valoisienne, que l’on retrouve ici, et qui a fait les heures calmes de la République. À y regarder de plus près, on s’apercevrait que cette tendance radicale-girondine revient de façon constante depuis les années 1820.

En phase de crise ou de basculement économique et social, en revanche, la France aime se réfugier sur un axe impérialo-jacobin. Il faut alors une grande autorité centrale, parisienne, agressive, ambitieuse, refondatrice, pour redresser le pays et le remettre sur un nouveau sentier de prospérité. Toutes les grandes crises institutionnelles depuis deux cent cinquante ans ont montré le même chemin et ont abouti au même phénomène. Même le régime de Vichy a procédé de cette logique, avec sa volonté d’une « révolution nationale » à laquelle, que cela plaise ou non, la France d’aujourd’hui doit encore beaucoup.

Comment Fillon a compris ce glissement

À l’usage, et au terme d’une campagne de terrain qui a duré trois ans, Fillon a bien compris cette attente venue des profondeurs ancestrales. Il a donc transcendé les conflits de personnes à droite en présentant un projet conforme à ce grand axe impérialo-jacobin. Il a donc osé bousculer les lignes habituelles en annonçant ses couleurs. Du côté impérial, il a fixé le cap: faire de la France la première puissance du continent dans les dix ans. Du côté jacobin, il l’a volontiers jouée décret d’Allarde en annonçant une mise en sourdine des « corps intermédiaires » et une refondation du droit du travail sur une base « zéro ».

Cette synthèse, incomprise des medias subventionnés, a rencontré son public et lui a valu une élection triomphale.

Quel contre-projet impérialo-jacobin pour Valls?

Si Valls veut réussir la même prouesse, il lui appartient désormais de « cranter » à gauche un projet miroir à celui de Fillon.

Sur l’aspect impérial, Valls part de zéro et devra composer avec un bilan auquel il n’a guère participé, mais qui n’est pas brillant. Hollande s’est imposé comme le suiveur de Merkel et a joué un rôle de figuration vis-à-vis des Etats-Unis. Sa principale contribution à l’histoire des relations internationales sera la rencontre forcée, en Normandie, en 2013, entre Poutine et son homologue ukrainien, la COP 21 qu’il a déléguée à Fabius, et de superbes ratages, comme en Syrie.

Incontestablement, Valls doit faire fi de ces ruines encore fumantes et annoncer une vision ambitieuse pour la place de la France dans le monde. C’est la seule façon de renarcissiser les Français.

Sur l’aspect jacobin, le créneau le plus naturel est celui de l’égalité des chances par-delà les particularismes locaux ou sociaux. Cette thématique est de façon incompréhensible laissée en friche par la gauche, y compris dans le domaine scolaire où Valls n’a développé aucune politique lisible. C’est pourtant sur ce thème-là qu’il peut faire la différence avec Fillon.

Quelle égalité des chances pour les jacobins demain?

Il ne suffit pas de dire que l’on croit à l’égalité des chances pour asseoir sa crédibilité sur ce sujet. Il faut un projet audible, clair, déterminé, pour redonner aux Français la conviction que la vie de leurs enfants sera plus simple, plus heureuse que la leur, et pour les convaincre que la société n’a pas été mise sous contrôle par une élite avaricieuse.

Dans la mesure où Manuel Valls est lui-même issu de cette élite (avec les boulets qu’il traîne, comme Stéphane Fouks ou Alain Bauer, symboles de ce que les Français détestent), le chemin qu’il doit parcourir pour être pris au sérieux sur ces sujets est immense. Il exige de lui une véritable capacité à faire bouger les lignes. Sans un séisme en matière éducative, sans une refondation complète de l’égalité territoriale et de sa physionomie, Manuel Valls n’a aucune chance de récupérer son retard sur Fillon.

La concurrence à gauche peut être vaincue

Sur tous ces thèmes, Valls a de véritables opportunités pour faire la différence à gauche.

Éliminons d’abord les candidats grotesques qui présentent leur candidature pour raconter à leurs enfants ou petits-enfants qu’un jour ils ont été candidats à la présidentielle, mais qui n’ont aucune vision réaliste pour le pays: Yannick Jadot, Sylvia Pinel, et, au sein du PS, Lienemann, Filoche, Larrouturou et Peillon. Ces gens-là n’ont pas d’existence en dehors du microcosme.

Restent quelques candidats dont la multiplicité est, en soi, une chance pour Valls. Chacun à sa manière empiète sur le domaine impérialo-jacobin sans le couvrir complètement.

Macron, que les médias portent au pinacle mais dont on peine à saisir la véritable profondeur idéologique, peine à se positionner sur le champ impérial. Il est trop européen, trop mondain, trop Ancien Régime, trop banquier propre sur lui pour endosser le rôle.

Mélenchon s’est positionné sur la sphère impériale, mais il est incapable de penser un véritable jacobinisme. Son côté « Père Duchène », « Enragé », le met à l’opposé de cet ordre jacobin, mi-autoritaire, mi-libéral, que les Français adorent quand ils ont peur.

Hamon flirte avec les limites de ce domaine, sans oser y entrer de plein pied. Il est pour une remise en cause de l’ordre européen, mais il ne veut pas se réclamer du souverainisme. Il porte en lui une modernité jacobine, centralisatrice, mais il ne veut pas se fâcher avec cette espèce de fédéralisme provençal qui fait la poésie de son gauchisme à l’ancienne.

Montebourg est probablement le candidat, le rival, le plus proche de ce positionnement impérialo-jacobin qui constitue la recette du succès, mais ses « dérapages », ses excès romantiques lorsqu’il était ministre, ont probablement entamé sa crédibilité dans le rôle.

Une opportunité pour Valls

Pour Valls, chacun de ces rivaux est accessible et « gagnable », à condition de bien positionner son offre et de reprendre les thèmes sur lesquels il a « buzzé » ces derniers mois: le rôle de l’Allemagne, l’identité française, le déverrouillage de l’économie française.

En aura-t-il le temps, l’intuition, l’audace? A suivre dans les prochaines semaines.

PISA, RSI: les élites françaises et leur culture du déni

Pourquoi les élites françaises plongent-elles, année après année, leur propre pays dans une obsolescence suicidaire? Parce qu’au lieu de regarder la réalité de leurs insuffisances et de leurs défauts, elles préfèrent se murer dans une culture du déni, qui consiste à croire le roi habillé quand il est nu et qui permet de justifier une réaction nobiliaire. Cette dernière s’appuie sur un raisonnement simple: nous, les élites, ne devons rien changer à rien, car tout ne va pas si mal et nous sommes le dernier rempart avant la chienlit (entendez: le populisme, le fascisme, l’ultra-libéralisme, la casse sociale, etc.)

Prouver que tout ne va pas si mal (traduisez: halte au French Bashing!) devient une arme stratégique pour justifier l’immobilisme de l’ordre social et le maintien au pouvoir d’une élite out of date.

Les élites françaises et PISA: un déni

Premier exemple: l’enquête PISA qui, publication après publication, démontre sans état d’âme que l’école publique en France est incapable de préparer efficacement nos enfants à la concurrence internationale, et qu’elle est incapable d’améliorer ses performances, malgré des créations colossales d’emplois.

Le plus cruel, dans l’enquête PISA, ne tient même pas à la désespérante stagnation de l’école publique dans la compétition internationale. Il tient à la passivité des élites françaises face au constat répété tous les trois ans: l’école publique est un puissant outil de sélection sociale. Elle ne forme pas les meilleurs, elle forme les fils (et les filles) à papa. Or, si un argument justifiait la toute puissance de l’école publique en France, c’était bien celui de l’égalité des chances.

L’OCDE (bouh! les méchants libéraux!) a beau démontrer depuis plus de dix ans que l’école de la République est le meilleur antidote contre l’égalité des chances, rien n’y fait. On continue comme avant, et on se vante même de renforcer les moyens de cet instrument de sélection sociale. Au nom de l’égalité, bien sûr.

Les chiens de garde du déni

On lira donc sous la plume d’une fonctionnaire de l’Education Nationale, Marie Duru-Bellat, sociologue qui tourne en boucle sur le sujet depuis plus de dix ans,  des phrases hallucinantes expliquant que PISA, c’est pas vraiment scientifique et qu’il ne faut pas vraiment prêter attention à cette étude:

Tout d’abord, comme toutes les données d’enquêtes, celles-ci sont inévitablement imparfaites. (…) Mais de fait, la difficulté majeure concerne les limites de données transversales, collectées à un moment donné, quand il s’agit d’évaluer et de piloter les systèmes éducatifs. Car les liens observés entre résultats des élèves et politiques éducatives ne sont instructifs à cet égard que si l’on est raisonnablement sûr qu’on a bien affaire à des relations causales. (…) Cela ouvre la porte à de multiples dérapages, les corrélations étant abusivement interprétées selon les préférences idéologiques de chacun.

Constater que l’école publique en France est un désastre n’est pas seulement une expérience évidente pour tous les parents qui y ont affaire. C’est aussi le résultat d’analyses internationales.

Mais pour tous ceux qui devraient faire l’effort de se remettre en cause pour changer cette situation, voire donner leur démission au vu de leur responsabilité dans ce naufrage, il vaut mieux nier les faits et expliquer que tout cela, c’est le produit de « dérapages » ou d’erreurs d’appréciation.

Un bon déni vaut tellement mieux qu’une mauvaise remise en cause…

Le RSI et le déni de la technostructure

Le même déni mortifère pour le pays est pratiqué par les élites françaises sur la question du RSI.

Rappelons que, historiquement, les indépendants ont toujours refusé d’être absorbé par un régime unique de sécurité sociale dont ils n’étaient pas demandeurs. Ce sont les conseillers d’Etat ministres du gouvernement Raffarin Bas et Dutreil qui l’ont imposé au nom de la simplification administrative.

Résultat: les entrepreneurs vivent un calvaire quotidien, dont ils n’ont absolument pas besoin en ces temps de crise, pour répondre aux demandes insanes d’un régime qui les assassinent les uns après les autres. Même la presse subventionnée se fait l’écho quotidien des souffrances infligées aux « assurés », qui mériteraient plutôt le titre de « menacés ».

Face à cette faute historique qui s’appelle la création du RSI, les élites françaises, qui sont essentiellement administratives et entendent implicitement faire rendre gorge à tous ces minables d’entrepreneurs qui se la pètent et échappent à leur contrôle, pratiquent un déni systématique: « Nous allons améliorer le RSI et préparer la fusion avec le régime général! »

Persévérer plutôt qu’innover

L’incapacité des élites françaises à adapter leur comportement à la réalité est devenu un problème critique pour l’avenir du pays. Face à cet autisme larvé mais constant, qui consiste à nier les évidences pour imposer sa pensée jusqu’au bout, les victimes du système n’ont plus qu’un choix: prôner des stratégies de rupture et rejeter en bloc un système qui vit à leurs dépens.

C’est à cette lumière qu’il faudra lire les présidentielles de 2017: celle d’une exaspération des industrieux face à une élite cramponnée à ses privilèges et bien décidée à faire dire au petit peuple celle qu’elle a envie d’entendre.

Ainsi disparaissent, un jour ou l’autre, les aristocraties.

Remaniement gouvernemental ou armée mexicaine?

Article écrit pour Atlantico.

Après le « remaniement gouvernemental », c’est-à-dire le remplacement de Manuel Valls par Bernard Cazeneuve, et le remplacement de Bernard Cazeneuve par Bruno Le Roux, on se demande quel projet va bien pouvoir occuper cette fine équipe jusqu’aux élections de mai. Ce n’est plus un gouvernement que le président de la République nomme, mais des maréchaux dans une armée mexicaine.

Le curieux choix de Bernard Cazeneuve

La nomination de Bernard Cazeneuve à Matignon est, en elle-même, un impressionnant message passé par François Hollande aux Français. Sous l’Ancien Régime, on aurait volontiers attribué seize quartiers de noblesse à l’intéressé, et on lui aurait trouvé des ancêtres au siège d’Antioche, dressés sur un superbe cheval – c’est bien connu, tous les Français ont, à un degré ou à un autre, un ancêtre qui a fait le siège d’Antioche, mais à pied. Cazeneuve, lui, est de l’essence du plus parfait courtisan. Ce brevet tient lieu de compétence dans la République nobiliaire, celle que Hollande a promise exemplaire.

Pour le reste, son bilan au ministère de l’Intérieur parle de lui-même. Après une série d’attentats commis pour la plupart par des terroristes répertoriés comme tels mais que plus personne ne surveillait, après des loupés qui lui valent des plaintes de la part des familles des victimes, Cazeneuve a affronté une grève perlée des policiers de base, excédés par l’incompétence de leur hiérarchie.

Face à ces belles réussites, le ministre de l’Intérieur était tout indiqué pour une promotion. Dans une démocratie comme la France (ou Cuba), c’est la règle de base. Dans des dictatures libérales comme la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, il aurait démissionné depuis longtemps.

Un bâton de maréchal pour Bruno Le Roux

Autre personnalité qui méritait bien une promotion: Bruno Le Roux. C’est vrai que le président du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale ne peut en aucune manière être tenu pour responsable du désordre qui a caractérisé la majorité parlementaire pendant près de cinq ans. Et ce n’est évidemment pas le rôle d’un président de groupe que de garantir la fluidité des relations en son sein.

Sur ce point, personne ne peut reprocher à Bruno Le Roux d’avoir failli. Comme le rappelle le Lab d’Europe 1, l’impétrant se revendiquait d’ailleurs d’une philosophie tout à fait inspirée:

Quand on sait qu’on peut utiliser le 49.3, ça force à rentrer dans la vraie discussion.

Cette pédagogie par la menace a brillamment porté ses fruits.

Sur le fonds, on ne reprochera pas non plus au nouveau ministre de l’Intérieur un manque de professionnalisme dans ses anciennes fonctions. Par exemple, lorsque l’opposition parvient à voter la fin du prélèvement à la source, il y a une quinzaine de jours, on ne peut bien entendu pas reprocher au président du groupe socialiste son manque de vigilance.

Bref, Le Roux reçoit un bâton de maréchal qui récompense ses brillantes victoires sur le terrain…

Y a-t-il encore une politique à mener?

Ce nouveau casting laisse donc espérer le meilleur, et même, en quelque sorte, une sortie en beauté pour François Hollande et son quinquennat. Mais, une fois le budget voté, à quoi vont bien pouvoir s’occuper les ministres du gouvernement?

Certains feront manifestement campagne pour Manuel Valls. Ce sera par exemple le cas de Laurence Rossignol qui a annoncé son soutien à l’ex-Premier Ministre. Mais certains risquent de trouver le temps long, et d’avoir le temps de s’inscrire dans un club de pétanque ou de vider leur compte en banque par excès de shopping à l’approche du printemps.

À moins qu’ils ne descendent faire campagne dans leur circonscription. Mais là encore l’impopularité du gouvernement est telle qu’on peut s’interroger sur les chances de succès d’un certain nombre de caciques. Certains ont d’ailleurs d’ores et déjà annoncé leur désistement.

Sur le fond, on voit mal quelle politique peut encore être menée d’ici à mai 2017.

Le triomphe ultime de l’immobilisme

Ce quinquennat se terminera donc dans l’esprit où il a commencé: par un immense éloge de l’immobilisme. En arrivant au pouvoir, Hollande avait en tête une politique économique simple pour retrouver l’équilibre budgétaire. Elle consistait à augmenter les impôts jusqu’à plus soif, et à ne toucher à rien en attendant que les beaux jours reviennent.

Les impôts augmentent moins, et plus discrètement. Et l’immobilisme triomphe.

PLFSS: Valls sera-t-il sauvé par la CFDT?

Selon toute vraisemblance, la CFDT constituera l’un des soutiens les plus importants pour Valls dans la campagne qui s’annonce. En lisant entre les lignes du PLFSS qui vient d’être voté par la gauche à l’Assemblée Nationale, c’est en tout cas ce qui se dégage des petits cadeaux discrets offerts par le gouvernement aux centrales syndicales réputées proches du PS.

Valls face à la sinistre terre brûlée par François Hollande

Outre qu’il n’a pas beaucoup d’idées pour fabriquer un nouveau projet, Valls est confronté à une difficulté essentielle: la gauche ressemble furieusement au domaine royal sous Louis XI. Les baronnies sont toutes puissantes et les barons n’en font qu’à leur tête, défiant chaque jour l’autorité du souverain. Les candidatures directes de Macron et de Mélenchon (les deux M) n’en sont que l’une des illustrations.

Pour Valls, il va devenir vital de rallier au plus vite les féodaux qui peuvent encore être récupérés. Le projet de loi de financement de la sécurité sociale a servi aussi à cela.

Un discret cadeau à la CFDT

Le PLFSS envoyé au Conseil Constitutionnel après son adoption par l’Assemblée comporte désormais un article 19bis (qui sera transformé en article 32, si je ne m’abuse), qui rétablit les « désignations » en prévoyance. Les initiés connaissent pas coeur ce mécanisme qui permet aux organisations syndicales de toucher des commissions sur l’attribution d’une branche entière à un assureur. L’assureur se prend le pactole, et les négociateurs de branche touchent les dividendes.

Comme par hasard, dans 90% des cas, les assureurs désignés sont des groupes paritaires, c’est-à-dire des groupes dont les administrateurs sont désignés par les organisations syndicales, qu’elles soient salariales ou patronales.

À l’approche des élections, ce genre de cadeau n’est jamais innocent, ni inutile.

Une opération conjointe avec Martine Aubry

On notera que le retour des désignations, censurées par le Conseil Constitutionnel en juin 2013, n’est pas directement porté par le gouvernement, mais par un amendement de Jean-Marc Germain, l’époux d’Anne Hidalgo et le lieutenant de Martine Aubry, rapporteur en son temps de la loi du 14 juin 2013 où il avait déjà tenté de faire passer les désignations en disant tout le mal qu’il pensait de la concurrence et de la liberté d’entreprendre.

Le gouvernement a soutenu discrètement.

Dans les coulisses de l’amendement

Fin octobre, je ne sais plus qui m’avait demandé un pronostic sur les chances de réussite de cet amendement. Ma réponse n’a pas varié depuis: si le gouvernement veut faire plaisir à la CFDT, il le fera passer jusqu’au bout. Il ne le portera pas lui-même, car il est trop risqué devant le Conseil Constitutionnel, mais il le protégera pour se ménager les bonnes grâces de Laurent Berger.

La CFDT aime les désignations

La CFDT appartient en effet aux forces qui, depuis le début, rêvent de confier aux groupes paritaires de protection sociale le monopole de la protection sociale complémentaire des salariés. Ce marché à plusieurs dizaines de milliards d’euros permet en effet aux organisations syndicales de se financer discrètement en dehors du cadre légal reconnu. Et comme le disait récemment un assureur mutualiste dont le groupe a recruté, parmi ses dirigeants, un ancien ponte de la CFDT (bien connu): « Nous, nous aimons les désignations, puisque nous sommes plusieurs fois désignés. Et faire des cadeaux aux syndicats ne nous gêne pas. »

Un plaisir partagé avec quelques patrons

Rappelons là encore que les syndicats de salariés ne sont pas les seuls à en croquer. Des mouvements patronaux vivent sous perfusion de prévoyance et de santé. C’est le cas dans la boulangerie, où AG2R financent abondamment l’ensemble de la branche, nourrissant au passage de sanglants règlements de compte pour tous ceux dont la tête dépasse.

FO victime collatérale de l’opération

Les amateurs de règlement de comptes se délecteront au passage du coup bas adressé par le gouvernement à FO, dont le secrétaire général a publié un livre pour dire tout le mal qu’il pensait de la loi travail. L’amendement, dans sa version définitive, limite en effet les désignations aux seuls champs de « la couverture des risques décès, incapacité, invalidité ou inaptitude ». La précision exclut donc les prestations de dépendance et de rentes d’éducation, assurées par l’OCIRP, dont la présidence revient à FO.

Le gouvernement n’aurait pu faire mieux pour priver cette organisation de ses ressources financières. Face au probable refus exprimé par Mailly de se rallier à la cause des hollandistes, les représailles ne se sont donc pas faites attendre.

La CFDT soutiendra Valls

En lisant le PLFSS, on sait donc que, à ce stade, la CFDT a monnayé son soutien à Valls. Il faut dire qu’elle attend encore d’autres cadeaux comme le CPA, promis en juin dernier. Reste à savoir quelle sera son attitude en cas de nouvelle censure du Conseil Constitutionnel contre un dispositif aussi contraire au droit de la concurrence.