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Clic-P, accélérateur de mutation syndicale

Clic-P (Comité de liaison intersyndicale de Paris, créé en 2010) est un sigle bien connu et redouté dans la branche du commerce, mais peu identifié ailleurs. Cette intersyndicale parisienne a remporté de nombreuses victoires judiciaires contre les ouvertures de magasins le dimanche. Cette success story constitue un véritable défi pour le syndicalisme classique, voire un objet de répulsion. La mise sous tutelle de l’une de ses composantes, cette semaine, par la CFDT, en a donné une nouvelle preuve. En fait, Clic-P est un accélérateur de toutes les mutations syndicales au vingtième-et-unième siècle.

Clic-P, accélérateur de fusion syndicale

La première marque de fabrique de Clic-P est d’être une intersyndicale qui avance groupée. Elle rassemble sous une même étiquette qui agit de concert les sections CGT, CFDT, CFE-CGC, SUD et UNSA du commerce parisien. Ceux-ci se sont dotés d’une structure pilotée par Karl Ghazi, de la CGT Commerce (parisien, toujours…) qui agit pour leur compte, et qui coordonne l’activité syndicale.

Cette capacité à rassembler au-delà des étiquettes irrite profondément les états-majors confédéraux. Ils n’ont d’ailleurs de cesse de faire la guerre à cette formule qui pointe du doigt l’inefficacité de la division syndicale en France.

La dernière péripétie en date, subie par Clic-P, est la mise sous tutelle de la section CFDT par la confédération, révélée par le Canard Enchaîné. Officiellement, il s’agit de régler des problèmes de gestion interne, mais l’enjeu est tout autre: la remise au pas d’une section locale qui a le pouvoir d’entraver la mise en oeuvre de la loi Macron et de ses dispositions sur le travail dominical.

Les autres confédérations ont eu la même attitude. En avril 2014, la fédération du commerce de la CGT a désaffilié les adhérents de son syndicat parisien. Quelques mois auparavant, FO avait officiellement quitté le Clic-P, sous le prétexte que l’une des autres composantes avait quitté la CFTC pour rejoindre l’UNSA, jugé casus belli par la confédération.

Dans la pratique, le Clic-P est une épine dans le pied syndical, car il montre qu’une intersyndicale peut défendre bien plus efficacement les salariés que la division syndicale actuelle. D’une certaine façon, Philippe Martinez a fait écho à ce sujet en déclarant sur Europe 1 qu’il y avait trop de syndicats en France. Cette question avait été ouverte lors de la délibération sociale de 2008 sur la représentativité syndicale, et laissée en désuétude depuis lors.

Clic-P, accélérateur de déconcentration syndicale

Clic-P a lancé en 2013 une « croisade » intersyndicale contre le travail du dimanche en région parisienne. Cette capacité à agir a montré que des unions locales pouvaient se mobiliser bien plus efficacement qu’une confédération ou une fédération.

Pour les organisations syndicales, cette opération constitue un véritable défi. Les confédérations sont en effet à la recherche permanente d’une centralisation du pouvoir et sont en tension constante avec leurs fédérations ou unions locales adhérentes.

De façon très emblématique, la CFDT avait d’ailleurs produit un intéressant rapport sur le sujet en 2009. Il comportait notamment ce paragraphe:

C’est donc en partant des besoins des salariés et des mandatés des collectifs de travail que doit se mettre en place un fonctionnement flexible et réactif de l’organisation. Un mode de fonctionnement en réseau (et non uniquement pyramidal) basé sur la coopération et la subsidiarité et où chacun joue la transparence. Un réseau maillant l’ensemble des sections syndicales (dont la responsabilité et l’autonomie devront être précis) et dont la confédération est la tête de pont. Il part du plus près du terrain en posant à chaque niveau la question : « qu’est-ce qui est utile aux sections et aux salariés ? » ; « qu’est-ce qui a déjà été fait, que reste-t-il à faire ? ». Et quand un niveau de l’organisation a fait, aucun autre ne le fait à son tour.

Un an plus tard, la création de Clic-P devenait, pour la CFDT, un travail pratique d’application de ce texte… avec les difficultés que les multiples mises sous tutelle de la section parisienne du commerce ont illustrées. Clic-P constitue en effet un exemple quasi-académique de perte de pouvoir du niveau confédéral au profit du niveau local, qui se structure en personne morale pour agir.

Clic-P, accélérateur d’efficience syndicale

L’autre originalité de Clic-P est d’avoir concerté une action syndicale redoutablement efficace en dehors des modes traditionnels utilisés par les fédérations et les confédérations. Clic-P s’est en effet systématiquement appuyé sur des saisines judiciaires pour faire plier les employeurs, sans recourir aux grèves ni aux mouvements de protestation.

Si cette action vient de subir quelques revers avec la décision du Conseil d’Etat sur l’ouverture le dimanche des magasins de bricolage, elle n’en reste pas moins emblématique d’une tentative innovante de mutation dans le combat syndical.

Pour les confédérations, cette innovation constitue bien entendu un danger. Si le syndicalisme français se mettait à renoncer au dogme de l’action collective pour entrer dans une logique de combat judiciaire et, au fond, légaliste, c’est l’anarcho-syndicalisme qui s’en trouverait tout à coup ringardisé.

Les organisations syndicales pourront-elles longtemps faire la sourde oreille à cette évolution?

Clic-P, synthèse des évolutions syndicales à venir?

Moins de syndicats, mieux déconcentrés, et plus déterminés à agir sans référence aux postures collectives traditionnelles? Ce visage-là du syndicalisme synthétise bien les « sujets » confédéraux français. La représentation des salariés français doit-elle continuer à se référer, peu ou prou, à la Charte d’Amiens et à son mythe du grand soir collectif, ou bien doit-elle devenir à la fois pragmatique et incisive.

Les réponses sont encore à venir…

Syndicalisme et populisme: le cas Front National

Le syndicalisme peut-il s’affranchir du populisme? La question est une nouvelle fois posée par les investitures du Front National aux élections cantonales: le cycle des exclusions commencent pour appartenance à un parti jugé trop populiste…

La CFDT exclut un candidat FN dans le Jura

Appartenir au Front National n’est pas compatible avec l’engagement syndical: la CFDT vient de le redire dans le Jura, au canton de Mont-sous-Vaudrey, où le Front National a investi le maire (sans étiquette) de Rans, Stéphane Montrelay comme candidat aux élections cantonales. Stéphane Montrelay, 38 ans, n’est pas seulement un élu local engagé, il est aussi délégué du personnel CFDT à l’usine Solvay de Tavaux. Ce cumul des fonctions n’a pas plu à sa hiérarchie syndicale, qui a procédé à son exclusion. La fédération CFDT de la Chimie-énergie reste fidèle à la ligne officielle du syndicat.

Pour justifier cette décision, la fédération indique que le Front National est en opposition avec les valeurs de la CFDT. La motivation est habituelle, mais on regardera avec attention la façon dont sa réception évolue dans l’opinion publique. Il n’est en effet pas sûr que les valeurs du Front National soient perçues par les militants de la même façon que par le hiérarchie syndicale parisienne. Et inversement, il n’est pas évident que les valeurs de la CFDT soient perçues de façon totalement limpide et identique à tous les échelons de la confédération…

Le syndicalisme contre le populisme selon Laurent Berger

Dans une interview donnée au journal Libération ce vendredi matin, Laurent Berger a précisé sa doctrine sur le sujet.

« Les choses se sont beaucoup tendues depuis la crise. (…) Et aujourd’hui une partie du patronat est tiraillée par un fort populisme, de même qu’un partie du syndicalisme », affirme-t-il. Pour lui, « la vraie question, c’est celle (…) du choix entre dialogue social et affrontement. Et ce, qu’il s’agisse du camp patronal ou syndical » (…).

La posture de Laurent Berger est habituelle, mais elle est de plus en plus compliquée à défendre: comment se faire l’apôtre d’une culture de dialogue quand on exclut systématiquement des candidats d’un parti représentant au moins un quart de l’électorat, et en passe de devenir le premier parti du pays? Là encore, la soutenabilité de cette doctrine va subir l’épreuve du temps… et de la réalité.

Sur le fond, c’est la notion même de populisme qui est interrogée: la CFDT gagnerait probablement à préciser en quoi le Front National est populiste.

La position de la CGT sera un bon test

Inévitablement, la position de la CGT sur le même sujet aura valeur de test.

On se souvient que, en 2011, le syndicat (en l’espèce la fédération des agents territoriaux) avait exclu son militant Fabien Engelmann parce qu’il était candidat FN aux élections cantonales. La CGT avait alors évoqué l’imposture sociale du Front National.

Quatre ans plus tard, le nouveau secrétaire général du parti, Philippe Martinez, issu de la métallurgie, tient un discours un tantinet plus nuancé sur la même question. Dans une interview sur France Inter, il déclare notamment:

«Le vote FN n’est pas la solution, il y a besoin que les salariés se rassemblent», a affirmé le numéro un de la CGT, interrogé sur France Inter par un militant du syndicat décidé à voter pour le parti de Marine Le Pen.

En optant pour un tel vote, les militants sont «troublés» et choisissent «des solutions faciles», a estimé le responsable syndical. «Il y a du travail pour tout le monde», a-t-il souligné. «On ne peut pas désigner l’étranger comme l’ennemi, celui qui empêche de travailler ses enfants».

L’inflexion dans le langage mérite d’être notée: le Front National est « une solution de facilité ». Cette affirmation fera long feu. En attendant, on suivra avec intérêt l’évolution de la doctrine CGT sur les militants investis par le Front National.

FO a déjà ouvert les vannes

Depuis les élections européennes, on connaît la posture particulière de Force Ouvrière vis-à-vis du Front National. Ce sont en effet les militants de FO qui ont le plus voté pour le Front National (un tiers des militants FO aurait voté Front National selon un sondage). Les élections du 4 décembre 2014 dans la fonction publique ont rajouté de la confusion à ce sentiment de porosité, lorsque Marine Le Pen s’est félicitée que le soutien du collectif Racines à FO ait permis à la confédération de progresser au sein de l’Education Nationale.

Ce petit rappel permet de mieux comprendre l’embarras de Jean-Claude Mailly, évident lors du congrès de FO à Tours début février. Alors que la partielle du Doubs se profilait, il a notamment déclaré: « il n’y aura pas de consigne de vote aux citoyens ».

Cette neutralité consiste tout de même un sérieux craquement dans le vernis syndical.

Le FN exhibe ses prises syndicales de guerre

Les élections cantonales permettront une bonne mise à plat du débat. En attendant, Marine Le Pen a jubilé en affirmant que, dans ses investitures, le FN avait recruté: « 8 CGT, 9 CFTC, 5 CFDT, 7 FO ».

De quoi donner du grain à moudre aux confédérations.

En attendant, on se rappellera que le débat sur les « valeurs du Front National » fait curieusement écho à un débat des années 70, qui avait beaucoup occupé… le Parti Communiste:

Les syndicats contestataires représentent 50% des salariés

Cette semaine a vu l’accroissement des rangs des contestataires. La CGT élisait son nouveau secrétaire général, Philippe Martinez, et FO tenait son congrès qui a permis de réélire Jean-Claude Mailly. Cette étrange conjonction astrale a modifié en profondeur la logique syndicale en France.

La CGT bascule du côté du secteur public

En apparence, l’arrivée de Philippe Martinez à la tête de la CGT installe un délégué de la métallurgie à la tête d’une confédération ouvrière. Dans la pratique, l’exercice est un peu différent: la direction nationale de la CGT ne comporte aucun salarié appartenant à une entreprise indépendante de l’Etat!

Philippe Martinez en est le meilleur exemple, alors même qu’il est le seul salarié ayant travaillé en usine dans la direction nationale. Philippe Martinez, avant d’être secrétaire de la fédération de la métallurgie, fut secrétaire du comité d’entreprise central de Renault. Rappleons-le, Renault, ex-nationalisée, est encore détenue à 15% par l’Etat.

Le reste de la commission exécutive est encore plus marquée par l’absence d’expérience significative dans une entreprise privée.

On notera en particulier que la Poste, ex-entreprise publique encore détenue à 70% par l’Etat, entre en force à la commission exécutive. Non seulement l’administratrice de la CGT en est issue: Colette Duynslaeger, 55 ans, est secrétaire de la fédération des postes et télécommunications, mais c’est aussi le cas de Gisèle Vidallet, cadre à la Poste et secrétaire de l’uniion départementale de Haute-Garonne.

La SNCF est présente avec l’arrivée de Grégory Roux, secrétaire général adjoint des Cheminots.

La secrétaire de la fédération de l’Energie, ancienne d’EDF, Valérie Gensel-Imbrecht, arrive également à la commission exécutive. Elle complète la présence massive des anciennes entreprises publiques dans la direction. Ces entreprises comptent donc 4 postes sur 10 à la tête de la CGT.

Les fédérations du service public ont envoyé dans la même commission Fabrice Angei et Céline Verzeletti (issue de l’administration pénitentiaire).

La fédération des organismes sociaux, para-publics avec un statut privé, est également représentée avec Denis Lalys, son secrétaire.

Outre ces 8 dirigeants issus de la sphère publique ou para-publique (dont une secrétaire de fédération locale), la commission exécutive compte deux autres membres: des permanents locaux, dont Pascal Joly, responsable de l’union régionale d’Ile-de-France, et Marie Saavedra, responsable de l’union départementale du Vaucluse.

Bref, la CGT est massivement implantée dans le privé, mais elle sera massivement dirigée par des adeptes de l’économie administrée.

FO ne cache plus son hostilité au gouvernement

 Dans la foulée de ces événements, Jean-Claude Mailly a profité du congrès de Tours et de sa réélection pour pousser des feux contre le gouvernement. Après avoir suivi une ligne plutôt attentiste depuis la fin de l’été sur l’évolution du gouvernement Valls, Mailly, pourtant adhérent du parti socialiste, considère désormais que le libéralisme s’est installé en France.

Voici quelques propos de clôture:

Le patron de Force ouvrière (FO) souhaite « un mouvement costaud » pour « faire plier » gouvernement et patronat. « Quand on n’est pas entendu (…), on fait une journée de grève ou on ne fait pas une journée de grève ? », a lancé le secrétaire général de FO, Jean-Claude Mailly, devant le 23e congrès du syndicat réuni ce jeudi 5 février à Tours.

« Si on veut faire bouger le gouvernement et le patronat, il faut passer une vitesse supérieure » qui est « une journée de grève », a-t-il poursuivi devant un parterre de militants. Les adhérents voteront ce vendredi sur cette proposition.

« Il ne s’agit pas d’arrêter aujourd’hui la date et les modalités », a-t-il précisé. Mais pour être « efficace », il faudra essayer « de faire une action commune avec les autres organisations qui partageront l’essentiel des revendications ».

Passer à une vitesse supérieure pour être entendu… chacun en tirera les conclusions qui s’imposent.

FO et CGT, 50% des salariés

La situation syndicale en France est donc très paradoxale.

Dans le secteur privé, l’addition des scores de représentativité de FO et de la CGT avoisine les 50%. En revanche, FO et la CGT sont massivement implantés dans le secteur public. La CGT est le premier syndicat de la fonction publique dans son ensemble, FO le premier syndicat de la fonction publique d’Etat.

Le paysage syndical français s’oriente donc vers un durcissement du discours syndical dans le secteur privé, piloté par des syndicats dont la base reste majoritairement publique. Un mouvement à mettre sous observation dans les semaines à venir…

Une explosion sociale couve-t-elle en France?

Sans qu’on y prenne garde, des indices d’explosion sociale imminente se sont accumulés en France ces derniers jours. Même si l’apparence du pays est celle d’une eau qui dort (socialement)…

Avant l’explosion sociale, des mouvements en-veux-tu-en-voilà

Plusieurs mouvements sociaux ont convergé cette semaine, qui avaient tous un point commun: protester contre des projets de loi qui portent des réformes « libérales », c’est-à-dire qui obligent notamment le service public à plus de productivité.

Le projet de loi Macron, le plus décrié dans le débat public, est de façon très significative celui qui a le moins mobilisé dans les rues. La manifestation du 26 janvier n’a rassemblé que quelques milliers de protestataires dans les rues. Essentiellement tournée contre le travail du dimanche, elle prouve que les salariés du secteur privé sont peu enclins, aujourd’hui, à descendre dans la rue.

La surprise est plutôt venue des autres cortèges.

Jeudi, ce sont les gaziers et les électriciens qui ont défilé. Ils étaient au moins aussi nombreux qu’à la manifestation contre la loi Macron. Ils dénonçaient la loi sur la transition énergétique, qui est accusée d’affaiblir le service public de l’énergie. Le même jour, les cheminots manifestaient contre la réforme ferroviaire et les suppressions d’emplois à la SNCF.

Ces mouvements de « rentiers », c’est-à-dire de profession protégée par un (quasi)-monopole aujourd’hui contesté par la loi, sont un bon indice d’une montée progressive de la grogne contre la transition dans laquelle la France s’engage.

Les routiers préfigurent-ils un grand mouvement de revendication?

Autre phénomène caractéristique de l’époque: les routiers n’en finissent pas de bloquer les routes pour obtenir une revalorisation salariale substantielle. Ils demandent 5%, leurs employeurs sont prêts à lâcher 2% au maximum. Les uns bloquent les routes, les autres renâclent à négocier. Les Français obligés de prendre la route trinquent.

Au-delà du simple conflit traditionnel sur les revalorisations salariales, le mouvement des routiers constitue une très belle illustration d’une transition sourde dans le mouvement social en France.

Premier point: la branche du transport est l’une des rares où le salaire minimal revêt une telle importance. En réalité, les transports sont organisés sur un modèle corporatiste où le « tarif » est fixé pour l’ensemble des entreprises, et où les acteurs du secteur ne se font pas concurrence sur les salaires. On voit comment ce modèle est aujourd’hui à bout de souffle.

Second point: la revendication d’une augmentation de 5% est hors norme, effectivement irréaliste par rapport à la réalité de l’inflation. Est-elle incompréhensible? Beaucoup de Français aspirent probablement à une revalorisation substantielle de leur salaire, et rien n’exclut que, tôt ou tard, une demande générale sur le pouvoir d’achat ne fleurisse en France…

RER A et explosion sociale

Beaucoup d’observateurs sont toutefois sceptiques sur la capacité des salariés français à se mobiliser à l’appel de leurs organisations syndicales. Le mouvement du RER A, apparu jeudi dernier, incarne peut-être la forme que pourrait prendre une explosion sociale en France.

Jeudi soir, les conducteurs du RER A ont en effet décidé de débrayer spontanément après l’agression brutale de l’un des leurs. Comme l’a astucieusement souligné Le Monde, il ne s’agissait ni d’un mouvement de grève, ni d’un droit de retrait. En fait, ce débrayage spontané est comme une sorte de retour régressif à la vie sociale avant le syndicalisme: les salariés en ont assez et, un jour, ils décident de l’exprimer immédiatement et collectivement.

Cette forme-là de réaction est aujourd’hui circonscrite à des secteurs « traditionnels » de la grogne, en particulier aux transports. Mais rien n’exclut que, face à la dureté des temps, elle ne trouve d’autres terreaux favorables, moins attendus…

La CGT, bientôt vecteur d’explosion sociale?

Les observateurs auront évidemment noté que le nouveau secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, propose une commission exécutive exclusivement composée de « durs », majoritairement issus des services publics, et bien décidés à renouer avec la lutte des classes.

Cette liste devrait être validée mardi au comité consultatif national (CCN). Elle marquera le triomphe des faucons sur les colombes après la démission de Thierry Lepaon. L’ironie du sort veut que cette désignation intervienne en même temps que le congrès de FO, qui devrait reconduire à sa tête Jean-Claude Mailly et sa ligne relativement protestataire.

Toutes les conditions seront donc réunies, dans les prochains mois, pour que le gouvernement doive faire face à une opposition syndicale dure.

Les 14 salariés de l’usine de papier de Grand Couronne, en Seine-Maritime, qui ont été séquestrés pendant 24 heures par la CGT en ont déjà fait les frais.

La France a le patronat le moins libéral du monde!

L’échec de la négociation sur la modernisation du dialogue social a une fois de plus démontré qu’entre l’Etat et la libre entreprise, les organisations patronales représentatives préfèrent toujours le premier par peur de la seconde!

Moderniser le dialogue social: une idée libérale qui n’a pas plu au patronat

Rappelons d’abord le véritable enjeu de la négociation sur la modernisation du dialogue social – enjeu que les organisations patronales n’ont jamais dévoilé par peur de devoir l’assumer: il s’agissait de créer le cadre juridique permettant aux entreprises de négocier des accords dérogeant au Code du Travail. Pour y parvenir (à cette fameuse inversion de la hiérarchie des normes, comme disent les juristes!), il fallait doter l’entreprise, quelle que soit sa taille, d’instances légitimes (c’est-à-dire de préférence élues) capables de négocier des accords sur la durée du travail ou sur la rémunération moins favorables que la loi ou la convention collective de branche. En un mot, l’enjeu de la négociation était de responsabiliser les chefs d’entreprise et de leur donner le droit d’être au moins aussi forts que leurs députés!

Voilà une idée très libérale qui permettait au gouvernement, de façon assez vertueuse, de satisfaire aux demandes européennes sur la flexibilité du marché du travail sans légiférer sous sa propre responsabilité. Au fond, il s’agissait de demander aux partenaires sociaux de prendre leur destin en main et de négocier une déflation législative et réglementaire salvatrice.

De façon tout à fait révélatrice, la CGPME a d’emblée opposé un tir de barrage à l’économie même de l’accord: pas possible d’envisager un troc entre un affaiblissement du Code du Travail et une amélioration de la représentation des salariés là où elle est la plus défaillante: dans les PME et les TPE.

Le nouveau président de la CGPME, François Asselin, n’a pas dit autre chose dans l’une de ses premières déclarations après sa prise de fonction:

« Nous aurions aimé, dès le départ, que nos amis du Medef comprennent quelle était la position des petites et moyennes entreprises », a déclaré M. Asselin sur Radio Classique.

Dès le départ, un accord était impossible!

Le patronat dans l’injonction paradoxale face à l’Etat

L’échec de la négociation manifeste bien cette injonction paradoxale qui caractérise le patronat français.

D’un côté, il ne se passe pas une semaine sans qu’un responsable patronal ne pleurniche sur l’excès d’Etat, sous toutes ses formes: trop de taxes, trop de charges sur le travail, trop de règles, trop de contraintes, trop d’obligations, trop de pages dans le Code du Travail – bref, l’Etat et ses différents bras armés (dont la Sécurité Sociale) coûte toujours trop cher.

D’un autre côté, le mouvement patronal a une peur bleue d’assumer ses responsabilités et ne veut surtout pas entrer dans un monde où la réglementation tant critiquée cèderait la place à un univers de négociations et de compromis. Il est beaucoup plus agréable de critiquer les équipes qui jouent que de s’inscrire dans le club pour monter soi-même sur le terrain!

En réalité, le patronat français déteste par-dessus tout la liberté qu’il revendique. Sa grande angoisse est de basculer dans un monde libéralisé où les rentes qu’il a construites années après années seraient soudain désertées par un papa Etat devenu absent. Les lecteurs de ce blog savent que j’incrimine régulièrement l’Etat pour l’injection de subventions de tous ordres qu’il pratique auprès des entreprises afin de les maintenir sous domination. Mais le patronat français a démontré au fond qu’il aime cette servitude et que rien ne lui ferait plus horreur que de devoir se sevrer de son addiction à l’étatisme.

La CGPME et ses petites cachoteries

Les défenseurs de la liberté d’entreprendre auraient tout intérêt à se poser quelques questions de fond sur le rôle que la CGPME joue dans le retard français en matière d’innovation, et dans sa capacité à s’adapter à un monde de plus en plus concurrentiel.

Dans le cas de la modernisation du dialogue social, la CGPME, on l’a vu, a mené un tir de barrage contre le principe même de l’accord, sous le faux prétexte du:

« On nous demande de répondre à une question qui ne se pose pas. Dans une petite entreprise, le dialogue est quotidien », a affirmé M. Asselin, estimant que cette proposition revenait à « sanctionner, en alourdissant les contraintes sur les plus petites entreprises ».

La CGPME a fait semblant de confondre le dialogue propre à une gestion bien comprise des ressources humaines, et la négociation collective dont l’enjeu est tout autre, à savoir définir des clauses substantielles du contrat de travail. Ce n’est pas par un dialogue quotidien qu’on définit la durée du travail dans l’entreprise, mais par une délibération en bonne et due forme avec ses règles formelles qui garantissent la libre expression de chacun.

Il ne s’est malheureusement trouvé personne au MEDEF pour dire clairement que l’enjeu du dialogue social n’est pas d’instaurer un dialogue quotidien dans l’entreprise, mais bien de formaliser des règles du jeu pour desserrer l’étau imposé par l’Etat. Ce silence montre que, au MEDEF, il n’existait manifestement personne pour porter une vision à long terme de l’assouplissement de notre marché du travail.

Gattaz en voie de lepaonisation

François Asselin s’est fait un plaisir d’ajouter une petite phrase perfide:

« le Medef a eu beaucoup de mal à convaincre, au sein même de ses propres adhérents »

Il faisait évidemment allusion à la Fédération du Bâtiment (FFB), qui est restée debout sur le frein pendant plusieurs semaines sur le sujet, par crainte de faire voler en éclat le modèle qui lui tient à coeur: pas de représentation des salariés dans les PME et les TPE, le moins de dialogue social possible, et un grand montage paritaire qui permet de canaliser les syndicats et de mutualiser les risques entre tous les acteurs de la branche. Cette vision à l’ancienne, très éloignée du monde concurrentiel dominant dans la nouvelle économie, est au fond celle qui a fini par s’imposer la semaine dernière..

François Asselin a oublié de préciser que la FFB est aussi adhérente de la CGPME, où elle tient les manettes, et Asselin n’a pas ajouté que la principale raison d’être de la CGPME est de porter les discours de la FFB et de l’UIMM (aussi adhérente de la CGPME) lorsque le MEDEF ne veut pas les endosser. Dans ce petit monde où tout le monde se tient par la barbichette, le gouvernement doit se mordre les doigts d’avoir naïvement (et sans raison objective) concédé à la CGPME 40% des ressources paritaires levées par le fonds mis en place au 1er janvier 2015.

De façon plus inquiétante, on notera que Gattaz compte de moins en moins d’alliés au MEDEF.

Dans le cas de la modernisation du dialogue social, la FFB a gagné son bras-de-fer. Mais les experts du jeu social auront noté que la FFB a noué une alliance de circonstance avec le deuxième contributeur du MEDEF… la Fédération Bancaire Française (FBF) pour lutter contre la pénibilité. Jusqu’il y a quelques semaines, Pierre Gattaz s’interrogeait sur la loyauté ou le soutien de certains de ses adhérents. Il a désormais la réponse à ses questions.

Au-delà de l’anecdote, cette division profonde du MEDEF illustre les dégâts causés par une crise économique disruptive. On se demande combien de temps le MEDEF pourra durer dans ses conditions. Son destin risque bien d’être celui de la CGT, tiraillé entre modernistes et réactionnaires, avec un président mal préparé à cet affrontement.

Des dégâts majeurs pour l’économie française

Dans tous les cas, on regrettera le nouveau retard que la France vient de prendre dans l’adaptation de ses règles au monde contemporain.

Naïvement, certains pensent qu’un combat se livrent entre patrons et prolétaires. Mais on vient bien que, dans les deux bords, il existe une force de traction qui pousse à l’adaptation, et une force de résistance qui se bat pour maintenir coûte-que-coûte un cadre juridique et social obsolète.

Il est temps que les partisans de la modernité se rassemblent pour relancer l’économie française.

La rupture s’accroît entre les fonctionnaires et les salariés

La proclamation des résultats, mardi 9 décembre, aux élections professionnelles dans la fonction publique a souligné l’écart croissant entre les agents publics et les salariés du privé.

Triomphe des syndicats de « fonctionnaires »

Premier élément caractéristique: la participation au scrutin s’est maintenue à un niveau supérieur à 50%, et a même assez faiblement reculé (1,8 point en moins, à 52,3%) par rapport à 2011. C’est dans la fonction publique territoriale que le phénomène s’est le plus marqué: la participation a baissé de près de 5 points… mais c’est toujours dans la territoriale que l’on vote le plus (près de 55% de participation). Globalement, 2,6 millions de fonctionnaires se sont déplacés pour voter…

Fonctionnaires

Deuxième élément caractéristique du scrutin: la FSU, syndicat enseignant par excellence, connaît une très faible érosion avec 0,2 point perdu (de 15,8 à 15,6) entre 2011 et 2014, malgré un changement de majorité parlementaire qui handicape sa liberté de manoeuvre et l’oblige à une plus grande loyauté vis-à-vis du pouvoir. Les syndicats « autres », c’est-à-dire les autonomes, gagnent 0,2 point (de 5,7 à 5,9), et la FGAF (Fédération générale autonome des fonctionnaires, qui regroupe des minoritaires comme le SNALC) triple son score (de 0,7 à 1,9).

Autrement dit, les syndicats spécifiques à la fonction publique, sur la totalité des 2,6 millions de voix, ont totalisé 15,8% des bulletins (contre 14,6% en 2011). Un septième des fonctionnaires vote pour un syndicat purement catégoriel… Mais ce chiffre s’élève à 23,2% pour la seule fonction publique d’Etat, contre 21,3% en 2011. C’est la grande révélation de ce scrutin: les fonctionnaires d’Etat se reconnaissent de moins en moins dans les syndicats « généralistes », et prennent de plus en plus conscience de la spécificité (de l’antagonisme?) de leurs revendications propres.

FO gagne du terrain chez les fonctionnaires

Autre indicateur de cette tendance au schisme entre fonctionnaires et salariés du privé: les résultats de FO. La confédération progresse de 0,5 point sur l’ensemble du scrutin, mais de 1 point dans la fonction publique hospitalière où elle « rattrape » peu à peu la CFDT, pourtant en progression de 0,4 point.

Surtout, FO consolide sa première place dans la fonction publique d’Etat, avec 17% des voix (et des plébiscites isolés comme au Conseil d’Etat), ce qui permet de distancer de façon de plus en plus nette non seulement la FSU, mais aussi la CGT qui a perdu 1,4 point. Sans une contre-performance au ministère de l’Intérieur où la CGC a raflé la mise, l’emprise de FO sur le dialogue social dans les services de l’Etat serait encore plus grande.

Cette réussite de FO récompense la mobilisation très importante du syndicat, et tout spécialement de Jean-Claude Mailly lui-même, qui a arpenté les terres de la fonction publique pendant trois mois pour porter la bonne parole: défense du service public, lutte contre l’austérité, mais parole mesurée contre le gouvernement. Manifestement, cet engagement a payé, mais il s’est fait sur un discours taillé sur mesure pour la fonction publique et beaucoup moins audible par les salariés du privé. D’ailleurs, on serait bien en peine de dégager aujourd’hui la parole de FO commune au public et au privé.

Au total, FO talonne désormais la CFDT à 0,6 point pour la deuxième place du podium dans l’ensemble de la fonction publique.

L’UNSA passe la barre des 10%

Autre percée qui étaie l’idée d’une scission entre les revendications des fonctionnaires et celles des salariés: celle de l’UNSA, qui gagne un point et atteint désormais les 10,3%. Cette percée est très nette dans la territoriale, où l’UNSA gagne près de deux points, mais elle est significative dans les services de l’Etat, avec des percées sectorielles intéressantes comme à l’Education Nationale, et un seul recul majeur enregistré: dans l’enseignement supérieur.

Là encore, la montée de l’UNSA montre bien « l’atypisme » des fonctionnaires par rapport à leurs cousins du privé.

Au total, les quatre représentatifs nationalement dans le secteur privé (hors FO) représentent 48,5% des voix et sont désormais minoritaires dans le service public. Ils représentaient 51,4% des voix auparavant. Autrement dit, les élections dans le service public ont d’abord montré le recul des syndicats « généralistes » représentatifs dans le secteur privé, avec une chute de 3 points.

Les fonctionnaires et les avionneurs mettent Lepaon KO

La CGT apparaît comme la grande perdante du scrutin, avec une perte totale de 2,3 points, qui la maintiennent en tête, mais avec une avance de moins en moins confortable. La CGT a perdu près de 4 points dans la fonction publique territoriale, vivier pourtant utile pour le fonctionnement de la maison: les collectivités adorent mettre des fonctionnaires à disposition de la section locale CGT pour éviter les conflits. Ce vivier est manifestement mal en point.

Partout ou presque (la CGT progresse fortement dans les services du Premier Ministre…), les indicateurs sont au rouge. A la Poste, la CGT perd près de trois points. A la Ville de Paris, elle perd 6 points! Même l’Humanité n’a pu s’empêcher de faire ce constat douloureux.

Au même moment, Airbus organisait ses élections internes. La CGT y a perdu sa représentativité:

Le délégué syndical central de la CGT chez Airbus Sas Operations, Xavier Petrachi, a expliqué ce revers à l’AFP en déclarant: « C’est peut-être le signe d’un repli sur soi des salariés d’Airbus désireux de garder leur statut, et la conjoncture n’est pas non plus favorable à notre syndicat qui a fait beaucoup pour faire élire François Hollande ».

« L’affaire Thierry Lepaon a aussi brouillé notre message et nos valeurs de solidarité », a également estimé M. Petrachi, évoquant la mise en cause en interne du secrétaire général de la CGT pour des dépenses et indemnités jugées « scandaleuses » par nombre de militants et de cadres.

M. Petrachi a appelé vendredi « à titre personnel » au départ de M. Lepaon en twittant: « Cette situation devient insupportable: qu’il démissionne ».

Lepaon sur la bretelle de sortie

Ce Petrachi a manifestement dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas – tout le monde étant conforté par un sondage d’opinion indiquant que la popularité de la CGT avait baissé de 14 points en un an. Les langues ont d’ailleurs commencé à se délier à la CGT, et les plumes à couler. Les journalistes adhérents du syndicat ont demandé officiellement la tête de leur chef, avant que divers influenceurs du syndicat ne demandent la même chose.

En fait, à l’issue d’une réunion de la commission exécutive tenue le mardi 9 décembre, Thierry Lepaon n’a pu éviter la convocation d’un conseil confédéral national (CCN), après de multiples péripéties dont on lira le détail sous la plume de Leila de Comarmond. L’hypothèse d’un remplacement par Martinez, de la métallurgie, ou d’une direction collégiale, reste plus que jamais d’actualité.

La position du secrétaire général de la CGT est paradoxale. Au train où va la vie de sa confédération, il devrait encaisser, au mois de janvier, le choc de sa destitution, mais son obstination à rester en poste contre vents et marées ne manque pas d’intriguer. Peut-être la démission probablement forcée de l’administrateur Eric Lafont lui donne-t-elle l’illusion d’avoir actionné un fusible qui le protègera.

Cette illusion semble bien enracinée dans le psychisme du secrétaire général! puisque deux fédérations, dont celle des services publics, ont demandé sa tête en fin de semaine.

Le MEDEF arrondit les angles du dialogue social

Curieusement, cet affaiblissement de la CGT ne profite ni au MEDEF ni aux autres organisations patronales, qui rencontraient cette semaine les syndicats à l’occasion d’une réunion sur le dialogue social et sa modernisation en entreprise.

Au-delà des habituels atermoiements propres aux négociations interprofessionnelles, la position patronale semble plus que jamais divisée entre les colombes du MEDEF, prêtes à lâcher des concessions, notamment dans les TPE, et les faucons de la CGPME et de l’UPA, hostiles à toute reconnaissance des syndicats dans les murs des petites entreprises. Finalement, le MEDEF a proposé un texte mou et sans grandes ambitions, qui est toujours perçu comme un texte d’attente par les organisations syndicales.

Une séance de négociation avait lieu jeudi, qui n’a débouché sur aucune avancée concrète. En réalité, le chef de file patronale n’a aucune marge de manoeuvre pour sortir le processus de l’ornière, et la CGPME et l’UPA occupent leur siège, mais s’abstiennent de toute participation aux discussions. Faute de possibilité d’avancées, le MEDEF a donc envoyé un ultimatum… aux autres mouvements patronaux, en indiquant qu’il plierait bagage si, la semaine prochaine, les positions de la CGPME et de l’UPA n’avaient pas avancé.  On s’en amuse par avance.

Le patronat sans boussole face à la loi Macron

La crise patronale est probablement plus profonde qu’il n’y paraît. Le mouvement de grève initié par la CGPME cache un vrai désarroi vis-à-vis d’une crise qui remet en cause les logiques traditionnelles.

Les débats autour de la loi Macron en sont le signe. Alors que Pierre Gattaz écrit au gouvernement pour proposer des réformes dont la vacuité sont hallucinantes, le vice-président du MEDEF soutient la loi Macron:

Le projet de loi Macron, qui affiche l’ambition de « déverrouiller » l’économie française et sera présenté mercredi, va « véritablement dans la bonne direction », a estimé lundi le président du pôle entrepreneuriat du Medef, Thibault Lanxade sur RFI.

« Ce que propose aujourd’hui Emmanuel Macron va véritablement dans la bonne direction. Sur les professions réglementées il y a un certain nombre de corporatismes qu’il faut faire évoluer », a déclaré le responsable de l’organisation patronale à deux jours de la présentation en conseil des ministres de ce projet touchant à une multitude de sujets.

« Oui, le texte est intéressant. Il va dans beaucoup de directions » dont l’assouplissement des règles du travail du dimanche, autrefois « tabou » et qui est « une des premières choses que (le président du Medef Pierre Gattaz) a exprimées », a affirmé M. Lanxade.

« Est-ce qu’il ira jusqu’au bout ? Aura-t-il la capacité et la latitude politique pour mener à bien ces réformes, ça nous le souhaitons », a-t-il poursuivi, soulignant qu’il y aurait « des résistances » dans le camp du ministre de l’Economie et « peut être aussi dans certaines zones de corporatisme patronal ».

 

Corporatisme patronal? Une allusion, probablement, à la position de la CGPME, qui considère que la loi Macron est « un nouveau coup de poignard planté dans le dos du commerce de proximité ».

On imagine l’ambiance dans les réunions patronales, à un moment où la CFDT a manifesté son soutien au travail du dimanche.

Deux sujets à suivre

Cette actualité foisonnante ne doit pas faire oublier deux sujets d’actualité d’un intérêt majeur.

D’une part, le MEDEF a commencé une délibération sur l’épargne salariale qui mérite un suivi particulier. L’enjeu est de développer l’épargne salariale dans les PME et les TPE, alors que la majorité a triplé le forfait social lors de son accession au pouvoir, en 2012.

D’autre part, le suivi exact des accords de branche pour le pacte de responsabilité donne lieu à de belles passes d’armes entre le MEDEF et le gouvernement. Le bilan des négociations sera à tirer prochainement.

 

Lepaon fait la roue devant une France en Grande Dépression

Derrière les petites anecdotes concernant Thierry Lepaon, un autre thriller se joue: la France va-t-elle basculer dans un paysage social radicalisé?

Lepaon dans le 1.000 sur la rupture conventionnelle

L’information de la semaine fut incontestablement la nouvelle révélation, distillée cette fois dans l’Express, selon laquelle Thierry Lepaon aurait bénéficié d’une rupture conventionnelle de son employeur: la CGT! lors de sa prise de fonction à la tête de… la CGT! Le chèque de sortie-rentrée se serait élevé à 32.000 euros.

Après l’affaire de ses travaux dans son appartement en location, puis celle des travaux dans son bureau, le secrétaire général se trouve croqué dans la presse pour la troisième fois en un mois. Cette fois, c’est bien une forme d’enrichissement personnel qui est visée, selon un mode qui ne peut que choquer les militants. La CGT a en effet refusé de poser sa signature sur l’accord de 2008 qui créait la rupture conventionnelle… et voilà son secrétaire général qui l’utilise à titre personnel avec le syndicat dont il est le leader. Voilà qui s’appelle Lepaon dans le mille!

Le plus fascinant est que le principal intéressé ne semble pas avoir mesuré l’ampleur des dégâts: non seulement il n’a pas jugé nécessaire de communiquer sur le sujet, mais il semble bien décidé à s’accrocher à son poste.

Lepaon rattrapé par ses ennemis

Ce petit croche-pattes dont Lepaon est victime fait suite à une longue série de maladresses, dont certaines devraient lui revenir à la mémoire. Par exemple, en octobre, Thierry Lepaon avait refusé l’accès de sa conférence de presse à une journaliste des Echos, Leila de Comarmond, jugée trop critique à son encontre. La même journaliste boit aujourd’hui du petit lait: après un article publié mardi 2 décembre où elle annonçait que Thierry Lepaon se trouvait désormais sur un siège éjectable, elle annonçait deux jours plus tard que « les grandes manoeuvres ont commencé » pour préparer la succession du secrétaire général.

Thierry Lepaon peut se mordre les doigts de ne pas avoir léché les mains qui peuvent caresser!

Les journalistes influents de la presse sociale ne semblent pas être les seuls ennemis de Thierry Lepaon, qui en tire profit pour crier au complot interne. Le seul problème dans cette théorie vient du peu de soutien dont Lepaon bénéficie de la part de ses propres amis: ses groupies Agnès Naton et Agnès Le Bot semblent peu pressées de le défendre, et se font tirer l’oreille pour figurer sur les photos où Lepaon apparaît.

Les vrais enjeux de l’affaire Lepaon

Au-delà de l’anecdote, une rupture sismique bien plus grave se joue au sein de la CGT, et bien plus inquiétante pour l’équilibre social du pays. Dans la partie d’échec qui se déroule porte de Montreuil, il commence à se dire que Philippe Martinez, secrétaire de la fédération de la métallurgie, pousserait ses pions. Si son nom n’apparaît jamais dans la fronde qui a commencé mercredi avec une réunion exceptionnelle du bureau confédéral à l’issue de laquelle une autre réunion a été décidée pour le vendredi, c’est bien avec lui que Thierry Lepaon a commencé à dealer son maintien en poste. Il lui aurait en effet proposé de le faire élire en 2016, au prochain congrès, comme secrétaire de la confédération, à condition de ne pas être destitué d’ici là.

Pour le pays, l’élection de Martinez sonnerait définitivement le glas de la réforme à la CGT, et annoncerait un retour au vieux fonds marxiste de la lutte des classes intégrale. Si l’arrivée de Martinez devait être précipitée, on en mesure les conséquences pour la modernisation du pays…

Une autre sortie de crise plausible consisterait à désigner une direction collégiale, dont la division idéologique constitue là aussi un risque puissant: alors que le gouvernement doit resserrer les boulons budgétaires pour répondre aux injonctions bruxelloises et allemandes… une CGT mal arrimée risque de perturber gravement l’ambiance politique et sociale. Là encore, le gouvernement a du souci à se faire.

Dernière hypothèse: Thierry Lepaon sauve sa tête grâce aux résultats de la CGT aux élections professionnelles dans la fonction publique…

Les fonctionnaires, arbitres de la paix sociale?

C’est évidemment la grande inconnue de la semaine: quel sera le score de la CGT aux élections dans la fonction publique?

Les résultats définitifs ne seront connus qu’en début de semaine prochaine, mais déjà les rumeurs vont bon train. A l’Education Nationale, la FSU a cédé du terrain au profit d’un côté des réformistes (l’UNSA a gagné un point) et de l’autre côté des radicaux (SNALC et FO) opposés à la réforme des rythmes scolaires. La CGT a perdu un point. En soi, ce résultat ne suffit pas à préfigurer les résultats dans les autres ministères et ne modifie pas les équilibres internes à la CGT, traditionnellement peu présente chez les enseignants. En revanche, ils illustrent bien l’érosion des syndicats traditionnels et la polarisation du champ social entre réformistes et radicaux. La voie moyenne suivie par la CGT pourrait bien souffrir.

Un phénomène analogue s’était produit peu avant chez EDF, où la majorité traditionnelle de la CGT s’est érodée, au profit essentiel de la CGC. Le syndicat des cadres a mené une campagne très tournée vers la remise en cause de la gestion monopolistique du CCAS par la CGT, en envoyant notamment aux salariés des copies des chèques-vacances qu’ils pourraient recevoir en lieu et place des centres de vacances… La CGT ne tient plus sa majorité dans l’industrie gazière et électrique que grâce aux retraités.

Si l’on ajoute à cette tendance de fond la contestation que l’on retrouve de-ci de-là dans le secteur privé sur les règles du jeu en vigueur dans la maison CGT, par exemple dans le commerce, on comprend que celle-ci avance sur un chemin de crête dont personne ne peut prédire l’issue.

Le patronat en voie de radicalisation?

Si toutes les aventures sont désormais possibles à la CGT, le patronat est lui-même sur un chemin sinueux dont les prochains mois devraient permettre un décryptage attentif.

L’actualité de la semaine a été très occupée par la mobilisation du patron, qui n’a pas forcément brillé par son ampleur (10.000 manifestants à Paris selon les organisateurs), mais qui a frappé l’opinion. Certains, comme dans les Bouches-du-Rhône, n’ont d’ailleurs pas hésité à durcir le ton auprès des entreprises pour galvaniser leurs troupes en créant un site Internet appelé: « Entrepreneur en colère ». Ce bouillonnement semble avoir plutôt plu aux Français, même si le gouvernement a dénoncé une mobilisation organisée par des mouvements non représentatifs du vrai patronat.

Dans la pratique, la mobilisation patronale a surtout servi à mesurer le poids réel de la CGPME et du MEDEF dans les PME et les TPE. A cet exercice, la CGPME semble avoir marqué des points, ce qui offre une sortie en beauté pour son président Jean-François Roubaud. Pendant ce temps, Gattaz proposait un complexe Agenda 2020, beaucoup moins mobilisateur, même si la démarche a paru plus crédible que les coups de sifflets lancés à Lyon.

Gattaz aura-t-il le même destin que Lepaon?

Pour Pierre Gattaz, la semaine s’est en fait révélée à haut risque. Le gouvernement a en effet commencé à tirer à boulets rouges sur le président du MEDEF, jugé peu fiable.

Une charge en bonne et due forme est venue d’Emmanuel Macron qui a attribué à Pierre Gattaz l’échec du pacte de responsabilité.

Le faible nombre d’accords de branche signés dans le cadre du pacte de responsabilité représente un «échec» pour le Medef, a estimé mardi le ministre de l’Economie Emmanuel Macron. «Dans « pacte de responsabilité », il y a « responsabilité ». (…) Très peu d’accords de branche ont été signés. C’est un échec et c’est aussi le sien», a déclaré le ministre sur Radio Classique, en référence au patron du Medef Pierre Gattaz.

Auparavant, Stéphane Le Foll avait, en tant que porte-parole du gouvernement, affirmé qu’il y avait un problème Gattaz. Comme qui dirait, ça ne sent pas bon pour le fils de son père.

L’UIMM au centre du mouvement tectonique

A certains égards, l’UIMM donne le sentiment d’être la dernière force capable de tenir le MEDEF, et c’est pour cette raison que le départ de Frédéric Saint-Geours, jusqu’ici président de la métallurgie, ouvre une ère d’incertitude qui s’ajoute à celle de la CGT.

Seule l’UIMM est aujourd’hui capable d’entraîner l’adhésion de la CGT sur des accords interprofessionnels brutaux. C’est le cas sur le contrat de sécurisation professionnelle (CSP) où le délégué général de l’UIMM conduit la négociation et devrait obtenir une signature large, y compris celle d’Eric Aubin pour la CGT, tout en proposant une diminution des indemnités. Ce genre d’exploit illustre bien l’importance de la tradition patronale.

Le changement de présidence à l’UIMM constitue-t-il un risque supplémentaire? Probablement surtout si l’on songe au destin de Frédéric Saint-Geours, grand rocardien devant l’éternel. Il vient d’être nommé président du conseil de surveillance de la SNCF, au grand dam du Front de Gauche. Son départ laisse un vide, en même temps qu’il rappelle l’étroite connivence entre les fédérations patronales et les grands commis de l’Etat. L’UIMM risque-t-elle désormais de basculer dans une vision beaucoup plus radicale de l’économie et de la société?

La CGPME ne lâchera rien

En tout cas, l’UIMM est de plus en plus seule dans le monde patronal à ne pas défendre des logiques de va-t’en-guerre. Du côté de la CGPME, le successeur de Jean-François Roubaud, François Asselin, a commencé à sortir du bois. Voici un florilège de ses propos:

Je veux que le fardeau des entreprises ne soit pas davantage alourdi. Prenons le CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi ) : il est question de le transformer en baisse de charges sociales. Encore un allégement, encore un processus complexe, encore des démarches : il serait tellement plus simple de repartir sur une base zéro au niveau des taux de charges sociales. Autre exemple avec la négociation sur les seuils : il faut éviter la représentation des salariés dans les sociétés de moins de 11 personnes. Cela compliquerait tout et à mon avis, il n’y a pas de sujet. Sur le terrain, on est loin de la lutte des classes.

Le patron de PME pousse le même chariot que son salarié au supermarché ; il va chercher ses enfants dans la même école. Je milite également pour un allégement du Code du travail, qui entrave l’emploi plus qu’il ne le soutient. Il est temps que notre pays réhabilite la valeur travail, redonne la liberté d’entreprendre et encourage le risque.

 

A l’Est, rien de nouveau donc. On voit mal comment cette position permettra de signer un accord satisfaisant sur la modernisation du dialogue social.

Des sujets à risque imminent

Dans ce contexte peu favorable, le gouvernement entame sa traversée des Thermopyles, avec tous les risques auxquels s’expose une antilope dans un troupeau de lions endormis.

Par exemple, l’ambiance chauffe déjà sur la prochaine loi Macron, qui devrait élargir le travail du dimanche. Sur ce sujet, la CFDT a déjà élevé le conflit auprès de Manuel Valls. Dieu seul sait quelles conséquences ce genre de loi peut avoir. Il est en tout cas évident que la conflictualité est plus proche de nous que jamais, dans un climat syndical dégradé, où, tant du côté salarial que du côté patronal, la tentation de la radicalité s’impose comme une évidence.

 

Les patrons divisés face à la révolution industrielle

Comment réagir à la révolution industrielle numérique qui percute les entreprises françaises? Les patrons apparaissent particulièrement divisés sur la réponse à apporter à la question.

La révolution industrielle, avec ou sans les syndicats de salariés?

L’objet majeur des tensions patronales est, sans surprise, la place des ressources humaines, et singulièrement la reconnaissance accordée ou non au syndicalisme d’entreprise. J’ai déjà abordé le sujet la semaine dernière, je l’aborde à nouveau cette semaine car je crois que nous sommes à un tournant majeur de notre sentier économique: une scission est apparue entre les grandes entreprises qui misent sur le dialogue social à condition de le rationaliser, et les petites et moyennes entreprises dont les organisations représentatives se déclarent hostiles à toute évolution sur le sujet.

Plus que jamais, il y a bien deux visions patronales en France: l’une qui mise sur la négociation interne pour prospérer, l’autre qui s’y oppose farouchement.

La négociation sur la modernisation du dialogue social a donné l’occasion d’étaler cette division devant les syndicats de salariés. En s’affrontant sur la mise en place d’une représentation syndicale extérieure à l’entreprise dès le cap des onze salariés atteint, les mouvements patronaux ont souligné toute leur difficulté à dégager une vision cohérente du syndicalisme en entreprise. Pour la CGPME comme pour l’UPA, les ouvertures pratiquées par le MEDEF sur ces sujets sont un motif de fâcherie qui pourrait justifier d’une interruption prématurée de la négociation.

La négociation aboutira-t-elle? Tout dépendra du positionnement final de Pierre Gattaz qui a autant de bonnes raisons de pousser à l’accord que d’y résister. Dans la première hypothèse, il satisferait à la fois les attentes syndicales et gouvernementales, dans la seconde il irait chasser sur les terres de la CGPME et éviterait de s’avancer en terrain miné face à ses propres troupes.

Le syndicalisme en pleine révolution sémantique?

Si la question de la représentation des salariés dans les petites et moyennes entreprises occupe une bonne partie des esprits, un autre sujet affleure dans la négociation sur le dialogue social: faut-il réserver le monopole de la négociation collective aux représentants syndicaux, ou bien faut-il ouvrir la possibilité de négocier à des salariés mandatés mais non syndiqués?

Certains mouvements patronaux verraient d’un bon oeil une brèche ouverte dans le monopole syndical en contrepartie d’une meilleure représentation des salariés dans les PME et les TPE. Compte tenu des importants blocages de la négociation aujourd’hui, il est très probable que ce donnant-donnant prospère dans les prochaines semaines et devienne l’un des pivots des débats.

La solution qui sortirait de la négociation consisterait par exemple à généraliser le mandatement à toutes les entreprises de moins de 50 salariés, avec une validation de branche plus ou moins obligée des accords signés par les mandatés. A suivre… mais une telle issue ne peut s’envisager que dans un prolongement ultime de la négociation début janvier 2015.

Au passage, on signale ici une excellente dépêche de l’AFP sur les simagrées de la négociation à la française.

La fête à Gattaz commence… et celle des entreprises aussi?

S’il y a bien un leader syndical qui est dans le nez du gouvernement aujourd’hui, c’est Pierre Gattaz. Ses sorties intempestives sur tout et rien, souvent très contradictoires d’un jour à l’autre, ont définitivement ruiné toute forme de sympathie officielle pour le personnage. Du coup, les deux parties semblent emprisonnées dans une fuite en avant.

Du côté du pouvoir, on a mobilisé le réseau des copains pour torpiller Gattaz. Un sondage mené par Odoxa, dirigé par Gaël Sliman, ancien du service d’information du gouvernement et souvent complaisant avec le pouvoir, a exécuté Gattaz en bonne et due forme. Selon Sliman, 63% des patrons ont une mauvaise opinion du président du MEDEF.

Ce sondage a marqué le début d’un festival où les positions de Bruno Leroux, président du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale ont remporté la palme de la clarté:

Bruno Le Roux, président du groupe PS à l’Assemblée nationale, a averti vendredi les entrepreneurs que, faute d’investissement, la majorité pourrait demander de «revenir» sur les 40 milliards d’euros de baisse de charges, et a dénoncé le «comportement peu citoyen» du patron du Medef Pierre Gattaz. (…)

Il s’en est pris au président du Medef, Pierre Gattaz, «qui essaie de ruiner jour après jour tous les efforts que nous faisons pour espérer retrouver de la confiance». Un «comportement peu citoyen», a-t-il estimé.

Du côté de Gattaz, la riposte est sanglante. Le 3 décembre à Lyon, il devrait chauffer une salle dont le principal argument sera de siffler le gouvernement. A cet effet, des sifflets devraient être distribués aux participants…

Roux de Bézieux prêt à succéder à Gattaz?

La fragilisation de Gattaz à la tête du MEDEF donne plus que jamais à son vice-président (et challenger en son temps) Geoffroy Roux de Bézieux l’occasion de se faire les dents et d’affûter ses armes au cas où…

Roux de Bézieux a notamment fait une sortie efficace sur la question de la pression fiscale qui s’exerce sur les entreprises.

Il s’agit de poser le décor en termes cartésiens et chiffrés, déclare Geoffroy Roux de Bézieux. Ce qu’a fait le gouvernement actuel avec le CICE et le pacte de responsabilité amorce une réflexion. Mais nous voulons avoir un discours argumenté pour expliquer que cela ne produira pas d’effets directs et immédiats sur l’emploi. »

L’organisation patronale a fait ses calculs : entre 2010 et 2014, l’enveloppe globale des prélèvements obligatoires sur les entreprises aura augmenté de 37,6 milliards d’euros en cumulé. Les premiers effets du Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) ramènent ce chiffre à 31,1 milliards d’euros en 2014.

Pour 2015, selon les projections du Medef, les prélèvements devraient encore augmenter de 4,5 milliards d’euros par rapport à 2014, pour atteindre 42,1 milliards d’euros en cumulés depuis 2010. Le CICE et le pacte de responsabilité devraient toutefois monter en puissance l’année prochaine et réduire la charge des prélèvements obligatoires de 16,5 milliards d’euros en tout. Le solde des augmentations d’impôts et taxes cumulées devrait donc atteindre 25,6 milliards d’euros l’année prochaine.

« La conséquence, c’est que nous n’avons pas retrouvé de compétitivité par rapport aux pays voisins, souligne Geoffroy Roux de Bézieux. L’effet sur l’emploi du CICE est donc loin de ce que l’on peut attendre. »

Astucieux, Roux de Bézieux prend bien soin de se désolidariser discrètement des coups de sifflets imaginés par Gattaz:

« Je pense qu’il vaut toujours mieux être pédagogue et rationnel, confie-t-il. Je ne suis pas sûr qu’il y aura des sifflets… »

Voilà qui sent la succession en préparation…

Désordre et parfum de stalinisme à la CGT

Pierre Gattaz n’est pas le seul leader syndical en position de grand équilibriste. A la CGT, la posture de Thierry Lepaon est pire, après de nouvelles révélations sur le coût de rénovation de son bureau porte de Montreuil. Il y en aurait eu pour 60.000 euros. L’ingéniosité, voire la malice, avec lesquelles le Canard Enchaîné distille ces informations ajoutent une dimension paranoïaque à l’affaire. Du coup, Thierry Lepaon apparaît singulièrement tendu. Non seulement il dénonce à tout va le complot de l’intérieur, comme aux bonnes vieilles heures du stalinisme, mais son service d’ordre a commencé à hausser vis-à-vis des journalistes:

Manifestation des fonctionnaires : le coup de… par mediaslemag

Visiblement, l’ambiance n’est pas à la bonne humeur dans l’entourage du secrétaire général…

Ailleurs à la CGT, ça n’a pas l’air mieux. J’évoquais la semaine dernière l’ambiance explosive (au sens propre, puisque les organisateurs avaient lancé des lacrymogènes sur certains militants lors du congrès précédent) dans laquelle le congrès du commerce s’organise. Le Monde a cité un nouveau témoignage d’un autre militant à propos du même congrès. On le voit, le patronat n’est pas le seul mis à l’épreuve par la rudesse du temps.

Au sein de la CGT, on sent une rumeur, un malaise dont personne ne connaît la forme ultime. Certains militants s’interrogent ouvertement sur le mode de fonctionnement de leur maison commune, au moment les coups pleuvent. La CGT a perdu trois points aux élections professionnelles à la RATP, et beaucoup craignent le pire à l’approche des élections au sein de la fonction publique, le 4 décembre.

A la SNCM, l’annonce de la mise en liquidation laisse présager une réaction forte de la CGT, y compris au sein du port de Marseille dont 25% de l’activité sont assurés par la compagnie maritime.

Bref, les conflits se multiplient, l’ambiance se tend, et la CGT semble singulièrement mal tenue…

Hollande mystérieusement euphorisé

Dans un contexte aussi délicat, un président de la République normal pourrait se sentir inquiet, ou troublé. Pas François Hollande, visiblement, qui est au contraire euphorisé. Il s’est d’ailleurs déplacé à Florange pour le dire aux anciens ouvriers de Mittal qui ont perdu leur emploi, malgré la promesse inverse (prononcée sur le toit d’une camionnette) du candidat de 2012… Manifestement sous l’emprise d’un étrange narcotique, François Hollande s’est félicité devant les ouvriers et les caméras du succès que constituait son intervention à Florange.

Ses conseillers semblent avoir consommer la même drogue.

« Le site est là, il se développe, est compétitif, exporte et même embauche », insiste l’entourage du président. (…)

« On a des bâtiments, des financements, une structure juridique, mais aussi des projets concrets portés par les industriels », insiste l’Elysée, rappelant qu’il n’y a pas eu de plan social et que « les 629 salariés des hauts-fourneaux ont tous été reclassés, sans aucun licenciement ».« Si on nous avait dit il y a deux ans qu’on en serait là aujourd’hui, on aurait signé tout de suite ! » résume un conseiller, célébrant déjà une « séquence des engagements tenus ».

On en reste sans voix!

Du coup, on se demande bien quel sort il va réserver au rapport Enderlein-Pisani-Ferry, du nom des deux économistes chargés fin octobre de rédiger un rapport sur la convergence franco-allemande. Ceux-ci ont notamment proposer de ne plus indexer le SMIC sur les prix mais sur la productivité, de réduire les dépenses publiques à 50% du PIB (soit 100 milliards d’économies à trouver) et de donner plus de flexibilité au marché du travail.

Un programme qui a de quoi réjouir!

Moderniser le dialogue social, est-ce bon pour le capitalisme?

La négociation interprofessionnel a le mérite d’enfin toucher au coeur des sujets qui feront le capitalisme de demain: faut-il ou non y développer le dialogue social d’entreprise? Derrière cette question, c’est évidemment le rôle du syndicalisme qui est posé. La modernisation de l’économie française passe-t-elle par une implantation ou non du syndicalisme dans l’entreprise?

Deux visions du monde au sein du patronat

L’acuité de la question est apparue vendredi lors de la séance de négociation sur la modernisation du dialogue social, négociation largement résumée jusqu’ici à un assouplissement des seuils sociaux en entreprise (mais dont le résultat final est à peu près connu). Fin octobre, lors de la dernière séance de négociation, le bord patronal avait produit un texte d’un autre âge, proposant de supprimer toute représentation des salariés dans les entreprises de moins de 50 salariés. Cette fois-ci, le MEDEF est revenu à la charge avec un texte… plus acceptable pour les syndicats de salariés, mais beaucoup moins pour les autres syndicats patronaux.

Le MEDEF a, dans la pratique, viré casaque en suggérant de créer une représentation des salariés dès le seuil des 11 salariés atteint. En contrepartie, il demande une simplification du dialogue actuel, par la création d’un conseil d’entreprise qui regrouperait les CE et les CHSCT actuels.
Cette importante évolution est de nature à satisfaire les syndicats réformistes, comme la CFDT. La chef de file de la délégation, Marylise Léon, a d’ailleurs jugé la réunion « utile ».
En revanche, elle exaspère d’ores et déjà la CGPME et l’UPA, qui ne veulent surtout pas entendre parler d’une expansion du syndicalisme en entreprise.
« Ça ne nous paraît pas défendre les intérêts des PME et des très petites entreprises », a expliqué à son arrivée la vice-présidente de la CGPME, Geneviève Roy, à des journalistes.
Du coup, le MEDEF s’est offert le luxe de faire cavalier seul sur le bord patronal, en portant une vision du monde où le syndicalisme d’entreprise doit s’étendre.

Le dialogue social est-il nécessaire au capitalisme du XXIè siècle?

En filigrane de ces désaccords, qui promettent une phase de signature compliquée, c’est évidemment le fossé creusé entre les grandes entreprises mondialisées et les PME sur la défensive qui se dévoile.

Les grandes entreprises rompues au dialogue social ont appris à en faire une opportunité pour améliorer la productivité de l’entreprise et pour structurer une politique de ressources humaines cohérente. En particulier, les entreprises également implantées en Allemagne savent tout l’intérêt qu’un dialogue social intelligemment conduit peut présenter pour l’entreprise soumise à la concurrence.

Sans surprise, le MEDEF porte donc un texte qui reflète leurs préoccupations, avec un souci d’adaptation des formes du dialogue à la stratégie de l’entreprise.

La vision du monde portée par la CGPME et par l’UPA est exactement inverse. On y retrouve un goût prononcé pour les structures paritaires qui permettent d’organiser le dialogue social en dehors de l’entreprise et de tenir les syndicats à bonne distance du chef d’entreprise.

A n’en pas douter, comme sur la sécurisation de l’emploi, la négociation sur la modernisation du dialogue social sera dure à boucler avec les organisations de salariés, mais plus encore entre organisations patronales…

Le patronat se rassemble dans l’exorcisme du mal étatique

Dans cette petite période compliquée à passer, le patronat retrouve le chemin de l’unité dans la lutte contre le mal incarné par l’Etat. Le mouvement de protestation de début décembre, initié par la CGPME, a finalement réuni l’ensemble des organisations patronales, y compris la FNSEA. Quand on se souvient de l’implication de tous ces mouvements dans l’écriture des réglementations en vigueur depuis 30 ans, on ne peut que s’en amuser. Dans le cas de la FNSEA, on rappellera juste les liens osmotiques de ce syndicat avec l’Etat, notamment pour faire émerger la politique agricole commune.

Pour populariser son mouvement, la CGPME a d’ailleurs lancé un kit « PME CadenASSEZ« , dont le titre laisse un peu perplexe.

La réussite du mouvement méritera une étude attentive. Le fait que le monde patronal assume une sorte de « coming out » sur la lutte des classes et reprennent à son compte tous les codes du syndicalisme salarial dans un moment critique où sa conception même de l’entreprise est questionnée justifierait une longue réflexion sur la dimension symbolique de ces événements.

Patronat et gouvernement s’empoignent sur les hautes rémunérations

Dans ce grand désordre qui traduit une vraie perte de repères patronaux, le match ISF contre retraites chapeaux a donné une nouvelle occasion d’occuper les medias.

Pierre Gattaz a en effet commencé la semaine par une interview où il demandait la suppression de l’impôt sur la fortune.

« Il y a un moment, il faut dire ‘l’ISF c’est dramatique pour le pays, ça détruit de l’emploi, ça détruit de la croissance’. Il faut le supprimer, point », a-t-il insisté sous les applaudissements des participants à cette conférence organisée au ministère de l’Economie et des Finances à Paris. « Si on ne le supprime pas, ça ne marchera pas, tout simplement parce que les autres pays en concurrence ne le font pas. Si tout le monde le faisait, à la limite on dirait ‘très bien, on est dans la norme' », a-t-il affirmé.

Bien entendu, Pierre Gattaz propose cette idée pour défendre l’emploi, certainement pas pour soulager une fin d’année personnelle un peu trop sous pression (fiscale).

Immédiatement, Emmanuel Macron, très en verve cette semaine, le renvoyait dans ses buts, rappelant au passage que le MEDEF n’avait pas fait un geste pour assurer des contreparties au pacte de responsabilité. Dans la foulée, le même Macron annonçait son intention de moraliser les retraites chapeaux, largement poussé par le Parti Socialiste lui-même et par la CGC, qui a porté plainte contre l’ancien patron d’Orange pour les largesses dont il bénéficie lors de son départ à la retraite.

Assez logiquement, tout ce petit monde a évidemment occulté l’effondrement financier de l’AGIRC, qui met en péril la retraite complémentaire des cadres, et qui rend à peu près incontournable la création d’un dispositif de retraite supplémentaire d’entreprise. Il est tellement plus facile de faire du populisme.

Macron à la tête des réformes

Si Emmanuel Macron adore jouer aux petites gens en France, il emploie un autre ton quand il parle à l’étranger. Cette semaine, il était à Londres où il a tenu un discours beaucoup plus réformateur. Il a notamment évoqué en creux la négociation sur la modernisation du dialogue social, en glissant qu’il fallait permettre aux entreprises de déroger aux conventions collectives en matière de durée du travail.

Dans cet esprit, le gouvernement n’est pas en reste. Il compte notamment réformer les prud’hommes en les composant selon les règles d’audience, ce qui a déjà suscité des mouvements de protestation à Bobigny. La président CGT du tribunal y a tenu des propos particulièrement drolatiques:

«C’est la fin des conseils de prud’hommes indépendants. Il en va de la démocratie sociale et de l’indépendance de la justice», a déclaré Mme Mansour, qui dénonce des attaques «sans précédent» de cette juridiction par le gouvernement.

C’est bien connu, les prud’hommes sont aujourd’hui totalement indépendants.

Le gouvernement a en outre l’intention de réformer l’épargne salariale. Son objectif est, là encore, d’en étendre l’utilisation dans les PME. Décidément, le patron de PME est au coeur des réformes!

Heurts et malheurs de la CGT

Les esprits aguerris conservent un oeil attentif sur le destin de la CGT, affaiblie par l’affaire de l’appartement de Thierry Lepaon. Le principal intéressé a écrit à tous les militants une longue lettre pour tenter de sortir de l’ornière. Si les plaies se pansent lentement, beaucoup perçoivent que la bête est sévèrement blessée. Thierry Lepaon persévère en effet sur une ligne compliquée à suivre, isolée à gauche, et qui lui suscite pas mal d’inimitiés.

Pendant ce temps, la CGT encaisse des échecs. Son recours contre la convention d’assurance-chômage a été perdu, faute d’avoir pu prouvé que la négociation n’avait pas été loyale.

« On est dégoûté de constater que le TGI n’a pas tenu compte des témoignages et des documents que nous avons apportés », a déclaré Denis Gravouil, secrétaire général de la CGT Spectacle. Selon lui, « tout s’est passé dans les couloirs du Medef, sans la CGT ».

On peut se demander où mène ce genre de recours naïf. Cette semaine, les élections professionnelles chez Orange ont consacré la victoire de la CFDT au détriment de la CGT. Dans le même temps, une méchante affaire de harcèlement moral chez Krug mettait en cause trois délégués CGT, placés sous contrôle judiciaire.

Dans le même temps, des nuits des longs couteaux semblent se préparer. Le congrès de la fédération du commerce, à la manoeuvre pour lutter contre le travail du dimanche, est annoncé comme très sensible. Il doit se tenir cette semaine à Vichy, dans un climat de grande tension.

le risque de voir se répéter le congrès de Poitiers de 2011 est bien réel. Pour ceux qui ont oublié, les militants opposés aux dérives de cette Fédération avaient été gazés à l’entrée par le service d’ordre, sous l’oeil bienveillant du représentant de la Confédération.

Seule la CGT de la Loire a fait le good buzz cette semaine en publiant une vidéo destinée à préparer les élections professionnelles du service public:

L’humour sera peut-être la meilleure arme pour résister à la crise!

Malin comme un singe, Gattaz va-t-il retrouver la banane?

Pierre Gattaz s’est rendu aux Antilles où il a annoncé son soutien à la banane française: une façon de rappeler que, dans le rapport de force qu’il a entamé avec le gouvernement, il n’a pas encore rendu les armes – bien au contraire.

Gattaz: une vie professionnelle pénible

Après sa visite revigorante aux Antilles, où la banane lui a dévoilé tous ses secrets, Pierre Gattaz a retrouvé la vie pénible à laquelle il est soumis à Paris. Au menu: les discussions sur le ralliement ou non aux manifestations prévues début décembre par la CGPME. Pour le président du MEDEF, le sujet n’est pas mince. Si la CGPME réussit à mobiliser sans le MEDEF, elle retrouvera quelques-unes des couleurs qu’elle a perdues ces derniers mois, et fera la démonstration de sa légitimité auprès des PME et des TPE. Sinon, elle pourra attribuer son échec au président sortant, Jean-François Roubaud, ce qui sera ans impact pour l’avenir.

Le pari est donc complexe à relever pour Gattaz, car lui n’est pas sortant, et l’échec d’une mobilisation auprès du tissu des TPE et des PME pourrait lui coûter cher dans sa légitimité face au gouvernement, déjà écornée ces derniers mois sur différents dossiers. Inversement, laisser la CGPME occuper le terrain peut, en cas de réussite du mouvement, constituer une erreur stratégique majeure.

Au coeur d’un mouvement qui foisonne en revendications, on trouve évidemment la mise en place du compte pénibilité qui cristallise toutes les passions. En plein choc de simplification, la mise en place de cette usine à gaz coûteuse et inutile exaspère de nombreux patrons qui préféreraient passer plus de temps à chercher des clients qu’à remplir des paperasses obscures.

Gattaz entre deux eaux

La perspective du mouvement de grève patronal a donné lieu cette semaine aux rumeurs les plus folles, qui tiennent toutes aux rapports de force internes au MEDEF. Plus personne ne sait très bien où se trouve le curseur aujourd’hui, et les analyses vont bon train.

Pour certains, les grandes fédérations ont dissuadé Pierre Gattaz d’appeler à des manifestations de rue, par crainte de débordements qui nuiraient à l’image patronale. Pour d’autres, la ligne dure serait tenue par Geoffroy Roux de Bézieux, porté par les fédérations de la banque, de l’assurance et du bâtiment, qui considèrent que face à un gouvernement affaibli une offensive s’impose.

On restera quand même un peu sceptique à l’idée que les banques et les compagnies d’assurance se fassent plus dures que les petits patrons sur des questions comme la pénibilité. Ces secteurs, qui sont d’ailleurs dominés par des anciens hauts fonctionnaires plus ou moins dépendants du pouvoir, ont peu d’intérêt à se mettre en avant sur des sujets qui concernent en priorité les TPE et les PME.

De tout cela, il ressort donc une grande confusion, où l’incertitude semble régner.

Les patrons suspendus à l’avenir de l’UIMM

Derrière ces affrontements, deux successions sont au coeur des manoeuvres de coulisse. D’abord celle de Jean-François Roubaud à la CGPME, évoquée plus haut, mais surtout celle encore peu abordée de Frédéric Saint-Geours à l’UIMM. Celui-ci devrait abandonner la présidence de la métallurgie au printemps 2015. Personne n’en parle mais tout le monde y pense.

L’enjeu pour le monde patronal est de taille: l’UIMM constitue aujourd’hui l’interlocuteur privilégié (et le plus représentatif) du gouvernement sur les questions sociales. La pondération de l’UIMM et de son délégué général Jean-François Pilliard sont des éléments cachés mais importants du dialogue social. Sans l’intervention « lourde » de Jean-François Pilliard dans la négociation sur le chômage, la convention en cours n’aurait probablement jamais été signée, et le gouvernement aurait eu les mains libres pour étatiser le régime. De façon significative, Jean-François Pilliard n’a d’ailleurs pas été choisi pour conduire la négociation sur la modernisation du marché du travail, qui patine dans la semoule depuis plusieurs semaines.

Du jour où l’UIMM bascule sur la ligne offensive incarnée par Gattaz, on pourra démarrer le compte à rebours définitif du dialogue social en France. Cette donnée pèse fortement sur les anticipations des acteurs. Le ralliement de l’UPA au mouvement de grève patronal participe de ces calculs où plus personne ne veut prendre le risque de rater le train du printemps 2015, où UIMM et CGPME risquent de recomposer, ensemble, le rapport de force interne.

La mort clinique du dialogue social dans les PME?

Reste que cette tendance générale a une conséquence directe: un axe « anarcho-syndicaliste » regroupant la CGPME et la CGT semble se dessiner pour convenir de revenir aux grandes principes de la lutte des classes d’avant 40, et pour tuer toute forme de syndicalisme dans l’entreprise sous le seul de 50 salariés.

On se souvient que la CGPME est parvenue à convaincre le MEDEF d’endosser cette revendication antédiluvienne, qui exprime bien la nostalgie passéiste d’une fraction du patronat face à un monde en plein bouleversement. La CGT a créé le buzz cette semaine en saisissant la balle au bond, et en proposant de revenir aux méthodes syndicales en vigueur dans les années.

« Jusqu’à 49 salariés, on a un problème général de représentation ; nous voulons que ceux qui n’ont pas de représentants dans l’entreprise puissent en avoir à l’extérieur, élus sur listes syndicales tous les quatre ans », a expliqué Agnès Le Bot, en charge du dossier au bureau confédéral, précisant que l’élection de délégués du personnel resterait possible à la demande des salariés de toute entreprise. « Nous faisons le pari de la représentation extérieure pour faire gagner plus de droits aux salariés », a ajouté Mohammed Oussedik, autre membre du bureau confédéral.

L’idée est de constituer des comités paritaires territoriaux par secteur aux larges compétences. Un mouvement déjà enclenché dans l’artisanat, les emplois à domicile ou les professions libérales, soit déjà plus de 3,5 millions de salariés, sans compter l’agriculture, a souligné Philippe Antoine, de la CGT.

Parmi les autres propositions de la centrale, il en est une autre moins grand public mais qui sera aussi regardée avec attention par les autres partenaires sociaux et le gouvernement : « On peut rationaliser un certain nombre d’informations-consultations des instances représentatives du personnel », a affirmé Mohammed Oussedik. Il propose « une rationalisation en quatre temps — stratégie, emploi et bilan social, situation économique, éléments de rémunération — s’articulant chacun avec des obligations de négocier ».

Voilà le retour en force de la Charte d’Amiens où l’entreprise est un lieu de conflictualité et où le syndicalisme est mené par des forces extérieures dont l’objectif est l’expropriation des patrons. La puissance de cette idée tient largement à l’astuce avec laquelle Mohammed Oussedik l’a amenée: en proposant un compromis sur la rationalisation des instances représentatives, la CGT opère un rapprochement tactique de grande ampleur avec… le patronat le plus réactionnaire, tout en rendant possible un accord avec le MEDEF. Bravo!

La CGT cherche à se relever de ses ruines

Le succès d’audience que la CGT s’est taillé en lançant sa proposition n’est paradoxalement peut-être pas bon signe. La stratégie suivie jusqu’ici par Thierry Lepaon dans les négociations interprofessionnelles a consisté à placer des gens moins compétents que lui à la tête des délégations CGT pour éviter qu’une figure susceptible de le concurrencer n’émerge. D’où la présence d’Agnès Le Bot dont l’absence d’idées n’est contestée par personne. Le fait que Mohammed Oussedik, dont Thierry Lepaon veut la peau depuis l’éclatement du scandale sur son appartement, puisse exprimer publiquement des propositions intelligentes est le signe manifeste d’un affaiblissement de l’organisation.

L’onde de choc produite par les révélations du Canard Enchaîné n’en finit pas de miner la confédération. Des fédérations s’expriment ouvertement pour dire leur malaise, ce qui constitue une innovation forte au sein du syndicat. Thierry Lepaon mobilise pourtant sa garde. Les unions normandes s’efforcent de dire tout le bien qu’il faut penser de ce secrétaire général.

« Qu’il y ait débat sur le sujet est légitime. Oui, la somme semble importante pour un appartement loué et particulièrement vu de province. Pour autant, il fallait bien que ces travaux soient réalisés afin de permettre que pour une fois, nous n’ayons pas un Parisien à la tête de la CGT. Mais de toute façon, ce ne sont pas des fonds publics mais bien ceux de la CGT. Alors pourquoi tout ce bruit autour ? N’oubliez pas qu’il y a prochainement des élections professionnelles dans la fonction publique. Et puis quoi ? Devons nous mettre des pantalons rapiécés parque nous sommes élus de la CGT ? Cette affaire ne pourra faire vaciller des engagements que s’ils n’étaient pas si forts. »

Bernard Thibaut continue à manoeuvrer pour sauver les meubles.

Heureusement pour Thierry Lepaon, le trésorier de la CGT a décidé de ne pas parler. Peut-être aurait-il révélé les dessous des travaux dans l’appartement. Pour l’instant, le conflit s’est stabilisé sur le front de l’est.

Des arbitrages douloureux en vue

Pendant que les conflits de pouvoir déchirent les organisations syndicales et que la comédie parisienne continue, les tristes réalités reviennent au galop. Ainsi, le MEDEF a encore donné de belles leçons de gestion publique au gouvernement:

« Alors que la situation des finances publiques françaises fait partie des plus préoccupantes de l’Union européenne, le Medef constate que les mesures correctrices adoptées en Conseil des ministres (mercredi) matin dans le cadre du PLFR 2014 n’apportent aucune réponse sérieuse et pérenne en matière de dépenses publiques et de relance de l’activité », affirme l’organisation patronale dans un communiqué.

… il doit affronter la ruine financière de l’AGIRC, caisse de retraite supplémentaire des cadres. Celle-ci est en quasi-cessation de paiement et devrait prochainement disparaître. C’est évidemment toujours plus facile de donner les leçons que de les appliquer!

Quelques petits scandales patronaux pour la route

Au passage, le mouvement patronal n’est lui-même pas exempt de ses petits scandales qui font tache dans le paysage. A Lyon, le rapporteur public du tribunal administratif a demandé l’annulation des récentes élections à la chambre de commerce et d’industrie. La CGPME et le MEDEF y avaient obtenu la tête d’un président récalcitrant, Philippe Grillot.

Indépendant et électron libre par rapport aux puissants syndicats patronaux que sont le Medef et la CGPME, Philippe Grillot avait eu des prises de position iconoclastes, en souhaitant notamment regrouper certaines CCI de la région pour réaliser des économies.

Un patron qui propose de réformer pour dépenser moins? Voilà qui justifiait un coup d’Etat, que la justice administrative vient d’annuler. Amusant non?

Pendant ce temps, la tension monte dans la société civile

La semaine aura par ailleurs été marquée par la tension autour du barrage de Sivens et des suites liées au décès accidentel d’un manifestant sur le site. Les syndicats n’arrivent pas à mobiliser les salariés. Mais la société s’échauffe, se tend. Et ça, c’est peut-être la nouvelle marquante de l’automne.