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Catégorie : Politique

Comment la résistance à l’ère néo-libérale cache un immobilisme aristocratique

Il faudra un jour disséquer l’étrange mythe d’une révolution néo-libérale qui, depuis 30 ans (une révolution qui dure, donc!), dévasterait la société française. Il s’agit probablement de la plus belle et de la mieux aboutie des légendes urbaines que les politiciens étatistes n’ont même plus à faire effort pour expliquer. Il suffit, partout, à chaque instant, de piocher dans le registre sémantique de la résistance (par exemple: il faut terrasser l’hydre néo-libérale, ou encore: résistons à l’ordre néo-libéral) pour emporter avec soi l’adhésion du public, tant celui-ci est préparé pour l’admettre sans barguigner.

On relèvera autant chez Mélenchon (et accessoirement chez Hamon) que chez Marine Le Pen ce vocabulaire de l’anti-libéralisme dans la diatribe politicienne. Ce vaste échantillonnage montre la profondeur du travail que les étatistes ont mené depuis 30 ans pour convaincre l’opinion d’un état de fait relevant de la pure fantasmagorie.

La révolution néo-libérale? Cette invention pure…

Que la révolution néo-libérale paraît-il en vigueur depuis 30 ans soit une pure invention, il suffit d’un tableau statistique pour le prouver. Celui-ci est tiré du Rapport SUR LA DÉPENSE PUBLIQUE ET SON ÉVOLUTION de 2013, produit par le ministère des Finances:

On le voit, en 1960, les dépenses publiques représentaient un gros 35% du PIB. Leur volume global a dépassé les 40% de PIB en 1968. Dans les années 80, ce volume a franchi allègrement le cap des 50% de PIB. Nulle part les chiffres ne permettent de pointer l’existence d’une quelconque rupture néo-libérale, ne serait-ce même que le début d’une inversion de cycle. Depuis la crise de 2008, la part des dépenses publiques dans le PIB a même régulièrement franchi le seuil des 55%.

Si l’on décompose cette dépense, on constate que ni l’investissement ni les dépenses de fonctionnement des administrations n’ont diminué sur l’ensemble de cette période. Parallèlement, les dépenses de protection sociale ont fortement augmenté. Elles représentaient 10 points de PIB en 1960. Elles en représentent aujourd’hui plus de 20 points.

Comment, dans un univers où les dépenses publiques ne diminuent pas depuis plus de cinquante ans, dans un pays où la dépense sociale a plus que doublé durant cette période, peut-on raisonnablement soutenir que le néo-libéralisme triomphe? Il doit bien y avoir une raison cachée à la permanence obstinée de cette révision négationniste de l’histoire contemporaine.

Lutte contre le libéralisme et espérance de l’immobilisme

Le tableau suivant (tiré du rapport 2016 sur les finances publiques) permet en outre de mesurer qu’au-delà des dépenses réelles, la France s’est livrée à une orgie de dépenses publiques retardées appelées dette publique:

De façon constante depuis 2001, la France s’endette dans des proportions de plus en plus élevées pour financer ses dépenses publiques. On notera juste que deux années ont permis de restreindre partiellement ce volume: 2006 et 2007. Pour le reste, l’endettement des Français pour financer leurs administrations progresse sans discontinuer. Là encore, on cherchera la trace d’une quelconque révolution néo-libérale.

En revanche, on mesure bien l’enjeu que représente cet endettement aujourd’hui: sans des réformes de structure profondes, celui-ci augmentera jusqu’à ne plus être soutenable. On connaît ici les arguments politiques qui plaident contre cet endettement continu. C’est d’abord un argument de souveraineté. La dépendance dans laquelle la dette plonge l’Etat vis-à-vis de ses créanciers entrave singulièrement son indépendance.

Ici s’éclaire le débat sur la « résistance au néo-libéralisme ». Il se résume en réalité à la question de l’acceptation ou du refus des sacrifices nécessaires pour assainir la situation des comptes publics, préalable indispensable à la restauration de notre indépendance nationale.

Dans ce jeu de faux semblants, combattre le néo-libéralisme, c’est réclamer un sursis à l’effort, c’est le « encore un instant Monsieur le Bourreau » du condamné à l’échafaud, et qui revendique le droit à la procrastination dans la réalisation de ses diligences. L’immobilisme de la dette, plutôt que le mouvement du retour à l’équilibre.

Lutte contre le néo-libéralisme, ou résignation à la servitude?

Personne ne le conteste: l’endettement public excessif de la France se traduit d’abord par une créance exagérée d’intérêts privés sur les politiques de l’Etat. Les déséquilibres budgétaires auxquels nous avons consentis pour financer les dépenses courantes de l’Etat, au sens large, ont mis ce même Etat à genoux devant les banques et tous les autres créanciers, majoritairement étrangers d’ailleurs. On notera au passage que la liste des créanciers finaux est gardée secrète, de telle sorte que les Français dépendent, au jour le jour, de services publics dont le financement est totalement opaque.

Pouvons-nous durablement nous satisfaire de cette situation? Non bien sûr, sauf à renoncer consciemment au libre choix de nos politiques intérieures et extérieures.

Ce point mériterait d’être rappelé plus souvent. Tous les Mélenchon et Le Pen qui dénoncent abondamment les méfaits du néo-libéralisme imposé par Bruxelles et se drapent dans des drapeaux bleus, blancs et rouges sont en réalité les premiers ennemis de la souveraineté du peuple français. Dénoncer le retour à l’équilibre budgétaire n’est en effet rien d’autre qu’un consentement, par confort, à l’asservissement de la Nation vis-à-vis des intérêts privés.

Le plus agaçant tient évidemment au fait que cet asservissement est consenti pour des raisons de confort: plutôt que de mener des réformes impopulaires et exigeantes, il vaut mieux caresser dans le sens du poil tous ceux qui ont tiré une rente (même minuscule) de la dépense publique financée par des créances accordées à des capitalistes internationaux. On joue donc aux révolutionnaires, mais on réclame de pouvoir profiter encore et encore de ces dizaines de milliards apportées chaque année à la France par l’épargne mondiale, ce symbole d’un néo-libéralisme monstrueux dans la main duquel on se régale sans limite.

Quelle convergence d’intérêt avec la caste dominante?

En ce sens, Mélenchon comme Marine Le Pen réussissent un tour de force. Leur discours anti-libéral cache une immense imposture.

Réclamer la relance des dépenses publiques répond en effet à deux logiques politiques profondes.

La première consiste à apporter encore et toujours de la dette française à l’épargne capitaliste mondiale. En ce sens, les plus grands ennemis déclarés du libéralisme sont aussi les meilleurs amis du grand capital.

La seconde consiste à servir la soupe de la technostructure qui se gave de dépenses publiques depuis plus de 30 ans, sans être capable de gérer correctement l’Etat, de le moderniser et d’en améliorer les performances. Prenons le cas de l’éducation: la performance éducative française est inversement proportionnelle à la hausse des dépenses publiques. En réclamant une relance des dépenses publiques, Mélenchon et Le Pen réclament tout simplement une continuation fidèle de ce naufrage.

En ce sens, on peut d’ores et déjà pronostiquer le nom de ceux qui seront les véritables vainqueurs de la présidentielle. Ceux qui vivent de l’expansion permanente de la dépense publique.

Pays-Bas: à quoi sert le mythe de la vague populiste en Europe?

Article écrit pour Atlantico

Les élections aux Pays-Bas ont confirmé la vivacité d’un mythe qui ressort à chaque élection dans un pays d’Europe occidentale: celui de la vague populiste qui risque de submerger les résultats et de balayer l’héritage démocratique. Lors des élections régionales en Allemagne, mais aussi lors des élections en Autriche ou, hier, lors des élections hollandaises, la bien-pensance française met chaque fois les résultats sous tension, exprimant en réalité ses propres angoisses intérieures: l’extrême-droite est soupçonnée de pouvoir gagner haut-la-main les élections. Et puis patatras, les résultats tombent: la vague n’arrive pas et l’extrême-droite reste minoritaire.

Dans le cas des Pays-Bas, le parti des libertés de Geert Wilders obtiendra probablement 20 sièges au Parlement, et rien de plus. Mais pourquoi avoir agité ce mythe de la vague alors?

Une sémantique de la diabolisation

On notera d’abord tout le registre sémantique dans lequel puise les bien-pensants qui adorent parler de cette « vague populiste ». L’objectif est forcément de représenter la vie politique européenne menacée par une force incontrôlable et volontiers irrationnelle. C’est le principe de la « vague » ou du « raz-de-marée ». Ce vocabulaire exprime bien l’angoisse des élites européennes face à un mouvement populaire qui les remettrait en cause.

On peut d’ailleurs se demander qui est le moins rationnel dans cette compréhension du jeu politique. Sont-ce ces prétendus « populistes » (mot fourre-tout qui permet de se dire démocrate tout en méprise le « peuple » qui devrait avoir le pouvoir), ces mouvements « d’extrême-droite » qui montent en puissance, ou ces partis traditionnels dont l’argumentation se résume à dénoncer le risque d’une « vague populiste », sans aucune proposition sérieuse pour l’éviter? Comme au moment du Brexit, on retrouve bien cette dénonciation officielle de la bêtise, de la vulgarité, selon un schéma binaire qui laisse perplexe sur le degré de compréhension de la réalité dans les élites.

Ce que nous dit la « vague populiste », c’est d’abord la prostration de nos élites face à un monde qui change et qu’elles diabolisent faute de la comprendre.

Une stratégie de mise au pas de nos démocraties

Mais l’expression de vague populiste n’est pas seulement une façon de trahir ses angoisses. C’est aussi, comme toujours, une manière grossière de tenir les opinions publiques, à travers la menace du « jeu de l’extrême-droite ».

C’est particulièrement vrai en France où les élites dirigeantes ont usé et abusent de la ficelle. Il n’est pas si loin le temps où des représentants des partis n’hésitaient pas à expliquer dans des débats publics que l’appel au renouvellement des élites, ou à leur démocratisation « faisait le jeu du Front National ». Cette vilaine manie a confiné à l’absurdité: tout est devenu prétexte à invoquer le diable populiste comme inspirateur de toute volonté de renforcement de la démocratie.

En 2013, par exemple, Claude Bartolone avait lutté contre la publication du patrimoine des députés en déclarant: « ce serait céder à ce syndrome du populisme contre lequel je me bats ». Il avait même poussé la provocation jusqu’à soutenir: « vu les messages que je reçois, je pense que ma position est majoritaire. Certains m’encouragent aussi, car ce n’est pas si facile de se positionner avec autant de liberté de ton. Mais c’est mon rôle […]. En fait, plus ça avance, plus je me pense renforcé« .

On vient bien la mise sous pression constante de la revendication démocratique rendue possible par l’appel au diable populiste. Si tu n’entres pas dans la combine des élites, c’est que tu es au lieux un allié objectif de l’extrême-droite, au pire l’un de ses représentants actifs.

L’élite française ou l’éloge de l’absurdité

Ce faisant, les contempteurs du populisme ne manquent pas d’air. Ils sont en effet capables, dans le même raisonnement, de dépeindre sous les mêmes vocables la menace fasciste qui est à nos portes et les revendications démocratiques portées par une frange désormais majoritaire de l’opinion publique. Celle-ci veut en profondeur une transparence sur la vie publique prévue par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Son article 15 prévoit en effet:

La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration.

L’application de cet article est largement qualifiée de « populiste » par l’élite française, qui accepte éventuellement de rendre compte à ses pairs, à des représentants qu’elle a nommés, mais surtout pas à la « société », rebaptisée aujourd’hui société civile. Dans le mouvement de prise en otage de la démocratie que la noblesse contemporaine mène quotidiennement, l’extrême-droite et la société civile demandeuse de transparence sont systématiquement mises dans le même sac.

Ce renvoi dos-à-dos est en réalité la première cause de la montée des « populismes » en Europe: à force de ne rien vouloir changer aux démocraties représentatives vieillissantes, à force de stigmatiser l’aspiration à un approfondissement des pratiques démocratiques, les élites européennes ont convaincu une grande partie de l’opinion publique qu’une alliance tactique avec l’extrême-droite était inévitable pour secouer un système qui se crispe sur ses privilèges.

La réaction nobiliaire met la démocratie en danger

On le voit, le vrai risque aujourd’hui n’est pas dans une fantasmatique vague populiste, mais bien du côté de ceux qui agitent ce fantasme comme un repoussoir pour asservir les opinions publiques. La technique est d’ailleurs vieille comme le monde: elle s’appelle la fièvre obsidionale. Elle fut largement pratiquée par tous les régimes totalitaires. Elle consiste à inventer une menace permanente, omnipotente, invasive, létale, pour appeler à la discipline, à l’unité nationale, c’est-à-dire à l’acceptation de tout.

Toute la difficulté, en France, c’est la réaction nobiliaire qui avance derrière le masque de la vague populiste pour justifier l’injustifiable. Vous devez accepter les connivences, les conflits d’intérêt, le népotisme, la reproduction des élites, la spoliation par un Etat inefficace, sinon vous êtes populiste. La société française ne se débloquera et ne retrouvera la prospérité que lorsqu’elle aura dépassé cette réaction de la noblesse française face au progrès.