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Apple et le gouvernement profond en guerre contre les nations

L’affaire Apple – c’est-à-dire celle d’un modèle industriel transnational fondé sur l’évasion fiscale, en dit brutalement très long sur les véritables clivage structurants de l’Occident contemporain. Au-delà de l’anecdote, ce billet propose donc un décryptage du lien structurel entre la géopolitique de l’Occident et l’émergence de son nouveau modèle économique.

Apple et l’émergence des sociétés transnationales

D’Apple, on ne dira pas qu’il s’agit d’une société multinationale, mais bien d’une société transnationale. En effet, comme l’a montré l’enquête de l’ancien sénateur démocrate Carl Levin, Apple, comme bien d’autres, fonctionne à partir d’une cascade de sièges fantômes dont l’objectif est de permettre une optimisation fiscale, expression pudique qui cache l’évitement fiscal complet. Apple n’est donc pas une entreprise multinationale, mais une entreprise qui est sortie du cercle des nations et ne participe pas à l’effort de financement des dépenses publiques grâce auxquelles elle peut dégager des profits.

Apple et l’Europe

Grâce à l’enquête de Carl Levin, la Commission Européenne a pu mener sa propre enquête (ouverte en avril 2014) sur les pratiques fiscales d’Apple. La Commission sait désormais que le montage d’Apple en Irlande a permis au géant transnational de limiter son taux d’imposition à 0,005% en 2014, après avoir payé 1% seulement d’impôt sur ses bénéfices en 2013. Ces taux, qui laisseront rêveurs plus d’un entrepreneur, expliquent le « redressement » dont Apple fait l’objet aujourd’hui. Le montage est décrit ci-dessous par la Commission:

Apple

Apple et les tax rulings

Pour parvenir à échapper à peu près complètement à l’impôt sur les bénéfices, Apple bénéficie d’un système dit de tax ruling, c’est-à-dire de dérogations fiscales dont la validité juridique, notamment au vu du droit communautaire, est au coeur de l’enquête. En demandant le remboursement de 13 milliards d’euros (Apple détiendrait 181 milliards hors des USA), la Commission glisse donc l’idée que le processus fiscal mis en oeuvre en Irlande n’est pas conforme au droit de l’Union.

Le tax ruling en Europe

L’Irlande n’est évidemment pas le seul Etat à pratiquer ce système, qui consiste à baisser artificiellement ses taux d’imposition pour attirer les sièges sociaux des transnationales. Jean-Claude Juncker, qui porte le fer contre le dumping fiscal en Europe, a lui-même été l’artisan d’un système qui a permis au Luxembourg d’accueillir énormément de sièges fantômes, et qui avait fait l’objet d’une campagne de presse peu de temps après son accession à la présidence de la Commission. Les Pays-Bas et la Grande-Bretagne ont également mis en place, sur certains segments comme l’innovation ou la recherche et développement, une fiscalité concurrentielle.

Comprendre le tax ruling

Le tax ruling donne un bon exemple de la logique de passager clandestin dans un ensemble multilatéral qui devrait être porté par un esprit de coopération. En principe, tous les membres d’un ensemble multilatéral comme l’Union Européenne devraient coordonner leurs pratiques pour ne pas se livrer de concurrence déloyale et pour favoriser la réussite collective (ce qui n’exclut pas une division continentale du travail). L’exemple d’Apple et de l’Irlande montre que certains préfèrent tirer le meilleur profit du système collectif en minimisant leurs coûts de coordination et de participation. Le tax ruling constitue l’un des formes de cette logique de passager clandestin qui pousse certains à optimiser leur profit individuel au détriment du profit collectif.

Les enquêtes de la Commission en cours

Plusieurs enquêtes sont en cours pour « débusquer » les passagers clandestins. Si Apple est le cas le plus emblématique, on notera qu’au Luxembourg, la Commission demande un redressement de 20 à 30 millions d’euros contre Fiat. En Belgique, la Commission estime que 35 entreprises transnationales (dont BASF, Proximus, BP) doivent 700 millions d’euros. Aux Pays-Bas, Starbuck est également sous le coup d’une enquête.

Que cache l’idéologie européiste?

Rétrospectivement, et au vu des éléments ci-dessus, on comprend mieux pourquoi l’Union Européenne est devenue une sorte de croyance fétichiste pour le gouvernement profond. Au-delà du bla-bla sur l’Europe qui garantit la paix et la prospérité, il apparaît de plus en plus clairement que l’édifice communautaire a d’abord permis, par sa porosité et sa capacité à fabriquer des passagers clandestins, à exonérer des profits colossaux de tout impôt digne de ce nom. Derrière les hymnes à la joie candides, c’est donc à une entreprise de prédation et de fraude massive que les membres du gouvernement profond font allusion lorsqu’ils vantent les mérites de l’Europe.

1991, année de la mort de l’Europe

La construction communautaire a-t-elle toujours été le faux nez de cette entreprise de passagers clandestins? Probablement pas, et une étude précise permettrait sans doute de dater historiquement le moment où l’idéal du traité de Rome s’est transformé en grande blanchisserie pour fraudeur fiscal. Dans le cas de l’Irlande, le tax ruling date de 1991. Dans le cas du Luxembourg, la pratique daterait du début des années 2000. C’est donc dans la décennie 90, celle du traité de Maastricht et celle de l’affirmation prussienne, que l’Europe a fait sa mue officielle pour devenir un nid à passagers clandestins.

Entreprises transnationales et institutions multilatérales

On notera avec intérêt qu’Apple, comme d’autres, ont choisi l’Europe comme pivot de leurs forfaits. Pendant ce temps, le fisc américain a officiellement renoncé à récupérer les sommes que l’entreprise transnationale aurait pu payer sur son sol. Ce système en dit long sur la mécanique qui se met en oeuvre dans une sorte de division internationale, voire mondiale, de la fiscalité. Aux Etats-Unis la fonction de portage salarial, qui permet d’attirer sur le sol américain une masse d’ingénieurs capables de produire de l’innovation disruptive. A l’Europe la fonction d’intermédiaire fiscal vers les paradis des Caraïbes.

Structurellement, l’institution multilatérale est donc devenue la meilleure amie de la transnationalisation des entreprises.

Réinventer un projet européen

De cette première analyse succincte, nous pouvons mieux comprendre aujourd’hui l’engouement des élites européennes pour le projet communautaire, et leur obsession à l’imposer malgré les referendums populaires qui l’ont condamné. L’enjeu de l’Union européenne est d’organiser une grande plate-forme qui permet les échanges dans un marché de 500 millions de consommateurs dominée par l’Allemagne, pendant que les trous dans la raquette réglementaire permettent aux grandes entreprises transnationales d’assurer leur développement sans contribuer à la prospérité collective.

On comprend mieux l’angoisse du gouvernement profond après le Brexit.

Pour réparer l’image déchirée de l’Union, quel est le projet désormais en vigueur? parce qu’après tout la bonne vieille nation reste le meilleur rempart contre la paupérisation inéluctable dont la transnationalisation des entreprises est la cause structurelle.

Apple, l’entreprise déceptive par excellence

Eric Ciotti a absurdement proposé l’interdiction de la vente de l’Iphone d’Apple en France (on notera qu’il ne propose pas l’interdiction de la Kalachnikov, bien plus meurtrière) après l’opération de communication de l’entreprise, aux Etats-Unis, qui fait croire qu’elle résiste farouchement aux tentatives d’immixtion du gouvernement américain dans ses données. En réalité, ce n’est pas la protection excessive des données collectées par Apple qui pose problème, mais bien l’abus potentiel de position dominante qui, tôt ou tard, mettra l’Europe en difficulté.

Apple et la protection des données

Tout le monde a bien noté que l’activisme d’Apple sur la protection de ses cryptages tombe au moment où l’Union Européenne entame un bras de fer avec les Etats-Unis sur le sujet. Tout l’enjeu est de constituer un « safe harbour« , un port franc, pour les données personnelles collectées par les fabricants et opérateurs numériques. L’Europe et ses bonnes (et irremplaçables) libertés pensent que les Américains ont trop confondu les rôles de la NSA et des opérateurs. Les Etats-Unis tentent de les persuader du contraire. Apple apporte sa pierre à l’édifice: c’est bien légitime.

De ce point de vue, la proposition d’Eric Ciotti consistant à boycotter Apple en rétorsion contre la protection que l’entreprise américaine offre au secret de la vie privée ne tient même pas de l’éloge débile du totalitarisme. C’est, plus basiquement, un crime contre l’intelligence humaine que l’élu provençal commet avec un sourire affligeant aux lèvres.

Apple et l’espérance de la rente

Le sujet tient au contraire au hold-up qu’Apple entreprend sur les données qu’il collecte. Le système Apple, dont je suis un utilisateur avoué, fonctionne sur un modèle simple: on vous vend une voiture chère, fiable, avec des prestations de luxe, mais on vous interdit d’ouvrir le capot. En cas de problème, vous devez vous rendre chez un concessionnaire agréé.

Pour les béotiens en informatique comme moi, ce système a un intérêt: il permet de commencer à travailler avec son ordinateur dès l’achat, en ouvrant la boîte de l’ordinateur et en appuyant sur le bouton « on ». Il suppose en revanche que, pour le prix (et c’est le secret d’Apple), la prestation rendue soit impeccable: que la voiture roule bien, et que le concessionnaire soit disponible et efficace en cas d’accident.

Dans l’esprit d’Apple, le modèle est différent, de même que l’intention: le pari consiste à se dire qu’une fois le client « emmené » dans l’univers Apple, l’entreprise pourra lui facturer régulièrement de nouveaux services, jusqu’à devenir une addiction. C’est le système Disney: non seulement le prix d’entrée est cher, mais tout le parcours du client dans le parc permet de facturer une multitude de services. Si le client décide de quitter le parc, il ne peut plus revenir sans payer une nouvelle fois.

Une façon plus simple de présenter ce business-model est de dire qu’il y a, chez Apple, une espérance de la rente: le produit Apple est une toile d’araignée où, une fois pris, le client est obligé de payer pour continuer son parcours, ou pour en sortir.

Pourquoi Apple est une entreprise déceptive

Comme tout rentier, Apple succombe, ou succombera, à la tentation de diminuer ses services et d’augmenter ses prix pour accroître ses marges et son train de vie au détriment du consommateur.

J’en veux pour preuve l’exemple anecdotique, mais si illustratif, de mon passage à l’Apple Store Opéra, à Paris, ce matin.

Mon Iphone 5 a des problèmes techniques mineurs, mais agaçants. En gros, il interrompt automatiquement une communication téléphonique sur 50. Je me suis donc rendu place de l’Opéra pour expliquer que ces petits caprices sont agaçants. Résultat: je suis ressorti du magasin avec le même problème.

Entretemps, j’ai vu comment un rentier pouvait dégrader son service: l’accueil du public dans ce magasin à l’américaine est opéré selon les standards français. Entre 11h, moment de mon arrivée, et 12h, moment de ma sortie bredouille, j’ai dû expliquer à 4 personnes différentes comment je m’appelais, le problème que j’avais, l’importance professionnelle du problème pour moi.

Finalement, un vendeur m’a demandé d’ouvrir au milieu d’une foule extravagante et désoeuvrée de clients qui, comme moi, constataient la lenteur et l’amateurisme du service, mon ordinateur professionnel pour qu’il puisse effectuer publiquement des transferts de données, alors que j’avais un rendez-vous qui suivait.

Bref, un service prêt-à-porter pour des tarifs haute couture.

Voilà qui sent le bouillon boursier dans les 5 ans à venir.