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Burkini: le gouvernement au pied du mur

Une fois de plus, une polémique – cette fois celle du burkini – prend un mauvais tour pour le gouvernement, avec un Manuel Valls très allant sur l’interdiction, en contradiction avec certains de ses ministres, et un Président de la République beaucoup moins sûr de son fait.

L’intervention du Conseil d’Etat, saisi en tant que juge des référés, aujourd’hui, contre certains arrêtés municipaux proscrivant la burkini sur les plages, n’a pas dissipé les flous et a même ajouté de la confusion au débat. Il appartient désormais au gouvernement de définir sa ligne sur ce sujet sensible.

Une décision du Conseil d’Etat sans grande surprise

En réalité, le « dossier » était plié avant même d’avoir commencé. On sait tous, en effet, qu’un maire ne peut utiliser son pouvoir de police administrative en prononçant des interdictions générales et absolues qui restreignent les libertés, surtout lorsqu’aucune menace ne pèse sur l’ordre public. Et, dans le cas du burkini, il fallait se montrer très imaginatif pour justifier l’existence d’une telle menace. Donc… le juge ne pouvait pas ne pas annuler ces arrêtes sans s’exposer à un ridicule international que la Cour de Luxembourg ou de Strasbourg aurait sanctionné.

Des rédactions cataclysmiques

La tâche du Conseil d’Etat était d’autant plus incontournable que les maires incriminés avaient manifestement confié la rédaction des arrêtés litigieux à des fonctionnaires dont le droit n’est pas le métier. En particulier, les phrases qui suivent:

« Sur l’ensemble des secteurs de plage de la commune, l’accès à la baignade est interdit, du 15 juin au 15 septembre inclus, à toute personne ne disposant pas d’une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et du principe de laïcité, et respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades adaptées au domaine public maritime. Le port de vêtements, pendant la baignade, ayant une connotation contraire aux principes mentionnés ci-avant est strictement interdit sur les plages de la commune »

condamnaient par principe la cause de tous les opposants à la burkini. On voit mal comment un juge démocratique pourrait valider l’interdiction de la burkini au nom des bonnes moeurs, de l’hygiène, de la sécurité, et autres idées fantaisistes qui trouveraient à s’appliquer tout autant aux plages naturistes et autres vêtements minimalistes.

En outre, l’invocation du principe de laïcité sur l’espace public était vouée à insupporter les juges, puisqu’on imaginait mal que le voile soit autorisé dans la rue, mais la burkini interdite à la plage. Au passage, l’arrête municipal interdit la burkini à la plage, mais pas dans les rues…

Bref, tout cela était très mal ficelé et ne laissait pas le choix aux juges du Palais-Royal.

Une jurisprudence conforme à la tradition

Les attendus du Conseil d’Etat sont donc tous extrêmement classiques:

Dans ces conditions, le maire ne pouvait, sans excéder ses pouvoirs de police, édicter des dispositions qui interdisent l’accès à la plage et la baignade alors qu’elles ne reposent ni sur des risques avérés de troubles à l’ordre public ni, par ailleurs, sur des motifs d’hygiène ou de décence. L’arrêté litigieux a ainsi porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle.

En lui-même, ce texte se passe de tout commentaire. Il répète de façon tout à fait prévisible des doctrines enracinées depuis de nombreuses années dans la jurisprudence du Conseil

La balle dans le camp du gouvernement

Bref, un arrêté municipal n’est pas la riposte adaptée à la question de la burkini. Contrairement aux idées reçues ou qui ne tarderont pas à l’être, le Conseil d’Etat ne légitime pas le port de la burkini sur les plages. Il indique juste qu’il n’appartient pas au maire de régler ce problème par le truchement de la police administrative. Une interdiction de la burkini suppose que ce ne soit pas les maires, mais bien le législateur qui prenne position.

Incidemment, le Conseil d’Etat suggère donc au gouvernement de prendre ses responsabilités en saisissant l’Assemblée Nationale d’un projet de loi en bonne et due forme.

Un cadeau empoisonné pour Hollande

Pour le Président de la République, le dilemme est grand. Soit le gouvernement propose un texte sur le sujet, et il est à peu près sûr que, à quelques mois des présidentielles, cette perspective est suicidaire puisqu’une majorité de la gauche n’en voudra pas. Soit il ne fait rien (choix instinctif de François Hollande) et les ennuis commencent face à un Nicolas Sarkozy tonitruant.

Donc, il est urgent de réfléchir…

La burkini et ses sophismes

L’interdiction de la burkini dans plusieurs communes balnéaires donne lieu à d’hallucinantes polémiques qui démontrent, une fois de plus, que l’Occident, et singulièrement la France, sont pris au dépourvu face à une dynamique nouvelle: celle de l’affirmation politique des communautés musulmanes sur le continent européen. Compte tenu de la dangerosité de certains arguments, il est désormais salutaire de mettre en exergue quelques sophismes béats développés par les pacifistes de l’intérieur, et d’en souligner l’absurdité.

Sommes-nous responsables de la burkini?

L’argument est utilisé notamment par François Burgat, chercheur au CNRS, dans Mediapart. Voici son propos:

Il faut (seulement) que le gouvernement change (“radicalement”) la lecture terriblement unilatérale qu’il fait de l’origine du “terrorisme” ! Il faut accepter lucidement d’y réintégrer la part de la responsabilité essentielle qui est la sienne et celle de ses prédécesseurs.

Lorsqu’un terroriste tue plusieurs dizaines de personnes, dont des personnes d’origine maghrébines, à Nice avec son camion, il est bien évidemment que le gouvernement et ses prédécesseurs portent une « part de responsabilité essentielle » dans l’attentat. Prendre conscience de notre responsabilité, que dis-je? de notre culpabilité dans le mal qui nous accable est la meilleure réponse à apporter au fait terroriste.

La technique consiste ici à poser un principe non démontrable ou pétition de principe: nous sommes par principe responsables de nos propres malheurs. Burgat retrouve ici la conscience coupable de l’Occident, exprimée dès l’Antiquité par Lucrèce dans le De Rerum Natura: les catastrophes naturelles sont forcément dues à une faute humaine dont les dieux se vengent. Accessoirement, cette culture de l’excuse est une forme dérivée d’un néo-colonialisme: les héritiers de nos colonisés ne peuvent être tenus pour responsables de leurs actes. Seul l’Occidental peut accéder à la responsabilité individuelle ou collective, et l’Occidental demeure responsable de tout ce qui arrive dans ses anciennes colonies.

Porter la burkini, est-ce comme porter le monokini?

Cet argument effrayant est écrit sous la plume d’Henri Tincq, journaliste de La Croix, pour Slate:

Interdire le burkini renforce le sentiment d’ostracisme qui règne dans la communauté musulmane. «On veut nous rendre invisibles», se plaignent des femmes musulmanes. Pourquoi interdire ce vêtement de bain et pas les tatouages, les piercings ou les monokinis qui abondent sur les plages?

Ben oui, après tout. Porter la burkini qui a la même valeur que porter le monokini. De même que porter la djellabah dans les rues de Paris est du même ordre que de s’y balader en tenue de sport ou porter un piercing à l’oreille.

Le sophisme est double dans ce cas de figure. Dans un premier temps, une négation de la preuve consiste à nier qu’il existe un problème spécifique à la burkini. Pourtant, il est évident que le port de la burkini sur les plages répond à une vision politique inscrite dans le contexte général d’une radicalisation de l’Islam de France. Elle n’est donc pas du même ordre que le port d’un piercing, qui ne trahit aucun engagement politique particulier. Deuxièmement, le sophisme consiste en un discret « épouvantail », qui consiste à assimiler les adversaires de la burkini à des liberticides. Réponse: combattre la burkini, c’est combattre une vision politique de la société française où des idées contraires à la démocratie et aux libertés publiques triompheraient.

La burkini, un symbole de modernité à encourager?

Le pompon du sophisme est atteint par l’interview du chercheur français Olivier Roy pour France Télévisions, qui mériterait une reprise intégrale pour en démonter les faux arguments. Plutôt que de poser la seule question qui vaille: l’affirmation politique dont la burkini est le symbole menace-t-elle ou non les valeurs républicaines, Roy réussit l’exploit de soutenir que c’est la laïcité républicaine qui menace l’Islam! L’un de ses arguments consiste notamment à soutenir que la burkini est un symbole de modernité qui devrait être encouragé:

Les débats sur le port du burkini et de la burka, par exemple, doivent être distingués, car le burkini est une invention récente [créé en 2003 en Australie], qui fait sauter les fondamentalistes au plafond. Pour ces derniers, une femme n’a pas à se promener sur la plage, et encore moins se baigner ! Donc le burkini est, au contraire, une tenue moderne, qui n’a rien de traditionnel ou de fondamentaliste.

L’oppression de la femme pour des raisons contemporaines devrait donc être saluée pour mieux réduire son oppression pour des raisons traditionnelles. Joli sophisme…

Ce sophisme s’appelle un faux dilemme. Il consiste à demander à l’interlocuteur de choisir entre deux termes qui ne se posent pas. Or, la question n’est pas d’arbitrer entre la burkini et le voile, mais bien d’affirmer que les tenues religieuses ne doivent pas marquer l’adhésion à un projet politique menaçant pour la démocratie.

Reposer le débat

Je consacrerai plusieurs de ce blog à la question de la conscientisation politique des musulmans en France cette semaine. Il devient indispensable que nous apprenions à revenir à la rationalité dans cette affaire où, petit à petit, le déni de la bien-pensance conduit à abdiquer toute volonté française d’exister.