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Cahuzac et la syndication du capitalisme de connivence

Finalement, le procès Cahuzac a une vertu majeure: celle de mettre des mots et des aveux sur ce que tout le monde savait ou croyait savoir concernant le financement des partis politiques. On aurait bien tort d’en déduire un générique « Tous pourris », qui donne l’impression qu’une simple purge du personnel des partis suffirait à résoudre le problème. Bien au-delà de cette vision simpliste, c’est le destin même de nos démocraties qui s’éclaire, et c’est un coup de projecteur sur les mécanismes déterminants le gouvernement profond qui est donné.

Les phrases choc de Cahuzac sur le financement des partis

Durant son procès, Cahuzac s’est donc livré à quelques aveux dont la presse a surtout retenu qu’ils impliquaient Michel Rocard. En particulier, il a replacé l’ouverture de ses comptes en Suisse dans le contexte général du financement des partis politiques par des entreprises. Celles-ci étaient (et sont probablement encore) plus ou moins priées de « payer l’impôt révolutionnaire » en échange d’une contrepartie publique (comme l’ouverture d’un supermarché sur le territoire d’une commune, par exemple).

Et en quoi consistait (et consiste encore) « l’impôt révolutionnaire »? En un versement direct d’argent sur les comptes d’un parti politique, souvent par l’intermédiaire d’un tiers de confiance.

Épiphénomène ou système?

Il serait dommageable de ne pas donner à ce témoignage la dimension systémique qu’il mérite. Dans le monde de bisounours qui nous est souvent présenté par les médias subventionnés, le citoyen lambda peut avoir le sentiment que les décisions sont prises selon des principes de rationalité politique ou économique, ou selon des affiliations idéologiques.

Cahuzac a l’avantage de brutalement mettre un nom, un visage, un parcours, sur la face immergée de l’iceberg politique: l’étroite imbrication entre les élus qui gouvernent et les entreprises qu’ils réglementent et qui les financent. Le sujet unique du procès Cahuzac est là: dans l’industrialisation d’un système qui finit par dessiner la mécanique du gouvernement profond. Industrialisation du financement des partis, d’un côté, où une sorte d’économie parallèle se dégage, fondée sur une corruption et un trafic d’influence à la source de toutes les grandes décisions publiques. Industrialisation de cette corruption, avec des entreprises qui organisent l’influence qu’elles peuvent avoir sur les élus et les lois en « investissant » de façon prévisible afin d’obtenir la bonne prise de décision.

Moralisation ou industrialisation de la corruption?

Ce système, Cahuzac l’a dit, existe de longue date. La loi de 1988 sur le financement des partis va faire mine d’y mettre un terme. En réalité, elle va accélérer son industrialisation. Brutalement, en effet, le financement du parti politique ne se décide plus au restaurant du coin, autour d’une bonne tête de veau arrosée d’un Gamay approximatif. Ce n’est plus l’affaire de l’élu local qui monte une combine dans son coin. Tout cela devient trop dangereux, et cette pratique est d’ailleurs lâchée en pâture à l’opinion.

La réglementation (comme toujours est-il tentant de dire) ne supprime pas les mauvaises pratiques: elle les « élitise », élimine les « petits » et favorise les acteurs industriels. C’est ici qu’un Cahuzac devient essentiel. Il faut désormais échapper aux contrôles trop stricts et aux opérations trop visibles. Le compte en Suisse (ou dans tout pays garantissant le secret bancaire) devient inévitable. Il faut un homme-lige pour réaliser l’opération, puis aller retirer l’argent versé pour le réinjecter, en liquide, dans le système. Tout ceci suppose une organisation en bonne et due forme, avec des possibilités de versement à l’étranger et une maîtrise des flux financiers suffisante pour ne pas se faire démasquer. Et des hommes de confiance que le « système » tient et qui tiennent au « système ». Des Cahuzac donc.

Pourquoi Cahuzac plutôt qu’un autre?

Pour faire le sale boulot, un Cahuzac est une pièce maîtresse, une sorte de genre idéal. Il est médecin, et pour les laboratoires pharmaceutiques, il est donc un ami et un confident. Il maîtrise accessoirement à merveille le sens des décisions réglementaires que souhaitent les laboratoires pharmaceutiques. Il est ambitieux mais n’est pas énarque. ll a donc tout intérêt à pactiser avec le diable, car le diable peut accélérer sa carrière et lui ouvre des portes inattendues. Il est, au fond, totalement dépendant de ses financeurs, de ses mécènes, et c’est la meilleure garantie que ces entreprises pharmaceutiques puissent avoir pour leur retour sur investissement.

On comprend mieux ici l’importance, pour le gouvernement profond, de toute cette cour, de toute cette technostructure qui « usine » les décisions publiques. Ces gens-là sont au confluent des deux mondes, ils en constituent en quelque sorte la couche poreuse. D’un côté, ils ont la technicité complexe indispensable au fonctionnement de la machine étatique et réglementaire. De l’autre, ils sont à l’écoute des intérêts qui s’expriment, et profitent à plein de leur industrialisation. Plus le groupe d’influence à la manoeuvre est puissant, plus le technicien aux ordres est enthousiaste: les bénéfices qu’il peut attendre de son trafic d’influence n’en seront que plus élevés.

Gouvernement profond et syndication de la connivence

Parce qu’il repose sur l’intervention d’une technostructure poreuse, le gouvernement profond qui oriente les décisions publiques à son profit (par exemple, par l’intervention d’un Cahuzac, la décision de mettre sur le marché un médicament dangereux, mais remboursé par la fameuse et bienfaisante sécurité sociale, dont on ne compte plus les victimes) pratique la syndication industrielle de la connivence. Pour gouverner discrètement mais efficacement, le gouvernement profond a besoin d’une caste qui fait écran et qui agit loyalement dans la défense de ses intérêts.

Pour s’assurer de cette loyauté, le gouvernement profond a besoin de l’organiser, de l’animer et de la nourrir. Cette animation s’appelle les cabinets ministériels pléthoriques, les clubs et les cercles d’influence, comme le Siècle, les thinks tanks, et toutes ces sortes de lieux où le grenouillage est recommandé pour faire une carrière. Jusqu’à l’engloutissement total du navire.

Splendeurs et misères de Cahuzac

Jérôme Cahuzac, dont le procès devrait commencer cette semaine, est, contre sa volonté, devenu un emblème de la génération Mitterrand – celle qui a fait un usage personnel et débridé du pouvoir, en se brûlant les ailes au contact d’une technocratie qui ne lui a fait aucun cadeau. Son procès est aussi celui de cette lente dérive des élites politiques loin de l’intérêt général qui devrait les guider.

Cahuzac et les réseaux

Les premières années de Cahuzac en politique sont à l’image de sa carrière: copinantes et hors des sentiers battus par la technostructure publique. En 1977, Cahuzac a 25 ans, il est chirurgien à Paris. Il est à la fois charismatique et brillant. Il est un homme du système avec des parents proches de Mendès-France, mais il n’est pas énarque. Il croise le constitutionnaliste Guy Carcassonne qui l’introduit auprès de Michel Rocard.

Comme tant d’autres en politique, il se place derrière son suzerain et entreprend de récolter les fruits de cet engagement calculé. À titre personnel, Cahuzac n’a rien du prolétaire de gauche. Il appartient à ce milieu « caviar » qui gravite autour du Parti Socialiste de la fin des années 70, et qui va en récupérer tant de bénéfices.

C’est l’époque où Mitterrand attire à lui une foule de courtisans qu’il met en selle sur le principe d’une alliance simple: les courtisans servent le prince, et le prince récompense les courtisans. Cahuzac le rocardien est aussi franc-maçon et épicurien. Toutes ces facettes sont autant d’atouts pour faire carrière.

Cahuzac et les lambris de la République

Dans cette nouvelle caste qui prend forme au tournant des années 80 sans que la gauche n’en ait le monopole, Cahuzac le chirurgien plutôt libéral hautain, choisit le mauvais cheval. Son engagement auprès de Michel Rocard retarde son arrivée en cabinet ministériel. Il lui faut attendre 1988 pour se caser auprès de Claude Évin, ministre de la Santé. Il y reste trois ans. Il a presque 40 ans quand le gouvernement Rocard tombe.

Certains se souviennent que, pour Cahuzac, l’apprentissage fut rude. La technostructure socialiste lui en veut de son engagement auprès de l’ennemi Rocard, et de sa non-appartenance à l’énarchie. Quand le chirurgien cherche une misérable vacation, il se trouve toujours un décideur du ministère de la Santé pour expliquer tout le mal qu’il pense de ce recasage. Cahuzac devra attendre sa chute en 2013 pour revivre ces heures douloureuses où la machine du pouvoir décide de vous rayer de la carte.

Pour la technostructure, Cahuzac est un imposteur, un médecin qui s’imagine fonctionnaire, une personnalité cassante qui fait de l’ombre. L’État partial n’a aucune pitié pour lui.

Cahuzac et l’argent

La mort dans l’âme, Cahuzac est donc condamné à s’enrichir. Il devient lobbyiste pour l’industrie pharmaceutique. Concrètement, il utilise son carnet d’adresses pour favoriser certains laboratoires, pour débrouiller des affaires scabreuses ou faciliter l’adoption de normes conformes aux intérêts qui le financent.

Là encore, Cahuzac est bien le symbole d’une génération. Combien de hiérarques publics n’ont-ils pas utilisé le carnet d’adresses construit grâce à leurs fonctions officielles pour gagner de l’argent à titre privé? C’est la République des copains-coquins, des conflits d’intérêt, des amitiés particulières qui se bâtit ici.

Il serait injuste d’en faire le reproche à Cahuzac. Il n’a certainement pas le monopole de cette pratique, qui s’est, au fil des ans, généralisée sous une multitude de formes.

Cahuzac et l’intérêt général

Progressivement, la dérive de Cahuzac devient un principe de vie. Le phénomène explique largement le rejet viscéral dont les actuelles élites publiques font l’objet auprès des Français. Le mensonge et l’imposture deviennent la règle, le respect l’exception.

C’est d’abord vrai dans sa vie privée, où ses innombrables conquêtes, dont certaines qui lui étaient attribuées occupaient des postes ministériels, lui valent un terrible divorce. Sa femme Patricia, on le sait, est à l’origine de sa chute, puisque c’est elle qui a révélé l’existence de son compte en Suisse. Toutefois, qui à Paris n’avait pas entendu parler de cette Arlésienne concernant le chirurgien séduisant qui suscitait tant de jalousies?

C’est surtout vrai dans sa vie publique, où le pourfendeur de la fraude fiscale en était l’un des plus beaux représentants? Cahuzac illustre là encore la dérive existentielle d’une génération politique qui se gorge de mots, de postures, de principes, affichés en public mais dont aucun n’est jamais mis en application à titre personnel.

Le procès Cahuzac est bien le procès d’une classe politique dont la profession repose sur des affichages et des mensonges que les Français rejettent en bloc. C’est à cette aune-là que les débats seront lus, observés, décortiqués par les Français, car il n’est pas sûr que le mal puisse encore être traité autrement que par la racine.

 

Etat partial: Bercy protège Cahuzac et attaque Drahi

La semaine qui vient de s’écouler a encore donné de superbes exemples de la partialité de l’Etat, telle qu’elle est vue par le ministère des Finances (au sens large), et je ne puis évidemment m’empêcher d’en relater quelques éléments. En ce jour d’élection au suffrage universel, ces quelques signaux faibles envoyés par le pouvoir soulignent une fois de plus que la démocratie n’est rien lorsqu’elle n’ajoute pas au droit de vote le respect des libertés individuelles et des principes généraux du droit par l’Etat.

Arnaud Montebourg, ministre du redressement fiscal

Les amateurs de Dallas version française auront suivi avec étonnement et amusement l’affaire de la cession de SFR.

En autorisant FREE à entrer sur le marché occupé par les trois opérateurs par le passé condamnés pour entente: Orange, SFR et Bouygues, le gouvernement Fillon avait donné une place de choix au loup dans la bergerie. A l’époque, l’attribution d’une licence à ce nouvel entrant avait d’ailleurs donné lieu à une très longue bataille juridique menée par SFR et Bouygues.

La disparition de l’un des opérateurs historiques, ou en tout cas sa mise en difficulté, était inscrite dans cette décision qui fut favorable au consommateur: les prix ont baissé, mais faute de rentabilité suffisante, un acteur était en trop.

En l’espèce, c’est SFR, propriété à 100% de Vivendi depuis juin 2011 (pour une valeur de près de 8 milliards), qui s’est trouvé le plus en difficulté. Assez légitimement, Vivendi a décidé de mener la cession de sa filiale, en privilégiant le candidat de son choix. Il s’est agi de Patrick Drahi, propriétaire de Numéricable. En l’espèce, celui-ci proposait de payer en cash plus de 11 milliards d’euros, et y ajoutait certaines dispositions favorables, comme des titres de participation dans la nouvelle entité.

De façon en apparence assez surprenante, l’Etat a décidé de se mêler de la vente, et de pousser Vivendi à vendre SFR à Bouygues Telecom plutôt qu’à Numericable.

La surprise est apparente seulement, pour trois raisons:

– SFR appartient à la galaxie historique de la Compagnie Générale des Eaux (devenue Vivendi), dont les liens avec l’Etat ont toujours été étroits. La Caisse des Dépôts en est d’ailleurs actionnaire. En outre, le groupe Vivendi possède des « zones d’interférence » avec les intérêts publics, comme Canal +, chaîne de télévision chouchoutée par le pouvoir.

– la téléphonie mobile est une activité étroitement dépendante des autorisations données par l’Etat. Les affaires Prism et autres (dont le système Echelon) montrent d’ailleurs comment la mise sous surveillance de la téléphonie privée est un enjeu pour le pouvoir.

– SFR possède des filiales « sensibles » comme Fibre Optique Défense, qui câble le quartier de la Défense.

C’est évidemment un sujet d’importance que de savoir à qui nous confions tous ces petits joyaux, même si cette confiance se fait avec des opérateurs privés.

Reste que le positionnement du ministre Montebourg dans cette affaire nous montre une fois de plus comment le capitalisme de connivence qui demeure la règle en France constitue une menace pour les libertés individuelles. Ainsi, sur Europe 1, Arnaud Montebourg n’a pas manqué de souligner les zones d’ombre qui entourent Patrick Drahi, patron de Numéricable, et il a signifié à mots couverts que l’intéressé ne tarderait pas à recevoir la visite des services fiscaux. De fait, on apprenait illico que Numéricable faisait l’objet d’un redressement de plus de 36 millions d’euros.

C’est comme ça que ça se passe en France: quand l’Etat veut intervenir dans le cours des affaires privées, il mobilise de façon tout à fait partiale les services publics. Cette défaite de l’impartialité de l’Etat, ce triomphe de la politisation de l’administration, coûteront tôt ou tard très cher à l’esprit démocratique. Rappelons que les fonctionnaires sont protégés par un statut pour éviter ce genre de tripatouillages. Si ces tripatouillages ont libre cours, plus besoin de maintenir la fiction du statut de la fonction publique…

Comment Bercy protège Cahuzac

Pendant ce temps, Bercy, qui adore traquer la fraude fiscale chez les uns, protège activement celle des autres. On découvre en lisant Libération qu’un agent de Tracfin a dû démissionner l’an dernier pour avoir divulgué des informations sur Cahuzac, par crainte que sa hiérarchie ne les étouffe. Il s’agit d’Olivier Thérondel, dont voici les explications:

M. Thérondel dit avoir enregistré, le 5 avril, une déclaration de soupçon relative au rapatriement en France de 685.000 euros par M. Cahuzac depuis un établissement situé à Singapour.

Il explique que lorsqu’ont été transmises à Tracfin les informations relatives aux transferts effectifs, son supérieur direct l’a enjoint, oralement, de ne plus effectuer d’opérations liées aux comptes de Jérôme Cahuzac.

L’ancien agent s’est inquiété de cette situation, de même, a-t-il dit à l’audience, du fait que l’ensemble de ces informations ne faisait pas l’objet d’un signalement au parquet. (…)

Se présentant comme un lanceur d’alerte, il a également justifié son geste par la constatation préalable de plusieurs dysfonctionnements.

Il a notamment dit avoir signalé, en 2010, le rapatriment de 100.000 dollars depuis le Panama par un «conseiller présidentiel», ce qui lui avait valu, selon lui, une réprimande de sa hiérarchie.

«On a essayé de comprendre ce quelque chose de grave que M. Thérondel a voulu signaler. J’avoue que je n’ai toujours pas compris», a dit Mme Philippe, qui a requis, outre la peine avec sursis, une amende de 1.000 euros.

Moyennant quoi, Bercy, si attachée à la lutte contre la fraude fiscale, poursuit activement cet agent contre qui une peine de 3 mois de prison avec sursis pourrait être prononcée. 

Ce qui s’appelle: deux poids deux mesures.

Affaire Cahuzac: Fouks et les conflits d’intérêt

La commission d’enquête sur l’affaire Cahuzac a auditionné aujourd’hui Stéphane Fouks, conseiller en communication de Cahuzac.

Une fois de plus, l’audition n’aura convaincu personne. Alors que Jérôme Cahuzac avait garanti que Stéphane Fouks n’avait joué aucun rôle dans sa communication personnelle au cours de « l’affaire », Stéphane Fouks a apporté des éléments qui ont profondément nuancé cette affirmation.

Il apparaît en effet que Stéphane Fouks, dont l’agence Euro-RSCG devenue Havas Worldwide avait décroché un contrat à 130.000€ pour 3 mois avec les ministres des Finances et du Budget, a rencontré Jérôme Cahuzac à 6 reprises, à titre personnel, après les révélations de Mediapart. Selon Stéphane Fouks, ces rencontres ont été l’occasion de donner des conseils d’ami.

Y avait-il confusion des genres?

Voici un échange éclairant sur ce sujet:

Une bonne illustration des ambiguïtés qui règnent dans la haute fonction publique et les départements ministériels sur la notion de conflit d’intérêt. Une clarification devient urgente.

Affaire Cahuzac: l’épineuse réunion du 16 janvier 2013

La commission d’enquête parlementaire a révélé hier la tenue d’une réunion, le 16 janvier 2013, à l’Elysée, sur les procédures engagées contre Cahuzac. Une révélation gênante.

La commission parlementaire sur l’affaire Cahuzac a finalement révélé quelques surprises, hier, lors de l’audition de Christiane Taubira, de Manuel Valls et de Pierre Moscovici. En particulier, elle a mis au jour la tenue d’une réunion, le 16 janvier 2013, entre François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Pierre Moscovici et Jérôme Cahuzac, où le dossier fiscal a été évoqué.

Cette révélation contrevient aux affirmations répétées jusque-là selon laquelle « une muraille de Chine » avait été construite au sein du gouvernement pour éviter toute communication ou toute interférence entre les fonctions de chacun.

Si les protagonistes du dossier se sont réunis le 16 janvier sur le dossier, qu’ont-ils pu se dire?

Voici les réponses de Pierre Moscovici aux questions du député Fenech:

Cet extrait montre clairement l’ambiance lourde qui a régné au sein de la commission d’enquête.

Affaire Cahuzac: le fichage des personnalités continue

L’audition de Manuel Valls a permis de vérifier que le fichage des personnalités par les services de renseignement continue. 

La commission d’enquête parlementaire sur l’affaire Cahuzac ne manque pas de piquant. L’extrait suivant est l’occasion d’une question tout à fait intéressante de Charles de Courson: le ministre de l’Intérieur a-t-il consulté les « fiches départementales », c’est-à-dire les dossiers tenus par les anciens renseignements généraux, passés sous étiquette DCRI, à propos des élus locaux.

Belle information en tout cas: le fichage politique continue donc en France. Il fallait le détour par une commission parlementaire pour en avoir confirmation.

On aimerait en savoir plus: dans quelles conditions ce fichage opère? quelles sont ses limites? qui le contrôle?

Leçon de politique pirate: Cahuzac, la transparence et la démocratie liquide

L’affaire Cahuzac a porté au grand jour ce que tout le monde se murmurait: certains élus ont une vie politique avec des faces cachées et pas très avouables, souvent en contradiction avec leurs discours. Tout d’un coup, c’est la question de la transparence en démocratie qui est posée et qui obsède le débat public. Et s’impose une évidence: la transparence est au coeur de la démocratie liquide proposée par le Parti Pirate.

Rappelons-en et les sources et le sens.

Côté sources: la révolution de 1789 a incontestablement apporté avec elle une logique de transparence que ses héritiers ont jugulé autant que possible. La déclaration des droits de l’homme prévoit en particulier que tout citoyen peut demander des comptes sur sa gestion à un élu ou un agent public (ce qui englobe les fonctionnaires). Chacun se souvient que la déclaration de 1789 fait partie du bloc de constitutionnalité: si elle n’est pas un texte constitutionnel proprement dit, elle fait partie du corpus de lois suprêmes applicables en France dont le Conseil Constitutionnel est le gardien.

La Vè République ne s’est guère précipitée sur l’application de cet aspect de la Déclaration de 1789. La loi de juillet 78 sur l’accès aux documents administratifs introduit de nombreuses restrictions dans la connaissance que le citoyen peut avoir des actes administratifs. En principe, il existe une autorité indépendante – la CADA – chargée de veiller à la bonne application de la loi, mais elle a un pouvoir purement consultatif et il n’est pas rare que le gouvernement s’asseye sur ses avis.

En outre, il existe une loi sur l’accès aux fichiers publics – loi de 78 également – qui encadre tout ce système par une autre autorité indépendante: la CNIL. Là encore, l’indigence des données diffusées sur le site data.gouv illustre bien le faible intérêt de l’Etat pour la transmission des données publiques. La République ne s’intéresse pas à la transparence.

En quoi la transparence est-elle un élément essentiel de la démocratie?

Cette question est au centre de la politique. La politique, c’est la vie de la cité. La vie de la cité, c’est le dévoilement des opinions de chacun pour construire ensemble. Le dévoilement des opinions de chacun, c’est la délibération collective, qui permet de fédérer les individualités dans un destin commun. Pas de délibération sans sincérité dans l’expression. Et pas de sincérité sans transparence sur les raisons pour lesquelles on défend une opinion.

S’agissant des élus, et plus encore des ministres, la sincérité passe forcément par une transparence sur le patrimoine détenu et sur son origine. Dans le cas de Jérôme Cahuzac par exemple, il est assez normal que le citoyen sache qu’une partie de ses revenus provient de contrats avec des laboratoires pharmaceutiques. Forcément, cette circonstance a des conséquences sur ses choix politiques: comment mener une politique de santé défavorable aux laboratoires quand on en est un fournisseur?

Ce sujet pose incidemment la question des conflits d’intérêt dans le personnel politique. Peut-on être élu et travailler pour certains acteurs économiques? Le gouvernement a semble-t-il la tentation de répondre par la négative en interdisant l’exercice de certaines professions aux parlementaires. Ce choix est dommageable, car il conduira à restreindre encore la diversité professionnelle des députés, et y renforcera le poids de la fonction publique.

La démocratie, c’est aussi garantir que n’importe quel citoyen peut devenir élu. Or l’expérience montre que les fonctionnaires sont sur-représentés dans ces fonctions. Ce sur-poids est contraire à l’intérêt général: seule une coterie dirige le pays.

Il vaut mieux, pour concilier lutte contre les conflits d’intérêt et diversité démocratique, obliger chaque élu à rendre public le patrimoine et les revenus qu’il perçoit, avec une peine d’inéligibilité à vie en cas de mensonge. C’est le meilleur traitement possible de la responsabilité individuelle en démocratie. Et la transition la plus heureuse vers la démocratie liquide.

Une question mérite d’être abordée dans cet esprit: quelle transparence au sein même du parti pirate?

A titre personnel, j’ai proposé aux Pirates de généraliser la déclaration de patrimoine pour l’ensemble des élus internes. Il me paraît normal que, lorsqu’un militant devient responsable, chacun sache de quoi il vit et comment il vit.

Au-delà de ce point, c’est l’exemplarité interne du Parti qui est en jeu: les règles du parti doivent obéir aux principes de la démocratie liquide qu’il entend appliquer à la société.

Cahuzac et les petits marquis de la république

L’affaire Cahuzac constitue sans doute la plus belle manifestation d’une fin de cycle dans l’histoire de plus en plus pâle de notre démocratie. Depuis 1958, la Vè République vit en effet avec un mal nécessaire: la corruption plus ou moins acceptée des élites, notamment des élites dirigeantes. Cet état de fait, marqué par de nombreux scandales plus ou moins étouffés selon les époques (la Françafrique de Foucart, le SAC, les diamants de Bokassa, l’affaire Boulin, les affaires multiples sous Mitterrand, les casseroles de Chirac, les comptes de campagne de Balladur, etc.), était globalement accepté dès lors que les Français ne percevaient pas directement les effets néfastes de cette concussion. Depuis la crise de 2008, la réalité change: la vie est plus dure, et les déviances des dirigeants sont d’autant moins tolérées que ceux-ci s’exonèrent très volontiers des efforts qu’ils demandent aux autres. Peu à peu, ils apparaissent pour ce qu’ils sont: des petits marquis de la république, qui instrumentalisent le pouvoir pour défendre leurs intérêts de classe.

L’hostilité grandissante que ces comportements suscite ne doit pas être prise à la légère. Beaucoup y voient la marque d’un populisme. Ce constat me semble très inadapté. En réalité, le problème des élites françaises est simple: elles n’ont pas vu le monde changer, et n’ont pas adapté leur comportement à ce changement.

Rappelons sur ce point quelques faits. Voici quelques témoignages historiques sur la permanence, en France, du rejet latent des élites et de leurs comportements, volontiers cristallisé autour de l’ENA.

Autre témoignage, en 1986:

Nouvelle reforme ENA par ina

En réalité, la « nation », au sens d’un corps social qui dépasse les frontières de classe, a clairement conscience depuis plusieurs années de l’inadaptation de ses élites aux besoins collectifs. L’arrogance des énarques en constitue souvent le symbole et la caricature commode. Mais l’affaire Cahuzac montre comment les énarques sont dépassés par le phénomène.

C’est la classe dirigeante française qui est frappée de ces maux: d’abord ce sentiment de supériorité – la sensation d’appartenir aux cercles infiniment altiers du pouvoir, une sorte d’Olympe auquel les mortels n’ont pas accès. Ensuite ce sentiment d’impunité que vous donne la proximité avec tous les décideurs du pays. Quand vous êtes un puissant, vous pouvez tout vous permettre, même des choses idiotes comme rouler sur la bande d’arrêt d’urgence sur l’autoroute ou coupez les files d’attente dans les monuments historiques.

Cahuzac, c’est le concentré de ces manies. Par ses réseaux, le bonhomme a encaissé beaucoup d’argent. Il en a visiblement planqué une partie en Suisse. L’argent planqué en Suisse n’est peut-être pas que le sien. Beaucoup en parlaient, semblaient au courant, dans les cercles du pouvoir. Tout ce monde, qui vit essentiellement du produit des impôts reste sur son entre-soi, pour parler de soi et des meilleurs moyens d’échapper à la loi commune qui frappe les Français: fabriquer des richesses pour payer des impôts qui engraissent un univers où la tricherie, quand elle n’est pas pratiquée, est connue et tue.

Un phénomène Cahuzac, comme avant lui un phénomène Strauss-Kahn, ne pouvait pas exister, ne pourrait pas exister, ne peut pas exister sans l’omerta que respecte les élites françaises: si tu dénonces, cela signifie que tu craches dans la soupe, que tu fais le jeu du Front National, et donc tu es éliminé. Cette tyrannie du mensonge qui règne dans les élites françaises est le terreau naturel de bulles à la Cahuzac, et à celles qui suivent.

Voilà comment fonctionne aujourd’hui la Cour républicaine: avec une collusion des petits marquis qui font régner la terreur et le silence pour préserver leur position et leurs avantages.

Je connais par coeur l’argument qui consiste à voir dans ces propos un populisme démogogique. C’est la ficelle couramment utilisée pour préserver le silence: celui qui s’indigne de cette conception aristocratique du pouvoir est un populiste qui flatte les bas instincts du peuple, forcément hostile aux puissants. Pourtant toute société a besoin d’ordre, et il ne faut donc pas être démagogue en laissant croire que l’ordre est nuisible.

Tous ceux qui connaissent les pays du nord de l’Europe savent évidemment qu’un autre ordre que celui des petits marquis est possible. Tous savent qu’exercer l’autorité n’est pas nécessairement producteur d’aristocratie et de mépris pour le petit peuple. Je ne reprendrai pas ici l’exemple caricatural de la reine Juliana, aux Pays-Bas, qui faisaient elle-même ses courses en vélo. En revanche, il est évident que le sentiment de responsabilité individuelle répandu dans les cultures à dominante communale est incompatible avec la morgue aristocratique en vigueur dans les pays à tradition paysanne, où le pouvoir était, de tout temps, exercé par le féodal et ses descendants.

L’enjeu des élites françaises consiste aujourd’hui à penser l’exercice du pouvoir autrement, pour s’adapter à un monde qui change.

Car l’autorité à la française s’accommodait bien d’un système fondé sur le secret et la collusion. Dans un monde où les technologies de l’Internet permettent de dévoiler les secrets, introduisent des doses grandissantes de transparence, permettent à chaque citoyen d’interroger directement ses élus, toutes les simagrées du pouvoir (les Cahuzac qui roulent en vieille 205 dans leur circonscription et sortent la limousine à Paris) qui abusent le petit peuple sont vouées à disparaître. En suscitant, au passage, une immense vague de haine et de contestation, car les mensonges, petits et grands, apparaissent aujourd’hui au grand jour et cette révélation est cataclysmique.

Le bon sens, pour les décideurs, se résume à prendre acte de ce changement, et à s’y adapter. Ce qui se joue dans ce mouvement, c’est l’émergence de la démocratie liquide où la décision publique ne sera plus prise à partir des grosses ficelles actuelle: on fait des concertations-alibi, des réunions bidons où tout est bouclé à l’avance. Tout cela n’a plus d’avenir.

Ce qu’il nous faut, dans la démocratie de demain, c’est une autre façon de décider. Et cette façon s’appelle la délibération démocratique, dont le mode de fonctionnement est simple: tous les décisions, notamment par l’utilisation des nouvelles technologies doivent pouvoir participer au gouvernement du pays.

Cela suppose, bien entendu, un certain nombre de règles et de principes, de cadres juridiques, législatifs et réglementaires. Mais le moment vient de définir ces cadres. Sans quoi l’ajustement sera brutal. Et les petits marquis risquent bien de finir au bout d’une pique.

Affaire Cahuzac: la terrible vidéo du Huffington Post

Le Huffington Post a commis ce terrible montage pour le ministre Cahuzac, emporté dans la tourmente de son affaire fiscale. Confronté à Jean-Luc Mélenchon, qui a su habilement tirer parti des faiblesses de son adversaire, voici un florilège de ces méthodes de débat:

Cahuzac trop "arrogant " avec Mélenchon et Calvi ? par LeHuffPost

On le voit… le ministre ne rate pas une occasion de manifester son mépris pour son interlocuteur, surtout en position de contradiction.

Sa méthode, portée directement devant les téléspectateurs, ne manque pas de surprendre. S’agissant d’un édile soupçonné (peut-être à tort, insistons sur ce point) de délit fiscal, ce ton paraît pour le moins malhabile. A coup sûr, certains de ses adversaires ne le « rateront » pas s’ils en ont l’occasion.